La Petite Dorrit/Tome 2/Chapitre 7

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Traduction par William Little Hughes sous la direction de Paul Lorain.
Hachette (Livre II - Richessep. 68-79).


CHAPITRE VII.

Où il est surtout question de prunes et de prismes.


Mme Général, toujours assise sur le siège de sa voiture de cérémonie, menant d’une main assurée l’attelage des convenances, se donnait beaucoup de peine pour former aux belles manières sa très-chère petite amie, quoique la très-chère petite amie de Mme Général fît de son mieux pour la contenter. Quelques efforts qu’elle eût faits dans le cours de sa vie laborieuse pour atteindre tel ou tel but, jamais il ne lui en avait fallu tant que pour se laisser vernir par Mme Général. Rien ne lui mettait l’esprit à la gêne comme de se soumettre aux opérations de polissage de cette main distinguée ; mais elle se résigna aux besoins de la famille dans ses jours de grandeur, comme elle s’était résignée aux besoins de la famille dans ses jours de misère, et, sous ce rapport, elle ne céda pas plus à ses propres inclinations qu’elle n’avait cédé à la faim elle-même, du temps qu’elle mettait son dîner de côté pour que son père eût de quoi souper.

Durant l’épreuve que lui fit subir Mme Général, elle eut une consolation qui lui donna plus de force et lui inspira plus de reconnaissance que n’en eût éprouvé sans doute un cœur moins dévoué, moins affectueux, moins habitué aux luttes et aux sacrifices ; et, à ce propos, on n’a qu’à regarder autour de soi pour voir que les cœurs comme celui de la petite Dorrit n’ont jamais l’air de raisonner aussi juste que les gens qui les exploitent. Cette consolation, la petite Dorrit la trouvait dans la bonté soutenue de sa sœur. Peu lui importait que cette bonté prît la forme d’une protection tolérante, elle s’y était faite. Peu lui importait qu’on la maintînt dans une position inférieure et qu’on la traînât à la suite du char radieux où Mlle Fanny se pavanait, recevant en tribut les hommages de la foule ; la petite Dorrit ne désirait pas une meilleure place. Admirant toujours la beauté de Fanny, sa grâce, sa vive intelligence, sans jamais se demander si l’amour qu’elle lui portait ne venait pas plutôt de la bonté de son propre cœur que du mérite de sa sœur, elle lui donnait toute la tendresse que peut renfermer le cœur, le cœur riche et fécond d’une sœur.

L’énorme quantité de prunes et de prismes dont Mme Général opéra l’infusion dans la vie de famille de ses chers amis, jointe aux plongeons continuels que Fanny faisait dans la société, ne laissait qu’un résidu bien insignifiant au fond du bocal. C’est ce qui rendit les confidences échangées avec Fanny doublement précieuses pour la petite Dorrit et ce qui augmenta beaucoup le soulagement qu’elle y trouvait.

« Amy, dit Fanny un soir qu’elles se trouvaient seules après une journée si fatigante que la petite Dorrit était toute harassée, lorsque sa sœur aurait encore volontiers fait une nouvelle excursion dans la société, je vais tâcher de faire entrer quelque chose dans ta petite tête. Tu ne devinerais jamais de quoi il s’agit, je parie.

— C’est assez probable, chère Fanny, répondit la petite Dorrit.

— Allons, je vais te mettre sur la voie mon enfant… Mme Général… »

Des milliers de combinaisons de prunes et de primes ayant fatigué la petite Dorrit pendant toute cette journée, où il n’avait été question que de surface, de vernis, de couleurs sans substance enfin, la petite Dorrit eut l’air de dire qu’elle espérait que Mme Général était couchée pour quelques heures.

« Eh bien ! devines-tu, maintenant ? demanda Fanny.

— Non, ma chère. À moins que je n’aie fait quelque chose, » répliqua la petite Dorrit un peu effrayée, car elle entendait par là quelque chose de nature à érailler le vernis ou à gâter le badigeon.

Cette appréhension amusa tellement Fanny qu’elle prit son éventail favori (elle était assise auprès de sa table de toilette, entourée de tout un arsenal d’armes cruelles, dont la plupart lui avaient servi à blesser le cœur de Sparkler) et donna à sa sœur une foule de petites tapes sur le nez tout en lui parlant.

