La Petite Maison

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La Petite Maison (version de 1763)
Librairie des Bibliophiles (pp. 1-46).


LA PETITE MAISON





Mélite vivoit familièrement avec les hommes, et il n’y avoit que les bonnes gens, ou ses amis intimes, qui ne la soupçonnassent pas de galanterie. Son air, ses propos légers, ses manières libres, établissoient assez cette prévention. Le marquis de Trémicour avoit envie de l’engager, et s’étoit flatté d’y réussir aisément. C’est un homme qui doit attendre plus qu’un autre du caprice des femmes. Il est magnifique, généreux, plein d’esprit et de goût, et peu d’hommes peuvent se vanter à juste titre de l’égaler en agrémens. Malgré tant d’avantages, Mélite lui résistoit. Il ne concevoit pas cette bizarrerie. Elle lui disoit qu’elle étoit vertueuse, et il répondoit qu’il ne croiroit jamais qu’elle le fût. C’étoit entr’eux une guerre continuelle à ce sujet. Enfin, le marquis la défia de venir dans sa petite maison. Elle répondit qu’elle y viendroit, et que là, ni ailleurs, il ne lui seroit redoutable. Ils firent une gageure, et elle y alla (elle ne sçavoit pas ce que c’étoit que cette petite maison ; elle n’en connoissoit même aucune que de nom). Nul lieu dans Paris, ni dans l’Europe, n’est ni aussi galant ni aussi ingénieux. Il faut l’y suivre avec le marquis, et voir comment elle se tirera d’affaire avec lui.

Cette maison unique est sur les bords de la Seine. Une avenue, conduisant à une patte d’oie, amené à la porte d’une jolie avant-cour tapissée de verdure, et qui de droite et de gauche communique à des basses-cours distribuées avec symétrie, dans lesquelles on trouve une ménagerie peuplée d’animaux rares et familiers, une jolie laiterie, ornée de marbres, de coquillages, et où des eaux abondantes et pures tempèrent la chaleur du jour ; on y trouve aussi tout ce que l’entretien et la propreté des équipages, de même que les approvisionnemens d’une vie délicate et sensuelle, peuvent demander. Dans l’autre basse-cour sont placés une écurie double, un joli manège et un chenil où sont renfermés des chiens de toute espèce.

Tous ces bâtimens sont contenus dans des murs de face d’une décoration simple, qui tiennent plus de la nature que de l’art, et représentent le caractère pastoral et champêtre. Des percées, ingénieusement ménagées, laissent appercevoir des vergers et des potagers constamment variés, et tous ces objets attirent si singulièrement les regards, qu’on est impatient de les admirer tour à tour.

Mélite avoit cette impatience, mais elle voulut d’abord parcourir les beautés qui la frappoient de plus près. Trémicour brûloit de la conduire dans les appartemens : c’étoit là qu’il pouvoit lui expliquer sa flamme. Sa curiosité lui étoit déjà importune ; les louanges même qu’elle donnoit à son goût ne le touchoient point ; il y répondoit avec beaucoup de distraction. C’étoit pour la première fois que sa petite maison lui étoit moins chère que les objets qu’il y conduisoit. Mélite remarquoit sa contenance et en triomphoit ; la curiosité l’eût seule engagée à tout voir, mais elle y pouvoit mettre de la malice, et ce second motif valoit bien l’autre pour s’y entêter. C’étoit ici une question qu’elle faisoit, là un compliment, et par-tout des exclamations.

« En vérité, disoit-elle, voilà qui est ingénieux au possible ! Cela est charmant ! Je n’ai rien vu…

— Oh ! les appartemens sont bien plus singuliers ! répondoit-il ; vous allez voir… Ne voulez-vous pas entrer ?…

— Dans un moment, reprenoit-elle ; ceci a bien son prix : il faut tout parcourir ; il y a là quelque chose que nous n’avons pas vu. Allons, Trémicour, point d’impatience.

— Je n’en ai point, Madame, dit-il un peu piqué : c’est pour votre intérêt que je parle. Vous vous fatiguerez ici à marcher, et vous ne pourrez plus…

— Oh ! vous me pardonnerez, dit-elle avec un ton railleur ; je suis venue ici uniquement pour marcher, et je sens mes forces. »

Il fallut qu’il essuyât cet entêtement jusqu’au bout. Il dura encore près d’un quart-d’heure. Heureusement il parvint à y soupçonner du caprice, sans quoi je crois qu’il l’auroit plantée là. Il la conduisoit par la main, et toujours il la tiroit vers la maison. Trois ou quatre fois de suite elle eut la méchanceté de se laisser entraîner jusqu’à un certain point ; elle faisoit quelques pas, et elle revenoit pour examiner encore ce qu’elle avoit déjà examiné. Il l’entraînoit toujours, il paroissoit marcher sur des épines ; elle en rioit intérieurement, et lui donnoit de ces regards qui, par un artifice unique, disent : « Je me plais à vous désespérer », en paroissant solliciter la complaisance. À la fin, une vivacité échappa à Trémicour. Elle feignit de ne le trouver pas bon, et lui dit qu’il étoit insupportable.

« C’est vous-même qui l’êtes ! répondit-il ; vous m’avez promis que vous verriez tout, et nous restons ici. J’aime mes appartemens, et je veux que vous les voyiez.

— Eh bien ! Monsieur, il n’y a qu’à les voir ; il ne faut point de querelle pour cela. Bon Dieu, que vous êtes prompt !… »

Le son de voix et le regard qui l’accompagnoit étoient si doux qu’il sentit augmenter le défaut qu’on lui reprochoit.

