La Pitié suprême

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Calmann-Lévy, éditeurs (pp. 7-139).

 
Les profondeurs étaient nocturnes et funèbres ;
Un bruit farouche, obscur, fait avec des ténèbres,
Roulait dans l’infini qui sait le noir secret ;
Ce bruit était pareil au cri que jetterait
Quelque âme immense et sombre à travers l’étendue,
Luttant contre l’abîme et volant éperdue ;
Puis cela devenait un tumulte de voix ;

Toute la nuit grondait et pleurait à la fois
Comme si l’horizon fauve et crépusculaire
N’était formé que d’ombre et plein que de colère ;
Clameur rauque ! il semblait qu’ensemble on entendît
L’orageuse rumeur d’une mer qui bondit
Et les voix d’un forum qui parle et délibère.
― Honte, anathème, enfer, deuil ! Tibère ! Tibère !
Tibère ! ― et d’autres noms, mêlés à celui-là,
Passaient : ― Procuste ! Achab ! Denys ! Caligula !
Sanche ! Alonze ! Clovis ! Sennachérib ! Cambyse !
Louis onze ! malheur ! mort ! opprobre ! ― et la bise
Était comme une foule, et de ces noms proscrits
Chaque syllabe était faite de mille cris ;
Et j’entendais : ― Saül ! Omar ! Ivan ! Clotaire ! ―
Et de tout l’océan et de toute la terre,
Des chaumes, des palais, des masures, des vents,
Des croix, des millions de lèvres des vivants,
Des mâchoires des morts grinçant leur affreux rire,
Des fumiers où croupit ce qui ne peut s’écrire,
Ces noms sortaient ainsi que d’horribles oiseaux ;
Les squelettes n’avaient qu’à remuer leurs os

Pour en faire jaillir un de ces noms sinistres ;
Et des larves de rois, des ombres de ministres,
Richelieu, Louis treize, Arcadius, Rufin,
Fuyaient ; on entendait des voix dire : ― J’ai faim !
J’ai froid ! quand donc viendra le jour ? la terre est noire !
C’était le grand sanglot tragique de l’histoire ;
C’était l’éternel peuple, indigné, solennel,
Terrible, maudissant le tyran éternel.

                                  *

O malédiction, d’où viens-tu, misérable ?
La bouche d’où tu sors, c’est la plaie incurable,
C’est l’égout où le sang filtre en rouges caillots,
C’est l’entaille que font les haches aux billots,

C’est le tombeau béant, c’est la fosse entr’ouverte
D’on ne sait quelle haleine agitant l’herbe verte.
O malédiction, d’où viens-tu ? De la nuit.

La dernière clarté sous toi s’évanouit ;
Tu viens après le Crime, et répands sur le monde
Une autre obscurité qui n’est pas moins profonde,
Et la façon dont toi, le Deuil, tu le combats
Fait tomber la pensée et l’âme encor plus bas ;
Et rien ne vit, et rien n’éclôt, et rien ne crée,
Et rien ne se console en ton horreur sacrée ;
Ce n’est qu’avec l’éclair que tu veux éclairer ;
Tu ne veux que punir, damner, désespérer,
Spectre, et tu fais servir à ces fatals usages
Les esprits, les rayons, les poètes, les sages,
Tout ce qui vient d’en haut, tout ce qui vient de Dieu ;
Ta caverne, fermée au ciel clément et bleu,
N’admet qu’un flamboiement lugubre sous son porche ;
Un astre dans ta main deviendrait une torche ;
Si tu pouvais, du fond de ton puits sépulcral,

Prendre à Saturne en feu son cercle sidéral,
Hélas, tù n’en ferais que l’anneau d’une chaîne ;
O malédiction, tu te nommes la Haine ;
Tu ne tends pas les bras, non, tu montres les poings.

Et je restai rêveur. ― Es-tu juste du moins ?

La malédiction a répondu :
                                                  — Je souffre.
Je juge. Le volcan, hagard, crache le soufre,
L’âpre océan l’écume, et l’homme la douleur.
Je suis ce qui déborde et tombe du malheur.
Je suis l’affliction terrestre qui réclame,
Et s’irrite et grandit jusqu’à devenir flamme ;
Je suis le râle amer de ce globe fatal ;
Je suis le hurlement du sombre piédestal ;

Pourquoi m’insultes-tu, moi qui pleure ? L’ulcère
N’a-t-il donc plus le droit de dénoncer la serre,
La dent et la tenaille ? et, quelle est ton erreur !
C’est moi le deuil ; c’est moi l’effroi ; c’est moi l’horreur ;
L’étoile flamboyante allongée en épée,
C’est moi ; je suis l’immense et funèbre épopée
Qu’écrit au mur du crime une lugubre main.
Et quant à ma justice, ô ver de terre humain,
Je m’appelle Isaïe et je m’appelle Dante. ―

Quel esprit ne plierait sous cette voix grondante ?
Elle est la conscience ; elle a raison ; pourtant
Après qu’elle a parlé le cœur n’est pas content,
Et l’on entend, au fond de l’infini qui pense,
Comme un profond soupir d’une autre conscience ;
Et le songeur frissonne et reste soucieux
Entre ce cri terrestre et ce soupir des cieux.
Oh ! ces Dantes géants, ces vastes Isaïes !
Ils frappent les fronts vils et les têtes haïes ;
Ils ont pour loi punir, trancher, supplicier ;

Ils sont la probité sinistre de l’acier ;
Nul homme n’est plus grand sous le ciel solitaire
Que ces archanges froids et tristes de la terre ;
Ils sont les punisseurs ; quand, jadis tout-puissant,
Songeant qu’il reste encor dans ses ongles du sang,
Un coupable franchit, tremblant, presque en prière,
La porte de la tombe, il les trouve derrière ;
De tous les jours du crime ils ont le lendemain ;
Une balance énorme oscille dans leur main ;
La nuit a pour sommet leur formidable gloire ;
Ils sont les juges d’ombre, ils sont l’équité noire ;
Mais, gouffres ! laissez-moi, quel que soit le chemin,
M’évader d’un coup d’aile étrange et surhumain,
Et m’enfuir, et chercher la justice étoilée !

II.[modifier]

 
Regardez cet enfant de cinq ans ; la feuillée
N’a pas d’oiseau plus pur, plus frais, plus ébloui ;
La bénédiction semble sortir de lui ;
Tout en lui dit : ― Vivez ! aimez-moi ! je vous aime. ―
Il est fait de candeur et de grâce suprême ;
Quoiqu’il ignore tout, il a l’air d’un flambeau ;

Trait d’union de l’aube à l’ombre, il est si beau
Et si doux qu’on dirait que l’église et la fable
Ont dû, pour composer cette tête ineffable,
Mêler l’enfant Jésus et l’enfant Cupidon ;
Son regard ingénu fait l’effet d’un pardon ;
Et l’homme le plus dur lui-même est sans défense
Devant cette adorable et radieuse enfance ;
Il est colombe, il est agneau ; ses cheveux d’or
Rayonnent ; il caresse et chante ; il est encor
Tout plein de la bonté divine ; il en arrive ;
C’est le nouveau venu de la céleste rive ;
On dirait un petit archange éblouissant ;
Il monte sur un trône ; oh non ! il y descend ;
Pourtant on sent en lui la pauvre âme asservie,
La faiblesse profonde et sombre de la vie ;
Si beau qu’il soit, c’est l’homme avec son frêle esprit ;
C’est de l’infirmité charmante qui sourit ;
Notre fragilité redoutable et frivole
Se mêle, ombre terrestre, à sa blanche auréole ;
Son pas tremble, et son front ploie ainsi qu’un roseau ;
Mais il n’en est pas moins l’innocent du berceau,

Et dans ses beaux yeux clairs où l’amour semble éclore
Il a du paradis toute l’immense aurore.

À présent regardez cet homme, Villeroy  ;

Il vient, l’ange le voit approcher sans effroi,
Et cet homme, du haut du balcon de Versaille,
Lui montre au loin la foule énorme qui tressaille
Et s’agite et se meut, bonne et calme d’ailleurs,
Le grand fourmillement des hommes travailleurs,
Les pas, les fronts, les yeux, l’ouvrier aux bras rudes,
Les ondulations des vastes multitudes,
La ville aux mille bruits vivants, graves et doux,
Et dit à cet enfant : Tout ce peuple est à vous !

Vous avez ces enfants, ces hommes et ces femmes ;
Vous possédez les corps, vous possédez, les âmes ;
A vous leur toit, à vous leur or, à vous leur sang ;
Le champ et la maison sont à vous ; ce passant
Vous appartient ; soufflez si vous voulez qu’il meure ;

Toute vie est à vous, en tous lieux, à toute heure ;
Ce vieillard au front chauve est une chose à vous ;
Tous les hommes sont faits pour plier les genoux,
Vous seul êtes créé pour vivre tête haute ;
Tous se trompent, vous seul ne faites pas de faute ;
Dieu ne compte que vous, vous seul, au milieu d’eux ;
Votre droit est le droit de Dieu même ; et tous deux
Vous régnez, devant vous le monde doit se taire ;
Dieu n’a pas le ciel plus que vous n’avez la terre ;
Il est votre pensée et vous êtes son bras ;
Il est roi de là-haut et vous Dieu d’ici-bas.
Tout ce peuple est à vous.
                                                      Le pauvre enfant écoute.
Qui donc vient de parler ? C’est le démon sans doute ;
Non, c’est l’homme ; fatal parce qu’il est rampant ;
Le courtisan est fait du ventre du serpent.
Affreux souffle embaumé de la bouche pourrie !

