La Poésie de M. de Lamennais

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La Poésie de M. de Lamennais


DE LA POESIE


DE


M. DE LAMENNAIS.




AMSCHASPANDS ET DARVANDS




« Le vrai poète sait tout, a dit Novalis, c’est un univers en petit. » Mais alors si le poète sait tout, c’est donc le poète qui sera le vrai philosophe ? Au lieu de l’interrompre, laissons Novalis compléter sa pensée : « La poésie est le héros de la philosophie. La philosophie élève la poésie au principe des choses ; elle nous apprend à connaître la valeur de la poésie. La philosophie est la théorie de la poésie ; elle nous montre ce qu’est la poésie ; elle nous montre que la poésie est l’unité et l’universalité des choses. » Au fond de ces paroles, il y a la vérité.

L’esprit de l’homme aspire naturellement à créer. L’homme au milieu de la nature non seulement raisonne pour se défendre contre elle et pour s’en servir ; mais en face du monde que lui révèlent ses sens, il en crée un autre. C’est ce que sentirent admirablement les Grecs, quand ils inventèrent le nom de poète, ποϊητης, l’homme qui fait, qui crée. L’observation est presque une fatigue pour l’homme, tandis qu’il crée avec audace et plaisir. Il produit avec une sorte de jouissance sublime les idées, les systèmes et les images dont il peuple l’infini de sa pensée ; il édifie des religions, il fait des dieux, et, dans la plus haute expression de son génie, il est vraiment verbe créateur.

A cette hauteur, la poésie et la philosophie se confondent ; à cette hauteur, l’homme est possédé par une inspiration divine sous la dictée de laquelle il écrit ces grands poèmes qui sont à la fois des religions et des systèmes. C’est alors que la poésie est vraiment, comme l’a dit Novalis, le héros de la philosophie ; elle se jette en avant avec un héroïque esprit d’aventure, elle éclate, elle chante. Cependant arrive après elle, d’un pas sûr, la sagesse, qui reconnaît et explique l’ouvrage de sa céleste sœur. Platon, dans le Cratyle, dit que la sagesse, οφία, est un mot indiquant l’action d’atteindre le mouvement… « Les poètes, ajoute-t-il, pour exprimer qu’une chose se met en mouvement avec rapidité, se servent du mot έσύθη. Il y a eu un personnage célèbre de Lacédémone qui s’appelait Σοΰς, c’est-à-dire prompt, et c’est le mot dont on se sert à Sparte pour exprimer un élan rapide ; Σοφία équivaut donc à Σόος έπαφη l’action d’atteindre le mouvement ; ce qui se rapporte encore à l’idée du mouvement universel [1]. » Il y a une grande profondeur philosophique dans toute cette philologie. C’est bien le rôle de la sagesse, de la science, d’atteindre l’éternel mouvement de l’esprit et de l’univers pour en trouver les raisons et les lois.

En se développant, le génie de l’homme se partagea, et ces scissions en prouvèrent la grandeur et la faiblesse. Il multipliait ses conquêtes, mais il ne put les garder qu’à la condition de la division du travail. Il fallut dresser une carte des connaissances humaines, et il ne fut plus donné qu’à un petit nombre d’hommes privilégiés de parcourir à peu près toutes les provinces de cet immense empire. Il arriva même que ce qui dans l’origine des choses avait été le plus étroitement uni sembla le plus séparé. Ainsi, aujourd’hui les poètes paraissent à mille lieues des philosophes, et il faut s’attendre à étonner beaucoup de gens en parlant des rapports intimes de la philosophie et de la poésie.

Néanmoins, dans l’histoire des grandes littératures, on rencontre le témoignage de cette alliance : il n’en saurait être autrement. Puisque dans le développement primitif et fondamental de l’esprit humain la poésie et la philosophie se trouvaient confondues, il était inévitable que les monumens écrits portassent à toutes les époques l’empreinte plus ou moins profonde de cette union. Ce n’est pas seulement dans les temps reculés où la pensée humaine s’agite avec une confusion puissante, qu’on reconnaît cette alliance que nous signalons : on la retrouve encore quand la division du travail intellectuel a profondément séparé les genres. Alors, dans leur manière de rendre leurs pensées, les philosophes rappellent les poètes de leur nation, et de son côté la poésie a non pas dans ses couleurs, mais dans sa structure, quelque chose qu’elle doit à la métaphysique qui s’est développée à côté d’elle. Comment comprendre le génie de Platon sans Sophocle et Aristophane ? Dans Vico, on sent parfois respirer Alighieri, et Descartes et Corneille ont entre eux des traits de ressemblance. En Allemagne, Schiller et Fichte sont frères ; qui niera les analogies de la poésie de Goethe avec la métaphysique de Schelling et de Hegel ?