« Oh Amy, petite Amy ! s’écria-t-elle. Quelle timide petite nigaude tu fais ! Mais il n’y a pas de quoi rire dans ce que je vais te dire. Au contraire. Je suis très-contrariée ma chère.

— Pourvu que ce ne soit pas contre moi, cela m’est égal, répliqua sa sœur en souriant.

— Ah ! mais cela ne m’est pas égal, à moi ; et cela ne te sera pas égal non plus ma chérie, lorsque je t’aurai ouvert les yeux. Amy, as-tu jamais remarqué qu’il y a une certaine personne qui est horriblement polie avec Mme Général ?

— Tout le monde est poli avec Mme Général, répondit la petite Dorrit ; parce que…

— Parce qu’elle glace le monde ? interrompit Fanny. Je ne parle pas de ça. C’est tout entre chose. Voyons ! est-ce que tu n’as pas remarqué, Amy, que papa est horriblement poli avec Mme Général ?

— Non, balbutia Amy toute confuse.

— Non ? cela ne m’étonne pas. Mais la chose n’en est pas moins vraie pourtant. Et rappelle-toi ce que je te dis. Mme Général a des intentions sur papa.

— Chère Fanny, penses-tu donc que Mme Général puisse avoir des intentions sur qui que ce soit ?

— Si je le crois ? riposta Fanny. Ma chérie, j’en suis sûre. Je te dis qu’elle a des intentions sur papa. Et qui plus est, je te dis que papa la regarde comme une merveille, un phénomène de bon ton et de savoir, comme une si précieuse acquisition pour notre famille qu’il est prêt à se monter la tête pour elle au premier moment. C’est cela qui nous ouvrirait une jolie perspective dans l’avenir ! Me vois-tu avec Mme Général pour maman ! »

La petite Dorrit ne répondit pas : « Et moi donc, me vois-tu, avec Mme Général pour belle-mère ! » Mais elle parut inquiète et demanda sérieusement à sa sœur ce qui lui avait donné cette idée.

« Bon Dieu, ma chérie, répondit Fanny d’un ton aigre, autant me demander comment je vois qu’un homme s’éprend de moi ? Je le sais, voilà tout. Cela a beau arriver souvent, je ne m’y trompe jamais. Je suppose que c’est ici la même chose ; je le vois, je le sens, voilà tout ce que je peux dire.

— Tu n’en as jamais rien entendu dire à papa ?

— Rien dire ? répéta Fanny. Ma très-chère petite, quel besoin a-t-il de rien dire pour le quart d’heure ?

— Tu n’en as pas non plus entendu parler à Mme Général ?

— Bonté divine, Amy, répliqua Fanny, la crois-tu femme à aller parler de cela ? N’est-il pas clair comme le jour qu’elle n’a rien à faire pour le moment, que de se tenir bien droit, de garder éternellement ces gants qui m’agacent les nerfs, et de porter des jupes à grand froufrou ? Pourquoi veux-tu qu’elle dise quelque chose ? Si, au whist, elle avait dans ses cartes l’as d’atout, elle n’irait pas le crier par-dessus les toits, enfant que tu es. Il serait toujours temps de le montrer dans le jeu.

— Au moins, Fanny, tu m’accorderas que tu peux te tromper. C’est possible, n’est-ce pas ?

— Oh ! oui, c’est possible, répliqua Fanny ; mais je ne me trompe pas. Enfin, je suis heureuse de voir que tu te réserves cette consolation, et que tu prennes la chose assez tranquillement pour te rattacher à cette chance-là. Cela me fait espérer que tu auras la force de te résigner à l’événement. Moi je ne pourrais pas, et plutôt que d’accepter une belle-mère de ce genre, j’épouserais je crois, Edmond Sparkler.

— Ô Fanny, je suis sûre que rien ne pourrait te décider à épouser ce jeune homme.

