La Philosophie de Georges Courteline/IX

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IX


Où l’auteur parle littérature
pour faire croire
aux personnes
qui n’y connaissent rien,
qu’il y connaît, lui,
quelque chose.
Le fait du véritable artiste n’est pas de se

complaire en ce qu’il fit, mais de le comparer tristement à ce qu’il avait voulu faire. Sa mission ne consiste pas à descendre au niveau de la foule, mais à l’attirer, elle, au sien.

Il n’est pas de genres inférieurs ; il n’est que des productions ratées, et le bouffon qui divertit prime le tragique qui n’émeut pas.

Exiger simplement et strictement des choses les qualités qu’elles ont la prétention d’avoir : tout le sens critique tient là-dedans.

Il y a pour les gens très bêtes un spectacle très récréatif : c’est celui d’un homme de lettres dans l’exercice de ses fonctions.

Je ne crois pas qu’il soit un champ où fleurisse, s’épanouisse, prospère, de plus luxuriante façon, l’observation narquoise des niais et leur ineffable goguenarderie.

Passer pour un idiot aux yeux d’un imbécile est une volupté de fin gourmet.

Les mots amour, délice et orgue étant masculins au singulier et féminins au pluriel, on doit dire, en bonne logique : « Cet orgue est le plus beau des plus belles », si on ne veut encourir le reproche d’écrire sa langue comme un cochon.

Il est étrange qu’un seul terme exprime la Peur de la mort, la Peur de la souffrance, la Peur du ridicule, la Peur d’être cocu et la Peur des souris, ces divers sentiments de l’âme n’ayant aucun rapport entre eux.

De même, si l’on vient à demander le sens exact du mot « Canon », on apprend, non sans étonnement, qu’il convient d’entendre par là :

une pièce d’artillerie ou un verre de vin ;
un terme de typographie ou une forme du contrepoint ;
le Droit Ecclésiastique ou un type sculptural considéré comme parfait ;
un tableau de prières disposé sur l’autel à l’usage de l’officiant ou le corps tubulaire d’un fusil.

Sans parler des canons de dentelles dont Mascarille pare son haut-de-chausse et tire une si juste fierté dans les Précieuses ridicules.

C’est, non d’un impôt mais de deux, qu’on devrait frapper les pianos : le premier au profit de l’État, le second au profit des voisins. — Sans préjudice de celui qu’on devrait mettre sur les albums d’autographes !…

Au théâtre, il est des effets qui sont comiques à priori, sans motif, sans qu’on puisse démêler, même vaguement, le parce que d’un phénomène inexplicable et établi.

Il semble que la Mort, qui n’a rien de bien gai, devrait faire exception à cette règle générale ? Pas du tout ! Supposez Néron empoisonnant Britannicus avec des champignons ou avec des moules, et le public se tordra de rire en dépit des pleurs de Junie.

Qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse ?

En science, d’une force connue, vous pouvez tirer hardiment toutes les conséquences logiques : il est fatal que l’événement vous donne raison tôt ou tard, et ainsi, pareil à Jules Verne qui n’a jamais fait autre chose, vous passerez prophète à bon compte.

Mon ami le poète Léon Dierx… — ce nom ne peut me venir aux lèvres sans que les larmes me viennent aux yeux !… — avait conçu une Fin du Monde digne de son admirable esprit et qui vaut d’être rapportée.

Il supposait un recommencé du déluge universel : le globe disparu sous les eaux, transformé en une nappe sans fin d’où jailliraient çà et là des extrémités de mâtures. Et au plus haut de ces mâtures, il agrippait par la pensée des tas de perroquets rescapés, suprêmes épaves d’un monde fini, répétant de leurs voix de polichinelles, dans le vide, ces grands mots de l’Humanité pour lesquels, depuis des siècles, elle lutte, combat, et se trempe de sang jusqu’au cou !…

Je ne crois pas que l’association du burlesque et du grandiose ait jamais rien donné de plus beau.

