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La Petite Fadette (illustré, Hetzel 1852)/Chapitre 34

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La Petite FadetteJ. HetzelŒuvres illustrées de George Sand, volume 1 (p. 43-44).
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XXXIV.

Le père Barbeau, la voyant si prudente, et comprenant combien elle était fine, se pressa moins de lui faire faire son dépôt et son placement, que de s’enquérir de la réputation qu’elle s’était acquise à Château-Meillant, où elle avait passé l’année. Car, si cette belle dot le tentait et lui faisait passer par-dessus la mauvaise parenté, il n’en était pas de même quand il s’agissait de l’honneur de la fille qu’il souhaitait avoir pour bru. Il alla donc lui-même à Château-Meillant, et prit ses informations en conscience. Il lui fut dit que non-seulement la petite Fadette n’y était point venue enceinte et n’y avait point fait d’enfant, mais encore qu’elle s’y était si bien comportée qu’il n’y avait point le plus petit blâme à lui donner. Elle avait servi une vieille religieuse noble, laquelle avait pris plaisir à en faire sa société plus que sa domestique, tant elle l’avait trouvée de bonne conduite, de bonnes mœurs et de bon raisonnement. Elle la regrettait beaucoup, et disait que c’était une parfaite chrétienne, courageuse, économe, propre, soigneuse, et d’un si aimable caractère qu’elle n’en retrouverait jamais une pareille. Et comme cette vieille dame était assez riche, elle faisait de grandes charités, en quoi la petite Fadette la secondait merveilleusement pour soigner les malades, préparer les médicaments, et s’instruire de plusieurs beaux secrets que sa maîtresse avait appris dans son couvent, avant la révolution.

Le père Barbeau fut bien content, et il revint à la Cosse décidé à éclaircir la chose jusqu’au bout. Il assembla sa famille et chargea ses enfants aînés, ses frères, et toutes ses parentes, de procéder prudemment à une enquête sur la conduite que la petite Fadette avait tenue depuis qu’elle était en âge de raison, afin que, si tout le mal qu’on avait dit d’elle n’avait pour cause que des enfantillages, on pût s’en moquer ; au lieu que si quelqu’un pouvait affirmer l’avoir vue commettre une mauvaise action ou faire une chose indécente, il eût à maintenir contre elle la défense qu’il avait faite à Landry de la fréquenter. L’enquête fut faite avec la prudence qu’il souhaitait, et sans que la question de dot fût ébruitée, car il n’en avait dit mot, même à sa femme.

Pendant ce temps-là, la petite Fadette vivait très-retirée dans sa petite maison, où elle ne voulut rien changer sinon de la tenir si propre qu’on se fut miré dans ses pauvres meubles. Elle fit habiller proprement son petit sauteriot, et, sans le faire paraître, elle le mit, ainsi qu’elle-même et sa marraine, à une bonne nourriture, qui fit vitement son effet sur l’enfant ; il se refit du mieux qu’il était possible, et sa santé fut bientôt aussi bonne qu’on pouvait le souhaiter. Le bonheur amenda vite aussi son tempérament ; et, n’étant plus menacé et tancé par sa grand’mère, ne rencontrant plus que des caresses, des paroles douces et de bons traitements, il devint un gars fort mignon, tout plein de petites idées drôles et aimables, et ne pouvant plus déplaire à personne, malgré sa boiterie et son petit nez camard.

Et, d’autre part, il y avait un si grand changement dans la personne et dans les habitudes de Fanchon Fadet, que les méchants propos furent oubliés, et que plus d’un garçon, en la voyant marcher si légère et de si belle grâce eût souhaité qu’elle fût à la fin de son deuil, afin de pouvoir la courtiser et la faire danser.

Il n’y avait que Sylvinet Barbeau qui n’en voulut point revenir sur son compte. Il voyait bien qu’on manigançait quelque chose à propos d’elle dans sa famile, car le père ne pouvait se tenir d’en parler souvent, et quand il avait reçu rétractation de quelque ancien mensonge fait sur le compte de Fanchon, il s’en applaudissait dans l’intérêt de Landry, disant qu’il ne pouvait souffrir qu’on eût accusé son fils d’avoir mis à mal une jeunesse innocente.

Et l’on parlait aussi du prochain retour de Landry, et le père Barbeau paraissait souhaiter que la chose fut agréée du père Caillaud. Enfin Sylvinet voyait bien qu’on ne serait plus si contraire aux amours de Landry, et le chagrin lui revint. L’opinion, qui vire à tout vent, était depuis peu en faveur de la Fadette ; on ne la croyait pas riche, mais elle plaisait, et, pour cela elle déplaisait d’autant plus à Sylvinet, qui voyait en elle la rivale de son amour pour Landry.

De temps en temps le père Barbeau laissait échapper devant lui le mot de mariage, et disait que ses bessons ne tarderaient pas à être en âge d’y penser. Le mariage de Landry avait toujours été une idée désolante à Sylvinet et comme le dernier mot de leur séparation. Il reprit les fièvres, et la mère consulta encore les médecins.

Un jour, elle rencontra la marraine Fanchette, qui, l’entendant se lamenter dans son inquiétude, lui demanda pourquoi elle allait consulter si loin et dépenser tant d’argent quand elle avait sous la main une remégeuse plus habile que toutes celles du pays, et qui ne voulait point exercer pour de l’argent, comme l’avait fait sa grand mère mais pour le seul amour du bon Dieu et du prochain. Et elle nomma la petite Fadette.

La mère Barbeau en parla à son mari, qui n’y fut point contraire. Il lui dit qu’à Château-Meillant la Fadette était tenue en réputation de grand savoir, et que de tous les côtés on venait la consulter aussi bien que sa dame.

La mère Barbeau pria donc la Fadette de venir voir Sylvinet, qui gardait le lit, et de lui donner son assistance.

Fanchon avait cherché plus d’une fois l’occasion de lui parler, ainsi qu’elle l’avait promis à Landry, et jamais il ne s’y était prêté. Elle ne se fit donc pas semondre et courut voir le pauvre besson. Elle le trouva endormi dans la fièvre, et pria la famille de la laisser seule avec lui. Comme c’est la coutume des remégouses d’agir en secret, personne ne la contraria et ne resta dans la chambre.

D’abord, la Fadette posa sa main sur celle du besson qui pendait sur le bord du lit ; mais elle fit si doucement qu’il ne s’en aperçut pas, encore qu’il eût le sommeil si léger qu’une mouche, en volant, l’éveillait. La main de Sylvinet était chaude comme du feu, et elle devint plus chaude encore dans celle de la petite Fadette. Il montra de l’agitation, mais sans essayer de retirer sa main. Alors, la Fadette lui mit son autre main sur le front, aussi doucement que la première fois, et il s’agita encore plus. Mais, peu à peu, il se calma, et elle sentit que la tête et la main de son malade se rafraîchissaient de minute en minute et que son sommeil devenait aussi calme que celui d’un petit enfant. Elle resta ainsi auprès de lui jusqu’à ce qu’elle le vit disposé à s’éveiller ; et alors elle se retira derrière son rideau, et sortit de la chambre et de la maison, en disant à la mère Barbeau :

— Allez voir votre garçon et donnez-lui quelque chose à manger, car il n’a plus la fièvre ; et ne lui parlez point de moi surtout, si vous voulez que je le guérisse. Je reviendrai ce soir, à l’heure où vous m’avez dit que son mal empirait, et je tâcherai de couper encore cette mauvaise fièvre.