« Oui, dit-il, je suis prompt, je compte les momens. Nous venons ici avec des conventions qui m’en font une excuse… Vous les avez donc oubliées, Madame ?

— Il n’y a point d’oubli à cela, répondit-elle en marchant ; au contraire, je suis plus dans mon rôle que vous. Vous m’avez dit que votre maison me séduiroit ; j’ai parié qu’elle ne me séduiroit pas. Croyez-vous que me livrer à tous ces charmes soit mériter le reproche d’infidélité ?… »

Trémicour alloit répondre, mais ils étoient alors au milieu de la cour principale, et une exclamation qu’arracha à Mélite le simple coup d’œil qu’elle y donna ne lui en laissa pas le temps. Cette cour, quoique peu spacieuse, annonce le goût de l’architecte. Elle est entourée de murailles revêtues de palissades odoriférantes assez élevées pour rendre le corps-de-logis plus solitaire, mais élaguées de manière qu’elles ne peuvent nuire à la salubrité de l’air que l’amour semble y porter. Il fallut encore que Trémicour dévorât ces complimens importuns que Mélite lui prodiguoit. Enfin ils arrivèrent au bas d’un perron qui conduit à un vestibule assez grand, d’où le marquis renvoya les valets au commun par un signe. Il la fit passer tout de suite dans un salon donnant sur le jardin, et qui n’a rien d’égal dans l’univers. Il s’apperçut de la surprise de Mélite, et lui permit alors d’admirer. En effet, ce salon est si voluptueux qu’on y prend des idées de tendresse en croyant seulement en prêter au maître à qui il appartient. Il est de forme circulaire, voûté en calotte peinte par Hallé [1] ; les lambris sont imprimés couleur de lilas, et enferment de très-belles glaces ; les dessus de portes, peints par le même, représentent des sujets galans. La sculpture y est distribuée avec goût, et sa beauté est encore relevée par l’éclat de l’or. Les étoffes sont assorties : à la couleur du lambris. En un mot, le Carpentier [2] n’auroit rien ordonné de plus agréable et de plus parfait.

Le jour finissoit : un nègre vint allumer trente bougies que portoient un lustre et des girandoles de porcelaine de Seve artistement arrangées et armées de supports de bronze dorés. Ce nouvel éclat de lumière, qui reflétoit dans les glaces, fit paroître le lieu plus grand et répéta à Trémicour l’objet de ses impatiens désirs.

Mélite, frappée de ce coup d’œil, commença à admirer sérieusement et à perdre l’envie de faire des malices à Trémicour. Comme elle avoit vécu sans coquetterie et sans amans, elle avoit mis à s’instruire le tems que les autres femmes mettent à aimer et à tromper, et elle avoit réellement du goût et des connoissances ; elle apprécioit d’un coup d’œil le talent des plus fameux artistes, et eux-mêmes devoient à son estime pour les chefs-d’œuvre cette immortalité que tant de femmes leur empêchent souvent de mériter par leur amour pour les riens. Elle vanta la légèreté du ciseau de l’ingénieux Pineau [3], qui avoit présidé à la sculpture ; elle admira les talens de Dandrillon [4], qui avoit employé toute son industrie à ménager les finesses les plus imperceptibles de la menuiserie et de la sculpture ; mais surtout, perdant de vue les importunités auxquelles elle s’exposoit de la part de Trémicour en lui donnant de la vanité, elle lui prodigua les louanges qu’il méritoit par son goût et son choix.

« Voilà qui me plaît, lui dit-elle ; voilà comme j’aime qu’on emploie les avantages de la fortune. Ce n’est plus une petite maison : c’est le temple du génie et du goût…

— C’est ainsi que doit être l’asyle de l’amour, lui dit-il tendrement. Sans connoître ce dieu, qui eût fait pour vous d’autres miracles, vous sentez que, pour l’inspirer, il faut du moins paroître inspiré par lui…

— Je le pense comme vous, reprit-elle ; mais pourquoi donc, à ce que j’ai ouï dire, tant de petites maisons décèlent-elles un si mauvais goût ?

— C’est que ceux qui les possèdent désirent sans aimer, répondit-il ; c’est que l’amour n’avoit pas arrêté que vous y viendriez un jour avec eux. »

Mélite écoutoit, et auroit écouté encore si un baiser appuyé sur sa main ne lui eût appris que Trémicour étoit venu là pour se payer de toutes les choses obligeantes qu’il trouveroit occasion de lui dire. Elle se leva pour voir la suite des appartemens. Le marquis, qui l’avoit vue si touchée des seules beautés du sallon, et qui avoit mieux à lui montrer, espéra que des objets plus touchans la toucheroient davantage, et se garda bien de l’empêcher de courir à sa destinée. Il lui donna la main, et ils entrèrent à droite dans une chambre à coucher.

Cette pièce est de forme quarrée et à pans ; un lit d’étoffe de Péquin jonquille chamarrée des plus belles couleurs est enfermé dans une niche placée en face d’une des croisées qui donnent sur le jardin. On n’a point oublié de placer des glaces dans les quatre angles. Cette pièce, d’ailleurs, est terminée en voussure qui contient dans un quadre circulaire un tableau où Pierre [5] a peint avec tout son art Hercule dans les bras de Morphée, réveillé par l’Amour. Tous les lambris sont imprimés couleur de soufre tendre ; le parquet est de marqueterie mêlée de bois d’amaranthe et de cèdre, les marbres de bleu turquin. De jolis bronzes et des porcelaines sont placés, avec choix et sans confusion, sur des tables de marbre en console distribuées au-dessous des quatre glaces ; enfin de jolis meubles de diverses formes, et des formes les plus relatives aux idées par-tout exprimées dans cette maison, forcent les esprits les plus froids à ressentir un peu de cette volupté qu’ils annoncent.

