La Peur/Texte entier

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Bibliothèque-Charpentier
Eugène Fasquelle, Éditeur
(p. v-303).

À la mémoire
de mon ami
MAURICE ROLLINAT

Vieil ami, je t’offre ces contes, parce que tu aimais les frissons de la peur, et parce j’aime dédier mes livres à des morts.

Tu n’as plus rien, à cette heure, que le repos, et de ton vivant tu n’as pas eu ce que tu méritais.

Le monde t’a peu compris ; il t’a fêté pour son plaisir et non pour ta valeur : quand tu as comparu devant lui, il a applaudi des effets sans discerner les causes et dans son enthousiasme provisoire pour ta voix, ton geste et ton masque, il t’a décerné le renom d’un mime.

À te voir, à t’entendre, on a admiré la souplesse d’un talent habile à parodier les cauchemars, alors que l’habileté fut précisément ce qui te manquait le plus ; on t’a pris pour un comédien prodigieux, alors que simplement tu fus un poète naïf qui renouvelait en lui, rien qu’à réciter son poème, les tortures de l’enfantement. On battait des mains, dans ces instants où la magique évocation du verbe ressuscitait sous ton crâne, avec toute leur atrocité première, les spasmes de l’idée qui naît, qui sort et qui crie en venant au monde, comme un enfant de douleur que véritablement elle est !

En somme, parce que Rollinat restait poète à toutes les minutes, et intensément poète, on jugea qu’il cessait de l’être pour devenir le colporteur de sa chanson. Peut-être que devant sa tombe et la façon dont il y descendit, on comprendra mieux combien ce fantastique rêveur fut sincère et le fut toujours, puisqu’il mourut de l’être trop.

La méprise dont il fut victime est facilement explicable. Avec une candeur d’enfant, avec un besoin inné de sympathie et de confiance, imaginant que la douleur est universelle et prenant toute curiosité pour une communion fraternelle, il se prêtait à quiconque voulait bien regarder en lui : on n’avait qu’à se pencher pour voir, et le jeu de sa vie intérieure se déclanchait automatiquement ; il ne résistait à personne et se livrait à tous ; mais parce qu’il se donnait si aisément on jugea qu’il se produisait, et la torture visible à toute heure apparut comme l’effet d’un art qui débite des imitations.

On ne s’est pas contenté de dire qu’il s’imitait lui-même : on l’accusa aussi de copier Baudelaire et Poë. Avec plus de vérité, on pouvait dire simplement qu’il naquit après eux ; avec plus de justice on peut dire qu’il leur ressemblait. Frère cadet de ces aînés, il les aima jusqu’à la vénération, avec une sorte de gratitude, parce qu’en ces deux esprits, identiques au sien, il trouvait la consolation d’une ressemblance, et parce qu’en leur œuvre, parachevée avant la sienne, il pouvait, ainsi qu’en un miroir profond, mirer sa propre angoisse, sans se soumettre aux affres de la dire : en sorte qu’on l’accusa d’être eux, précisément parce qu’il était lui.

Rollinat fut, entre nous tous, le plus essentiellement poète : il n’a vécu que pour son rêve, par son rêve, dans son rêve, et il en a pâti de toutes les manières, puisque les insuffisances mêmes de sa forme souvent peccable furent une conséquence de cet illusionisme qu’entretenait en lui la permanente acuité de ses visions. En ce promeneur d’enfer, réchappé du Dante ou des ténèbres, tout décelait l’angoisse d’une hantise ; son masque pâle, aux traits purs et nets, encadré dans l’auréole d’une crinière noire qui s’agitait comme si des bouffées de frissons l’eussent traversée sans repos, et ses prunelles électriques, sa bouche crispée, qui lui faisait peur à lui-même… Assis devant le piano banal, qui sous ses doigts devenait une lyre de l’autre, monde, il se tournait de trois quarts, et chantait en vous regardant : l’atroce peur dont il était rempli sortait de lui en effluves magnétiques, entrait en vous, et les plus sceptiques comme les plus gouailleurs, lorsque leur œil avait rencontré l’œil de cet homme-là, ne savaient plus rire de tout un soir, mais remportaient chez eux les épouvantes d’un mystérieux au-delà…

Aucune tragédienne, aucun orateur, nul autre aède et nulle sibylle n’ont su plus violemment empoigner l’auditeur par ses fibres profondes, le pincer jusqu’à la douleur aiguë, le tordre jusqu’à l’écrasement.

Cette contagion psychique s’exerçait d’autant mieux quelle était moins voulue ; bien loin qu’il jouât d’une force, il en était le jouet, comme les autres, et elle ne subjuguait les autres avec tant de puissance que parce qu’elle le possédait lui-même et tout entier ; un démon habitait en lui, dont il était la proie perpétuelle, et il le promenait par la ville, par les champs, toujours, image d’un Prométhée errant qui déambule avec son aigle intérieur, et qui fait dresser les cheveux sur la tête des hommes, quand par hasard il lève son manteau et leur laisse entrevoir le drame de sa plaie.

La Peur ! La fantastique peur, la peur universelle, peur de la mort et de la vie, celle des formes perceptibles et des visions irréelles, du monde ambiant et du mystère, la Peur divine, telle que la connurent les ancêtres préhistoriques, lâchés nus et sans armes dans la forêt sauvage, parmi l’hostilité de tout, et qui lancina si cruellement les premières pensées humaines qu’elles se tendirent vers le ciel, pour crier grâce contre la terre, et inventèrent des dieux pour être secourues !

Celui qui vécut de la sorte ne pouvait pas vivre longtemps : ses amis le pleurent encore, parce qu’il fut cordialement aimé, avec tendresse, avec pitié, avec respect, comme le mérite un être d’exception qui porte en lui le fardeau sacré, et qui en meurt. Mais ce qu’il faut dire et dire surtout, c’est la vénération due à cette sincérité d’autant plus respectable qu’elle fut suspectée, et qui a fait de Rollinat un des derniers poètes accordés à un monde d’où le rêve s’en va.


E. H.

LE SETUBAL

Cette affaire du Setubal ne fut jamais élucidée ; on peut même dire, ou supposer, que les pouvoirs publics et l’opinion en détournèrent volontairement leur attention, comme si l’on se fût trouvé en présence d’un mystère qu’il valait mieux laisser dans l’ombre. Seul, un journal, qui possède le renom d’être assez bien informé en matière de choses maritimes, publia un article, étrangement énigmatique, et qui ressemblait à un commencement d’enquête ou de révélations ; sa teneur imprécise et quelques sous-entendus donnaient à penser qu’il tendait tout d’abord à amorcer la curiosité des lecteurs, et qu’il serait bientôt suivi d’éclaircissements sensationnels.

Les journaux de l’étranger, et plus particulièrement ceux des nations qui ne sont point sympathiques à l’Espagne, ne se firent, comme on peut croire, aucun scrupule d’accueillir les insinuations de notre compatriote ; mais, à leur grand désappointement, son premier article ne fut complété par aucun autre.

Le rédacteur avait-il compris à quel point ses accusations seraient importunes, au cours d’une guerre déjà difficile, et quel danger ce serait pour le pays de semer dans la flotte des ferments de défiance entre nos marins et leurs chefs ? Peut-être s’était-on ému, en haut lieu, de ce péril moral, plus grave encore que l’événement lui-même ? Il se peut que le gouvernement ait apprécié l’urgence d’arrêter les indiscrétions du journaliste, par des moyens que j’ignore. Peut-être aussi, deux familles puissantes, intéressées d’honneur à à ce que rien ne fût ébruité, achetèrent le silence de la presse ? Quoi qu’il en soit des procédés mis en œuvre pour obtenir ce résultat, l’affaire n’eut pas de suites : les journaux étrangers supposèrent, j’imagine, qu’un polémiste de mauvais goût avait, mal à propos, échafaudé de romanesques hypothèses qu’il lui fallait abandonner faute de preuves, et ils passèrent outre.

Sur ces entrefaites, d’ailleurs, la formidable bataille de Capo-Maisi attira sur elle l’attention du monde, et l’aventure de Santiago fut reléguée parmi les affaires déjà anciennes et de moindre importance.

Il faut noter cependant que le journaliste parut alors revenir à la charge ; dans un article insidieux, tout guindé de patriotisme, il se lamentait à nouveau sur la perte prématurée du cuirassé le plus récent et le mieux armé de notre escadre, et il s’attachait à démontrer que, si cette puissante unité n’avait pas fait défaut à notre flotte, en un moment décisif, l’issue de la bataille n’eût pas été la même : il établissait assez judicieusement que l’ennemi, dont les vaisseaux éprouvèrent une si grosse difficulté à doubler la pointe du Maisi, n’auraient pu réussir dans cette manœuvre, si les canons du Setubal s’étaient trouvés là pour barrer la route, et conséquemment nos forces navales n’auraient pu être enfermées dans une anse où leur écrasement devenait certain : le sort de deux empires en eût été changé !

« À quoi tient, disait-il, la fortune des peuples ? » Et sur ce thème des petites causes qui produisent de grands effets, ses insinuations recommencèrent. Mais cette fois encore il renonça à rien préciser, et se tut.

Ces tentatives, ou d’autres analogues, peuvent se renouveler quand je ne serai plus là pour rétablir la vérité : je dois la dénoncer puisque je la connais, et je n’estime pas que désormais aucun scrupule doive me retenir, puisque la guerre est terminée, et que mes révélations, incapables maintenant d’apporter un trouble quelconque dans l’esprit de la flotte, sont au contraire de nature à divulguer certains vices d’organisation, auxquels il serait sage de remédier dans l’avenir.

Un point est acquis : la destruction du Setubal ne fut pas l’œuvre des ennemis, leur amiral l’a formellement déclaré, et il a démontré que pas un de ses torpilleurs n’avait pu approcher du navire, pendant la fatale nuit du 22 juin ; donc, à l’heure actuelle, les responsabilités de cette ruine retombent en entier sur mon frère qui commandait le cuirassé dont il s’agit ; il m’importe d’établir dans quelles limites il fut coupable, et de dégager sa mémoire d’une suspicion terrible, quelque scandale qui puisse en résulter pour d’autres.

Je raconterai donc ce que je sais, étant à même de corroborer mes dires, par témoins et par documents écrits. Voici les faits. On n’y relèvera qu’une inexactitude, volontaire, d’ailleurs, et relative aux noms des personnages et des lieux, car il m’a paru préférable, pour le moment du moins, de taire les uns et les autres.

Quatre années avant la guerre qui nous fut néfaste, mon frère Miguel, alors simple lieutenant à bord de l’Hippocampe, fit escale à Santiago, et le séjour dans cette rade se prolongea durant plusieurs mois. Personne ne songeait à s’en plaindre : la société prodiguait aux officiers le plus gracieux accueil, et l’existence s’écoulait en fêtes perpétuelles, données à terre, rendues à bord. Cette escadre, qui allait bientôt périr, semblait vouée aux dames et aux fleurs ; si j’en dois croire les confidences, maint roman s’ébaucha, et même fut mené à bien, ou à mal.

Quant à Miguel, il s’était violemment épris d’une jeune créole de grande beauté, dont la famille occupait aux Antilles une situation des plus hautes, par le nom et par la fortune.

Nous sommes, mon frère et moi, relativement assez pauvres, mais de bonne noblesse, et pouvant prétendre à toute alliance ; d’autre part, Miguel s’annonçait comme professionnellement destiné à un brillant avenir : rien ne s’opposait donc aux espérances qu’il avait pu concevoir.

Car il s’agissait, entre lui et la señorina Mercédès, non pas d’une galanterie passagère, mais d’une union durable, et les amoureux n’avaient guère tardé à échanger librement leurs promesses. La jeune fille se savait aimée, elle aimait, et tout entière elle s’abandonnait aux joies du sentiment nouveau, n’imaginant pas qu’une opposition quelconque pût se lever jamais entre elle et son désir : fille unique, adulée et choyée des siens, elle avait vu jusqu’alors l’autorité de tous s’incliner devant sa tyrannie d’enfant, et ses caprices étaient des lois. Son premier désenchantement l’attendait dans son premier amour.

Les destinées avaient voulu que le lieutenant don José de *** Y ***, comte de ***, se fût également épris d’elle : ceux qui connurent ce gentilhomme, et qui ont également connu mon frère, comprendront sans peine qu’une vierge de seize ans n’ait point hésité entre ces deux rivaux. Miguel, sans être un joli garçon, dégageait cette généreuse impression de vie et de jeunesse, cette belle humeur que donne un esprit droit dans un corps de santé alerte : il était franc, sûr, aimé de plusieurs et estimé de tous.

Don José se montrait tout juste le contraire : bilieux, jaune, laid, il était sombre et dur, profondément antipathique ; d’une intelligence vive, mais d’une morgue si hautaine qu’elle le rendait insociable, il se donnait des airs d’infant, sous prétexte que sa généalogie remontait à un bâtard du roi Philippe II, auquel il ressemblait d’ailleurs. Il en avait la taille et le port, la face longue, et cette proéminence du maxillaire inférieur qui caractérisa Charles-Quint et sa descendance ; il en avait aussi les passions violentes, irréductibles, que l’obstacle irrite comme une insulte, et l’égoïsme sans pitié devant qui rien n’existe, brisant ce qui le gêne et continuant sa route. « Je n’admets pas… Je ne permets pas… » étaient ses formules ordinaires. Il se prisait si haut qu’il faisait peu de distinction entre le reste des vivants, et, sans se donner la peine de dissimuler son mépris, il ne considérait l’humanité que comme un grouillement lointain et vague ; lorsque, par exception ou par nécessité, il s’était montré gracieux envers quelqu’un, il murmurait en manière d’excuse : « Il ne faut pas décourager les chiens. » Il avait fait de cette phrase un proverbe pour son usage. La vie de ses hommes ne comptait pas pour lui, et l’opinion de ses pairs ne comptait pas davantage, puisqu’il ne se connaissait point d’égaux : lui seul était son juge, et ses actes ne relevaient de rien ni de personne, sinon de lui. Mélancolique, en surplus, et fort dissimulé, mais encore plus renfermé, il ne daignait communiquer, à qui que ce fût, ni ses projets ni ses idées : ses actions éclataient brutalement, avec un caractère d’imprévu dont ses camarades furent souvent étonnés ou choqués. La vue du mal le mettait en joie, comme une constatation de la vilenie universelle, et lui crispait la face d’un rire court. Il parlait peu, et à peu de gens.

Il avait demandé et obtenu le commandement d’un torpilleur, où l’indépendance est plus grande, la vie plus solitaire ; son équipage le craignait en le détestant, et nul, dans la flotte pas plus qu’à terre, ne pouvait se dire ni se croire son ami.

À peine avait-il, deux ou trois fois, adressé la parole à Mercédès ; rien ne révélait qu’il l’eût particulièrement distinguée. Un jour, elle apprit qu’il sollicitait sa main ; elle ne fit qu’en rire. Mais son père ne riait pas : il lui remontra, le plus sérieusement du monde, les avantages sociaux que présenterait cette union ; dans une scène, qui paraît avoir été assez violente, il déclara que ce mariage était chose décidée, et se ferait.

Je n’entrerai point ici dans le détail des multiples efforts que tentèrent les deux amants, des interventions et des supplications auxquelles ils recoururent. Rien ne fit ; l’idée de s’apparenter à une famille presque royale obnubilait l’entendement du père, et sa vanité prévalut sur toute considération sentimentale. Les fiançailles furent solennelles.

Don José ne se dissimulait en aucune sorte les répugnances de la señorina, mais il n’en avait point souci : que sa propre volonté fût accomplie, cela lui suffisait.

— J’en aime un autre, lui dit sa fiancée.

— Eh bien ! Mademoiselle, vous l’oublierez.

La prudence du père et la défiance naturelle de don José appréhendaient que les amoureux eussent recours à des moyens extrêmes pour rendre irréalisable le mariage projeté, et pour imposer le leur par un fait accompli : Mercédès n’y eût certes pas fait de résistance, et mon frère eût osé un enlèvement au risque de compromettre sa carrière par le scandale d’une telle équipée.

Mais rien de semblable n’arriva, car toutes mesures avaient été prises pour empêcher désormais une rencontre des deux amants : doña Mercédès et Miguel ne se revirent plus.

Si donc la fiancée n’apportait pas à son époux un cœur intact et libre, il n’avait du moins à se plaindre d’aucun grief plus grave, et don José n’en demandait pas davantage.

Aimait-il vraiment sa femme ? Il est loisible d’en douter : peut-être son caprice n’avait pas eu d’autre origine qu’un sentiment de basse envie, provoquée par le dépit de constater, avec tout le monde, la préférence qu’une superbe créature marquait à l’un de ses collègues ; le goût de nuire l’avait excité ; l’entêtement avait fait le reste, aidé par ce besoin de vaincre les résistances et de dominer tout.

Les noces eurent lieu, dès que le comte reçut les papiers officiels qu’il avait réclamés ; en même temps, un congé lui permettait de quitter l’escadre, et de rentrer en Europe, où il emmena la nouvelle comtesse.

Le père avait espéré qu’un changement d’existence, des plaisirs mondains et des honneurs auraient promptement raison d’une amourette ancienne : la jeunesse oublie vite ! Mais doña Mercédès n’oubliait pas plus vite que mon frère : leurs lettres en font foi.

Je possède un coffret rempli de celles que la comtesse adressait à Miguel ; elles datent du premier jour, et sans interruption se succèdent pendant plus de trois années ; elles sont pleines d’une passion tenace que n’entament ni l’absence ni sa durée, et du remords aussi d’avoir trop faiblement lutté jadis contre les pressions étrangères, d’avoir manqué de courage ; on y sent vibrer les rancunes d’un orgueil outragé qui se révolte, et même le regret des ivresses que l’on n’a pas osé connaître, dans le temps où elles étaient possibles ; surtout on y sent un espoir qui ne renonce ni à la vengeance, ni au bonheur ; à maintes reprises, on y voit don José brutal et narquois, haineux plus qu’amoureux, proférant des menaces contre sa femme, parfois avec un cynisme dont la phrase suivante peut indiquer le ton :

« Pensez ce que vous voudrez, dit-il, aimez qui vous voudrez ; mais si par malheur il vous arrivait d’être infidèle, n’espérez pas que je l’ignore, et soyez bien assurée que je ne vous permettrais, ni à l’un ni à l’autre, d’y survivre une seule minute. »

Au reste, les amants ne s’effraient guère ; ils le tromperaient sans scrupule. Miguel écrit :

« Le voleur, est-ce lui ou moi ? Avec son or, avec son nom, il est venu te prendre à moi, quand ton amour t’avait donnée ! Que dis-je ? Il lui a suffi de les montrer et de les faire briller, son or et son nom, pour qu’on te jette dans ses bras, et il les remporta avec toi ! Nous nous aimions pourtant, et tu étais bien mienne,… etc. »

Mais les amants attendent leur jour, avec la certitude qu’il viendra : s’ils doivent ou non payer de la vie un bonheur plus précieux que la vie, peu leur importe ! Ils auraient tort, d’ailleurs, de s’inquiéter outre mesure, puisque l’étroite surveillance de don José ne réussit même pas à empêcher une correspondance qui se renouvelle presque régulièrement, de semaine en semaine, par les moyens les plus simplement classiques.

Cette singulière alliance, tant bien que mal, dure trois ans et quatre mois.

Enfin, les bruits de la guerre imminente suggèrent à doña Mercédès un plan qu’elle développe dans la cent quarante-neuvième lettre. L’escadre de l’Atlantique devait se concentrer à Santiago : mon frère, qui venait d’être appelé au commandement du Setubal, et don José, qui rejoignait son torpilleur, allaient partir l’un et l’autre pour les Antilles : la comtesse prétexta l’ennui de demeurer en Europe, où elle n’avait ni parents ni amis, et l’angoisse de vivre sans nouvelles, sachant les siens exposés à mille dangers, alors que l’occasion se présentait si normalement de retourner vers eux, pour le temps que dureraient les hostilités.

Elle proposa cette combinaison, mais don José refusa net, d’abord parce que l’idée ne venait pas de lui, mais surtout parce que, sans doute, il éprouvait quelque sérieuse méfiance. Mercédès insista, fit télégraphier par son père ; don José n’en fut que davantage confirmé dans ses soupçons et dans ses refus ; sa femme déclara qu’une pareille tyrannie était exorbitante, capable de provoquer toutes les représailles.

— Ne vous y risquez pas, répondit don José.

La guerre était déclarée : il partit.

Au bout d’une semaine, par le premier paquebot, Mercédès se mettait en route à son tour, et la surprise du comte ne fut pas excessive, lorsqu’un jour, débarquant à Santiago, il apprit que sa femme venait d’y arriver, et qu’elle était chez son père.

— Je vous l’avais défendu, Madame, parce que je vous devine : mais prenez garde !

Les rapports entre les deux époux se faisaient alors plus tendus que jamais : leur aversion était devenue réciproque, et nulle décence n’atténuait plus l’expression de cette mutuelle rancune : le mari exécrait sa femme d’avoir pu lui tenir tête, et il se complaisait à lui hurler sa haine, dans des accès de furie ; il la brutalisait, allant parfois jusqu’à s’imposer à elle par la violence et comme un châtiment, pour l’humilier en lui prouvant sa faiblesse.

Elle était bien résolue à ne plus revenir en Europe, et il le pressentait.

Elle écrit : « Il est fou, par instants, à moins qu’il ne le soit toujours. Je te jure qu’il n’a pas toute sa raison, je te jure qu’il me tuera ! Il m’a dit, l’autre soir : « Je sais fort bien que vous ne me tromperez pas, et je me charge de vous en ôter le moyen, sinon l’envie ; mais je vous conseille de ne jamais faire que le monde vous en accuse, même innocente, car ce serait tout comme : la femme de César ne doit pas être soupçonnée ! Le nom dont vous portez l’honneur a toujours fait trembler et n’a jamais fait rire, souvenez-vous-en ! » Ah ! bien-aimé, mon bien-aimé, s’il doit me tuer, qu’au moins je t’aie revu, avant ! »

À Santiago, don José exerçait autour de sa femme un véritable espionnage. Le gros de l’escadre, dont le Setubal faisait partie, se tenait au large, à trois milles de la côte, et personne ne venait à terre ; l’amiral avait donné sur ce point des injonctions formelles, la flotte pouvant être appelée, d’une minute à l’autre, à des mouvements imprévus ; les torpilleurs, au contraire, se livraient à de fréquentes manœuvres, entre l’escadre et le port, et don José en profitait pour exercer par lui-même une police plus active.

Brusquement, le 22 juin au matin, ordre lui fut transmis d’avoir à rallier l’île de Navaza, en compagnie de trois autres torpilleurs. Qu’il soit parti bravement, dans la joie du soldat qu’on appelle à l’action, cela n’est rien moins que probable : il laissait sa femme trop près de son rival, et la jalousie le torturait de craintes.

Quoi qu’il en soit, vers midi, la flottille des torpilleurs disparut à l’horizon.

Mon frère la regardait du haut de sa passerelle ; quand les dernières fumées s’évanouirent dans la brise, au bas du ciel, il se retourna vers la ville, heureux de penser que Mercédès y était libre et seule, pour quelques jours du moins. Quant à bénéficier lui-même des circonstances, pour se rapprocher de son amie, il ne pouvait l’espérer, car rien ne faisait prévoir que les rigueurs de la consigne dussent être prochainement adoucies, et son devoir l’emprisonnait à bord.

Il écrit : « Je t’aime, je pense à toi, je me délecte de l’idée que l’odieux bourreau n’est plus à tes côtés, et je me sens moins séparé de toi dès qu’il n’est plus entre nous deux. La distance est moins grande, je te vois mieux, et comme de tout près ; parce qu’il n’est plus là, je te vois à travers les murs : tu traverses ta chambre, tu viens à ta fenêtre, tu regardes vers les navires et tu y reconnais le mien ; tu me souris, je vois tes yeux, je vois jusqu’au fond de tes yeux, et je descends dans ton âme : je t’aime. »

Tel es le dernier billet, qu’il ne signe pas, mais qu il date. Chiquet, son ordonnance, qui le sert depuis des années et lui est ardemment dévoué, prend un canot et porte le pli. Il revient au bout de deux heures, sans rapporter de réponse ; il dit que la señora a lu le billet, qu’elle avait l’air d’être bien contente mais qu’elle n’a pas écrit.

Miguel se montre d’abord un peu déçu de ce silence ; après le premier moment de déception, il se résigne, et durant tout le reste du jour rien dans son attitude ne présente les symptômes d’une préoccupation ou d’une joie anormales.

Vers le soir, l’amiral le convie à dîner à sa table ; ses commensaux sont unanimes à déclarer qu’il fut, à ce repas, exactement pareil à ce qu’il avait coutume d’être.

À onze heures, il quitte le vaisseau amiral et regagne son bord.

Chiquet, qui guettait son retour, s’avance pour lui parler, mais l’officier de service s’interpose.

— Mon commandant, il y a une dame.

— Une dame ?

— Qui vous demande ; elle est dans votre cabine.

Il a deviné, il se précipite. Dès qu’il ouvre la porte, Mercédès, avec un cri, se jette sur sa poitrine, et ils s’étreignent longuement, en silence : pendant quatre ans, ils sont attendu ce baiser, et c’est, depuis quatre ans, la première fois qu’ils s’approchent, qu’ils se touchent. Ils pleurent, en se serrant, et ne peuvent articuler un mot.

Elle parle, enfin, et sa parole est comme un souffle :

— Miguel…

Il a réentendu la voix aimée ! Mais bien vite il se ressaisit.

— Tu es venue, ! Comment es-tu venue ici ?

— Je t’aime !

— Il ne fallait pas ! Il faut que tu partes !

— Pourquoi ? Ne sommes-nous pas vingt fois venues à bord, en bandes, quand j’étais jeune fille.

— En temps de paix, chérie ! Mais il faut s’en aller. Pars !

— Je t’aime !

— Et moi aussi, je t’aime ! Adieu, va… Adieu !

Il lui tenait la tête, à deux mains, et lui baisait le front près des cheveux, lui baisait les paupières et le cou, s’enfouissait le visage dans les cheveux défaits, en répétant sans cesse : « Adieu !… Adieu !… »

Mais à son tour elle lui prit la tête et le regarda dans les yeux, tout près, avec des prunelles de folle, et elle lui parla sur la bouche :

— Je t’aime, je reste !

Sur la réponse qu’il allait faire, elle colla ses lèvres.

Miguel l’enlaça : elle était cambrée contre lui, la tête renversée sous la pression de leur baiser, et ses cheveux lui pendaient dans le dos.

Chiquet rôdait alentour, et vit la scène, car Miguel n’avait pas pris le temps de pousser la porte derrière lui. Le matelot pensait que son maître, en cette circonstance un peu bizarre, aurait à lui donner des instructions spéciales, et il les attendait : il se décida à frapper, ne fût-ce que pour attirer l’attention du commandant sur la porte qui restait ouverte.

Il raconte que son chef, en l’apercevant, parut sortir d’un rêve, et que, de nouveau, il se mit à supplier la dame de partir, essayant de lui démontrer que sa place n’était point là ; mais elle s’était blottie dans le creux de son épaule « comme un petit enfant dans une niche », et elle restait sans répondre, secouant seulement la tête pour dire « non », et, en refusant d’obéir, elle souriait, dit le marin, pour montrer mieux qu’elle était décidée à ne pas bouger.

Le matelot, qui craignait « quelque grabuge, rapport, dit-il, que c’était la femme d’un officier », osa même intervenir, avec cette liberté que son maître tolérait chez lui, et il parla pour expliquer à l’étrangère qu’il la reconduirait très gentiment, si elle voulait bien revenir avec lui.

Elle ne parut point offensée de cette intervention, mais elle se tourna vers Miguel, avec une mine caressante, et, d’un air tout tranquille, elle dit : « Explique-lui donc que je reste, toi… » Puis, elle ajouta très bas, mais d’une voix impatiente :

— Et qu’il s’en aille…

« C’était, dit le matelot, à damner un saint ! Alors, mon commandant n’a fait un signe : il cédait, cet homme. J’en aurais fait autant à sa place, voyez-vous. Et je m’en allais : de triomphe, la dame s’est mise à rire, et battant ses petites mains, qui avaient des bagues. »

Je n’essaie point d’atténuer la responsabilité de mon frère, qui reste notoirement coupable d’avoir reçu à son bord, pendant cette nuit-là, et devant l’ennemi, le femme qu’il aimait ; je note simplement qu’elle était venue l’y rejoindre par surprise, et qu’elle y restait en dépit de ses prières.

Le matelot Chiquet, à qui je laisse la parole continue son récit en ces termes :

« Je m’en allais, mais mon commandant m’a rappelé. Il a fait deux pas vers moi, et il causait très vite, très bas, aussi, pour n’être pas entendu par la dame ; il m’a dit :

— Prends le canot, sors, guette, va partout, vois tout, tu me comprends ?

Je ne comprenais que trop : il s’agissait de veiller au mari, qui pouvait revenir, en somme, tout d’un coup, comme il était parti. C’était peut-être un pressentiment qu’il avait, mon commandant, quant il m’a passé l’ordre. Moi, je suis allé avec un seul homme pour la barre, car ce n’était pas un cas à faire de l’esbroufe. J’ai mis le canot à l’eau ; après les premières brasses, et quand juste nous venions de ranger le navire, j’ai levé la tête et j’ai vu, là-haut, mon commandant, debout sur la passerelle, avec la dame tout contre lui, et ils se découpaient en plein milieu du ciel bien balayé, avec des étoiles en rond tout autour d’eux.

À la guerre comme à la guerre ! Je n’avais pas le cœur de les blâmer. Après ça, je les ai vu descendre, et j’ai bien imaginé que mon commandant emmenait sa belle dame dans la cabine de l’entrepont, la plus cossue, ma foi, et qui ne servait à personne, étant destinée à recevoir l’amiral ou les princes, quand ils viennent à bord. Bien juste, alors, qu’on y loge le paradis, puisqu’il était chez nous ! Et je trouvais ça tout naturel ! Et je me disais :

— Un malin, mon commandant ! Il ne veut pas qu’on le dérange, et il s’en va dans un endroit où il sera tranquille, au frais.

Ça me faisait rire en peu. Ah ! malheur ! Au lieu de rire comme une bête, si je leur avais seulement crié de ne pas descendre là dedans ! Le paradis, que je croyais ? L’enfer, plutôt ! Et quand j’y pense… Mais je ne pensais à rien. Il y a des choses qu’on ne peut pas prévoir ! Même si on en avait l’idée, on ne les croirait pas, bien sûr, car il faut être un damné, comme… je ne peux plus dire ce nom-là !

Donc, je m’étais mis à ramer, allant de long en large, et j’inspectais tout.

Une bonne brise s’était levée du Sud-Est, dès minuit, et la mer clapotait. C’est un peu dur de nager seul. Au bout d’une heure, je me dis qu’il vaudrait mieux gagner le port, puisque, aussi bien, on n’avait rien à craindre du jaloux, même s’il revenait, puisqu’il ne pouvait rien soupçonner tant qu’il n’aurait pas été d’abord à sa maison, voir que sa femme était partie. Je vire à bâbord, le vent me pousse ; en vingt minutes, me voilà à quai, et j’attends, l’œil au large.

Il y avait pas mal de caboteurs, et des transports, qui me gênaient un peu, mais j’avais trouvé une bonne place, et par une échappée, je voyais loin : la flotte était là-bas, en rang, avec tous ses feux qui brillaient, bien calmes et fiers à donner confiance, et les étoiles, au-dessus, qui continuaient nos feux jusque dans le ciel.

Ça dure une heure. Je me repose.

La brise fraîchissait de plus en plus ; la mer moutonnait jusque dans le port. Je me dis :

— Mauvaise apparence…

Je connais cas pays-là. En quelques minutes, plus une étoile ; le ciel était comme de la poix.

— Ça va ronfler !

Je me décrochais les yeux à guetter. Tout d’un coup, qu’est-ce que je vois, noir, entre les lames, et qui file ? Une baleinière, un torpilleur ? Pas de feux ! Pourquoi ? On dirait que ça fume, mais si peu…

Je saute sur mes avirons, et en avant ! Mon barreur dormait, je le réveille et nous filons entre ces satanés chargeurs qui encombraient le port. Je perds de vue la chose noire, mais je la retrouve ; d’ailleurs elle se rapproche.

Plus de doute, c’est un torpilleur !

Lequel ? Celui du mari, ou l’un de ceux qui sont restés avec l’escadre ?

Il faut s’assurer. Je tourne, je me faufile : du temps, tout ça ! Le vent et les lames me poussaient par tribord. Mon torpilleur était arrêté au quai. Je le rallie, pour lire son numéro. Mille tonnerres ! c’était le vrai !

Je reconnais le quartier-maître, qui est de mon pays, et je fais l’étonné :

— Tiens ! Vous autres ? Qu’est-ce que vous fabriquez ici ? On vous croyait à Navaza.

Il me répond en disant :

— Ah ! bien oui ! C’est le tour des copains ! Mais nous, demi-tour !

Je voulais le faire causer, et je pars à rire avec lui, bien que je n’en avais guère envie, et je dis d’un air bonasse :

— Alors, comme ça, tout simplement, demi-tour ?

— Probable que le lieutenant avait des ordres.

— De rallier sa couchette, hein ? et sa bourgeoise ?

Il rit de plus belle, en se tapant la cuisse :

— Ah ! il n’a pas traîné, non ! Si tu l’avais vu sauter à terre !

J’en savais assez long. Je crie : « Bonsoir ! » Je tire sur les avirons. À mon barreur, je dis de nous envoyer droit sur le Setubal, par le plus court. Souque dur ! Pas un coup d’aviron à perdre !

En ramant, je réfléchissais : « Il est déjà chez lui ou presque : sa maison n’est pas loin, et il a dû trotter, puisqu’il a tant fait que de revenir à terre. Il est revenu de rage, bien sûr, en brûlant la consigne, et sans ordres, bien sûr ! Un marin qui largue son poste, de cette manière-là, devant l’ennemi, c’est un gaillard qui en tient, et qui ne recule devant rien. Il se doutait du coup, et il n’avait pas tort ! Souque dur, camarade ! Faut avertir mon commandant. »

Je tirais à me casser les bras, mais nous n’avancions pas vite, surtout quand on eut quitté les abris. La mer était toute démontée, et le vent debout, qui nous travaillait d’une force ! Nous piquions dans les lames ; on embarquait des paquets d’eau.

— Souque dur, que je me disais, pour arriver premier !

La sueur me coulait du front, et je soufflais comme un phoque, en serrant les mâchoires.

Je demande :

— Encore loin ?

— Au moins deux milles.

Souque dur ! Jamais je n’ai ramé comme ça. Je m’en souviendrai toute ma vie.

Le canot s’alourdissait de toute cette eau embarquée.

— Pique droit. Amarre le gouvernail. Écope pendant que je nage.

Le barreur ne comprenait pas pourquoi je voulais aller si vite : il n’avait pas besoin de comprendre.

— Écope !

Il obéit ; il tire l’eau qui déjà nous noyait le bas des jambes.

— Encore loin ?

— Un mille, peut-être bien.

— Ça n’avance pas, bon dieu ! Écope !

Dans un bruit qu’il fait en tirant l’eau, voilà que j’entends un autre bruit.

— Arrête ! que je dis tout bas.

Il cesse, j’écoute : « Chu-chu-chu… » On dirait un vapeur ?

— C’est-il lui, arrière ?

— Qui, lui ?

— Torpilleur ?

Il se dresse debout, il regarde, et il dit tranquillement :

— Oui, c’est un torpilleur, même qu’il n’a pas ses feux.

— Il nous gagne ?

— Sans douleur, tu peux croire.

Il rit, et je l’aurais étranglé, si j’avais eu des mains de reste, à l’entendre rire dans un moment pareil. Il se remet à tirer l’eau, mais nous en prenions plus qu’il n’en ôtait, car la mer se faisant plus mauvaise à mesure que nous venions au large.

Déjà je voyais, par à-coups, la cheminée du maudit torpilleur, par-dessus la crête des vagues, sortir, rentrer, et j’entendais de mieux en mieux : « Chu-chu-chu… »

Il venait sur nous. Bientôt, je vis une pointe, noire, avec l’écume blanche de chaque côté.

— Ils vont nous couler ! dit le barreur.

Et il donne un coup de barre à bâbord.

Il crie :

— Hé ! du torpilleur !

La grosse bête arrive et nous rase, à nous prendre dans son remous : nous n’étions pas à deux brasses. J’entends des voix qui disputent ; le lieutenant criait un ordre, et le second maître répondait des choses : quoi ? Je n’en sais rien, car il parlait à peine, à la manière de quelqu’un qui n’ose pas dire ce qu’il pense ; mais le lieutenant répétait son ordre avec colère ; j’ai très bien reconnu la voix de don José ; je n’ai pas vu sa figure, à cause de l’obscurité, mais ses gestes, je les vois encore, en ombre chinoise, et je pourrais jurer qu’il tenait son revolver au poing, pour menacer le second. Le torpilleur avait passé.

Les bras m’en tombaient de découragement, à l’idée qu’ils arriveraient avant nous, et que le lieutenant allait monter à bord, faire du scandale, tuer quelqu’un, quand je ne serais pas là pour défendre mon maître. J’ai lâché mes avirons, et je n’avais plus envie de rien, plus de force.

Mais tout d’un coup une sueur froide m’a pris ; je venais de le réentendre dans ma tête, l’ordre du lieutenant, et c’était l’ordre de parer la torpille ! Deux fois, je l’ai entendu, tout à l’heure ! Sur le moment, je n’y ai pas pris garde, et je ne comprenais pas, alors ; mais sa voix me tinte dans les oreilles ! Une torpille ! C’est bien ça qu’il commandait au second, et l’autre protestait.

— Une torpille ! Est-ce qu’il voudrait ?… J’étais debout sur mon banc, pour voir plus loin.

Le torpilleur entrait dans l’ombre du Setubal. Je crois que j’ai poussé un hurlement d’appel.

L’homme de quart a crié : « Qui vive ? »

Sans doute, il avait vu venir ce torpilleur sans feux. Il a crié une seule fois et il a tiré un coup de carabine.

À la proue du cuirassé, j’ai vu une houle, et le torpilleur faisait machine arrière. J’ai encore entendu des commandements à bord du Setubal, et j’ai vu des silhouettes qui couraient sur le pont. Et puis, une grande lumière, et une gerbe d’eau en feu, des fumées rondes, avec une détonation terrible !

Tout tremblait ; notre canot a roulé, et j’étais dans la mer.

J’ai entendu, dans l’eau, une seconde détonation, plus près, et j’ai reçu un coup dans la jambe, même qu’il m’a cassé l’os.

Quand j’ai sorti la tête, j’ai aperçu l’avant du Setubal qui se relevait, preuve que notre cuirassé coulait par l’arrière. La mer était pleine de cris : on aurait dit qu’elle aboyait ; sur toute l’eau, ce n’était qu’un beuglement de mort : des hommes, des épaves, et ça se cognait dans les creux…

Le torpilleur ? Disparu. Le cuirassé enfonçait davantage. Parmi les lames, on jetait encore des appels, mais un peu moins, et presque plus, parce que des tas d’hommes avaient coulé à fond, et parce qu’on en ramassait quelques-uns dans les embarcations que l’escadre mettait à flot, tant qu’on pouvait.

Je suis des repêchés. Mais je n’en suis pas plus fier, oh ! là, non ! Plus de Setubal, plus de commandant, une jambe à la traîne, et un lit d’hôpital pendant qu’on se battait ailleurs ! »

Tel est le récit du matelot Chiquet ; il peut être, sur plusieurs points, contrôlé par la déposition des marins ou des officiers qui échappèrent au désastre du Setubal.

Ceux-ci nous révéleront même un détail particulièrement horrible. Ca navire, tout récemment construit, réunissait les plus remarquables conditions d’étanchéité, et la cabine d’entre-pont, cette « cabine-amiral », où se conservaient la caisse et les papiers du bord, avait été l’objet d’un soin tout spécial : on peut donc supposer que Miguel et Mercédès, enfermés là après la submersion du cuirassé, y vécurent des heures et peut-être des jours.

Quant au torpilleur, on n’en a retrouvé nul vestige. La bataille de Maisi empêcha de pousser les recherches ; mais des témoignages unanimes constatent deux explosions successives, et si la première fut celle d’une torpille posée sous le Setubal, la seconde fut celle du torpilleur lui-même, que don José avait fait sauter à son tour : quelques victimes de plus ou de moins n’étaient guère à considérer, et ce forcené ne daignait point laisser à son bord des survivants accusateurs. Il voulut éviter le scandale d’un procès, les poursuites, les polémiques, les ragots, l’avanie d’un jugement, et sans doute il espéra que la destruction de notre cuirassé serait mise au compte de l’ennemi ; l’événement, d’ailleurs, lui a donné raison sur ce point, tout au moins pour un temps.