C’est l’orgueil des pauvres conteurs, qui ont assumé la rude tâche d’égayer leurs contemporains, de pouvoir évoquer, en les revendiquant, les plus grands de ceux auxquels nous devons d’écrire une langue incomparable. Oui, se dire, en songeant aux Trouvailles de Gallus, au IVe acte de Ruy-Blas, à tant de pages délicieuses des Misérables et de Notre-Dame de Paris : « Hugo fut quelquefois des nôtres », ce n’est pas là un mince honneur. Il nous indemnise, et au delà, de l’entêtement de certaines personnes graves à ne pas nous prendre au sérieux ; de la condescendance polie, un peu narquoise, dont honorent souvent nos efforts les gens accoutumés à ne voir dans la vie que des mots et que des apparences, et qui, grossièrement trompés au sens du mot « amuseur », ne voient pas de quelles tristesses sont faits certains éclats de rire.

Le tort des humoristes du second Empire a été de croire, de l’humour, qu’il se suffit à lui-même ; de l’homme d’esprit, qu’il n’a que faire d’être, — ce qu’il doit être avant tout, précisément, — un homme de lettres ! Pas plus l’humour ne se suffit à lui-même que ne se suffisent à eux-mêmes la prose du faiseur de mélos ou le lyrisme des librettistes d’opéras.

Au fond, avec nos airs de nous ficher de tout, nous faisons un métier très dur, car il n’en est pas qui exige un plus jaloux, un plus constant souci de la dignité des Lettres. Cette belle fille, la Gaieté, a des exigences de grande dame qu’on ne sert pas avec des pattes sales et qui s’accommode assez mal d’être logée dans un intérieur mal tenu.

La vérité, c’est que, malade de la phobie du Solécisme, en proie à l’incessante terreur de voir s’écrouler brusquement dans la fâcheuse incorrection, dans l’infamie du lieu commun ou de la plaisanterie toute faite, la petite phrase équilibrée sur le fil de la corde raide, justement pénétré de l’importance d’une mission qui consiste à promener par les trottoirs des rues des masques et non des chienlits, l’infortuné humoriste connaît des heures douloureuses… Aux vertus qu’on exige de lui, trouvez-moi beaucoup de gens graves qui seraient capables d’écrire Poil de carotte ou Un mari pacifique.

Contenter à la fois les simples et les difficiles, mériter le rire ingénu des bonnes d’enfants et des soldats, — et l’applaudissement de l’élite pour des raisons autres et meilleures… — tel est l’X à dégager.

Je le livre aux méditations des mortels aimés des dieux, qui prennent la sage précaution de réfléchir avant de parler.

La stupidité et le génie se rencontrent sur un terrain qui leur est commun à tous deux : l’imprévu dans la découverte, la nouveauté dans l’aperçu.

Sur mon honneur et ma conscience, devant Dieu et devant les hommes, je jure qu’aux « couturières » d’une pantomime de Mendès intitulée Chand d’habits, j’ai entendu quelqu’un dire que « les acteurs ne parlaient pas ce soir-là parce que c’était seulement une répétition et qu’ils ménageaient leur voix pour le jour de la première. »

Et je fais aussi le serment qu’une jeune dame de mes amies qui servait des bocks rue Cujas m’a tenu un propos dont le seul évoqué m’emplit encore, après vingt ans, d’une sorte de terreur sacrée. Je l’avais menée voir Gigolette. Comme, pendant un entr’acte, vers la fin de la soirée, nous regardions deux accessoiristes habillés de livrées galonnées, culottés de velours cerise et poudrés à frimas, attirer un tapis de scène de chaque côté du rideau, ma compagne se pencha vers moi, et avec un petit sourire où ne se lisait point l’étonnement qu’une pièce pût s’achever deux siècles avant d’avoir commencé :

— Le dernier acte se passe sous Louis XV, me dit-elle.

Le maître de philosophie attaché à M. Jourdain lui enseigne que tout ce qui n’est pas prose est vers et que tout ce qui n’est pas vers est prose : thèse qui semble avoir prévalu pendant un certain nombre d’années. J’ai personnellement l’honneur de m’être rencontré avec Victor Hugo et pas mal d’autres bons esprits pour lui faire crédit sur la mine ; mais survint un succédané du symbolisme en mal d’enfant qui nous mit tous dans notre tort par l’établissement d’une formule à base d’hermaphroditisme, où la prose, qui n’est plus elle, tourne à un vers qui n’est pas encore lui.