Mélite n’osoit plus rien louer ; elle commençoit même à craindre de sentir. Elle ne dit que quelques mots, et Trémicour auroit pu s’en plaindre ; mais il l’examinoit, et il avoit de bons yeux ; il l’eût même remerciée de son silence s’il n’avoit pas sçu que des marques de reconnoissance sont une étourderie tant qu’une femme peut désavouer les idées dont on la remercie. Elle entra dans une pièce suivante, et elle y trouva un autre écueil. Cette pièce est un boudoir, lieu qu’il est inutile de nommer à celle qui y entre, car l’esprit et le cœur y devinent de concert. Toutes les murailles en sont revêtues de glaces, et les joints de celles-ci masqués par des troncs d’arbres artificiels, mais sculptés, massés et feuilles avec un art admirable. Ces arbres sont disposés de manière qu’ils semblent former un quinconce ; ils sont jonchés de fleurs et chargés de girandoles dont les bougies procurent une lumière graduée dans les glaces, par le soin qu’on a pris, dans le fond de la pièce, d’étendre des gazes plus ou moins serrées sur ces corps transparens, magie qui s’accorde si bien avec l’effet de l’optique que l’on croit être dans un bosquet naturel éclairé par le secours de l’art. La niche où est placée l’ottomane, espèce de lit de repos qui pose sur un parquet de bois de rose à compartimens, est enrichie de crépines d’or mêlées de verd, et garnie de coussins de différens calibres. Tout le pourtour et le plafond de cette niche sont aussi revêtus de glaces ; enfin la menuiserie et la sculpture en sont peintes d’une couleur assortie aux différens objets qu’elles représentent, et cette couleur a encore été appliquée par Dandrillon [6] de manière qu’elle exhale la violette, le jasmin et la rose. Toute cette décoration est posée sur une cloison qui a peu d’épaisseur, et autour de laquelle règne un corridor assez spacieux, dans lequel le marquis avoit placé des musiciens.

Mélite étoit ravie en extase. Depuis plus d’un quart d’heure qu’elle parcouroit ce boudoir, sa langue étoit muette, mais son cœur ne se taisoit pas : il murmuroit en secret contre des hommes qui mettent à contribution tous les talens pour exprimer un sentiment dont ils sont si peu capables. Elle faisoit sur cela les plus sages réflexions ; mais c’étoient pour ainsi dire des secrets que l’esprit déposoit dans le fond du cœur, et qui dévoient bientôt s’y perdre. Trémicour les y alloit chercher par ses regards perçans, et les détruisoit par ses soupirs. Il n’étoit plus cet homme à qui elle croyoit pouvoir reprocher ce contraste monstrueux ; elle l’avoit changé, et elle avoit plus fait que l’Amour. Il ne parloit pas, mais ses regards étoient des sermens. Mélite doutoit de sa sincérité, mais elle voyoit du moins qu’il sçavoit bien feindre, et elle sentoit que cet art dangereux expose à tout dans un lieu charmant. Pour se distraire de cette idée, elle s’éloigna un peu de lui et s’approcha d’une des glaces, feignant de remettre une épingle à sa coëffure. Trémicour se plaça devant la glace qui étoit vis-à-vis, et par cet artifice, pouvant la regarder encore plus tendrement sans qu’elle fût obligée de détourner les yeux, il se trouva que c’étoit un piège qu’elle s’étoit tendu à elle-même. Elle fit encore cette réflexion, et, voulant en détruire la cause, s’imaginant le pouvoir, elle crut y réussir en faisant des plaisanteries à Trémicour.

« Eh bien ! lui dit-elle, cesserez-vous de me regarder ? À la fin, cela m’impatiente. »

Il vola vers elle.

« Vous avez donc bien de la haine pour moi ? répondit-il. Ah ! marquise, un peu moins d’injustice pour un homme qui n’a pas besoin de vous déplaire pour être convaincu de son malheur…

— Voyez comme il est modeste ! s’écria-t-elle.

— Oui, modeste et malheureux, poursuivit-il ; ce que je sens m’apprend à craindre, et ce que je crains m’apprend à craindre encore. Je vous adore et n’en suis pas plus rassuré. »

Mélite plaisanta encore ; mais avec quelle mal-adresse elle déguisa le motif qui l’y portoit ! Trémicour lui avoit pris la main, et elle ne songeoit pas à la retirer. Il crut pouvoir la serrer un peu ; elle s’en plaignit et lui demanda s’il vouloit l’estropier.

« Ah ! Madame ! dit-il en feignant de se désespérer, je vous demande mille pardons ; je n’ai pas cru qu’on pût estropier si aisément. »

L’air qu’il venoit de prendre la désarma ; il vit que le moment étoit décisif : il fit un signal, et à l’instant les musiciens placés dans le corridor firent entendre un concert charmant. Ce concert la déconcerta ; elle n’écouta qu’un instant, et, voulant s’éloigner d’un lieu devenu redoutable, elle marcha et entra d’elle-même dans une nouvelle pièce plus délicieuse que tout ce qu’elle avoit vu encore. Trémicour eût pu profiter de son extase et fermer la porte sans qu’elle s’en apperçût pour la forcer à l’écouter ; mais il vouloit devoir les progrès de la victoire aux progrès du plaisir.

