La Pipe (Pfeffel)

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La Pipe (Pfeffel)
Traduction par Gérard de Nerval.
Faust et le Second Faust suivi d’un choix de [[Poésies allemandes|Poésies allemandes]]Garnier frères (p. 412-413).



LA PIPE

Chanson de Pfeffel.


« Bonjour, mon vieux ! Eh bien, comment trouvez-vous la pipe ? — Montrez donc : un pot de fleurs, en terre rouge, avec des cercles d’or !… Que voulez-vous pour cette tête de pipe ?

— Oh ! monsieur, je ne puis m’en défaire ; elle me vient du plus brave des hommes, qui, Dieu le sait, la conquit sur un Bassa à Belgrade.

« C’est là, monsieur, que nous fîmes un riche butin !.., Vive le prince Eugène ! On vit nos gens faucher les membres des Turcs comme du regain.

— Nous reviendrons sur ce chapitre une autre fois, mon vieux camarade : maintenant, soyez raisonnable. Voici un double ducat pour votre tête de pipe.

— Je suis un pauvre diable, et je vis de ma solde de retraite ; mais, monsieur, je ne donnerais pas cette tête de pipe pour tout l’or de la terre.

« Écoutez seulement : Un jour, nous autres hussards, nous chassions l’ennemi à cœur joie ; voilà qu’un chien de janissaire atteint le capitaine à la poitrine.

« Je mis le capitaine sur mon cheval… Il en eût fait autant pour moi, et je l’amenai doucement loin de la mêlée chez un gentilhomme.

« Je pris soin de sa blessure ; mais, quand il se vit près de sa fin, il me donna tout son argent, avec cette tête de pipe ; il me serra la main, et mourut comme un brave.

« — Il faut, pensai-je, que tu donnes cet argent à l’hôte, qui a trois fois souffert le pillage ; — mais je gardai cette pipe en souvenir du capitaine.

« Dans toutes mes campagnes, je la portai sur moi comme une relique : nous fûmes tantôt vaincus, tantôt vainqueurs ! je la conservai toujours dans ma botte.

« Devant Prague, un coup de feu me cassa la jambe : je portai la main à ma pipe et ensuite à mon pied.
— Je me suis ému en vous écoutant, bon vieillard, ému jusqu’aux larmes. Oh ! dites-moi comment s’appelait votre capitaine, afin que je l’honore, moi aussi, et que j’envie sa destinée.

— On l’appelait le brave Walter ; son bien est là-bas, près du Rhin.

— C’était mon aïeul, et ce bien est à moi. Venez, mon ami, vous vivrez désormais dans ma maison ! Oubliez votre indigence ! venez boire avec moi le vin de Walter, et manger le pain de Walter avec moi.

— Bien, monsieur, vous êtes son digne héritier ! J’irai demain chez vous, et, en reconnaissance, vous aurez cette pipe après ma mort. »