Anatole France nous en cite ce curieux échantillon :

La nymphe blanche
Qui coule à pleines hanches
Le long du rivage arrondi,
Et de l’île où les saules grisâtres
Mettent à ses flancs la ceinture d’Ève
En feuillages ovales
Et qui fuit pâle.

(Le Mannequin d’osier, p. 86.)


Et M. Bergeret, inquiet, songe :

— Si c’était un chef-d’œuvre !…

Si c’était un chef-d’œuvre, je proclamerais la faillite d’une des rares vérités auxquelles je crois encore : à savoir qu’on demanderait vainement aux complications de midi à quatorze heures ce qu’on n’a jamais obtenu et ce qu’on n’obtiendra jamais que de la seule Simplicité.

Le gros mot donne moins de mal à trouver que le mot fin ; vérité éclatante, cette fois et que devraient bien méditer les voyous de lettres dont la verve alimente le café-concert.

Le gros mot a ceci de précieux qu’entraînant fatalement, chez le chanteur qui en use, la crainte de n’être pas compris du public auquel il s’adresse, le moment ne se fait pas attendre où, en vertu de la loi de Progrès, le geste vient confirmer le texte et l’immonde souligner l’abject.

Telles chansons, — particulièrement du répertoire de Dranem, — semblent faites de mots enragés qu’on aurait enfermés dans une même cage où ils s’entre-dévoreraient en hurlant.

L’ineptie bien connue :

Je suis l’fils d’un gniaf
Qui fait des ribouis,
En fait d’orthographe
Je sais peau de zébie.

ou cette autre imbécillité :

Pétronille, tu sens la menthe,
Tu sens la pastille de menthe,
Tu sens la menthe pastillée
Entortillée
Dans du papier
Quadrillé.


en sont des preuves les plus exaspérantes et les plus abominables. Un jour que je les citais, avec consternation, à mon ami Georges Pioch, ce poète qui, pourtant, n’est pas suspect d’intolérance, entra, en les écoutant, dans une véritable colère, déclara que de pareilles bassesses relevaient de la correctionnelle et s’étonna que leurs auteurs ne fussent pas mis, depuis longtemps, dans l’impossibilité de nuire.

On s’étonnerait pour moins que cela.

Le fait est que nous sommes loin du temps où, au grand attendrissement de la piqueuse de bottines qui a toujours veillé en moi, la brune Mlle Duparc contait son délicieux Voyage à Robinson et la galante équipée de trois petits pinsons un peu gris et de trois timides fauvettes :

Veuillez accepter nos trois ailes,
Murmuraient les petits pinsons ;
Nous sommes tous les trois garçons
Et vous êtes trois demoiselles.


Je trouvais cela charmant ; j’étais jeune. J’ai changé d’âge, non d’avis.

Ah ! café-concert d’autrefois, compagnon et joie de ma jeunesse, en quelles mains es-tu tombé ? Toi que j’ai connu si gentil, à la fois si grand rieur et si petite fleur bleue, tu n’as pas honte de te mettre dans des états pareils ? Oui, tu es joli ; tu es propre ! François Coppée, qui t’adorait, serait content s’il pouvait te voir ! Ote-toi de là, cochon, tu me dégoûtes.

Il est évident que le « Mauvais », parvenu à son paroxysme, confine de très près au « Chef-d’œuvre », en devient même une des expressions. Il détermine donc, logiquement, l’admiration des personnes que le culte de la perfection pousse à lui tirer leur chapeau sous quelque aspect qu’elle se présente et n’importe où elles la rencontrent.

Le chef-d’œuvre est, comme tout le reste, relatif et conventionnel. On entend par « Chef-d’œuvre », en matière littéraire, un ensemble de vers ou de lignes dont on ne conçoit pas qu’un seul mot puisse être remplacé par un autre. Exemples : Booz endormi, la scène de Sosie et de Mercure au premier acte d’Amphitryon, des pages entières d’Anatole France, d’Alphonse Daudet, de Théophile Gautier, de Loti. Dans le même ordre d’idée, mais dans une note toute différente, je citerai le toast suivant, dont les syllabes appellent le porphyre comme des lèvres le baiser, et que porta un jour devant moi un compagnon déménageur assoiffé de vin et de beau langage.

Ayant élevé son verre à la hauteur de son œil, telle la Jeanne de la chanson :

— Ce n’est pas pour l’affaire de boire un verre ensemble, dit-il en saluant l’assistance, c’est pour l’histoire de dire qu’on est en société.