Cette nouvelle pièce est un appartement de bains. Le marbre, les porcelaines, les mousselines, rien n’y a été épargné ; les lambris sont chargés d’arabesques exécutés par Perot [7] sur les desseins de Gilot [8], et contenues dans des compartimens distribués avec beaucoup de goût. Des plantes maritimes montées en bronze par Cafieri [9], des pagodes, des crystaux et des coquillages, entremêlés avec intelligence, décorent cette salle, dans laquelle sont placées deux niches, dont l’une est occupée par une baignoire, l’autre par un lit de mousseline des Indes brodée et ornée de glands en chaînettes. À côté est un cabinet de toilette dont les lambris ont été peints par Huet [10], qui y a représenté des fruits, des fleurs et des oiseaux étrangers, entremêlés de guirlandes et de médaillons dans lesquels Boucher [11] a peint en camayeux de petits sujets galans, ainsi que dans les dessus de porte. On n’y a point oublié une toilette d’argent par Germain [12] ; des fleurs naturelles remplissent des jattes de porcelaine gros bleu rehaussées d’or. Des meubles garnis d’étoffes de la même couleur, dont les bois sont d’aventurine appliqués par Martin [13], achèvent de rendre cet appartement digne d’enchanter des Fées. Cette pièce est terminée dans sa partie supérieure par une corniche d’un profil élégant, surmontée d’une campane de sculpture dorée, qui sert de bordure à une calotte surbaissée contenant une mosaïque en or et entremêlée de fleurs peintes par Bachelier [14].

Mélite ne tint point à tant de prodiges ; elle se sentit pour ainsi dire suffoquée, et fut obligée de s’asseoir.

« Je n’y tiens plus, dit-elle ; cela est trop beau. Il n’y a rien de comparable sur la terre… »

Le son de voix exprimoit un trouble secret. Trémicour sentit qu’elle s’attendrissoit ; mais, en homme adroit, il avoit pris la résolution de ne plus paroître parler sérieusement. Il se contenta de badiner avec un cœur qui pouvoit encore se dédire.

« Vous ne le croyez pas, lui dit-il, et c’est ainsi qu’on éprouve qu’il ne faut jurer de rien. Je sçavois bien que tout cela vous charmeroit, mais les femmes veulent toujours douter.

— Oh ! je ne doute plus, reprit-elle ; je confesse que tout cela est divin et m’enchante. »

Il s’approcha d’elle sans affectation.

« Avouez, reprit-il, que voilà une petite maison bien nommée. Si vous m’avez reproché de ne pas sentir l’amour, vous conviendrez du moins que tant de choses capables de l’inspirer doivent faire beaucoup d’honneur à mon imagination ; je suis persuadé même que vous ne concevez plus comment on peut avoir tout à la fois des idées si tendres et un cœur si insensible. N’est-il pas vrai que vous pensez cela ?

— Il pourroit en être quelque chose, répondit-elle en souriant.

— Eh bien ! reprit-il, je vous proteste que vous jugez mal de moi. Je vous le dis à présent sans intérêt, car je vois bien qu’avec un cœur cent fois plus tendre que vous ne m’en croyez un indifférent, je ne vous toucherois pas ; mais il est certain que je suis plus capable que personne d’amour et de constance. Notre jargon, nos amis, nos maisons, notre train, nous donnent un air de légèreté et de perfidie, et une femme raisonnable nous juge sur ces dehors. Nous contribuons nous-mêmes volontairement à cette réputation, parce que, le préjugé général ayant attaché à notre état cet air d’inconstance et de coquetterie, il faut que nous le prenions ; mais, croyez-moi, la frivolité ni le plaisir même ne nous emportent pas toujours : il est des objets faits pour nous arrêter et pour nous ramener au vrai, et, quand nous venons à les rencontrer, nous sommes et plus amoureux et plus constans que d’autres… Mais vous êtes distraite ? à quoi rêvez-vous ?

— À cette musique, reprit-elle ; j’ai cru la fuir, et de loin elle en est plus touchante. (Quel aveu !)

— C’est l’amour qui vous poursuit, répondit Trémicour ; mais il ne sçait pas à qui il a affaire… Bientôt cette musique ne sera que du bruit.

— Cela est bien certain, reprit-elle ; mais enfin, à présent, elle me dérange… Sortons, je veux voir les jardins… »