On se tromperait cependant si l’on imaginait que ce vœu d’échapper aux soupçons prît sa cause dans un remords quelconque ou dans la simple conscience du forfait accompli : bien loin de croire qu’il eût à rougir de son acte, don José dut, au contraire, se trouver grandiose, et cette vengeance épique ne pouvait que flatter sa folie de mégalomane.

Mais il y avait, à côté du crime, une chose qu’il lui répugnait de divulguer, et c’était les causes du crime : il n’admettait point et voulait empêcher qu’on recherchât dans sa vie intime les mobiles de son acte ; l’honneur défendait que ses infortunes conjugales fussent étalées au grand jour.

— La femme de César, comme il disait, ne doit pas être soupçonnée.

Son orgueil prétendait conserver intact « le nom qui fit trembler et jamais rire ». Un grand crime se porte haut, un ridicule vous ravale : il le pensait du moins, et ce que fit don José, il le faisait, non par amour, mais pour l’honneur !

SUR LA ROCHE

À l’embranchement des deux chemins, cent mètres en avant du bourg, le petit cabaret trapu, à toit de chaume, avec son bouquet de branches sèches au-dessus de la porte basse et ses deux fenêtres carrées qui ressemblaient à des yeux sombres, regardait la route de Fouesnant.

La maison n’avait pas toujours été le taudis où les passants entrent pour boire. Autrefois, quand le père Guillou était encore de ce monde, il savait nourrir sa femme et sa fille : avec sa gabare, il faisait le camionnage de Groix et des Glenans, et gagnait bien. Mais, un jour, étant allé à Concarneau pour charger du ballast, il avait, plus que de coutume, couru les cabarets du port, avec des amis, et le soir, furieux d’alcool, on l’avait vu sauter dans son bateau, injuriant ceux qui voulaient le retenir, et menaçant son matelot de lui casser la tête, s’il mettait le pied dans la barque. Guillou avait pris le large, tout seul, et personne ne le revit plus jamais.

Les deux femmes, à cultiver leurs quatre carrés de patates, n’auraient pas trouvé de quoi manger : elles ouvrirent chez elles, dans la chambre unique, un débit de boissons. Au fond, les deux lits s’encastraient au mur, voilés par des rideaux de serge peinte, et dans la vaste cheminée un feu de bouses brûlait sans cesse. Le mobilier était simple : une vieille table en chêne, une autre plus neuve en bois blanc, trois tabourets et trois chaises, un banc, un tonneau de cidre dans le coin ; sur des rayons de planches, vingt bouteilles exhibaient leurs étiquettes voyantes ; une image de couleur était piquée à la muraille, portrait d’un président barré du cordon rouge ; une frégate peinte en bleu vif pendait du plafond, accrochée à la poutre par la pointe de son grand mât.

La fille opérait là, pendant que la mère allait aux champs.

C’était une virago de vingt-trois ans, au buste large et droit, sans taille, aux fortes poignes, avec une face carrée épaissement lippue, des dents assez blanches, et des yeux bruns qui ne manquaient pas de beauté.

On ne gagnait guère. Anne-Marie se décida, sur les instances de sa mère, à choisir un homme, au petit bonheur ; elle prit Moëlan, le maçon, un beau gars qui savait son métier et qui travaillait pour les Ponts et Chaussées, où la paye est sûre. Avant son mariage, il ne buvait que le dimanche, comme les autres, et se soûlait à fond une fois chaque mois, pour s’entretenir en santé ; lorsqu’il fut marié, et qu’il eut sous la main les bouteilles de la mère Guillou, tout changea. Sous prétexte de grossir la clientèle, il amenait des amis, « des frères », et les tournées allaient leur train : les petits verres succédaient aux bolées ; les bouteilles de vin blanc cacheté, qui coûtent si cher, défilaient.

— C’est ma tournée ! criait le gendre.

La mère Guillou n’y retrouvait jamais son compte, et glapissait en réclamant des sous.

— Je vous dis que c’est ma tournée, la mère !

Et goguenard, ayant été au régiment, il ajoutait :

— Vous marquerez ça sur mon compte !

Quand la vieille insistait, il levait le poing, et quand Anne-Marie s’en mêlait, la main levée savait descendre. Il fallut, une fois, lui arracher sa femme qu’il traînait par les cheveux et qu’il pétrissait à coups de pied, dans le ruisseau. Il ne travaillait plus que cinq jours par semaine. Une de ses bordées dura huit jours entiers : les Ponts et Chaussées le licencièrent.

— Eh bien ! quoi ? Je suis pas gêné. Y a du travail, à la grève.

Il prit le canot du père Guillou, avec ses engins, et, faraud, partit pour la pêche. Il connaissait mal la manœuvre, et la côte plus mal encore. Au bout d’un mois, il s’était noyé. Les deux femmes, à l’église, pleuraient à chaudes larmes, à cause du drap noir, de la bière et des chants liturgiques qui impressionnent toujours ; mais, dans le fond du cœur, elles remerciaient le bon Dieu, qui prend pitié des braves gens et qui sait arranger les choses, quand il veut bien.

En effet, la vie redevint meilleure. Les six mois de Moëlan avaient coûté gros, mais l’auberge où l’on ne paie qu’une tournée sur deux avait attiré la clientèle, qui en prenait volontiers le chemin. Après la mort du gendre, les amis continuèrent à venir là, par habitude, et pour consoler les deux femmes.

Aussi bien, Anne-Marie faisait plaisir à voir et parfois on lui prenait la taille, en toute amitié, car elle rendait les caresses en coups de poing. Elle ne se fâchait pas d’ailleurs, bien qu’elle cognât ferme. Chez elle, on pouvait tout dire, à la condition de ne rien toucher, ni bouteilles, ni peau ; les grivoiseries ne l’offusquaient pas, et même, de temps en temps, elle affectait d’en rire, puisque son métier exigeait cette complaisance. Mais quand ce rire brusque s’ouvrait sur ses larges dents, ou quand une réplique alerte lui sautait de la bouche, elle gardait au fond d’elle le sérieux de la commerçante qui vaque à ses affaires. Promptement, elle avait acquis l’insensibilité professionnelle des êtres auxquels le vice d’autrui donne à vivre. La boisson avait fait sa misère, deux fois, et si la boisson maintenant la nourrissait au détriment des autres, tant pis pour les autres ! Elle n’excitait personne à boire, et de cela, fiden-doué ! elle se serait fait reproche ; mais elle ne refusait jamais de verser une bolée à celui qui la demandait, même quand il en avait déjà trop. Droite à son poste et le ventre en avant, sous le tablier bleu et la coiffe blanche, elle attendait que les hommes eussent fini d’avaler les liquides, veillait à la casse, à la paye ; elle ramassait leur argent un peu vite, pour être bien sûre de l’avoir, et, chaque fois que l’ivresse du client lui permettait d’embrouiller les comptes, elle ne se faisait pas faute de commettre une erreur lucrative ; elle n’en éprouvait aucun remords, et disait à sa mère :

— Il redoit bien ça, pour tout ce qu’il a bu sans payer, du temps de Moëlan !

D’ailleurs, elle se confessait de ses larcins ; mais elle les réitérait vingt-quatre heures plus tard, ne s’abstenant du vol que le jour où elle avait communié.

Quand les buveurs se levaient pour partir, elle descendait derrière eux et s’en allait fermer la porte, en poussant le dernier.

Alors, seule, elle soufflait devant elle un grand coup d’air, comme pour chasser leur haleine, car elle ne les aimait point, les gars, les jugeant tous pareils, et gardant à tous une épaisse rancune du mal qu’un d’eux lui avait fait. Pourtant, la joie secrète qu’elle sentait à les voir sortir, par délivrance, elle l’éprouvait aussi à les voir revenir, par cupidité, et ceux auxquels elle faisait la meilleure figure, parce qu’ils dépensaient le plus, étaient également ceux qu’elle détestait le mieux, parce qu’ils lui rappelaient son défunt.

À ceux-là, elle versait à boire de bon cœur, et plus fort qu’aux autres, avec une espèce de rage qui mettait sur sa face ordinairement dure un sourire crispé, dont les buveurs étaient ravis et enhardis. En reconnaissance pour ce bel entrain, ils lançaient quelque gaudriole, et le sourire s’accentuait sur la bouche de la commère, qui, en rebouchant son litre ou en posant le bol, grommelait au fond d’elle-même :

— Tiens, soûlaud ! Crèves-en, soûlaud !

Grâce à cette haine qui se présentait sous les apparences de l’aménité, le commerce prospérait. Les dettes occasionnées par l’ivrognerie du mort se liquidaient peu à peu, remboursées par l’ivrognerie des survivants.

Un des plus assidus parmi eux, Toussaint Lekor, rêvait parfois de prendre entre les deux veuves la place que Moëlan y avait laissée libre ; il y songeait, moins par calcul que par instinct, pour être plus près des bouteilles et pouvoir puiser au tonneau. Il se disait que la vie serait bonne et facile, dans cette maison qui ne manquait de rien : il y trouverait, en rentrant de la mer, un feu pour se sécher, un verre pour se réchauffer, la soupe faite, et un rude morceau de femme !

Eh ! pourquoi non ? Anne-Marie, sans doute, ne le repousserait pas plus qu’autrefois ! Il avait eu jadis de l’amitié pour elle, avant de partir au service ; oui bien, de l’amitié, et même un fort béguin !

En ce temps-là, pourtant, elle n’était que la fille au père Guillou, et ne possédait pas encore son auréole de flacons. Il l’avait désirée quand même, et pour le bon motif, et ce serait menterie de dire qu’elle l’avait rabroué quand il expliquait son caprice, un soir de danse, pendant la fête ; même, il l’avait embrassée et serrée, dans l’ombre, derrière la haie du cimetière…

Depuis lors, il est vrai, on n’avait plus reparlé de tout ça, et ni l’un ni l’autre n’avait l’air de s’en souvenir. Mais rien n’empêchait d’en causer, à présent, et tous deux étaient libres.

— Pour sûr, qu’on est libre !

Le printemps était venu, propice aux idées matrimoniales, et Toussaint résolut de parler à la veuve.

Il n’osait pas.

Bien qu’il fut brave marin, et sans peur dans les gros dangers, il était timide et même lâche, dès qu’il lui fallait exprimer une idée. Contre une tempête ou contre un homme armé, il aurait tenu ferme, sans broncher, et jusqu’à la mort ; mais, contre une parole ou un regard tranquilles, il était sans force, et vaincu par avance ; à tout il répondait : « Oui », même s’il pensait le contraire, et il promettait tout, quitte à ne rien tenir, acceptait tout, quitte à se dérober ensuite. Son courage de brute pouvait l’emporter jusqu’aux gestes de l’héroïsme, mais sa conscience d’homme n’était capable que de veulerie, et dans l’attitude d’un héros, il restait plus que jamais une bête en exercice de ses instincts. Quiconque eût commandé en maître l’aurait mené comme un chien fidèle, à la condition de le garder sous l’œil ; mais il craignait les yeux, à moins d’être en dispute, car alors la colère le débarrassait de son âme, et il se battait avec l’énergie d’un ours.

Cette pusillanimité l’avait rendu sournois, d’une sournoiserie candide dont il ne se doutait même pas, toute pareille à celle des autres animaux. Simplement, il évitait de dire, afin de n’être pas contredit, et il se cachait, afin de n’être pas empêché. Il en arrivait, de la sorte, à vivre beaucoup en lui-même, couvant des projets dans son coin, et les apportant tout d’un coup, à la manière d’une poule disparue qui revient brusquement avec sa nichée de poussins.

Car il avait, pour les instants décisifs, un remède à sa poltronnerie : il buvait, sachant très bien qu’alors il viderait son cœur, dirait tout, casserait tout, sans avoir à s’y décider, et qu’au réveil il trouverait la besogne faite et bien faite.

— Et puis, quoi ? Si elle refuse, tant pis pour elle !

Un soir de mai, il buvait chez Anne-Marie, seul à l’heure de la soupe. La vieille tardait à rentrer.

Il pensa : « Peut-être aujourd’hui, je dirai… »

Il but la seconde bolée ; quand il demanda la troisième, la marchande lui sourit en posant la tasse.

Accoudé sur la table graisseuse, il regardait la femme en dessous, ne soufflant mot, attendant son courage, et tout en attendant, il supputait que, pour sûr, Anne-Marie lui voulait du bien plus qu’aux autres, puisque toujours elle souriait, en lui versant à boire.

— Une autre bolée !

Le courage approchait.

— Anne-Marie !

— Quoi, Toussaint ?

— Tu te rappelles pas, Anne-Marie ?

— Quoi donc, Toussaint ?

— La haie du cimetière, quand c’était un soir de Pardon ?

— Des blagues ! Ce qu’on est bête, quand on est jeune !

Il ne trouva rien à répondre : le courage n’était pas mûr.

À son aide, il appela un verre de rhum, que l’aubergiste lui servit : « Tiens, soûlaud ! Crèves-en, soûlaud ! »

Il promena dans la salle un regard déjà terne, pour se bien assurer qu’ils étaient toujours seuls.

— Anne-Marie !

— Quoi donc, Toussaint ?

— Tu y recommencerais pas, avec moi ?

— Quoi ?

— Que je t’embrasse !

— Tu voudrais pas, et moi non plus.

— Si, que je veux ! Et je serais ton homme pour la vie !

— Assez d’un soûlaud ! J’en prendrai pas deux !

— Je suis pas un soûlaud, Anne-Marie ! Je suis un marin ! J’ai mon bateau, bon bateau, qui a gagné trois prix aux régates, et tu peux demander, si tu le sais pas. Un marin, pas un soûlaud ! Faut pas dire ça, Anne-Marie !

— Reste assis.

— Je veux pas m’asseoir ! Je veux que tu dises que je suis un marin !

— Tu es un marin. Assieds-toi.

— Et puis, je veux que tu dises que tu seras ma femme, Anne-Marie ! Tu entends ? Faut dire ça ! Dis ça !

Elle s’était garée derrière la table qui servait de comptoir. Le mâle, debout en face d’elle, les poings appuyés sur le bois, tendait en avant son buste et sa face congestionnée ; la femme, adossée à la muraille, en arrêt et sûre de sa force, le contemplait, sans bouger, sans répondre, et leurs yeux fixes se dardaient des regards immobiles.

Soudain, l’ivrogne allongea ses deux bras, avec deux mains ouvertes vers la chair.

— … brasse-moi !

Son geste avait renversé des bouteilles, et le poing furieux de la commerçante s’écrasa sur son nez. Il perdit l’équilibre, roula ; puis, stupéfait d’être à terre, il passa lentement sur ses moustaches le revers de sa main, qu’il retira toute sanglante.

— Ah ben ! fit-il.

— Dehors, charogne !

Avec lenteur, avec effort, il se releva, sans colère, se mit sur pieds ; il répétait :

— Ça, Anne… Marie… Ça…

— Dehors, que je te dis !

Elle avait ouvert la porte, et, rouge encore de fureur, à cause des bouteilles cassées, elle le toisait, les poings sur les hanches.

Il sortit, et tandis que la porte claquait derrière lui, le pur vent de la mer lui balaya le visage.

Alors, il marcha sur la route, au hasard. Le soleil venait de se coucher. Des moutons rentraient à la crèche, menés par des enfants. Le ciel sans nuage était rouge au-dessus de la mer, mais du côté de l’Est il bleuissait déjà, et les premières étoiles s’allumaient par places, une à une.

Toussaint, hébété, s’arrêta, en essayant de se souvenir ou de comprendre, et en regardant les choses. À trois cents mètres devant lui, sur le sommet d’un tertre, la haute silhouette d’une vieille paysanne, profilée en gris sur le plein ciel, se démenait fantastiquement, secouant ses longs bras et tirant sur la corde d’une vache qui résistait en beuglant. L’ivrogne s’intéressait à la lutte. À mesure que les minutes passaient, les deux ombres se faisaient plus noires et les étoiles plus nombreuses. Enfin, la vieille, armée d’un maillet, se mit à planter en terre un piquet, pour attacher sa bête ; elle frappait dur : dans la limpidité du soir, chaque coup de maillet retentissait au loin, et vibrait sèchement. Tour à tour, tandis que naissaient les étoiles, le maigre bras se relevait, s’abaissait, remontait, et les coups sonnaient ; mais, à cause de la distance, le bruit n’en arrivait que tard, au moment même où le maillet déjà était revenu dans le ciel plus constellé, et l’ivrogne s’étonnait de cette sorcière qui travaillait à clouer des étoiles.

Le Breton ne gardait pas rancune à la cabaretière : elle l’avait battu et elle en avait le droit, n’étant pas sa femme ; aussi bien, il pourrait la battre, s’ils étaient mariés. Les coups ne comptent qu’entre hommes. Elle était mal lunée, ce soir-là ; elle serait plus gentille, un autre jour : il faut savoir patienter.

Il patienta. Comme par le passé, il revenait au cabaret, ni plus ni moins souvent, et tout naturel, avec l’honnête mine d’un qui ne saurait pas.

— Puisque j’étais soûl, j’ai rien su ; j’ai le droit de pas savoir ce que j’ai dit, et tout de même elle est avertie, à cette heure : quand elle changera d’idée, elle me trouvera.

Anne-Marie ne changeait pas d’idée et n’en avait qu’une seule : garder sa clientèle ; elle fut contente de voir que Toussaint restait fidèle aux habitudes prises, et revenait. Assurément, elle avait éprouvé un violent plaisir à taper enfin sur un ivrogne : trop souvent elle en avait eu l’envie, au temps de son défunt ! Après des mois et des années de rage contenue, cette minute de vengeance avait été trop bonne, et rétrospectivement la veuve en jouissait encore, rien qu’à regarder ce mufle d’un soûlard ensanglanté par elle, une fois, rien qu’une fois ! Puisque Lekor ne profitait pas de la circonstance pour porter son argent ailleurs, tout était bénéfice ! Elle souriait comme à l’ordinaire, et puisqu’il feignait d’ignorer, elle feignait d’oublier.

— Bonjour, Anne-Marie.

— Bonjour, Toussaint.

Des mois passèrent ainsi. L’été fut beau, et de bon rapport : les Parisiens défilaient en grand nombre, et Lekor les emmenait en excursions vers les Glenans ou dans l’anse de Benodet ; parfois même il disparaissait, loué pour trois jours, quatre jours ; après ces absences, il revenait avec des pièces d’argent et même des pièces d’or dans sa bourse de cuir : il les montrait négligemment, pour tenter la cabaretière, et il s’attardait à la payer, afin qu’elle vît bien comme il était riche ; la lenteur de ses doigts et leur maladresse voulue expliquaient avec insistance : « Quand tu voudras, ce sera à toi, tout ça, et des autres avec. »

Anne-Marie comprenait et louchait vers le métal ; elle pensait : « Pour sûr, ce sera à moi, mais ça me viendra par la boisson, sans que j’aie besoin de t’épouser, mauvaise bête ! » Et pour que ces richesses ne prissent aucun autre chemin, elle s’appliquait à faire bonne figure au client.

Il concluait : « Elle y viendra… »

Pourtant, et quoiqu’il ne fût pas grand clerc en l’analyse des âmes, il était bien forcé de reconnaître le mince progrès de ses affaires. Il en concevait du dépit. Au début, ce projet d’un mariage ne lui était apparu que comme une combinaison vaguement avantageuse et qui lui souriait, mais ne l’enthousiasmait pas ; devant les résistances, il se cramponna, accroché à son idée comme un crabe à un goémon, et ne voulant plus lâcher prise, uniquement parce qu’il tenait : à force de souhaiter la victoire, il en venait à s’imaginer qu’il souhaitait l’objet de la victoire ; sous son crâne breton, le caprice se faisait idée fixe, et cette envie l’obsédait davantage de jour en jour.

— Elle y viendra !

Il commençait cependant à trouver le temps long, et s’agaçait. Il en arriva bientôt à s’irriter du temps perdu, et d’un rôle qui l’humiliait dans sa vanité. Incapable de s’en prendre à lui-même, il s’en prenait à la femme, qui faisait semblant de ne pas le comprendre et qui se moquait de lui, peut-être ! Il rageait et pensait à elle, toujours avec colère et certes sans plaisir, et surtout sans amour, mais il y pensait trop, trop souvent, plus que de raison : le souvenir d’elle surgissait brusquement, à tout propos, hors de propos, au milieu d’une manœuvre, et le marin furieux envoyait des coups de sabot à ses agrès ou à son mât, à tout ce qui se trouvait sous la portée de son pied pour recevoir les châtiments destinés à sa compagne future.

— Faudra bien que tu y viennes, rosse !

Le besoin d’avoir raison, de réduire l’adversaire, devenait âpre et lancinait son impuissance.

— Anne-Marie, sale bête ! Chameau !

Il l’appelait, la revendiquait ; il la voyait domptée, cette faiblesse qui désobéissait à sa force, et ne sachant déjà plus si son impatience exigeait une épouse soumise à son poing ou une maîtresse couchée sous son caprice, il réclamait avec des grognements les minutes d’un triomphe vengeur, quel qu’il fût !

Épouse ou maîtresse ! Mais dans un rôle ou l’autre, elle était femme, et son sexe se précisait dans sa défaite, si bien que le désir de la vaincre, se confondant avec un désir de la posséder, mua peu à peu : obscurément, des appétits charnels sourdaient de la hantise ; à force de l’exécrer, à force de l’évoquer, là, devant lui, allongée, criant grâce, il la lui fallait là, elle et nulle autre à sa place, elle exclusivement nécessaire ! Il aimait.

Il ne s’en doutait pas : il aimait, croyant détester, et cachait son amour comme on cache une haine, à tous, surtout à elle. Il venait à l’auberge chaque fois qu’il pouvait, avec son air d’indifférence, en traînant des regards qui rampaient sur le sol, pour se redresser tout à coup, quand ils arrivaient sous la proie. S’il était seul dans la boutique et si la femme tournait le dos, vite le regard bondissait sur elle, s’agrippait à ses reins, et, comme à coups de griffes, déchirait les vêtements.

— Tu y passeras, va !

En présence des camarades, ou en face de la veuve, ses yeux restaient sereins, tranquilles et sans idée. Son calme trompait tout le monde : Anne-Marie, n’ayant jamais éprouvé pour cet homme que de l’antipathie, en avait peut-être un peu plus, mais n’y prenait pas garde : elle continuait à sourire en apportant la bolée ou en versant le rhum. On était bons amis.

— Anne-Marie !

— Quoi donc, Toussaint ?

— Voilà bientôt le Pardon de Saint-Tudy, où c’est beau, avec tant qui y viennent de partout, et des baraques de foire. Si tu voulais, moi, je t’y enverrais bien, dans mon bateau.

Subitement méfiante, elle railla :

— Pas toute seule, hein ?

Il fut vexé de voir que son plan était déjoué ; il dissimula.

— En bande, bien sûr, avec qui tu voudrais. On rigolera ! Je gagne assez d’argent pour mener des amis, une fois.

— Peut-être : on verra.

— Pense à ça ; tu as quinze jours pour dire. Au revoir, Anne-Marie.

Il sortit aussitôt ; car, après une proposition importante, il convient de ne pas s’attarder, crainte d’en dire trop long, et d’avouer ce qu’on désire. Pour ne pas insister lui-même, il intéressa Katic, cousine d’Anne-Marie, à ce projet de fête, et l’invita, sachant bien qu’elle en parlerait à sa place ; il avisa Jean-Louis, son matelot ; Scolastique, joyeuse commère, et Jeannine Belz voulaient être de la partie.

— C’est l’Anne-Marie qui fera patronne à bord : arrangez-vous avec.

Tout s’arrangea et le jour vint.

Les quatre Bretonnes, bellement gréées, en robes noires, coiffes blanches, et châles de couleurs crues, portaient la chaîne d’or au col ou sur le ventre ; leurs cheveux, fortement tirés sous le bonnet, tendaient la peau des tempes et des fronts, comme tambours, et les visages bien savonnés luisaient. Les deux marins, rasés dès l’aube, avaient reçu le vinaigre et la poudre d’amidon. Les faces étaient hilares, les yeux grands ouverts et brillants, les consciences légères, et on se promettait de la joie. Dès l’arrivée au cabaret de la veuve, chez qui on devait se réunir, toute la bande s’esclaffait déjà et criait fort.

— Pas de soucis, hein ? pour un jour !

— Fiden-doué, non !

Toussaint lui-même oubliait son amour, à force de belle humeur, et l’Anne-Marie, en regardant rire son ancien prétendu, confessait avec indulgence que, sauf la boisson, il n’était ni vilain gars ni méchant homme.

— On me croira le pacha de Turquie, avec tout ça de femelles dans mon bateau !

Pour commencer la fête, la mère Guillou offrit le café. Chacune comme chacun avait apporté sous le bras, en un petit paquet, ses provisions pour la journée, du pain beurré avec du lard ou de l’andouille. Lekor, s’étant chargé de la boisson, achetait à la vieille douze litres de cidre, et craignait que ce fût trop peu ; une gourde en peau de vache qui venait d’Espagne, et qu’il portait pendue en bandoulière, fut remplie de rhum : les deux litres n’ayant pu s’y loger, il but ce qui restait au fond de la seconde bouteille. Cependant, le ciel se couvrait.

— En route !

Au moment de partir, un grain tomba. Pour prendre patience, Lekor offrit aux femmes une tournée de cassis arrosé de vermout ; la cabaretière n’eut garde de protester. On fut plus gai.

— Faut pas traîner trop, tout de même, devers la marée. Je veux sortir avant le bas de l’eau : sans ça, contre le flot, on aurait du mal.

— Bah ! y a bonne brise, Toussaint !

— De trop, peut-être ! Mais, avec moi, Colastique, on peut aller. La Julie, capitaine Lekor ! Jean-Louis, un autre vermout, pour nous mettre de l’huile aux bras ! C’est moi qui régale.

Le grain passa ; on courut embarquer, et la voile que les deux gaillards hissaient au mât, avant même d’être déployée, claqua de colère. Le capitaine la maîtrisa, et s’assit à la barre, avec le calme du dompteur.

— Tu vois, Colastique, rien à craindre ! Je t’enverrai au Pardon sans que tu attrapes seulement une bolée d’eau.

Néanmoins, dès que la Julie eut dépassé la pointe du petit port et perdu son abri, un coup de vent la coucha : les femmes crièrent ; Toussaint serra la barre contre ses côtes, et rit.

— C’est rien que ça, c’est du vent !

Il fallut prendre un ris, et la besogne était malaisée. Toussaint regretta en secret de n’avoir pas emmené un second matelot : il pouvait encore retourner à terre, et les compagnons de renfort ne lui eussent certes pas manqué ; mais il avait en tête l’orgueil de garder ce lot de femmes pour lui seul, et quatre libations lui avaient chauffé le courage. Il se rassit en criant : « À Dieu vat ! » et sa Julie emporta vers le large la chanson aigrelette des femmes et le rire gras des matelots.

Vers trois milles, une bouffée froide, de mauvais augure, passa, et il la sentit sur sa joue : d’un coup d’œil furtif, il vit l’horizon du Nord-Ouest qui se chargeait et, malgré lui, il fronça les sourcils ; puis il éclata de rire, et serra la barre plus fort.

Il connaissait bien les parages ; le bateau, penché sur tribord, filait droit, et sous la poigne du maître entrait savamment dans les lames.

— Dis donc, Toussaint ? ça se gâte.

— Le ciel est tout noir.

— Tu vas pas trop au large ?

— Je prends des bordées, pour attraper le vent.

— Y a pas danger, Toussaint ?

— Avec moi ? Tu blagues, Jeannine !

— Nous fais pas boire un coup !

— Fiden si ! vous boirez un coup.

Il empoigna sa gourde, pour bien montrer qu’il avait les mains libres et l’esprit tranquille, et la tendit aux femmes ; mais elles refusèrent ; il but largement, et fit boire Jean-Louis. Il remit son outre en sautoir, et se cala contre la barre : sa face était plus rouge.

— Attention, les filles ! on va virer !

La voix molle du matelot protesta à l’avant.

— Y a trop de toile. Le vent a forci.

— Pare à virer, je te dis !

— Si on prenait encore un ris, tout de même ?

— Pare à virer, bon dieu !

Tandis que les femmes s’accroupissaient vite, le matelot se mit debout et rendit du filin : Lekor, en colère, tira la barre, d’un geste brusque, et, furieusement, le gui passa de droite à gauche. Jean-Louis n’eut que le temps de pousser un cri fou, et tomba dans la mer avec une cuisse cassée. Les femmes, relevant la tête, hurlèrent. Toussaint, les lèvres serrées, les yeux écarquillés, se cramponnait à sa barre. La grande voile, sous son filin trop lâche, s’emplissait de vent, et le bateau, couché, fuyait vers l’Est, en embarquant des paquets d’eau. Jeannine, avec de stridents appels, tendait les bras vers la place perdue où le matelot était tombé. Toussaint, muet, crispé, assourdi par la clameur des femmes, poussait la barre pour résister au vent, qui rageait plus fort.

Anne-Marie fut la première à reprendre du sang-froid :

— Toussaint ! Tempête ?

— Oui.

Dans le moment même, il jura : son gouvernail venait de casser sous l’effort. Le bateau se redressa d’un bond, comme une bête fouettée, et la voile frénétique claqua, à droite, à gauche, tirant sur le mât qui grinçait.

— Gare dessous !

Le marin se rua sur les étais, qu’il dégageait, fébrile : il en eut le temps et la voile s’écroula. Les femmes glapirent de nouveau.

— Paix, garces !

Accroupies dans l’eau, accrochées aux bancs, elles pleuraient, et le bateau, sans gouvernail, partit à la dérive, en sautant sous le choc des vagues, dans la tempête déchaînée.

— On va couler !

— Faut bien que ça arrive, un jour ou l’autre.

Du noroît, une fumée d’embruns s’avançait sur la mer, en tourbillon blafard, et tordait la crête des vagues. Pour s’en faire un gouvernail contre l’assaut, Lekor empoigna un aviron, et regarda venir. La lourde masse d’eau arrivait en sifflant : sous le choc, l’aviron cassa net, et le marin tomba sur les genoux, pendant que la coque craquait de toutes parts. Les femmes, inondées, hurlèrent plus fort.

Toussaint se releva.

— N… de D… ! Écopez, vous autres !

Anne-Marie, seule, saisit un seau ; les autres continuaient à geindre ; Katic s’étant mise à réciter une prière, Jeannine et Scolastique l’imitèrent, et, chaque fois qu’une brève accalmie, entre les ressauts, permettait à leurs mains de lâcher le banc ou les membrures, vite, elles commençaient un signe de croix, toujours inachevé.

Au-dessus de leurs têtes, la vergue folle se démenait, ballant et martelant le bordage.

Pour lier sa voile, le matelot marcha sur les femmes, comme sur des agrès : ses durs souliers leur écrasaient le ventre et les côtes ; elles interrompaient leurs prières pour l’injurier et lui battre les jambes ; il ruait dans le tas.

— Écopez, rosses de femelles ! On va couler !

Katic se décida ; les deux autres en firent autant. L’embarcation, enlevée par les fortes lames, pivotait à leur crête, sous la poussée du vent, et, tour à tour penchée sur un bord ou sur l’autre, elle fuyait dans le courant qui l’avait prise.

— Où qu’on va, Toussaint ?…

Comme si de longs atavismes l’eussent préparée à cette mort, Anne-Marie parlait d’une voix presque calme, en emplissant son seau, pour le vider par-dessus bord, et ses gestes précis étaient ceux d’une ménagère à l’ouvrage. Le Breton ne lui répondit pas : il buvait à sa gourde.

— Bois pas, pour garder ta tête !

— Je fais ce que je veux.

— C’est au large qu’on va, Lekor ?

— Non.

— À la côte ?

— Devers la pointe des Gaours : le courant passe là.

— On pourrait accoster, peut-être ?…

— On s’y crèvera, plutôt !

— Tu es bon marin, Toussaint…

L’ivrogne se rengorgea sous l’éloge et répliqua :

— Pour sûr.

Puis il haussa lentement une épaule, en ajoutant avec dédain :

— Écope !

Pour montrer ce qu’il savait faire, il prit son dernier aviron.

— Écopez !… Je vas vous gouverner ça.

Son assurance et l’exemple d’Anne-Marie rendirent du cœur aux trois femmes, qui travaillèrent avec furie. Nul ne parlait plus. L’homme, avec son arme de bois blanc serrée dans ses deux poings, luttait contre la mer : son œil de duelliste, attentif et dur sous les sourcils crispés, surveillait au loin la venue des coups, suivait chaque lame, la guettait, et sa parade recevait l’attaque.

— Hardi, Toussaint !

Ramant, lofant, et tout rouge, il suait, avec des ahans de sa large poitrine. Le courant emportait la barque. Quand on rencontrait un remous, elle tournait sur sa quille, malgré l’effort du barreur, et la mer jetait des masses d’eau sur les femmes glapissantes.

Anne-Marie ne criait pas.

La lutte dura près d’une heure.

Vingt fois, on faillit sombrer.

— V’là les Gaours !…

Tout de suite, il vit que la marée était encore trop basse ; des récifs à fleur d’eau barraient la route : on en éviterait un, deux, mais on se ferait broyer sur la ligne, avant d’approcher terre. Il jura. Les autres comprirent.

L’homme regardait le double mur des roches, et les femmes regardaient l’homme, pour chercher un espoir sur sa face immobile ; mais ce visage, rouge tantôt, changeait de couleur, à la façon d’une pieuvre blessée ; elles ne doutèrent plus et se remirent en prière.

Vers l’avant du bateau, les Pens-Gaour se hérissaient, noires, dans un tumulte de houles blanches. Une lame prit cette coquille et l’enleva ; sur sa cime, elle la fit tourner doucement, puis rouler, et l’engloutit.

Mais la barque reparut aussitôt, coincée entre deux roches, et le flot qui passait continua sa route.

Deux vivants s’accrochaient aux aspérités du massif, et rampaient. Une lame nouvelle arrivait à l’assaut. Toussaint, qui se hissait, tourna la tête : il vit Anne-Marie impuissante à gravir, et la montagne d’eau qui s’avançait contre eux. Il revint, saisit la naufragée par un poignet, par les cheveux, et tira à lui. L’explosion blanche tonna au fond du trou, et les gerbes d’écume s’élancèrent en voûte par-dessus le couple étalé à plat ventre. Dans le ruissellement qui suivit, accrochés des mains, des pieds, des genoux, ils sentirent tout au long de leur peau les forces du torrent qui les tiraient vers le gouffre, et furent libres.

Avant qu’une autre lame vînt se cogner au rempart de granit, ils avaient pu gagner le sommet. Ils s’arrêtèrent. La mer rageait en bas. D’un même mouvement, ils s’assirent et soufflèrent, les bras pendants.

Toussaint cherchait à voir son bateau trépassé, qui émergeait encore par instants. Il dit :

— En voilà un coup d’arrivé !

Anne-Marie ne l’entendit pas : elle contemplait, avec une stupeur terrifiée, l’enfer glauque d’où elle sortait. Mais elle n’en put soutenir la vision et frissonna, en fermant les yeux. Elle dit :

— Elles n’ont pas crié.

Toussaint ne l’entendit pas : il rageait contre la mer et l’insultait, grommelant des mots, tendant le poing. Ils ne parlèrent plus. Assis côte à côte, face au large, toutes leurs forces hébétées, ils restaient immobiles, le regard fixe et sans rien voir. La Bretonne grelottait. De son vêtement, des petits ruisseaux coulaient autour d’elle, et parce qu’ils se dépêchaient de retourner à la mer, elle sauta, en les voyant tout à coup, et recula.

— Toussaint !

— Quoi ?

— J’ai peur.

Il daigna sourire avec le dédain du mâle, et décrochant sa gourde catalane qui contenait encore un bon litre de rhum, il la tendit sans dire un mot. Machinalement, elle but et rendit l’outre ; il but à son tour. Elle attendait qu’il eût fini, mais il buvait longtemps.

— Viens-nous-en, Toussaint.

Il fit un rire sec.

— Viens-nous-en ? Où ça, donc ?

— Au Bourg…

Cette fois, il rit tout à fait.

— Au Bourg ? Tu en as de bonnes, la fille ! Tu sais donc pas où qu’on est ?

— Aux Gaours.

— Pens-Gaour, oui !

— Quoi, c’est celles-là ?

— Deux saloperies qui m’ont pris mon bateau dans leurs sacrées Fesses-de-Chèvre, bon Dieu de bon Dieu !

— C’est donc pas terre ?

— Terre, oui ! À trois cents brasses de terre, nous sommes, avec un courant qu’il faudrait un marsouin pour le remonter.

Elle resta étourdie, stupide à cette idée qu’on n’était pas sauvé, et qu’il faudrait mourir encore une fois. Elle essayait de douter et n’osait plus ni bouger ni regarder rien, par crainte d’acquérir la certitude ; mais elle sentait derrière son dos cette autre mort qui l’appelait.

Enfin, elle parla :

— Trois cents brasses, tu dis ?

— Au plein de la marée, mais ça fait bien le double, à cause de la dérive.

— Faut passer vite, pendant que c’est moins large !

— Si tu y mouillais seulement une jambe, tant que la mer remonte, le courant te goberait comme un vieux sabot, et tu irais loin ! T’as qu’à voir.

Anne-Marie pivota lentement, et d’un œil humble, elle vit, entre elle et le continent, ce fleuve impétueux qui se ruait dans le chenal, en déchiquetant sa furie sur les arêtes du bas-fond. Elle connaissait assez les choses de la mer pour comprendre qu’un tel passage était impraticable. Elle ne souffla mot.

Toussaint, de sa voix morne, reprit :

— Le Gardec y a péri, l’an passé, avec son mousse : encore, ils avaient la barque, eux !

Il se tut ; deux minutes furent silencieuses.

— Et Yves Pilot, donc ! C’était là aussi, qu’on croit. Mais lui, il y a des ans.

Après deux autres minutes, il ajouta :

— Et puis, tu sais, au plein de l’eau, ce sera couvert, ici : par temps calme, les Pens-Gaour viennent tout juste à ras, mais par tempête on n’y voit que du blanc, et y en a !

— Alors ?… On sera pris… Toussaint ?

— Mad-doué, oui.

— Au plein, Toussaint ?

— Balayé, tu peux le dire.

Après un autre silence, elle demanda :

— Tu sais nager, toi ?

— Pour sûr !

— Moi… Je sais pas…

Encore une fois ils se turent. Puis, elle leva vers lui un regard humble :

— Tu me tireras avec toi ?

— Dans ce courant-là !

— Tu ne me laisseras pas ! Au plein de l’eau, il mollira, le courant ; tu pourras me passer à terre, avec toi, Toussaint ?

— Y a guère apparence.

Elle se ramassa, les genoux serrés, les jambes repliées, les coudes aux flancs, comme pour offrir moins de prise à la mort, et elle haletait. Au bout de quelques minutes, elle questionna de nouveau :

— Ce sera bientôt, ça ?

— Quoi ?

— Que le flot couvrira ici ?

— Deux heures de temps.

Elle songea que dans deux heures, elle serait morte, comme Katic, Jeannine et Scolastique, et elle les chercha dans le trou, pour se voir elle-même : à la place du naufrage, il n’y avait plus que des tourbillons fous, du blanc, du vert, pas une tache noire. Alors, elle pleura doucement, et peu à peu elle pleura plus fort, comme une petite fille : ses épaules sautaient sous les sanglots.

Soudain, elle allongea le bras, et silencieusement elle montra du doigt un pan d’étoffe rouge plaqué sur un angle de roche, le châle de Scolastique.

Alors, elle se signa ; elle se leva toute droite et très grave ; se tournant vers la terre où sont les églises, elle joignit les mains devant sa bouche ; puis, elle se mit à deux genoux, et, tête basse, elle récita contre ses doigts entrelacés une prière à la Sainte Vierge. Sur son corps immobile, les plis mouillés de sa robe noire se collaient en sculpture, et la moulaient.

Amen…

Elle murmurait des mots latins, parce qu’ils sont les mieux entendus dans le ciel, et ne s’interrompait que pour se frapper la poitrine, et recommençait l’oraison.

D’abord, le Breton l’avait regardé faire ; mais bientôt il s’agenouilla aussi, et pria en battant sa coulpe.

Quand il eut fini, il se releva et avala une lampée de rhum. Alors, l’âme ragaillardie deux fois, par la prière et la boisson, il se sentit à l’aise et plein de vie. Avec la complaisance d’une force, il considéra la femme qui priait. Longtemps, ils demeurèrent là, tous deux, figés dans leur pose, elle à genoux et lui debout, double statue sur un piédestal de tempête, et la mer oubliée hurlait en cercle autour du couple.