— D’honneur, ma chère, répondit l’ex-danseuse avec un air de suprême indifférence, je n’en mettrais pas ma main au feu. On ne sait pas ce qui peut arriver. D’autant plus que cela me fournirait une foule d’occasions de rendre à cette grande dame, Mme Merdle, la monnaie de sa pièce. Et je t’assure, Amy, que dans ce cas, je ne tarderais pas à profiter de l’occasion. »

Là se bornèrent pour le moment les confidences ; mais Fanny en avait assez dit pour faire jouer à Mme Général et à M. Sparkler un rôle important dans l’esprit de la petite Dorrit et, à partir de cette soirée, elle pensa beaucoup à ces deux personnages.

Mme Général s’était depuis longtemps formé une surface si parfaite, qu’on ne voyait pas du tout ce qu’il y avait dessous, si toutefois il y avait quelque chose. Il n’y avait donc rien à faire de ce côté : toute peine pour rien découvrir par là eût été perdue. On ne pouvait nier que M. Dorrit ne se montrât très-poli avec elle, ni qu’il eût une très-haute opinion de cette dame ; mais avec tout cela, l’impétueuse Fanny pouvait aisément se tromper. Ce n’était pas comme l’affaire Sparkler ; c’était toute autre chose : celle-là était claire comme le jour ; la petite Dorrit ne pouvait s’y méprendre et elle en était toute surprise et tout alarmée.

Rien ne pouvait égaler le dévouement de M. Sparkler, si ce n’est les caprices et la cruauté de sa belle. Quelquefois elle lui témoignait en public une préférence si marquée qu’il manifestait tout haut sa joie par une espèce de gloussement ; le lendemain, une heure après peut-être, elle le négligeait si complétement, elle le plongeait dans un tel abîme d’obscurité, qu’il cachait mal sous une toux simulée de véritables gémissements. La constance avec laquelle il lui faisait sa cour ne touchait pas le cœur de Fanny ; il avait beau poursuivre Édouard comme son ombre inséparable au point que ce jeune gentlemen se vit dans la cruelle nécessité de s’esquiver comme un conspirateur, dans une gondole déguisée et par des portes dérobées, lorsqu’il désirait varier ses plaisirs en changeant un peu de société ; il avait beau prendre un si vif intérêt à la santé de M. Dorrit qu’il venait tous les deux jours en de demander des nouvelles, comme M. Dorrit était en proie à une fièvre intermittente ; il avait beau se promener, si constamment en gondole sous les fenêtres de sa Dulcinée qu’il avait l’air d’avoir parié une grosse somme de faire tant de mille à l’heure sur l’eau des lagunes ; chaque fois que le barque de Mlle Fanny se détachait de son pieu, la gondole de M. Sparkler avait beau s’élancer de quelque humide embuscade pour se mettre en chasse, comme si la jeune fille eût été une belle contrebandière et lui un employé des douanes : tout ce qu’il y gagna, c’est que l’air de l’eau salée, auquel il était exposé toute la journée, fortifiant de plus en plus sa constitution robuste, M. Sparkler, au lieu de maigrir à vue d’œil, perdit cette dernière chance d’attendrir sa maîtresse par le spectacle de sa santé chancelante et devint au contraire plus bouffi chaque jour, et cette particularité physique, qui lui donnait bien plus l’air d’un gros poupard que d’un jeune homme passionné, finit par une boursouflure si extravagante qu’on ne voyait plus les yeux de sa rougeaude figure.

Blandois étant venu présenter ces hommages ; M. Dorrit accueillit avec une certaine affabilité l’ami de M. Gowan, et lui parla de l’idée qu’il avait de prier ce jeune artiste de transmettre ses traits à la postérité. Blandois approuvant beaucoup ce projet, M. Dorrit songea qu’il serait peut-être agréable à Blandois de faire part à son ami de la belle occasion qui se présentait pour lui. Blandois accepta cette commission avec son aisance habituelle, et jura de s’en acquitter avant une heure d’ici. Lorsqu’il fit part de ce message à Gowan, le maestro envoya M. Dorrit au diable une bonne douzaine de fois (car s’il se plaignait de ne pas être protégé, il n’en aimait pas plus pour cela les protecteurs) ; et il ne s’en fallut de rien qu’il se fâchât contre son imprudent ami pour s’être chargé de cette commission.