Trémicour obéit encore. Sa docilité n’étoit pas un sacrifice. Quel aveu, quelle faveur même vaut pour un amant l’embarras dont il jouissoit ! Il se contenta de lui faire voir, en passant, une autre pièce, commune à l’appartement des bains et à celui d’habitation. C’est un cabinet d’aisances garni d’une cuvette de marbre à soupape revêtue de marqueterie de bois odoriférant, enfermée dans une niche de charmille feinte, ainsi qu’on l’a imité sur toutes les murailles de cette pièce, et qui se réunit en berceau dans la courbure du plafond, dont l’espace du milieu laisse voir un ciel peuplé d’oiseaux. Des urnes, des porcelaines remplies d’odeurs, sont placées artistement sur des pieds d’ouche. Les armoires, masquées par l’art de la peinture, contiennent des crystaux, des vases et tous les ustensiles nécessaires à l’usage de cette pièce. Ils traversèrent ensuite une garderobe où l’on a pratiqué un escalier dérobé qui conduit à des entresoles destinées au mystère. Cette garderobe dégage dans le vestibule. Mélite et le marquis repassèrent par le sallon. Il ouvrit la porte du jardin ; mais quelle fut la surprise de Mélite d’appercevoir un jardin amphithéâtralement disposé, éclairé par deux mille lampions. La verdure étoit encore belle, et la lumière lui prêtoit un nouvel éclat. Plusieurs jets d’eau et différentes nappes, rapprochées avec art, réfléchissoient les illuminations. Tremblin [15], chargé de cette entreprise, avoit gradué ces lumières en plaçant des terrines sur les devans, et seulement des lampions de différentes grosseurs dans les parties éloignées. À l’extrémité des principales allées, il avoit dispassé des transparens dont les différens aspects invitoient à s’en approcher. Mélite fut enchantée, et ne s’exprima pendant un quart-d’heure que par des cris d’admiration. Quelques instrumens champêtres, firent entendre des fanfares sans se montrer ; plus loin, une voix chantoit quelqu’ariette d’Issé ; là, une grotte charmante faisoit bondir des eaux avec impétuosité ; ici, une cascade ruisseloit et produisoit un murmure attendrissant. Dans des bosquets divers, mille jeux variés s’offroient pour les plaisirs et pour l’amour ; d’assez belles salles de verdure annonçoient un amphithéâtre, une salle de bal et un concert ; des parterres émaillés de fleurs, des boulingrins, des gradins de gazon, des vases de fonte et des figures de marbre marquoient les limites et les angles de chaque carrefour du jardin, qu’une très-grande lumière, puis ménagée, puis plus sombre, varioit à l’infini. Trémicour, ne marquant aucun dessein et affectant même, comme je l’ai dit, de montrer moins d’ardeur qu’il n’en avoit, conduisit Mélite dans une allée sinueuse qui lui fit craindre intérieurement quelque surprise. En effet, cette allée, tracée par une courbure subite, ne présentoit plus que des ténèbres. Elle n’eût pas craint d’y entrer si elle se fût sentie indifférente ; mais le trouble secret qu’elle éprouvoit lui rendoit tout à craindre. Elle parut effrayée, et sa frayeur redoubla par le bruit d’une artillerie précipitée. Trémicour, qui sçavoit apprécier l’avantage que donne à un homme, en toute occasion, la frayeur d’une femme, la reçut et la serra vivement dans ses bras au mouvement qu’elle fit. Elle alloit s’en dégager avec une vivacité égale, lorsque l’éclat subit d’un feu d’artifice lui montra dans les yeux du téméraire l’amour le plus tendre et le plus soumis. Elle fut un moment immobile, c’est-à-dire attendrie. Ce moment ne fut pas aussi court que l’eût été celui qui eût suffi pour s’arracher de ses bras si elle l’avoit haï, et Trémicour put croire qu’elle avoit non hésité, mais oublié de s’en arracher. Ce joli feu avoit été préparé par Carle Ruggieri [16] ; il étoit mêlé de transparens de couleurs variées, qui, se mêlant avec les eaux jaillissantes du bosquet où se donnoit cette fête, formoit un coup d’œil ravissant.

Tout ce spectacle, tous ces prodiges, prêtoient un si grand charme à un homme qui lui-même en avoit beaucoup ; des regards amoureux, des soupirs enflammés, s’accordoient si bien avec le miracle de la nature et de l’art, que Mélite, déjà émue, fut obligée d’entendre l’oracle qu’il faisoit parler au fond de son cœur ; elle écouta cette voix puissante, et elle entendit l’arrêt de sa défaite. Le trouble la saisit. Le trouble est d’abord plus puissant que l’amour : elle voulut fuir…

« Allons, dit-elle, voilà qui est charmant ; mais il faut partir : je suis attendue… »

Trémicour vit qu’il ne falloit pas la combattre, mais il ne douta pas de pouvoir la tromper. Il avoit réussi vingt fois en cédant. Il la pressa légèrement de rester. Elle ne le voulut point, elle marchoit même fort vîte ; mais sa voix étoit émue, ses discours n’étoient pas suivis, et une abondance extrême de monosyllabes prouvoit qu’en fuyant elle s’occupoit des objets de sa fuite.

« J’espere du moins, lui dit-il, que vous daignerez donner un coup d’œil à l’appartement qui est à gauche du sallon…

— Il n’est certainement pas plus beau que tout ce que j’ai vu, dit-elle, et je suis pressée de partir.

— C’est tout un autre goût, reprit-il, et, comme vous ne reviendrez plus ici, je serois charmé…

— Non, dit-elle, dispensez-m’en. Vous me direz comment il est, et ce sera la même chose.

— J’y consentirois, reprit-il ; mais nous voilà arrivés. C’est un instant : vous ne pouvez pas être si pressée ?… D’ailleurs, vous m’avez promis de tout voir, et, si je ne me trompe, vous vous reprocheriez de n’avoir pas gagné légitimement la gageure.

— Il le faut donc ! dit-elle. Allons, Monsieur ; vous pourriez bien, en effet, vous vanter de n’avoir perdu qu’à demi… »

Ils étoient déjà dans le sallon ; Trémicour en ouvrit une des portes, et elle entra d’elle-même dans un cabinet de jeu. Ce cabinet donne sur le jardin. Les fenêtres en étoient ouvertes ; Mélite s’en approcha après avoir donné quelques coups d’œil à l’appartement, et revit, peut-être avec plaisir, un lieu d’où elle venoit de s’arracher.

« Avouez, lui dit-il méchamment, que ce coup d’œil est très-agréable : voilà l’endroit où nous étions tout-à-l’heure… »

Ce mot la fit rêver.

« Je ne conçois pas, reprit-il, comment vous ne vous y êtes pas arrêtée plus longtems… Toutes les femmes qui s’y sont trouvées ne pouvoient plus en sortir…

— C’est qu’elles avoient d’autres raisons que moi pour y rester, répondit Mélite.

