La Peur/Dédicace

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Bibliothèque-Charpentier
Eugène Fasquelle, Éditeur
(p. v-ix).
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À la mémoire
de mon ami
MAURICE ROLLINAT

Vieil ami, je t’offre ces contes, parce que tu aimais les frissons de la peur, et parce j’aime dédier mes livres à des morts.

Tu n’as plus rien, à cette heure, que le repos, et de ton vivant tu n’as pas eu ce que tu méritais.

Le monde t’a peu compris ; il t’a fêté pour son plaisir et non pour ta valeur : quand tu as comparu devant lui, il a applaudi des effets sans discerner les causes et dans son enthousiasme provisoire pour ta voix, ton geste et ton masque, il t’a décerné le renom d’un mime.

À te voir, à t’entendre, on a admiré la souplesse d’un talent habile à parodier les cauchemars, alors que l’habileté fut précisément ce qui te manquait le plus ; on t’a pris pour un comédien prodigieux, alors que simplement tu fus un poète naïf qui renouvelait en lui, rien qu’à réciter son poème, les tortures de l’enfantement. On battait des mains, dans ces instants où la magique évocation du verbe ressuscitait sous ton crâne, avec toute leur atrocité première, les spasmes de l’idée qui naît, qui sort et qui crie en venant au monde, comme un enfant de douleur que véritablement elle est !

En somme, parce que Rollinat restait poète à toutes les minutes, et intensément poète, on jugea qu’il cessait de l’être pour devenir le colporteur de sa chanson. Peut-être que devant sa tombe et la façon dont il y descendit, on comprendra mieux combien ce fantastique rêveur fut sincère et le fut toujours, puisqu’il mourut de l’être trop.

La méprise dont il fut victime est facilement explicable. Avec une candeur d’enfant, avec un besoin inné de sympathie et de confiance, imaginant que la douleur est universelle et prenant toute curiosité pour une communion fraternelle, il se prêtait à quiconque voulait bien regarder en lui : on n’avait qu’à se pencher pour voir, et le jeu de sa vie intérieure se déclanchait automatiquement ; il ne résistait à personne et se livrait à tous ; mais parce qu’il se donnait si aisément on jugea qu’il se produisait, et la torture visible à toute heure apparut comme l’effet d’un art qui débite des imitations.

On ne s’est pas contenté de dire qu’il s’imitait lui-même : on l’accusa aussi de copier Baudelaire et Poë. Avec plus de vérité, on pouvait dire simplement qu’il naquit après eux ; avec plus de justice on peut dire qu’il leur ressemblait. Frère cadet de ces aînés, il les aima jusqu’à la vénération, avec une sorte de gratitude, parce qu’en ces deux esprits, identiques au sien, il trouvait la consolation d’une ressemblance, et parce qu’en leur œuvre, parachevée avant la sienne, il pouvait, ainsi qu’en un miroir profond, mirer sa propre angoisse, sans se soumettre aux affres de la dire : en sorte qu’on l’accusa d’être eux, précisément parce qu’il était lui.

Rollinat fut, entre nous tous, le plus essentiellement poète : il n’a vécu que pour son rêve, par son rêve, dans son rêve, et il en a pâti de toutes les manières, puisque les insuffisances mêmes de sa forme souvent peccable furent une conséquence de cet illusionisme qu’entretenait en lui la permanente acuité de ses visions. En ce promeneur d’enfer, réchappé du Dante ou des ténèbres, tout décelait l’angoisse d’une hantise ; son masque pâle, aux traits purs et nets, encadré dans l’auréole d’une crinière noire qui s’agitait comme si des bouffées de frissons l’eussent traversée sans repos, et ses prunelles électriques, sa bouche crispée, qui lui faisait peur à lui-même… Assis devant le piano banal, qui sous ses doigts devenait une lyre de l’autre, monde, il se tournait de trois quarts, et chantait en vous regardant : l’atroce peur dont il était rempli sortait de lui en effluves magnétiques, entrait en vous, et les plus sceptiques comme les plus gouailleurs, lorsque leur œil avait rencontré l’œil de cet homme-là, ne savaient plus rire de tout un soir, mais remportaient chez eux les épouvantes d’un mystérieux au-delà…

Aucune tragédienne, aucun orateur, nul autre aède et nulle sibylle n’ont su plus violemment empoigner l’auditeur par ses fibres profondes, le pincer jusqu’à la douleur aiguë, le tordre jusqu’à l’écrasement.

Cette contagion psychique s’exerçait d’autant mieux quelle était moins voulue ; bien loin qu’il jouât d’une force, il en était le jouet, comme les autres, et elle ne subjuguait les autres avec tant de puissance que parce qu’elle le possédait lui-même et tout entier ; un démon habitait en lui, dont il était la proie perpétuelle, et il le promenait par la ville, par les champs, toujours, image d’un Prométhée errant qui déambule avec son aigle intérieur, et qui fait dresser les cheveux sur la tête des hommes, quand par hasard il lève son manteau et leur laisse entrevoir le drame de sa plaie.

La Peur ! La fantastique peur, la peur universelle, peur de la mort et de la vie, celle des formes perceptibles et des visions irréelles, du monde ambiant et du mystère, la Peur divine, telle que la connurent les ancêtres préhistoriques, lâchés nus et sans armes dans la forêt sauvage, parmi l’hostilité de tout, et qui lancina si cruellement les premières pensées humaines qu’elles se tendirent vers le ciel, pour crier grâce contre la terre, et inventèrent des dieux pour être secourues !

Celui qui vécut de la sorte ne pouvait pas vivre longtemps : ses amis le pleurent encore, parce qu’il fut cordialement aimé, avec tendresse, avec pitié, avec respect, comme le mérite un être d’exception qui porte en lui le fardeau sacré, et qui en meurt. Mais ce qu’il faut dire et dire surtout, c’est la vénération due à cette sincérité d’autant plus respectable qu’elle fut suspectée, et qui a fait de Rollinat un des derniers poètes accordés à un monde d’où le rêve s’en va.


E. H.