Le marin regardait toujours, et l’alcool lui courait dans les veines : il sourit béatement à ce dos penché, à cette nuque où frisaient des cheveux mouillés, à cette croupe tendue de la femme qui lui semblait belle : et tout à coup, il se ressouvint qu’il l’aimait.

Un brusque afflux de sang lui monta du cœur à la tête, et, les yeux noyés, la face élargie par un rire muet, il tendit les paumes vers la rondeur de ces hanches. Mais la femme, soit qu’elle perçût le bruit ou qu’elle sentît l’approche, se retourna et, d’instinct, elle se mit debout, tandis qu’il reculait, intimidé : elle n’avait pas vu le geste libidineux, mais le gars lui semblait bizarre, avec son rire bête et ses deux bras ouverts. Brusquement, il cessa de rire, et sa mine devint féroce : comme on empoignerait une arme, il saisit la gourde pendue à son côté, et téta du courage.

— Bois pas tant…

— Je te l’ai payé, mon rhum, pas vrai ?

Il répondit brutalement, afin de créer la bataille, et, pour bien prouver qu’il était le maître, il but de nouveau, après avoir parlé.

La cabaretière connaissait les ivrognes, qu’il ne faut pas contrarier, et sa vie dépendait de celui-ci. Peut-être il méditait de l’abandonner là, sans oser le dire, et cherchait une dispute pour avoir un prétexte ? Elle en eut l’intuition, et le détesta ; mais elle résolut d’être habile. Le laissant boire à sa guise, elle examinait à la dérobée ce maître et sa tête renversée, où la vie et la mort allaient se décider : sous la peau tendue de son cou, elle voyait passer les ondes de l’alcool qu’il avalait, et elle aurait voulu lui serrer la gorge, l’étrangler, pour l’empêcher de se faire plus ivre, pour se venger aussi.

Elle lui sourit dans l’instant même, car il rabaissait les yeux vers elle et rejetait sa gourde sous son bras ; d’un air de provocation, il disait, en secouant la tête :

— Tu vois, hein ?

Il avait espéré un reproche et fut déçu. Il se planta devant elle avec dignité : sa face était plus rouge, sa prunelle plus trouble, et son équilibre incertain.

Elle demanda doucement :

— La tempête mollit, pas vrai, Toussaint ?

— Non !

— Elle mollira au plein…

— Non !

— Tu nageras bien tout de même : tu es si fort !

Il grogna. Elle s’approcha de lui, amicale comme une sœur :

— Tu as prié le bon Dieu, Toussaint ?

— Oui !

— Il t’a dit de m’emmener avec toi, pas vrai ?

— M’a rien dit.

— Moi, j’ai prié la Sainte Vierge… Elle m’a promis que tu m’enverrais à terre, parce que tu es bon et que tu nages si bien…

Elle se rapprocha encore, jusqu’à le frôler, et elle ajouta, presque tendre :

— Avec moi, tu passeras bien.

Il s’écarta, comme pour éviter le contact, et la fixant d’un œil mauvais, par-dessus l’épaule, il répondit :

— Avec ça que t’as été gentille, toi !

Elle feignit de ne pas comprendre et détourna les souvenirs dangereux.

— Toujours, je suis gentille avec toi, Lekor, plus qu’avec personne, et je suis contente quand tu viens boire chez nous. Tu le sais bien. Je t’ai pas fait crédit, plus d’une bolée ? Et je te ferai encore, va ! Oh ! tu as payé sans faute, chaque fois, on peut le dire, et on ne risque pas, avec toi, parce que tu es honnête. Mais l’amitié y était tout de même, Toussaint…

— L’amitié ! Tu te rappelles pas, alors ?

— Je me rappelle le Pardon, où on a dansé, nous deux.

Mais lui, rageur et menaçant :

— Et puis ?

— Et puis le mur du cimetière, quand tu m’as embrassée…

— Y a du temps, de ça ! Je parle de l’autre jour !

Elle baissa le nez, avec une mine de confusion, comme pour demander excuse. Il reprit :

— Oui, l’autre jour ! Fais la bête, un peu ! Je t’ai embrassée, peut-être, quand tu m’as envoyé un coup de poing en plein museau, parce que je voulais être ton homme, avec le maire et le curé ! Bon sang ! Entre les deux yeux, oui, que tu m’as cogné !

— Il faut pardonner les offenses.

— Si dur que je suis tombé par terre ! Tu as oublié ça, peut-être ?

— Ce soir-là, Toussaint, c’est pas ma faute : tu te rappelles bien que tu étais saoul…

— Aujourd’hui aussi, je suis saoul !

— Toussaint ! Regarde la mer qui monte !

— Oui, je suis saoul ! Tu diras pas non ! Mais t’as besoin que je t’envoie à terre, alors, tu fais la chatte !

Elle essaya de sourire, mais son sourire était tordu d’angoisse. Il ploya les jarrets, et les mains aux genoux, rabougri, avançant la tête, avec des yeux en fureur et une mimique de bête :

— Miaou, la chatte ! Miaou, que tu fais ! Et tu viens te frotter ! Et puis, au fond, tu te fous de moi ! Je te connais, va !

— La mer arrive, Toussaint !

— Oui, je te connais ! Mais quand je suis saoul, on ne m’en conte pas ! Je te connais !

Grisé de plus en plus par ses propres paroles, il serrait les points, prêt à frapper, et ses coudes se relevaient en ailerons, battant l’air.

Anne-Marie recula d’un pas. Il demeura sur place, mais toute sa volonté le tendait en avant. Un silence s’étala entre eux. Soudain, l’homme hurla :

— Et d’abord, tu vas y passer !

Il s’élança. Elle n’osait fuir ni se défendre, pour ne pas l’irriter davantage ; elle se protégea derrière ses bras étendus, et supplia :

— Toussaint…

— Toussaint ? Toussaint ? Y a pas de Toussaint ! Y a que tu vas y passer, et que je te veux, et depuis du temps, encore !

— La mer monte ! Gare, qu’elle va nous prendre !

— Je t’ai envoyée ici, faut pas que ce soit pour rien !

— On va nous voir…

— Y a personne pour nous voir ! Ils sont à fond, tous quatre.

D’un bras violent, il entoura la taille et la ploya, tirée contre lui ; tandis qu’Anne-Marie renversait le buste et détournait la tête, il pencha sur elle sa face cramoisie, et sa bouche qui soufflait du rhum chercha les lèvres de la femme.

— Non… T’en prie… Non…

— Si, bon Dieu !

Anne-Marie était solide, mais Toussaint davantage, et la frénésie de l’alcool exaspérait ses nerfs ; pendant qu’il la maintenait du bras gauche, tordue, sa main droite saisit le petit crâne et le fit tourner sur le cou : il eut la bouche, mais ne l’eut qu’un instant. Anne-Marie, d’une poussée fougueuse, s’était dégagée. Libre, elle pourrait parlementer, en restant à distance, car l’homme ivre ne l’attraperait pas à la course.

Il comprit que sa proie lui échappait et s’en indigna :

— Saleté !

Il lui montrait le poing.

— Te fâche pas, Lekor… Une autre fois… Demain…

— Tu te ficheras de moi, demain !

— Je te promets…

— Tout de suite, t’entends ! Viens là, que je dis !

Comme elle ne revenait pas, il tendit les mains à nouveau et s’avança contre elle en titubant. Mais ses jambes le trahirent ; les aspérités du granit accrochaient ses souliers ; dès le troisième pas, il tomba lourdement et geignit. Il resta étourdi pendant quelques secondes, puis, avec des gestes gourds, il chercha son outre sur sa hanche, derrière son dos.

— Bois pas, Toussaint…

Affalé et s’appuyant d’une main sur la roche, il s’acharnait à trouver la gourde vers ses reins, et parlait en même temps :

— … coute, Anne-Marie, … coute-moi bien ! Si tu veux point, je voudrai point. T’as compris ?

— Non, Toussaint…

— Si, t’as compris ! Tu veux pas venir ? Tant pis pour toi !

— Demain… je te promets…

— Si tu viens pas, je te laisse sur le caillou. Moi, je sais nager. Toi, tu sais pas. Si tu veux que je t’envoie à terre, faut pas rouspéter. Fais ce que je veux, et moi je ferai.

— Pas ici ! J’ai trop peur, ici ! Tu vois donc pas la mer qui vient, qui va être sur nous ? Elle va arriver, Toussaint.

La logique de l’homme ivre riposta tranquillement :

— Raison pour se dépêcher.

— Tu peux penser à ça, dis, quand il y a les autres qui sont là, morts, et qu’on va peut-être mourir aussi ?…

— Raison, pour pas attendre demain, qu’on serait péri.

— Et pour paraître devant Dieu, comme ils paraissent à cette heure, les autres, Katic, et puis Jeannine, et Scolastique aussi : tu as bien vu le châle à Scolastique ? Et Jean-Louis, qui a même pas fait sa prière…

— J’ai fait la mienne.

— Tu as donc pas crainte du bon Dieu, que tu veux faire un péché, quand il te voit, en plein jour ?… La Sainte Vierge nous regarde, puisqu’on l’a priée. Tu voudras pas lui montrer du mal…

L’ivrogne tenace grogna :

— M’en bats l’œil !

Sur ce blasphème, la tempête parut vouloir lancer le châtiment, car une lame subite déferla plus haut que les autres et sa menace escalada le récif, en gerbes furieuses. Anne-Marie poussa un cri d’épouvante, et se signa.

— Toussaint ! On pourra plus tenir, dans un moment !

Toujours assis, et fixe dans son idée, il répondit avec lenteur :

— … pêche-toi, alors.

— Ne me fais pas mourir en péché !

— Amène-toi.

— Demain ! Je te jure !

— Amène.

Elle murmura : « Mad-doué, Mad-doué… » et de nouveau fit un signe de croix. Puis, désolée, et lentement, chastement, le front baissé, comme pour suivre un cercueil, elle se mit en marche et vint à l’homme.

En la voyant venir, il eut un rire large, et la fit s’asseoir près de lui.

La mer mugissait derrière eux, et sa colère, en éclats brusques, en tonnerres sourds, se répercutait dans les creux. Toute la roche frémissait. Une volée incessante d’embruns passait dans le vent comme une horde de papillons jaunâtres. L’homme n’entendait rien. La femme, pour ne rien voir, cacha ses yeux sous son bras replié.

La brute masculine se releva enfin, et, debout, un peu dégrisée, arquant son dos contre le vent, huma l’air vif : les papillons jaunes s’accrochaient dans ses cheveux ébouriffés. La femelle étendue cachait toujours sa face.

— Bête ! Tu vois bien que ça fait pas de mal !

Il rit dans l’ouragan. Elle redressa le buste et vit les lames dont la crête atteignait le plateau du brisant. Elle dit :

— Sauvons-nous !

De l’autre côté, le torrent du chenal passait avec moins de furie.

— C’est temps d’aller, Lekor !

— Viens.

Ils descendirent le versant opposé du récif. Les bourrasques soufflaient moins fort sous cet abri ; les flots lampaient la roche et s’enfuyaient sans la gravir. La Bretonne reprit espoir, et le marin ôta sa veste, son gilet ; il se débarrassa même de sa gourde, avec regret, et voulut boire auparavant.

— Bois pas, je t’en prie…

Il accorda cette grâce et dit :

— Faut tirer ta jupe, Anne-Marie.

Elle obéit.

— Et ton corsage aussi, et tout.

— Pas ma chemise ?

— Garde-la si tu veux, mais moins qu’il y en a, moins ça tire.

En se dévêtant, elle demandait :

— On pourra aborder, tu crois ?

— Faut voir.

— Tu espères ?

— Tire tes souliers. Tu t’accrocheras à mon épaule, tu entends bien ?

— Oui…

— Touche ni mes bras ni mes jambes. Ferme la bouche. Parle pas. Bouge pas. Cramponne-toi et laisse aller.

Assise pour se déchausser, elle considérait la mer où peut-être elle allait périr, et deux grosses larmes coulaient silencieusement sur ses joues, tandis que l’ivrogne louchait en souriant vers la belle fille à demi nue dont la chemise mouillée se teintait de transparences.

— Allons-y, fit-il.

— Mad-doué…

Ils se levèrent. Elle se signa une dernière fois et posa sa main droite sur l’épaule gauche du marin. Au moment d’entrer dans l’eau, il se tourna vers elle :

— Baise-moi en bouche.

Passive et ahurie de peur, elle laissa faire. Il ajouta :

— Et puis, tu sais, hein ?… Chaque fois que je revoudrai, hein ?

Elle balbutia :

— Oui…

— Tu jures ?

— Oui…

— À Dieu vat, et cramponne-toi !

Ils entrèrent dans le torrent, et, le lendemain, à marée basse, on retrouva leurs corps parmi les roches de la côte, à trois cents mètres l’un de l’autre. Quand on les ramassa, les crabes qui les mangeaient s’enfuirent.

LES DOUZE HEURES D’UN TAMPONNÉ

Un tamponnement ? Beau spectacle, et je peux vous renseigner ! J’étais dans le rapide de Calais-Gibraltar, quand il fut mis en miettes. J’ai vu ça. Je le vois encore. Je le verrai toujours. Il reste en moi, de cette chose, un souvenir à la fois très net et très vague, comme d’un cauchemar, où les troubles visions de l’irréel sont mêlées à de précises notations du détail ; vous connaissez cette sensation de mauvais rêve : dans une atmosphère fumeuse, des larves grouillent avec d’imperceptibles mouvements qui décèlent à peine leurs formes, et l’on dirait du coton gras qui se gonfle d’une vie sourde ; dans cette brume d’existences, une lueur brille par endroits ; puis, c’est quelque escarboucle qui vous regarde, quelque tentacule qui se dessine en s’allongeant, une main d’araignée qui vous caresse la joue, et l’on compterait les poils sur la peau du monstre qui disparaît dès qu’on l’a constaté…

Je ne saurais, mieux qu’à cela, comparer les mornes instants de mes heures, des douze heures que le drame a duré, et si je vous fais tout d’abord cette comparaison, c’est pour m’excuser d’une incohérence inévitable : comment présenter en bon ordre des minutes indistinctes et sans nombre qui s’enchevêtraient en moi, pareilles à des nœuds de serpents, roulées et tordues, n’ayant ni commencement ni fin. Cela fut-il avant ceci ? Je ne sais pas bien. Je crois savoir, et jamais je n’ai su. J’avais perdu la notion de la durée, et je serais incapable de dire, en bonne foi, si ce cauchemar vécu m’a semblé très long ou très court, car il fut l’un et l’autre ; en effet, j’ai, d’une part, la sensation d’être demeuré dans cet enfer pendant quelque existence totale, très pleine quoique très monotone ; et j’ai, d’autre part, éprouvé une incontestable surprise, lorsque je vis, au moment de ma délivrance, se coucher le soleil que j’avais vu se lever une heure avant la catastrophe. Oui, voilà bien la vérité : ce fut interminablement long et très rapide. En réalité, le drame a duré de six heures du matin à six heures du soir : pourtant, je peux me vanter, grâce à lui, d’avoir vécu deux existences d’homme, la vie et la survie, ce monde et ce qui est au-dessous du monde, la terre et l’au delà.

J’étais si tranquille, dans mon coin de compartiment, si bien calé et si dispos ! La plupart des gens que frappe un grand malheur en ont eu, disent-ils, l’intuition, le pressentiment ; je ne suspecte pas leur bonne foi, mais peut-être ils se suggestionnent après coup, et prêtent une importance rétrospective à quelqu’une de ces pensées fugaces qui nous traversent par milliers, lorsque nous ne pensons à rien. Un train va vite. On se dit : « Le train va vite. » Aussitôt, une idée seconde se propose : « Si on déraillait, quel grabuge ! » Et l’idée passe, chassée par une autre non moins furtive. Mais, que le train déraille, on se rappellera : « J’y ai pensé ! » Eh ! oui, tout le monde y a pensé, et pourtant on n’y pensait pas.

Pour moi, je ne songeais guère à mal, et au contraire. Nous allions vite : nous faisions, au bas mot, du quatre-vingts ou du quatre-vingt-dix. Quelle griserie de voir glisser les paysages ! Vite ! Vite ! On va si vite que l’on voudrait aller plus vite encore, et cette fuite donne un vertige, comme le gouffre, une ivresse, comme le champagne ! La vitesse est le dernier vin du siècle buveur d’eau ; nous en avons la soif ardente, puisqu’elle seule aujourd’hui sait nous griser encore, et tout va vite, et tout doit aller vite, au réel comme au figuré, dans l’ordre des idées aussi bien qu’à travers l’espace, en politique, en art, sur les grand’routes ou sur les voies ferrées. Télégraphe et téléphone, automobiles et métropolitains, tout nous est bon pour raccourcir le monde, et ces outils sont pour nous autre chose et bien plus que les instruments de notre activité fébrile : ils sont notre symbole. À la veille des grandes crises qui vont transformer leur existence, les bêtes et les sociétés sont prises d’une fièvre qui en est le prodrome : notre vieux monde entre en délire, et son délire est d’aller vite. Où ? N’importe, pourvu qu’on aille de l’avant ! Comment ? Par tous les modes, pourvu que soient abolies les distances, étapes géographiques ou sociales, et que le monde s’unifie ! Prudence, sagesse et mesure ? Fi de cela ! Le danger ? On y pense tout juste pour pimenter la joie.

Nous allions vite. J’étais aise : j’avais délicieusement dormi. Dans une des couchettes du sleeping, une exquise jeune fille avait passé la nuit, juste en face de moi, et sa présence, la veille au soir, avait un peu retardé mon premier sommeil : l’obsession de ce joli corps, si proche, m’avait hanté pendant une heure, et finalement je m’étais assoupi, bercé par un regret charmant. Je me réveillais avec des fringales de vivre. Nous filions. J’en souriais au réveil. Le matin était pur. Les Pyrénées apparues se débarbouillaient dans de l’air rose, et le vent rapide de notre course, entrant par une glace baissée, venait de balayer, dans le compartiment, toutes les torpeurs de la nuit.

Heureux, sain, je regardais la jeune fille maintenant assise devant moi, et dont la santé souriait comme la mienne.

Il me parut, — je me trompais peut-être, — qu’une imperceptible ironie mêlait de la malice au sourire de cette enfant.

Son père, barbu de neige, avec la dignité d’un fleuve qui serait millionnaire, bourgeoisement gras, et sa mère, aristocratiquement maigre, contemplaient le paysage, sans le voir : ils dormaient encore au fond d’eux-mêmes, et leurs deux visages, en profil perdu, se dessinaient sur un fond de sites rayés qui glissaient électriquement ; les stries ondulantes de notre fuite à travers les prés ou les bois, et la danse ivre des fils télégraphiques hypnotisaient leurs prunelles et les rendormaient malgré eux. Seuls, la jeune fille et moi, rentrés en pleine possession de nos consciences matinales, jouissions de la vie et du jour ; entre elle et moi, mais sans que nos yeux se fussent rencontrés, une conversation muette s’établissait peu à peu : la complicité d’être jeunes ensemble nous rapprochait à l’insu des vieux.

Soudain, elle parla :

— Oh ! mère, qu’on va vite !

Évidemment, elle parlait pour que j’entendisse sa voix, qui était câline et profonde ; en même temps, elle arrangeait sa chevelure à l’aide d’un miroir de proche. Elle souriait, regardait au dehors, et recommençait à sourire, non pas à moi, ni même à sa propre image, mais à nous, à la pensée de nous, et du souci d’amour qui planait entre nos jeunesses : la complicité des esprits qui se reconnaissent sans se connaître, parce qu’ils pensent en même temps à la même chose, s’établissait et s’accentuait, de la belle jeune fille à moi, et nous devisions en silence, en un flirt d’autant plus osé que nos répliques restaient muettes.

— J’arrange mes cheveux, disait-elle, et vous me regardez, Monsieur ! Je ne vous vois pas, mais je vous vois. Mes cheveux vous semblent très doux à toucher, n’est-ce pas ? Oh ! je devine !

— Mes doigts sont jaloux des vôtres.

— Oui bien, je sais : vous leur enviez et travail de glisser dans mes frisons ? C’est défendu, Monsieur ! Regardez et ne touchez pas !

Avec de gracieuses mines, des torsions de cou, des gestes, des poses, elle s’attardait complaisamment à sa besogne provocante ; tout ce jeu ne tendait visiblement qu’à affoler un pauvre spectateur, et la coquette fille amusait son réveil avec la volupté de se faire désirable. Sans doute, les virginités obligatoires, dès qu’elles sont un peu savantes ou seulement curieuses, aiment à s’offrir des revanches : privées du fruit défendu, elles s’égaient de nous le présenter à leur tour, et se vengent en nous imposant la sagesse qu’on leur impose. En fut-il toujours de la sorte ? Peut-être oui, peut-être non : tout va vite, même les filles…

— Vous ne perdez pas un seul de mes mouvements, monsieur Tantale, et je le sens ! Avez-vous bien dormi ? Ma présence vous a un peu gêné, pas vrai ? Dormir à un mètre du paradis, c’est dommage, et je vous plains de tout mon cœur. La loi veut cela. N’est-ce pas que je suis belle ?

Comme pour s’étirer, elle redressait son buste, en effaçant les épaules, cambrait la taille, et sa ferme poitrine s’acheminait vers moi.

— Bien tentant, avouez-le ? Je le sais. Je me doute. Nous en savons plus qu’on ne pense.

— Et vous y pensez plus qu’on ne croit ?

— À quoi penserions-nous si ce n’est à l’amour ? Messieurs, le droit de vivre est-il donc votre monopole ? J’attends la vie, et non sans impatience : j’ai déjà perdu bien des mois. Je veux aimer.

— Vous voulez surtout qu’on vous aime ?

— Avouez qu’il ne s’ennuiera pas, celui qui sera Lui…

— Non, Mademoiselle, pas tout d’abord ; mais j’imaginerais volontiers que, dans la suite, il recueillera par vous quelque chagrin.

— Croyez-vous, malhonnête ?

— Vous êtes, Mademoiselle, une fiancée de Dandin.

— Plaît-il ?

— Georges Dandin sera le nom de votre époux, et cet heureux mortel aura du mal à garder pour lui seul l’usufruit de vos chers domaines.

— Il en aura la nue propriété.

— Nue, toute nue ?

— Taisez-vous ! On ne doit pas imaginer que les vierges sont nues sous leurs habits. C’est pourtant vrai. Personne encore n’en sait rien, mais là-dessous, tenez ! Voici des hanches.

Les deux mains ouvertes et plaquées à la base du torse, elle se mouvait, de droite à gauche, dans la gaine du corset, comme pour en sortir doucement.

— Et voici une gorge, blanche quoique invisible !

Elle époussetait sur sa poitrine des escarbilles peut-être absentes.

— Ce n’est pas tout !

Elle avançait un pied, et, relevant le bas de sa jupe pour serrer le nœud de sa chaussure, elle soumettait à mon appréciation le galbe de sa cheville et le poli d’une chair dont la courbe brillait entre les mailles du bas noir.

Et cætera, fit-elle, en battant sa robe au-dessus des genoux.

Afin de me présenter son profil, elle examina les montagnes, et pour que je connusse ses dents, elle rit aux arbres qui se sauvaient.

— C’est amusant d’aller si vile !

Une perle, au lobe de son oreille, brillait en rappel de ses dents, et cette oreille était minutieuse, ciselée comme un joyau, un Benvenuto de chair vive ; la perle blanche s’enchâssait dans la perle rose, et sous l’éclairage frisant, elles se faisaient tièdes ensemble.

— Est-ce tout vu ?

Elle tourna la tête vers moi, pour recueillir mon jugement, et me regarda en face, durant une demi-seconde : elle dut être satisfaite, car elle mordit ses lèvres rouges, pour ne pas rire, ses belles lèvres pleines de baisers futurs ; voulant se donner une attitude d’indifférence, elle remit ses gants avec lenteur, étendit le bras gauche vers un livre qui traînait là, et poussa un cri déchirant, en s’abattant sur ma poitrine.

Je n’ai rien vu que cela : des choses noires qui venaient en foudre, et elle dans le tas ; je n’ai rien entendu, que son cri, sec et pointu, jaillissant d’un tonnerre sourd.

Une douleur dans tout mon corps, des ténèbres, un silence… Et, sans doute, je m’évanouis.

M’étais-je évanoui ? Je dois le supposer, puisqu’il ne me reste de cet instant que deux souvenirs incompatibles : un tableau de lumière, puis, tout à coup, la nuit, une souffrance, plus rien.

On dit : « Quelle mort affreuse ! »

Nullement. Il n’y eut ni affres ni terreurs ; cette soudaineté n’en comporte pas : on vit, et, sans transition, on est mort. On n’a pas le temps de comprendre, et bien peu d’entre nous eurent le temps de souffrir.

On comprend si peu, que l’unique notion de moi fut tout d’abord un sentiment torpide d’être mort et de le savoir. Pour m’expliquer aujourd’hui cette bizarre impression, il m’en faut chercher l’origine dans l’évanouissement plus ou moins long qui aurait été consécutif au choc, et dont je sortais lentement. Admettez que tout ceci ne relève pas du bon sens mais des sens : j’étais mort, et je ne m’en étonnais même pas. J’existais dans du noir et j’existais à peine : c’était une sorte de naissance trouble, l’état d’une larve qui prendrait conscience d’elle-même, tout en demeurant indifférente à elle-même. Je ne me rappelais rien, je n’aspirais à rien : j’existais. Mort ou vivant, ou bien encore l’un et l’autre à la fois, j’étais ce que j’étais, sans la moindre curiosité, même confuse, de me renseigner sur la nature de mon être. J’ai pu croire que l’âme est immortelle : cependant, je ne l’ai pas cru ; mais je l’ai su, comme on sait qu’il pleut, par constatation. Je subsistais si vaguement que la stupeur la plus inerte, auprès de cette conscience, semblerait un état de lucidité surhumaine.

Pourtant, non ! Je me trompe : il y en avait, de la stupeur, ou plutôt, il y en eut. Quand je regarde bien, je la découvre, à présent. Peut-être n’est-elle venue que par degrés ? Je le crois, car, en une certaine minute, cette idée de ma mort apparut à mon esprit comme indiscutablement acquise, et, du même coup, elle se fit surprenante. Sans doute cette surprise correspondait au premier réveil de l’intelligence ; le fait certain, c’est qu’elle correspond au premier souvenir un peu clair que je puisse vous présenter. Un moment précis a existé, en effet, où cette pensée (est-il permis d’appeler cela une pensée ?) se dégagea et s’enregistra : « Je suis mort. » Il me semble aussi, — mais peut-être je m’abuse, — qu’un instant après je me suis élevé jusqu’à la formule : « Voilà comment on est, dans la mort. »

Ai-je vraiment conçu cette généralisation, ou ne l’ai-je que surajoutée depuis lors ? Je n’ose affirmer. Elle représente, en somme, tout un labeur de déductions, et une sorte d’étonnement qui ne saurait se légitimer que par une comparaison entre ma notion du présent et des notions antérieures.

Lorsque j’y réfléchis, de telles idées me paraissent avoir été, à ce moment-là, fort au-dessus de mes capacités intellectuelles ; et pourtant, je ne réussis pas à m’ôter de l’esprit, le souvenir d’une impression : je m’étonnais.

Était-ce déjà cet étonnement philosophique que suscitent en nous les spectacles de l’incompréhensible, et qui monte dans notre esprit comme une aurore de l’examen ? N’était-ce que l’étonnement animal de la bête, qui perçoit les faits indistinctement, sans en récuser aucun, et ne s’étonne d’eux qu’en raison de leur caractère insolite ?

Quoi qu’il en soit, je crois pouvoir certifier que, pas une seule minute, je n’ai été troublé par la notation de l’absurde ; la surprise de me voir mort n’avait apparemment que deux causes : l’ignorance où j’étais des brusques motifs de mon trépas, et un manque d’habitude à cet état nouveau qui consistait à vivre mort.

Pendant cette période, j’ai fort peu souffert : plutôt que de la douleur, plutôt que de l’angoisse, j’éprouvais du malaise. L’ébranlement nerveux de mon organisme tout entier ne me permettait pas davantage.

Le pire vint ensuite, et ma véritable torture ne commença que dans les instants progressifs où peu à peu je recouvrais mes sens. À ce moment, l’idée d’être mort se mua, sans transition, en une crainte de mourir.

— Je pense, donc je suis !

Le mot de Descartes a sauté en moi comme un ressort qui se détend… Pardon : cela non plus n’est pas tout à fait juste ; il ne faut pas dire : un ressort ; il faut dire : un levier. Cette pensée (c’était bien une pensée, alors) se levait avec une force sûre, et me levait : j’eus la sensation de monter, de surmonter, de me dégager ; mes muscles bougeaient intérieurement, mes paupières s’ouvrirent, et ma poitrine aspira. Oh, mal, très mal ! En ce moment-là, oui, j’ai souffert.

Je voulus remuer, je ne pouvais pas ; je voulus voir, et je me constatai aveugle : dans les ténèbres, des ronds de clartés prismatiques roulaient et s’évanouissaient.

— Je vais mourir !

Je croyais à mon agonie sans m’en expliquer la cause ni les conditions, et aussi sans chercher à les connaître. Un temps indéfini, mais qui dut être assez bref, s’écoula dans cette demi-torpeur. Enfin, apparut en mon cerveau le traditionnel : « Où suis-je ? »

De nouveau, j’essayai de mouvoir mon corps, mais vainement : des choses dures, aiguës, l’enserraient de toutes parts, et leurs arêtes me pénétraient, à chaque tentative d’un geste.

— Qu’est-ce que tout cela signifie ?

Par l’effort de comprendre, mon esprit se suscitait, ressuscitait : si obtus que fût encore mon intellect, je dépensais à cet effort une volonté prodigieuse, qui me faisait mal sous le crâne. Puis, tout à coup, une terreur folle me prit, et mouilla mon front de sueur : j’avais compris, je me souvenais !

Le train lancé à toute vitesse, le choc ! C’est bien cela : nous avons déraillé, nous sommes tamponnés ! Je n’en reviendrai pas. Impossible que j’en revienne ! La notion rétrospective du péril m’épouvanta comme si le péril était à venir ; alors, halluciné par ma mémoire et par l’angoisse, me sentant replacé dans le wagon, j’attendais le heurt, avec l’inévitable mort. Il me semblait sentir sur mon visage le vent furieux de notre vitesse, coupant ma respiration, et je n’arrivais pas à concevoir que la catastrophe fût accomplie déjà, accomplie à mon insu.

— Quoi ? Si vite ? Et je n’ai rien senti. N’ai-je rien senti ?… Cependant… Oui… Ce noir… Ces choses invisibles qui me serrent… C’est fait !

Je respirai fortement, dans le bien-être d’une délivrance.

— Si c’est fait, je suis blessé. Où ? Comment ? Sans aucun doute, je vais mourir. On n’échappe pas à un tel écrasement. Que je sois dans une cage de débris, cela est évident. Mais, des fers, des bois ont du me poignarder en vingt endroits, et je vais mourir. C’est fini. Ça finit. Est-ce que je souffre beaucoup ?

Attentif, écoutant le bruit de mon cœur, et tâchant de l’entendre, je regardais fixement devant moi : dans celle fixité, je perçus à quelque distance, en avant, une lueur.

— Je ne suis pas aveugle !

On peut donc se créer des joies, en toutes conditions ? J’en eus une à ce moment-là, et bien réelle.

— Je vois !

Mais cette satisfaction, vous pensez bien, fut courte, car je possédais à peine ce renseignement initial, que déjà je le négligeais, pour suivre mon enquête sur l’état de mon corps.

À force d’attention, et en appuyant ma poitrine contre une matière résistante qui gisait devant moi, je réussis à percevoir le battement de mon cœur.

— Ça va… Il va… Pas très fort, hein ? Il va, cependant… Les poumons ?… Je respire ?… Oui. Avec peine, mais je respire. Avec douleur, aussi. Des côtes enfoncées ? Probablement. La cuisse droite me fait très mal. Cassée ? Sans doute. Peut-être simplement comprimée ?… Je ne sens pas mon pied gauche. Emporté ? Engourdi ?… Je n’ai plus de pied gauche… Non ! Je l’ai toujours, puisque je ne le sens plus : s’il était coupé, le déchirement des nerfs me causerait une douleur que je n’éprouve pas. Bien. J’ai toujours mon pied gauche… Les bras me font mal, assez, pas trop ; je puis remuer les doigts. Bien… Est-ce que j’aurais mes quatre membres ? Cela n’est pas vraisemblable… Oh ! que c’est douloureux de penser ! Ça me tord, dans la tête… En voilà assez. Je ne peux plus.

Un peu rassuré (je l’imagine, du moins), je fermai les yeux, malgré moi, pour me reposer ; mais des bribes de raisonnement recommençaient à se nouer.

— Je dois avoir reçu un grand coup sur la tête ; le travail de penser me fait souffrir. Je suis fichu.

Je m’alanguissais, en effet. Soudain, je tressaillis.

— Là, tiède, sur ma poitrine ! Qu’est-ce que c’est ? Sur mon ventre, c’est froid, et ça glisse… Du sang ? Oui… c’est du sang ! Ça chatouille, ça poisse, ça descend… Oh ! comme il y en a ! J’ai là une terrible blessure ! Ça coule sur ma cuisse. Cette fois, mon compte est bon. Plus de doute. C’est fini, c’est fait. Plus qu’à attendre : je me vide. Eh bien ! tant pis, n’y pensons plus ; tant mieux, c’est réglé. Va pour la mort. Bonsoir !

Je m’abandonnai à ma lassitude, dans une résignation qui me coûtait peu, et qui comportait même une espèce de mieux-être, à cause de l’apaisement où je fus dès lors. Assez vaguement, je songeai que ma céphalalgie était produite par une anémie cérébrale, due à la perte de mon sang ; sûr désormais de mourir à brève échéance, et consentant à mourir, je souhaitais que la solution arrivât le plus tôt, avant la période des trop vives douleurs.

Le chatouillement d’un liquide épais et qui coule persistait sur ma peau, mais plus faible.

— Est-ce que je meurs ?

Je n’avais pas la sensation de m’épuiser davantage, et mes douleurs n’augmentaient pas. J’attendais, néanmoins. Je finis par m’étonner d’attendre si longtemps.

— Je ne souffre guère… Comment se fait-il que je souffre si peu ? Je ne meurs donc pas ? Le sang est presque froid… Si ce n’était pas le mien ?…

Alors, seulement, je me souvins que d’autres créatures avaient partagé mon sort. Dans ma stupeur et mes angoisses de bête agonisante, j’avais pu jusqu’alors oublier le monde et me croire seul.

Je me rappelai la belle jeune fille, son cri, son corps lancé sur le mien dans le fatras des choses noires.

— C’est elle, qui saigne sur moi ! Ce qui m’a protégé, c’est elle ! Cette bosse dure qui me comprime l’épaule, c’est son crâne, sans doute ? Sur ma poitrine, c’est la sienne ! Je n’aurais donc rien, moi ? Je n’ai rien !

Je l’avoue et j’en suis bien sûr : je n’éprouvais ni honte de ma vie sauvée par une autre, ni pitié pour cette autre-là. Bestialement, je jouissais de l’espoir animal, et le premier acte que j’accomplis en pleine conscience fut de tourner mon regard de résurrection vers la petite lueur qui bleuissait en avant, un peu à droite, dans les décombres…

C’est en la regardant que, pour la première fois, je constatai les bruits du dehors et que je connus l’espérance !

Je les entends encore, ces bruits, et même je les discerne mieux que dans l’instant où, tous ensemble, ils se ruèrent en moi avec la frénésie d’un orchestre infernal, mais lointain, où des sons de métal mêlent leur discordance à celle des voix humaines : clameurs et cris, appels et râles, des plaintes sourdes et des notes stridentes… Puis, d’autres voix plus nettes, et saines, des voix que je n’avais pas entendues depuis des siècles, s’affirmèrent, et la parole des vivants prédomina dans le murmure impersonnel des blessés qui agonisaient.

C’est à ce moment que l’espérance naquit en moi.

Je prêtais l’oreille. Un pas lourd courut sur le gravier, et s’arrêta. Un homme proférait :

— Y en a-t-il ! Y en a-t-il !

Un autre pas approchait.

Je criai.

Les pas s’éloignèrent. Des commandements, au loin, se précisaient.

— Je suis sauvé ! On vient à nous !

Je me remis à crier. Rien ne me répondait.

Par moments, et d’une façon chronique, je tendais tous mes muscles pour me dégager du chaos ; il m’était impossible de mouvoir un seul de mes membres, et je le savais ; je savais que l’unique résultat de ces tentatives serait de me causer une douleur : n’importe, je les renouvelais quand même, et périodiquement, avec la persévérance d’une machine.

Chaque fois qu’un pas humain résonnait sur la voie, j’appelais. Toujours, on passait sans répondre. Mon appel se perdait dans le nombre des cris, et tous, d’ailleurs, étaient noyés dans un ronflement sourd, monotone, lointain, qui planait, qui roulait, et qui venait je ne sais d’où : c’était comme le râle d’une bête monstrueuse qui dominait celui de nos petites agonies. Je percevais aussi des craquements. J’écoutais tout. J’attendais. Il dut se passer des heures…

Oui, des heures, car la belle fille ne saignait plus. Son sang, refroidi sur mon torse et mon ventre, collait. Quand je faisais un effort pour respirer, ou pour changer de place, un peu, je sentais cette poix sur ma peau.

L’air aussi me semblait gluant. J’étouffais. Une fade puanteur de boucherie et d’excréments s’affadissait encore du parfum que dégageaient les cheveux de la jeune fille, sa tête sur mon épaule, sa poitrine plaquée à la mienne.

Une odeur de suie et d’usine s’adjoignit, plus tard et me fit tousser fréquemment. Je me sentais las. Ma position, trop longtemps conservée dans l’immobilité, devenait intolérable. Je n’étais ni assis, ni debout, mais suspendu, porté : non par mes pieds, mais par des compressions multiples qui s’exerçaient sur mon torse, mon dos, mes cuisses, ma nuque, mon ventre. Le poids de mon corps me tirait. J’avais, d’ailleurs, perdu toute sensation de mes jambes, engourdies par l’inaction. À force d’attendre, je n’attendais même plus. Il faut une espèce d’énergie pour espérer ! Mon énergie était à bout. Lorsque des pas venaient à ma portée, je criais encore, mais faiblement, par acquit de conscience, presque par devoir…

Et tout mon corps s’alanguissait. Un besoin de dormir faisait tomber ma tête par côté. J’avais trouvé pour elle une pose presque commode, le menton appuyé sur le crâne de la jeune fille. J’allais dormir, peut-être, quand un accès de toux me réveilla : les ressauts de la toux heurtaient ma tempe et mes côtes contre des arêtes de bois ou de métal. Une âcre vapeur de soufre et de laine brûlée me piquait les narines et m’astringeait la gorge. Il me parut que l’air était plus chaud et que le ronflement sourd, constaté tout à l’heure, se faisait plus précis, plus proche… Plus proches, aussi, les craquements…

— On brise les wagons, pour nous sauver.

Les voix, en effet, plus nombreuses que tantôt, parlaient, commandaient, appelaient. Elles aussi étaient pleines de frayeur. La température, indiscutablement, montait. Je toussais à de plus fréquentes reprises. Un picotement d’aiguilles travaillait mes narines, la cornée de mes yeux, le bord de mes paupières. Une larme glissa sur ma joue. Pourquoi ? Dans la nuit, je croyais respirer des fumées. Alors, une idée horrible me passa dans l’esprit : « On brûle ! »

— Oui, c’est cela ! Le train brûle ! La machine, éventrée, a mis le feu aux wagons ! Ce ronflement, là-bas, c’était des flammes ! Elles viennent !

Je suffoquais. Au fond du noir, devant moi, je vis des étoiles rouges qui crépitaient.

— Ah ! brûler là dedans !

D’efforts désespérés, je m’agitais en vain, sur place, sans me dégager d’une ligne. Je criais : « Au feu ! À moi ! Au secours ! »

Le ronflement se rapprochait, et le craquement multiple. En grésillement s’y joignait, et devant moi, derrière, d’autres agonisants poussaient des cris pointus. Combien de temps cela put-il durer ? Je ne sais pas. J’ouvrais la bouche toute grande, cherchant l’air pur, à droite, à gauche, buvant de la fumée. Je m’évanouis pour la seconde fois.

Ce qui suivit, je le sais mieux : l’eau coulait sur moi en cascades ; elle me ranima. L’eau coulait sur ma tête, tiède d’abord, plus fraîche ensuite. Je respirais mieux. Des coups violents frappaient du bois, coups de haches ou de maillets, et des propos distincts s’échangeaient entre des hommes :

— Hardi, les pompes !

— Il était temps !

— Malheur !

Je compris qu’on avait éteint l’incendie. Je murmurai :

— À moi !

On ne m’entendit point, sans doute.