« Je suis peut-être obtus, mon cher, s’écria-t-il, mais je veux que le diable m’emporte si je vois ce que vous aviez à faire là dedans.

— Mort de ma vie, répondit Blandois je ne le vois pas non plus, si ce n’est que je croyais rendre service à un ami.

— En faisant passer dans sa poche l’argent d’un parvenu ? dit Gowan en fronçant le sourcil. Est-ce la ce que vous voulez dire ? Allez dire à votre autre ami d’aller poser, s’il veut, pour l’enseigne de quelque cabaret, et de faire cadeau de sa commande à un peintre d’enseignes. Pour qui donc me prend-il, et pour qui donc se prend-il ?

Maestro, répondit l’ambassadeur ; et pour qui donc prenez-vous Blandois ? »

Sans paraître se soucier le moins du monde d’éclaircir cette dernière question, M. Gowan commença à siffler d’un air irrité et ne parla plus de M. Dorrit. Mais le lendemain il revint à la charge et dit, de son air dégagé et avec un sourire de dédain.

« Ah çà, Blandois, quand irons-nous voir ce Mécène que vous m’avez déterré ? Nous autres artisans, nous ne devons pas refuser la besogne qu’on vent bien nous commander. Quand est-ce que nous irons prendre les ordres de notre patron ?

— Quand vous voudrez, répondit Blandois d’un ton offensé ; quand il vous plaira. Est-ce que j’ai quelque chose à voir là dedans ? Qu’est-ce que cela me fait ?

— Je n’en sais rien ; mais cela me fait beaucoup, à moi. Cela m’aidera à acheter du pain et du fromage. Il faut vivre ! Allons, en route, mon Blandois ! »

M. Dorrit les reçut en présence de ses filles et de M. Sparkler, qui, par un hasard surprenant, se trouvait là en visite.

« Comment va, Sparkler ? dit Gowan avec insouciance. Lorsque vous n’aurez plus pour vivre que l’esprit de votre mère, mon vieux, je vous souhaite de vous tirer d’affaire mieux que moi. »

M. Dorrit parla alors de sa proposition.

« Monsieur, lui dit Gowan en riant après l’avoir acceptée de fort bonne grâce, je suis trop nouveau dans le métier pour être au courant de tous les mystères de mon art. Je crois que je devrais vous examiner sous différents jours, vous dire que voue avez une tête superbe et avoir l’air de me demander quand je pourrai trouver assez de loisir pour me consacrer avec l’enthousiasme nécessaire au magnifique portrait que je compte faire de vous. Je vous assure (ici Gowan se mit encore à rire) qu’en ce moment je me fais l’effet d’un traître qui aurait pénétré dans le camp de mes chers, spirituels, bons et nobles confrères en peinture. Ce n’est pourtant pas ma faute, si je n’imite pas mieux leur charlatanisme de convention. Mais on ne m’a pas dressé à cela tout petit, et il est trop tard maintenant pour l’apprendre. Or, le fait est que je suis un très-mauvais peintre ; mais pas plus mauvais que la généralité de mes collègues. Si vous tenez absolument à jeter une centaine de guinées [1] par la fenêtre, comme je suis aussi pauvre que peut l’être un parent pauvre de gens haut placés, je vous serai très-obligé de vouloir bien me les jeter à moi de préférence. Je tâcherai de vous en donner pour votre argent ; et si, en fin de compte, je ne réussis qu’à vous faire une croûte, vous en serez quitte pour avoir une croûte, signée d’un nom modeste, au lieu d’avoir une croûte signée d’un nom brillant. »

Ce ton, auquel M. Dorrit ne s’attendait pourtant pas, fut loin de lui déplaire. Cela prouvait que l’artiste (homme de bonne famille et non un simple manœuvre) serait son obligé. Il déclara qu’il s’en rapportait à M. Gowan, et qu’il espérait qu’en leur qualité de gens du monde il aurait l’avantage de cultiver sa connaissance.