Voilà des rapports légitimes et purs entre les poètes et les philosophes, parce qu’ils résultent de la nature des choses. Mais les reconnaîtrons-nous, ces rapports féconds et vrais, dans ces œuvres où les formes et les couleurs d’une poésie prétentieuse servent d’enluminure à de fausses abstractions ? Qu’un philosophe à la recherche de la vérité s’échauffe, et qu’en parlant de Dieu, de la nature et de l’homme, il rencontre sans les avoir cherchées les inspirations d’une poésie grande et simple ; de son côté, que le poète, par un rare privilège, arrive de plein saut à la profondeur philosophique, et que nous lui devions non-seulement de splendides images, mais de puissantes pensées, à coup sûr cet empiètement réciproque est pour le lecteur une source de nobles jouissances. A la suite du philosophe, on ne cherchait que le vrai ; on se trouve tout à coup en face du beau : nous ne demandions au poète que des tableaux attrayans, et il y mêle sur le fond des choses des révélations imprévues. Nous sommes là dans les hautes régions de l’art et du génie. Mais il nous en faut descendre pour étudier le procédé de quelques écrivains de nos jours qui ont l’ambition de faire de l’art, de se montrer poètes dans l’intérêt de ce qu’ils appellent leurs idées. Voici comment les choses se passent : on a dans l’esprit quelques principes erronés, dans le cœur certaines passions violentes dont on voudrait répandre autour de soi la contagion ; alors on cherche avec labeur des formes auxquelles on attribue la puissance de rendre populaires les sentimens dont on est tourmenté. Dans ce pénible effort, l’artiste se met au service, sous le joug du démagogue. Ces préoccupations fanatiques enfantent des œuvres ambitieuses et médiocres, sans harmonie, sans unité, sans poésie : on y voit l’écrivain, le romancier, tout sacrifier à la prédication de mensongères et subversives pensées. L’action qu’ils déroulent, les personnages qu’ils mettent en scène, les mœurs qu’ils leur attribuent, tout est subordonné à la thèse dont ils poursuivent la démonstration servile. Le fond outrage la raison, et les défectuosités de la forme offensent douloureusement le goût. L’art a des lois qu’on n’enfreint pas impunément, et les téméraires qui les ont méconnues se trouvent n’avoir abouti qu’à se mettre eux-mêmes en dehors des conditions du vrai et du beau.

Ces réflexions qu’à plusieurs reprises certaines compositions contemporaines, surtout dans ces dernières années, sont venues éveiller dans notre esprit, pourquoi faut-il que nous y soyons ramenés par le poème en prose que publie aujourd’hui M. de Lamennais ? Nous éprouvons quelque embarras, nous ne le cacherons pas, à parler de cette production étrange : il est pénible d’avoir à signaler les aberrations du talent. Cependant, devant cette publication nouvelle, la critique philosophique et littéraire ne saurait rester muette. Après l’exposition didactique de ce qu’il nomme sa philosophie, M. de Lamennais nous livre une œuvre d’imagination ; il a voulu se faire poète, il a voulu donner aux idées qui lui sont chères une expression assez retentissante pour être entendue de tous. Il faut bien apprécier ce qui s’annonce avec une pareille ambition. Seulement, sous notre plume, la critique s’attachera à se montrer aussi calme et aussi mesurée que le livre dont nous devons l’examen à nos lecteurs est violent et désordonné. M. de Lamennais a des calomnies et des injures pour toutes les institutions de son pays, pour la plupart des hommes éminens de son époque : néanmoins notre critique n’a pas le dessein d’exercer contre lui de sanglantes représailles ; nous ne voulons que le juger, et souvent même nous ne pourrons nous empêcher de le plaindre. En effet, comment se défendre d’une amère douleur en voyant une haute intelligence se rabaisser elle-même par les haines furieuses et les folles chimères dont elle est devenue la proie ?

Quand, il y a neuf ans, M. de Lamennais publia les Paroles d’un Croyant, il était encore chrétien. C’était de l’ame d’un prêtre professant encore une foi vive dans la divine révélation du Christ que partait un cri d’anathème contre les puissances de la terre. M. de Lamennais invoquait le nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit : il répétait avec saint Jean que le Verbe s’était fait chair, qu’il était venu dans le monde et que le monde ne l’avait pas connu, et ses dernières paroles montraient à la fin des temps la nature languissante et malade tout-à-fait transfigurée, parce qu’une goutte du sang de l’agneau tombait sur elle. Ce mélange de mysticisme chrétien et d’extrême démocratie produisit une impression profonde : il attira l’attention de la foule, celle des hommes politiques et des philosophes. Il semblait qu’avec ce prêtre l’autorité de la religion passait elle-même du côté des principes et des passions révolutionnaires : devant un fait pareil toutes les autres considérations disparaissaient. On ne s’arrêta guère à examiner le mérite intrinsèque et la valeur littéraire des Paroles d’un Croyant. La signification de l’œuvre était tout entière dans le caractère de son auteur et dans le parti qu’il prenait. D’ailleurs, pour le succès de ce chant biblique, le temps était favorable : il y avait alors dans l’atmosphère je ne sais quoi de brillant et de fiévreux. La société qu’avait remuée à fond la commotion de 1830 semblait encore tourmentée par l’attente d’autres mouvemens. Ainsi on voit parfois dans la nature les derniers et sourds murmures d’un orage expirant se mêler aux bruits avant-coureurs de tempêtes nouvelles.