— S’ils allaient m’oublier ?…

Un peu plus fort, je répétai :

— À moi !

— Tiens ! Un qui piaule, par là…

— Ici ! Au secours !

— Oui, ma vieille ! Chacun son tour.

Je grelottais de fièvre. Les bons coups de la hache entraient dans les cloisons : j’entendais les planches s’ouvrir, et le ahan des hommes qui ne se rapprochait pas.

— Oh ! que c’est long !… Est-ce que je vivrai encore, quand ils arriveront ?

Une lassitude insurmontable m’avait repris : je ne demandais plus qu’à dormir. La peur d’être oublié là me ressuscitait aussitôt, et le sommeil me reprenait. Vous croyez peut-être que l’instinct de la conservation est une force très puissante, et qui ne meurt que par la mort ? Non. Elle s’épuise. Je l’avais épuisée. Loque accrochée, j’ai dormi.

Très peu de temps, sans doute, quelques minutes, quelques secondes, peut-être ? Mais j’ai dormi ; j’en suis sûr, et c’est de frayeur que j’ai sauté, de frayeur et non de joie, lorsque les coups de hache ont sonné en avant de moi, tout près.

— Ici !

Un air plus respirable m’arrivait, j’ai vu clair, un peu, et puis, j’ai vu davantage. Des lances de fer, des poignards de bois, des lambeaux d’étoffes, des couteaux de verre, autour de moi, innombrables, noirs, jaunes, rouges, de toutes part me menaçaient. Je connus alors une nouvelle forme de la terreur, à l’idée qu’il faudrait m’arracher de cette herse aux mille dents, et qu’on ne le pourrait sans me déchirer, morceau par morceau…

Trop d’armes se braquaient contre moi, et je les discernais trop ! Ainsi, vraiment, j’avais été broyé au milieu de cet enfer, et je vivais ? Cela m’apparaissait maintenant, comme une hypothèse inadmissible, et stupidement, — ah ! que voulez-vous, on devient fou ! — je me remis à douter de mon existence.

Une toiture ayant cédé sous l’effort des travailleurs, la lumière se fit plus atrocement précise. Les hommes arrivaient.

— Ici !

Une voix dit :

— T’entends, Julot ?

Une autre voix :

— Ça fait rien. Houst, ohisse !

Par bonheur, je repris assez d’intelligence pour songer :

— Si j’appelle, ils vont me tirer trop hâtivement et me déchiqueter. Attendons qu’ils déblaient.

Je me tins coi.

Les sauveurs, en effet, déblayaient avec fureur. De la vie qui revenait vers moi, j’ai vu d’abord, entre les poutres, l’angle aigu d’une hache, puis un levier de fer, qui pénétrait dans notre chaos, et qui le disloquait. Puis, j’ai aperçu une botte énorme, qui se posait. Ensuite, une main noire et forte est entrée par un trou, comme une bête prudente, et elle remuait en l’air, avec lenteur, en cherchant. J’étais à tel point surmené d’émotions, que cette main sans corps, et si lente, avec ses doigts en crochets, m’inspira une terreur enfantine. Pour la vie, je n’aurais pas voulu la voir sur mon visage ! De l’appeler à mon secours, j’avais encore moins l’idée ! Elle s’en alla, et j’en fus soulagé.

Les pas se rapprochaient. Tout à coup, là, au-dessus de moi, devant moi, elle reparut, la main ouverte. Elle se promenait, mystérieusement en silence. Je la suivais des yeux.

Elle a passé devant ma face : je n’ai rien dit.

En errant, elle a rencontré la tête de la jeune fille, posée sur mon épaule…

— J’en tiens une !

— Houst !

— C’est une gonzesse !

La main noire, comme une immense araignée, marchait sur le crâne de la pauvre vierge et descendit vers son oreille.

— Elle en a !

Les doigts saisirent une boucle d’oreille et arrachèrent le lobe. Ils firent le tour de la tête et arrachèrent l’autre oreille. La main disparut.

— Chouette ! des perles !

La main revenait. Elle s’enfonça entre mon buste et celui de la morte : je sentais, sur mon estomac, le chatouillement des doigts nerveux, hâtifs, qui pêchaient à tâtons.

— Elle en a une ! Je la tiens !…

Une montre de femme, suspendue à sa chaîne d’or, glissa sur ma joue, et disparut en l’air.

— Il y a un type, tout contre.

Le bras revint. On me fouillait.

Retenant mon haleine, et faisant le mort, je rentrais ma poitrine, pour faciliter la fouille.

— Il est encore chaud, celui-là !

Je pensais :

— S’ils s’aperçoivent que je vis, un coup de hache me fera taire.

On enleva mon portefeuille, ma montre, une bague à l’annulaire de la jeune fille.

— Je peux pas, ses poches ! C’est trop loin !

— Déblaie !

Ils déblayèrent.

— En v’là deux autres !

Ils avaient découvert le vieillard et sa femme, proies neuves. Leurs quatre mains travaillaient les deux cadavres, à un mètre de moi.

— Mince de galette !

Leur rire se faisait joyeux. Pour atteindre plus commodément leur butin, les sauveurs tirèrent sur une poutrelle qui, faisant levier, me heurta : la douleur m’arracha un cri.

— T’entends ?

— Pige-le !

— Il nous a vus !

— Il jaspinera.

— Faut le zigouiller !

— Non. Viens.

— Je te dis qu’il faut ! On n’y connaîtra rien, dans le tas.

Ils ne parlèrent plus : mon sort se décidait entre eux, et j’attendais la fin de leur silence, mon verdict.

Brusquement, ils détalèrent. Ils me faisaient grâce, par peur, et, aussitôt, je conçus pour eux une reconnaissance émue : ces bandits, qui auraient pu me tuer impunément, venaient de me donner la vie, en ne me la prenant pas, et, dans mon instinct de bête menacée, j’ai oublié leur crime et leur ignominie, pour ne voir que leur clémence : je les ai bénis, je les ai aimés. Ah, que la morale humaine est fragile ! Dans les crises trop violentes, que de choses s’écroulent en nous ! Que de principes et d’axiomes tournoient dans le vertige et disparaissent ! J’ai eu moins de gratitude pour les honnêtes gens qui vinrent ensuite, et qui me tirèrent de là sans me voler…

J’ai vu — oh, malgré moi — la pauvre belle fille qui, le matin, m’avait tenté, et que mon jeune désir avait tant caressée des regards… Pour ne pas la voir, j’ai fermé les yeux de toutes mes forces, pendant qu’on me dégageait de cette boue puante. La plaindre, la regretter ? Je n’y ai pas songé une minute, je vous jure ! Du dégoût, de l’horreur, mais pas de pitié ! J’étais une bête réchappée, et je me suis sauvé en boitillant.

L’AGENDA

8 septembre. — Je viens de voir le docteur : je n’étais pas sans appréhension, mais il dit que mes nerfs sont en meilleur état et que les vacances m’ont fait du bien. Il n’exige pas que je reprenne les douches.

9 septembre. — La concierge m’a arrêté, ce matin, dans le corridor, pour me dire que je ferais bien de changer ma serrure, à mes frais : il paraît que le petit garçon boucher, qui occupait une chambre au-dessus de mon appartement, a été congédié par le propriétaire ; il vient d’être mêlé à des affaires de cambriolage, et condamné avec application de la loi de sursis ; je ne suis pas fâché de ne plus le rencontrer dans l’escalier, car il avait une mauvaise figure. La concierge n’a pas tort, quand elle suppose qu’il a pu lever des plans dans la maison, et prendre des empreintes de serrures ou de clefs : il est bien évident que je suis le plus menacé de tous les locataires, moi qui ne rentre pas de la journée : on peut me dévaliser pendant que je suis au ministère ; il faudra que j’achète un verrou de sûreté : voilà une dépense dont je me serais bien passé.

21 septembre. — Encore des ennuis. Mon chef de bureau, qui recherche une pièce sans la trouver, m’accuse de l’avoir perdue ou détournée ! Ces choses-là n’arrivent qu’à moi. Pourvu qu’on ne me révoque pas ! Qu’est-ce que je deviendrais ?

23 septembre. — La pièce est retrouvée : le chef l’avait emportée chez lui. Mais j’ai passé deux nuits sans dormir. Je m’impressionne trop.

30 septembre. — Décidément, ça ne va pas très fort : je recommence à mal dormir. Le bienfait des vacances serait-il déjà passé ? Je devrais retourner chez le docteur, mais il va me prescrire de reprendre le bromure et les douches, qui me sont si désagréables.

5 octobre. — Un drame affreux. Je rentrais rue des Plantes, dans le brouillard ; il était exactement minuit vingt. Tout à coup, près du pont, dans l’ombre, un cri déchirant ! Je l’entendrai toute ma vie. Il m’arrêta sur place, et je sentis une sueur froide à la racine de mes cheveux. J’ai voulu me sauver, et je n’ai pas pu. Je courais, pour ainsi dire, au dedans de moi, sans bouger : c’est une sensation atroce. Je ne l’avais jamais éprouvée qu’en rêve. Elle ne dura guère ; presque aussitôt, je vis sortir des ténèbres un homme qui fuyait dans ma direction, et, en même temps, trois autres hommes derrière lui. Le premier vint me tomber dans les jambes. Ceux qui le poursuivaient furent sans doute surpris de voir deux personnes au lieu d’une, et ils hésitèrent un moment ; puis, rassurés par mon air inoffensif, ils se jetèrent sur nous. Un d’eux me cria dans la figure : « Qu’est-ce que tu veux ? Qu’est-ce que ça te regarde ? » Et voilà que je reconnais le petit boucher. Les deux autres s’acharnaient à coups de couteau sur le blessé. Mais le petit boucher leur dit : « Nous sommes cuits. Je connais ce pante-là ! Il va jaspiner. » Ils répondirent : « Surine-le. » Mais, au même moment, un d’eux cria : « La rousse ! » Aussitôt ils prirent la fuite. Je vis une lueur blanche, accompagnée d’une détonation : le petit boucher, avant de s’enfuir, avait tiré sur moi un coup de revolver. Il disparut dans le brouillard, et je me crus mort. Alors seulement j’entendis les pas des agents. Ils m’empoignèrent brutalement. J’ai eu le temps de crier : « Grâce ! ce n’est pas moi ! » Mais je fus tout de suite étourdi de coups. On m’enleva, et je n’eus presque pas à marcher : on ne croirait guère, à voir les sergents de ville, qu’ils sont si forts ; quand ils vous tiennent par le bras, ils vous soulèvent et vous font trotter, si bien que vous ne sentez plus le poids de votre corps. Arrivé au poste, j’ai raconté le drame du pont et comment j’avais reconnu, dans mon agresseur, le petit garçon boucher. On m’a tout de même gardé au poste. Pourvu que je ne passe pas en justice ! Je perdrais ma place. Ces choses-là n’arrivent qu’à moi.

6 octobre. — Le commissaire est un bien honnête homme, qui m’a cru tout de suite. Il m’a fait relâcher ; j’ai pu courir à ma chambre, me changer et arriver au bureau avant que le chef ait constaté mon retard. L’ennui, c’est que je vais sûrement être appelé comme témoin, au commissariat, au tribunal, et le chef dira que je ne suis jamais à mon poste. Nuit d’insomnie.

7 octobre. — Les journaux racontent l’affaire. On ne parle pas de moi, heureusement. La victime a succombé à ses blessures. La justice pense arrêter les assassins avant demain, et j’en serais bien aise, car je n’aimerais guère à les retrouver la nuit, en rentrant chez moi. Par prudence, j’ai dîné très tôt, hier et aujourd’hui, et regagné mon domicile, dès sept heures du soir, quand il y a du monde dans les rues. Je n’ai rien remarqué de suspect. Très mauvaise nuit. Cauchemars : Je rêve que le petit boucher m’attaque près de la Morgue.

8 octobre. — Mandé au commissariat. J’y apprends qu’on n’a rien à me dire et que je dois me rendre au Palais de Justice. Et mon bureau ? Qu’est-ce que le chef va penser ? Il me déteste et profitera de toutes les occasions pour me faire du tort. Je suis bouleversé : il faut que j’aille voir mon médecin. Je me présente au Palais de Justice : on m’invite à revenir demain. Les assassins sont arrêtés. Au moins, je ne suis plus exposé à les rencontrer.

9 octobre. — Scène du chef. Je retourne au parquet : on m’appelait pour une confrontation, mais elle n’aura lieu qu’après-demain. Scène du chef quand je lui expose que je devrai encore m’absenter jeudi.

10 octobre. — Je ne suis décidément pas bien : je rêve trop, je dors mal. J’entrevois plus clairement tous les tracas qui vont résulter de cette malheureuse affaire.

11 octobre. — Confrontation. J’ai reconnu le garçon boucher et ses deux complices. Il m’a regardé avec un mauvais œil : il voulait m’intimider, mais le juge s’en est aperçu et m’a fait approcher, pour que l’accusé fût derrière moi pendant ma déposition ; alors, j’ai parlé plus librement. À la sortie, le petit boucher m’a dit : « J’aurai ta peau ! » Il paraît qu’il n’a que dix-huit ans. Je me suis mis une vilaine affaire sur les bras.

18 octobre. — Deuxième confrontation. Les assassins ont fait des aveux. Le petit boucher, au moment où je passais devant lui m’a répété : « J’aurai ta peau ! » Pourvu qu’il soit condamné à mort ! Tout le monde me plaisante au bureau ; mais je n’ai pas envie de rire, et je suis inquiet.

25 octobre. — Le médecin me trouve très agité. Il me conseille la campagne. Il en parle à son aise : et mon bureau ?

28 octobre. — Toutes les nuits, je rêve d’assassinats et du petit boucher. Je me réveille en sursaut. Si ce misérable est acquitté, bien sûr il fera comme il a dit. J’aurais dû, au dernier terme, donner congé, afin de déménager en janvier et d’aller habiter dans un autre quartier. Ce serait plus prudent. Même en prison, le petit boucher a peut-être des amis qui me guettent.

2 novembre. — Je suis perdu : le petit boucher s’est échappé. On m’en a montré la nouvelle dans un journal, au bureau. Je me suis trouvé mal. Les camarades me plaignaient beaucoup et s’empressaient autour de moi. Avec un dévouement que je n’aurais pas espéré d’eux, ils m’ont soigné, escorté, ramené chez moi. J’ai des frissons et une grosse fièvre.

3 novembre. — Je suis tout à fait malade de l’émotion que j’ai eue et qui ne me quitte pas. Impossible de dormir : à tout instant j’imagine qu’on force ma serrure. Le médecin m’a mis à la diète. Je fais mon testament.

4 novembre. — Le petit boucher n’est pas encore venu. Le médecin me fait prendre médecine.

5 novembre. — C’était une bien mauvaise farce : le petit boucher est toujours dans sa prison, qu’il n’a pas quittée. Les camarades ont inventé cette histoire pour se moquer de moi, et Lubert, qui écrit dans les journaux, a fait imprimer la petite note qu’on m’a montrée. Ils me traitent d’imbécile, mais qu’est-ce que je dirai d’eux, qui font de pareilles plaisanteries à un pauvre malade ?

8 novembre. — Je vais un peu mieux. Je mange.

9 novembre. — Je retourne au bureau.

15 novembre. — L’affaire du petit boucher passe dans huit jours. L’instruction est terminée. Je suis convoqué comme témoin à charge. Il faudra revoir les yeux de cet assassin. J’en ai peur à l’avance.

22 novembre. — C’est demain. Je ferai mon devoir et je répéterai la vérité. Mais, si on ne le condamne pas, il me tuera.

23 novembre. — Aux assises. Pendant toute l’audience, chaque fois que mes regards ont rencontré ceux du petit boucher, j’ai lu ma mort dans ses yeux. Il remue les lèvres pour répéter : « Ta peau… J’aurai ta peau. » J’étais troublé tellement que je ne sais ce que j’ai dit dans ma déposition. Le président a dû me rassurer. Les assassins sont condamnés, l’un à perpétuité, l’autre à vingt ans ; mais le petit boucher, qui débute, et qui n’a tué ni moi ni le passant, obtient seulement six mois. Voilà bien ma chance !

24 novembre. — Deux fois, cette nuit, la voix du petit boucher m’a réveillé ; il criait : « Ta peau !… ta peau !… »

25 novembre. — Mauvaise nuit, insomnie : je compte les heures. Je n’en ai plus guère à vivre. Encore six mois, et on me tuera. Pourtant, je n’ai rien fait de mal.

26 novembre. — Lubert vient de m’apprendre une bonne chose : c’est que le petit boucher devra purger sa précédente condamnation, qui était de deux mois ; cela me fait deux mois de plus à vivre ; mais de quelle existence ! Je ne songe plus du tout à mon avancement.

31 décembre. — J’ai beaucoup maigri. Les bureaux sont fermés ; à trois heures, défilé chez le ministre. Je profite du congé pour aller voir le docteur. Il prétend que j’ai la monomanie de la persécution. Il me prescrit le repos et l’exercice, les douches et la campagne. Lubert me dit : « Pourquoi ne te prescrit-il pas d’avoir vingt mille francs de rente ? » Lubert a raison.

1er janvier. — Aujourd’hui, je commence l’année de ma mort. Il neige pour la première fois : je n’aime pas la neige, mais c’est tout de même triste de penser que je ne verrai plus tomber la première neige.

8 janvier. — En plein bureau d’omnibus, dans la foule, la même voix a crié : « Ta peau ! » Je me suis retourné, je n’ai rien vu. A-t-il donc lancé des amis à ma poursuite ?

15 janvier. — J’ai donné congé de mon appartement. Je déménagerai au 15 avril. Le petit boucher ne découvrira peut-être pas mon nouveau domicile, puisque sa peine n’expire que le 23 juillet.

21 janvier. — Anniversaire de la mort de Louis XVI. Pourquoi n’a-t-on pas guillotiné le petit boucher ? Ce doit être affreux, le froid du fer qui vous entre dans le corps !

23 janvier. — Deux mois pleins aujourd’hui ! Dans six mois, je mourrai.

2 février — Est-ce vrai ? Lubert affirme que la préventive compte pour la durée de la peine, et que, par conséquent, le petit boucher sera libéré le 8 juin ; il dit aussi que, pour la première peine, il pourrait invoquer la prescription, et que, dans ce cas, il sortirait le 8 avril, une semaine avant le terme.

3 février. — La même voix toujours a crié derrière ma porte, très distinctement : « J’aurai ta peau ! »

4 février. — Lubert a pris des renseignements : le petit boucher sortira de prison le 8 juin ; j’aurai le temps de déménager. Tout de même, Lubert estime que, pour moi, il vaudrait encore mieux quitter Paris et permuter. Si cela se pouvait ! En province, on est tranquille. Je vais faire passer une annonce dans les journaux.

5 mars. — L’affaire de la permutation est manquée. Il faut, paraît-il, attendre l’automne. D’ici là, je serai mort. D’ailleurs, je ne vis plus.

8 mars. — Plus que trois mois ! Je refais mon testament.

15 mars. — J’ai trouvé un petit appartement à Montmartre : c’est un tout autre quartier, aussi loin que possible de Montrouge ; on ne viendra peut-être pas me chercher-là. Autre avantage : l’appartement est libre et je pourrai emménager dès le 1er avril. Je signe.

18 mars. — Lubert prétend que j’ai eu tort de choisir Montmartre, qui est le rendez-vous des Apaches, et où le petit boucher a certainement des amis : je n’avais pas songé à cela. Où donc vivre, mon Dieu ?

1er avril. — J’emménage : c’est une grosse fatigue. Le soir, au moment de me coucher, je reçois une dépêche : « J’aurai ta peau. — Le Petit Boucher. »

Ainsi, ce départ n’a servi à rien : le bandit connaît ma nouvelle adresse.

2 avril. — Sur le conseil de Lubert, je porte ma dépêche au commissariat. On me rit au nez, on prétend que j’ai reçu un poisson d’avril.

31 avril. — Mon nouveau quartier ne me réussit pas : tout ce mois-ci, j’ai vécu comme dans un rêve. La menace du petit boucher me poursuit. Il pense à moi, là-bas, et je l’entends. Lubert m’a expliqué la télépathie. J’ai des élancements dans la tête, et je peux à peine me traîner au bureau : je prends l’omnibus, chaque fois. Mes appointements n’y suffiront pas. C’est presque une délivrance, de mourir.

8 mai. — Plus qu’un mois ! Je me suis promené, ce soir, sur les boulevards extérieurs, pour jouir un peu du beau temps et de ma liberté : car, dans un mois, je sens bien que je n’oserai plus. Je n’ai pas honte d’avoir peur : je suis fait ainsi, et ce n’est pas de ma faute. J’ai vu, sur le boulevard, des amoureux qui s’embrassaient. Moi, je suis tout seul.

13 mai. — Lubert me conseille d’acheter un revolver pour défendre ma vie.

16 mai. — J’apprends à tirer, dans ma chambre, sans cartouche. Mais cette arme m’épouvante. Au bruit qu’elle fait, il me semble que le petit boucher tire sur moi, comme dans la nuit du 6. Mais il me tuera avec son couteau. J’aimerais mieux une balle.

18 mai. — Il faut, décidément, que je me remette au bromure.

25 mai. — Scène violente du chef, qui menace de demander ma révocation, parce que je n’ai la tête à rien. Il a raison : je n’ai la tête à rien. Il faut que je cesse le bromure. Je suis très malade.

1er juin. — La semaine commence. Dans une semaine, il sortira de sa prison.

6 juin. — Après-demain, il sera libre.

7 juin. — Demain !

8 juin. — Il est libre ! Je le vois. Je l’ai vu toute la nuit. Il me cherche. Il a acheté un couteau neuf. J’ai mal dans la tête. Impossible de quitter mon lit. Et le chef ? J’essaie mon revolver. Jamais je n’oserai tirer sur lui. Il me fait trop peur.

9 juin. — Au lit. Il me cherche. Aller dans la rue ? Non. Jamais plus ! Sous mes fenêtres, dans l’escalier, à chaque instant, il crie : « Ta peau ! Ta peau ! »

10 juin. — Je voudrais en avoir fini. Je souffre trop. Je vais devenir fou. Mais je ne veux pas mourir d’un coup de couteau. Autrement ! Autrement !

11 juin. — Par ma fenêtre, je l’ai vu, sur le trottoir d’en face ! Je jurerais que c’est bien lui, et qu’il m’a reconnu lui aussi ; il a mis ses mains aux coins de sa bouche et m’a crié, comme toujours : « …… ».

12 juin. — Je…

13 juin. — ..........

Journaux du 14 juin : « Hier, vers quatre heures du matin, les locataires du no 87 de la rue des Abbesses étaient réveillés par le bruit d’une détonation. On pénétra dans l’appartement de M. D…, employé au ministère de… ; l’infortuné gisait, à demi nu, devant sa fenêtre, la tempe trouée d’une balle et serrait un revolver dans sa main crispée. On attribue ce suicide à un dérangement d’esprit. »

LE PRISONNIER DE SON ŒUVRE

Ah ! l’enfer, quand j’ai su qu’elle me trompait ! L’enfer, quand j’ai tenu, enfin, la preuve tant cherchée, guettée pendant des mois, souhaitée en proportion du mal qu’elle allait me faire ! Je suis ainsi, et je crois que bien des hommes me ressemblent ; on souffrira de savoir ce qu’on ignore, et la vie désormais ne sera plus tenable ; mais on veut apprendre quand même, et on le veut d’autant plus fort qu’on en souffrira davantage.

Pour moi, je suis un homme violent, et je ne m’en cache pas. Tous mes amis l’ont éprouvé. Je me suis brouillé avec bien des gens que j’aimais, et j’ai plus de dix fois gâté ma situation dans le monde, quitte à regretter mes violences, une fois qu’elles sont commises ; mais les gestes s’élancent de moi, et les paroles, sans que je puisse les retenir, et sans d’ailleurs que je l’essaie. C’est mon démon qui se démène, comme disaient les philosophes de jadis ; c’est ma bête qui sursaute, comme disent les savants d’aujourd’hui. Je deviens une brute, alors. Mes colères me rendent fou, et, le pire, c’est qu’elles vont croissant et qu’au lieu de se fatiguer elles s’exaspèrent par leur durée. Quand une idée se met à tourner dans ma tête, elle gire, gire, comme les chevaux de bois à la foire, mais toujours plus vite, toujours plus fort, et le manège s’emballe jusqu’à ce que tout craque et casse.

Assurément, l’existence n’a pas été drôle, pour ma femme ! Peut-être ne m’a-t-elle trompé qu’à cause de cela ? Que j’aie eu des torts, je n’en disconviens point. Mais qu’importe, maintenant ? J’étais jaloux. Je l’aimais trop. Elle était admirablement belle, et j’adorais son corps. Je l’aimais avec fureur. J’aurais voulu mourir de l’aimer sans répit. Lorsque nous nous querellions, — ce qui arrivait chaque semaine, — et quand elle me voyait à bout, levant le poing pour l’assommer, elle n’avait qu’à rire, avec ses dents blanches plantées dans ses gencives roses, et mes poings s’ouvraient pour la saisir, la tordre, la rouler ; elle continuait à rire ; mes baisers lui mordaient les dents, et toute ma furie se fondait en ivresse.

Ça l’amusait, je pense.

Car elle en jouait, et je peux dire que de plein gré elle excitait ma frénésie, pour le seul plaisir de la voir et de se mettre en péril, pour la volupté perverse d’avoir peur, de se baigner dans une atmosphère électrique, de vivifier ses nerfs en exaspérant les miens, de vibrer mieux, de vivre fort, et de préparer la minute où ma rage et son rire s’uniraient en baisers.

Puis, un jour, elle s’est lassée.

À vrai dire, nous n’étions pas faits l’un pour l’autre. Nous nous aimions de façons différentes. Car elle m’a aimé, j’en suis sûr, et quelle femme donc aurait pu résister à la contagion d’une telle intensité d’amour ? Elle m’aimait à sa manière, qui n’était pas la mienne, et qui d’ailleurs ne valait pas mieux que la mienne. Elle aimait en moi son orgueil d’être plus forte que la force, elle aimait sa victoire sûre, la toute-puissance de son rire, sa domination perpétuelle ; elle s’admirait dans mon amour, fière d’accorder tant, et vaguement vexée de recueillir si peu. Sans autre joie que de rire et de régner, elle s’abandonnait gaiement, sans passion : un tour d’amour, un tour de valse !

Un soir, elle a changé de danseur.

C’était se tuer, me tuer ? La belle affaire ! Elle a imaginé, comme toutes les femmes, que je n’en saurais rien. Longtemps, peut-être, elle a eu raison, et je n’ai rien su. Mais, le jour où j’ai deviné, le jour où j’ai soupçonné, la danse changeait de mesure ! Imaginez un air de valse qui va se terminer par la Course à l’abîme

D’abord, j’ai compris, à sa mine, que des choses nouvelles avaient dû se passer : lesquelles ? Berthe changeait, mon amour ne l’amusait même plus : pourquoi ? Cette espèce de lassitude lui était venue tout d’un coup : comment ? Je ne suis pas un niais, et je suis jaloux. Probablement, j’ai découvert la vérité tout de suite. Quand je dis que je l’ai découverte, j’exagère : je l’ai seulement supposée. Je n’avais ni certitude ni preuve, mais une sensation qui devint une conviction, et cette conviction s’affermissait tous les jours.

Vous pensez bien que Berthe n’ignorait rien de mes soupçons : un caractère tel que le mien ne dissimule pas, il n’en est pas capable, et je n’essayais même pas de donner le change ; ce que je pense se lit sur mon visage : elle se savait épiée, et elle s’en égayait comme du reste. Mon inquiétude, mes regards scrutateurs, mes brusques rentrées à la maison, mes silences, les interrogatoires qui me faisaient battre le cœur et qui me rendaient pâle, si pâle que je me sentais blêmir, tout cela constituait un avertissement perpétuel, mais elle l’accueillait comme un jeu.

— Tu m’attraperas pas, Nicolas…

Un jeu nouveau, qui plaît parce qu’il est nouveau ! Elle jouait son jeu d’enfant ; je jouais ma tragédie d’homme. Elle n’a pas compris le danger, ou du moins elle n’en a compris que tout juste ce qu’il fallait pour animer la partie. Que l’enjeu fût de vie et de mort, Berthe ne s’en doutait pas, car elle n’a jamais eu peur, jamais elle n’a sourcillé quand je la regardais dans les prunelles.

Que de fois j’ai fouillé le fond de ses yeux, comme on remue avec un bâton la vase d’une source, et je ne voyais que du trouble ! Mon corps écrasant son corps, et les mains derrière sa nuque, je serrais entre mes doigts sa petite tête en os chevelus, pour en faire jaillir la vérité, et j’attendais la vérité à la sortie de ses prunelles. Ah ! le trou noir d’où rien ne sort, la petite boîte en os qui garde son secret ! On tient la vérité, là, dans la main, on peut la peser et l’étreindre, et l’on peut fracasser la frêle cassette où elle s’enferme, rien qu’en serrant un peu ; mais, la vérité, on ne la verra jamais !

Berthe riait :

— Que tu es drôle…

Son rire m’entrait en tiédeur dans la bouche, en brouillard dans les yeux, et je pleurais dans ses baisers, tandis qu’elle riait dans les miens.

Bien sûr, elle jouissait de mes soupçons et elle y prenait un plaisir que ma simple ignorance ne lui eut jamais procuré. Mon amour ne l’ennuyait plus, depuis qu’elle sentait en moi l’angoisse de partager son corps avec un autre, et la hantise de ce partage. Quand mes mains, quand mes lèvres cherchaient sur elle la trace d’une autre main, d’une autre bouche, à leurs frissons elle devinait ma pensée, et elle s’offrait, elle me tendait son corps blanc, et toute cette blancheur sans tache visible me disait clairement : « Voilà ! Cherche tant qu’il te plaît ! Coucou… Tu ne trouveras pas ! »

Elle riait dans mes mains tremblantes.

Elle ne protestait pas, ne se défendait pas, et tout autre que moi aurait pu croire que cette sécurité joyeuse ne masquait que de l’innocence ; moi-même, tout comme un autre, j’aurais pu y croire, à la fin, tant j’avais besoin d’elle, de l’aimer et de la garder ! Mais sitôt qu’elle voyait mes doutes s’assoupir dans la confiance, elle les ressuscitait, en me narguant de son rire mouillé, et elle répétait :

— Peut-être oui, peut-être non. À quoi bon chercher, puisque tu ne trouveras pas ?

Ou encore son rire disait :

— À quoi bon chercher ? Même si tu trouves, tu ne pourras pas me quitter !

Elle s’amusait à me rendre des baisers délicieux, pour m’affoler davantage, et ses baisers de praline me déclaraient en riant :

— Te passer de nous, le pourrais-tu, dis ? Tu ne le pourrais pas, dis ?

Vivant, non, je ne l’aurais pas pu, c’est vrai, et c’est certain ; je le savais aussi bien qu’elle a pu le savoir. Mais Berthe n’a pas songé qu’on peut mourir, et que, une fois mort, on se passe de tout. Elle a eu tort de ne pas songer à cela, et de ne pas se dire que si la torture du doute demeurait supportable, la certitude ne serait pas supportée par un homme tel que moi, et que nous en mourrions, elle et moi, tous les deux : elle, pour que nul ne touchât plus sa chair ; moi, pour n’avoir pas à vivre sans la possession de son corps.

Elle ne s’est pas dit cela ! Elle en est morte.

Le jour où la preuve est venue, la mort est entrée avec elle, chez nous. Dans la minute même, l’idée de la mort nécessaire, indispensable pour nous deux, s’est installée en moi. Je n’ai pas hésité. Je n’avais pas le choix : lorsqu’il n’y a plus moyen de vivre, on meurt.

C’est tout de même curieux, l’homme : une espèce de calme s’est fait en moi, lorsque j’ai su. Ce fut, dans la première seconde, un choc, quelque chose comme une pierre reçue au sommet du crâne, et l’étourdissement, des cercles de lumière bleue, orange, verte, rose, qui roulent au milieu du vide noir. Puis, presque aussitôt, une sérénité lourde s’établit dans tout mon être. Me ferai-je comprendre, si je compare mon état à un bol de mercure ? Âme et corps, un bloc, rond, opaque, et le niveau plat de la masse oscille sans frisson, à chaque pas, à chaque pensée…

Ce calme-là, voyez-vous, et qui ressemblait tant à une délivrance, c’était la notion profonde d’en avoir fini avec tout, et c’était déjà notre mort. Toutes mes dispositions se prirent d’elles-mêmes, en vue de notre suicide, et tout se trouvait combiné, préparé, décidé, sans que j’eusse délibéré sur rien : il ne me restait plus que des gestes à faire.

Lesquels ? Ceux-ci : ne rien dire à Berthe, pour la posséder encore une fois, et, dans l’étreinte, lui crier tout, pour tuer d’abord son rire ! Puis, ensemble et sans agonie, mourir pendant ce baiser-là. Il existe des toxiques végétaux qui procurent une telle mort : leur action sur le système musculaire en paralyse instantanément le jeu ; les muscles se pétrifient, le cœur en même temps que les autres : il s’arrête, la vie cesse de tourner ; le courant est interrompu ; l’homme s’éteint comme une lampe électrique.

Je ne vous narrerai pas les ruses qu’il me fallut déployer, pour me procurer le poison : cette goutte de mort était enrobée dans une ampoule de verre, minuscule et fragile.

Je ne m’attarderai pas non plus au récit des autres préparatifs : afin de mourir en tranquillité, j’avais emmené Berthe à notre villa, déserte en cette saison, et j’étais bien sûr que personne ne viendrait y troubler notre heure finale.

Quand cette heure fut toute proche, le courage me faillit. C’était le soir : déjà l’aimée, avec ses gestes de grâce, si connus et si chers, se dévêtait auprès du lit où elle allait étendre son beau corps, pour le dernier sommeil, et elle souriait malicieusement vers cette tombe. Toute ma colère s’évaporait hors de moi ; une pitié désolante m’ensorcelait, devant cette beauté d’une vie qui n’existerait plus dans un moment.

Je dus sortir, pour respirer un peu de nuit fraîche, et reprendre mes forces.

Enfin, je rentrai dans la maison, dans la chambre.

Berthe était couchée. En me voyant si grave, si pâle, elle se mit à rire de ses belles dents :

— Quelle mine, chéri !

Comme elle riait, pour la dernière fois ! Sa jolie tête, sur l’oreiller, s’encadrait de cheveux épars qui roulaient savamment vers son épaule nue : mon absence avait été mise à profit, pour une mise en scène avantageuse, et la coquette m’appelait :

— Voyons… Riez-moi, chéri… Regardez-moi… Viens !

Elle tendait vers moi ses deux bras ronds, et elle remuait les doigts avec un air d’impatience, se faisant câline et tentante, pour triompher de mon esprit avec sa chair. Mais moi, je résistais, pour la laisser vivre un peu plus longtemps, et pour la contempler encore un peu, avant…

Je vins m’asseoir, enfin, au bord du lit, et elle m’attira par le cou ; mais je détournais mes lèvres et je luttais contre mon désir ; elle s’en amusait et se piquait d’honneur à faire sa volonté en dépit de la mienne : son rire cherchait ma bouche, son dernier rire, humide, tiède…

Je n’ai pas pu résister bien longtemps. Dès que ses lèvres eurent touché les miennes, le souvenir de l’autre revint furieusement, de cet autre qui avait connu comme moi la saveur de ce baiser-là ! Le baiser impossible, depuis qu’il n’est plus à moi seul, qui existe et n’existe plus ! D’un coup de rage, je rejetai les couvertures, pour voir encore l’adorable statue de mon amour passé, de mon bonheur défunt, et m’en emplir les yeux, à ma sortie du monde !

Je me souviens que, à un moment, j’ai murmuré : « Berthe… je sais… »

Elle avait les paupières closes et ne daigna point les soulever, mais elle sourit, et presque aussitôt j’ai parlé une seconde fois : à voix basse, j’ai articulé le nom de l’autre, et le nom de la rue où ils se rencontraient.

Alors, elle a rouvert les yeux, et leurs regards, subitement angoissés, ont plongé dans les miens, pour y chercher, à leur tour, la vérité qui se dérobe…

Elle regardait tant mes yeux qu’elle n’a pas vu mes doigts introduire dans notre bouche l’ampoule de verre.

Peut-être même elle n’a pas entendu, lorsque j’ai crié :

— Meurs !

Je ne me rappelle que ceci : ses prunelles sous les miennes, tout près des miennes, deux pupilles hagardes qui cherchaient à comprendre, deux trous d’épouvante, avec, au fond, une nuit bleue. Et encore ceci : ma bouche collée à la sienne, le mouvement de meule furieuse qui broyait l’ampoule contre nos dents.

C’est tout.

Après cela, aussitôt après, et sans douleur, la nuit, le néant…

Après cela, sans commencement connu, l’obscure sensation d’un rêve, mais d’un rêve neutre, dénué d’images autant que de pensées ; une notion d’exister, mais une notion trouble, limbeuse, et que volontiers je dirais lointaine ; une douleur, mais une douleur flottante, et que je suppose comparable à celle des patients qu’on opère sous le chloroforme.

Puis, du temps…

Dans ce coma, peu à peu, le sens de la vie se dégageait : je ne me percevais pas encore, mais je m’apparaissais. Quand je pris mieux conscience de moi, ce fut uniquement par la douleur, qui, en quelque sorte, préexistait à moi et me ramenait à moi-même.

La douleur, toujours confuse, se précisa. Puis, elle devint plus nette encore. Localisée nulle part, elle était générale. Mais, à mesure que du temps passait, elle se localisa si bien, et partout à la fois, que je croyais discerner individuellement chacun de mes muscles et sa torture propre. Imaginez un cours d’anatomie sur l’animal vivant, et les innombrables faisceaux de chair maniés ensemble par des pinces, par des milliers de pinces automatiques qui fonctionnent de concert, qui tenaillent, tirent, détachent, compriment toutes les fibres de tous les muscles en même temps, séparément, sans en oublier une seule !

Par leur souffrance, j’apprenais une à une toutes mes cellules musculaires ; elles grinçaient toutes ; elles m’appelaient à l’envi. Le supplice, à mesure qu’il durait, loin de s’atténuer, gagnait en acuité.

C’est dans cette période que je repris ma pleine connaissance.

Ma chair se tordait, mais elle se tordait seulement dans ma pensée, car tout, de mon corps, restait immuable, et, dans ce tressaillement universel, rien ne semblait frémir. Mon être entier était figé dans sa douleur, qui vibrait seule au fond de lui. Aucun réflexe n’en secouait la masse inerte. J’étais un bloc de souffrance sous les aspects de l’impassibilité, une statue du sommeil dont les molécules se convulsent, un marbre douloureux, à peine teinté de vie, et qui vivait tant.

Puis, un moment fut, où je voyais.

Mes facultés de perception, en se dégageant de ma gangue, renaissaient imperceptiblement : je sus discerner les formes immédiates ; je n’enregistrais pas mes visions dans l’instant où je les percevais, car j’avais trop mal, et mon mal m’occupait tout ; les images entraient en moi et s’y déposaient, attendant la minute d’être constatées, et je les constatais tour à tour.

La première qui se révéla fut celle de mon derme pâle, et je le remarquai d’abord, sans doute parce que ma souffrance a d’abord attiré vers moi l’attention de ma pensée naissante.

Mais je ne vis de moi que mon bras gauche avec sa main, c’est-à-dire ce qui gisait sous mon regard oblique ; la vision du reste m’échappait, car, en dépit de mes efforts, il m’était impossible de mouvoir mes yeux dans leur orbite.

La seconde image, survenue presque en même temps, fut celle d’un visage tuméfié, noirâtre, devant le mien, mais un peu au-dessous du mien, et par-dessus lequel mon regard avait glissé quand j’avais aperçu mon bras.

Ces choses, d’ailleurs, s’estompaient encore dans un brouillard.

Lentement, le brouillard se dissipa, ou presque, tandis que mon esprit devenait plus lucide.

Avec ma lucidité, ma torture croissait ; elle fut si intense que je crois m’être évanoui plusieurs fois.

Après chaque évanouissement, grâce à ce provisoire repos de mes nerfs, je voyais mieux, je comprenais mieux, je me souvenais davantage. La mémoire aidant la compréhension et les effets ressuscitant les causes, il advint, au bout d’un assez long temps, que toutes mes notions s’étaient successivement classées : à la fin, je savais.

Horreur ! Devant moi, cette face…

Le visage du cadavre était d’un gris bleuâtre, avec des prunelles écarquillées, vitreuses, une bouche ouverte en carré, des gencives violettes, des dents ternes, un nez mou et tordu, pendant sur le côté, et qui suintait…

Je voulus crier. Rien. Le souffle restait dans ma poitrine, soufflet sans levier. Pourtant, je respirais ? Oh ! si peu !…

Je respirais une odeur de cadavre, et, très exactement, je me rappelais tout.