Allez donc répondre à ça !

Le monsieur qui parle de littérature sans savoir avec quoi cela se fait, pense volontiers, de la rime riche, qu’elle est une difficulté. C’est précisément le contraire ; elle est une simplification.

Et ceci est tellement vrai, que, lorsque j’écrivis la Conversion d’Alceste, je me colletai pendant des mois avec cette consonne d’appui dont Banville m’avait passé le germe, à laquelle vingt ans d’entraînement me livraient pieds et poings liés, et qui me gâchait toute mon affaire en culbutant dans la formule Parnassienne l’humble pastiche où je m’efforçais d’évoquer le ton familier de Molière, le va-comme-je-te-pousse de son alexandrin et sa rime à la six-quatre-deux : rounds épiques ! qui me virent combattre pour la libération de ma pensée en tutelle, esclave chez la rime millionnaire, à l’issue desquels, tout le temps, la terrible consonne d’appui me prenait simplement par la main et m’emmenait où elle voulait, comme fait, d’un petit garçon, sa bonne !

De ces deux figures formidables qui sont Alceste et Célimène, on ne saurait dire exactement laquelle l’emporte sur l’autre.

De secrètes préférences, pourtant, doivent me pousser vers Célimène, que je ne puis évoquer sans évoquer du coup l’un de ces géants de granit qui parent la cour d’honneur du château de Versailles.

Dans la même Conversion d’Alceste, j’ai représenté Célimène devenue la maîtresse de Philinte : niaiserie attendrissante et d’invention facile, sur laquelle je pleure aujourd’hui des flots de larmes repentantes. On parle toujours trop vite.

Mise au monde pour attiser, tenir en haleine, chez l’homme, le désir du baiser de la femme, Célimène n’a ni cœur ni sens. Elle est le « monstre » par définition. L’amusement qu’elle pourrait prendre à faire du chagrin à Alceste compenserait donc insuffisamment le regret qu’elle éprouverait de donner de la joie à Philinte. Du reste, je la crois vierge, épousée petite fille (comme Blanche de Cambry par le duc de Parthenay dans l’opérette de Lecocq) par on ne sait quel ostrogoth dont elle n’entendit plus parler et qui disparut peu après sans laisser trace de son passage.

Dire que le Misanthrope ne fait ni effet ni argent les fois où on le représente, c’est n’apprendre rien à personne. Même, un bruit assez répandu veut qu’il faille voir en lui le plus ennuyeux des chefs-d’œuvre.

C’était l’avis de Catulle Mendès qui eut pourtant le génie de l’intelligence, mais dont le tort était peut-être de ne pas posséder son sujet avec la perfection voulue, ledit chef-d’œuvre étant de ceux qu’on doit aller voir jouer, ou lire, seulement quand on les sait par cœur.

Depuis deux cent cinquante ans qu’il a pris et qu’il garde l’affiche, 39 spectateurs sur 40 ne l’en admirent pas moins avec le doute inquiet de gens en présence d’une splendeur qui leur échappe et qu’ils subissent. Je me rappelle, étant potache, avoir connu la même impression complexe avec des versions difficiles, de Pline-le-Jeune ou de Tacite, dont je démêlais vaguement le sens sans parvenir à en expliquer le mot à mot.

De cela, quelles raisons donner ?

J’en aperçois deux ou trois ; je crois en voir une clairement ; je les hasarderai toutes les quatre. On les prendra pour ce qu’elles valent.

C’est d’abord la transposition du personnage de Célimène, écrit dans un ton, joué dans l’autre, et qu’identifient à faux les grandes coquettes chargées du rôle à la Comédie-Française. Combien, à leur grave beauté, je préférerais la simple et exquise gaminerie de Mlle Huguette Duflos, sa frimousse à mourir de rire, l’ironie éveillée comme une potée de souris en ses yeux qui regardent le monde sans arrêter de se ficher de lui. On oublie vraiment un peu trop que Célimène a vingt ans et que Molière n’a pas, pour rien, tiré de cette puérilité spirituelle et désarmante l’obstacle où la sagesse d’Alceste, son expérience des hommes, des choses, de la vie, viennent tranquillement se casser le nez : moralité de la comédie.

