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La Petite Fadette (illustré, Hetzel 1852)/Chapitre 13

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J. Hetzel (Œuvres illustrées de George Sand, volume 1p. 19-20).
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XIII.

Peut-être que la mère Fadet avait aussi de la connaissance là-dessus, et qu’elle avait enseigné à sa petite-fille à ne rien redouter de ces feux de nuit ; ou bien, à force d’en voir, car il y en avait souvent aux entours du gué des Roulettes, et c’était un grand hasard que Landry n’en eût point encore vu de près, peut-être la petite s’était-elle fait une idée que l’esprit qui les soufflait n’était point méchant et ne lui voulait que du bien. Sentant Landry qui tremblait de tout son corps à mesure que le follet s’approchait d’eux :

— Innocent, lui dit-elle, ce feu-là ne brûle point, et si tu étais assez subtil pour le manier, tu verrais qu’il ne laisse pas seulement sa marque.

— C’est encore pis, pensa Landry ; du feu qui ne brûle pas, on sait ce que c’est : ça ne peut pas venir de Dieu, car le feu du bon Dieu est fait pour chauffer et briller.

Mais il ne fit pas connaître sa pensée à la petite Fadette, et quand il se vit sain et sauf à la rive, il eut grande envie de la planter là et de s’ensauver à la Bessonnière. Mais il n’avait point le cœur ingrat, et il ne voulut point la quitter sans la remercier.

— Voilà la seconde fois que tu me rends service, Fanchon Fadet, lui dit-il, et je ne vaudrais rien si je ne te disais pas que je m’en souviendrai toute ma vie. J’étais là comme fou quand tu m’as trouvé ; le follet m’avait vanné et charmé. Jamais je n’aurais passé la rivière, ou bien je n’en serais jamais sorti.

— Peut-être bien que tu l’aurais passée sans peine ni danger si tu n’étais pas si sot, répondit la Fadette ; je n’aurais jamais cru qu’un grand gars comme toi, qui est dans ses dix-sept ans, et qui ne tardera pas à avoir de la barbe au menton, fût si aisé à épeurer, et je suis contente de te voir comme cela.

— Et pourquoi en êtes-vous contente, Fanchon Fadet ?

— Parce que je ne vous aime point, lui dit-elle d’un ton méprisant.

— Et pourquoi est-ce encore que vous ne m’aimez point ?

— Parce que je ne vous estime point, répondit-elle ; ni vous, ni votre besson, ni vos père et mère, qui sont fiers parce qu’ils sont riches, et qui croient qu’on ne fait que son devoir en leur rendant service. Ils vous ont appris à être ingrat, Landry, et c’est le plus vilain défaut pour un homme, après celui d’être peureux.

Landry se sentit bien humilié des reproches de cette petite fille, car il reconnaissait qu’ils n’étaient pas tout à fait injustes, et il lui répondit :

— Si je suis fautif, Fadette, ne l’imputez qu’à moi. Ni mon frère, ni mon père, ni ma mère, ni personne chez nous n’a eu connaissance du secours que vous m’avez déjà une fois donné. Mais pour cette fois-ci, ils le sauront, et vous aurez une récompense telle que vous la désirerez.

— Ah ! vous voilà bien orgueilleux, reprit la petite Fadette, parce que vous vous imaginez qu’avec vos présents vous pouvez être quitte envers moi. Vous croyez que je suis pareille à ma grand’mère, qui, pourvu qu’on lui baille quelque argent, supporte les malhonnêtetés et les insolences du monde. Eh bien, moi je n’ai besoin ni envie de vos dons, et je méprise tout ce qui viendrait de vous, puisque vous n’avez pas eu le cœur de trouver un pauvre mot de remerciement et d’amitié à me dire depuis tantôt un an que je vous ai guéri d’une grosse peine.

— Je suis fautif, je l’ai confessé, Fadette, dit Landry, qui ne pouvait s’empêcher d’être étonné de la manière dont il l’entendait raisonner pour la première fois. Mais c’est qu’aussi il y a un peu de ta faute. Ce n’était pas bien sorcier de me faire retrouver mon frère, puisque tu venais sans doute de le voir pendant que je m’expliquais avec ta grand’mère ; et si tu avais vraiment le cœur bon, toi qui me reproches de ne l’avoir point, au lieu de me faire souffrir et attendre, et au lieu de me faire donner une parole qui pouvait me mener loin, tu m’aurais dit tout de suite : « Dévalle le pré, et tu le verras au rivet de l’eau. » Cela ne t’aurait point coûté beaucoup, au lieu que tu t’es fait un vilain jeu de ma peine ; et voilà ce qui a mandré le prix du service que tu m’as rendu.