— Berthe est morte. Je vis.

Au milieu de mes tortures, et malgré elles, je travaillais à m’expliquer l’événement : mais je souffrais trop, et le travail fut long.

Enfin, il aboutit à des inductions qui me parurent admissibles : Berthe, placée au-dessous de moi, avait absorbé la majeure quantité du poison, que la pesanteur avait fait couler dans sa bouche ; probablement alors un ressaut brusque m’avait lancé sur le côté, et peut-être n’avais-je aspiré que des vapeurs toxiques, trop peu pour en mourir, assez pour m’enkyloser tout. Mon cœur avait continué à battre imperceptiblement, et mon thorax à fonctionner, juste autant qu’il fallait pour me garder de l’asphyxie ?…

— À présent, le poison s’élimine, et je reviens ? Oh ! que j’ai mal !…

Le poison, n’agissant que sur le système musculaire, avait laissé intact mon système nerveux ; ainsi je demeurais apte à percevoir les douleurs, et à délibérer des mouvements : mes nerfs transmettaient les sensations et les ordres, mais les leviers n’obéissaient pas.

— Qu’on m’achève ou qu’on me soulage ! Qu’on m’achève plutôt !

Silencieusement, je criais : « Au secours ! »

— Mais… Personne ne viendra. La maison est déserte. Nul ne sait que nous sommes ici. Nul ne nous y cherchera…

Espérer qu’un des rares passants de la route s’avisât d’ouvrir la grille et de traverser le jardin pour entrer dans la maison close, c’était folie, et j’allais mourir là, d’horreur, de faim, de soif, minute par minute.

Pendant des heures, j’ai poussé mes cris muets, au-dessus du cadavre. Une odeur nauséabonde sortait de sa bouche ouverte pour emplir ma bouche ouverte.

— Nous devons être là depuis longtemps, puisqu’elle se décompose. Un jour ? Deux jours ?

Le soir tomba. La nuit, du moins, me cacha cette face, et je ne la constatais plus que par sa puanteur.

— Oh ! que j’ai mal ! Combien de temps ça pourra-t-il durer, avant que je trépasse ?

J’ai dû m’évanouir de nouveau, car la nuit fut relativement brève.

J’en éprouvai d’ailleurs un soulagement : lorsque le jour parut, je souffrais un peu moins. Mais la bouche de Berthe était plus horrible que la veille.

— Vais-je donc en réchapper ?

Je crus m’apercevoir que plusieurs de mes muscles consentaient au travail… Oui, je respirais mieux. Mon cœur battait un peu plus fort… J’avais très froid.

Inlassablement, j’envoyais des ordres à mes membres.

À un certain moment, je n’en pus douter : mon bras gauche avait obéi !

— Je l’ai vu bouger !

Je ne déplaçais ma main que de quelques millimètres par heure, mais je la déplaçais.

À force, aussi, j’éloignais ma tête du hideux visage.

— Ah !…

Un soleil de printemps tournait dans la chambre, et disait les heures.

Mes leviers m’obéissaient mieux, et, peu à peu, mes efforts obtinrent un résultat plus appréciable. Avant la fin du jour, j’avais réussi à m’écarter de vingt centimètres sur ma gauche, à détirer mes membres, à m’allonger.

Le soir, j’ai souffert beaucoup. Ensuite, j’ai dormi, les yeux ouverts.

Je me suis réveillé, de froid, en pleine nuit.

Je souffrais moins. Mes poumons purent se gonfler davantage. Je bougeais. Chaque mouvement me causait de vives douleurs, et cependant je ne songeais qu’à me mouvoir, à m’éloigner, dussé-je mourir de l’effort !

Toujours, aussi, j’essayais de crier, d’appeler, à cause du vague espoir qui gît au fond des bêtes, tant qu’elles vivent : les cris demeuraient au fond de ma poitrine rigide, et les muscles de ma gorge gardaient leur impotence.

N’importe ! J’essayais quand même, écoutant le résultat. Je hurlais : « À moi ! » Et je n’entendais que du silence.

Elle ne finira donc jamais, cette nuit, cette vie ?

— À l’aide !

Enfin, un cri, très faible, mais qui était un cri, s’exhala de moi, dans les ténèbres…

Il faut avoir été enseveli vivant pour savoir ce qu’elle est, tout ce qu’elle est, et ce qu’elle vaut, et ce qu’elle renferme, notre voix qui sonne tout à coup dans le noir, et qui secoue le mutisme des choses, qui ressuscite leur obscurité, qui proteste contre elles, qui répudie le néant ! Tout ce qu’elle épanche de réconfort, parce qu’elle est de la vie, et tout ce qu’elle dépose d’horreur, parce que rien ne lui répond !

Je l’entendrai toujours, mon premier cri ! Nulle musique au monde ne fut jamais plus belle ni plus poignante, et pour l’ouïr encore, pour constater une présence animée dans notre atmosphère de sépulcre, pour sentir autour de moi quelque vague vibration qui m’escortât du moins pendant mes dernières heures, pour ne pas mourir seul, je me remis à crier, d’instant en instant ; et, crier, c’était presque fuir !

Quand l’aube reparut, mon souffle était plus fort, ma voix sonnait mieux : déjà, elle devait aller jusqu’au fond de la chambre ; mais je n’aurais pas su articuler une parole. La lumière croissait : je revis Berthe à côté de moi.

Je la discernais mal, dans la trouble clarté du jour qui point, mais je la voyais toute, mes yeux ayant réappris à évoluer dans l’orbite. Je distinguai d’abord un ventre énorme ; on eut dit qu’il sortait d’un brouillard… Exactement, elle était sur le lit comme un noyé sur l’eau, un noyé, dans le matin, avec des brumes.

Et le plein jour se fit. Le soleil entra.

Berthe ! Ça, c’est Berthe ! Ce ventre verdissant, qui se ballonnait, un sein marbré, pendant comme une gourde d’eau sale et l’autre sein aplati, une face torve et visqueuse, ça, c’était Berthe, son corps fin, ses seins magiques, son ventre radieux, son rire de défi ! Ça !

Alors, tout d’un coup, pour la première fois, une pensée sauta en moi :

— Mon œuvre ! Voilà ce que j’ai fait de sa beauté vivante ! Voilà ce que j’ai voulu faire ! Ce monceau d’infection, c’est le produit de ma volonté.

Cette troisième journée fut atroce.

La fièvre me dévorait de soif, et j’entrais dans la période des angoisses morales ; pleinement lucide, je regrettais déjà mes tortures de la veille et de l’avant-veille, qui avaient fait de moi une brute sans pensée.

Il me semblait que le cadavre rayonnât du froid, et, de son côté, toute ma peau en était glacée. Par un effort qui dura des heures, je réussis à gagner l’autre bord du lit.

Mais, de là, je la voyais trop, ma victime ! Malgré moi, avec une persistance de malade, je la regardais sans pouvoir ne pas la regarder. À peine mes yeux s’en étaient détournés que déjà elle les rappelait, et sitôt, qu’ils retournaient vers elle, je recommençais le dur travail de baisser mes paupières. Mais quoi ? Dès que je ne l’apercevais plus, elle se dessinait davantage et plus horrible encore, dans l’évocation ; sa masse inerte s’y faisait fluctuante, et roulait dans ma tête une marée de chair bourbeuse. Alors, pour chasser le cauchemar, je revenais vers la réalité.

Des heures ont passé ainsi : non pas toutes pareilles, comme vous pourriez croire, mais partagées entre des crises de folie et des somnolences au cours desquelles je considérais le cadavre avec une sorte d’hébétude.

À bout de forces, sans doute, je finissais par ne plus constater que sa présence matérielle, sans en tirer aucune déduction, aucune pensée, sans la comprendre ; l’identification ne se faisait plus, dans mon esprit, entre cette masse immonde et ma Berthe adorée. Je les distinguais l’une de l’autre. Car, il faut bien l’avouer, l’idée de la mort, cette brusque transition de l’être au non-être, reste foncièrement inconcevable à l’homme : pour imaginer qu’une créature pensante, dont les paroles et les gestes nous étaient familiers, ne pensera plus, ne parlera plus, ne bougera plus, jamais plus, il nous faut un effort tenace, une suggestion voulue, grâce à laquelle nous réussissons vaguement à entrevoir, par échappées, l’avenir de cette absence définitive : on pleure, on crie, on se désespère et l’on se tord les mains, mais c’est là des gestes physiques, qui ne prouvent rien, et tout au fond de nous notre esprit reste calme, puisqu’il persiste à ne pas admettre, et il y persiste parce qu’il ne comprend pas.

Morbide comme elle l’était, mon intelligence poussait plus loin l’illusion :

— Ma femme est ailleurs, hors d’ici, mais ailleurs, loin, peut-être ; elle va revenir, elle va entrer… Berthe !

Mentalement, je l’appelais, et peut-être même je l’appelais à mon secours.

Puis, dans cette morne stupeur, par à-coups et pour quelques minutes, la vérité ressurgissait : Berthe est là ! Là, c’est elle, ce qui reste d’elle !

Alors, je la contemplais sans répugnance, avec une tristesse infinie, et, dans ces minutes-là, j’aurais voulu lui parler, l’implorer, me rapprocher d’elle, pour l’ensevelir, tendrement, pieusement, et surtout pour fermer sa bouche, pour fermer ses yeux.

Ses yeux… Son œil, plutôt, — car je n’en apercevais qu’un, — me navrait de pitié. Tout écrasé qu’il fût, et terne, il avait encore un regard, une fin de regard : immobilisé vers le plafond, attentif à des choses, il méditait infatigablement, et plusieurs fois, dans mon délire, j’eus l’impression que cet œil fixe travaillait à recueillir dans l’espace toutes les pensées de mon mutisme : Berthe écoutait par lui les paroles que ma voix était incapable de proférer, et que mon âme jetait à la sienne.

— N’est-ce pas, chérie, tu m’entends ?

J’ai demandé cela, à un moment ; je me rappelle très bien avoir demandé cela. Mais l’œil ne m’a pas répondu, et j’ai compris qu’il m’entendait, mais qu’il ne daignait pas répondre.

D’abord, je me suis résigné, comme un enfant ; puis, j’ai recommencé et j’ai supplié. L’œil immuable déclarait : « Il a tué une créature vivante, et, maintenant, il l’implore. »

— Berthe…

— Je ne veux pas répondre.

— Berthe ! Berthe !

— Je ne peux pas répondre. Je ne bouge plus. C’est ton œuvre.

Je me suis mis à regarder le plafond, moi aussi, cherchant l’endroit que Berthe fixait si âprement, et je le cherchais avec obstination, convaincu d’y lire sa pensée, comme si l’œil de la morte eût écrit au plafond les choses qu’elle avait à me dire. Et je les ai lues, les réponses de Berthe : c’était des paroles tranquilles et nettes. Elle disait : « Tu m’as tuée. C’est fait. Laisse-moi. »

J’ai voulu crier : « Pardon ! »

Mais elle déclara : « Tu as fait la chose irréparable. Il ne sert à rien de demander pardon. Ton remords ne me ressuscitera jamais.

— Je t’aimais tant !

— L’amour n’est pas une excuse au crime de tuer.

— J’étais jaloux !

— Une vie n’appartient qu’à elle-même ! L’épouse n’est pas le meuble de l’époux, un bibelot qu’il peut casser à sa guise. Je vivais : chacun est le seul maître de sa vie.

— J’ai tué parce que tu m’as trompé.

— Chacun est le seul maître de son corps. J’avais le droit de préférer un autre amour ; et tu n’avais pas le droit de me tuer.

— Oui, Berthe, ta faute fut légère, si elle existe ; la mienne fut atroce. Je le sais maintenant.

— Trop tard.

— Pardonne-moi !

— Laisse-moi.

À partir de cet instant, le regard de Berthe n’a plus voulu répondre. J’ai cru voir qu’il s’endormait. Je fus horriblement seul.

Je dois supposer que mon délire prit alors un caractère plus proche encore de la folie, car, désormais, tout se brouille dans mon souvenir. J’y retrouve pourtant un îlot de clarté, et je me souviens de ceci : par intermittence, je poussais mon cri maniaque, dans l’air fétide. L’odeur de la chambre avait empiré. Une espèce de buée opalisait les vitres, et le soleil la diaprait en passant au travers. Les feuillages du jardin, remués par le vent, secouaient leur ombre sur la vitre et sur le tapis ; j’observais cette fluctuation de lumières et d’ombres ; ma tête tournait à les voir ; tout à coup, ce grouillement prit corps et fut le corps de Berthe, qui boulait, qui m’attirait ; et, tout à coup, le corps de Berthe fut le mien, étalé sous mes propres yeux, et je me voyais pourrir.

D’effroi, je poussais un cri strident. La peur de mourir me dressa sur mon séant. Mais, trop faible, je perdis aussitôt l’équilibre et je roulai à bas du lit…

Après cela, c’est une nouvelle lacune dans ma mémoire : je ne sais pas comment s’acheva la journée. J’ai la vague réminiscence d’être revenu à moi, vers le soir, et je grelottais nu, sur le sol. Je m’entends geindre. Ensuite, j’ai dû dormir.

Ce sommeil m’a sauvé. Probablement il fut long, car il faisait grand jour, lorsque je m’éveillai, voyant tout, jugeant tout, épuisé, mais redevenu un homme.

Le premier mouvement que mes bras purent exécuter fut de se tendre vers l’ancienne adorée. À genoux, au bord de sa couche, je levais vers elle mes mains ressuscitées, mes regards de prière, mon remords inutile. Ah ! comme j’ai pleuré sur le bord de ce lit, et comme elle est entrée dans moi, à travers mes larmes, l’image de ce corps qu’il ne faut plus décrire, la vénérable horreur de cette morte que j’avais faite !

Ah ! oui, ce matin-là, je l’ai aimée saintement, l’impassible victime, et religieusement, d’un bel amour que je n’ai jamais connu durant ma vie, d’un grand amour expiatoire. Éclairé par la mort et dégagé de moi, je l’ai chérie pour elle et non plus pour moi-même, et je l’adorais de tout mon respect, de toute ma douleur, mille fois mieux qu’au temps de sa beauté !

En cet état d’esprit, une idée fixe s’intronisa en moi : « Je ne veux pas que nul la voie ainsi ».

Dans le vœu de l’ensevelir, je me traînai sur les genoux. Je traversai la chambre. Je gagnai la fenêtre ; je pus me hausser, et l’ouvrir. Tout le printemps entra chez nous, et l’infection s’évada dans le bleu.

Vous savez le reste : un passant qui m’aperçut, debout à la fenêtre, complètement nu et m’écroulant sur le parquet ; les gens qui sont venus, et ma convalescence, l’enquête, le jugement…

On a eu tort de m’acquitter. On déclame des inepties ! Qu’on hésite à guillotiner un homme, je le conçois, moi qui ai tué ! Je le sais mieux que personne : nul n’a le droit de punir ; ni le mari, ni le juge, nul n’a le droit de tuer. Mais, si ce droit-là n’existe pour aucun, quelle aberration peut inspirer les êtres qui osent, sous couleur de justice, trouver à l’assassin des circonstances atténuantes ? Il n’y a pas d’excuses au meurtre, quel qu’il soit ! Afin de m’épargner, on a stupidement invoqué la passion, les lois du mariage, l’adultère de Berthe ! Le rouge de la honte m’en montait au visage pendant que j’écoutais ces bavardages monstrueux ! Avocats et jurés, on voit bien que ceux-là n’ont pas vécu, comme moi, face à face avec un cadavre qu’ils venaient de faire ! Mais, voilà ! ces messieurs ont une loi qui tue : ils n’osent plus l’appliquer, et ils n’osent pas l’abolir. Alors, lâchement, ils me cherchent, des excuses, ce qui fait leur ignominie ; ils les trouvent, ce qui fait leur crime, et ils se détournent de moi en se lavant les mains.

Soyez tranquilles, Pilates ! Ce que vous n’avez pas le courage de prescrire, pour l’exemple, je m’en charge, et moi, j’en ai le droit, n’est-ce pas ? Je suis le maître de ma vie. De nulle autre, entendez-vous ? mais je suis le maître de celle-là, et je la jette. Je n’en veux plus. Bonsoir.

LE PRIE-DIEU

Le procès-verbal relate :

« Ce mardi 3 février, à quatre heures dix du soir, etc… Nous nous sommes transporté au cimetière Montmartre, etc… Le préposé nous ayant conduit à la sépulture Derouville, sise, etc…, monument formant chapelle muni d’une porte de bronze, pleine dans sa partie inférieure, ajourée dans le haut par une grille à décor de feuillages et de rinceaux ; avons fait ouvrir ladite porte et trouvé, à l’intérieur du monument, le corps d’une jeune femme qui gisait sur le dallage, parmi des flaques de sang coagulé ; laquelle donnant encore signe de vie, mais sans connaissance, serrait dans sa main droite une petite clef d’acier, reconnue pour être celle du caveau, et qui était maintenue par une chaîne d’or attachée à la ceinture ; les meubles meublants de la chapelle, éparpillés dans le plus grand désordre, présentaient les traces d’une lutte : un prie-Dieu était renversé, des vases en porcelaine, ayant contenu des fleurs et décoré l’autel, étaient en éclats sur le sol ; une marche en marbre blanc qui règne en avant de l’autel était couverte de boue et brisée en un endroit par une balle de revolver petit calibre que nous avons retrouvée et recueillie (pièce jointe)… La blessée, formellement reconnue par le préposé pour être la dame veuve Léon Derouville, âgée de vingt-trois ans, a été par nos soins transportée à l’hôpital, etc. Cinq blessures ont été relevées sur son corps, toutes les cinq provenant d’une arme à feu, et toutes intéressant le côté droit : deux au sommet de l’épaule droite, une à la cuisse droite, une à la cheville du pied droit, une au crâne, formant séton, en arrière de l’oreille droite. Après un premier examen, les médecins ont déclaré que l’état de la victime était des plus graves, les blessures remontant à vingt-quatre heures au moins, et des complications restant à redouter, autant en raison du retard apporté aux premiers pansements qu’en raison d’un séjour prolongé dans la température humide et froide du monument funéraire ; que la dame Derouville, même si l’on parvient à la sauver, ne sera pas de longtemps en état de subir un interrogatoire, etc. »

Le sieur N…, gardien attaché au cimetière, dépose :

« … La dame veuve Léon Derouville lui est parfaitement connue ; depuis le décès de son mari (octobre dernier), elle vient régulièrement au cimetière, deux fois par semaine, le lundi et le vendredi, apportant chaque fois des fleurs et procédant elle-même, avec les plus grands soins, au nettoyage étrangement de la chapelle ; le lundi 2 février, elle se présenta à son heure ordinaire, soit une heure et demie après-midi ; la neige tombait en abondance depuis le matin, et les allées du cimetière étaient absolument désertes… Se souvient d’avoir salué la visiteuse, et de l’avoir suivie des yeux, tandis qu’elle s’éloignait dans la neige, où ses pas laissaient une trace qui fut promptement recouverte ; mais il ne l’a pas vue sortir, et d’ailleurs n’y a point pris garde, supposant qu’elle avait repassé à son insu. A constaté, le soir, devant la sépulture Derouville, des inégalités de la neige, attestant que le sol avait été piétiné, mais n’en a tiré aucune conclusion inquiétante, puisqu’il avait noté lui-même la visite de la veuve. Les rondes réglementaires n’ont amené aucune constatation anormale, pas plus dans la soirée du lundi que dans la matinée du mardi. La neige ayant continué à tomber, le mardi matin, les visiteurs furent très rares : cependant, vers midi environ, un jeune garçon, âgé d’une douzaine d’années, inconnu, interpella le préposé, dénonçant la présence de « revenants » dans la région Nord-Ouest, où il disait avoir entendu des soupirs et des bruits de chaînes ; à quoi le préposé n’a pas pris garde, croyant à une plaisanterie macabre. Dans l’après-midi du même jour, une dame âgée, qui sortait du cimetière, entra dans le bureau, et, très émue, déclara que, dans la même région Nord-Ouest, « un mort avait été enterré vivant, et qu’il appelait ». Rapprochant alors cette seconde déclaration de celle qui l’avait précédée, s’est rendu dans la région indiquée, et là, au cours d’une ronde, mais seulement après de longues recherches, a effectivement entendu des soupirs ou des râles ; a découvert enfin que ces bruits provenaient de la sépulture Derouville, où il a reconnu la présence d’un être vivant, enfermé dans la chapelle ; est aussitôt revenu au bureau, pour y prendre ses clefs, et a fait informer le commissariat… »

La dame veuve Alexis Derouville, mère de feu Léon Derouville et belle-mère de la victime, habitant avec cette dernière, boulevard Malesherbes, n°…, dépose :

« Sa belle-fille, bien qu’elle soit jeune et extrêmement jolie, mène l’existence la plus solitaire, ne sortant que pour se rendre sur la tombe de son mari ; elle a toujours été d’un caractère aimable et doux, fort timide, qui ne permet pas de supposer qu’elle ait donné lieu à l’exercice d’une vengeance ; après trois ans d’une union parfaitement heureuse, la jeune femme, devenue veuve, en ressentit un chagrin si profond que la vie lui sembla désormais à charge ; très calme autrefois, elle est à présent fort impressionnable et passe ses nuits à pleurer ; la famille et le médecin, inquiets de sa santé, ont dû intervenir pour restreindre à deux par semaine ses visites au cimetière, visites qui, dans les premiers temps du deuil, avaient été quotidiennes ; la veuve s’est résignée à obéir, mais son occupation perpétuelle consiste à décompter les heures qui la séparent du moment où il lui sera permis de retourner vers les restes de son époux. Le jour du crime, sa belle-mère s’attacha vainement à la dissuader, en raison du mauvais temps, d’effectuer le pèlerinage ordinaire ; la jeune femme répondit :

« — Il doit avoir si froid, là-bas, dans la neige ; il aurait encore plus froid, s’il voyait que je l’abandonne… etc. »

Le 9 février, la dame Léon Derouville, dont l’état s’améliore, peut enfin être interrogée ; elle dépose :

« Je suis arrivée au cimetière vers une heure et demie ; il était tout blanc de neige et absolument désert ; cette grande solitude m’a serré le cœur, à cause du pauvre ami qui me paraissait plus abandonné que jamais ; je croyais l’entendre pleurer et j’ai hâté le pas, pour le rejoindre plus vite ; le chemin m’a paru bien long et j’avais une espèce de peur. Je n’ai rencontré personne dans les allées, mais, tout d’un coup, au tournant d’un sentier, je me suis trouvée en présence de deux hommes qui s’abritaient de la neige, appuyés contre la porte d’un monument ; ils fumaient des cigarettes, ce que j’ai remarqué, parce que cela m’a choquée, mais je ne leur en ai rien laissé voir ; ils étaient jeunes et ils avaient mauvaise mine ; cette rencontre imprévue m’a fait une impression pénible, car je suis maintenant très nerveuse, et j’ai marché plus vite ; j’ai entendu derrière moi ces hommes, qui me criaient des choses que je n’ai pas comprises ; je ne me suis rassurée qu’en arrivant au caveau, où je me sentais protégée par Lui, et j’ai bientôt oublié cette rencontre. J’ai rangé mes fleurs et je me suis agenouillée sur le prie-dieu, pour causer avec Lui. J’étais là depuis un certain temps, lorsque tout d’un coup j’ai éprouvé du malaise, et je ne pouvais plus penser, et Il ne me répondait plus, et c’était comme si quelqu’un nous avait écoutés. Je sentais un poids sur mon cou ; alors j’ai instinctivement tourné les yeux vers la porte, qui était restée ouverte, et j’ai vu la figure des deux hommes, qui étaient cachés et qui avançaient la tête, chacun d’un côté ; ils m’ont paru encore plus méchants, et, de saisissement, j’ai poussé un cri. Alors ils sont entrés en même temps, et je les ai suppliés de sortir, parce qu’ils profanaient le repos ; je n’avais plus aussi peur, mais je pensais qu’ils marchaient sur Lui, et ça me faisait mal. Je leur ai parlé bien poliment, mais ils riaient, et ils me disaient encore des choses, des compliments ; j’ai recommencé à prendre peur, et un des deux m’a touchée : alors, j’ai crié de nouveau ; alors, ils m’ont enfoncé un foulard dans la bouche, et j’étouffais ; ils riaient toujours, et ils me serraient, avec leurs mains, partout le corps ; ensuite, pendant que l’un me tenait, l’autre a jeté un sou en l’air, comme pour jouer à pile ou face. J’ai entendu le sou tomber sur la pierre de mon pauvre mari, et l’un des deux hommes a poussé un juron, puis il s’est retiré dans l’allée, en me laissant seule avec l’autre. À ce moment-là, j’ai compris que j’étais l’enjeu, et je me suis débattue, mais le perdant est venu au secours de son camarade : à eux deux, ils m’ont tordu les reins pour me jeter sur le prie-dieu, et l’un m’a prise par les poignets, l’autre par les chevilles, et je ne sais plus, je ne veux plus savoir. J’ai entendu mon pauvre ami qui pleurait, dessous, et je me suis évanouie.

« Lorsque j’ai repris connaissance, un des deux hommes était debout devant moi, et l’autre, du dehors, appelait son camarade, en criant qu’il venait du monde : alors, le vilain homme est sorti en courant, et je me croyais sauvée, et je me soulevais ; mais j’ai compris bien vite, à leurs rires, que l’un avait fait une farce à l’autre, et que personne ne venait…

« Alors, le second a dit que c’était son tour, à présent, et je le regardais avec frayeur ; alors, il s’est mis à danser devant moi, dans le sentier, en faisant des gestes affreux. J’avais retrouvé ma raison, et, d’un coup, sans avoir l’air, j’ai poussé la porte, si vite et si fort, qu’elle s’est refermée, au nez de l’homme. Alors, il a été furieux, et son camarade riait en se tapant les genoux : je les voyais à travers la grille, et, à mesure que l’un riait, l’autre devenait plus en colère. Il avait la figure collée contre le bronze du grillage, et il me criait des injures, des menaces, il m’ordonnait de rouvrir la porte, et, aussi, par instants, il prenait une toute petite voix pour me dire des choses que je n’ai pas comprises, et me faire des promesses qui n’avaient pas de sens, pendant que son camarade riait de plus en plus.

« Je m’étais blottie dans le coin, contre l’autel, pour être aussi loin que possible. Mais il a sorti son revolver et me l’a montré à travers la grille, jurant qu’il allait tirer et me tuer, si je n’ouvrais pas. Je me suis jetée à terre et traînée vers la porte, pour m’appuyer tout contre en me faisant petite, afin qu’on ne pût pas me viser ; mais, si j’ai eu cette idée-là, bien sûr mon pauvre mari me l’envoyait, par pitié pour moi, car je n’ai réfléchi à rien, et l’idée m’est venue toute seule.

« Alors, le brigand a tiré un coup de feu qui a sonné fort dans le caveau, et j’ai senti comme si on me frappait l’épaule avec un bâton ; il a tiré, sans arrêter, plusieurs coups de revolver ; tout s’est mis à tourner sur ma tête, l’autel, les murs, et je n’ai plus rien entendu.

« Quand je suis revenue à moi, la nuit tombait ; j’ai essayé de me relever et je n’ai pas pu : je souffrais partout. J’ai essayé de crier, et je n’ai pas pu. La nuit est venue tout à fait. J’avais mal dans la poitrine et à l’épaule, chaque fois que je respirais. Toute la nuit, la douleur m’a empêchée de dormir ; j’étais glacée, et je devenais folle, tant j’avais peur de tous ces morts, autour de moi. Je ne veux plus m’en souvenir ! Le matin, j’ai entendu des pas ; j’ai appelé. On ne m’a pas répondu. Je tremblais de fièvre : dans un vase de fleurs, le seul qui ne fût pas brisé, j’ai bu de l’eau. La neige est tombée encore : le vent la soufflait sous la porte. Deux fois, j’ai entendu des pas, mais personne n’a fait attention à moi. Si quelqu’un était venu, j’aurais jeté la clef, pour qu’on m’ouvrît ! J’ai fait une prière et j’ai compris qu’il faudrait mourir là ; au moins je mourais près de Lui. Je ne sais pas comment on m’a retirée… »

Note pour le Parquet de la Seine : « 17 février. La dame veuve Léon Derouville est décédée à la date de ce jour, atteinte de pleurésie ; les auteurs de l’attentat sont activement recherchés. »

LA BARATTE

— Oh ! ma foi, Dieu oui, monsieur le juge, c’est bien vrai que j’ai tué, on peut le dire, et même je n’y ai pas regret, vous savez bien. Je suis une pauvre malheureuse femme, et si vous croyez qu’il vaut mieux qu’on me coupe le cou, ce n’est pas moi, bien sûr, qui vous dédirai ; je n’en aurai pas de la peine, monsieur le juge, bien sûr ! Il faut le faire, si vous voyez que c’est mieux, et vous ne devez pas vous déranger à cause de moi, quand c’est, votre idée, parce que moi, ça ne me fait rien, vrai comme je vous parle.

On peut bien dire que j’ai fait ça, de tuer, et toute seule, car ma fille n’y est pour rien, je vous le promets : elle m’a regardé faire, oui, mais pas plus, monsieur le juge, et vous pouvez me croire, car je ne voudrais pas vous faire tort avec un mensonge, quand vous avez été toujours bien honnête avec moi, et pas méchant, comme on raconte qu’il y en a chez vous autres. Ma fille a su que j’allais tuer son petit, ça, ça est ; mais pour m’avoir donné un coup de main, ça, non, elle n’a pas fait. Tout de même, vous pouvez bien lui couper la tête à elle aussi, comme à moi, monsieur le juge, et vous lui rendrez service : car elle n’a rien de bon à attendre sur la terre, et elle sera mieux dessous, comme de raison. Elle se reposera, et il n’est que temps : elle l’a bien gagné, et son paradis avec, car nous n’avons jamais fait tort à personne, ni l’une ni l’autre, et le bon Dieu le sait bien.

Mais je vais vous dire le tout, et vous m’excuserez si je vous retiens un peu de temps à m’écouter : il faut que je remonte en arrière pour que vous compreniez le fin de la chose, n’est-ce pas ?

Je n’ai pas eu la vie heureuse, moi non plus : c’est la boisson qui a fait le mal, toujours la boisson ! Le cidre, et l’eau-de-vie, surtout ! L’eau-de-vie fait tout le mal, chez nous ! Pas à moi, mon bon monsieur, car je n’en ai jamais touché une goutte, et ça me fait peur, tenez, comme le feu ! On a eu trop de misère, rapport à la boisson !

Mon père était bon marin, et il gagnait, à Islande, des écus et de l’or, tant et plus ; mais, une fois à terre, il buvait tout, et toujours en bordée ! Pour lors, on ne mangeait pas, l’hiver, et nous étions sept enfants, sans compter mon frère Yves-Marie, qui faisait huit, et qui était drôle, comme on appelle : je veux dire qu’il n’avait pas toute sa tête ; mais il était fort, dame ! et solide, et il lui fallait des patates à son souper, plus qu’à un autre, encore. Mais on n’en avait pas à lui donner tous les jours, ni de la soupe, bien sûr, et personne ne mangeait à sa faim.

C’est dans ce temps-là que je me suis mariée avec mon mari ; au commencement, ça marchait : il était bon marin, lui aussi ; mais il n’allait pas à Islande ; il ne buvait que le dimanche et le lundi. C’était un brave garçon, je dois le dire, pas mauvais et courageux à l’ouvrage, qui savait la mer ; mais, quand il était en boisson, il ne connaissait plus rien et il cassait tout. Mon meilleur temps, c’est quand il rentrait tout mort à rouler : alors, ça allait ; je n’avais qu’à le ramasser pour le mettre dans le lit, et, comme ça, il ne faisait pas de dégât dans la maison. Ça coûte, quand on casse ! Et même sans casser, on avait de la peine à vivre, tenez ! Nous avions cinq enfants, en comptant Toussaint, qui était drôle, comme son oncle, et puis Honorine, la cadette, qui ne savait pas parler, à cause d’une maladie, et qui était muette, sauf votre respect. On dit que toutes ces maladies-là, c’est la boisson qui les fait, la boisson des parents, vous comprenez : moi, je ne peux pas croire, parce que ça ne serait pas juste, et le bon Dieu est juste. Mais on dit que c’est vrai tout de même. Pour lors, quoique ça, j’avais du mal. Mon mari, à la fin, se soûlait trois et quatre fois la semaine. C’était trop, mon cher monsieur, vous ne trouvez pas ? Un jour qu’il était bu, mais pas assez, il a voulu aller sur son bateau, malgré le temps : il a attrapé un coup de gui à la tête, et il est tombé dans l’eau ; on l’a trouvé, après trois jours, sous le courant, parce qu’il faut vous dire que le courant, par chez nous, est fort comme un diable, et il vous emporte : jamais on ne reste en place, avec lui.

Quand on a retrouvé mon homme, on est venu me chercher : je l’ai vu, couché tout en grand sur la grève, même que les crabes l’avaient haché, et qu’il avait encore deux bigorneaux, un sur chaque œil, à le manger. Voilà l’eau-de-vie, monsieur le juge, et ce qu’elle fait ! Ça n’est pas une pitié ?

Aussi, quand il a fallu marier mon aînée, Céline, j’ai bien gardé, allez, pour voir si son prétendu n’allait pas aussi à la boisson, comme le mien et celui de ma mère. Dans le pays, ils buvaient tous, ou autant dire ; alors, je l’ai pris ailleurs, pas bien loin, à dix lieues. Et il avait l’air doux, je vous assure, ce garçon, et gentil, et il jurait sa foi que jamais il n’avait touché une bolée, et qu’il prenait seulement un rien de piquette, à son souper, comme de juste. Un homme, non plus, ne peut pas se priver de tout. Oui, mais, mon bon monsieur le juge, il mentait, celui-là, et j’ai bien su, quand il a été marié avec Céline, qu’il était tout pareil aux autres, devers la boisson. Le cidre et tout, ça marchait ! Chaque matin un verre d’eau-de-vie, avec son café, et un grand verre, tenez ! Il était bon maçon, et il se faisait des journées de trois et quatre francs, quand il voulait, et on le demandait, car on fait assez bien de bâtisses, dans tout le pays, autour de Brest. Mais il ne cherchait pas souvent le travail, et il refusait d’aller au chantier, s’il avait dix sous dans sa poche, pour se solder. Quand il n’avait plus rien, il travaillait un jour, deux jours, quelquefois trois, mais pas plus, car le samedi arrivait tout de suite, et, le soir, vite au cabaret, pour le dimanche, le lundi, le mardi ; soûl mercredi, il dormait avec sa boisson.

Mais vous, mon bon monsieur, qui êtes capable, et qui êtes quelque chose dans la justice, est-ce que vous ne pourriez pas faire une loi pour empêcher qu’on vende de l’alcool dans tous ces cabarets de misère ? Ça serait charité pour les pauvres femmes, et pour les hommes, aussi, puisqu’ils se tuent la santé avec ça ! Si c’est poison, comme on dit, il faut vendre ça chez le pharmacien, avec tant d’autres poisons qu’il a ! Je dis peut-être bien une bêtise, et vous m’excuserez, peut-être ; mais si j’étais juge dans le pays, moi, ou le président, ou quelque chef, comme vous, j’opposerais de vendre la mort, tant que ça.

La vérité, c’est que la misère avait commencé chez Céline, dès au bout d’un an qu’elle était mariée, autant dire tout de suite : chez le meunier ou chez l’épicier, on ne voulait plus lui faire crédit, vous pensez bien, puisqu’elle ne payait pas.

Mais ça a bien été une autre histoire, un jour. Voilà-t-il pas que le mari de Céline s’en est retourné dans son pays, tranquille comme Baptiste ?

— On ne peut plus aller, qu’il dit, je m’en vais.

Et il a fait. Le vrai, voyez-vous, c’est qu’il a mieux aimé garder tout son argent pour la boisson, et être tranquille avec ses amis, comme avant le mariage, quoi ! On l’a plus revu. Céline est venue demeurer avec moi. Mais c’était de la misère, tenez ! Car, moi, comment voulez-vous que je gagne ? Ah, oui, c’était de la misère, et vous pouvez me croire.

Pour lors, je vous dirai que ma fille, dans ce temps-là, nourrissait son petit, qu’elle avait eu. Mais elle ne faisait guère de lait, vous entendez bien, parce qu’elle ne mangeait pas, et il faut savoir, monsieur le juge, qu’une femme a besoin de manger, quand elle nourrit. Le petit prenait la bouillie. Il venait bel enfant, tenez, magnifique ! Il forçait à vue d’œil. Tout de même, il ne marchait pas, et quand il a eu ses quatorze mois, impossible qu’il se tienne debout ; alors, on a bien vu qu’il avait une jambe un peu courte, ou la hanche, tenez, là, qui était faible, et qui pliait. Je l’aimais bien. Il me riait. Céline me le laissait, quand elle allait laver au puits. J’essayais de le mettre droit, et je halais sur sa jambe, pas trop fort, pour qu’elle allonge.

Un jour, un beau monsieur de Paris, qui se promenait sur nos grèves, était là à me regarder faire, et il dit comme ça : « Qu’est-ce qu’il a, ce petit ? » Et il le touche avec un air de s’y connaître.

— Vous êtes un médecin ? que je lui dis.

— Oui, dit-il.

Il remuait la tête et il n’était pas content. Je demande :

— Qu’est-ce que c’est avec le petit, s’il vous plaît ?

— L’hérédité, qu’il me répond.

— C’est mauvais, cette maladie-là ? Et d’où qu’il la prise ?

Il a ri un peu, pas beaucoup, et il m’a demandé :

— Le père boit ?

— Vous êtes sorcier ? que je dis.

— Non, qu’il dit.

— Ah ! que je dis, vous savez tout de même le vrai.

Alors, il me demande si le gamin a des frères, des sœurs, si je suis la grand’mère, si j’ai eu plusieurs enfants, s’ils étaient bien allants, si mon mari buvait, tout, quoi, il me demande tout. Je lui raconte Yves-Marie et puis Toussaint, qui étaient drôles, que je vous ai dit, et Honorine qui est muette. Toujours le monsieur remuait la tête comme s’il avait eu de la peine, ou comme s’il s’attendait par avance à ce que j’allais lui raconter.

— Mais il guérira, que je dis, n’est-ce pas ?

Cette fois-là, il ne m’a pas répondu, et il remuait encore la tête ; il m’a mis dans la main une pièce blanche, et puis il s’en est allé, le monsieur de Paris, et j’ai bien senti qu’il ne voulait pas me dire que le petit ne guérirait pas, jamais, et que ma fille l’avait sur les bras, pour toujours, à le regarder souffrir, sans rien pouvoir contre.

Alors j’y ai pensé toute la nuit, et je me disais : « Vaudrait mieux qu’il soit mort. Ça n’est qu’un moment à passer. »

Parce que, il faut bien vous dire ça, sur nos grèves, on ne meurt pas comme dans les villes : on en a l’habitude, voyez-vous, et ça ne nous dérange guère, vu qu’à tout moment il y en a qui s’en vont dans la mer, et c’est chacun son tour. Il faut ce qu’il faut, et on ne change pas sa destinée, vous pouvez me croire.

Pour lors, le lendemain, j’ai dit à Céline :

— Ma fille, c’est ça et ça ; ton petit ne guérira jamais : il est empoisonné par la boisson. C’est pas ta faute ; mais, plutôt que de le laisser souffrir, il vaudrait mieux lui faire délivrance, n’est-ce pas ?

— Sûr, qu’elle dit, puisqu’on ne peut pas le nourrir, et qu’il a du mal.

— Si tu veux, que je dis, moi je ferai.

Elle m’a répondu :

— Bien sûr que moi je ne ferai pas, parce que je ne pourrais pas ; mais tout de même je vois bien que c’est le mieux et, si tu crois, tu peux faire.

Vous pensez bien, mon cher monsieur, qu’elle en avait, du chagrin, en disant ça, et des larmes tout plein les yeux, malgré qu’elle se tenait, pour être forte et ne pas pleurer.

— Pour ça, si ce n’est que ça, je ferai, moi, que je dis.

— Alors, qu’elle dit, fais.

Il était, tenez, à ce moment-là, environ quatre heures, puisque nous avions deux bonnes heures avant le bas de l’eau, et que j’ai eu le temps de faire la toilette au petit. Et il riait, mon bon monsieur !

— Peut-être bien qu’il comprend, qu’elle dit, Céline : il sait que nous lui faisons de ne pas souffrir, puisqu’il rit tant !

Elle l’embrassait à tous les coups qu’elle passait devant, et elle lui riait en se tenant de pleurer.

— Mais, qu’elle dit, comment tu vas faire ça ?

— Oh ! que je dis, on le mettra dans la baratte, avec le flot.