Il y a aussi le premier acte, l’un des plus durs, des plus arides, qui existent au théâtre ; fait d’une conversation d’Alceste avec Philinte, où, vingt minutes durant, l’un envoie coucher l’autre, systématiquement, de parti pris, sans qu’on sache au juste pourquoi ; puis d’une scène où un charmant sonnet est livré aux rires du public, qui, naturellement, ne rit pas, ayant envie d’applaudir, et écoute sans les comprendre les raisons qu’a Alceste de juger détestables des vers qu’il trouve, lui, excellents. De même, quand, au cinquième acte, Alceste ayant la prétention d’emmener Célimène au désert, Célimène se refuse à l’y suivre, tout le monde est pour elle contre Alceste.

— La solitude, dit-elle, effraie une âme de vingt ans.

C’est hors de doute, les spectateurs, sur ce point, donnent raison à Célimène, et je donne raison aux spectateurs.

Mais ce sont là de légères taches. Le véritable tort d’Alceste, le plus grand de tous, à beaucoup près puisqu’il emplit et fausse la pièce du premier vers jusqu’au dernier, c’est de montrer l’humanité bien plus mauvaise qu’elle ne l’est réellement.

L’homme, en effet, n’est pas méchant. C’est même une justice à lui rendre, que si, en entrant dans la vie, il a une tendance marquée à le devenir, il ne tarde pas à la perdre. Il est bête, malfaisant, hâbleur, malintentionné, ivrogne, sottement sceptique, niaisement crédule, insolent comme un page ou plat comme une punaise selon qu’il se trouve en présence ou d’un plus faible ou d’un plus fort que lui ; aussi inapte à gérer ses affaires qu’enclin à se mêler de celles des autres, il vole tant qu’il peut, n’arrête pas de mentir, joint au ridicule naturel dont les fées lui furent prodigues le ridicule de ridiculiser les ridicules du prochain et pousse, à l’égard de ce dernier, le sans-gêne à de telles limites, que, volontiers, pendant des heures, il jouera du piano, d’un doigt, empêchant sciemment les écrivains d’écrire, les malades de prendre du repos et les mourants d’agoniser. Il est le Prince Goujat, le Mufle avec un grand M. Comme on chantait dans les Économies de Cabochard :


Voilà,
Il est tout cela ;


mais il n’est pas, je le répète, méchant au sens précis du terme, et il ne justifie que très imparfaitement les indignations d’Alceste. « Loups !… Traîtres !… Effroyable haine !… » Quels mots sont-ce là ? Le public, en qui opère à son insu le rapprochement de cause à effet et que déroute l’excessif de pareils emportements, ne comprend pas ce qu’on veut lui dire. Ingénument porté à « prendre la muse au mot », selon l’expression de Hugo, il lui semble qu’une injustice est commise par un honnête homme, et, partagé entre l’honnête homme qu’il admire et l’injustice qu’il désapprouve, il rappelle le dindon de la fable, celui qui voit bien quelque chose mais ne sait trop pour quelle cause il ne distingue pas très bien.

Oui, à l’Alceste que nous présente Molière, j’en préférerais un moins tragique, qui réfugierait au désert, non la sombre haine des hommes, mais simplement l’impossibilité où il en est venu peu à peu, de supporter le spectacle de leur stupidité sans bornes. La pièce y perdrait en grandeur, mais y gagnerait en vraisemblance.

Et la morale de tout cela c’est que, si chez Molière, quatre pics dominent : George Dandin, Amphitryon, l’École des Femmes et Tartufe, plus haut que ces quatre sommets, là-haut, tout là-haut, dans le bleu, un aigle plane : Le Misanthrope.

Rien n’est plus facile, plus inutile par conséquent, que d’être un poète quelconque.

De ceci que n’importe qui peut exercer le métier d’homme de lettres, on conclurait à tort qu’il est à la portée de tout le monde.

Telle est la multiplicité des cases du cerveau, leur variété, leur nuancé, que le génie et la bêtise sont parfaitement compatibles et que le cas n’est pas rare du tout, d’un sujet étant à la fois un artiste et un imbécile. Et un cas plus étrange encore, est celui d’un homme de théâtre écrivant à son insu autre chose que ce qu’il croit écrire, et se trompant du tout au tout, je ne dirai pas sur le mérite, mais sur la nature, l’esprit, le sens exact de son propre travail.