« Vous êtes bien bon, répliqua Gowan. Je n’ai pas renoncé au monde depuis que je me suis enrôlé dans la confrérie des artistes (les plus charmants garçons du monde), et je ne suis pas fâché de venir respirer de temps à autre l’odeur de la vieille poudre, au risque de me voir lancé à mi-ciel, moi et ma présente vocation. Vous ne me soupçonnerez pas, monsieur Dorrit (il se prit de nouveau à rire avec une aisance admirable), d’avoir recours à le franc-maçonnerie du métier… car il n’en est rien ; par Jupiter, je ne peux pas m’empêcher de trahir mes estimables collègues partout où je vais, quoique j’aime et que j’honore ce métier de tout mon cœur… si je vous propose une petite stipulation pour fixer les heures et le lieu de nos séances ?

— Hem ! M. Dorrit ne pouvait pas songer à… hem !… entretenir un soupçon attentatoire à la franchise de M. Gowan.

— Vous êtes encore bien bon, continua Gowan. Monsieur Dorrit, j’apprends que vous comptez aller à Rome. Je compte en faire autant, car j’ai des amis dans cette ville. Puisque je me suis chargé de commettre votre portrait, laissez-moi accomplir cette injustice à Rome et non ici. Nous allons tous être pressés pendant le reste de notre séjour dans cette ville ; et, bien qu’il n’y ait pas à Venise un gueux plus gueux que moi… je ne parle pas des coudes percés, bien entendu… j’ai encore un peu trop de l’amateur… là, voilà que je compromets encore mon métier, vous voyez !… pour accepter une commande à brûle-pourpoint, et me mettre à l’œuvre avec reconnaissance, uniquement pour l’amour des pièces de six pences. »

Cette remarque nouvelle fit sur M. Dorrit une impression non moins favorable que les premières. Elle servit de préface à la première invitation à dîner dont on honora M. et Mme Gowan, et plaça l’artiste sur son terrain habituel parmi ses nouveaux amis.

Mme Gowan, elle aussi, fut placée sur son terrain habituel. Mlle Fanny savait parfaitement que les charmes de Mme Gowan avaient coûté très-cher à son mari ; que ce mariage avait causé un grand remue-ménage dans la famille Mollusque et que Mme Gowan la mère, à moitié morte de chagrin, s’y était résolûment opposée jusqu’à ce qu’elle eût été vaincue par ses sentiments maternels. Mme Général avait également appris que cette union disproportionnée avait donné lieu à beaucoup de chagrin et à de nombreux dissentiments. Quant au digne M. Meagles, on ne prononçait jamais son nom, si ce n’est pour reconnaître qu’il était assez naturel de la part d’un individu de sa classe, d’avoir désiré tirer sa fille du bourbier de sa propre obscurité, et pour ajouter que personne ne pouvait le blâmer d’avoir fait tous ses efforts dans ce but.

La petite Dorrit portait un intérêt trop sincère et trop vigilant à la jolie femme qui était l’objet d’une croyance si facilement acceptée, pour risquer de se tromper dans l’exactitude de ses observations. Elle voyait bien que cette croyance même était pour quelque chose dans l’ombre de tristesse où vivait Mme Gowan, et elle devinait d’instinct la fausseté de ces bruits ; mais ils n’en avaient pas moins pour résultat de mettre un obstacle à ses liaisons avec elle, en rendant les personnes élevées à l’école des prunes et des prismes de Mme Général extrêmement polies envers Minnie, sans toutefois descendre jusqu’à l’intimité ; et la petite Dorrit, comme élève boursier de ce collège, était obligée d’en suivre humblement les règlements.

Cependant il existait déjà entre elles une entente sympathique qui les aurait aidées à vaincre des difficultés plus grandes que celle-là pour devenir amies, malgré des relations encore plus restreintes. Comme si le hasard eût voulu se montrer favorable à cette amitié, les deux jeunes femmes eurent une nouvelle preuve de conformité d’humeur dans l’aversion qu’elles éprouvaient l’une et l’autre pour Blandois de Paris, aversion qui tenait de la répugnance, de l’horreur et de l’antipathie naturelle qu’inspire un odieux reptile.