Les Paroles d’un Croyant furent l’apogée du christianisme de M. de Lamennais. Chose étrange ! C’est à partir de la publication de ce petit livre où l’exaltation révolutionnaire se mettait sous la consécration de l’Évangile, que successivement tous les sentimens chrétiens de M. de Lamennais s’évanouirent ; il s’en détacha comme d’un vêtement importun et passé de mode. Le Livre du Peuple, en 1838, nous montra bien encore M. de Lamennais saluant dans le Christ le législateur suprême et dernier de l’humanité ; mais il donnait à sa loi une interprétation qui n’était celle ni du catholicisme, ni du protestantisme ; il demandait à la religion chrétienne le bonheur matériel et terrestre, il y voyait surtout un moyen d’arriver à la souveraineté et à la félicité du peuple. L’auteur de l’Essai sur l’Indifférence s’égarait alors dans une sorte de néo-christianisme bien fait pour jeter ses lecteurs en d’étranges perplexités. II voulut enfin, par l’Esquisse d’une Philosophie, entrer dans une voie toute nouvelle. Ce fut un assez piquant spectacle pour les philosophes de voir l’homme qui avait prodigué tant d’injures à la raison et à Descartes, demander la construction d’un système au travail de la pensée individuelle. Il est vrai que, dans cette transformation, on retrouve encore les traces du vieil homme ; une portion considérable du premier volume, qui présente une explication philosophique de la Trinité, a été visiblement conçue et en partie écrite quand l’auteur appartenait encore à la foi catholique ; on s’en aperçoit même à travers les variantes néo-platoniciennes à l’aide desquelles M. de Lamennais a remanié sa théorie. Mais en avançant l’auteur finit par se prononcer tout-à-fait : il nie le péché originel, il nie les miracles, il nie la divinité du christianisme. L’Esquisse d’une Philosophie, nulle comme édification d’idées positives, est remarquable comme œuvre de destruction ; quand on en a terminé la lecture, on est presque effrayé par le nombre des négations que l’écrivain a accumulées dans son livre ; c’est un amas de ruines. Quelque temps après, M. de Lamennais, dans ses Discussions critiques, prit soin pour ainsi dire de donner lui-même le commentaire de sa métaphysique aux moins clairvoyans. Ce recueil de quelques pensées détachées contient sur le christianisme les paroles les plus outrageantes et les plus amères : M. de Lamennais en accuse les sombres et sinistres doctrines d’être pleines d’absolues contradictions ; et il leur reproche de faire du monde présent comme le vestibule de l’enfer. Suivant lui, le christianisme n’est plus pour le clergé autre chose qu’une forme et qu’un intérêt, et il voit les catholiques, en se rencontrant dans les sentiers déserts du vieux monde, n’ayant rien à se dire que ce mot des trappistes : Frères, il faut mourir. Ainsi s’est accompli, dans M. de Lamennais, le détachement le plus entier d’avec l’antique foi dont il fut le ministre ; enfin tout a disparu, et dans cette ame il n’y a plus qu’un vide immense.

Cependant aujourd’hui M. de Lamennais veut chanter : que nous dira-t-il ? Je le vois qui s’éloigne avec une sorte de précipitation convulsive des autels du Christ ; en apercevant la croix, il a détourné la tâte ; il cherche aujourd’hui d’autres dieux. Il promène ses regards sur les symboles et les images de toutes les religions qui ont passé sur le monde ; il y cherche une expression, une forme poétique dont il puisse s’accommoder : tout lui conviendra, hormis ce qui pourrait rappeler l’idéal chrétien. Son choix s’est arrêté sur le magisme. On n’ignore pas que dans l’antique religion des Perses, dont Zoroastre fut plutôt le réformateur que le fondateur, il y avait un empire de la lumière dans lequel régnait Ormuzd, et un empire des ténèbres dont Ahriman était le souverain. Le Zendavesta nous montre autour du trône d’Ormuzd sept amschaspands ou princes de la lumière, auxquels obéissent de bons génies, les jzeds. Le terrible trône d’Ahriman est aussi environné de sept princes des ténèbres, dews ou darvands, qui ont pour satellites et pour serviteurs une foule de mauvais génies. Voilà le fond assez peu nouveau que M. de Lamennais s’est imaginé d’exploiter. Il suppose qu’à certaines époques Ormuzd et Ahriman envoient des amschaspands et des darvands parcourir les mondes dont se compose l’univers. Ce sont des espèces de missi dominici, de hauts commissaires chargés de constater si les petits anges et les petits diables répandus sur toute la surface du globe font bien leur devoir. Or nos voyageurs écrivent à ceux de leurs amis amschaspands et darvands qui sont restés au logis, auprès d’Ormuzd et d’Ahriman. C’est cette correspondance dont M. de Lamennais a pu se procurer quelque chose. Un vieux mage, mort depuis quelque temps à peine, en a laissé quelques feuilles que publie aujourd’hui M. de Lamennais ; ce sont de ces services qu’on se rend entre confrères. Par un hasard heureux, les fragmens de correspondance qu’on nous livre ont trait à ce qui se passe sur notre planète. Nos amschaspands et nos darvands ne s’occupent ni du soleil, ni de la lune, ni de Saturne, ni de Jupiter, mais de nous autres humains, et surtout de nous autres Français. Ils assistent de fort près au spectacle de nos institutions et de nos mœurs, ils connaissent nos hommes politiques, ils fréquentent la chambre des députés et la chambre des pairs. Ormuzd et Ahriman arrivent ainsi à apprendre dans le dernier détail ce qui se passe dans la France de 1830 et à la cour du roi Louis-Philippe.