Crime ! ô le plus hideux des meurtres, flatterie !
O de tous les poisons le plus lâche, le miel !
Crever les yeux d’une âme à peine hors du ciel !
Submerger dans l’orgueil une raison qui flotte !
Dessécher un enfant, hélas ! faire un despote !
Faire un prodigieux égoïste ! un tyran
Arrêtant le progrès sur le divin cadran !
Faire un être effréné qui dira : — Je suis l’arche !
Je suis l’autel ! ― pour qui le genre humain en marche,
Le bien, le mal, les yeux en pleurs, l’homme vivant,
Ne seront que de l’ombre et du bruit et du vent !
Déchaîner un sinistre avenir dans le Louvre !
Abuser du moment où toute lèvre s’ouvre
Pour lui verser ce philtre exécrable et nouveau !
Dénaturer un cœur ! forcener un cerveau !
Enivrer l’ignorance, enivrer l’innocence
Du formidable vin de la toute-puissance !
Mettre, avec un sourire abject et triomphant,
Tout un peuple, hochet, dans la main d’un enfant,
Et les laisser rouler l’un et l’autre aux abîmes !

Penseur ! qui que tu sois, ce sont là deux victimes.
Plains ce peuple, mais plains l’enfant qu’on abrutit.
Mères ! ayez pitié de ce pauvre petit !
Pendant qu’un assassin sur son âme se dresse,
Tuant en lui l’amour, la vertu, la tendresse,
Prenant ses bons instincts, traître, et les étouffant,
Il est là, doux et seul, et rien ne le défend.
Oh ! l’éducation ! quel bienfait, ou quel crime !
Frêle tête d’enfant qu’un idiot déprime !
Sombre adulation qui mêle et qui pétrit
L’infini, l’absolu, dans un chétif esprit !
Qui fait que désormais, la prenant à la lettre,
Un homme faible et né d’une femme va mettre
Son triste crâne étroit, fait pour durer si peu,
En équilibre avec le front même de Dieu,
Avec le profond ciel plein d’ombre et plein de joie,
Avec ce grand cerveau de l’abîme où flamboie
Le lever effrayant des constellations !

                                  *


Et Louis quinze est fait.

                                  *

                                             O transformations !
Oui, c’est fini ; l’enfant a bu la coupe sombre ;
Sa débile raison s’évanouit et sombre ;
― Tout ce peuple est à vous ! ― mot d’où Tibère sort !
Breuvage qui rendrait insensé le plus fort !
Noir nectar ! cette mort de son âme, il y goûte ;
Quelque chose de lui s’éteint sous chaque goutte ;
Et le voilà qui va chanceler à jamais !

Il sera le passant ivre des hauts sommets.
― Tout ce peuple est à vous ! ― mot terrible ! à mesure
Qu’il y songe, il en sent plus avant la morsure ;
Une stupide joie avec un vaste ennui ;
Quelqu’un qui n’est pas lui se développe en lui ;
L’ignorance en son cœur filtre, marais immonde ;
Que sert de lire un livre étant maître du monde ?
Apprendre, étudier, travailler, à quoi bon
Puisqu’on est roi de France, impeccable, Bourbon ?
Oh ! songer que ce trône et ce sceptre et ce glaive
Aboutissent au vide, à la furie, au rêve,
Que cette clarté perd celui qu’elle conduit,
Et que cette splendeur énorme est de la nuit !

Donc la terre est à lui, les hommes et les femmes !
Toutes les passions l’allument de leurs flammes ;
Sa volonté devient plus fauve à tout moment ;
Il grandit ; et l’on sent poindre lugubrement
L’ongle du tigre au bout des ailes de l’archange ;
Il ne sait même pas qu’il déchoit et qu’il change ;

Il s’ignore imbécile, il s’ignore méchant,
Tant dans la voie obscure, hélas, il va penchant !
Il vivra maintenant hors du vrai, dans un songe,
Ayant en lui, dans l’ombre où son rêve le plonge,
La chimère de plus, l’humanité de moins ;
Plein d’opprobres devant tous les peuples témoins,
II, est cynique, il est infâme, il est horrible ;
Il foule de l’azur la frontière impossible ;
Il se suppose au ciel et l’enfer en lui croît ;
Il dit : Tout m’est permis, et seul j’existe. Il croit
Avoir sous ses talons de la poussière d’astres ;
S’il en tire un plaisir, qu’importe cent désastres !
Chaque jour il descend la honte d’un degré ;
Il délire ; il peut bien tourmenter à son gré
Le peuple, puisque Dieu tourmente la nuée ;
Il prend la vierge et fait une prostituée ;
Quoi ! n’est-il pas le roi, le maître, le seigneur ?
L’homme lui doit son sang, la femme son honneur ;
Quoi qu’il fasse, il contient le droit et le mystère ;
S’il lui plaît de manger de la fange, la terre,
Qui l’adorerait loup, l’adorera pourceau ;

Chaque vice à son tour met sur son front le sceau ;
Il fait de la puissance un effort inutile ;
Il a sous lui son siècle en travail qu’il mutile ;
Il tient le sceptre ainsi qu’un aveugle un bâton ;
De toutes les grandeurs redoutable avorton,
Être sans nom, qui, frêle et misérable en somme,
Fait de cendre et promis aux vers, n’est plus un homme,
Ayant un idéal immonde pour milieu,
Échoué dans le monstre à mi-chemin du dieu.

III.[modifier]

 
Maintenant, que chacun sonde son propre abîme.
Voyons, quiconque vit, faible, fort, grand, infime,
Riche, pauvre, l’heureux, celui qui va pieds nus,
Les passants de la rue et les premiers venus,
Celui qui perd sa vie et celui qui la gagne,
Nous tous, supposons-nous portés sur la montagne,

Supposons-nous l’enfant, l’ignorant, l’innocent,
Avec le genre humain sous nos regards gisant,
Et la terre à nos pieds, vertigineuse et grande,
Qu’on nous donne ! ― A présent, qu’une voix nous demande
A nous qui sommes là, béants, sans point d’appui :
― Est-il un seul de vous qui réponde de lui ?
Est-il un seul de vous qui dise : Je suis l’être
Que n’éblouira point cette vaste fenêtre
Du pouvoir radieux, gigantesque et charmant ;
L’âme supérieure à l’empoisonnement ;
Je suis l’enfant plus sage et plus fort que l’ivresse,
Et je ne croirai point la voix qui me caresse ;
La terre apparaîtra comme un banquet joyeux,
Le monde s’offrira, je fermerai les yeux ;
On me tendra l’orgueil, la volupté, la gloire,
Et je refuserai, moi l’ignorant, d’y boire ;
Moi qui ne saurai rien, je devinerai tout !
Est-il un seul de vous qui verra tout à coup,
Grâce aux hommes de ruse et de scélératesse,
S’ouvrir, sous sa faiblesse et sous sa petitesse,
Ce gouffre de splendeur, sans en devenir fou ?

Devant le monde entier fléchissant le genou
Et la toute-puissance étoilée et terrible,
Est-il un seul de vous qui s’affirme infaillible ? ―
Qui donc, hors Jésus-Christ, osera dire : Moi !

Reculez, reculez devant ce gouffre : roi !
Devant ce noir sommet des vertiges : le trône !

O vivants, soyez bons, priez, faites l’aumône.
A qui l’aumône ? A tous. Souvenez-vous qu’ici
La compassion sainte est une aumône aussi,
Et que la charité qui nourrit et désarme,
Tombe des mains obole et tombe du cœur larme !

IV.[modifier]

 
Tyrannie ! escalier qui dans le mal descend !
Obscur, vertigineux, fatal, croulant, glissant !
Toutes les marches vont décroissant de lumière ;
Et malheur à qui met le pied sur la première !
C’est la spirale infâme et traître aboutissant
A l’ombre, et vous teignant les semelles de sang.

La conscience aveugle y mène l’âme sourde.
A chaque pas qu’on fait, la chair devient plus lourde ;
L’animal sur l’esprit pèse de plus en plus,
Et l’on se sent du souffle universel exclus ;
Aujourd’hui c’est la faute et demain c’est le crime ;
On tuera demain ceux qu’aujourd’hui l’on opprime.

Et l’on descend ainsi que dans un rêve ; et l’air
Est plein de visions ; et, dans un blême éclair,
Tous les masques qui sont l’épouvante du monde,
Le lâche, le félon, le féroce, l’immonde,
Des profils effarés et des visages fous
Flottent...
                          ― C’est toi, Caïn ? Noirs Césars, est-ce vous ?
L’odeur des encensoirs aux odeurs d’ossuaires
Se mêle, et, dans les plis des longs draps mortuaires,
Tous les spectres sont là, sous l’affreux firmament,
Montant et descendant ces degrés

lentement ;
Chaque âme de tyran, misérable, est leur antre ;
Agrippine au flanc nu criant : Frappe le ventre !
Ninus, Sémiramis, Achab et Jézabel,
Molay jetant sa cendre à Philippe le Bel,
Agnès la réprouvée et l’excommuniée,
Berthe par la tenaille ardente maniée,
Stuart sans tête, Albrecht sans langue, et Médicis,
Avec la Messaline et l’Alexandre Six,
Rôdent lugubrement le long de cette rampe ;
Lady Macbeth y cache avec ses doigts sa lampe ;
Maude y tâte le corps de son père encor chaud ;
Un effrayant cheval y traîne Brunehaut
Et lui fait rebondir la tête à chaque marche ;
Et Cyrus, Josué, le sanglant patriarche,
Alaric, massacrant les peuples à genoux,
Passent en vous disant : Règne, et fais comme nous.
Chaque forfait vous parle et dit : Suis mon exemple.
On est dans un sépulcre, on se croit dans un temple.
Chaque marche, ô terreur ! vivante sous vos pas,
Vous pousse affreusement vers la marche d’en bas :
― Descends, Charles ! descends, Frédéric ! descends, Pierre !