On raconte que Lamoureux, alors chef d’orchestre de l’Opéra-Comique, préféra démissionner au cours des répétitions que conduire un fragment de Cinq-Mars dans le sentiment indiqué puis exigé par Gounod, et qu’il jugeait n’être pas le bon.

Cette prétention chez le disciple d’en savoir plus long que le maître est beaucoup moins exorbitante qu’on est enclin à le penser. Personnellement, — on m’excusera de me citer encore une fois : je parle des choses que je sais, de préférence à celles que j’ignore, — j’ai écrit ma pièce Boubouroche avec la conviction que c’était là un drame !… non pour rire, entendez-moi bien ; je dis : un drame véritable ; un drame noir !

C’est donc de la meilleure foi du monde que je poussais Irma Perrot à jouer Adèle comme elle aurait joué Hermione et que j’exigeais de Pons-Arlès qu’il arrosât de pleurs authentiques des sanglots non artificiels.

Dieu sait où, du train dont j’y allais, j’eusse entraîné avec moi ces infortunés comédiens, si Antoine, que j’exaspérais, ne m’eut un jour pris par le bras et fait virevolter en disant :

— Hé ! Tu ne comprends rien à ta pièce. Boubouroche est une fantaisie qu’il faut jouer en fantaisie. S’il y a un drame au fond, il sortira tout seul. Tu nous embêtes ; ôte-toi de là.

Et c’est lui qui avait raison.

Il serait vraiment désolant que nous n’ayons pas eu Racine, mais la France ne serait pas la France si Corneille n’eût pas existé.

Les mots me font l’effet d’un pensionnat de petits garçons que la phrase mène en promenade. Il y en a des bruns, il y en a des blonds, comme il y a des brunes et des blondes dans les Cloches de Corneville, et je les regarde défiler, songeant:« En voilà un qui est gentil ; il a l’air malin comme un singe »; ou « Ce que celui-là est vilain ! Est-il assez laid, ce gaillard-là !… »

C’est que les mots ont une vie à eux, une petite vie qui leur est propre, qu’ils ont puisée, où ? on ne sait pas !… dans les lointains des balbutiements et des siècles !

Je sais, et vous aussi, une vieille chanson d’où sont absents le sujet, le complément et le verbe, et qui n’en est pas moins charmante, pleine d’évocation et de rêve :

Orléans, Beaugency,
Notre-Dame de Cléry,
Vendôme.


Ici, les mots parlent, sont poètes. Mettez-en d’autres à la place ; ceux-ci, par exemple :

Gien, Gannat, Montdidier,
Privas, Guéret, Pithiviers,
Roanne.

et cela ne veut plus rien dire ; c’est devenu idiot.

— Une rime, m’expliqua le monsieur qui parle de littérature sans savoir avec quoi cela se fait, consiste en la rencontre de trois lettres semblables, en queue de deux mots différents.

— Parfaitement, dis-je. Oyez plutôt :

Monsieur Georges Courteline
À l’âme républicaine.

— J’ai dit trois lettres, croyant dire quatre. C’est la langue qui m’a fourché.

— À la bonne heure ! Voilà qui change tout ; et je le prouve :

— J’ai débuté dans La Ruche »,
— Vous étiez même assez mouche ».

— Voyez pourtant, quand ça ne veut pas ! Tout à l’heure, croyant dire quatre, je disais trois, et à présent, croyant dire cinq, je dis quatre.

— Ça, c’est une autre histoire.

— N’est-ce pas ?

— Évidemment, témoin le distique que voici :

Mêlés au bruit dea orchestres,
Tintent les cristaux des lustres.

— C’est tout à fait par exception que des désinences de cinq lettres ne parviennent pas à former rimes. En tout cas supposez-les de six, et je vous garantis que, pour le coup, l’exception cesse d’être possible.

— Ainsi qu’il en appert clairement de ces deux vers improvisés :

L’humidité des isthmes
Ne vaut rien pour les asthmes.

— Vous êtes un esprit contrariant ! Vous me concéderez pourtant, je l’espère, que des rimes faites de sept mêmes lettres sont ce qu’on peut appeler des rimes ayant du foin dans leurs bottes.