— Vous me l’avez prouvé, lui dit-il. Faites du moins plus d’honneur à cette pièce que vous n’en avez fait au bosquet ; daignez la considérer. »

Elle abandonna alors la fenêtre ; elle tourna la tête, et bientôt la surprise fit l’attention. Ce cabinet est revêtu de laque du plus beau de la Chine ; les meubles en sont de même matière, revêtus d’étoffe des Indes brodée ; les girandoles sont de crystal de roche, et jouent avec les plus belles porcelaines de Saxe et du Japon, placées avec art sur des culs-de-lampe dorés d’or couleur.

Mélite considéra quelques figures de porcelaine. Le marquis la conjura de les accepter ; elle refusa, mais avec cet air de ménagement qui laisse à un homme tout le plaisir d’avoir offert. Il ne crut pas devoir insister, et il lui fit connoître qu’il sçavoit qu’on ne doit point aspirer à faire accepter le jour qu’on s’est vanté de plaire.

Cette pièces deux ou trois portes. L’une entre dans un joli petit cabinet faisant pendant au boudoir, l’autre dans une salle à manger précédée d’un buffet qui dégage dans le vestibule. Le cabinet, destiné à prendre le café, n’a pas été plus négligé que le reste de la maison : les lambris en sont peints en verd d’eau, parsemés de sujets pittoresques rehaussés d’or ; on y trouve quantité de corbeilles remplies de fleurs d’Italie, et les meubles en sont de moire brodée en chaînettes.

Mélite, s’oubliant de plus en plus, s’étoit assise et faisoit des questions ; elle repassoit tout ce qu’elle avoit vu et demandoit le prix des choses, le nom des artistes et des ouvriers. Trémicour répondoit à toutes ses questions, et ne paroissoit pas avoir à lui en faire ; elle le louoit, vantoit son goût, sa magnificence, et il la remercioit comme un homme à qui on ne risque rien de rendre justice. L’artifice étoit si bien caché que Mélite, s’affectant de plus en plus et ne considérant bientôt tout ce qui la frappoit que du côté du génie et du goût, oublia réellement qu’elle étoit dans une petite maison, et qu’elle y étoit avec un homme qui avoit parié de la séduire par ces mêmes choses qu’elle contemploit avec si peu de précaution et qu’elle louoit avec tant de franchise. Trémicour profita d’un moment d’extase pour la faire sortir de ce cabinet.

« Tout cela est réellement très-beau, lui dit-il, et j’en conviens ; mais il reste quelque chose à vous montrer qui vous surprendra peut-être davantage.

— J’ai de la peine à le croire, répondit-elle ; mais, après les gradations que j’ai vues, rien n’est impossible, et il faut tout voir. » (Cette sécurité est naturelle, et ne surprendra que ceux qui doutent de tout par ignorance ou par insensibilité.)

Mélite se leva et suivit Trémicour. C’étoit dans la salle à manger qu’il la conduisoit. Elle fut frappée d’y trouver un soupé servi, et s’arrêta à la porte.

« Qu’est-ce donc ? s’écria-t-elle. Je vous ai dit qu’il falloit que je partisse…

— Vous ne m’avez pas ordonné de m’en souvenir, répondit-il, et d’ailleurs il est très-tard ; vous devez être fatiguée, et, puisqu’il faut que vous soupiez, vous me ferez bien l’honneur de m’accorder la préférence, à présent que vous voyez que vous le pouvez avec si peu de risque.

— Mais où sont donc les domestiques ? reprit-elle ; pourquoi cet air de mystère ?

— Il n’en entre jamais ici, répondit-il, et j’ai pensé qu’aujourd’hui il étoit encore plus prudent de les bannir : ce sont des bavards, ils vous feroient une réputation, et je vous respecte trop…

— Le respect est singulier ! poursuivit-elle ; je ne sçavois pas que j’eusse plus à craindre de leurs regards que de leurs idées. »

Trémicour sentit qu’elle n’étoit pas la dupe du paradoxe.

« Vous raisonnez mieux que moi, lui dit-il, et vous m’apprenez que le mieux est l’ennemi du bien. Malheureusement ils sont renvoyés, et il n’y a plus de remede. »

L’imposture succédoit au paradoxe, et cela étoit visible ; mais, quand on a l’esprit troublé, ce sont souvent les choses frappantes qui ne frappent pas. Mélite n’insista donc point ; elle s’assit avec beaucoup de distraction en considérant un tour, placé dans un des arrondissemens de cette salle, par lequel on servoit aux signes que Trémicour faisoit.

Elle mangea peu et ne voulut boire que de l’eau ; elle étoit distraite, rêveuse, triste. Ce n’étoit plus cet enchantement, ces exclamations, par lesquels son attendrissement avoit commencé à se signaler ; elle étoit maintenant plus occupée de son état que des choses qui le causoient. Trémicour, animé par son silence, lui disoit les choses les plus spirituelles (nous avons de l’esprit auprès des femmes à proportion que nous le leur faisons perdre) ; elle sourioit et ne répondoit pas. Il l’attendoit au dessert. Lorsque le moment en fut arrivé, la table se précipita dans les cuisines qui étoient pratiquées dans les souterrains, et de l’étage supérieur elle en vit descendre une autre qui remplit subitement l’ouverture instantanée faite au premier plancher, et qui étoit néanmoins garantie par une balustrade de fer doré. Ce prodige, incroyable pour elle, l’invita insensiblement à considérer la beauté et les ornemens du lieu où il étoit offert à son admiration ; elle vit des murs revêtus de stuc de couleurs variées à l’infini, lesquelles ont été appliquées par le célèbre Clerici [17]. Les compartimens contiennent des bas-reliefs de même matière, sculptés par le fameux Falconet [18], qui y a représenté les fêtes de Comus et de Bacchus. Vassé [19] a fait les trophées qui ornent les pilastres de la décoration. Ces trophées désignent la chasse, la pêche, les plaisirs de la table et ceux de l’amour, etc. De chacun d’eux, au nombre de douze, sortent autant de torchieres portant des girandoles à six branches qui rendent ce lieu éblouissant lorsqu’il est éclairé.