Deviens de plomb, deviens d’acier, deviens de pierre !
Le sang des bons après le sang des innocents !
Règne ! plus bas ! plus bas ! descends ! descends ! descends ! ―

Se retenir ? comment ? Remonter ? impossible !
Et l’on descend ; le jour, de moins en moins visible,
S’éteint sur les degrés hideux ; et pas d’amis,
Pas de remords, ou bien des remords endormis,
Pas d’astre, aucun appui, nul guide, les cieux vides,
Le gouffre ; et l’on entend ronfler les Euménides.

V.[modifier]

 
Hélas ! je me suis pris la tête dans les mains ;
J’ai contemplé la brume, éclairé les chemins,
J’ai songé ; j’ai suivi de l’œil de la pensée
La grande caravane humaine dispersée
Tantôt dans les bas-fonds, tantôt sur les sommets,
Avec ses chameliers, avec ses Mahomets,

Marchant sans but, sans ciel, sans soleil, sans patrie,
Blême troupeau montrant son épaule meurtrie,
Son dos sombre où l’on peut compter les nœuds du fouet ;
Tandis qu’au loin le vent ténébreux secouait
Les barques sur la mer et sur les monts l’yeuse ;
Tandis que, du cadran parque mystérieuse,
L’heure, coupant, dans l’air, sur la terre et les eaux,
Toutes sortes de fils avec ces noirs ciseaux,
Ouvrait et refermait l’angle des deux aiguilles ;
Tandis qu’ainsi qu’un homme est derrière des grilles,
Le jour pâle attendait l’instant de remonter,
Lugubre, j’ai passé des nuits à méditer,
A regarder dans l’ombre informe ce qui rampe,
Oubliant de moucher la mèche de ma lampe ;
Et, penché sur les fils orageux de Japhet,
Grave et n’ayant qu’un but, la justice, j’ai fait
Devant ma conscience austère comparaître
L’homme qui fut le roi, l’homme qui fut le prêtre ;
J’ai passé la revue étrange des tyrans ;
Ces flamboyants voleurs appelés conquérants
Ont répondu, pensifs, à l’interrogatoire.

Les princes, les héros, les chefs, toute l’histoire,
Ce Cambyse, le monstre idéal, qui mettait
Un bâillon même au lâche immonde qui se tait,
Les imans, les sultans, ces convulsionnaires
Qui dans leur poing crispé tourmentent les tonnerres,
Déchaînant au hasard là guerre et le chaos,
Noirs, ayant dans les yeux la stupeur des fléaux,
Este, Autriche, Valois, Plantagenet, Farnèse,
Et ces têtes de mort au regard de fournaise
Qui portent la couronne et qu’on nomme césars,
M’ont parlé ; j’ai sondé les pâles Balthazars,
Les Amurats ayant les supplices pour fêtes,
Vlad qui faisait clouer les turbans sûr les têtes,
Les Alexandres fous s’égalant à l’Athos,
Les majestés de pourpre aux immenses manteaux,
Roderic, Ethelred, Timôur, Isaac l’Ange,
Ortogrul dans le meurtre et Claude dans la fange,
Christiern, Jean le Mauvais, Jean le Bon, Richard trois ;
J’ai regardé de près cette foule de rois
Comme on verrait un choix d’instruments de torture ;
Chaque monarque, avec sa tragique aventure,

Je l’ai considéré dans le creux de ma main ;
Calme, j’ai fait de l’homme et du temps l’examen ;
J’ai de chaque momie et de chaque squelette
Mesuré la hauteur, défait la bandelette ;
Mon scalpel a mêlé dans sa dissection
Byzance avec Ducas, avec Joram Sion ;
J’ai confessé les lois, lâches entremetteuses ;
J’ai scruté les jours faux, les justices boiteuses,
L’impur flambeau des mœurs sur qui le vent soufflait,
Sur le front des tyrans j’en ai vu le reflet ;
Je les ai confrontés et pris l’un après l’autre,
J’ai vu, j’ai comparé leur nature à la nôtre ;
J’ai pesé les forfaits, j’ai dédoré les noms,
Et, frémissant, j’arrive à ceci- ; Pardonnons !

                                  *


Le philosophe amer, que lé fait implacable
Obsède, et que l’histoire inexorable accable,
Triste d’avoir toujours devant son œil pensif
Les mêmes flots brisés sur le même récif,
Indigné, devenu dur et farouche à force
De voir avec le droit la loi faire divorce,
Et triompher l’épée et la hache, et le mal
Retomber sur le front sacré de l’idéal,
Perd patience et dit :
                                      « ― La couronne est un crime ;
« Toute la royauté n’est qu’un lugubre abîme ;
«

Le seul pouvoir d’un roi qui vient après un roi
« C’est de faire changer d’attitude à l’effroi ;
« L’histoire est l’affreux puits du forfait solidaire ;
« Au bois de l’échafaud le bois du trône adhère ;
« Tout sceptre épouse un glaive, et la pourpre descend
« Sur les peuples en mare effroyable de sang.
« Le droit divin, miasme horrible ! et l’on respire,
« En régnant, la fureur et l’ombre avec l’empire ;
« C’est par un escalier de cadavres qu’on va
« A ces pavois sanglants que la force éleva ;
« Leurs vrais degrés, ce sont les marches gémonies.
« Pour cinq ou six héros, pour deux ou trois génies,
« Que d’étranges bourreaux, que de fous, que de nains !
« Et combien de Nérons pour quelques Antonins !
« Un roi de tous les rois, quoi qu’il fasse, est la somme.
« L’antique despotisme est le tourment de l’homme ;
« Depuis quatre mille ans, sous le grand ciel serein,
« L’humanité rugit dans ce taureau d’airain ;
« Et l’imprécation ne choisit pas ; et l’ombre
« Ne sent pas un rayon dans les douleurs sans nombre.
« Depuis quatre mille ans ce globe, aveugle enfer,
«

Pleure et grince des dents sous les trônes de fer ;
« Les rois sont des Plutons dont la terre est l’Érèbe.
« Sur ces durs chevalets, guerre, famine, glèbe,
« Le genre humain râlait dans le bagne fatal,
« Scié par deux bourreaux, l’ignorance et le mal ;
« La mort, entre ses doigts qu’une flamme environne,
« Tournant l’horrible scie, en a fait la couronne.
« Est-il un roi sans deuil, sans trouble et sans remords ?
« Hélas ! en est-il un qui, s’il va chez les morts,
« Ne s’entende nommer tout bas dans l’ossuaire ?
« Tout monarque est un pli de l’immense suaire.
« Les meilleurs font pleurer, saigner, souffrir, crier ;
« Trajan est prescripteur, Titus est meurtrier ;
« Ces despotes sont hors de la loi naturelle.
« Et qu’est-ce que pourrait bégayer Marc-Aurèle
« Entre Octave, l’ancêtre, et Commode, le fils ?
« Tarquin tient Rome, Thèbe est sous Aménophis,
« Jean règne sur la neige et Rustem sur les sables,
« Tous se mêlent dans l’ombre, et tous sont responsables ;
« On voit tous les mauvais sous les bons transparents.
« Nuit triste ! le lion et le loup sont parents ;
«

On a le monde ; on mange, on rit, on se tutoie
« Entre vautours, d’un bout à l’autre de la proie ;
« Mahomet, appelant Hildebrand par son nom,
« Lui frappe sur l’épaule et lui dit : compagnon !
« Ah ! du fauve océan toute goutte est amère.
« Le Kremlin voit, pendant qu’il tette encor sa mère
« Poindre un rictus d’hyène au petit Pierre enfant ;
« Charles-Quint, qui dompta l’Europe en l’étouffant,
« Boa sombre, a pour fils le livide crotale ;
« La vieillesse est funèbre et l’enfance est fatale ;
« O mystère effrayant des rois infortunés !
« Démons quand ils sont morts, monstres dès qu’ils sont nés,
« Le genre humain les compte en comptant ses supplices,
« Et de tous leurs cercueils leurs berceaux sont complices.
« Quand le peuple au gibet s’agite agonisant,
« Pas un fil de la corde, hélas, n’est innocent ;
« Quand le monde est aux fers dans l’affreuse géhenne,
« Tout chaînon a sa part du crime de la chaîne.
« Est-il de bons rois ? Non, dit Épictète ; non,
« Dit Platon ; non, dit Jean à Pathmos ; et Zénon
« Dit : Il est de bons rois comme de bonnes haches.
«

Les abeilles, les lys, les soleils, sont des taches.
« Henri quatre, l’histoire un jour dira de toi :
« Il n’était pas méchant, non, mais il était roi.
« Ah ! quand l’autodafé lamentable s’allume,
« Quand le noir patient prend feu, se tord et fume,
« Une flamme peut-elle, alors que le brasier
« Mord la victime et cherche à s’en rassasier,
« Quand le mourant frémit dans l’angoisse dernière,
« S’isolant du bûcher, crier : Je suis lumière !
« Non, pas un roi n’est bon, non, pas un roi n’est doux,
« Et tous sont dans chacun et chacun est dans tous.
« Peuple ! au moins jette-leur la haine expiatoire !
« Tous ont au front la main sanglante de l’histoire.
« Anathème sur tous ! »

                                          Et c’est précisément
Cette fatalité qui fait mon tremblement.