Comment ne pas admirer une pareille conception ? Admirons aussi les avantages qu’y trouve l’auteur. Il a à sa disposition le génie du bien et le génie du mal, l’empire des ténèbres et le royaume de la lumière. Tous ceux qui ne partagent pas les idées et les passions de M. de Lamennais doivent trembler, car ils sont, sans rémission et sans pitié, adjugés à Ahriman. Vous avez des opinions modérées, nous respectez la constitution de votre pays, vous servez l’état dans l’administration ou dans la magistrature, vous siégez dans les chambres, vous êtes industriel, propriétaire, électeur : je vous plains, car, à votre insu, vous appartenez à l’empire des ténèbres, vous êtes l’homme-lige des pervers envoyés d’Ahriman, des darvands ; ils habitent en vous, et, par une transformation épouvantable, vous devenez darvands vous-mêmes, archi-darvands. Mais si la société a des enfans révoltés, corrompus, violens, pour qui les institutions et les lois soient un joug odieux, et qui, poussés par de sombres fureurs, se précipitent dans tous les extrêmes de la licence et du crime, oh ! ceux-là sont les purs enfans de la lumière, ils sont l’objet de toute la sollicitude d’Ormudz et de ses amschaspands, qui les inspirent et les dirigent ; enfin déjà sur la terre ils deviennent jusqu’à un certain point amschaspands eux-mêmes. Voilà des catégories dont il faut bien reconnaître la largeur et la simplicité. D’un seul coup, par cette grande répartition, M. de Lamennais a fait justice de tout le monde ; il a mis à sa droite les bons, imperceptible minorité ; il a rangé à sa gauche les méchans, majorité immense, et il les envoie lui-même suivant leurs mérites, avec l’autorité d’un vrai mage, dans le royaume des ténèbres ou dans l’empire de la lumière.

En faut-il davantage pour reconnaître dans quel déplorable désordre est tombé l’esprit de M. de Lamennais ? Délaissé par ses croyances anciennes, dans la douloureuse impuissance d’en trouver pour lui et pour les autres de nouvelles, sans direction, sans lumière, M. de Lamennais a cherché au hasard un cadre où il pût jeter pêle-mêle toutes les pensées discordantes dont il est agité. Il a mis la main sur la mythologie persane, il s’est emparé de cet antique dualisme d’Ormuzd et d’Ahriman, il a cru qu’il pourrait commodément placer sous cette vieille rubrique tout ce qu’il aurait à dire sur les sujets les plus opposés. Dans son poème, les questions les plus disparates se heurtent les unes contre les autres. Il n’est pas rare de voir l’auteur oublier la forme qu’il a choisie pour disserter en son propre nom. Ainsi le génie Bahman écrivant au génie Schahriver, qui est un des amschaspands environnant le trône d’Ormuzd, lui parle de la législation romaine sur le divorce. Cette confusion anarchique de tous les tons et de tous les sujets produit sur l’esprit du lecteur l’impression la plus désagréable, et il lui faut un singulier courage pour avancer dans ce chaos fastidieux.

Il est impossible de prendre au sérieux les amschaspands et les darvands de M. de Lamennais, quand on se rappelle que tout récemment il a nié l’existence du mal, dont il fait aujourd’hui la base de son poème. « A proprement parler, a écrit M. de Lamennais dans l’Esquisse d’une Philosophie, le mal n’existe point. » L’auteur s’élève dans ce livre contre le dualisme du bien et du mal, il s’y attache à détruire de fond en comble la théorie chrétienne du péché originel, à démontrer qu’il n’y a point eu de déchéance, et que la déchéance n’est autre chose que la création elle-même. Si telles sont maintenant les opinions philosophiques de M. de Lamennais, comment peut-il venir nous chanter aujourd’hui le règne du mal sur la terre ? — Mais, dira-t-on, ne prêtez pas tant d’attention à la forme ; elle n’est qu’un moyen de donner un libre cours aux passions de l’écrivain. — Misérable excuse : la poésie ne jaillit pas du mensonge ; elle sort avec tous ses charmes des profondeurs du vrai. L’art, s’il veut exercer de l’autorité sur les ames, doit avoir ses convictions, garder sa dignité, ne pas descendre à illustrer sciemment l’erreur. Philosophe, M. de Lamennais raille les chrétiens qui pensent que le mal existe ; poète, il veut nous épouvanter avec l’image du mal, de ses ravages et de son empire : il ne croit donc pas parler à des hommes ? ’ Il faut dans l’artiste plus de respect pour soi-même et pour les autres. M. de Lamennais veut célébrer la puissance du mal, et il a rejeté loin de lui la religion qui inspira Milton ! Au poète chrétien qui croit à la corruption naturelle de l’homme et à la rédemption du genre humain par le sang sacré du Sauveur, à celui-là seul appartient le droit de nous faire peur, avec saint Paul, de la servitude du mal et du péché.