Mélite, quoique frappée, ne donnoit que des coups d’œil et ramenoit bientôt ses yeux sur son assiette. Elle n’avoit pas regardé Trémicour deux fois et n’avoit pas prononcé vingt paroles ; mais Trémicour ne cessoit de la regarder, et lisoit encore mieux dans son cœur que dans ses yeux. Ses pensées délicieuses lui causoient une émotion dont le son agité de sa voix étoit l’interprete. Mélite l’écoutoit, et l’écoutoit d’autant plus qu’elle le regardoit moins. L’impression que faisoit sur ses sens cette voix agitée l’invitoit à porter les yeux sur celui en qui elle exprimoit tant d’amour. C’étoit pour la première fois que l’amour s’offroit à elle avec son caractère, non qu’elle n’eût jamais été attaquée (elle l’avoit été cent fois) ; mais des soins, des empressemens, ne sont pas l’amour quand l’objet ne plaît pas ; d’ailleurs, ces soins et ces empressemens marquent les desseins, et une femme raisonnable s’est accoutumée de bonne heure à s’en défier. Ce qui la séduisoit ici, c’étoit l’inaction de Trémicour en exprimant tant de tendresse. Rien ne l’avertissoit de se défendre : on ne l’attaquoit point ; on l’adoroit et on se taisoit. Elle rêva à tout cela, et Trémicour fut regardé. Ce regard étoit si ingénu qu’il devenoit un signal. Il en profita pour lui demander une chanson. Elle avoit la voix charmante, mais elle refusa. Il vit que la séduction n’étoit encore que momentanée, et il ne se plaignit que par un soupir. Il chanta lui-même ; il voulut lui prouver que ses rigueurs étoient des loix auxquelles le grand amour lui donnoit la force d’obéir sans contrainte. Il parodia ces paroles si connues de Quinault, dans Armide :

Que j’étois insensé de croire
Qu’un vain laurier, donné par la victoire,
De tous les biens fût le plus précieux !
Tout l’éclat dont brille la gloire
Vaut-il un regard de vos yeux ?

Je n’ai pas eu les paroles qu’il suppléa à celles-là, mais elles renfermoient en termes ingénieux l’abjuration de l’inconstance et le serment d’aimer toujours. Mélite parut touchée, et cependant fit une petite grimace.

« Vous en doutez, lui dit-il, et en effet je n’ai pas mérité de vous persuader. Je ne vous ai attirée ici que par mes étourderies ; vous n’y êtes venue que sur la foi du mépris le plus juste. Ma réputation s’armeroit contre des preuves, et c’est par des sermens que je débute avec vous ! Cependant il est certain que je vous adore. C’est un malheur pour moi, mais il ne finira point. »

Mélite ne vouloit pas répondre ; mais, sentant qu’il étoit sincère, qu’elle lui devoit quelque chose, et qu’il alloit être malheureux si elle ne s’acquittoit, elle le regarda encore tendrement.

« Je vois que vous ne voulez pas me croire, reprit-il ; mais je vois en même-tems que vous ne pouvez pas tout-à-fait douter. Vos yeux sont plus justes que vous ; ils expriment du moins de la pitié…

— Quand je voudrois vous croire, lui dit-elle, le pourrois-je ? Oubliez-vous où nous sommes ? pensez-vous que cette maison est dès long-tems le théâtre de vos passions trompeuses, et que ces mêmes sermens que vous me faites ont servi cent fois au triomphe de l’imposture ?

— Oui, répondit-il, je pense à tout cela ; je me souviens que ce que je vous dis, je l’ai dit à d’autres, et que je l’ai toujours dit avec fruit ; mais, en employant alors les mêmes expressions, je ne parlois pas cependant le même langage. Le langage de l’amour est dans le ton ; le mien toujours déposa contre mes sermens. Il m’en tiendroit lieu aujourd’hui si vous vouliez me rendre justice. »

Mélite se leva (c’est la preuve infaillible de la persuasion quand on n’est point fausse). Trémicour courut vers elle.

« Où voulez-vous aller ? lui dit-il en frémissant ; Mélite, j’ai mérité que vous m’écoutiez. Songez combien je vous ai respectée… Asseyez-vous, ne craignez rien : mon amour vous répond de moi…

— Je ne veux pas vous entendre !… lui dit-elle en faisant quelques pas. À quoi ma complaisance aboutiroit-elle ? Vous sçavez que je ne veux point aimer ; j’ai résisté à tout, je vous rendrois trop malheureux… »

Il ne l’arrêta point ; il vit que, se trompant de porte et n’étant plus à elle-même, elle alloit entrer dans un second boudoir. Il la laissa aller, se contentant de mettre le pied sur sa robe lorsqu’elle fut sur le seuil de la porte, afin que, tournant la tête pour se dégager, elle ne vît pas le lieu où elle entroit.

Cette nouvelle pièce, à côté de laquelle on a ménagé une jolie garderobe, est tendue de gourgouran gros verd, sur lequel sont placées avec symétrie les plus belles estampes de l’illustre Cochin [20], de Lebas [21] et de Cars [22]. Elle n’étoit éclairée qu’autant qu’il le falloit pour faire appercevoir les chefs-d’œuvre de ces habiles maîtres. Les ottomanes, les duchesses, les sultanes, y sont prodiguées. Tout cela est charmant, mais ce n’est plus de cela que Mélite peut s’occuper. Elle s’apperçut de son erreur et voulut sortir : Trémicour étoit à la porte, et l’empêcha de passer.