Outre cette répugnance commune, il existait entre elles une conformité d’humeur toute passive. Blandois se comportait de la même façon envers l’une et l’autre, et elles voyaient bien qu’il n’avait pas avec elles les mêmes manières qu’avec tout le monde. La différence était trop légère en apparence pour être remarquée par un indifférent, mais elle n’échappait pas aux deux amies. Un mouvement presque imperceptible des méchants yeux ou de la main blanche de l’aimable touriste, l’épaisseur d’un cheveu ajoutée à ce jeu fréquent de sa physionomie, où son nez s’abaissait tandis que sa moustache se relevait, renfermait une menace à leur adresse, et leur disait clairement :

« J’ai une puissance secrète par là. Je sais ce que je sais. »

Cette menace ne leur avait jamais semblé plus claire et elles n’avaient jamais mieux cru la lire qu’un jour où Blandois se présenta chez M. Dorrit pour prendre congé avant de quitter Venise. Mme Gowan s’y était rendue dans le même but, et il les trouva seules ; le reste de la famille était sorti. Il n’y avait pas cinq minutes qu’elles étaient ensemble lorsqu’il entra dans le salon, et l’expression particulière de ses traits parut leur dire :

« Vous alliez parler de moi. Eh bien, me voici ! Je viens vous en empêcher !

— Vous attendez Gowan ? » demanda-t-il tout haut, avec son affreux sourire.

Mme Gowan répondit qu’elle ne l’attendait pas.

« Comment ! Il ne vient pas vous chercher ? Alors, permettez à votre très-dévoué serviteur de vous servir de cavalier, lorsque vous rentrerez.

— Merci, je ne rentre pas.

— Vous ne rentrez pas ! J’en suis désolé. »

Mais il n’en fut pas désolé au point de s’éloigner et de les laisser ensemble. Il resta à les entretenir de ses compliments les plus mielleux et de sa conversation la plus choisie ; mais il semblait leur adresser tout le temps ce muet avertissement :

« Non, non, non, chères dames, vous ne vous communiquerez pas vos opinions sur mon compte ; je suis venu tout exprès pour vous en empêcher. »

C’était si clair, et il fit preuve d’une opiniâtreté si diabolique que Mme Gowan se disposa enfin à partir. Lorsque Blandois lui offrit le bras pour descendre l’escalier, elle retint la main de la petite Dorrit dans la sienne, la serra pour l’avertir de prendre garde à elle, et répondit :

« Non, merci ; si vous vouliez seulement voir si mon batelier est là, vous m’obligeriez. »

Blandois ne put faire autrement que de descendre le premier. Tandis qu’il s’éloignait le chapeau à la main, Mme Gowan dit tout bas à la petite Dorrit :

« C’est lui qui a tué le chien.

— M. Gowan le sait-il ? demanda la jeune fille à voix basse.

— Personne ne le sait. Ne regardez pas de mon côté ; suivez cet homme des yeux. Il va revenir dans un instant. Personne ne le sait, mais je suis sûre que s’est lui. Vous aussi, vous en êtes sûre ?

— Je… je le crains.

— Henri a de l’amitié pour lui et ne veut pas en croire de mal. Il est de lui-même si franc et si généreux ! Mais je sens que vous et moi nous jugeons ce Blandois comme il le mérite. Il prétend que le chien était déjà empoisonné lorsqu’il est devenu si féroce et qu’il a voulu lui sauter à la gorge. Henri le croit ; mais je vois que vous ne le croyez pas plus que moi. Je m’aperçois qu’il nous écoute ; heureusement qu’il ne peut pas nous entendre. Adieu, ma chère ! adieu ! »

Ces dernières paroles furent prononcées tout haut, tandis que le vigilant Blandois s’arrêtait, tournait la tête et les regardait du bas de l’escalier. Certes, malgré le salut poli qu’il leur adressa, il avait l’air assez sinistre pour inspirer à tout véritable philanthrope le désir de lui attacher une pierre au cou avant de le jeter dans l’eau qui roulait devant la voûte sous laquelle il attendait en souriant. Mais comme il ne se trouvait là aucun bienfaiteur de l’humanité, Blandois aida Mme Gowan à monter dans sa gondole, et se tint sur les marches jusqu’à ce qu’elle eût disparu dans l’étroit canal, puis il monta dans sa propre barque et s’éloigna à son tour.