Contradictions fondamentales, contradictions de détail abondent dans le livre de M. de Lamennais. Jamais les idées d’un écrivain ne furent troublées par plus d’anarchie. Le commerce est flétri sous le nom de trafic par M. de Lamennais ; il place ceux qui s’y livrent sous la direction particulière d’un des génies du mal. Cependant l’auteur reconnaît que l’ardeur de produire, c’est-à-dire l’industrie, doit servir à réaliser la liberté future du monde : or, comment, sans le commerce, l’industrie aurait-elle cette puissance ? Dans un autre ordre d’idées, nous surprenons M. de Lamennais faisant de la politique conservatrice en l’honneur des femmes. Il nous montre l’homme se laissant entraîner par l’orgueil de l’esprit et de la science, cherchant dans sa vaine et débile raison à ébranler les bases de l’ordre et de l’intelligence même, tandis que la femme, éclairée d’une lumière plus intime et plus immédiate, les défend contre lui et conserve dans l’humanité les croyances, les vérités nécessaires, les lois de la vie intellectuelle et morale. Nous ne reprocherons pas assurément à M. de Lamennais de répéter ici ce qui a été dit si souvent de la salutaire puissance de la femme chrétienne sur la famille et la société ; mais quelques lignes plus loin, il nous dit que c’est la femme qui enfantera l’avenir qu’attend l’humanité ; ce qui est une contradiction ou une prodigieuse naïveté. Il est clair que l’avenir, quel qu’il soit, ne peut sortir que des entrailles de la femme. Nous ne sommes pas fâchés au reste de voir M. de Lamennais louer les femmes de toutes les façons, soit comme élément conservateur, soit comme élément révolutionnaire. Il leur devait une réparation, car en 1841 [2] il les avait fort maltraitées. Il disait alors n’avoir jamais rencontré de femmes qui fût en état de suivre un raisonnement pendant un demi-quart d’heure ; ce qui parut fort étrange, et l’on se demanda avec quelles femmes causait ordinairement M. de Lamennais. Il disait encore que la femme la plus supérieure atteint rarement à la hauteur d’un homme de médiocre capacité ; ce qui était un grossier blasphème dans la bouche d’un contemporain de Mme de Staël, et d’un écrivain appartenant à la littérature qui a produit le plus grand nombre de femmes ingénieuses et éloquentes. Aujourd’hui M. de Lamennais cherche à réparer ses torts avec plus de zèle, il est vrai, que de logique. N’importe, il y a là un bon sentiment, et c’est chez l’auteur chose malheureusement trop rare pour ne pas lui en tenir compte.

Dans tous les temps on a vu des écrivains et des penseurs faire la critique de la société dans laquelle ils vivaient. Cette critique est un droit pour tout esprit qui s’en croit le talent, et elle peut être utile à ceux qui en deviennent l’objet ; agréable, piquante, énergique, passionnée, suivant l’humeur et les forces des écrivains qui la manient, cette critique peut amener la société à des retours, à de salutaires réflexions sur elle-même. Mais pour y parvenir, elle doit être au moins au niveau des lumières de ceux qu’elle entreprend de réformer. Il faut que ceux qu’elle réprimande et qu’elle châtie soient obligés de lui reconnaître une raison supérieure, un bon sens solide. Or, de bonne foi, quelle impression M. de Lamennais peut-il se flatter de produire sur les hommes éclairés de son pays et de l’Europe par sa critique de l’état social ? Je me représente en Allemagne, au fond de son cabinet, un honnête homme qui, sur la réputation de M. de Lamennais, aura lu avec empressement son dernier livre : il est curieux de connaître les idées de ce grand réformateur, les jugemens qu’il porte sur les bases de l’ordre politique de nos temps modernes. Notre consciencieux lecteur procède avec méthode ; il cherche comment M. de Lamennais apprécie la vie positive de la société, et il tombe sur ces mots : Les relations de l’administrateur avec l’administré s’expriment en un mot, un seul : payez. » Quelque peu surpris, il poursuit son examen : voyons, que dit le célèbre écrivain de la diplomatie ? « Les fonctions du diplomate se réduisent à une seule, tromper. Ses discours, son silence, sa figure, son geste, ses caresses, ses colères, tout en lui ment… » Notre honnête homme est ébahi d’un lieu-commun aussi plat. Toutefois il ne se décourage pas, il poursuit. Cette fois, il s’attaque à une grosse question, au gouvernement représentatif sur lequel ont médité les plus grands esprits. Qu’en dit M. de Lamennais ? Sur ce point, sa pensée n’est pas ambiguë : la théorie des trois pouvoirs est une indigne jonglerie, et l’équilibre de ces pouvoirs est à la fois une mystification et une bêtise… Ah ! Monsieur l’abbé, permettez : Aristote, qui était un grand homme, et, comme dit Sganarelle, beaucoup plus grand que vous et moi, ne pensait pas ainsi ; et c’était précisément le spectacle des démocraties grecques, de leurs excès, qui lui avait fait devancer par d’admirables pressentimens l’expérience des temps modernes et les appréciations de Montesquieu.