Oh ! je me sens parfois des pitiés insondables.
Je gémis sur les grands et sur les formidables,
Sur les démons grondants et sur les dieux tonnants ;
Devant l’accablement des sombres continents,
Devant l’horreur, devant l’antre de nos annales
Difforme et pénétré de lueurs infernales,
C’est à vous que je songe et que je compatis,
Tristesse des tyrans sous la pourpre engloutis,
Souci mystérieux des.rois, mélancolie
Du tigre méditant sur sa morne folie.
Pesant la conscience, observant l’horizon,
Je me prends à douter que le juge ait raison
Et que l’historien tienne le vrai coupable.
Et du passé perdu dans la brume impalpable,

Du présent où moi-même autrefois j’étouffais,
De ce gibet, le droit, de ce charnier, les faits,
De cette vision : Louvre, Cirque, Hippodrome,
Empereurs dégradés de l’empire par Rome,
Pierre et César rompant leur monstrueux hymen,
Papes noirs étendant dans les ombres la main,
Rois excommuniés à chandelles éteintes,
Attentats, échafauds, viol des choses saintes,
Peuples trahis, vendus, livrés, prostitués,
Les Narcisses heureux, les Thraséas tués,
Le despote faisant toujours le personnage
Du crime, du poison, du poignard, du carnage,
De tout ce désespoir fauve et démesuré,
Hélas ! j’entends sortir ce cri : miserere !

Oui, pardonnons. Dieu sait avec quel soin sévère,
Touchant ces fronts d’airain et ces crânes de verre,
Triste, j’examinais ce tas de tout-puissants ;
J’étais là, respirant l’odeur du vieil encens,
Regardant sous le dieu, retournant la médaille ;

Je dérangeais le ver qui dans les rois travaille,
Et mon esprit, perdu dans l’horreur, s’enivrait
Du noir musée avec Bossuet pour livret.

Eh bien, grâce !

VI.[modifier]


Voyons, vous tous, que quelqu’un vienne
Avec moi, jusqu’à l’ombre antédiluvienne,
Jusqu’au loup primitif Nemrod ; puis remontons
A nos siècles chrétiens et lettrés, à tâtons ;
Évoquons tous les rois, citons à notre barre
Guy le Baveux, Mainfroy le Noir, Jean le Barbare,
Mathias le Sanguinaire et Pierre le Cruel}

Suivons dans les tombeaux quelque âpre Ezéchiel
Qui pour nous ressuscite Aureng-Zeb, et ranime
L’atroce Rhinomète et l’impur Copronyme ;
Allons des Grecs aux Turcs, des émirs aux sophis,
Du schah tuant son père au czar tuant son fils ;
Faisons lever, hagards, tous ces hommes de l’ombre,
Macbeth, prince d’Angus, Oswy, roi de Northumbre,
Le Valentinien dormant avec ses ours,
Boris dans son Kremlin, Achmet dans les Sept Tours,
Les Pharaons couchés dans les hiéroglyphes,
Les satrapes, les deys, les lamas, les califes,
Les dresseurs de gibets, les traîneurs de canons ;
Faisons l’appel des scheiks et des soudans ; prenons
Tous les règnes en bloc, en masse tout l’empire ;
Interrogeons Eschyle et réveillons Shakspeare ;
Aux poètes sacrés faisons des questions ;
Que nous répondraient-ils si nous les attestions ?
― Ces hommes n’étaient pas pires que d’autres hommes.


Ce qui fait les Césars, c’est l’air fatal des Romes ;
Tant qu’Isis voilera la raison, les Memphis
Et les Thèbes auront les Pharaons pour fils ;
C’est l’atmosphère étrange et terrible du trône
Qui fait Tudor à Londre et Phul à Babylone.
Nul n’est d’avance Achab, Domitien, Abbas ;
Non, non, il ne naît point de démon ici-bas ;
Personne n’est créé moitié chair, moitié marbre ;
L’humanité n’a point de fruit noir à son arbre ;
Non, celui qui fait tout et qui répond de tout
N’a pas mis un dragon, une hydre, un tigre, un loup
Dans cet enfant qui tient sa mère par la robe ;
Tout homme naît bon, pur, généreux, juste, probe,
Tendre, et toute âme éclôt étoile aux mains de Dieu.

Si ce cœur est glacé, c’est qu’on éteint son feu ;
Si cette aile est cassée et si cet esprit boite,

C’est qu’on l’a comprimé dans une cage étroite ;
Si cet homme est affreux, c’est qu’on nous l’a jeté
Dans un moule de crime et de difformité.

L’ignorance, d’où vient le deuil, d’où sort le vice,
A sept mamelles d’ombre, et chacune est nourrice
D’une des sept laideurs du mal, monstre sans yeux ;
Tout despote a sucé ce lait mystérieux ;
Dès qu’il naît, on lui prend sa pensée, on l’efface ;
C’est un petit enfant, que voulez-vous qu’il fasse
Contre ce précepteur effroyable, le mal ?
Au delà de la vie et du destin normal
On lui fait un berceau terrible, où les chimères
Vont le bercer pendant qu’il dort, hideuses mères ;
Son œil, cherchant le jour, s’ouvre pour ne pas voir ;
On l’emmaillotte avec ce linceul, le pouvoir ;
Les intérêts abjects, groupés autour du maître,
Lui retirent l’idée et l’air, l’empêchent d’être,
Et, lui cachant le saint, le pur, le grand, le beau,
L’enferment dans lui-même ainsi qu’en un tombeau.

Le premier idiot venu saisit et mène
Ce pauvre enfant roi hors de la raison humaine,
Et d’infimes laquais, en louant les défauts,
Dans cet œil qui fut vrai mettent un regard faux.

S’il suffit d’un duc d’Albe ou d’un Wolsey pour faire
A toutes les horreurs qu’un lâche cœur préfère
Tomber les Henri huit et les Philippe deux,
Qu’est-ce donc quand ils ont, hélas, à côté d’eux,
Au lieu du triste eunuque ou du valet inepte,
Un vaste esprit, faisant de leur faute un précepte,
Flattant leur instinct fauve ou leur impur souhait,
Alexandre Aristote et Louis Bossuet ?

                                  *


L’ignorance et la nuit sont les deux sœurs lugubres.
L’une a les cœurs malsains, les esprits insalubres,
Les cerveaux bas ; et l’autre a la stagnation
Des ténèbres pesant sur la création.
L’ignorance a les Tyrs, les Babels, les Sodomes,
La guerre et les combats, sombres tempêtes d’hommes,
D’où sortent les Césars, les Habsbourgs, les Capets ;
La nuit a le chaos des nuages épais,
Ces tourmentes sous qui l’étoile se dérobe,
Qui grondent, remuant tous les gouffres du globe
De la mer Caspienne au noir lac Michigan ;
Et l’une a le despote, et l’autre a l’ouragan.
Elles n’ont pas de cœur, pas de regard, pas d’ailes ;
Elles font de la mort ; dès qu’avec l’une d’elles,

En présence du sort et du doute, il est seul,
L’homme tremble ; elles sont toutes deux le linceul ;
Et, soufflant les flambeaux, le guet-apens infâme
Que l’une fait au ciel, l’autre le fait à l’âme.</


===VII.===

<poem>
J’ai vu l’Inde ; je plains le morne tchandâla ;
Un homme fraternel jamais ne lui parla ;
Sa soif ternit le fleuve ; et devant son martyre
La cabane se ferme et la main se retire ;
Il est le réprouvé de l’eau, du pain, du seuil ;
On dirait que le feu, l’air et la terre en deuil
Le chassent, que le champ le hait, que la matière
Le repousse et se tient hors de lui tout entière ;
Il est celui que nul n’abrite et ne reçoit.
Mais du moins, tel qu’il est, hélas, et, quel qu’il soit,

Il voit le jour de tous et son âme lui reste ;
Et, quoiqu’on ait jeté sur sa tête funeste
La lèpre et son dégoût, la peste et son charbon,
Non, il n’est pas maudit, puisqu’il peut être bon.

Et maintenant voyez celui-ci. La justice
Resplendit ; non pour lui. Que l’erreur l’abrutisse !
Il est roi. Le progrès, lumineux et vivant,
Pour tout le genre humain éclôt, soleil levant ;
Lui, ne le verra pas. Chacun peut dans sa course
Boire à la vérité, la grande et chaste source ;
Lui seul, sombre altéré, n’en approchera point.
Le mot qu’on dit, le pas qu’on fait, le jour qui point,
N’existent pas pour lui ; son oreille est de pierre ;
Pas un rayon réel n’avertit sa paupière ;
Il semble que le sort n’ait pas d’autre intérêt
Que de le perdre ainsi qu’une horrible forêt ;
On lui crée, en dehors de tous les autres hommes,
L’impossibilité d’être ce que nous sommes ;
Sans guide en son désert, et n’ayant à choisir

Que du crime en cette ombre où rampe son désir,
Ame aux vils appétits du ventre coutumière,
Hors de toute science et de toute lumière,
Banni de la raison et de la vérité,
Dans la prodigieuse et folle obscurité
Qu’il rend en y passant plus lamentable encore,
Il erre, paria sinistre de l’aurore.

Et de ces deux damnés, dis, lequel plaindras-tu ?
L’un est hors du bonheur, l’autre, de la vertu.
Quel est le plus fatal et le plus solitaire,
Dis, l’homme qui n’a pas sa part de pain sur terre,
Ou l’homme qui n’a pas sa part de vérité ?

Ah ! pleurons sur le roi, ce grand déshérité !

VIII.[modifier]

 
Les maudits ont besoin de têtes inclinées
Sur eux, sur leur mystère et sur leurs destinées ;
Un regard sans courroux leur semble une faveur ;
Et qui se penchera si ce n’est le rêveur ?
Qui leur prodiguera la bonté vénérable ?