La petite Fadette, qui avait pourtant la repartie prompte, resta pensive un moment. Puis elle dit :

— Je vois bien que tu as fait ton possible pour écarter la reconnaissance de ton cœur, et pour t’imaginer que tu ne m’en devais point, à cause de la récompense que je m’étais fait promettre. Mais, encore un coup, il est dur et mauvais, ton cœur, puisqu’il ne t’a point fait observer que je ne réclamais rien de toi, et que je ne te faisais pas même reproche de ton ingratitude.

— C’est vrai, ça, Fanchon, dit Landry qui était la bonne foi même ; je suis dans mon tort, je l’ai senti, et j’en ai eu de la honte ; j’aurais dû te parler ; j’en ai eu l’intention, mais tu m’as fait une mine si courroucée que je n’ai point su m’y prendre.

— Et si vous étiez venu le lendemain de l’affaire me dire une parole d’amitié, vous ne m’auriez point trouvée courroucée ; vous auriez su tout de suite que je ne voulais point de paiement, et nous serions amis : au lieu qu’à cette heure, j’ai mauvaise opinion de vous, et j’aurais dû vous laisser débrouiller avec le follet comme vous auriez pu. Bonsoir, Landry de la Bessonnière ; allez sécher vos habits ; allez dire à vos parents : « Sans ce petit guenillon de grelet, j’aurais, ma foi, bu un bon coup, ce soir, dans la rivière. »

Parlant ainsi, la petite Fadette lui tourna le dos, et marcha du côté de sa maison en chantant :

Prends ta leçon et ton paquet,
Landry Barbeau le bessonet.

À cette fois, Landry sentit comme un grand repentir dans son âme, non qu’il fût disposé à aucune sorte d’amitié pour une fille qui paraissait avoir plus d’esprit que de bonté, et dont les vilaines manières ne plaisaient point, même à ceux qui s’en amusaient. Mais il avait le cœur haut et ne voulait point garder un tort sur sa conscience. Il courut après elle, et la rattrapant par sa cape :

— Voyons, Fanchon Fadet, lui dit-il, il faut que cette affaire-là s’arrange et se finisse entre nous. Tu es mécontente de moi, et je ne suis pas bien content de moi-même. Il faut que tu me dises ce que tu souhaites, et pas plus tard que demain je te l’apporterai.

— Je souhaite ne jamais te voir, répondit la Fadette très-durement ; et n’importe quelle chose tu m’apporteras, tu peux bien compter que je te la jetterai au nez.

— Voilà des paroles trop rudes pour quelqu’un qui vous offre réparation. Si tu ne veux point de cadeau, il y a peut-être moyen de te rendre service et de te montrer par là qu’on te veut du bien et non pas du mal. Allons, dis-moi ce que j’ai à faire pour te contenter.

— Vous ne sauriez donc me demander pardon et souhaiter mon amitié ? dit la Fadette en s’arrêtant.

— Pardon, c’est beaucoup demander, répondit Landry, qui ne pouvait vaincre sa hauteur à l’endroit d’une fille qui n’était point considérée en proportion de l’âge qu’elle commençait à avoir, et qu’elle ne portait pas toujours aussi raisonnablement qu’elle l’aurait dû ; quant à ton amitié, Fadette, tu es si drôlement bâtie dans ton esprit, que je ne saurais y avoir grand’fiance. Demande-moi donc une chose qui puisse se donner tout de suite, et que je ne suis pas obligé de te reprendre.

— Eh bien, dit la Fadette d’une voix claire et sèche, il en sera comme vous le souhaitez, besson Landry. Je vous ai offert votre pardon, et vous n’en voulez point. À présent je vous réclame ce que vous m’avez promis, qui est d’obéir à mon commandement, le jour où vous en serez requis. Ce jour-là, ce ne sera pas plus tard que demain à la Saint-Andoche, et voici ce que je veux : Vous me ferez danser trois bourrées après la messe, deux bourrées après vêpres, et encore deux bourrées après l’Angélus, ce qui fera sept. Et dans toute votre journée, depuis que vous serez levé jusqu’à ce que vous soyez couché, vous ne danserez aucune autre bourrée avec n’importe qui, fille ou femme. Si vous ne le faites, je saurai que vous avez trois choses bien laides en vous : l’ingratitude, la peur et le manque de parole. Bonsoir, je vous attends demain pour ouvrir la danse, à la porte de l’église.

Et la petite Fadette, que Landry avait suivie jusqu’à sa maison, tira la corillette et entra si vite que la porte fut poussée et recorillée avant que le besson eût pu répondre un mot.