Nous arrêterons-nous à réfuter gravement M. de Lamennais, quand il nous représente la science financière comme un brigandage organisé, l’administration de la justice comme la violation systématique de tout droit humain ; et cela dans un pays dont l’Europe admire les finances, et dont la magistrature a su conquérir par sa haute probité l’estime universelle ? L’esprit d’imprudence et d’erreur s’est emparé de l’écrivain, et lui souffle les plus étranges billevesées. La fureur qui anime M. de Lamennais contre nos institutions sociales a dépravé sa raison ; quand on se met à s’insurger contre le bon sens, il a une terrible façon de se venger, il abandonne entièrement ceux qui l’outragent. Quelle pitié d’entendre M. de Lamennais s’agitant comme un insensé s’écrier : « Qu’est-ce aujourd’hui que les religions ? Mensonge. Qu’est-ce que la justice, les lois, la politique ? Mensonge. Tous mentent, prêtres, rois, grands, petits. » A l’en croire pour que le monde soit régénéré, il ne faut pas qu’une institution, qu’une idée reste debout ; il faut que tous les systèmes s’éteignent, et s’éteignent ensemble ; c’est seulement de cette manière que les peuples se trouveront préparés à recevoir une doctrine commune. Que devient donc alors la vérité de cette belle parole de Leibnitz, que le présent est gros de l’avenir ? On croyait jusqu’ici que les choses humaines s’amélioraient par le travail d’une transformation successive. Erreur, tout doit périr. M. de Lamennais veut mettre de ses mains l’humanité au tombeau : seulement alors il se charge de la ressusciter. Étrange sauveur ! Tout nier, tout détruire, telle est l’unique tendance de l’écrivain, et cette manie est chez lui tellement tyrannique, qu’elle ne lui permet pas même d’épargner, nous ne dirons pas d’anciens systèmes, mais les tentatives qui se sont produites de nos jours pour en édifier de nouveaux. Contre ces tentatives, il n’a pas moins de colère que contre la religion qu’il a quittée. M. de Lamennais, qui ne se plaît qu’au milieu des décombres et des débris, ne peut supporter chez les autres l’ambition de fonder quelque chose. Il est singulier que chez un homme qui se donne pour réformateur les systèmes et les utopies de quelques novateurs de bonne foi rencontrent une si dédaigneuse antipathie. Qu’a donc, depuis douze ans, découvert M. de Lamennais pour mépriser si fort les travaux de ses contemporains ? Du haut de quelle vérité positive leur lance-t-il ainsi l’anathème ? Tout lui faisait une loi de plus de modestie, de plus de charité.

La charité ! Mais M. de Lamennais devait en manquer bien plus encore, et ce mot nous rappelle que nous arrivons à la partie la plus pénible de notre tâche. Quand la critique est obligée de signaler les pensées vulgaires ou fausses d’un homme qui a eu du génie, c’est déjà besogne fâcheuse : mais combien il est plus triste d’avoir à condamner chez un écrivain célèbre les sentimens d’une ame qui s’est elle-même volontairement dégradée ! Nous avions bien entendu parler de quelques portraits tracés par M. de Lamennais dans sa solitude ; on en disait les couleurs fort vives et la touche audacieuse. L’auteur s’était proposé de caractériser ses ennemis politiques, c’est-à-dire les principaux défenseurs d’un gouvernement auquel il a voué une haine profonde ; on pouvait donc s’attendre à d’énergiques peintures. Mais en vérité les juges les plus sévères de M. de Lamennais n’auraient jamais songé à lui attribuer les excès dont il n’a pas craint de se rendre coupable. Il a sali ses pages de ce que peut vomir d’outrages la haine la plus furieuse, et, nous ne craindrons pas de le dire, la plus inepte. Oui, par un juste châtiment, au moment où l’écrivain travaillait à déverser l’injure et l’ignominie sur la vieillesse, sur les longs et glorieux services rendus à l’état, sur les hommes les plus illustres de la tribune et de l’armée, dans cette occupation odieuse il perdait son talent.

La vengeance n’est pas une muse ; c’est une furie. Quand un écrivain n’a plus d’autres inspirations, il descend dans un abîme fangeux. M. de Lamennais a cru sans doute qu’il se portait l’émule de Tacite, et que ses portraits iraient rejoindre dans la postérité ceux de Cornelius. II nous semble que le gendre d’Agricola ne nous a pas laissé de hideuses caricatures ; Tacite ne nous a pas représenté de chimériques et grotesques criminels, mais des hommes. Voyez-le caractérisant un ministre fameux ; il s’agit de Séjan : lui refusera-t-il toute qualité ? Il s’en gardera bien, dans l’intérêt de la vérité et de l’art. Il nous le montrera infatigable et audacieux, habile à se déguiser, noircissant les autres, flatteur et superbe : il nous parlera de sa modération extérieure cachant un désir effréné du pouvoir ; nous verrons Séjan affectant parfois le faste et les largesses, mais plus souvent la vigilance et l’activité ; qualités, ajoute admirablement Tacite, aussi fatales que des vices quand elles servent d’instrument et de masque à l’ambition de régner. Corpus illi laborum tolerans,. unimus audax ; sui obtegens, in alios criminator : juxtà adulatio et superbia ; palam compositus pudor, intus summa apiscendi libido, ejusque causâ modo largitio et luxus, soepius industria ac vigilantia haud minus noxioe quoties parando regno finguntur. Voilà un homme vivant, réel, possible. En contemplant ce portrait, on sent que la main de celui qui l’a tracé ne tremblait pas de l’agitation maladive d’une haine aveugle c’est l’œuvre d’un juge impartial et d’un artiste complet.