Vous pensez bien, monsieur le juge, qu’on ne regarde pas à une baratte, pour un enfant, et j’ai même pris la plus propre, celle où je fais ma buée, et qui est comme neuve.

On avait bien arrangé le petit, avec du linge frais, et on n’y a pas regardé, vu que Céline n’aura jamais un autre enfant, comme vous pouvez croire. Elle lui a mis au cou sa petite croix d’argent qu’elle avait de sa première communion, avec une médaille de la Vierge. Elle ne les aurait données à personne, non, dame ! pour or ni pour argent ; mais, pour son petit, elle n’y a pas eu regret.

On faisait tout ça sans rien dire, à cause de la gorge, qui nous serrait, et on ne voulait pas avoir l’air. Quand le petit a été bien gréé, Céline l’a encore embrassé, et puis elle a dit : « C’est toi qui le porteras ; moi je n’y ai pas le cœur. » Elle a pris la baratte qui était assez joliment grande.

— C’est celle, que je dis, où j’ai lavé tes affaires de noces.

— Du propre, dit-elle.

Je portais le petit, et elle marchait derrière, avec la baratte, et une couette qu’elle avait prise pour coucher l’enfant.

Il n’y avait personne par les grèves, rapport au temps, qui était vilain, ce jour-là. C’était grande marée. Nous avons mis un grand quart d’heure, dans les roches, pour attraper le bas de l’eau. Parce que, vous comprenez bien, si vous connaissez la mer, qu’il fallait joindre le bas de l’eau, pour que la mer, quand il y aurait le flot, prenne notre baratte et l’emporte dans le courant, qui est fort, comme je vous ai dit…

Mais c’était mal aisé d’aller, comme vous pensez, rapport à la pluie, car il n’y a rien de plus glissant que les roches de mer, quand il pleut dessus : c’est tout ciré. J’avais peur de tomber avec le petit, rapport à mes sabots, et je lui aurais fait du mal : je les ai tirés, et Céline a aussi tiré les siens, qui faisaient du bruit sur les cailloux, car on ne voulait pas être dérangées, vous jugez.

Quand on est arrivé, il y avait flot, déjà. Céline a posé la baratte, en la calant dessous avec du galet, pour qu’elle soit bien d’équerre, et le petit à son aise. On lui a fait un lit, nous deux, avec la couette, et Céline l’a embrassé pendant que je le tenais ; mais elle ne l’a pas pris, monsieur le juge, ça, je vous jure, vrai comme je suis là ! Elle ne l’a pas pris pour me laisser tout faire, et je n’aurais pas voulu le lui laisser prendre.

On l’a couché sur la couette, si mignon qu’il était ! Il avait l’air d’un Enfant Jésus dans sa crèche.

Ah ! dame ! vous pensez bien, quand ça été fini d’arranger, et qu’il a fallu partir, c’était des cris et des cris ! La pauvre Céline l’embrassait, son petit, fallait voir ça et ça fendait le cœur ! Même qu’un moment j’ai cru qu’elle n’allait plus vouloir, la malheureuse, j’ai dû la remonter. Je lui disais : « Ça vaut-il pas mieux, tout de même, que de le laisser mourir de faim, quand tu n’as plus de pain à lui donner, et quand il va souffrir de son mal de boisson, sans pouvoir guérir ?

— Oui, qu’elle dit.

— Mourir pour mourir, que je dis, et il ne souffrira plus.

— Non, dit-elle.

Elle pleurait, comme vous pensez, et je l’ai emmenée…

Souvent, elle se retournait, pour voir si le flot arrivait déjà. En route, nous avons retrouvé nos sabots. Il tombait une pluie fine.

— Pauvre petit, qu’elle dit Céline, il sera mouillé.

Vous me croirez si vous voulez, monsieur le juge, il n’avait pas pleuré en nous voyant partir. On aurait dit qu’il comprenait que c’était pour son bien, ce qu’on lui faisait là.

Quand nous avons été de retour sur la lande, Céline s’est retournée et moi aussi, comme de juste. Le flot avait monté, et nous reconnaissions notre baratte, quoique, vous savez bien, la baratte et les roches, c’est de la même couleur…

La mer venait tout autour.

Céline a levé les deux bras, un peu, et les a tendus vers. Et puis elle a été prise d’un hoquet.

Alors, je l’ai emmenée à la maison, pour qu’elle ne voie pas monter le flot…

LA BOMBE

C’est des mots, tout ça, des mots, et les mots sont faciles à dire ! « La charité chrétienne, la pitié, rendre le bien pour le mal, pardonner les offenses… » On lit ça dans les Évangiles, mais Notre-Seigneur était Dieu, et moi je suis un homme, un homme, vous entendez ? Il y a des choses qu’on ne pardonne jamais parce qu’on ne peut pas, et on ne peut pas parce qu’on est un homme. On dira bien, au confessionnal, qu’on les a effacées, et peut-être même on croira que c’est vrai, pendant une demi-minute, le temps de battre sa coulpe ou de recevoir la communion. Mais quand on rentre dans la vie, au diable la promesse qu’on avait faite à Dieu ! On ne peut pas, et, dès qu’on repense à la chose, elle vous tourne le sang : il n’y a pas de serment qui tienne contre le sang qui tourne !

D’ailleurs, en fait de serments, je n’en avais qu’un dans la conscience : celui de les venger, les deux chères petites victimes, et, si bon chrétien que je sois, je me suis abstenu de faire mes Pâques, afin de n’avoir pas à raconter des secrets que je voulais garder, ou à promettre l’oubli du crime. Vous voyez que je raisonnais ? J’ai toujours raisonné, depuis le commencement jusqu’à la fin, et froidement, ce qui ne refroidissait rien, je vous jure ! Dans notre Espagne, la vengeance est un plat qui reste toujours chaud : on a trop de soleil dans les veines, pour que le cœur se refroidisse. Et maintenant encore, quand j’y repense, quand j’en parle…

Vous ne me connaissez pas, personne ne me connaît ! Qu’est-ce qu’on sait de moi ? Mon nom, Enrique Jarguina, qui me donne, au gré des badauds, un air de sorcier avec une odeur de roussi, comme si mes ancêtres avaient passé par les mains du Grand Inquisiteur, ce qui est bien possible. Quoi encore ? On sait que j’ai appartenu au service de la Sûreté, à Barcelone, et qu’on m’a congédié, pour indiscipline, propos d’anarchiste. Un point, c’est tout ! Dans les journaux, il y a quatre ans, vous avez lu ce que vous appelez mon histoire : le Policier révolutionnaire, — Agent de la Sûreté compromis dans un complot anarchiste. On a imprimé ça en manchettes, et j’ai eu mon heure de célébrité. Faute de preuves, on m’a relâché, mais révoqué, à cause de mes fréquentations. Voilà ce que vous savez, n’est-ce pas, et vous croyez savoir quelque chose ? Je vais vous la dire, moi, la vérité, et elle ne ressemble guère à celle des journaux.

J’étais employé à la Préfecture, c’est vrai : j’y avais même un bel avenir ; mes chefs étaient d’accord pour reconnaître en moi des qualités assez rares, et, quand il fallait pister quelque affaire délicate, qui demandait de la prudence, de l’ingéniosité, de la décision, tout de suite on appelait Jarguina. Vous pouvez consulter mes notes, elles existent encore : « Sujet d’élite, enquêteur exceptionnel, destiné à sortir promptement des emplois subalternes, etc. » Don Alejo Salas y Menezès, qui était alors préfet de la police, a daigné me mander à son cabinet, en trois occasions difficiles, pour causer avec moi d’affaires qui m’étaient confiées : il n’arrive pas à tout le monde, cet honneur-là ! J’en étais fier, d’ailleurs, et je l’avoue, mais je n’avais pas besoin d’une flatterie pour m’encourager à bien faire : j’aimais mon métier, passionnément, par nature, comme le chien de chasse aime la chasse, parce qu’il est né pour elle. Aussi, nul n’a plus rien compris à mon personnage, le jour où l’on découvrit en moi des idées qu’on ne soupçonnait guère, et que, d’ailleurs, je ne me connaissais pas davantage, des idées que j’ai affirmées, pourtant, et que j’exècre, en raison du mal qu’elles m’ont fait, ce qui n’est pas peu dire, je vous prie de le croire ! Vous voyez que mon cas n’est ni simple, ni clair : mes collègues de la Préfecture, et mes chefs avec eux, et les juges aussi, ont perdu leur latin sur cette énigme-là, et j’ai eu du plaisir à les regarder qui pataugeaient : j’en aurais ri de bon cœur, si j’avais été capable de rire dans la circonstance ; mais je n’y songeais guère, eh ! là, non !

Pour comprendre, il aurait fallu, comme toujours, chercher la femme : ils n’y ont pas songé, par bonheur… J’en avais une. Je ne vous raconterai pas ce roman, dont personne ne doit rien connaître. Sachez seulement, et cela vous suffira pour deviner le reste, que la señorita Barbara était de bonne naissance, d’une condition très supérieure à la mienne, que je l’avais enlevée, que nous nous adorions, que sa famille, par orgueil, avait fait le silence sur cette fugue, et que de notre amour une enfant était née.

Barbara et Catalina ! C’était mon univers, à moi, et je ne dirai pas que je les aimais par-dessus tout, puisque je n’aimais qu’elles au monde ! Je suis seul sur la terre, moi, je n’ai ni parents, ni amis, et le foyer que j’avais réussi à bâtir de mes mains, — si lentement, si tendrement, avec ces deux êtres qui ne connaissaient que moi, dont j’étais le refuge unique, l’amour total, — ce mystérieux et cher foyer, c’était ma religion, ma patrie, c’était Dieu et les hommes, toute ma raison d’être ! Ah ! les bons jours, la douce vie, alors ! J’ai eu de l’ambition, dans ce temps-là, parce que j’avais un but, un rêve, celui de m’élever à une situation qui me permît d’épouser Barbara, le front haut, et de la ramener avec sa fille au rang dont je l’avais fait descendre !

En attendant nous cachions notre bonheur qui n’en était pas diminué ; mes fonctions m’obligeaient à la plus grande réserve, car les « faux ménages » sont mal vus à la Préfecture, et mon avancement eut été certes compromis par ce « scandale de vie privée ». D’ailleurs, nous touchions au terme de notre patience : encore trois mois d’attente, et ma nomination allait enfin nous délivrer de ces contraintes. Notre fillette avait six ans.

C’est alors que tout a cassé.

Vous vous rappelez l’épouvantable journée de Barcelone, où trente-quatre personnes furent tuées ou blessées par la bombe qu’un anarchiste lança au passage du roi ? Trente-quatre, c’est le chiffre officiel. Car les statistiques officielles ne comptent que les victimes laissées sur le carreau ; les autres, celles qui saignent en dedans, au lieu de saigner sur la chaussée, on ne s’en occupe pas ; on les plaint, un peu, mais elles n’ont pas droit à l’honneur de figurer dans le total : ceux qui restent, celles qui pleurent, les pauvres survivants qui suivent les cercueils, existences brisées, mais non pas supprimées, c’est là des quantités négligeables, paraît-il ; on pèse la viande, mais l’âme n’a pas de poids, dans la balance administrative. Passons, et, aux trente-quatre victimes, faites-moi la grâce d’ajouter au moins un numéro : le mien.

Car vous vous rappelez aussi, peut-être, que plusieurs cadavres ne furent ni réclamés ni identifiés, et qu’il y avait, parmi eux, une petite fille éventrée, qui se cramponnait aux jupons d’une jeune femme sans tête ? Ceux-là, je ne les oublierai pas, moi, et je les vois toujours, comme je les ai vus, côte à côte dans la boue sanglante. Les tripes d’un cheval faisaient un collier aux épaules de ma fille.

La pauvre mignonne chérie avait voulu voir le cortège des belles voitures, les cavaliers et le roi, « la cavalcade », comme elle disait ; et je l’avais dirigée moi-même, j’avais choisi sa place, la bonne place, au bon endroit, au premier rang, là où la marche devait se ralentir. J’avais fait cela, moi, vous entendez ! On est trop bête, quand on aime ! De mon poste, je pouvais les surveiller, et on était ensemble sans avoir l’air de se connaître ; et on était content, tous les trois. Elle battait des mains, ma fille, et sa petite maman souriait, et je les admirais, de loin, et je les caressais avec des regards. Barbara portait à son chapeau une plume bleu ciel, qui m’aidait à retrouver mon couple dans la foule, quand je l’avais perdu des yeux.

Et tout d’un coup, voilà les chevaux qui arrivent : notre Catalina sautait de joie, par petits bonds, comme on saute à la corde ; sa mère s’inclinait vers elle, pour la contenir : c’est la dernière vision que j’aie eue de mes bien-aimées vivantes. Un tonnerre, un nuage, et puis rien !

J’ai compris tout de suite. J’ai couru. J’avais trop bien compris pour garder un espoir ; mais je courais quand même ; et quand j’ai découvert, dans la fumée, dans la poussière, parmi les tas de choses informes, dans le sang rouge, ma plume bleue ; et quand je les ai vues, là, par terre, toutes les deux, elle et elle, ça été comme une autre bombe qui éclatait en moi, et qui déchiquetait tout ; et je devenais un mort, moi aussi, pour toute ma vie !

Le roi en péril et mon métier à faire, je m’en souciais, vous devinez comme ! J’étais fou. Je me souviens que je me suis jeté sur elles, et que je hurlais. Mais dans le désarroi général, on n’a pas pris garde au mien. Pourtant, le préfet, en passant, me vit ; il crut que je relevais des blessés ; il me cria :

— Pas ça, vous ! Aux maisons ! Cernez les maisons !

Ce mot-là m’a rendu ma tête, en me rappelant au devoir. Pas le devoir professionnel, hein ? Non ! Celui de venger mes mortes, de trouver le bandit qui me les avait tuées, de le leur apporter, à elles, rien qu’à elles, et de le leur saigner en holocauste, pour elles toutes seules ! Mon devoir d’amour et de vengeance, quoi !

Alors… C’est ici qu’il faut bien m’écouter, si vous voulez comprendre. Il y a de grandes minutes, dans la vie, et c’est dans ces minutes-là qu’on reconnaît les hommes : les uns sont démolis par la secousse, et les autres, au contraire, sentent leurs forces exaspérées, décuplées : le talent qu’ils ont devient du génie. Lorsque la bande des nigauds voit tout perdu, et qu’en effet tout est perdu, ceux-là retournent la victoire, d’un coup de doigt, et ils vous gagnent la bataille : c’est des Napoléon, ceux-là ! J’en suis, et je n’en tire pas vanité, allez ! car c’est une espèce de folie qu’on a, une crise dans laquelle on vaut plus que soi-même, et qui ne dure qu’une minute ! Le temps de me redresser et de pivoter sur mes talons, d’un seul coup d’œil au boulevard, j’avais tout vu, tout noté, classé tout, supputé, confronté, réfuté, éliminé des hypothèses, calculé la durée, l’espace ; la trajectoire, et j’étais sûr de mes déductions :

— Ça vient de là !

Une maison, quatre étages ; au second, volets clos, appartement vide : j’étais sûr ! La vérité ne ressemble pas à l’erreur ; elle porte en soi une puissance d’illumination qui éblouit quand on la regarde en face, et que les erreurs ne possèdent jamais, même quand elles sont vraisemblables. C’est un coup de clarté subite, un éclair dans la nuit, une fenêtre qui s’ouvre et se referme : la vision n’a duré qu’une seconde, et, dans cette seconde, il faut avoir tout vu !

Je voyais : l’homme probablement un seul homme, ses combinaisons, ses moyens, ses actes, jusqu’au geste suprême de lancer la bombe. Ici, deux incertitudes : Avait-il suffisamment préparé sa fuite ? A-t-il eu le temps de sortir ? J’étais, tout à l’heure, à cinquante mètres, que j’ai franchis en courant. De plus, j’ai perdu deux minutes, dans la douleur, peut-être trois. Il a deux étages à descendre : prudemment, ou bien à la course ? Selon sa nervosité, et j’ignore. Une chance de le trouver dans l’escalier, dans le couloir, ou hésitant sur le seuil. Vite, vite ! Sans même un regard à mes mortes, — est-ce que le taureau pense à l’étable, quand il fonce sur le picador ? — je me ruais vers la maison et j’étais le taureau qui souffle droit devant lui, mais qu’on n’amusera pas avec des banderilles !

Ah ! la bonne porte ! Personne n’avait l’air d’y songer, à cette porte-là ; les imbéciles allaient aux maisons innocentes, et pas un d’eux ne me suivait ! À moi tout seul, la proie ! J’arrive. Sur le trottoir, sur le seuil ? Pas un de ces passants n’est lui ! Je le reconnaîtrais. A-t-il passé ? En m’engouffrant dans le corridor, en gravissant l’escalier, j’arrangeais mon plan, mon rôle, un beau plan, je vous jure, et ça tournait vite, dans ma caboche ! Ceci, cela, il résulte ceci, je fais cela, bravo ! Après ? Ça, tout de suite ! Et alors ? Un temps d’arrêt, doute rapide : quelle marche suivre, à présent ? Celle-là, sans hésiter, c’est la bonne, je tiens le fil ! Je tiens mon homme, s’il est encore là. Caraco ! quand je te tiendrai, si je peux te tenir, tu seras mon seul bien sur terre, mais je ne te rendrais pas pour tous les trésors de Vigo !

Premier étage, ce n’est pas ici : grimpons ! À mesure que je monte, une espèce de joie me crie que j’ai gagné, et qu’il est toujours là. Je le flaire ? Non, mais un courant télépathique s’établit entre lui et moi : il me sent venir, je le sens vivre. Ce n’est plus, comme tantôt, ma raison qui révèle et démontre la vérité, c’est ma tension nerveuse qui se rapproche d’une autre, ma sphère d’attraction qui entre dans la sienne…

Second étage. J’y suis ! Il y est, nous y sommes ! Sur le palier, deux portes, à droite, à gauche, Nord, Sud, c’est celle-ci ! Sonner, entrer ? Jamais, jamais, jamais ! Mon envie d’enfoncer la porte, l’envie du taureau, on saura la dompter, n’est-ce pas ? Je me dédouble, je suis double : le moi intelligent qui surveille ma brute a pris le taureau par l’oreille, et il l’entraîne, et il lui dit :

— Allons, stupide bête, tiens-toi tranquille, ma bonne bête, et je te la livrerai, ta proie, et tu l’auras à ta merci, pendant des heures, des jours, pour la torturer bien longtemps, beaucoup, beaucoup… Viens par ici, ma bonne bête…

La tempe collée à la porte, j’écoute : ce mur de planches, ce fragile bois peint, c’est trop tentant, et le taureau voudrait se ruer sus !

— Pas ça, te dis-je… Une mêlée, des revolvers, et, si tu t’es trompé dans tes calculs, tu te trouveras tout seul contre plusieurs : vas-tu risquer les hasards d’une lutte, où tu seras peut-être le vaincu, où tes balles s’égareront peut-être dans un autre que lui, et où ta meilleure chance sera de le tuer d’un coup, trop vite… Allons donc, viens par là, ma brute, et je te le remettrai, à la guise, plus tard…

À reculons, en léchant la porte des regards, je m’écartais du seuil, et doucement, avec précaution, sans bruit, lentement, toujours à reculons, je montais les marches de l’étage suivant, pour me cacher par delà le tournant ; avec des sens aiguisés, j’écoutais, discernant et analysant les bruits, ceux de la rue, qui entraient par des fenêtres, ceux de l’appartement, qui venaient vers la porte…

On marche, on vient… On l’a touchée, la porte, de l’autre côté ! On écoute, derrière ! Son oreille est appliquée au bois que mon oreille vient de chauffer. Ah ! comme j’entends, comme je vois ! On va ouvrir ! Sûrement, on va ouvrir avant deux secondes, on ouvre déjà ! On ouvre de la main gauche, et ce n’est pas la main qui a lancé la bombe, mais c’est l’homme ! Je suis plus sûr que jamais. Pourquoi a-t-il tardé tant à partir ? On expliquera cela plus tard, et qu’importe, puisque c’est lui qui vient à moi ! Silence, mon cœur, tu bats trop fort, on va t’entendre aussi…

La porte s’entre-bâille avec prudence, et j’encourage électriquement celui qui n’ose pas encore sortir : « Viens donc… Il n’y a personne… Viens donc… »

Il se décide… Il ouvre. Il se hasarde… Sa tête est déjà dehors. Il est rassuré, maintenant, par l’escalier désert. Je ne veux plus penser à lui, pour qu’il ne perçoive pas mon fluide ! Penser à autre chose, je ne peux pas ! Il s’aventure !… Son pied droit est sur le palier. Je me plaque au mur pour exister moins. Il est sorti ! Je l’ai !

Le taureau est mort, je suis chat ! Mon gibier examine, encore une fois, en bas d’abord, en haut après. Il a dûment constaté que personne n’est dans l’escalier.

— Va donc, crétin !

Il referme la porte derrière lui. Il descend, la main droite sur la rampe, la main qui a lancé ! Je la vois ! Je peux me pencher, à présent, pour mieux voir ! À deux mètres sous moi, la tête où l’idée de mon deuil a germé, la voilà !

D’un regard, j’ai vu tout l’homme, son vêtement, des pieds à la tête, chapeau, veste, pantalon, souliers, je connais tout, moins le gilet ; sous le rebord du chapeau, le bout de son nez pointe, et sa barbe. Je le connais, et je le reconnaîtrais entre cent mille, tel qu’il est vêtu là, du moins. Que j’entrevoie son visage, à présent !

À pas de félin, je descends derrière lui, et il ne m’entend pas… Je descends. Je le gagne en vitesse, car il n’avance qu’avec circonspection, lui : il n’est pas sûr, lui, mais moi, je suis sûr, et je vais vite. Je vais le joindre… Il entre dans la pleine lumière de la fenêtre d’escalier. Qu’il se retourne maintenant !

Pour qu’il se retourne, je tousse.

Il sursaute, pivote, et je vois la face de l’homme que je tuerai, mais dont je vais devenir l’ami, d’abord, pour le tuer à mon aise…

Gestes prévus : tout de suite, il a saisi son revolver dans la poche de sa veste.

— Ami ! Je suis avec vous. Ne craignez rien de moi.

J’ai parlé à voix basse, et, pendant qu’il hésite, j’ajoute, à voix plus basse encore :

— Un coup de feu, on vient, vous êtes pris !… Silence, et je vous sauve ! Sur la tête de mon enfant, je jure que je vais vous tirer d’ici.

Certes, l’accent de ma parole devait être convaincant : jamais je n’ai prêté un serment plus sincère que celui-là ! Pourtant l’homme se méfiait, et j’ignore ce qui serait advenu sans les pas et les cris qui envahirent le corridor, au-dessous de nous.

La fuite en avant est barrée ; en arrière, je coupe la retraite.

— Avec moi, vous passerez. Confiez-vous, ne parlez pas. Laissez-moi marcher le premier.

Cette proposition, qui rend l’escalier libre vers les étages supérieurs, prouve ma bonne foi. Je passe.

— Ne me quittez pas d’une semelle. J’expliquerai plus tard. Venez.

La ruée des agents et des policiers en bourgeois a traversé le couloir et monté vers nous ; les revolvers brillent aux poings. Je crie :

— Eh là, donc ! Attention !

Ils ont reconnu la voix d’un chef.

— C’est moi, Jarguina. Nous gardons l’escalier, mais vous tardez bien à venir, lambins ! Combien êtes-vous ? Six. Parfait. Personne n’est sorti ; la case est suspecte. Trois étages : au second, à droite, appartement inoccupé ; que trois hommes le fouillent. Aux toits, chambres de domestiques, issues : trois hommes, vérifiez et restez-y. Les autres logements, plus tard. Nous deux, à la porte. Venez, vous !

Mes hommes grimpent, et l’assassin commence à comprendre, à me croire, en voyant que j’ai dégagé la route : je descends, il suit.

Je me retourne, et tirant mon écharpe d’une poche, je la lui tends :

— Service central. Prenez ça : laissez paraître un bout hors du gilet.

Je continue ma route : il suit.

Au seuil, deux agents sont en faction.

— Vous êtes là, vous ?… Par bonheur, nous y étions avant. Il me faut deux malins pour perquisitionner au premier : du tact et du coup d’œil, ne rien brusquer, mais ne rien négliger, un ouvrage de choix ! Deux malins ! Vous, et vous. Je garderai la porte avec celui-ci. Trottez !…

Fiers de ma confiance, ils se jettent dans le couloir ; je reste seul avec l’homme ; de l’épaule, je l’accule au cadre de la porte, et, sans le regarder, je parle :

— Vite ! Écoutez, répondez, sans mentir, sur votre vie ! Un : je vous ai mis hors la maison. Deux : je vais vous mettre hors les barrages. Trois : un asile. L’avez-vous ?

— Non.

— M’en doutais : je connais nos frères et pas vous. Étranger ?

— Oui.

— Des amis, ici ?

— Non.

— Mensonge. Vous vous méfiez de moi, quand je vous sauve. N’importe : j’approuve discrétion. Vous cacherai chez moi, aujourd’hui : on ne vous y cherchera pas. Partirez demain, cette nuit, quand vous voudrez. Pour l’instant, filons. Suivez-moi, de très près. De l’assurance, hein ?

— Je n’ai peur de rien.

Un coup de colère me tord à ce mot-là, et ma colère hurle en silence : « Bourreau de ma vie, je te l’apprendrai, la peur, moi, je te l’apprendrai ! »

Pour qu’il n’entende pas mes yeux, je les ai détournés de lui, et j’occupe mon regard avec les monceaux de cadavres et de débris : le chapeau bleu est toujours à sa place, près de Barbara et de notre Catalina…

— Plus tard, chéries, attendez-moi… Vous voyez : je travaille pour vous.

Je ferme les paupières, pour faire la nuit au fond de moi, et y remettre l’ordre, le calme : car la nuit exaspère les névropathes, mais elle rassérène les sages. Dans mes ténèbres, peu à peu, je redeviens mon maître, avec toutes mes armes retrempées dans l’amour, plus sûr que jamais de ma force et de ma victoire. Je rouvre les yeux. Je suis moi !

Je hèle deux agents :

— Remplacez-nous ici. J’ai à faire. La consigne : que personne ne sorte avant de nouveaux ordres. Vous, en route !

Je m’avance au milieu de la chaussée, que cernent des cordons de troupes. Mon homme me suit ; je l’observe : il fait assez crâne figure et tient le front haut, quoique pâle, d’une pâleur qui ne doit pas lui être ordinaire ; il marche d’un pas décidé parmi ses victimes qu’on ramasse et qu’il n’a pas l’air de voir : son regard vague se promène à hauteur de têtes, au loin, vers les soldats qui nous encerclent. Il est dans une nasse, et je n’ai qu’un signe à faire pour qu’on l’empoigne ; si je le tire d’ici, il ne doutera plus de moi, j’espère ?

— Un peu plus d’écharpe visible, un centimètre. Et attention !

Je me dirige vers le groupe des officiers municipaux, il suit.

Je salue en passant, il salue, et l’on répond à notre coup de chapeau ; échange de civilités entre la police et l’assassin qu’elle cherche ! J’en rirais bien, mais je suis trop ému d’angoisse : que seulement un importun, le premier venu, s’étonne, dévisage, interroge, et voilà ma proie qui m’échappe, on me la prend ! J’en ai tout aussi peur que l’homme, et peut-être davantage !

Nous piquons droit sur le cordon des troupes. Au sergent, je jette :

— Urgence !

Je prends mon bandit par l’épaule, et je le pousse devant moi. Tandis que le sergent réfléchit, nous sommes hors le cercle, et déjà à trois pas.

— Ouf !

Un fiacre est là ; je l’ouvre :

— Service de la Préfecture ! Cinq minutes de course, et je vous ramène ici.

Je donne mon adresse, et nous voilà roulant… À côté de lui, dans une boîte qui roule, enfermés tous les deux, ensemble, sauvés, et je l’ai maintenant : il est à moi, à moi, à elles ! Il ne nous échappera plus, on ne me le prendra pas ! Ah ! que je vais donc bien le faire mourir, et comme elle sera longue, la vengeance !

Je le regarde en face, et mon visage doit vraiment exprimer une joie intense.

— Eh bien ! Doutez-vous de moi toujours ?

— Tu es un frère ?

J’avais oublié le tutoiement. On ne pense pas à tout. Je réponds :

— Qu’est-ce qu’il te faut de plus, pour prouver que j’en suis ? Songe à ce que je risque en te tirant de là, et en te cachant. Je travaille à la police : chacun gagne son pain comme il peut, et tu vois comment je les aide. Rends-moi mon écharpe.

Il daigne sourire, et, en me restituant mon insigne, il demande avec suffisance :

— Alors, j’ai fait du bon ?

Il parle avec un accent étranger : je le croirais de France, s’il était plus loquace. Il ajoute :

— Je n’ai rien pu voir, de là-haut. Le roi ?

— Manqué. Mais des morts, des blessés !…

— Tant pis pour eux : ils ne m’intéressent nullement.

— Pas ça ! Ne répète pas ça !

— Je peux bien dire que je m’en bats l’œil, des crevaisons ! Tu as l’air de rager ?

— Moi ?… Oui, au fait, oui, je rage… parce que, tu comprends, le roi est manqué… Alors, ça me…

— Te trouble pas : on repiquera.

— Pour le moment, décidons. Le temps presse. Voilà : je te laisse chez moi, je t’y enferme, je regagne mon poste, et tu m’attends jusqu’au soir ; ça va ?

— Tu m’enfermes ?

— Il faut bien, puisque je ferme toujours. Je dois faire comme toujours, n’est-ce pas ? C’est indispensable, pour ne pas attirer l’attention. Tu as confiance en moi, voyons ?

— Nomme les frères.

Je ne m’attendais pas à cette sommation. Je cite, en hésitant, quelques anarchistes connus, et tandis que j’en cherche les noms, il remarque mon incertitude et scrute le fond de mes yeux. C’est lui le policier, maintenant, il me guette, il me traque, il prend avantage, je le sens, je doute de moi : l’homme qui doute de lui-même est vaincu par avance. Vous êtes-vous battu en duel ? Celui-là sera le vainqueur, sûrement, qui veut l’être et qui ne doute pas de l’être. Mais vingt secondes, deux secondes de trouble, dans l’œil ou dans l’âme, pour compromettre une victoire, ça suffit ! Je les ai eues, et maudites soient-elles ! D’un coup, tout vient de crouler, le bénéfice des manœuvres savantes, les preuves de mon dévouement : rien n’en subsiste plus, parce que j’ai hésité, et les méfiances de l’autre se réveillent. Sa main bouge dans la poche du revolver ; je feins de n’en rien voir.

— Explique, dit-il. Comment m’as-tu découvert ?

Cette fois, je me suis reconquis : je fais front, je fonce à la charge, je lui plante mon regard dans les prunelles, et je le cloue avec cinq mots :

— Depuis ce matin, je savais.

Tant je veux être cru, qu’il me croit ! Et tout de suite, pour l’occuper, je continue :

— Je le rêvais, ce coup-là, un coup admirable, mais je n’ai su que le projeter, et tu as su l’exécuter.

Il sourit. Je l’ai regagné ! On en fait ce qu’on veut, de ces gars-là, si on flatte leur maladie, le mal d’orgueil, qu’ils ont jusqu’à en devenir fous et à se constituer bourreaux. Des naturalistes prétendent que les tigres sont cabotins. Bien vite, j’appuie sur la chanterelle :

— Oui, mon vieux, un trait de génie, que tu as eu là, tout simplement ! Je m’y connais et j’en ai vu. On n’en trouverait guère, tu sais, pour combiner la chose comme toi et moi, ni surtout pour l’exécuter comme toi.

Il fait une moue de modestie ; pour agiter sa main par-dessus son épaule, dans un geste de négligence, il a lâché le revolver. Amusons sa vanité, amusons-la.

— Tout de même, vois-tu ? il y a un point qui cloche, et, là, je comprends mal. Pourquoi as-tu tardé à sortir de la maison ? Je n’espérais plus guère t’y trouver.

— Un accident… lorsque j’ai refermé le volet… D’abord, il faut te dire que je mourais de soif…

Il me conte une histoire, longue, embrouillée, que je n’écoute même pas. Il ment. La vérité est qu’il a eu peur, mais il ne veut pas en convenir, et cherche des excuses ; pendant qu’il travaille à inventer, il oublie de se méfier : l’alerte est passée ! Je l’embarrasse de questions ; il se débat, il patauge ; il voit que je souris, et il s’inquiète, mais pour sa dignité.

— Tu rigoles ?

— Oui… Elle est louche, ton histoire, et je me demande… j’imagine…

— Quoi ?

— Une idée… Tu as eu le trac, hein ?

— Moi !

— Oh ! tu peux avouer, entre nous.

Il est rouge, de honte ou de colère ; il ne songe plus du tout à sa sécurité ; il n’aspire qu’à sauver la face, et ses facultés se concentrent dans l’effort de prouver qu’il est inaccessible à la crainte. Cause, mon bonhomme… Tu as eu peur, c’est par lâcheté que tu n’osais pas sortir ! Cause… C’est par la peur que je les vengerai ! Elles sont là-bas qui m’attendent, qui saignent… Vraiment, tu es couard ? Je t’en réserve, de la peur !

Le fiacre roule. Nous arrivons.

— C’est ici. Attends que j’aie ouvert.

Je saute, j’ouvre la porte ; un signe, et il arrive.

— Passe, monte. Vite ! Deux étages.

Je referme, nous gravissons l’escalier. Nous entrons chez moi. Je l’ai ! Alors, je lui parle d une voix très douce, très tendre, fraternelle :

— Maintenant, vieux, installe-toi. Je te laisse, je retourne. Ne te montre pas aux fenêtres. Tu es chez toi, fume, lis. Et, ce soir, nous aviserons ensemble, gentiment, tous les deux, ce soir…

— Tu persistes à m’enfermer ?

— Indispensable. J’ai l’habitude, je t’ai dit : il ne faut pas éveiller l’attention des voisins… Et puis, je ne te connais pas, en somme…

J’accumule les bonnes et les mauvaises raisons ; mais, pendant que je plaide, ne s’avise-t-il pas, pour avoir une contenance, de prendre sur ma cheminée la photographie de Barbara et de Calalina, qu’il contemple ?

— Pas ça !

Je bondis en hurlant, et je lui arrache le cadre de cuivre, qui écorche ses doigts. Il recule ; nous sommes face à face, pour la seconde lois, en bataille ; je dois être aussi blême que lui. Mais je me dompte :

— Excuse-moi. Je suis très jaloux.

— Même brutal. Elle est gentille.

— Tais-toi ! Ne me pousse pas !… D’abord, tu ne peux pas comprendre ce que tu faisais là ; elles sont mortes… Je t’expliquerai plus tard, et tout au long ; ce sera très long, mais ça t’intéressera, je te promets.

Il répond avec indifférence :

— Ah ?

Et moi, pour ne pas les laisser avec leur assassin, dans cette chambre, je les prends sur mon cœur ; je les emporte ; nous reviendrons tous trois, ce soir.

— À ce soir !

— Tu persistes à m’enfermer ?

— Non, si ça te tracasse… Voilà une double clef, mais, je t’en conjure, ne bouge pas d’ici, où tu es en sûreté. À ce soir.

La clef que je lui donne calme ses méfiances nouvelles : il ne sait pas que ma porte est munie d’une serrure de sûreté, et je m’esquive avant qu’il s’en aperçoive. Je le boucle.

Je retourne vers elles, pour les revoir, les ensevelir de mes mains, leur dire adieu, leur promettre de les venger. Je ramasserai la plume bleue.

Je vous abrège le récit de ces heures atroces. Sachez seulement que j’ai pu trouver et reconnaître la tête de ma Barbara, pas tout entière, et la lui rendre ; de mes mains, la mère et la fille, je les ai mises en bière. Il était nuit, quand je pus retourner chez moi. J’avais la plume bleue.

J’arrive. J’ouvre les deux serrures.

— Parfait ! Rien n’a bougé. À nous deux, maintenant…

J’entre, je sens la fraîcheur de l’air : dans la seconde pièce, une fenêtre était ouverte.

— Il a filé !

Je me précipite, je me penche sur l’appui : mes draps pendent jusqu’au sol de la cour. Par le jardinet de la maison voisine, il a gagné la ruelle : c’est clair ! Ah ! la rage de cette minute, contre moi, contre ma sottise ! Les vaincus ont tort, je ne me pardonne pas ! Je sais mes fautes, c’est par mes fautes que la vengeance me glisse entre les doigts ! Mais je réparerai, j’expierai, et peu m’importe ce qu’il en coûtera ! Je retrouverai l’homme !

— Je vous jure, chéries, que je vous le rendrai !

Devant le portrait des deux mortes, j’ai prêté le serment solennel : je me suis mis à genoux, et, du fond de mon cœur, je leur ai demandé pardon, en les priant d’intercéder dans le ciel, auprès de la Vierge et des Saints, pour que la bonté divine vînt au secours de ma détresse et me fit retrouver leur bourreau.

Amen.

Je me signe. Je me relève. Je suis calme.

Je vais à la fenêtre retirer les draps qui pendent. La nuit est bleue : des astres scintillent, mes deux mortes sont là ; mon regard vrille des trous dans l’infini. Pour travailler avec elles deux, pour qu’elles m’aident, je traîne un fauteuil devant la fenêtre, et, sous les étoiles, je combine une chasse à l’homme. Mon plan s’élabore : je vois ; le ciel m’éclaire.

— Il s’est sauvé par méfiance, je le ramènerai par la confiance ; j’avais donné des gages que j’ai rendus suspects, j’en donnerai de nouveaux qui seront incontestables ; j’ai dit faussement que j’étais des leurs, j’en serai, et les autres me guideront vers celui que je cherche.

Voilà comment je suis devenu anarchiste.

Dès le lendemain, je me mettais à l’œuvre. Quelques propos subversifs, tenus en présence de mes collègues ou de mes subalternes, furent bien vite rapportés aux grands chefs : on me cuisina. Des brochures trouvées chez moi, des absences injustifiées, des alibis que je donnais maladroitement et dont l’inexactitude était découverte sans peine, m’eurent bientôt compromis davantage. On me révoqua. À mon gré, c’était trop peu, comme vous pensez. Je fis tapage de protestations, avec des phrases sur la liberté de conscience, des menaces de révélations sur les menées de la police, un terrible discours lancé du haut de la scène, dans l’entracte d’un café-concert : on m’arrêta. Bravo !

J’avouai tout. Mais ce policier inconnu, en compagnie duquel on m’avait vu le jour de l’attentat, n’était-ce pas le coupable ? N’étais-je pas le complice ?… Là, je niai avec véhémence, arguant de ma bonne foi, ayant cru, comme tout le monde, aux insignes que cet étranger nous exhibait :

— J’ai mes idées en politique, soit, mais je connais mes devoirs et je les ai toujours remplis avec exactitude : je défie qui que ce soit d’affirmer le contraire ; je suis un honnête homme, et si j’ai été, pour une fois, dupé comme vous, aussi bête que vous, qu’avez-vous à me reprocher ?

Mon nom devenait scandaleux et mon portrait parut dans les journaux. Seul, le cocher qui nous avait véhiculés pouvait déposer contre moi : faute d’idée ou de courage, il ne broncha point. J’en fus quitte pour six mois de prison : la belle affaire ! Quand on me relâcha, j’étais sans métier, sans argent, et j’avais peine à vivre, mais j’approchais du but : les frères m’accueillirent.

Dans les cénacles de l’anarchie, je jouais le martyr, le héros ; pour manger, je vendis mes meubles ; une légende m’auréolait ; ma gloire avait gagné Londres, Genève, Turin. D’ailleurs, elle seule progressait ; tous mes efforts pour retrouver la piste de l’homme, ou un indice quelconque sur son passage à Barcelone, furent longtemps sans résultat. On ne savait rien, personne ne connaissait cet étranger survenu, disparu, et le prestige de son habileté se reportait sur moi, qui l’avais aidé, sans nul doute ; on me questionnait, je niais, mais avec des réticences, des sourires, et ma discrétion passait pour admirable, comme ma prudence.

On m’admira bien plus encore, le jour où nous vint, en mystérieuse ambassade, un Frère chargé par un Frère de me dire solennellement « merci », en présence des Frères. Vous la devinez, l’ivresse de cette minute ? Ma proie revenait à moi, d’elle-même !

Je vous abrège le compte rendu des beaux gestes et des belles paroles qui me désignaient à la gratitude de tous. L’émissaire m’étreignit les mains. J’eus fort peu de mal à faire démontrer par un orateur que mon séjour à Barcelone serait un acte de courage inutile, dangereux même ; séance tenante, on me vota des subsides, des fonds de voyage : on m’envoyait vers Lui !

Vers lui ?… Non, pas encore, mais avec son ami, avec un guide !

