La Philosophie de Georges Courteline/X

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X


De la justice
telle qu’elle est rendue
par les juges,
et du profond chagrin
qu’éprouve le justiciable
de ne pouvoir
la prendre au sérieux.

La Justice n’a rien à voir avec la Loi, qui n’en est que la déformation, la charge et la parodie. Ce sont là deux demi-sœurs qui, sorties de deux pères, se crachent à la figure en se traitant de bâtardes et vivent à couteaux tirés, tandis que les honnêtes gens, menacés des gendarmes, se tournent les pouces et les sangs en attendant qu’elles se mettent d’accord.

Aux yeux de la Loi, un gredin qui la tourne est moins à craindre en son action qu’un homme de bien qui la discute avec sagesse et

clairvoyance.

La Loi, en matière civile, ne reconnaît pas à un monsieur le droit de se justifier lui-même.

Il lui faut démontrer le bon droit de sa cause par l’intermédiaire d’un tiers payé une somme de, pour s’improviser le porte-parole d’un client de qui, la veille encore, il ignorait le nom, la naissance !…

On remarque que les bureaux, alliés comme larrons en foire quand il s’agit de faire casquer le contribuable, excipent de leur incompétence et se cachent les uns derrière les autres sitôt qu’il est question de lui régler son dû.

J’aime et admire au delà de toute expression les personnes qui, par leur esprit d’à-propos, les seules ressources de leur ingéniosité, ont raison de la bêtise des choses et de la méchanceté des hommes. J’adore, après les avoir vues, à travers des larmes indignées, revendiquer en vain leur — ce dû, que, neuf fois sur dix, par le seul fait qu’il est leur dû, l’imbécile Loi, ennemie née des hommes de bonne volonté, se refuse à leur accorder — les voir ouvrir à deux battants, sur l’inviolable territoire des abominations légales, des portes qu’on ne soupçonnait point. Oui, il est un beau spectacle : celui d’un honnête homme bafoué, las d’être dupe, qui en vient à se déguiser en brigand pour avoir le droit de son côté et demande à la mauvaise foi ce qu’il n’a pu obtenir du seul bien-fondé de sa cause.

Il est malheureusement établi qu’il suffit, neuf fois sur dix, à un honnête homme échoué dans les toiles d’araignée du Code, de se conduire comme un malfaiteur pour être immédiatement dans la légalité.

La gravité du châtiment est quelquefois moins en raison de la gravité du délit que du talent du magistrat qui en a réclamé la sanction.

Il convient que l’accusation et la défense prennent contradictoirement la conduite des débats au criminel et au correctionnel. Mais de l’instant où l’avocat ouvre la bouche pour plaider, le procureur pour requérir, gare là-dessous ! tout est en péril ! c’est la Littérature qui entre !

On constate avec soulagement qu’en France, comme dans tous les pays où règne la Civilisation, il y a deux espèces de droit, le bon droit et le droit légal, et que ce modus vivendi contraint les magistrats à avoir deux consciences : l’une au service de leur devoir, l’autre au service de leurs fonctions.

Méfiance ! si un jour les gens nerveux s’en mêlent, lassés de n’avoir pour les défendre contre les hommes sans justice qu’une Justice sans équité, toujours prête à immoler le bon droit en holocauste au droit légal et en proie à l’idée fixe de ménager les crapules.

J’ai un petit garçon de neuf ans. Le jour où il atteindra sa majorité, je lui flanquerai un conseil judiciaire, ce qui le rendra insolvable et le tiendra désormais à l’abri des monstruosités de la Loi. Voilà. Et si, de cet instant, il essaye d’abuser de la situation pour ne pas payer ce qu’il doit ou pour dépouiller son prochain, c’est à moi qu’il aura affaire.