Qui donc ramassera le morceau misérable
Du czar doré jadis, du roi fleurdelysé ?
Qui donc aura souci du vieux césar brisé ?
Dans ce monde où l’histoire affreuse n’illumine
Que des fourmillements de tombe et de vermine,
Qui donc consolera ? qui donc, si ce n’est lui,
Sera l’auguste Job des opprobres d’autrui ?
Attendri sur l’effet par l’énigme des causes,
Ayant devant l’esprit l’obscurité des choses,
Il se couchera, grave, indulgent, attristé,
Sur ce vaste fumier qu’on nomme humanité,
Et, des abjections compagnon volontaire,
Voyant la tyrannie et le tyran à terre,
Pour racler cet ulcère il prendra ce tesson.
Oh ! plaindre, c’est déjà comprendre. L’horizon
Montre à l’œil moins sévère une aube moins confuse ;
La grande vérité sort de la grande excuse.
Retirez l’anathème, une lueur paraît.
Veilleur fiévreux, chercheur du suprême secret,
En vigie au plus haut de la noire mâture,
Le penseur, attentif à toute la nature,

Comparant l’élément et le destin, confond
Dans le même regard surhumain et profond
Les souffles, les hasards, le colosse, la mouche,
Le monstre qui s’éveille et l’astre qui se couche,
Le trajet d’un brouillard aux cieux, et le chemin
Qu’un nuage d’erreurs fait dans l’esprit humain ;
Et les linéaments de l’Inconnu surgissent ;
Et les princes hagards que les meurtres rougissent,
Avec les Genséric la nuit coïncidant,
Et le glaive et le sceptre, et la griffe et la dent,
Et le tigre et le maître, et l’horreur babélique,
Dans ces compassions immenses, tout s’explique.
Sitôt qu’on a cessé de maudire, le sort
Semble un chaos calmé d’où l’ordre auguste sort ;
Les mystères, devant le songeur sans colère,
Sont le gouffre, mais sont le gouffre qui s’éclaire ;
Ils n’ont plus de démence, et blanchissent, pareils
A des cieux noirs où vont se lever des soleils ;
Et voilà tout à coup que dans l’ombre sacrée,
Calmes, pleines de Dieu, des lois font leur entrée.
On ne Ut pas le livre, on en épèle un mot ;

Et l’on frissonne, tant on sent le bras d’en haut,
Tant l’homme est faible, et tant l’énormité divine
Paraît dans ce qu’on voit et dans ce qu’on devine !

On reconnaît qu’ils sont bien peu de chose, hélas !
Tous ces tristes Nérons conduits par les Pallas,
Pour qui Dieu n’est qu’un spectre et les hommes dès nombres.
Cette espèce de mont formé de règnes sombres,
Cet édifice affreux que chaque âge construit
Avec des attentats, de la gloire et du bruit,
Et qui, sanglant, rayé de suintements fétides,
Fait bloc avec les rois, mornes cariatides,
Ce chaos de faits lourds, tristes, hideux, navrants,
Qui charge la mémoire informe des tyrans,
Toutes ces actions sauvages et terribles
Qui donnent dans l’histoire aux Tibères horribles
Des aspects monstrueux de démons écrasés,
Ce tas des vieux forfaits, bronzes vertdegrisés,
Cet amas du granit le plus dur des abîmes,

Ce grand rocher du mal, alluvion des crimes,
Colossal piédestal de Némésis debout,
Large, énorme, une larme, ô Dieu bon, le dissout !

Car les pleurs sont sacrés ; ils sortent, pur dictame,
Les pleurs humains, du cœur, les pleurs divins, de l’âme ;
Dès que, s’examinant soi-même, on se résout
A chercher le côté pardonnable de tout,
Dès qu’on a rejeté l’amertume chagrine,
Le réel se dévoile, on sent dans sa poitrine
Un cœur nouveau qui s’ouvre et qui s’épanouit.

Un ange vit un jour les hommes dans la nuit ;
Il leur cria du haut de la sereine sphère :
Attendez ; je vous vais chercher de la lumière.
Il revint apportant dans sa main la pitié.</


===IX.===
<poem>
Tout se montre à demi. Voyons l’autre moitié.
C’est toujours une chose incertaine, incomplète,
Trouble, que nous faisons asseoir sur la sellette.
Quoi ! faire le procès à cet homme ? Essayons.


C’est bien. C’est le tyran.
                           Sous son front sans rayons
L’égoïsme a produit la morne insouciance ;
Les deux flambeaux humains, science et conscience,
N’ont jamais un moment flamboyé dans sa main.
Sa conscience est là, morte, sur le chemin,
Les rhéteurs ont soufflé cette flamme éphémère ;
On n’est pas sûr qu’il ait ouvert une grammaire.
Il frappe ; il ne sait rien ; comment l’avertit-on ?
En vénérant le sceptre, en baisant le bâton.
Jamais d’objection, quoi qu’il fasse ou qu’il veuille.
Il parle ; un peuple entier tremble comme la feuille ;
Il a crié : Je règne ! et tous ont dit : Régnez !
Il a marché sur tous, tous se sont prosternés ;
Conseillé par un prêtre à l’oreille, il s’écrie :

Je suis dieu. Comme un dieu qu’on m’adore et me prie ! ―
Les magistrats ont dit : Peuple ! c’est le devoir.
Un jour, fou furieux, il a souhaité voir
Des gavials manger des hommes ; les édiles
Ont fait faire un palais de marbre aux crocodiles.
Qu’est-ce que l’univers ? un immense valet.
Le bien, le juste, ô roi, c’est tout ce qui vous plaît.
S’il veut verser du sang, le sang est une gloire,
Le sang est une pourpre ; et s’il désire en boire,
On rendra grâce aux Dieux de la soif de Néron.
La guerre l’étourdit de son vaste clairon.
Caïphe, ayant au cœur Satan, Dieu sur la langue,
Le déclare clément et bon, et le harangue ;
Tous les bruits qu’il entend font de la surdité ;
La terre entière semble en sa stupidité
Comploter lâchement l’égarement d’un homme ;
Sous le roi bête fauve on est bête de somme ;
Le monde tend l’échine au bât, la tête aux coups ;
Les Romes, les Paris, les Londres, les Moscous,
Bacon et sa raison, Virgile avec sa lyre,
Vont se rapetissant sous ce nain en délire ;

On lui fait un instinct d’hyène ; on le bâtit
Étroit comme pensée et grand comme appétit ;
Qu’il s’élève une voix pour accuser cet homme,
Vingt tribunaux abjects frémiront, ce qu’on nomme
Justice châtiera l’auguste vérité ;
L’ombre fera jeter au cachot la clarté ;
Tous les bandeaux qu’un front peut porter, il les porte ;
Les courtisans sont là qui veillent à sa porte,
Et les tâtent pour voir s’ils sont assez épais ;
Il est féroce, obscène, abominable, en paix ;
Il avait l’ignorance, on y joint la folie ;
Il vole, tue, écrasé, extermine, spolie,
Dresse des échafauds, fait des parjures, ment,
Pillé, égorge, détruit, brûle, naïvement ;
Son pouvoir est la grêle aveugle des déluges,
La trombe ; ― et maintenant, allez aux voix, les juges !

Tacite, qu’en dis-tu ? Qu’en dis-tu, Juvénal ?

Dieu lui-même est pensif au fond du tribunal ;
Et le châtiment craint d’être injuste, et la foudre
Ne peut plus condamner et n’ose pas absoudre.

X.[modifier]

 
Vous insistez ? Eh bien, insistons. J’y consens.
Oui, don Pèdre égorgeant les infants innocents
Est méchant ; oui, Bardas, oui, Léon le faussaire,
Valens, Justinien aveuglant Bélisaire,
Alexandre exposant Callisthène aux lions,
Sont affreux ; les Phocas et les Pygmalions
Sont hideux jusqu’au rêve et jusqu’à la chimère ;
Xercès sanglant battant de verges l’onde amère,

Constantin Caballin broyant sur les pavés
Aux pieds de son cheval des monceaux d’yeux crevés,
Sapor couvrant de sel une femme écorchée,
Épouvantent ; Achab, tourmenteur de Michée,
Didier, Osman, Ratbert, Vitiza, Childebrand,
Les Comnènes, Michel Calafati montrant
Toute la cruauté que contient l’éphémère,
César tuant la loi, Néron tuant sa mère,
Font horreur ; ils sont vils, ils sont abjects. Et nous ?
Pourquoi ces sénateurs leur parlant à genoux ?
Pourquoi ce prêtre athée et faux qui les encense ?
Pourquoi les engloutir dans notre obéissance ?
Pourquoi, pouvant souffler sur un joug vermoulu,
Le monde accepte-t-il le pouvoir absolu ?
Pourquoi les plus nombreux sont-ils donc les plus lâches ?
De quel droit, du devoir méconnaissant les tâches,
La terre maudit-elle, après l’avoir construit,
L’homme de cécité, de fureur et de nuit ?
O peuple ! consentir au tyran, c’est le faire.

                                  *


Pénétrons plus avant dans cette morne sphère.
Questionnons le sphinx, l’énigme, l’inconnu.

Sait-on pourquoi l’on vient et d’où l’on est venu ?
Le fœtus choisit-il son destin ? Est-on maître
D’indiquer son endroit et son heure pour naître ?
Ah ! vous voulez qu’on soit responsable ? De quoi ?
D’être homme de tel siècle ou bien fils de tel roi ?
D’être l’atome errant la nuit dans telle zone ?
D’avoir été jeté tout petit sur un trône ?
D’être sorti sultan du mystère infini ?
Est-on donc accusable et sera-t-on puni
De la place où vous met l’obscure destinée,
Quand, semence de vie au vent abandonnée,
On éclôt sur la terre, humble esprit frémissant ?