Par le caprice le plus imprévu, l’auteur des Amschaspands et Darvands redevient prophète chrétien dans la dernière partie de son poème, et reprend le ton des Paroles d’un Croyant. Nous n’aurons pas la simplicité de reprocher à M. de Lamennais de manquer aux convenances morales en accouplant les croyances chrétiennes à la mythologie persane, mais, sous le rapport de l’art, cette confusion est du plus mauvais effet. On est au milieu des amschaspands et des darvands, quand tout à coup on voit M. de Lamennais reparaître en prophète, en saint homme, auquel Jehovah donne une mission : « Seigneur, vous le savez, je suis vieux et je n’ai plus de voix. Laissez votre serviteur reposer un peu avant qu’il s’en aille. Encore quelques instans, et il ne sera plus. » Mais le Seigneur insiste, et il veut absolument que son serviteur profite des derniers momens qu’il doit passer sur cette terre recouverte d’une vapeur de crimes pour annoncer une parole de colère et de vengeance aux hommes d’iniquité, aux tyrans, aux oppresseurs, aux hommes d’égoïsme et de haine : quant aux fils de l’avenir, cette formidable parole doit être pour eux un sujet de consolation et d’espérance. Comment. M. de Lamennais a-t-il pu tomber ainsi dans une répétition affaiblie des Paroles d’un Croyant, après avoir rompu si ouvertement non-seulement avec la hiérarchie catholique, mais avec tout christianisme ? Triste contrefaçon de la magnifique poésie d’hommes vraiment inspirés ! La forme de la prophétie est une des plus belles expressions qu’ait pu revêtir le génie humain ; ç’a été dans les temps antiques une sorte de dialogue entre l’homme et Dieu, dialogue fécond en accens sublimes, quand celui qui le racontait aux autres était vraiment rempli de l’esprit divin. Quel est ce poète qui ne peut résister à Jehovah, et qui s’écrie dans un douloureux enthousiasme : « Malheur ! nation pécheresse, peuple chargé d’iniquités, race de pervers ! Ils ont abandonné Jehovah, méprisé le saint d’Israël ; arrière ! » Qui parle ainsi C’est Isaïe, le premier des quatre grands prophètes, Isaïe à la fois poète, tribun et pamphlétaire, croyant ardemment à sa mission divine et puisant dans cette foi un courage qui, suivant la tradition, n’a pas défailli sous les cruautés du dernier supplice. Isaïe a la majesté d’Homère, et Grotius lui trouvait plus de véhémence qu’à Démosthènes. Le prophète ne craint pas d’adresser à Israël les plus sanglans reproches : « Ce sont vos crimes qui sont une séparation entre vous et votre Dieu, vos péchés vous cachent sa face, et c’est pour cela qu’il ne vous exauce plus. Vos mains sont souillées de sang, et vos doigts de crimes ; vos lèvres profèrent le mensonge, votre langue fait entendre l’iniquité… Ils couvent des œufs de basilic, et tissent des toiles d’araignée : celui qui mange de leurs œufs mourra, et qui les brise écrase une vipère [3]. » Isaïe épouvante le peuple avec l’image de la vengeance du Très-Haut : « Le nom de Jehovah vient de loin, sa colère brûle, son feu est violent, ses lèvres sont pleines de fureur, et sa langue un feu dévorant. Il met un mors trompeur sur la mâchoire des peuples. » Quelquefois aussi le prophète fait luire aux yeux d’Israël les doux rayons d’un heureux avenir : « Les malheureux se réjouiront en Jehovah, et les peuples triompheront par le saint d’Israël. L’insolent est à bout, c’en est fait du farceur, et ceux qui exploitent la justice seront exterminés. C’est pourquoi Jehovah dit à la maison de Jacob, lui qui a racheté Abraham : Maintenant Jacob ne rougira plus de honte, et son visage ne pâlira plus. » En lisant Isaïe, on dirait qu’à travers les siècles la voix de cet homme vibre encore, tant, au milieu de ses contemporains, il a parlé avec conviction et puissance ! Il prend tous les tons avec le même succès et un charme égal, parce qu’il partage vraiment toutes les passions et toutes les espérances du peuple sur lequel il verse ses trésors d’éloquence et de poésie. Dans Isaïe, on ne voit pas un rôle appris, un masque emprunté ; il n’y a rien chez lui du comédien, et, pour parler sa langue, du farceur. Tout dans l’homme sous la parole duquel se courbait Ézéchias est grave, et c’est par la vérité morale qu’il s’élève aux plus grands effets de l’art. Mais parodier les prophètes quand on a déserté la voie lumineuse et sacrée qui conduit de Moïse à Jésus-Christ, quand on s’est mis en dehors de toute tradition, quand on dénonce au monde avec une joie folle l’agonie et la mort prochaine du christianisme, c’est accuser soi-même la futilité mensongère de ses conceptions et de ses chants, c’est se placer au nombre de ces esprits mauvais dont parle l’Écriture, de ces faux prophètes qu’a dépravés l’orgueil et qui parlent au nom de dieux étrangers.