« Eh bien ! Monsieur, lui dit-elle avec effroi, quel est votre dessein ? que prétendez-vous faire ?

— Vous adorer et mourir de douleur. Je vous parle sans imposture, mon état est nouveau pour moi… Je sens qu’il me saisit… Mélite, daignez m’écouter…

— Non, Monsieur, je veux sortir ; je vous écouterai plus loin…

— Je veux que vous m’estimiez, reprit-il, que vous sçachiez que mon respect égale mon amour, et vous ne sortirez pas ! »

Mélite, tremblante de frayeur, étoit prête à se trouver mal ; elle tomba presque dans une bergère. Trémicour se jetta à ses genoux. Là, il lui parla avec cette simplicité éloquente de la passion ; il soupira, versa des pleurs. Elle l’écoutoit et soupiroit avec lui.

« Mélite, je ne vous tromperai point ; je sçaurai respecter un bonheur qui m’aura appris à penser ; vous me retrouverez toujours avec la même tendresse, avec la même vivacité… Ayez pitié de moi !… Vous voyez…

— Je vois tout, dit-elle, et cet aveu renferme tout. Je ne suis pas sotte, je ne suis point fausse… Mais que voulez-vous de moi ? Trémicour, je suis sage, et vous êtes inconstant…

— Oui, je le fus : c’est la faute des femmes que j’ai aimées ; elles étoient sans amour elles-mêmes. Ah ! si Mélite m’aimoit, si son cœur pouvoit s’enflammer pour moi, jamais elle ne se rappelleroit mon inconstance que par l’excès de mon ardeur. Mélite, vous me voyez, vous m’entendez, et voilà tout mon cœur ! »

Elle se tut, et il crut qu’il devoit abuser de son silence. Il osa… mais il fut arrêté avec plus d’amour qu’on n’en a souvent quand on cède.

« Non ! dit Mélite ; je suis troublée, mais je sçais encore ce que je fais : vous ne triompherez point… Qu’il vous suffise que je vous en crois digne ; méritez-moi… Je vous abhorrerois si vous insistiez !

— Si j’insistois !… Ah ! Mélite…

— Eh bien ! Monsieur, que faites-vous ?…

— Ce que je fais…

— Trémicour, laissez-moi !… Je ne veux point…

— Cruelle ! je mourrai à vos pieds, ou j’obtiendrai… »

La menace étoit terrible, et la situation encore plus. Mélite frémit, se troubla, soupira, et perdit la gageure.



  1. Un de nos peintres françois qui, après Boucher, s’est le plus signalé dans les sujets de la Fable.
  2. L’un des architectes du roi qui entende le mieux la décoration des dedans. Le petit château de M. de la Boissiere et la maison de M. Bouret prouvent son génie et son goût.
  3. Sculpteur célèbre pour les ornemens, et dont la plus grande partie des sculptures des appartemens de nos hôtels sont l’ouvrage.
  4. Peintre qui a trouvé le secret de peindre les lambris sans odeur, et d’appliquer l’or sur la sculpture sans blanc d’apprêt.
  5. Un de nos célèbres peintres, qui par la force de son coloris a mérité un rang distingué dans l’école françoise.
  6. C’est encore à cet artiste qu’on doit la découverte non-seulement d’avoir détruit la mauvaise odeur de l’impression qu’on donnoit précédemment aux lambris, mais d’avoir trouvé le secret de mêler dans ses ingrédiens telle odeur qu’on juge à propos, odeur qui subsiste plusieurs années de suite, ainsi que l’ont déjà éprouvé plusieurs personnes.
  7. Artiste habile dans le genre dont nous parlons, et qui a peint à Choisi les plus jolies choses dans ce goût.
  8. Le plus grand dessinateur de son tems pour les arabesques, les fleurs, les fruits et les animaux, et qui a surpassé dans ce genre Perin, Audran, etc.
  9. Fondeur et ciseleur estimé pour les bronzes dont tous les appartemens de nos belles maisons de Paris et des environs sont ornés.
  10. Autre peintre célèbre d’arabesques, et particulièrement pour les animaux.
  11. Le peintre des Grâces et l’artiste le plus ingénieux de notre siècle.
  12. Orfèvre célèbre et fils du plus grand artiste que l’Europe ait possédé en ce genre.
  13. Célèbre vernisseur connu de tout le monde.
  14. Un des plus excellens peintres de nos jours en ce genre, qu’il a quitté depuis peu pour devenir le rival de Desportes et d’Oudry, et peut-être les surpasser.
  15. Ancien décorateur de l’Opéra et des petits appartement de Versailles.
  16. Artificier italien de beaucoup de génie, et souvent employé par la cour et les princes.
  17. Stucateur milanois qui s’est acquis une grande réputation en faisant le sallon de Neuilly pour M. le comte d’Argenson, et, en dernier lieu, celui de Saint-Hubert pour Sa Majesté.
  18. Sculpteur du Roi, célèbre à jamais par ses excellens ouvrages, dont plusieurs ont été exposés dernièrement au Sallon.
  19. Autre sculpteur du roi, à qui la légèreté du ciseau et les grâces séduisantes ont acquis tant de réputation.
  20. Dessinateur et graveur du premier mérite, qui a succédé avec tant d’éclat au célèbre Callot, Labella et le Clerc.
  21. Graveur du Cabinet du roi, à qui nous devons la belle collection des œuvres de Tenieres, gravées avec tant d’art par ce célèbre artiste.
  22. Autre graveur, qui, dans ses ouvrages, exprime avec tant d’art le talent des auteurs qu’il transmet à la postérité.