La petite Dorrit avait plus d’une fois pensé que Blandois avait pris pied trop aisément dans la maison de son père ; cette pensée lui revint, comme elle remontait le grand escalier. Mais il y avait tant de personnes qui en faisaient autant, depuis que M. Dorrit, aussi bien que sa fille aînée, avait la manie d’aller dans le monde, il n’y avait là rien de bien extraordinaire. C’était une véritable fureur qui s’était emparée de la famille Dorrit : ils avaient la manie de faire de nouvelles connaissances pour donner au loin une haute idée de leurs richesses et de leur importance.

En somme, il sembla à la petite Dorrit que cette société dans laquelle ils vivaient ressemblait, sur une plus grande échelle, à la prison de la Maréchaussée. D’abord, il y avait une foule de visiteurs qui semblaient n’avoir, pour aller à l’étranger, d’autres raisons que les détenus pour entrer dans la prison, c’est-à-dire qu’ils y étaient conduits par leurs dettes, leur paresse, leur parenté, leur curiosité et l’impossibilité générale où ils se trouvaient de faire leur chemin chez eux. Ils arrivaient dans les villes étrangères sous la garde de courriers et de serviteurs indigènes, à peu près comme les détenus arrivaient dans la prison sous celle des sergents. Ils flânaient dans les églises et les musées presque aussi tristement que les détenus se promenaient dans la vieille et sombre cour de la geôle. Ils étaient toujours sur le point de partir le lendemain ou la semaine d’après, sachant rarement ce qu’ils voulaient, ne faisant presque jamais ce qu’ils annonçaient devoir faire ; allant partout, excepté où ils avaient proclamé l’intention de se rendre, autre ressemblance frappante avec les prisonniers pour dettes. Ils payaient fort cher des logements incommodes, et dépréciaient une ville tout en faisant semblant de l’admirer, tout à fait comme les détenus de la prison de la Maréchaussée. En partant, ils excitaient l’envie des gens qui restaient tout en ayant l’air de ne pas tenir à s’en aller, selon l’habitude invariable des détenus. Ils avaient toujours à la bouche certains mots et certaines phrases de convention qui leur appartenaient en propre, comme l’argot du club et du collège appartenait à la geôle. Ils avaient pour toute occupation suivie, la même incapacité qui distinguait les détenus ; ils se corrompaient les uns les autres, toujours à la leçon des prisonniers insolvables ; ils portaient des toilettes négligées et menaient une existence oisive, suivant encore en cela l’exemple des gens de la Maréchaussée.

Le séjour de la famille Dorrit à Venise touchait à sa fin et ils se rendirent à Rome, avec leur suite. À travers une répétition des scènes qu’ils avaient déjà vues depuis leur arrivée en Italie, mais qui devenaient de plus en plus sales et misérables à mesure qu’ils avançaient, et après avoir passé par un endroit dont l’atmosphère était empestée, ils arrivèrent enfin au but de leur voyage. On avait retenu pour eux un très-bel hôtel sur le Corso, où ils établirent leur quartier général au milieu de cette ville où tout semble s’efforcer de résister au progrès et de se maintenir debout sur les ruines du passé… tout, excepté l’eau qui, obéissant aux lois éternelles, coule sans cesse du haut d’une multitude de magnifiques fontaines.

À Rome, il sembla à la petite Dorrit que la société cessait d’imiter les détenus et que le système des prunes et des prismes reprenait le dessus. Tout le monde se promenait autour de Saint-Pierre et du Vatican sur les béquilles de quelque autorité acceptée, et commençait par passer tout au sas dans le tamis convenu. Personne ne disait son opinion sur quoi que ce soit mais tout le monde répétait ce qu’avaient dit les Mme s Général, le célèbre M. Eustace ou tout autre touriste distingué. La masse des voyageurs avait l’air d’une collection de victimes volontaires qui venaient se livrer pieds et poings liés à M. Eustace et à ses disciples, pour faire arranger les entrailles de leur intelligence à la mode de cette sainte confrérie. Des régiments d’étrangers aveugles et muets cherchaient leur chemin à tâtons à travers les ruines délabrées des temples, des tombeaux, des palais, des théâtres et des amphithéâtres de Rome, répétant sans cesse prunes et prismes, afin de donner à leurs lèvres la forme consacrée. Mme Général était comme le poisson dans l’eau. Personne n’avait d’opinion. Chacun se donnait une peine infinie pour se faire une surface bien polie ; on n’aurait guère trouvé dans tout ce monde-là un individu assez courageux pour dire sa propre façon de penser.