Qu’est-ce qu’il avait fait, ce pauvre être innocent,
Pour être le tyran, pour être une âme noire,
Pour être le damné sinistre de l’histoire,
Pour être un spectre en fuite au souffle des courroux,
Pour que tous les carcans et que tous les verrous,
Tous les gibets froissant leurs tragiques ferrailles,
Toutes les, visions d’ombre et de funérailles,
Tous les vols de corbeaux, tous les vols de vautours,
Passent autour de lui toujours, toujours, toujours !
Qu’est-ce qu’il avait fait pour être Périandre,
Busiris, Constantin, Charles neuf ? pour entendre
Les gouffres à jamais aboyer après lui ?

S’il eût vu ce destin funèbre, il aurait fui.
Est-ce qu’il n’avait pas aussi lui, dans ces limbes
Où l’être avant d’éclore erre parmi les nimbes
Et d’où l’âme en tremblant sur ce globe s’abat,
Droit à la mère blême et pauvre du grabat ?
Avait-il mérité l’exception terrible ?
O Dieu qui vannes l’homme aux trous noirs de ton crible

Et qui sèmes au vent ce grain prédestiné,
N’avait-il donc pas droit, ce triste nouveau-né,
Comme tous les enfants qui naissent pêle-mêle,
Au chaume, au galetas, aux souliers sans semelle,
Au haillon laissant voir la maigreur du genou,
Au liard du ruisseau qu’on fouille avec un clou ?
N’avait-il donc pas droit à la sainte misère ?
Le faire prince et monstre, était-ce nécessaire ?
Louvres payés trop cher ! ô Kremlins, Alhambras,
Couronne, orgueil du front, sceptre, splendeur du bras,
Marches du trône, éclat, pouvoir, lits de parade,
Fronts courbés, fauteuil d’or de la royale estrade,
Dais de pourpre à travers un nuage aperçu,
Comme il eût dit : jamais ! jamais ! s’il avait su
Tout ce que vous cachez d’ombre et de précipice.
L’enfant ramassé nu sur le seuil de l’hospice
Ignore ce velours, ignore ce sapin ;
Il est béni ! Râler sans toit, sans feu, sans pain,
Être le nourrisson à qui, pâle et flétrie,
L’âpre indigence tend sa gorge de furie,
Oh ! plutôt qu’être infant, césaréwitch, dauphin,

Mendier, grelotter, avoir froid, avoir faim,
Être le chien humain d’un vil troupeau qui broute,
Garder les porcs, casser des pierres sur la route !
L’homme de l’arsenal qui traîne des fardeaux
Ayant comme un cheval des bricoles au dos,
Le chanteur de la rue à qui le souffle manque,
Le geindre gémissant la nuit, le saltimbanque
Attendant qu’on lui jette un sou dans son chapeau,
Le pêcheur qui toujours a de l’eau sur la peau,
Le nègre entortillant ses fers d’une guenille
Pour ne pas trop sentir le froid de la manille,
Les mineurs enfouis dans leur puits ténébreux,
Ceux-là sont les choisis, ceux-là sont les heureux !
Oh ! je le crie, avant qu’il fût né, qu’on réponde,
Qu’est-ce qu’il avait fait, terre, astres, nuit profonde,
Ciel fatal, pour ne pas être un de ces élus !

Ou si décidément du jour il est exclus,
Si le destin lui tend quelque implacable embûche,
S’il faut que dans le crime et le mal il trébuche,
Eh bien ! rôder aux bois, tuer dans la forêt,

Mais non pas dans l’histoire où le sang reparaît,
N’avoir pas d’Isaïe acharné sur son ombre,
Être du moins l’objet d’un peu de pitié sombre,
S’appeler le bandit et non pas le tyran !

Quoi ! le cafre qui teint ses lèvres de safran,
Le huron manœuvrant sa pirogue d’écorce,
Vole, vous l’absolvez, penseurs ! Le brigand corse,
Fauve et traitant le droit comme un pays conquis,
Silhouette sinistre, erre dans les makis,
Vous murmurez : pardon ! Nul n’exige qu’un nègre
Ou qu’un malgache, étant stupide, soit intègre ;
On les plaint ; savent-ils ce que c’est que la loi ?
Et vous ne plaignez pas ce sultan ou ce roi,
Cet autre nègre orné d’autres verroteries !
Le zingaro qui vit en dehors des patries
Vous émeut ; le mougick à Cronstadt, le hammal
Au Fanar, vous plaidez pour eux s’ils font le mal ;
Le loup suit son instinct en ravageant l’étable.
Quoi ! vous allez chercher sur son banc lamentable

L’affreux galérien féroce et châtié,
Vous lui tâtez le crâne et vous criez : pitié !
Et vous ne sentez pas, dans ce vide où tout flotte,
Qu’un despote est un pauvre aussi bien qu’un ilote,
Que la pourpre n’est plus qu’un haillon dans la nuit,
Et qu’en cette ombre où l’homme est par l’instinct coriduit,
Où le mensonge s’offre, où le vrai se refuse,
A l’ignorance égale il faut l’égale excuse !

XI.[modifier]

 
Croyez-vous donc, songeurs qui vous apitoyez
Sur l’affreux mendiant des ravins non frayés,
Sur le larron des bois, demi-nu, maigre et blême,
Que ce bandit n’est pas un despote lui-même ?

Non, il est le tyran sauvage de minuit ;
Il prend cette heure triste, avec elle il s’enfuit ;
Il est le conquérant du sentier solitaire ;
La forêt, qu’il viole en son sacré mystère,
Le regarde arriver comme Rome Attila.
Croyez-vous donc qu’il est sans flatteurs ? Non, il a
Sa faim qui lui dit : Prends ! sa soif qui lui dit : Tue !
La solitude, fauve et de branches vêtue,
Qui dit : Te voilà seul ! voleur ! te voilà roi !
Son lourd bâton ferré qui dit : Compte sur moi !
Il a ses muscles durs qui lui disent : Personne
Ne te vaut ; le passant en te voyant frissonne ;
Tu peux tuer un homme avec un coup de poing.
Il a sa haine au cœur qui dit : N’épargne point !
Et, troués et béants, ses vieux haillons farouches
Baisent son crime avec leurs misérables bouches,
Et, caressant sa main sanglante, et la léchant,
Lui parlent à voix basse et lui chantent ce chant :
― L’or est bon à piller, le sang est bon à boire ;
Cherche l’or, cherche l’or, ô conscience noire !
Vois comme ton esprit la nuit étinceler ;

Le meurtre ténébreux est fait pour s’étoiler
De sequins rayonnants, de doublons et de piastres ;
C’est aux abîmes noirs qu’appartiennent les astres.

XII.[modifier]

 
Aux lueurs du flambeau par ma main soutenu,
Tout le fourmillement ténébreux est venu ;
Devant mon esprit calme et que l’équité mène,
J’ai donné rendez-vous à, la misère humaine,
A toute l’ignorance, à tout front déprimé,
A quiconque a pour âme un soupirail fermé ;

J’ai plaint, les rassemblant sous ma prunelle sombre,
Tous ces demi-vivants, les infirmes sans nombre,
Tous ceux sur qui le deuil tire son lourd rideau,
Le mendiant sans yeux au front ceint d’un bandeau,
Le pauvre homme pied-bot tremblant sur la béquille,
Et je me suis senti, tous étant ma famille,
Tous ayant droit aux pleurs, leur unique trésor,
Une compassion plus douloureuse encor
Pour le boiteux du sceptre et l’aveugle à couronne.

La cécité sur tous pèse et les environne ;
Ils sont tous du néant qui souffre ; et puis, hélas,
Ces diadèmes d’or sur tous ces crânes plats !
Hélas, ne rien savoir, ne rien voir, et l’empire !
Être tout, n’étant rien ; quelle indigence pire !
Quel plus dur dénûment, quel plus morne abandon,
Et quel accouplement plus digne de pardon
Que la toute ignorance et la toute puissance !
Quoi de plus désolé que cette affreuse absence
De la réalité, du vrai, de la raison,

Et du jour, englouti derrière l’horizon ?
Entre les malheureux gravissant les calvaires,
Pour ceux-ci qui sont rois serons-nous plus sévères
Parce qu’ils sont plus sourds et plus noirs, et qu’ils ont
Plus d’horreur dans la main et d’ombre sur le front ?

XIII.[modifier]

 
Oh ! je dis aujourd’hui comme toi, mon vieux Dante ;
Mais triste et d’une voix moins fauve et moins stridente :
« ― Si l’on ne comprend pas, je vais recommencer ;
« Ce peuple est comme l’eau qu’on fend sans la creuser,
« Et je lui redirai cent fois la même chose ! ― »

Quel plaidoyer farouche et quelle rude cause !
La pitié tremble, ayant contre elle tout le cri
Et toute la douleur du genre humain meurtri.

                                  *

O vous, les inconnus, l’irresponsable foule,
Vous sur qui la minute inconsciente coule,
Heureux d’être petits, et sentant quel secours
L’oubli donne aux vivants si confus et si courts,
Ne faisant point un pas qui ne soit effaçable,
N’ayant d’autre souci que d’être grains de sable,
Représentez-vous donc ce que c’est qu’un passant
Qui se croit Absolu, Très-Haut et Tout-Puissant !
Imaginez-vous donc ce que c’est qu’un despote !
Il rit stupidement au peuple qui sanglote ;

Sa grandeur, lui venant du néant, l’amoindrit ;
L’énormité du trône écrase son esprit ;
Sous cet homme l’honneur périt, le droit s’absente.
La paix est un marais de honte croupissante ;
Lois, justice, clergé, tout est corruption.
Pour gagner tes procès, es-tu Trimalcion ?
Bien, paie. Es-tu Phryné ? montre ta gorge aux juges.
On aspire aux tombeaux ainsi qu’à des refuges ;
La guerre est un tumulte informe, un cliquetis
De passions, d’instincts sauvages, d’appétits ;
Il va sans savoir où de bataille en bataille ;
Il allume une ville ainsi qu’un tas de paille ;
Et la campagne en feu que brûle ce tueur
Empourpre au loin les monts où rêve, à la lueur
De tous ces tourbillons de flamme et d’étincelles,
Le vautour se fouillant du bec sous les aisselles.
Puis la victoire un jour fuit et le brise, après
Qu’il a fait grandir l’ombre affreuse des cyprès.