— Et je le démontre sur l’heure :

Les poules du couvent
Ont des œufs qu’elles couvent.

— Oui ? Eh bien, il faut en finir. Voulez-vous parier cent mille francs que des rimes composées de huit lettres pareilles constituent ce qui se fait de mieux dans le genre ?

— Je parie que non ; je gagne et je prouve :

Les intérêts publics résident
Dans les pouvoirs du président.

Donnez-moi mes cent mille balles.

— Flûte ! Vous m’agacez ! Allez vous faire lanlaire. Vous n’aurez pas un radis !

Il est inouï que dans une ville comme Paris, comptant au moins 3 millions d’habitants, le même nombre de spectateurs, à dix ou douze personnes près, se porte chaque soir aux mêmes théâtres. Quand on vous dit d’une pièce en représentation qu’elle fait 2.000 francs de recette, c’est qu’en effet elle les fait, avec des écarts, dans un sens ou dans l’autre, de 80 à 120 francs, et comme cela pendant des semaines, quelquefois pendant des mois, sans que jamais il lui arrive de faire 6.000 francs un jour et 600 francs le lendemain !

En vérité, il y a là un phénomène ahurissant, tel qu’on en vient à se demander si les choses ne sont pas de petites grandes personnes ayant leurs petites fantaisies, faisant leurs petites volontés, et s’amusant à mystifier de leurs petites espiègleries l’ignorance de l’humanité sur un nombre important de questions, et particulièrement sur toutes.

Je me partage équitablement entre le culte de la littérature et la méfiance qu’elle m’inspire de l’instant où elle met son nez dans les endroits où elle n’a que faire.

Il me suffit de flairer chez un historien la moindre hantise littéraire, pour qu’immédiatement, d’instinct, je suspecte sa véracité.

Le jour où l’imbécillité sera disparue de la surface du Globe, on la retrouvera dans les indiscrétions du journaliste échotier, le journaliste échotier semblant s’être donné pour tâche de révéler au monde stupéfait à quelles profondeurs d’ineptie peut atteindre un homme dit d’esprit, quand il en est totalement dépourvu. Hors d’état de conter dans une langue qui ne soit pas de pur charabia une anecdote qui soit tout simplement quelconque, il en invente d’une telle niaiserie, que c’est à en pleurer du matin jusqu’au soir, comme le monsieur dont la femme était tombée dans… le malheur. Après quoi, il leur donne froidement, soit pour auteurs, soit pour héros, des confrères qui, bien entendu, se transforment à l’instant même en extraordinaires idiote aux yeux des personnes sensées.

C’est l’opération qui consiste à servir du pissat d’âne dans des bouteilles de bonnes marques.

Des histoires « drôles » qui nous ont été attribuées à Tristan Bernard et à moi, si le quart seulement était vrai, il y a longtemps que nous serions internés, moi et lui, dans un asile de gâteux ! Ce que la sottise échotière nous a prêté à tous les deux, ce qu’elle nous a fait dire et faire, passe toute supposition et même toute espérance ! Tristan Bernard, qui est mon maître, en philosophie comme en tout, en rit du fond de sa longue barbe ; moi, je ne peux pas, n’ayant, malheureusement, ni barbe ni philosophie ; aussi, le seul aperçu de mon nom dans le maquis d’une page de journal me jette-t-il à l’atroce angoisse d’un homme menacé d’un péril, qui n’ose ouvrir un télégramme trouvé en rentrant, chez le concierge. Il se décide à lire, pourtant. Je fais comme lui. Et voyant qu’on m’adresse le reproche d’avoir assisté en curieux à un procès sensationnel, « l’auteur du Client sérieux et de l’Article 330 n’ayant que faire dans des débats de Cour d’Assises », qu’on me représente jouant aux cartes avec M. Anatole France et me disputant avec lui dans un compartiment de chemin de fer, qu’on annonce gravement mon entrée dans les ordres, parce que j’ai été vu à Lourdes me découvrant sur le passage de la procession, je lâche, consterné, le journal, et je me mets à pleurer doucement, non d’un chagrin qu’on ne me fait pas, mais de la tristesse où je m’abîme à lire, tombées d’une plume dont le bec est du même fer que la mienne, des choses bêtes ! bêtes ! bêtes !… mais tellement, mon Dieu ! tellement bêtes !…