Dès leur arrivée à Rome, Amy eut l’occasion d’étudier une nouvelle modification des prunes et des prismes. Ils furent aussitôt honorés d’une visite de Mme Merdle, qui, cet hiver-là, cultivait en grand, dans la cité éternelle, les préceptes professés par Mme Général. L’habileté que Fanny et la mère d’Edmond Sparkler déployèrent dans l’assaut qu’elles firent ensemble dès cette première rencontre, éblouit la petite Dorrit comme le cliquetis des fleurets.

« Vous me voyez ravie, dit Mme Merdle, de renouer une connaissance commencée sous de si mauvais auspices à Martigny.

— À Martigny, naturellement, répéta Fanny : j’en suis charmée, pour ma part.

— J’ai appris de mon fils Edmond Sparkler, qu’il a déjà mis à profit l’heureux hasard de cette rencontre. Il est revenu enchanté de Venise.

— Vraiment ? répliqua Fanny d’un air nonchalant. Y est-il resté longtemps ?

— M. Dorrit serait aussi à même que moi de répondre à cette question, riposta la Poitrine en se tournant vers ce gentleman, car Edmond lui doit une grande partie du plaisir qu’il y a trouvé dans son séjour.

— Oh ! cela ne vaut pas la peine d’en parler, dit Fanny. Je crois que papa a eu le plaisir d’inviter M. Sparkler à dîner deux ou trois fois, c’est bien peu de chose. Comme nous voyions un monde fou et que nous tenions table ouverte, il n’y a aucun mérite à avoir engagé monsieur votre fils.

— Excepté, ma chère, l’interrompit M. Dorrit, excepté que… hem !… j’ai eu beaucoup de plaisir à… hem !… témoigner, selon mes faibles moyens, la… ha ! hem !… grande estime que m’inspire… hem ! ainsi qu’à tout le monde… un caractère aussi distingué et aussi princier que celui de M. Merdle. »

La Poitrine reçut ce compliment d’une façon très-gracieuse.

« Il faut vous dire, madame Merdle, remarqua Fanny, comme pour remettre l’infortuné M. Sparkler au dernier plan, que papa professe une vive admiration pour M. Merdle.

— C’est à regret, madame, reprit M. Dorrit, que j’ai su par M. Sparkler que… hem !… nous ne verrons probablement pas M. Merdle cet hiver ?

— Il est vraiment si occupé, répliqua Mme Merdle, et on a tant besoin de lui là-bas, que je crains qu’il ne puisse me rejoindre ici. Il y a un siècle qu’il n’a pas quitté Londres. Vous, mademoiselle Dorrit vous voyagez depuis longtemps ?

— Oui vraiment… depuis un nombre incroyable d’années, répondit Fanny en grasseyant et avec un aplomb imperturbable.

— C’est ce que je pensais.

— Je n’en doute pas.

— J’espère néanmoins, reprit M. Dorrit, que si je n’ai pas le… hem ! l’immense avantage de faire connaissance avec M. Merdle de ce côté-ci des Alpes ou de la Méditerranée, j’aurai cet honneur à mon retour en Angleterre. C’est un honneur que je désire vivement et que je saurai apprécier.

— M. Merdle, j’en suis convaincue, répliqua la femme de ce grand homme, en admirant Fanny à travers son lorgnon, ne l’appréciera pas moins de son côté. »

La petite Dorrit, toujours réservée et solitaire, bien qu’elle ne se tint plus enfermée dans sa chambre, crut d’abord que tout cela n’était que prunes et prismes. Mais comme son père, après avoir assisté à une brillante réception chez Mme Merdle, répéta le lendemain à table et dans l’intimité, qu’il désirait connaître M. Merdle afin de profiter des conseils de ce grand homme pour le placement de sa fortune, elle commença à penser que cela pouvait signifier quelque chose tout de bon, et elle devint elle-même assez curieuse de voir le prodige financier du jour.



  1. Deux mille six cent vingt-cinq francs.