                                  *


Quoi ! parce qu’un malheur sera fait de puissance,
D’autorité, d’orgueil sans borne, de licence,
De luxe, de bonheur, vous rie le plaindrez pas !
Quoi ! parce qu’il verra d’en haut, et nous d’en bas ;
Quoi ! parce qu’il aura le haut bout de la table,
A gauche un chancelier, à droite un connétable,
Parce que ce malheur, ivre, se croira Dieu,
Parce que, formidable, il sera le milieu
De tout un monde étrange, encens, festins, armées,
Et, comme le bûcher, d’un gouffre de fumées,
Parce qu’il aura, triste, une tiare au front,
Tout ce respect fût-il plus fatal que l’affront,
Ce palais fût-il plus lamentable qu’un bouge,
Cet or rouge fût-il plus brûlant qu’un fer rouge,

Comme cela s’appelle un roi, comme c’est né
Fleurdelysé, béni, harangué, couronné,
Dans un berceau semé d’abeilles, à Versailles,
C’est bien, c’est le damné ; vous serez sans entrailles !

                                  *

Regardez-les, sont-ils assez épouvantés !
Les Transtamares sont l’un par l’autre guettés,
Et chacun d’eux, tremblant sans pouvoir s’en distraire,
Met la main au poignard sitôt qu’il voit son frère ;
Alonze va changeant de,chambre chaque nuit ;
Louis onze grelotte et maigrit ; Henri huit
Fait fouiller tous les soirs son lit à coups d’épée ;
Rustem est une brute à tuer occupée,
Lisant dans tous les yeux d’implacables desseins
Et dans tous les passants rêvant des assassins.

                                  *


Ah ! ces porte-fléaux fléchissent sous leur charge.
Plus le front est étroit, plus la couronne est large.
Hélas, que devenir avec ce genre humain
Dont on ne sait que faire et qu’on a dans la main ?
Ah ! le roi ! des splendeurs ténébreux cénobite !
Vous vous éblouissez du palais qu’il habite,
De la fanfare auguste et fière qui le suit
Et lui fait sur la tête un triomphe de bruit,
Du cortège inouï qui devant ses pas s’ouvre ;
Hélas, vous l’enviez pour son spectre de Louvre !
Vous le voyez d’en bas, superbe, impérial,
Puissant, dans un Rœmer, dans un Escurial,
Parmi des hommes d’or et des femmes de soie,
Dans un grand flamboiement qui semble de la joie,

Peuple, et vous l’admirez, sans vous apercevoir
Qu’éclatant au dehors, au dedans il est noir.
A de certains moments savez-vous ce qu’il souffre
Quant un vague réveil lui laisse voir son gouffre ?
Vous l’enviez de loin, mais la surface ment.
La douleur est au fond de son rayonnement ;
Vous sentez la chaleur, mais il sent la brûlure.

L’heure en frappant lui fait au crâne une fêlure.
Il porte le pouvoir comme un bœuf le licou.

                                  *

Ayez-vous médité sur le tzar de Moscou ?
Avez-vous médité sur l’empereur de Rome ?
Chiffre obscur ! zéro noir qui du monde est la somme !
Avez-vous médité sur l’horreur du sultan ?

Une lueur de perle argenté son caftan ;
Il voit un paradis de vagues avenues,
De bains lascifs, d’oiseaux, de fleurs, de femmes nues,
Par le vitrail qui s’ouvre au fond du corridor ;
Il a sur son turban la lune aux cornes d’or,
L’astre qui fait l’éclipse et qui fait la démence ;
Son pouvoir est un champ que la mort ensemence ;
Il est comme au milieu d’une mer sous les cieux ;
Dans les hideux pensers il est silencieux
Comme ces rocs que vont souiller les stercoraires ;
En saisissant le sceptre il a tué ses frères ;
Afin qu’il fût despote, afin qu’il fût vainqueur,
A cet homme lugubre on a coupé le cœur ;
Son trône est un charnier, sa ville est un décombre ;
Cent monstres blancs et noirs, gardant son palais sombre,
D’un maître épouvantable esclaves effrayants,
Le couvent jour et nuit de leurs yeux flamboyants,
Et se penchent, haïs de l’homme et de la femme,
Eunuques de la chair, sur l’eunuque de l’âme.

                                  *


Je vous le dis, les cœurs tendres sont les cœurs grands ;
Il est temps qu’on se mette à plaindre les tyrans.
La justice trop juste est sœur de la vengeance.
Pardonnons. Jetons, même aux démons, l’indulgence ;
Oui, l’aumône, elle aussi, doit avoir sa grandeur.
N’imprimons le fer chaud sur aucune laideur ;
De nos compassions n’exceptons aucun homme ;
L’homme juste n’est pas de clémence économe, ;
Un monstre est un infirme, et l’infirme a des droits.
L’ignorant, quel qu’il soit, qu’il marche au coin d’un bois,
L’envie au cœur, pieds nus, en haillons, triste rustre,
Ou qu’il ait là couronne en tête, brute illustre,
N’est rien qu’un pauvre aveugle, abject, perdu, tenté ;
Oui, l’homme se défait où manque la clarté ;

O sinistre unité du mal ! analogie
Du fou que fait la faim au fou que fait l’orgie !
Ils ont ce noir lien, c’est qu’ils ne savent pas.
Dans leurs deux sphères d’ombre ils font les mêmes pas »
Ils sont le crépuscule et ne savent que nuire ;
Ignorer, c’est haïr ; ignorer, c’est détruire ;
La brutalité vient, la férocité suit ;
L’homme de proie, hélas, sort de l’homme de nuit ;
Une prunelle horrible en ces ombres s’allume ;
Le brigand, le tyran, c’est, dans la même brume,
Le même oiseau de nuit qui vole, atroce et fou ;
Gengiskhan et Mandrin sont le même hibou ;
La même obscurité dépravée et farouche
Fait en haut Louis quinze et fait en bas Cartouche.

Oui, je vous le répète, allez, interrogez,
Philosophes, les lois, les mœurs, les préjugés,
Les vieux siècles saignants, ces témoins unanimes ;
Creusez, fouillez l’histoire, embaumement des crimes ;
Ouvrez ce panthéon des-dynastes défunts

Que dom Calmet conserve avec ses vils parfums ;
Scrutez les attentats, sondez les tragédies
Jetant aux grands palais des rougeurs d’incendies,
Que trouvez-vous ? ceci. : tous ces grands malheureux,
Bandits broyant la terre ou s’égorgeant entr’eux,
De Constantin l’athée à Joas le lévite,
Du Darius de Perse au Dmitri moscovite,
De l’anglais Edouard au mède Barazas,
Qui, nés princes » sont rois, peuple, seraient forçats.
Qu’est-ce que Charles neuf ? c’est Ravaillac. Alonze,
Sanche et Ramire sont des idiots de bronze.
Qu’est-ce que Henri trois ? un imbécile. Ivan ?
Un insensé. Mourad, le tigre du divan ?
Un frénétique. Hélas ! l’ignorance les couvre.
Pourquoi la plaindre au bagne et la maudire au Louvre ?

XIV.[modifier]

 
Et vous ne voulez pas que nous disions : assez !
Que nous tendions les mains pour tous ces insensés,
Que nous avions pitié de ces impitoyables !
Que nous demandions grâce aux destins immuables,
A Dieu, pour ceux qui n’ont point fait grâce, et qui sont
Tombés faibles et nus dans le pouvoir sans fond !

Et vous ne voulez pas que, pesant ces deux chaînes,
L’une qui tient le corps captif dans les géhennes,
L’autre qui fait de l’âme elle-même un caveau,
L’une étreignant le bras, et l’autre le cerveau,
Sentant nos yeux mouillés, notre cœur qui se serre,
Nous disions, inclinés sur l’énigme misère,
Et de tous les cachots comparant la noirceur :
L’opprimé le plus sombre, hélas, c’est l’oppresseur !

Si vous ne plaignez pas ces êtres sur qui pèse
Une fatalité morne et que rien n’apaise,
Ces haïs, ces maudits, qu’est-ce que vous plaindrez ?
Refusez-vous le baume aux plus désespérés ?
Avez-vous des pitiés décroissant à mesure
Qu’on voit la douleur croître et grandir la blessure ?
Reculez-vous devant l’étrange extrémité
Où le malheur devient de la calamité ?

                                  *


Oh ! soyons bons surtout pour les cruels. C’est triste
Que la bonté, si belle alors qu’elle persiste,
Vis-à-vis des méchants soit si prompte à l’oubli !
Le méchant, c’est le cœur d’amertume rempli.
Vous cherchez les souffrants ; il est le véritable.
Oh ! le cri de cette âme est le plus, lamentable.
Être le guérisseur, le bon samaritain
Des monstres, ces martyrs ténébreux du destin,
Leur panser leur puissance et leur laver leur crime,
Entre les devoirs saints c’est le devoir sublime.
Est-il donc impossible, ô Dieu, de secourir,
D’assoupir, de calmer, d’aider, de faire ouvrir
A la sainte pitié ses ailes toutes grandes ?
Homme, on t’a fait le mal ; ce qu’il faut que tu rendes,

C’est le bien ; vis, réponds à la haine en aimant,
Et c’est là tout le dogme et tout le firmament.