Tout de suite, j’entrevis l’énorme bénéfice que je pourrais tirer de ce Diego Blasquez ; il était stupide à souhait, pompeux et utopiste, à moitié sot, à moitié fou, un tendre et formidable halluciné qui pratiquait les sports et la chimie, jouait de la flûte, voyageait, recueillait les chiens malades et composait des bombes, incapable d’écraser une mouche et tout prêt à dynamiter une ville : quelque maladie secrète ou quelque hérédité, sur le coup de la quarantaine, lui avait déséquilibré la tête.

Il habitait ordinairement Gérone, sa ville natale : il m’y emmena tout d’abord, et je ne résistai point, décidé à subir tous ses caprices, pour le conduire insensiblement à l’exécution de mes volontés.

J’eus la surprise de le voir installé dans une superbe et antique maison qu’il tenait de ses ancêtres : c’était une manière de château citadin, ou peut-être un ancien couvent juché au flanc de la ville ; en arrière des bâtiments, un jardin sauvage, sans culture aucune, ressemblait à une forêt vierge, et il me plut par son aspect sinistre : car je réexaminais plus les choses qu’au seul point de vue de ma vengeance, comme des ressources qui me seraient ou non utilisables. La demeure de Blasquez se révéla riche en promesses : il y vivait dans une sorte de réclusion, avec une vieille servante, idiote et presque sourde ; il ne sortait que fort peu dans la ville, et passait la majeure partie de ses journées dans des caves dont il était fier, parce qu’il les tenait pour un asile inviolable.

Il m’y emmena : imaginez une enfilade de cryptes, une cité souterraine qui s’étalait en dédale de chambres communicantes, des voûtes décorées de nervures, des colonnes engagées avec leurs chapiteaux, des ogives sous lesquelles on passait d’une salle dans l’autre, des portes en chêne massif armées de pentures en fer ; par centaines, des radicelles pendaient d’entre les pierres comme des serpents accrochés au plafond, et nous léchaient les joues de leurs petites langues froides.

Blasquez riait.

— Tu vois, nous sommes sous le jardin : les racines essaient de rejoindre la terre ; ça ne te fait pas pitié, ces pauvres racines ?

— Si, si.

L’air était opaque, l’obscurité gluante ; les pierres pourrissaient au mur ; la flamme de nos lanternes souffrait. Diego jouissait de mon étonnement :

— Curieux, hein ?

— Admirable ! Un prisonnier qu’on tiendrait ici, on le tiendrait bien.

— Tu peux le dire, mais tu n’as pas vu la merveille !

— Vraiment ?

— Mon laboratoire… Viens.

Il fit jouer les puissantes serrures d’une porte : au grincement des pennes, le cœur me sautait de joie.

— Ceci, c’est l’antichambre, tu comprends ? pour m’isoler mieux.

— Oui.

— Prends garde : il y a huit marches à descendre. Ça glisse.

Ce vestibule ne mesurait guère que quatre mètres de large ; dans le mur qui nous faisait face, Blasquez ouvrit sa dernière porte : une pièce immense apparut.

— Voilà mon antre !

Sur des étagères, un arsenal de chimiste brillait, métal et verrerie ; trois tables chargées d’appareils, deux tabourets, deux chaises, un lit de sangle composaient le mobilier de l’« antre » ; un fatras de bibelots et de brochures encombrait les coins ; le sol était dallé, et l’industrieux propriétaire me fit admirer la combinaison de deux bouches ouvertes, l’une à ras de terre et l’autre au sommet du plafond, pour le renouvellement de l’air, qu’en effet je trouvais parfaitement respirable ; sur bien d’autres beautés encore, il attira mon attention, et sur la sécurité de cette retraite, sur le silence de son éloignement. Je ne l’écoutais guère, ayant, du premier coup d’œil, perçu ces avantages que j’exploitais par anticipation.

— C’est ici que je l’amènerai !

Je humais l’air de cette cave ; j’y respirais ma vengeance déjà présente. Blasquez parlait toujours ; son bavardage me berçait et m’aidait à penser. Il riait en parlant. Je riais avec lui. Il se frottait les mains, et, ravi de mon enthousiasme visible, il me battait l’épaule à grands coups de sa main stupide, en criant :

— Hein ? Chouette, hein ? On peut crier, ici, tu peux crier. Oh ! ooh ! ooh !

Il hurlait, et sa voix, répercutée par les murs, grondait dans ma poitrine comme dans un tambour.

— Crier tant qu’on veut ! Personne n’entendra. Hein ? Ils en avaient des inventions, les moines d’autrefois, et les seigneurs, pour torturer à l’aise le prolétariat de l’humanité souffrante dans les fers de son esclavage !

— Parfaitement.

— Mais l’heure est venue ! Les cachots de la tyrannie abhorrée sont aujourd’hui les refuges où s’élabore la germination des revanches sociales, et le grain couve dans les entrailles de la terre ! C’est symbolique, ça ? Et tu le vois, le grain ?

Il m’indiquait, en s’esclaffant, les boîtes destinées à devenir des bombes, et je les regardais avec tendresse, je palpais les bons murs, je les carressais, en leur disant merci.

— Tu as l’air de caresser un cheval pour le faire sauter…

— Pour le faire sauter, tu dis bien.

Il se tordait de rire. Ma nervosité exubérante s’affolait au contact du fou : il fallut nous asseoir, tant on riait.

— Tu es épaté, mon Jarguina ?

— Tellement que je veux…

— Quoi donc ?

— T’embrasser.

En le serrant entre mes bras, j’avais l’illusion d’étreindre son domaine et d’en prendre possession.

— Ici !

L’idée qui venait de naître se dégageait du rêve, et dans mon esprit elle précisait ses lignes à mesure que, dans mon œil, le décor précisait ses détails. Ma fièvre était telle que je ne me tins plus de poser une question, toujours évitée jusqu’alors :

— Il connaît cet endroit ? Lui, mon ami… de Barcelone… que j’ai sauvé.

— Émile ?

— Je ne sais même pas son nom.

— Émile, dit La Ballade. S’il connaît le laboratoire ?… Ah ! là, oui, il le connaît ! Nous y avons passé des journées, à préparer les bombes. Celle dont tu parles, nous l’avons faite ici. Oui, mon vieux, ici !

— Ensemble ?

— De ces mains que tu vois, oui, mon vieux. Parce que lui, tu comprends, c’est un brave garçon, mais il n’entend rien à la chimie, oh ! là, non !

Il riait encore, et il me présentait ses mains glorieuses. J’eus un invincible frisson en contemplant ces paumes, ces doigts qui avaient façonné la mort de Barbara et de Catalina ; malgré moi, je relevai les yeux vers les yeux de ce complice qui venait de prononcer sa condamnation, et qui, devant mes prunelles, recula d’épouvante.

Eh là ! Vais-je recommencer les sottises, et faire peur à mon gibier ? Tout de suite, je repris mon air de bon enfant, et je me jetai sur la couchette, avec une cabriole.

— On peut fumer, ici ?

— Et boire ! C’est le cercle de l’Humanité-Souffrante.

Pour me prouver que rien ne manquait au confort de son antre, il prit une bouteille, deux verres, une cruche, et nous prépara des absinthes.

— Hein, mon Jarguina, qu’est-ce que tu en dis ?

Je ne disais rien : je fumais, couché sur le dos, et pendant que l’infatigable Blasquez chantait les louanges de la chimie moderne et du repaire modèle, je regardais monter en torsades les fumées de ma cigarette, et je combinais l’avenir.

Depuis trois semaines bientôt, je vivais à Gérone, et je m’y serais ennuyé fort, en compagnie de ce niquedouille, si je n’avais pris à tâche de le travailler minutieusement, de le confesser, de m’instruire : tour à tour, et sans jamais avoir l’air d’attacher aucune importance à quoi que ce fut, j’obtenais de lui tous les renseignements qui m’étaient nécessaires, sur l’assassin, sa résidence actuelle, ses habitudes, ses goûts : Émile, dit Ballade (on ne lui connaissait pas d’autre nom dans le monde de l’anarchie internationale), était bien d’origine française, mais citoyen de toutes les capitales : il se déplaçait sans cesse, évidemment par prudence, et probablement aussi par un besoin inné d’agitation ; peut-être même éprouvait-il une volupté spéciale à passer les frontières, par protestation contre l’idée de patrie. Ne souriez point, vous qui n’avez pas étudié, de tout près, la dose d’enfantillage qui se mêle à la furie de ces théoriciens, portés tout naturellement à déséquilibrer le monde, parce que leur intellect est déséquilibré…

Passons ; l’examen de ces mobiles relève de la neurologie et n’est pas mon affaire. L’unique affaire était de réunir les deux complices, sous ma main, dans ma main, et j’apprêtais doucement la venue de cette heure promise, je la rendais nécessaire, inévitable, et je la sentais prochaine : doucement, avec des mots qui semblaient tomber par hasard, je semais dans la pauvre tête de Blasquez le germe des idées qu’il devait faire siennes, des envies qu’il devait concevoir, des projets qu’il devait émettre ; je voulais que toute initiative émanât de lui seul, et qu’il me conduisît, et qu’il crût me conduire, là où j’avais délibéré qu’il me guidât ; je ne me permettais d’autre rôle apparent que celui d’une obéissance passive, indifférente à tout, et prête à tout, par lassitude de mon inaction. Mon ennui même m’était utile, car j’en donnais la contagion.

— Blasquez, on s’amuse peu, chez toi.

— C’est vrai, qu’on ne rigole guère…

Cet aveu le faisait rire aux éclats, et préparait notre départ, puisque j’avais décidé de partir à la recherche de l’absent.

Ah, que le crâne démon Blasquez était bon terrain de culture, et comme les semailles y levaient bien ! Par vanité, il avait la prétention d’être organisateur, et, par névropathie, il jouissait de nuits blanches, dans la blancheur desquelles il voyait rouge, combinant des aventures de feuilleton, des complots à la Rocambole, des révolutions puériles et sanglantes ; je lui en suggérais, et, pendant des heures, sa fièvre d’insomnie incubait mes larves d’idées ; au matin, il se réveillait avec des yeux troubles, éblouis d’admiration pour ce qu’il croyait être les produits de sa pensée, et il venait m’exposer des plans.

— Hein ? Qu’est-ce que tu en dis ?

— Magnifique, mais difficile, pour nous deux : il faudrait au moins être trois.

— Émile ?

— Celui-là ou un autre.

Le matin du vingtième jour, il entra dans ma chambre et cria : « Nous partons ! »

Je répondis, avec une molle indifférence :

— Ah ? Soit. Quand ?

— Midi !

— Où allons-nous ?

— Tu le sauras !

Je le savais mieux que lui, et depuis deux semaines. Ai-je besoin d’ajouter qu’il n’existait aucun train à l’heure indiquée par Blasquez ? Je ne lui avais laissé d’initiative que pour le choix des heures, et il nous choisissait un train inexistant. Peu importe : le soir même, nous partions pour Perpignan, où nous ne restions qu’une journée, afin de « dépister la rousse ». Le surlendemain nous amenait à Lyon ; de là, en route pour Genève !

Émile nous y reçut. Je feignis la surprise ; Blasquez jouissait de mon étonnement.

— Hein ! C’est conduit, ça ? Personne ne s’est douté de rien, pas même toi.

Cette première entrevue avec ma proie fut empreinte de quelque gêne ; sans doute, je le haïssais trop, l’assassin de mes chéries, et une électricité répulsive se dégageait de moi, en dépit de ma volonté tendue. Je m’ingéniais en vain à des sourires amicaux. Blasquez s’indignait de nos froideurs.

— Voyons, La Ballade ! Jarguina t’a sauvé la vie, et il en a perdu sa place ; sans lui, tu n’en mènerais pas large : ça compte, ces services-là. Quant à toi, Enrique, tu es vexé parce qu’Émile t’a brûlé la politesse, et qu’il s’est méfié de toi ; tu as tort, car on ne se méfie jamais trop. Il faut que vous soyez amis ! Je le veux, pour qu’à nous trois nous fassions la belle besogne, une besogne dont on parlera, je vous prie de le croire ! J’ai mon plan !

Il nous l’exposa : à quelques sottises près, c’était celui dont je m’acharnais depuis trois semaines à suggérer les éléments, et qui devait nous ramener en Espagne : à Gérone d’abord, à Madrid ensuite, là pour préparer les engins, et là pour les utiliser. Mais vous pensez bien que le voyage des tueurs se limiterait à Gérone, et que je me chargerais de les y arrêter pour toujours…

Eh ! caraco ! la bonne joie, quand le programme de Blasquez fut définitivement adopté ! J’en oubliais presque ma rage, tant je jouissais de l’assouvir, et ma haine devenait alerte, communicative, entraînante, comme la plus chaude amitié. Je chantais, je jasais, ma gaieté sonnait en fanfares et s’épanouissait en boutades. Vraiment, mes deux condamnés à mort ont bien ri pour leurs derniers jours ! Croyez-moi si vous pouvez, et si vous comprenez : je ne les détestais presque plus, depuis qu’ils étaient sous ma griffe. Je me suis souvent reproché ces heures d’entraînement comme une trahison vis-à-vis des deux mortes ; c’était plus fort que moi : j’étais trop plein de mon bonheur, trop enivré de ma victoire sûre, et tout le reste s’estompait. Le chat qui guette la souris est sévère devant le trou qu’il garde, et son impatience le hérisse ; mais, après le premier coup de croc, quand il tient sa proie, il s’amuse. Je m’amusais ! Ils étaient déjà dans leur mort, et je jouais avec cette double agonie, très lente et très propre, dont les agonisants n’avaient pas conscience, et que j’étais seul à connaître, à contempler, à prolonger : un spectacle pour moi seul, de ces deux trépassés qui persistaient à se croire des vivants, et qui disposaient l’avenir !… J’ai passé à Genève les meilleures journées de ma jeunesse ; les dernières aussi, puisque le sacrifice était fait de ma vie comme des deux autres.

Nous partîmes enfin.

Le retour fut charmant. Toute suspicion avait définitivement disparu, et toute contrainte. Une parfaite intimité régnait, et quand nous descendîmes de wagon, j’étais vraiment le camarade indispensable, celui qui, par sa belle humeur, abolit les fatigues, vivifie les courages et fait mépriser les périls.

Nous arrivâmes de nuit : Émile, toujours prudent, nous avait quittés avant la frontière espagnole, pour n’y être pas vu en compagnie de gens suspects ; il gagna Gérone à bicyclette, et, le lendemain soir, il entrait chez Blasquez, pour n’en plus sortir : c’est moi qui ai refermé la porte derrière lui.

On se mit à la besogne : il s’agissait de fabriquer simplement quelques engins, et de faire sauter l’Escurial, rien de plus ; d’après le plan dont Diego Blasquez s’imaginait être l’auteur, l’exécution ne présentait que des difficultés enfantines ; j’approuvais et renchérissais. Mes anciennes fonctions de policier me permettaient de fournir, sur la question topographique, des renseignements qu’on jugeait précieux ; en revanche, on raillait mon incompétence en matière d’explosifs, et je l’exagérais de mon mieux : le chimiste résolut de m’instruire, ainsi que je l’avais prévu. Tout s’organisait selon mes vœux : le laboratoire souterrain fut nécessairement notre salon ; la mortelle chimie entra en jeu : l’heure approchait.

Le quatrième jour, je savais manier les bases et les acides ; sous l’œil de mes excellents maîtres, je pus confectionner trois bombes à renversement, qui furent déclarées parfaites.

— C’est un plaisir, disait Blasquez, de t’apprendre les choses : tu profites !

— Oui, je profiterai.

Vous n’en êtes plus, j’espère, à vous demander de quelle mort mes condamnés allaient périr ? Je n’en admettais qu’une, celle de leurs victimes : œil pour œil, bombe pour bombe ! Je les voulais éparpillés, eux aussi, mais avec un prélude d’interminables épouvantements, et je suis assez fier de ma trouvaille.

Il me plaisait aussi que les engins fussent mon œuvre : je dissociai les éléments de ceux que j’avais composés, et je les mis à part.

Il s’agit maintenant de procéder à quelques préparatifs secondaires mais indispensables.

D’un geste maladroit, je heurte la gargoulette où nous gardons notre eau potable : elle tombe et se brise. Je jure, Émile tressaute, Diego m’injurie.

— Ne te fâche pas, je la remplacerai, la gargoulette…

En effet, j’achète, le lendemain, quatre cruches en terre, longues, de belle ampleur et de haute encolure : elles sont exactement semblables. Je les apporte au laboratoire, sous prétexte qu’elles serviront ; les prétextes les plus ineptes sont ordinairement les meilleurs : ils satisfont la majorité, et, parfois, l’unanimité. Mais Émile, dit La Ballade, est par essence, un esprit mécontent, qui doit critiquer tout : il blâme la forme de mes vases, qui manquent d’assise, et dont l’équilibre est peu stable.

— Émile, ton reproche est fort juste, mais j’avais une raison pour les choisir ainsi faits.

— Laquelle ?

— Avant huit jours d’ici, tu la sauras, je te le promets.

En effet, il me faut maintenant attendre quelque peu, attendre une absence de Blasquez, ou la provoquer si elle tarde trop : car j’ai besoin d’être seul avec mon assassin pendant une bonne heure. J’attendrai. Cette patience est même un plaisir : je m’en délecte, et, tandis que nous causons, que nous rions, je guigne mes trois bombes sur leur planchette, et mes trois cruches dans leur coin : je dis bien « mes trois cruches », puisque nous avions utilisé la quatrième, qui était pleine d’eau.

J’attends deux jours. Il faudrait en finir, pourtant ? Encore deux jours… Enfin, Blasquez nous annonce qu’il est convoqué à une réunion catalaniste, pour le lendemain.

Demain ! Demain ! Ah ! la folle nuit d’insomnie que j’ai faite avec ce mot-là ! L’exquise nuit de certitude ! Et quelle adorable journée, ensuite, avec toutes ces heures qui tournaient au cadran, et que je regardais tourner, en les décomptant par demies et par quarts : lorsqu’elles tintaient au clocher de la cathédrale, j’avais l’obsession d’entendre, dans leur musique prolongée, un rire de Barbara et de Catalina, qui chantonnaient : « C’est pour ce soir… » Mon idée me grisait comme un vin : j’exhibais sans contrainte une gaieté d’estudiantina, et le majestueux Émile, en riant malgré lui, sentenciait, non sans dédain :

— Quel gosse !

Le souper fut verveux. Au dessert, Diego nous quitte : l’heure est venue.

— Au laboratoire, Émile, veux-tu ?

J’emmène ma proie qui, naturellement, par légitime orgueil, marche en avant : j’ai raflé, sur la table, un jambon, un pain, un couteau. Je tâte mes poches : je n’oublie rien ?

Le dos va devant moi, le dernier soir d’un dos ! Il est prétentieux, oui, vraiment, et comique, d’aller ainsi, bêtement, sans défiance, et de montrer la route ! Derrière lui, j’ai des envies de gambader.

Nous arrivons. Nous y sommes, au laboratoire ! J’ôte ma veste, dont les poches pleines se renflent à l’excès. Il demande :

— Tu as donc chaud ?

— Oui, j’ai chaud.

On s’assied ; je lui tends mon tabac qu’il accepte ; il bourre sa pipe, il l’allume ; je note qu’il replace ses allumettes dans le gousset gauche de son gilet. Il fume : c’est commencé !

— D’un goût bizarre, ton tabac…

— Je le parfume moi-même, avec une préparation dont j’ai le secret : c’est le tabac de la Vendetta.

Il hausse les épaules : jamais La Ballade ne se résignera à me prendre au sérieux.

Il continue à fumer. Je l’observe. Pour l’occuper, je parle des revanches sociales, du prolétariat qui souffre, de la fraternité humaine, des humbles que nous émancipons : et puisque le monde s’obstine à nous refuser justice, tous les moyens sont légitimes, même l’action directe, pour en arriver à nos fins… Il fume toujours.

— Nous frappons à la porte de l’avenir !

— Vous frappez fort, mon cher Émile, et j’ai un scrupule, moi : quand tu lances une bombe dans la rue, comme tu fis à Barcelone, tu écrabouilles de pauvres diables qui sont nos frères, des femmes, des enfants…

— Tant pis pour eux ! Je t’ai déjà dit que je m’en désintéresse.

— Je veux que tu me le redises.

— L’individu ne compte pas ; les principes seuls existent.

— L’individu est innocent…

— Il n’y a pas d’innocents ! La société est solidaire de ses exactions, comme notre révolte l’est de ses actes ! Ceux qui se soumettent font cause commune avec ceux qui oppriment, par cela même qu’ils se soumettent : ils sont coupables, et plus que les autres, à mes yeux, parce qu’ils sont les transfuges, traîtres à la cause de l’humanité !

— Qui souffre.

— Qui souffre !

— Et que tu aimes… Dépêche-toi de l’aimer, parce que le temps presse. Tu vas laisser éteindre ta pipe…

— Il me dégoûte, ton tabac.

— Il faut que je te l’avoue, pour que tu me rassures : je ne suis pas poltron, mais j’ai peur des remords. On n’en a pas ?

— Mais non !

— Tu n’as jamais vu de spectres, de pauvres créatures éventrées ou décapitées, qui reviennent la nuit, pour te demander raison de leur martyre ?

— Quelle blague !

— Je me rappelle une petite fille que j’ai vue à Barcelone, par terre ; elle avait, autour du cou, les intestins d’un cheval et, toute morte qu’elle était, elle crispait ses petits poings à la robe de sa maman, qui n’avait plus de tête. Tu ne les a pas remarquées, toi ?

— M’en fiche.

— Tu es bien sûr que jamais elles ne reviendront, bien sûr ?

— Tu me rases, avec tes balivernes… Qu’est-ce que j’ai donc, moi ?

Il se lève. Je le guette. Il marche à travers la salle, avec des pieds de plomb.

— Émile, tu es pâle, assieds-toi.

Je le prends sous le bras, et je l’entraîne vers la couchette ; à peine l’ai-je poussé, qu’il tombe assis : ses yeux sont vagues. Je l’ai.

— Étends-toi…

Je soulève ses jambes : elles sont lourdes, molles. Le voilà allongé sur le lit de camp.

— C’est peut-être bien mon tabac… de la Vendetta… qui te barbouille ? Ça va passer.

Je ramène et croise ses deux mains sur son ventre : il laisse faire. Je vais tranquillement prendre ma corde ; je ligotte ses poignets, ses chevilles.

— Voilà le saucisson paré, pour devenir chair à saucisses… Et maintenant, tu vas les voir, les spectres !

De crainte que Blasquez ne survienne à l’improviste, je ferme la porte, d’un double tour de clef.

Le narcotique est préparé pour produire un engourdissement de quelques minutes : Émile se réveille peu à peu.

Il me regarde aller et venir par la salle. Il travaille à se souvenir : il se rappelle que je l’ai poussé, ligoté, et peut-être endormi : pourquoi ? Il bouge et tente de se soulever, d’un coup de reins : il n’en a pas encore la force.

Cependant, par prudence, je pose, sur le haut de sa poitrine, deux larges feuilles de plomb : il cherche mes yeux, il voudrait comprendre mon idée. Mais c’est moi qui lis distinctement la sienne : il commence à penser ; sans doute, il croit à quelqu’une de ces farces qui m’amusent et l’offusquent, mais il n’ose rien dire, par crainte de se tromper : je connais ce fiérot, son outrecuidance et l’appréhension qu’il a du ridicule ; je lui souris, tandis que tranquillement je replie vers ses épaules la couverture de plomb : j’ai l’air d’une maman qui borde son petit. Je te dorlote, mignon ?

Sans plus bouger, il me suit des yeux : il me voit prendre sur le rayon les trois bombes que j’ai moi-même confectionnées naguère, et les tubes que je garnis d’acide, que je fixe à leur place ; la besogne est délicate et longue : je m’y adonne avec une méticuleuse prudence ; j’ai le temps.

Si je ne m’abuse, il doit avoir reconquis sa tête ? Systématiquement je m’abstiens de regarder vers le lit : je travaille comme un homme qui est seul dans sa chambre ; mais si peu que je semble m’occuper du camarade, je ne cesse pas de le surveiller : il est toujours immobile ; j’entends, par intervalles, les ahans de sa respiration gênée par le plomb qui pèse sur ses côtes.

Maintenant, il me voit prendre et transporter des cruches. Il s’intéresse ; il est rentré en pleine possession de ses esprits : je le sens. Je sens aussi qu’il rage : une plaisanterie dont il est la victime offense sa dignité, surtout quand elle émane d’un personnage sans conséquence, comme moi : il médite de m’en châtier, plus tard, et cette pensée me fait sourire de nouveau.

Aussi ai-je une figure aimable quand je m’approche de lui, en éployant une serviette, et je dis en manière d’excuse :

— Deux minutes…

Je pose le linge sur son visage. Mais puisque j’ai parlé, il daigne parler à son tour et, sous son voile, il crie avec courroux :

— Enlève ça !

— Deux minutes seulement.

— Ces gamineries ont trop duré ! Enlève ça !

Je ne réponds pas, car ma tâche exige à présent plus d’attention que jamais : il s’agit d’enfourner les trois bombes dans les trois vases, et la moindre inadvertance causerait une catastrophe… Voilà qui est fait. Mon anarchiste respire avec une difficulté croissante ; il souffle, mais ne souffle mot : assurément, il se tient pour déshonoré, sous son linge sale, mais il se tient, quoiqu’il rage de plus en plus ; il patiente. Je suis ravi : je dispose en un beau désordre, au milieu du laboratoire, les trois cruches où sont mes bombes, et celle qui contient l’eau. De-ci, de-là, je disperse sur le sol nos chaises, nos escabeaux, le balai, une canne, un pavé qui nous sert de presse, le mortier, des courroies, menus obstacles. C’est fort bien, la chose est prête.

Je retourne vers mon homme, et je le débarrasse de son voile : tout de suite, je constate son regard féroce. Il me foudroie de son indignation.

— As-tu fini, toi ?

— J’ai fini, en effet.

— Tu deviens fou ! Détache-moi !

— Ne t’agite pas inutilement : on te déliera tout à l’heure, et tes cris n’avanceraient rien.

Encore une fois, il se résigne : mais comme ma vue excite sa colère, il tourne la tête de côté, pour ne plus me voir. Je poursuis :

— Émile, mon ami, souviens-toi : je t’ai promis une histoire ; je te l’ai promise à Barcelone, il y a dix mois, le jour de l’attentat ; de l’attentat, je dis bien ! Tu venais de lancer une bombe, du haut d’une fenêtre, et, sous prétexte d’assassiner un roi, tu avais éventré trente-cinq créatures : ma femme et ma fille en étaient.

— Assez de blagues, je te dis !

— Des blagues ? Je ne ris plus. C’est de joie que je riais, depuis tantôt, depuis hier, depuis Genève, parce que je te tiens, et qu’elles vont être vengées ! Rappelle-toi, bourreau ! Pour comprendre où tu es, et ce qui t’arrive, et ce qui va l’arriver, rapproche tes souvenirs, confronte les faits. Comment je t’ai découvert ? Par un trait de génie que m’inspirait la haine. Pourquoi je t’ai sauvé ? Pour te réserver à ma propre vengeance. Un anarchiste, moi ? Tu l’as cru, imbécile, nigaud, ma dupe, prétentieux phraseur qui réformais le monde, qui me méprisais, pendant que je jouais avec ta carcasse et ta tête, du bout de la patte !

Droit au chevet du lit, je l’observe, en parlant, mais il ne montre qu’un profil perdu ; je vois ses sourcils qui se froncent, dans un effort d’attention : il cherche à démêler, dans mes propos, la part de vérité à laquelle il doit croire ; l’anxiété commence.

— Tu l’as eue, cependant, ta minute d’intelligence ! Une lueur, et tu as flairé ma haine, au moment où je t’arrachais des doigts le portrait de tes deux victimes : rappelle-toi ! Alors, tu as douté, presque compris, tu t’es sauvé, et c’était sage ; mais tu avais affaire à plus malin que toi ; je t’ai donné la chasse, je t’ai repris, je t’ai ! Et maintenant, regarde-les, les douces figures de celles qui ne sont plus, mais qui sont ici tout de même, pour te juger, pour te punir ! Je t’annonçais des spectres ? Regarde !

Je tends sur lui le petit cadre, qu’il reconnaît du coin de l’œil, mais il se détourne davantage, avec une affectation de dédain, et il hausse une épaule.

— En face ! Regarde-les ! Demande pardon, à genoux !

Sa mine m’a exaspéré : je ne me possède plus. J’arrache de lui les lames de plomb, et, d’une force décuplée, je l’empoigne par le torse, je le tire à bas du lit, je l’agenouille à terre. Il crie :

— Lâche !

À cinq doigts de sa face, je dresse le portrait des martyres :

— À genoux, devant leur relique !

Il ne doute plus ; il a compris tout. Cependant, son angoisse, dans un suprême espoir, tourne encore vers moi des yeux qui interrogent.

— Pas à moi, à elles ! Parle-leur, à elles, implore-les, implore ton pardon ! Des spectres et des juges, c’est elles, et je ne suis que ton geôlier ! Vois-tu qu’elles sourient au vent de ton haleine ? Ton dernier souffle monte vers elles, et ce qui fait une buée sur la glace du reliquaire, c’est ton dernier soupir que je leur offre !

Il ne me regarde plus : l’espoir s’en va de lui. Pour occuper ses yeux, il contemple le cadre : mais il ne le voit pas ; il pense à lui, il se sent perdu.

— Les innocents qui tombent sur ton passage, les femmes et les enfants que tu assassines, — tu l’as dit — « ne t’intéressent aucunement » ; tu l’as redit, chaque fois que j’ai voulu l’entendre, pour attiser ma haine. Répète-le encore, devant elles, si tu oses !

Il bande son courage, et dans un grand effort d’orgueil, avec un calme feint, il scande :

— Aucunement.

— Bravo ! Mais tu ne me trompes pas, avec les mômeries d’héroïsme. Je connais le fond de ton âme et ta couardise secrète ; je l’ai vue, à Barcelone, la peur qui te cassait les jambes ; c’est elle qui t’a livré à moi, en t’empêchant de fuir, et c’est avec elle que je vais t’enfermer ici !

— Je n’ai peur de rien.

— Devant la galerie, mais tout seul ? Quand tu halèteras pendant des nuits et des jours qui seront des nuits, tout seul dans les ténèbres avec la mort sans phrase et sans témoin, tu ne cabotineras plus et tu ne seras plus que toi-même, un misérable pleutre qui grelotte et claque des dents !

Humilié d’être à genoux devant mes pieds, il tente de se redresser, mais je l’abats :

— À terre, en attendant que tu rentres sous terre ! Reste à genoux !

— Lâche, qui insultes un homme sans défense !

— Oui bien, et tu dis vrai, et je n’en rougis pas, et ce rôle est celui qui me convient, pour te traiter comme tu traitais les autres, toi qui professes le métier d’égorger sans remords des êtres sans défense ! Ce que tu délibérais de faire et de refaire, je te le fais, et sans plus de scrupules que tu n’en as, et sans honte, je te le jure ! La mort que tu leur donnais, tu l’auras, et la même, mais avec un avertissement qui t’aidera, bandit, à méditer sur leur sort, en te forçant à trembler pour le tien !

— Je ne comprends pas et je me moque de comprendre.

— Tu mens ! Tu veux savoir, et c’est déjà la peur qui te talonne du besoin de savoir. Sache donc ! Là, sur le sol, tu vois ces quatre vases si bien pareils : dans l’un d’eux, il y a de l’eau, dans les trois autres, j’ai mis les bombes, les trois bombes préparées pour toi, avec ton aide. Je vais t’enfermer sans lumière, et quand tu auras soif, tu t’en iras dans l’ombre, à tâtons, pour choisir. Mais prends garde de te tromper ! Prends garde d’effleurer en passant une seule de ces cruches, dont l’équilibre est si peu stable que tu as raillé ma sottise, quand je les ai choisies et apportées. Prends garde aussi de trébucher, parmi les escabeaux ou les autres obstacles que je sème sur ton chemin : les bombes sont à renversement, comme vous dites, et si l’une d’elles chavirait, ah ! pauvre ami, quelle aventure !

Il louche vers les cruches. Son orgueil l’abandonne. Il s’affale, peu à peu, puis tout d’un coup, sur ses talons. Il regarde la porte.

— Non ! non ! Blasquez ne viendra pas, tu ne sortiras plus, et tu es dans ta tombe. Regarde-la une dernière fois, pendant qu’il y fait clair. Tu ne verras plus la clarté. Mais tes victimes, ces deux-ci, qui sont des mortes, savent voir tout, dans les ténèbres, et je les accroche au mur, pour qu’elles jouissent de ta peur, jusqu’à ce que ta soif les fasse jouir de ta mort.

Un clou est là ; avant d’y suspendre le cadre, je baise pieusement la double image et les larmes me viennent aux paupières : toute ma colère est tombée.

— Douces chéries, je me sépare de vos portraits, mais vous êtes mieux peintes dans mon cœur ; et cette plume bleue, souvenir de votre dernière fête, je vous la rends aussi ; je n’ai plus rien à vous offrir, puisque je vous ai déjà sacrifié ma vie et celle de vos meurtriers ; il ne me restait de vous que ces reliques, et je les donne de bon cœur pour que vous soyez mieux présentes…

Je suspends le cadre et la plume.

— Barbara, Catalina, adieu…

Mais leur assassin a profité du répit, et, lorsque je me tourne, il est debout dans ses liens, pareil à une momie rigide.

— Pensais-tu t’évader, niais ? Assis !

Du bout d’un doigt je le pousse, et il tombe de flanc sur le grabat.

— Espérer que tu leur échapperais ? Tu as pu espérer cette chose ? Ah ! pour la peine, laisse-moi jouer un peu avec leur jouet, avant qu’elles le cassent… Ne t’agite pas ainsi, ne saute pas encore ! Dans un quart d’heure, tu te promèneras, mon ami ; je tiens à ce que tu te balades, La Ballade, et j’entends que tu te débarrasses de tes liens, mais, au préalable, je te débarrasserai moi-même, si tu permets, d’une autre superfluité : tu es l’ennemi du superflu, j’imagine ? L’homme n’a droit qu’au nécessaire, et des allumettes ne sont pas indispensables pour entretenir l’obscurité ; je prends les tiennes, mon ami, dans ton gousset, comme tu vois, pour t’épargner la tentation d’illuminer ici et de choisir entre les cruches. En revanche, voici, à portée de ta main, un jambon et du pain : je te soigne ? Je ne tolérerai pas que tu souffres de la faim ; la soif me suffit : elle est pire. On dit que c’est une torture atroce, et qui rend fou : je n’ai rien trouvé de mieux à t’offrir. J’appréhende même qu’avec elle le pain te paraisse trop sec et le jambon trop salé. Bah ! si tu n’y peux plus tenir, tu trouveras de quoi boire dans l’une des quatre cruches, à condition que tu choisisses la bonne, et sans renverser les autres… Il ne te manque plus, à présent, qu’un outil pour couper tes cordes ? Le voici, ouvre ta main, prends-le. Parfait ! Avec ce couteau entre les doigts, parole ! tu as l’air d’un autodafé qui tient son crucifix. Dans l’attitude où te voilà, il ne te sera pas difficile de scier le chanvre à ton poignet : tu y mettras le temps mais j’ai besoin de temps pour m’éloigner, n’est-ce pas ? Tes mains une fois libres, rien ne te sera plus aisé que de délivrer tes jambes, et tu pourras alors te promener à ton aise, au milieu des bombes, en pleine nuit, toi qui es noctambule. Bonne promenade, mon garçon, et pas d’imprudence. Eh ! là donc ! On dirait que tes yeux m’implorent ?… Oui, oui, le voilà humble, avec des yeux tout ronds ! Es-tu naïf au point de croire à ma pitié possible ? Invoque la leur, si tu veux, celle des femmes… Essaie… Pourquoi n’essaierais-tu pas ? Qu’est-ce que tu risques, au point où tu en es ? Demande-leur pardon, un peu !

Timidement, ses regards obliquent vers le portrait. Va-t-il supplier ?… Non. Dans un rehaut de courage, il se crispe et ravale sa prière. Tant mieux ! Je ne le veux pas vil. Qu’il ait peur de la mort, ça me suffit et j’en suis sûr ! Qu’il soit capable de résister à sa faiblesse, cela me plaît, car le supplice durera plus longtemps.

— Avant que je sorte, regarde encore une fois un vivant : c’est le dernier que tu verras !

Ce coup-ci, je ne m’y trompe pas : ses prunelles me supplient. Mais il n’articule pas un mot.

— Adieu, Tantale, l’eau est là ! Meurs de soif et de peur, à côté de l’eau, ou décide-toi au talion, et fais de toi ce que tu fis des autres, bouillie de chair, de sang, de moelle et de cervelle, bifteck haché, mètres d’andouilles et purée d’os, dans les murailles qui s’écroulent !

Je prends la lampe et ma lanterne. Je sors. Je ferme.

Derrière la porte, la voix sourde de mon prisonnier clame désespérément :

— Au secours !

Je m’en vais.

Avec Blasquez, je ne prévoyais qu’une besogne trop facile et sans charme.

— Je l’immobiliserai simplement dans le vestibule du laboratoire, entre deux portes bien fermées : l’imbécile se laissera mener comme un agneau ; je n’ai rien à lui dire, et véritablement je ne le hais même pas : à peine l’ai-je détesté une minute, pendant qu’il se vantait d’avoir fabriqué la bombe, et si j’en avais le droit… Je n’ai pas de droits, je n’ai que des devoirs ! Les tueurs appartiennent aux victimes, et leurs destins au talion.

J’attendis Blasquez, en fumant des cigarettes : il ne rentra que vers une heure du matin. Il rayonnait, et, en me voyant, il s’écria :

— Ça marche ! Bonne soirée ! On en a décidé des choses ! Tout est réglé, pour la bombe de l’Escurial. Mais j’ai une soif ! On a tant parlé, tant fumé… Où est Émile ?

— Au laboratoire.

— À cette heure ?

— Il t’attend, il veut te parler : nous avons eu une dispute.

— Encore !

— Oui.

— J’arrangerai ça. Allons-y.

Il a vraiment trop de candeur, ce nigaud, et c’est comme à plaisir qu’il vous supprime le plaisir.

Je détiens toujours le trousseau des caves, où nous pénétrons. Je fais marcher Blasquez devant moi, sous prétexte de l’éclairer mieux En route, j’ouvre sournoisement ma lanterne et je la souffle ; en même temps que je la cogne au mur.

— Caraco ! J’ai fait un faux pas. Donne tes allumettes, je n’en ai plus.

Il me tend sa boite, que je m’abstiens de lui rendre ; il ne songe même pas à me la réclamer ; le tour est joué.

On repart. Nous arrivons à la porte du vestibule : j’ouvre. Il entre, et, tandis qu’il descend les huit marches, je dis :

— Émile t’expliquera.

Je referme la porte derrière lui. C’est fait.

Je l’entends qui rit : il ne demande qu’à rire. Il m’appelle. Je le devine qui traverse l’antichambre : il appelle Émile. Il frappe à la porte du laboratoire.

— Frappe, mon bonhomme : la mort est derrière.

Il parle : l’idée me vient d’écouter ce qu’ils se disent. Je cache ma lanterne dans le retrait du mur et je la tourne, de crainte qu’un filet de lumière ne décèle ma présence. J’applique mon oreille contre l’épais vantail de chêne. Je ne perçois qu’une seule des deux voix, celle de Blasquez ; l’autre m’arrive comme un bourdonnement, à cause des deux portes qu’elle doit traverser.

— Enfermé ?

— …

— Quelle blague !

… Émile raconte longuement : le ronron monte vers moi. Diego a du mal à comprendre.

— Un traître ! Jarguina ?

Émile explique. De temps en temps, des exclamations d’incrédulité, puis d’étonnement me dénoncent les progrès de la compréhension dans l’esprit de Blasquez. Mais La Ballade, décidément, parle trop : il crie même ; il se fâche : sans nul doute, c’est contre Blasquez à présent, qu’il pérore et qu’il récrimine, Blasquez et sa sottise, qui m’a aidé, guidé, qui est cause de tout !

L’autre se tait. La scène devient banale ; elle m’ennuie : je n’apprendrai rien ; rien d’intéressant ne se produira cette nuit. C’est l’acte des parlotes : on ne souffre pas encore. Allons dormir. Mais la place est bonne, et j’y reviendrai demain.

Je remonte ; je me couche.