Quoi ! l’amour est fragile et la haine est durable !
Quelle est donc cette loi du deuil inexorable ?
O ciel sombre ! on a beau se révolter, vouloir
Briser cet anankè, rompre ce désespoir,
L’âpre loi reparaît toujours, sourde et glacée.
Va, philosophe, essaie, insurge la pensée,
La raison, la sagesse humaine, la clarté,
Contre la nuit, l’horreur et la fatalité,
Appelle en aide et mêle à ces saintes émeutes
Job, les Esséniens, Philon, les Thérapeutes,
Voltaire, Diderot, Vicô, Beccaria ;
Toujours Satan revient avec le paria,
Toujours l’enfer vomit, comme une doublé lave,
Le démon dans le ciel, sur la terre l’esclave,
Le mal dans l’infini, le malheur ici-bas.
Plaindre Jésus, c’est bien ; mais plaindre Barabbas,
C’est aussi la justice ; et la grandeur éclate

A relever Caïphe, à consoler Pilate,
Et c’est là le sommet le plus haut des vertus
Que Socrate expirant soit bon pour Anitus.

Oui ! les désolateurs, ceux-là sont les plus tristes.

Vous pleurez quand Sylla dresse ses mornes listes ;
Vous plaignez les proscrits ; mais vous ne savez pas
Tout ce qu’ils ont d’air pur, d’orgueil, de larges pas,
De respiration fière et de paix sublime,
Tout ce qu’ils ont d’azur au fond de leur abîme,
Et, jetés par les vents sur les écueils amers,
De ressemblance avec le libre flot des mers !
Vous ne vous doutez pas de ces immenses joies,
Subir les durs revers, suivre les âpres voies,
Être chassé, traqué, meurtri, persécuté,
Souffrir pour la justice et pour la vérité !
Vous plaignez les proscrits ; occupez mieux vos larmes,
Plaignez le prescripteur. Soupçon, angoisse, alarmes,

Remords, voilà sa vie ; il se redit les noms
Des bannis, des captifs plongés aux cabanons,
De ceux qu’il a jetés là-bas à l’agonie ;
Le vent râle la nuit pendant son insomnie ;
Pâle, il prête l’oreille ; il écoute le cri
De Pathmos, de Syène ou de Sinnamari ;
S’il dort, quel songe ! il voit Tibère lui sourire,
Brutus rôder, Caton saigner, Tacite écrire ;
Il a beau vivre, idole, au fond d’un tourbillon,
Mettre dans toute bouche ou l’hymne ou le bâillon ;
Que dira l’avenir ? Il se sent responsable
Des fièvres de l’exil, de la plage de sable,
Du marais, du soleil, et du zèle d’en bas,
Du geôlier harcelant ces fers et ces grabats,
Du valet tourmenteur qui crée, invente, innove,
Et le flatte en frappant la victime ; Hudson Lowe
Pèse plus sur les rois que sur Napoléon.

                                  *


Un jour le sacré temple humain, le Panthéon,
Jettera son éclipse auguste sur vos dômes,
Mornes villes du mal, Kremlins, Stambouls, Sodomes,
Et l’oubli couvrira de son brouillard glacé
La fourmilière étrange et noire du passé,
Pendant que l’avenir luira, fronton splendide.
Hélas, en attendant, l’homme, sans jour, sans guide,
Prend des précautions contre l’entraînement
De la fraternité, vertigineux aimant ;
Il sent dans sa poitrine une chose suspecte,
Son cœur ; l’homme, humble ou grand, large esprit, âme abjecte,
Tâtant le sort ainsi qu’on suit dans l’ombre un mur,
A peur de la pitié comme d’un puits obscur,
Et préfère la haine, et s’attache à la corde
Du mal pour ne pas choir dans la miséricorde.

Le pardon crie : Amour ! Quel est cet inconnu ?
Faire grâce épouvante, et ce mot ingénu,
Doux, clair, simple : ― Aimez-vous, frères, les uns les autres ! ―
Est si profond qu’il n’est compris que des apôtres.

                                  *

Jean Huss était lié sur la pile de bois ;
Le feu partout sous lui pétillait à la fois ;
Jean Huss vit s’approcher le bourreau de la ville,
La face monstrueuse, épouvantable et vile,
L’exécuteur, l’esclave infâme, atroce, fort,
Sanglant, maître de l’œuvre obscure de la mort,
L’affreux passant vers qui les vers lèvent la tête,
Le tueur qui jamais ne compte et ne s’arrête,
Le cheval aveuglé du cabestan des lois ;
Toute la ville était sur les seuils, sur les toits,

Parlait et fourmillait et contemplait la fête ;
Huss vit venir à-lui cet homme, cette bête,
Cet être misérable et bas que l’effroi suit,
Espèce de vivant terrible de la nuit ;
Difforme sous le faix de l’horreur éternelle,
Ayant le flamboiement des bûchers pour prunelle,
Il était là, tordant sa bouche sous l’affront ;
On voyait des reflets de spectres sur son front
Où se réverbéraient les supplices sans nombre ;
Toute sa vie était sur son visage sombre,
L’isolement, le deuil, l’anathème, ce don
Du meurtre qu’on lui fait au-dessous du pardon,
La mort qui le nourrit du sang de sa mamelle,
Son lit fait d’un morceau du gibet, sa femelle,
Ses enfants, plus maudits que les petits des loups,
Sa maison triste où vient regarder par les trous
L’essaim des écoliers qui s’enfuit dès qu’il bouge ;
Ses poings, cicatrisés à toucher le fer rouge,
Se crispaient ; les soldats le nommaient en crachant ;
Il approchait, courbé, plié, souillé, méchant,
Honteux, de l’échafaud cariatide affreuse ;

Il surveillait l’endroit où l'âtre ardent se creuse,
Il venait ajouter de l’huile et de la poix,
Il apportait, suant et geignant sous le poids,
Une charge de bois à l’horrible fournaise ;
Sous l’œil haineux du peuple il remuait la braise,
Abject, las, réprouvé, blasphémé, blasphémant ;
Et Jean Huss, par le feu léché lugubrement,
Leva les yeux au ciel et murmura : Pauvre homme !

XV.[modifier]

 
J’ai tout pesé, j’ai vu le fond, j’ai fait la somme,
Et je n’ai pas distrait un chiffre du total ;
J’ai mis le nécessaire en regard du fatal ;
Je n’ai pas reculé devant le syllogisme ;
La vérité dût-elle être mère du schisme,
J’ai voulu que le vrai jaillît et triomphât ;

J’ai remué dix fois les os de Josaphat ;
J’ai tâché, les heurtant, d’en tirer l’étincelle ;
J’ai compulsé l’antique archive universelle ;
Et l’énigme semblait toujours s’approfondir ;
Et c’était le zénith et c’était le nadir ;
Et les aspects changeaient de l’étoile au cloaque ;
Du juge Samuel j’allais au juge Éaque ;
J’ai comparé les deuils, confronté, discuté,
J’ai du dilemme humain touché l’extrémité ;
La tâche était ardue, et mon âpre logique
Marchait, et de tout boire avait la soif tragique ;
Quel accablement d’être à ceci parvenu
Qu’entre l’enfant vêtu de pourpre et l’enfant nu,
Entre les fiers palais dont tonne l’embrasure,
Dont le seuil triomphal rayonne, et la masure,
Entre l’ilote grec et le césar romain,
Entre le mendiant, fantôme du chemin,
Larve obscure, et le roi que la foule célèbre,
On ne sait qui choisir pour pleurer ! ― Nuit funèbre !


Quand donc tous les enfers s’évanouiront-ils ?
Quand, ayant un rayon sous chacun de ses cils,
L’aube apparaîtra-t-elle, après tant d’affreux rêves ?
Quand se lèvera-t-il, ce jour saint où les Grèves,
Les Tyburns monstrueux, les hideux Montfaucons
S’écrieront sous les cieux pleins d’astres : Abdiquons !
Dieu ! quand luira l’aurore et le siècle, la vie,
La paix, la joie ouvrant le ciel qui nous convie,
La liberté splendide aux regards enivrés ?
Oh ! brisez tous les fers, Dieu vivant ! délivrez
Le bourreau du supplice et le tyran du trône !

                                  *


Partout, du Gange au Rhin, du Tibre à l’Amazone,
L’homme souffre, et l’esclave et le maître sont las ;
Le joug lui-même crie, et tout le mal, hélas !
Vient de ce qu’au vrai jour on n’ouvre pas les âmes.
Frères, au désert noir trop longtemps nous errâmes,
Et, guidés au hasard, marchant sans voir, rampants,
Nous en avons subi les hideux guet-apens.
Tout le crime ici-bas est fait par l’ombre lâche.
Haïssons, poursuivons sans trêve, sans relâche,
Les ténèbres, mais non, frères, les ténébreux.
Frappés par eux, broyés par eux, pleurons sur eux.
Ah ! si l’on eût tourné vers la clarté leur crâne,
S’ils eussent eu leur part de la céleste manne,
S’ils eussent vu le vrai, tous ces infortunés,
Seraient-ils les bourreaux, les monstres, les damnés ?

Non, tout homme qui voit la lumière, l’adore.
Non, non ! je plains Sélim, je plains Héliodore,
Je plains Caligula, Rhamsès, Achmet ; je plains
Tous les Domitiens et tous les Ezzelins ;
Je plains Vitellius et Mézence ; j’excuse
Le fou de Trianon, le fou de Syracuse,
Les Gengis, les Thamas, dans l’éclair apparus,
Néron brisant Sénèque, Henri brisant Morus,
Cosme, Héliogabale, Omar, Philippe, Osée ;
Et je dis à la Nuit : Répondez, accusée.