C’est étrange, et je ne l’aurais pas prévu : je ne ressens aucune fièvre, nul énervement ; je suis très calme, et comme soulagé, ou détendu, peut-être par la notion du labeur terminé, par la conscience du devoir accompli ? Je n’ai plus rien à faire, en somme, qu’à surveiller, patienter, enregistrer les heures, imaginer ce qu’elles engendrent sous terre, et je n’ai nulle hâte de les presser, au contraire : plus le dénouement tardera, mieux il vaudra. À l’heure actuelle, ils ne sont encore que dans la première phase de leur anxiété. Je me trompe : La Ballade entre déjà dans la seconde ; après ma sortie, il pouvait escompter le secours de Blasquez, mais, depuis une trentaine de minutes, cet espoir-là est aboli. Après la colère, prostration. La période des vrais tourments ne s’inaugurera guère qu’avec le jour. Dormons. J’invoque Barbara et Catalina : je les vois ; elles sourient ; je leur parle ; elles sont satisfaites. Je m’endors…

Dès le lever du soleil, j’étais debout. Tout de suite, j’ai regardé ma montre.

— La Ballade a déjà sept heures de prison ; Blasquez, quatre. C’est encore bien peu.

Je dis à la vieille servante de préparer dorénavant les repas pour moi seul :

— Votre maître est parti en voyage cette nuit, avec son ami de France.

Elle est accoutumée à ces disparitions brusques, et, d’ailleurs, indifférente à tout.

Je descends au jardin. Vous pensez bien que j’ai, de longue date, repéré l’endroit sous lequel le laboratoire se cache. J’y vais. Je suis sur eux. Je marche sur eux. Je tape le sol, de mon pied, pour me délecter de ma domination. Je me couche, j’appuie ma tempe à la terre, inculte depuis des années.

J’écoute. Aucun bruit.

— S’ils sautaient, juste à ce moment, et moi avec eux ?

Pourquoi pas, et que m’importe ? Ai-je besoin de vivre ? La tâche est finie, et l’existence aussi ! Je n’ai plus de but, plus de désirs : mes jours futurs seront monotones et chargés d’ennui, une mort m’en délivrerait ! Je ne veux plus de l’avenir.

— Saute donc, misérable !

Je martèle le sol à coups de poing. La rage me crispe. Puis, je m’apaise. La sagesse me revient. Je ne demande plus qu’ils sautent, mais au contraire que leur supplice se prolonge tout aujourd’hui, mardi, et demain encore, n’est-ce pas ? Après-demain, aussi, mon Dieu, si c’est possible, et encore après…

Mais, par compensation de mon affolement refréné, une soudaine envie me prend, d’aller savoir, plus près d’eux, et d’écouter leur agonie. Je redescend aux caves.

Me voici à la porte du vestibule ; je me suis approché à pas de loup, avec ma lanterne aveuglée.

J’écoute : rien. J’attends : rien. Ils dorment, peut-être ? J’attends encore. Le silence persiste. Sûrement ils dorment ! Cette hypothèse m’irrite ; même, je n’oserais pas nier que mon amour-propre d’auteur n’en fût quelque peu offensé : je condamne des gens à l’angoisse, et ils dorment !

— Je vous réveillerai, moi, de la bonne manière ! Dans votre sommeil, vive Dieu ! je vais mettre la suée d’un cauchemar !

J’arme mon revolver et je tire au plafond.

Un double cri d’horreur se rue du fond de la terre, un beuglement fou et bestial de bœufs égorgés, et j’en ai moi-même le frisson, tant ces deux épouvantes hurlent sinistrement. Ils ont cru qu’ils sautaient ! La stridence de leur appel déchire les échos de la détonation, qui se répercutent de cave en cave, dans les ténèbres.

Ils ont bien eu peur. Maintenant ils se taisent. Ils s’étonnent de vivre ; ils tâchent de comprendre ; ils n’osent bouger : je les vois très distinctement. Comme ils sont blêmes, avec des lèvres qui remuent…

Blasquez est debout ; il marche : je l’entends. Il marmonne, à mi-voix, des mots, tout seul. Il gravit les degrés de l’escalier. Il appelle :

— Au secours ! À l’aide !

Il est de l’autre côté de la porte, et il la frappe du poing. Je méjugeais de ce garçon ; tout imbécile qu’il soit, il devine pourtant qu’une présence étrangère a causé le vacarme.

— Ouvrez ! Au secours !

Je ne réponds pas. Je retiens mon haleine.

— Il y a quelqu’un ! Ouvrez ! Jarguina, c’est toi ?… Réponds !… Je vois une lueur sous la porte… Tu es là, Enrique ? Je te dis que tu es là !… Ouvre !

— Non.

— Je savais bien que tu étais là ! Ouvre !

— Non.

— C’était une farce… Émile m’a raconté. Ouvre !

— Non.

Je reprends ma lanterne, et je m’éloigne. Il écoute mon pas. Il crie mon nom d’une voix lamentable, qui me trouble.

Barbara, Catalina, pardonnez-moi : j’ai eu pitié de celui-ci, pendant une seconde, et, presque, j’ai failli vous trahir ! Est-ce qu’ils ont eu pitié de vous ? Je me croyais plus fort. Je ferai sagement de ne plus redescendre.

Au grand air, je respire ; la lumière me lave. Le ciel est pur ; des oiseaux volent dans le jardin : il me semble que je remonte de l’enfer. Dans un arbre, juste au-dessus du laboratoire, une mésange s’égosille. Il est huit heures du matin. Pas plus ? Le temps est long : ils n’ont pas encore très soif, mais l’excitation nerveuse, après mon coup de revolver, leur procurera la fièvre. Je ne veux plus penser à ce Blasquez : il me gêne. Pour que l’âme des trépassées me réconforte, je prie…

Je ferai du jardin mon quartier général, jusqu’à la fin. Et pourquoi n’y dormirais-je pas, la nuit ? Les nuits de Gérone sont belles en septembre. C’est dit : je ne quitterai pas.

Je me promène sur eux, autour d’eux : à force de passer, je trace des sentiers dans la friche.

Souvent, je consulte ma montre, et parfois aussi je m’hypnotise dans la contemplation des aiguilles qui évoluent, si lentement. À vrai dire, c’est monotone, et je m’ennuierais, sans la ressource de me dire que cette lenteur, fastidieuse pour moi, est infernale pour les emmurés.

Midi approche : c’est la quatorzième heure d’Émile, la onzième de Blasquez.

— Allons manger.

Après un repas sommaire, je rejoins mon poste. Par une fortune providentielle, j’ai trouvé dans la bibliothèque un ouvrage traduit du russe : un jeune aventurier y raconte les affres d’une mission au désert pendant trois jours de soif. Je lirai cela sous mon arbre. L’imagination n’est pas une faculté purement spontanée ; elle demande qu’on l’aide, et elle y gagne. C’est pourquoi j’emporte aussi — ne riez pas — des raisins, une poignée de gros sel, un verre de cristal, une énorme gargoulette d’où l’eau fraîche suinte sous la flanelle mouillée…

Tout le jour, je lis sous mon arbre, je lis la soif, je la relis ; pour exciter la mienne et mieux jouir de la leur, je fume en suçant du sel. Ah ! la magique beauté, alors, d’un verre où l’eau est froide, et qui s’irise quand on le lève vers le ciel, et qui frileusement se ternit peu à peu de vapeurs condensées ! Les rubis et les topazes du vin, ou les opales de l’absinthe n’ont pas, pour un ivrogne, les splendeurs de ce diamant potable, et quand le flot se rue en torrent dans ma gorge, c’est de la vie que je bois, — leur vie, leur sang, et je dessèche leurs artères en inondant les miennes !

Le jour s’écoule. Le soir vient. Jusqu’ici, leur soif n’est qu’un tourment ; un supplice, pas encore…

La nuit descend : les étoiles brillent, comme des âmes heureuses ; Barbara et Catalina observent de là-haut. Je ne souperai pas ce soir, pour déguster la faim.

La nuit tourne : voici la vingt-quatrième heure. Je me couche dans l’herbe sèche, sur Eux. Je dors dans ma cape ; ils veillent, sans doute ? Je dors bien. Pourtant, je m’éveille deux fois. Une dernière, et c’est l’aube.

— Trente et une heures !

Ils doivent, là-dessous, geindre furieusement ! Si j’allais écouter ? Je résiste à cette envie, tout le jour, et le mercredi passe. Je bois. La journée se traîne, pareille à celle d’hier : pareille pour moi, mais pour eux ?…

— Quarante-huit heures ! Oh ! comme il a soif, mon tueur de femmes, qui n’ose pas aller boire ! Combien de fois déjà a-t-il risqué un pas, deux pas, et reculé ? Combien de fois par heure ? Combien de fois la tentation, par minute ? À quatre pattes, dans la nuit, le cou tendu, les yeux écarquillés, il s’aventure à tâtons : ses bras lents, comme des tentacules, s’éploient, un peu, si peu, reviennent et retournent, évoluent, et caressent de l’ombre avec leurs mains fébriles.

— S’il trouvait !

Peut-être, il a trouvé, oui, peut-être ?…

— Eh bien ? La mort tardera davantage, et voilà tout ; elle n’en sera que plus vengeresse.

La troisième nuit passe : elle est pourtant interminable. Trente fois, au moins, je me réveille. Et même, ai-je vraiment dormi ? Oh, que c’est long ! Est-ce que je ne m’ennuie pas ? Je crois que je m’ennuie. L’aube n’arrivera donc jamais ? Jamais plus, elle ne reviendra pour ceux qui l’attendent sous terre !

La voici… La nuit est passée. Je me lève mal. Je consulte ma montre, nonchalamment et sans plaisir.

— Cinquante-six heures.

J’ai les nerfs agacés, harassés : rien ne m’intéresse. D’ailleurs, le ciel est chargé de nuages, et l’air lourd. Ils ne savent pas que le soleil vient de se lever, ni qu’ils sont à leur cinquante-septième heure. Au dire des médecins, trois jours de soif rendent un homme fou : les tortures se font si aiguës, qu’on se tuerait, pour en finir !

— Midi… Soixante-deux heures…

Sûrement, un orage se prépare : j’entends la foudre, très loin, du côté des montagnes ; elle est très loin, mais je suis sûr que je l’entends.

J’étouffe. Mes nerfs sont surmenés plus que je ne pensais. Et les leurs, dans le trou ? Car les miens ne sont las, en somme, que d’évoquer la torture des leurs… Il n’éclatera donc pas, cet orage, à la fin, pour qu’on sache ? Eh oui, pour qu’on sache ! Depuis ce matin, il faut bien l’avouer, je ne sais plus. Qu’est-ce qu’il dit là-bas, le tonnerre ? Est-ce à moi qu’il parle, ou bien à eux ? Ils ont déjà terriblement souffert, là-dessous, assez souffert, peut-être, pour que le châtiment suffise…

— Soixante-quatre heures.

Être mort, n’être plus : supplice ? Non. Le supplice, c’est de la voir venir, la mort, et de la sentir qui approche, seconde par seconde : cette angoisse-là, ils l’ont eue, certes, et je me demande : si je les relachâis, à présent, serait-ce lâcheté ou justice ?…

— Ce que j’ai fait est bien !

Mais, ce que je vais faire ? Ce qui va arriver ?

— J’avais le devoir !

Est-ce que j’ai le droit ?

— Cet autre droit de relancer sur le monde un animal nuisible, est-ce que je l’ai ? Ses crimes futurs seront les miens.

Allons donc ! Je n’ai pas pensé au monde, je n’ai pensé qu’à moi, à elles, aux mortes, et il me semble, par instants, qu’elles me dissuadent… Oh, Dieu ! qu’il éclate donc, l’orage !

— Soixante-sept heures.

Tout à coup, l’idée ressuscite, qu’au moment où j’imagine les tourments de la soif, il a trouvé l’eau, et qu’il boit.

— Soixante-huit heures !

Il faut que je sache, que je descende ! Une électricité monte de terre et me crispe. Je veux savoir !

Si j’y vais, et si j’entends geindre, si Blasquez se lamente, et s’il m’implore, le pauvre diable, je ne pourrai plus résister ?

Advienne qu’advienne !

Je m’élance vers la maison

J’arrive au seuil, et déjà j’y pose le pied ; mais le sol ondule sous moi, l’air tonne, les murs oscillent, je tombe à la renverse, et lorsque je rouvre les yeux, je vois tout le jardin qui redescend du ciel, comme les laves d’un volcan.

C’est fait.

L’irrévocable est accompli. Cinq minutes encore et je les délivrais. Ils ne tueront plus. Je les plains, cependant. Surtout, je les envie.

L’orage s’est décidé. La secousse de mon explosion l’a peut-être décidé, l’orage ? Qui sait ? J’ai aidé le ciel : il m’aidera. L’averse tombe sur les ruines. Allons nous livrer à la police.

Je les envie…

LES SABOTS DE NOËL

Pour commencer, je vous dirai qui je suis : je suis un cheval de fiacre, mais le don de la parole vient de m’être accordé, pour une fois, et vous allez voir dans quelles circonstances vraiment extraordinaires.

J’étais une bonne bête : on peut m’en croire ; je n’ai jamais menti ; je n’aurais pas pu mentir, puisque je ne parlais pas, et je ne mentirai pas aujourd’hui, puisque le Bon Noël m’a donné la parole pour que je dise la vérité. Il veut que je vous raconte mon aventure, et je la raconterai bien franchement, et j’expliquerai tout sans me mettre en colère. On ne m’a jamais reproché de me mettre en colère. Mon caractère est doux ; je n’ai jamais fait de mal à personne ; j’ai toujours trotté tant que j’ai pu, pour contenter le monde, parce tout va mieux quand le monde est content.

Vous m’avez peut-être vu dans les rues, et peut-être je vous ai traîné dans ma voiture, mais vous n’avez pas fait attention à moi, parce que les voyageurs ne s’occupent pas de nous. J’avais un petit trot bien égal, et j’étais toujours de bonne volonté : j’ai reçu des averses sur mon dos, j’ai marché la nuit et sur le verglas, j’ai eu bien froid pendant des heures, à la station, en hiver, et j’ai eu bien chaud en été. Quand j’étais malade, je marchais quand même, vous pensez bien, mais j’avais du mal à me mettre en route : alors les coups de fouet allaient leur train, et aussi les coups de pied d’homme, dans les jambes ou dans le ventre. Je ne m’en plains pas, puisque c’est la règle, et que l’homme a l’habitude de nous battre quand il est ennuyé dans ses affaires.

Et puis, nous faisons nos remarques, et lorsque je devais être battu, je le savais d’avance, par l’haleine du cocher : quand il respirait avec une odeur forte, après avoir bu chez le marchand, j’étais sûr de recevoir des coups. Je ne les méritais pas, mais je ne me fâchais pas non plus, parce que l’homme est peut-être obligé de battre le cheval quand il a bu cette odeur-là. Je le crois : on m’en a fait goûter, un jour, à la station, pour rire, et ça m’a brûlé tant que je ne me reconnaissais plus ; je sautais comme un petit imbécile, sans savoir pourquoi, et je ruais contre ma voiture, moi qui suis raisonnable. Alors j’ai bien compris qu’on fait le contraire de ce qu’on veut, quand on a avalé cette chose.

À part cela, mes cochers n’étaient pas méchants ; ils me donnaient à boire, à manger ; j’en ai eu qui me caressaient avec la main, ce qui me faisait bien plaisir, et j’en ai eu aussi qui me comprenaient, quand je leur parlais avec mes yeux.

Tout cela est pour dire que je ne me plains de rien. J’ai même connu des jours heureux, au commencement de ma vie, quand je n’étais pas encore attelé à un sapin ; le métier le plus dur m’est venu au moment où j’avais moins de forces : mais il faut sans doute que ce soit ainsi, puisque c’est toujours ainsi.

Je ne peux pas vous dire pendant combien d’hivers et d’étés je fus cheval de fiacre : je ne sais pas compter ; je sais seulement que ça me paraît avoir duré longtemps. Ça durerait encore ; mais l’autre nuit, quand il gelait si fort, j’ai eu la maladresse de glisser, et de tomber, à la sortie du théâtre ; je m’étais cassé un os, contre l’angle du trottoir. J’avais bien mal ; il a fallu me dételer, et on m’a aidé à me remettre debout, à coups de pied dans les flancs, tant qu’on a pu.

On a vu mon os cassé, sous la peau, et on a dit que j’étais bon à abattre ; quand j’ai entendu ça, le cœur m’a manqué, à cause de la mort, qui fait peur ; quand, après ça, on m’a ordonné de marcher, j’étais triste ; car je savais bien où il faudrait aller : mais c’est la règle. Je me suis résigné : quand on ne se résigne pas, on n’empêche rien, et on n’attrape qu’un supplément de coups. J’ai donc essayé de marcher, mais je n’ai pas pu, vraiment, malgré ma bonne volonté, et je suis retombé. Alors, on m’a traîné par la bouche, jusqu’au bord de la chaussée, pour que je ne gêne pas la circulation, vous comprenez, et les pauvres gens avaient bien de la peine à me tirer ; j’ai beau ne pas être gras, je suis lourd tout de même, et plus que je ne croyais ; je l’ai appris pendant que je râpais le pavé avec mes côtes, et que tout mon poids était pendu à ma mâchoire : j’ai même eu la langue toute déchirée, mais, c’est bien de ma faute, parce que, dans la douleur, je n’avais pas eu soin de la garer, et elle était prise dans le mors.

Après ça, j’ai attendu, par terre : il y avait beaucoup de monde, autour de moi, et j’étouffais un peu ; les uns me plaignaient, les autres s’amusaient, et c’était une espèce de petite fête où des grandes personnes poussaient des petits cris, à cause de l’habitude que les hommes ont de chatouiller les femmes sitôt qu’on est un peu serré.

À la fin, on a amené une charrette, et on m’a hissé dessus. J’ai dit adieu à ma pauvre vieille voiture, que je laissais là, et que je ne reverrais plus. On s’est mis en route ; un camarade me traînait, la tête basse, en réfléchissant, et il me faisait envie, et moi aussi je réfléchissais, et je me rappelais, et je suis arrivé à la maison où on meurt.

Je l’ai reconnue tout de suite : le sang et la mort ont une odeur que nous connaissons bien, nous autres bêtes, même quand nous ne l’avons jamais sentie, et je pense que les hommes, malgré leur intelligence, n’ont pas le sens de cette odeur épouvantable, car on les voit se promener tranquilles au milieu d’elle, tandis qu’elle nous affole jusqu’à nous rendre stupides.

Dans la grande cour où j’entrais, je fus accueilli par des hommes dont le tablier était ensanglanté, et ils déclarèrent que j’allais d’abord servir à des expériences. J’en fus bien satisfait, parce que je ne demande qu’à servir, mais surtout parce que ma mort allait se trouver retardée : ce serait autant de gagné, et les expériences pouvaient durer longtemps. Assurément, j’aurais mieux aimé achever ma courte existence dans un endroit moins lugubre ; mais les chevaux n’ont jamais le choix.

On m’amena tout contre la maison, et quand on m’eut retiré de la charrette, on noua mon licol à un anneau du mur, entre la porte et la fenêtre. Au-dessus de la porte, des mots étaient écrits, en grosses lettres d’enseigne :

LABORATOIRE DE VIVISECTION

L’appui de la fenêtre se trouvait juste à hauteur de ma tête, que j’y reposai, car j’étais bien las. J’apercevais l’intérieur de la salle. Je vis mal, d’abord, puis, je vis mieux : c’était comme une grande boucherie, avec une table de pierre tout au long du mur, et d’autres tables au milieu de la chambre, et, sur toutes ces tables, un étalage de cadavres, que les hommes appellent viandes, et qu’ils achètent pour en manger.

Je détournai la tête, car les boucheries m’ont toujours causé une espèce d’épouvante, et aussi de répugnance, à l’idée d’un animal vivant qui peut mettre dans sa bouche et garder au fond de lui, en les promenant partout, des morceaux d’un animal mort.

Je regardais ailleurs, espérant qu’on viendrait bientôt me retirer de là, et j’avais froid, car il gelait fort.

Enfin, au bout d’un temps, on se souvint de moi, et je fus bien content lorsqu’on me détacha. À ma grande surprise, on m’introduisit dans la chambre : jamais de ma vie, je n’étais entré dans une chambre.

Dès le seuil, l’odeur de mort me repoussa très fort, et, malgré moi, je tirai sur mon licol ; mais aussitôt j’obéis, car j’obéis toujours, sachant que ce qui est doit être comme c’est, et non pas autrement.

Alors, on m’attela à une voiture bien étrange, qui n’avait pas de roues, et qui était faite de grandes poutres et dont les brancards ne se trouvaient pas au-devant de la voiture, mais au milieu même ; on me passa des sangles sous le poitrail, on m’attacha de court les quatre pieds, sans doute pour m’empêcher de ruer, et cela me semblait bien inutile, car jamais je ne rue ; mais je ne pouvais pas le dire, et mes nouveaux maîtres n’en savaient rien. Ensuite, je sentis qu’on m’enlevait de terre, et j’étais suspendu, tiré en bas par les courroies de mes pieds, ce qui faisait bien mal à mon os cassé ; mais je ne pouvais pas le dire, et on n’en savait rien.

Je restai dans cette posture bien longtemps, et on ne s’occupait plus de moi, car un jeune homme venait d’arriver, et il semblait étranger à la maison, et les autres lui montraient tout, en lui expliquant les choses. Ils s’arrêtaient devant les viandes, et moi je les suivais des yeux, pour m’occuper, afin de sentir moins la douleur de ma blessure.

Les bêtes mortes étaient bien plus nombreuses que je n’avais cru, et de toutes espèces : il y avait des lapins, des cochons d’Inde, des chats, des oiseaux, des grenouilles, surtout des chiens. Tous étaient attachés, montrant leurs intérieurs par d’affreuses ouvertures, mais ils avaient encore leur peau.

Tout à coup, je vis… Une viande était vivante !

On venait de la détacher, et c’était un animal tout rouge, qui n’avait plus de peau sur le corps, lui, et qui se dressa sur ses quatre pattes, et qui se mit à marcher, en tournant la tête, de droite et de gauche, avec l’air de chercher un endroit pour s’y cacher, et qui se mit à aboyer : alors, je reconnus que c’était un chien. Il aboyait bien plaintivement ; les hommes se tenaient en cercle autour de lui, et l’examinaient en réfléchissant, tandis qu’un jeune monsieur, plus gai que ses camarades, riait beaucoup en regardant le chien. Le chien aussi les regardait avec un œil tout triste et peureux ; il s’en alla vers un coin, et on le laissa faire, mais il ne put se coucher, étant à vif ; alors, il resta debout sur ses pattes qui tremblaient, et il léchait son corps rouge : c’était si affreux, que je croyais avoir sa peau en place de la mienne, et sentir ses coups de langue, et j’en oubliais le mal de mon os cassé.

Mais les bouchers ne s’occupaient plus de lui ; en se promenant de table en table, ils examinaient les autres bêtes ligotées, les expliquaient à l’étranger, et les touchaient avec des outils brillants.

Alors, je m’aperçus que presque toutes ces viandes étaient vivantes, elles aussi : une d’elles miaula épouvantablement, dès qu’on se mit à la fouiller avec les outils.

Un jeune homme disait :

— Moi, c’est toujours sur des chats que j’étudie les réflexes de la douleur : le chat jouit d’un système nerveux plus vibrant, et très subtil.

L’étranger demanda :

— On n’insensibilise donc plus les sujets ?

— Es-tu fou ? Il faut des nerfs vivants pour étudier la vie ; la chair que tu endors ne peut pas te répondre. J’accepte le curare qui est commode pour immobiliser la bête, et qui en fait un morceau de bois, mais de bois sensible, merveilleusement sensible et peut-être même exaspéré, quoique immobile et facile à ciseler.

— Vous employez beaucoup les chiens ?

— Non : quatre à cinq mille par an.

Ils continuèrent leur promenade, en fumant leurs cigarettes, et on fit admirer au visiteur un caniche qui se vidait depuis des semaines, par un robinet, et un grand nombre d’inventions, d’instruments, un appareil pour bouillir les lapins vivants, un autre pour les cuire à sec, en entier ou en partie, plus ou moins fort, plus ou moins vite, et sans les perdre de vue, et en comptant tout ce qui peut être compté.

Quand ils arrivèrent devant moi, je tirai sur mes sangles, malgré toute ma raison, pour essayer de fuir. Mais ils me caressèrent gentiment de la main. Ensuite, ils déclarèrent qu’il fallait se mettre à la besogne, parce que Noël était ce soir, et qu’on ne travaillerait pas le lendemain.

Alors, ils discutèrent pour décider ce qu’on me ferait, et se partager mon corps.

Un qui était chef dit que, pour bien profiter de moi, il fallait commencer par les parties les moins vitales. Ils allèrent prendre leurs outils.

On vérifia mes courroies. Ils se mirent sept après moi, assis sur des tabourets, ou montés sur des tréteaux, et ils commencèrent presque tous en même temps.

Deux, en avant, me coupaient les jarrets, et, après avoir coupé, ils brûlaient.

Un autre assura qu’il se contenterait de me disséquer les muscles de la queue, et il le fit.

Le quatrième me tailladait les lèvres et me pelait une oreille, pendant que le cinquième, en arrière, m’enlevait le sabot du pied gauche ; mais il s’était trompé dans son travail et il passa au pied droit.

Les deux derniers m’ouvrirent la jambe pour aller voir, au fond, mon os cassé, et le rabouter en enfonçant leurs mains dans moi.

Je ne peux pas dire comme ils me faisaient mal, tous ensemble. J’avais beau me raidir, ils ne comprenaient pas. De tout mon cœur je les suppliais : « Pardon… Pitié… Pardon… Tuez-moi vite ! » Mais ils n’entendaient rien, puisque les chevaux ne parlent pas. Bien sûr, ils ne se doutaient guère de mon supplice, et ils agissaient sans méchanceté, et ils n’étaient pas en colère, car ils causaient entre eux, pendant qu’ils me faisaient tant souffrir.

Je saignais de partout, quand ils sont partis pour déjeuner.

J’espérais bien être mort, à leur retour, mais je vivais encore, quand ils reparurent ; ils n’étaient plus que trois.

Ils se remirent à l’ouvrage : deux m’ont scié l’os de la tête, en rond ; ils l’ont enlevé comme un couvercle, et posé devant moi : tout ce que j’avais enduré jusqu’alors, ce n’était rien auprès de ce que j’ai souffert quand on m’a enfoncé des aiguilles et des pinces dans le profond de la tête ; ils tiraillaient tout, ils déchiquetaient, ils broyaient ou tordaient, annonçant ce qu’ils allaient faire et nommant des parties de moi qui, toutes, avaient leur nom, et ils liaient des artères avec des ficelles, ils tranchaient des nerfs avec des lames, ils touchaient avec de l’électricité, ils brûlaient avec du fer rouge, ils me cousaient, et ma douleur s’en allait dans tout mon corps, et c’était si atroce que je ne faisais plus attention au jeune homme accroupi qui coupait mes deux derniers sabots, en fumant sa pipe.

Dieu des hommes, quelle torture ! Et longue, longue, et qui ne pouvait pas finir ! Ce qui m’est arrivé ensuite, je ne le sais plus : à force de souffrir, je ne sentais plus rien.

Je crois que j’ai été mort une fois, et je crois que ces messieurs m’ont ressuscité : ils me soufflaient du vent dans la gorge, avec un tube, et ils criaient :

— Bravo ! Ça marche ! Nous le ranimerons !

Ils se réjouissaient de me voir revivre, ce qui prouve qu’ils ne sont pas méchants. Mais moi, je ne demandais qu’à rester mort, et je l’aurais bien dit, si j’avais pu.

Ils étaient si heureux de m’avoir remis vivant, qu’ils gambadaient autour de moi en chantant : « Resurrexit… xit… xit !… »

Puis, ils détendirent mes courroies, pour me descendre jusqu’au sol et voir comment je me tiendrais debout sur mes quatre moignons, et ils me criaient gentiment :

— Hue, cocotte !

J’essayai de remuer les jambes par obéissance ; mais mes jambes ne savaient plus bouger. Je m’écroulais, et il fallut me retenir en l’air, avec les courroies.

Alors, un des jeunes messieurs déclara qu’on avait assez travaillé, et que la nuit approchait, et il proposa de partir, et ils parlèrent du Réveillon. Alors, celui qui riait souvent ramassa mes quatre sabots et les rangea devant le poêle, en disant qu’il les préparait pour le Père Noël, et ses amis se montrèrent bien contents de ce qu’il disait là, si contents qu’ils riaient sans pouvoir s’arrêter.

Alors, ils se lavèrent et ils partirent, et nous restions là, toutes les bêtes dans la nuit. On les entendait respirer doucement. La neige tombait dehors. Personne ne me touchait plus, et toutes les souffrances de ma journée continuaient ensemble, avec tant de force que j’ai recommencé à mourir.

Au milieu de la nuit, j’ai ressuscité encore ; les autres viandes respiraient toujours, et quelque chose faisait du bruit dans le poêle éteint ; pourtant, je ne voyais là que mes quatre sabots…

Tout à coup, un homme vieux qui avait une grande barbe blanche, avec des jouets entre les bras, sortit du poêle : il regarda longtemps mes quatre sabots, puis il me regarda, et il nous regardait tous, et de nouveau il regardait mes pauvres sabots qui avaient tant marché, et il secouait la tête d’un air triste.

Alors, je reconnus le Bon Noël, et il me dit :

— J’ai vu des sabots, et je suis venu, mais je ne serai pas venu en vain, quoiqu’on ait voulu me tromper. Oui, je te laisserai un cadeau, brave cheval : je te fais don de la parole, et, avant de mourir, tu raconteras ton histoire, afin que la vérité soit dite aux hommes par une bête. »

Les révélations ci-dessus, publiées dans un journal à grand tirage, et aussitôt traduites en plusieurs langues, émurent l’opinion publique : dès lors, la nécessité s’imposa de vérifier autant que possible l’authenticité de ce récit. Interroger le cheval, il n’y fallait plus songer, car le pauvre animal, après les supplices multiples de sa vivisection, avait apparemment trouvé dans la mort une délivrance et un repos bien mérités. Une seule personne pouvait être utilement questionnée, le Bonhomme Noël.

Mais il est malaisé de joindre le célèbre vieillard. Après maintes démarches, dont l’inutilité se faisait décourageante, force nous fut de recourir aux procédés récemment découverts pour obtenir la matérialisation des spectres. L’effet fut immédiat ; dès notre premier appel, aux abords de minuit, le Bonhomme Noël se condensa et fut visible devant la cheminée, fantôme bienveillant et mélancolique.

Je ne l’avais pas revu depuis mon enfance ; il portait toujours sa barbe aussi blanche, aussi longue, mais il me parut notablement changé, non pas qu’une quarantaine d’années, s’ajoutant à des siècles, l’eussent en réalité vieilli autant que moi-même, mais plutôt parce que le sentiment d’un prestige qui diminue l’avait atteint dans son moral ; il se montra tour à tour languissant et nerveux, et récriminateur. Une telle attitude n’est point rare chez les personnages qui furent jadis honorés du crédit populaire, et que ce crédit abandonne ; quand le public cesse de croire en eux, leur déchéance les affecte, et je ne pouvais m’étonner beaucoup si l’excellent fantôme, sous la menace de sa fin prochaine, participait de la règle commune.

Pour ne le point chagriner davantage, je lui parlai avec une extrême déférence :

— Le charmant souvenir que je garde de vos munificences passées, si lointaines qu’elles soient, m’incite à implorer encore votre bonté bien connue. Vous êtes le Bonhomme Noël ?

— Oui.

— Vous avez réellement, il y a quelques jours, accordé la parole à un cheval de fiacre ?

— Oui.

— Consentiriez-vous à nous dire quel fut votre dessein ?

— D’abolir un mal, en le révélant ! Je m’adresse aux hommes, puisque les enfants ne daignent plus croire en moi ; d’ici peu, je n’existerai plus que comme un mythe d’autrefois : avant de disparaître, je veux rendre un service.

— Ce sentiment, qui vous honore, est digne de vous ; néanmoins, vous fîtes tort à la Science, en la discréditant.

— La Science ! Avons-nous parlé d’elle ? Nous parlons des jeux innomables et monstrueux, qui n’ont de commun avec elle qu’une étiquette de mensonge !

— On vous reproche cependant d’avoir, par des révélations intempestives, entravé le labeur de ceux qui cherchent la vérité, et dont le valeureux effort travaille à l’adoucissement des misères humaines.

— Je vénère tout labeur, j’exècre tout abus ! Or, entre les abus qui déshonorent le monde et qui souillent la terre, nul ne m’apparaît plus odieux que celui de la force torturant la faiblesse, et la torturant à plaisir !

— Des savants honorables, dont la parole ne saurait être révoquée en doute, affirment cependant que rien de tel ne se passe en leurs établissements ; que les travaux exécutés par eux se limitent aux strictes nécessités de leur tâche, et que toutes mesures sont prises pour insensibiliser les sujets.

— Qu’ils parlent pour eux, et parlent d’eux, ils diront vrai, mais qu’ils ne parlent pas des autres et ne répondent de personne ! Certes, j’ai vu des héros, et même j’ai vu des saints, vouer magnifiquement leur vie ou leur santé à la recherche des secrets que la Nature cache aux hommes, et leur rêve d’amoindrir la misère humaine, en tant que rêve, est auguste entre tous. Mais est-ce à dire, parce que ceux-là existent, que les autres n’existent pas ? Est-ce à dire, parce que leur ambition est généreuse, que la parodie de leurs gestes ne soit pas vaine et criminelle ?

— J’entends bien, mais, souffrez que je vous le dise en toute sincérité, on vous trouve blâmable d’avoir toléré, d’avoir voulu qu’un simple cheval de fiacre, ignorant et même ignare en la matière, poussât la présomption jusqu’à parler publiquement de choses qu’il ne connaît point.

— De ses douleurs ? Il les connaît !

— On vous reproche d’avoir, en la circonstance, manqué de réserve, dramatisé hors de propos et même, comment dirai-je ?… usé de précipitation, de candeur, en croyant, en donnant à croire des choses qui ne sont pas.

— Elles sont !

— Il ne suffit point d’affirmer, il faudrait prouver.

— Dites simplement qu’il faudrait regarder ! Entrez, comme moi, par la cheminée ou par la porte, dans une école vétérinaire, et vous y verrez le trépan, la trachéotomie, la pose des sétons, vingt autres opérations qui pourraient et devaient être étudiées sur l’animal mort, mais qu’on étudie sur le vivant.

— Je répète qu’on vous oppose un démenti formel, et que vous ne sauriez nous convaincre si vous ne précisez, car on vous met au défi de le pouvoir faire.

— Au défi ?

Le vieillard sursauta, et, fouillant ses poches, il en tira des paperasses qu’il se mit à feuilleter fébrilement. Il répétait :

— Au défi ?… Au défi ?…

— L’histoire de ce cheval serait pure fantaisie d’imagination.

— Lisez, Monsieur, lisez ce procès-verbal : « Une jument alezane… Les reins ouverts, la peau déchirée, labourée au fer rouge, traversée par des douzaines de sétons, les tendons arrachés, les yeux crevés… Au milieu des rires… Debout sur ses pieds saignants pour montrer aux spectateurs présents, occupés à lacérer sept autres chevaux, tout ce que la dextérité des hommes peut produire sans amener la mort. »

— Le chien écorché, fantaisie d’imagination ?

— Fantaisie, oui, certes, et d’imagination, oui, certes, car il fallait l’une et l’autre pour inventer de faire cette expérience du professeur X… et du docteur Y…, qui la font et qui la rapportent. Quant à celle du docteur Z…, elle consiste à trépaner d’abord le crâne des chiens pour leur enfoncer ensuite des fers rouges dans le cerveau. Mais tel chien hurlait sans répit, ce qui ne prouvera point qu’il fût insensibilisé, et l’opérateur se désole : « Nous essayâmes de le faire tenir tranquille en le battant, mais il cria encore plus fort ; il ne comprenait pas la leçon : il était incorrigible. » Remarquez, Monsieur, que je n’invente pas : je cite, je lis !

— Les bêtes bouillies ?

— Le texte nous dit : « Bouillies dans leur propre sang », et il nous fait savoir que leur température s’élève à 112°. Nous en avons d’autres, au contraire, que l’on plonge dans l’eau en ébullition pour les écorcher vives, afin de savoir pendant combien de jours elles pourront vivre ainsi. Nous possédons également le chien enduit de térébenthine, allumé, puis éteint, et mis en surveillance ; nous avons celui qu’on gave de cailloux, et d’autres que je passe, car, du premier coup d’œil, vous avez perçu, comme moi, le haut intérêt que ces expériences présentent pour l’enrichissement du savoir médical. Je ne le conteste pas, Monsieur, et je ne veux point aborder cette question, où mon incompétence est aussi notoire que celle du cheval. Mais vous me concéderez à votre tour que, pour être légitimement autorisé à de telles entreprises, il siérait tout au moins d’avoir fait preuve d’aptitudes spéciales, et que ces enquêtes dans la vie et dans la douleur ne sauraient être librement ouvertes à l’ingéniosité de chacun.

— Les savants seuls…

— C’est faux ! Et, pour la seconde fois, je vous affirme que ces libres investigations sont l’aventure courante des écoles vétérinaires, où j’ai vu l’inutile s’agrémenter d’atroce ! Ajouterai-je, que dans telle Faculté de province, dont je pourrais dire le nom, des chiens sont éduqués par les étudiants à prendre les chats sans les tuer, et à les rapporter pour un service d’expérimentations en chambre ? C’est la mode, Monsieur. Ils étudient, ces jeunes gens ! Ils ont du zèle, et ils ont pleine latitude ; ils entrent dans le monde, et l’exercice d’un privilège, nouveau pour eux, est une tentation charmante. Or, réfléchissez à ceci, Monsieur, que l’étudiant ne s’avise point, à l’ordinaire, de reviser les expériences de ses maîtres, et qu’il n’a ni la coutume, ni le loisir de vérifier, intégralement et par lui-même, le bien-fondé des notions sans nombre que la Science lui apporte ; en botanique, en chimie, en physique, en thérapeutique, il accepte ; en physiologie, il contrôle ! Quand on lui enseigne que tel remède est bon contre tel mal, il croit, mais quand on lui affirme que tel nerf réagit en telle douleur, il doute, ou du moins il expérimente, pour voir ! Des études anatomiques auxquelles il peut s’adonner sur le cadavre, il les essaie sur la bête vivante, parfois, et pour changer ! Des opérations que le chirurgien ne fera pas sur l’homme et que le vétérinaire n’aura jamais lieu de tenter sur le cheval, comme la résection du sabot, on s’y exerce encore sur l’animal vivant. Pourquoi ? Pour habituer le néophyte au spectacle de la douleur, et l’aguerrir ! Car on l’a employé, cet argument, et quelques-uns ont osé soutenir que l’éducation médicale comporte des exercices d’endurcissement professionnel ! Eh là ! Monsieur ! c’est un blasphème ! Le médecin s’en va par le monde comme un apôtre de pitié ; sa mission véritable, si elle n’est pas toujours de guérir, est au moins de réconforter, et comment réconfortera-t-il ceux qui souffrent, s’il a tué d’abord la pitié dans son cœur ?

— Cette théorie de l’endurcissement…

— Est soutenue ! Je peux vous citer les textes qui la prêchent, et même les textes où des monomanes prônent la volupté du « bon vivisecteur ».

— Laissez-moi croire que nos étudiants accordent peu de crédit à ces paradoxes sadiques.

— Légion, ceux qui les réprouvent ! Légion plus nombreuse encore, ceux qui s’abstiennent de les mettre en pratique ! J’en sais même qui tiennent pour stériles et barbares les six leçons de physiologie que le programme leur impose. Mais là non plus je n’ai point compétence, et je ne juge pas.

— Vous faites sagement.

— Je constate, et c’est déjà trop ! Je constate et je signale. Une tolérance existe : est-il bon qu’elle dure ? Des faits, qu’on vous a racontés de ma part, existent, licites et quotidiens ; est-il convenable qu’il cessent ? Décidez.

— De ce que ces pratiques fussent abolies, l’enseignement n’aurait-il pas à souffrir ?

— L’Angleterre et le États-Unis ont pu les interdire sans déchoir scientifiquement.

— Vous concluez ?

— Par un conseil, à savoir qu’il faut bien prendre garde et ne pas tenter l’homme. L’homme n’est pas foncièrement pervers, je le confesse et je l’atteste, mais n’imaginez pas non plus que la civilisation ait expulsé de lui tous les instincts cruels ; les instincts ressuscitent, quand on les provoque à renaître ! Ne les provoquez pas en leur offrant pâture, et souvenez-vous que si l’homme est supérieur aux bêtes, par son âme, cette âme dont vous vous targuez ne possède que deux noblesses, l’intelligence, concédée à quelques-uns, et la pitié, nécessaire à tous !

Sur ces mots, le fantôme se désagrégea en fumée, et mes instances ne purent lui rendre corps ; il partit par la cheminée.


FIN