Y a-t-il eu imprudence ou perfidie de la part de certains amis de M. de Lamennais quand, à propos des Amschaspands et Darvands, ils ont évoqué le souvenir des Lettres Persanes ? Ce rapprochement est à lui seul une critique cruelle. Montesquieu a écrit ses Lettres Persanes avec un esprit tout-à-fait maître de lui-même. Il raille agréablement ses contemporains, mais il n’a jamais songé à les calomnier, à les insulter. On sent qu’il aime cette société dont il fait une malicieuse peinture. Usbek écrit à Ibben : « Les hommes n’ont pas, en Perse, la gaieté qu’ont les Français : on ne leur voit point cette liberté d’esprit et cet air content que je trouve ici dans tous les états et dans toutes les conditions. » Les Persans de Montesquieu se plaisent au milieu des Français, tout en signalant leurs travers. « On dit, écrit l’un d’eux, que l’homme est un animal sociable. Sur ce pied-là, il me paraît qu’un Français est plus homme qu’un autre : c’est l’homme par excellence, car il semble être fait uniquement pour la société. A Paris règnent la liberté et l’égalité… » Jusque dans ses jugemens les plus rigoureux, Montesquieu sait garder une mesure pleine de discrétion et de goût. Il écrivait en 1721, au plus fort de la réaction contre Louis XIV ; il est sévère à son égard ; il le montre plaisamment ayant un ministre qui n’a que dix-huit ans et une maîtresse qui en a quatre-vingts. Néanmoins, tout en le censurant, il ne dégrade pas le monarque illustre qui vient de disparaître ; il sait se mettre à part de la foule brutale qui jeta des pierres contre le cercueil du grand roi. Il y a aussi des portraits dans les Lettres Persanes, mais ils ne sont pas l’œuvre d’un libelliste effréné ; sans maudire personne, Montesquieu réussit, par ses piquantes esquisses, à se mettre à côté de La Bruyère. Enfin, tout en restant satirique, il fait sentir ingénieusement ce que son siècle et son pays renferment de grand et de bon. C’est à cette impartialité de jugement, à cette sérénité d’esprit, que nous devons une composition pleine de charme et de convenance. Les Lettres Persanes forment un ensemble harmonique où d’agréables contrastes sont habilement ménagés, où les traits principaux des deux civilisations de l’Orient et de l’Occident sont mis en opposition d’une manière naturelle et facile, où les rapprochemens imprévus et nouveaux se succèdent, sans que le lecteur soit contraint d’accepter de burlesques invraisemblances. Montesquieu fait parler des hommes et non pas des génies ; il préludait ainsi à la peinture du genre humain. Avant de s’engager sans retour dans les sévères et infinies régions de l’histoire, il s’arrêtait sur le seuil à mêler ensemble la fantaisie et la réalité. On eût dit que, suivant le précepte de Platon, ce n’est qu’après avoir sacrifié aux graces qu’il voulait se mettre à la poursuite de la vérité. Nature grande et généreuse, dont le génie littéraire a dû en partie ses forces et son éclat à deux qualités morales, la justice et la bonté.

Que M. de Lamennais est loin aujourd’hui de ces sources du beau ! La haine l’a tellement aveuglé, qu’il ne s’est pas aperçu combien ce qu’il nous donne pour de la poésie est indigne de ce nom. Le siècle auquel il s’adresse peut avoir un esprit perverti, ne discutons pas ce point en ce moment, mais enfin pour de l’esprit, le siècle en a, et son goût est quelque peu difficile et superbe. Pour notre siècle Goethe et Byron ont chanté : des conceptions fortes, des idées profondes lui ont été offertes avec profusion ; nous avons été au fond de toutes les émotions et de toutes les pensées, nous avons la science du bien et du mal ; rien ne nous étonne, je dirais presque ne nous touche : nous sommes pour ainsi dire arrivés, dans la sphère de l’art et des lettres, à cette sorte d’insensibilité dont les stoïciens faisaient une vertu dans l’ordre moral. Et c’est à cette époque dédaigneuse et blasée que M. de Lamennais vient offrir naïvement son puéril poème, ses génies du bien et du mal qui se succèdent devant le lecteur avec une monotonie désespérante, et s’expriment souvent, surtout les représentans d’Ahriman, avec la plus ridicule emphase. Il y a entre autres un certain Astouïad dont la scélératesse est la plus bouffonne du monde. Astouïad, qui est le génie de la corruption du cœur, est tellement difficile à satisfaire en matière de perversité, qu’il se défie des autres démons qui travaillent avec lui au triomphe du mal ; il ne les trouve pas assez énergiques, assez zélés ; enfin il va plus loin, il y a des momens où, il ne craint pas de l’avouer, il soupçonnerait Ahriman lui-même. On pressent qu’un jour Astouïad serait capable de demander la tête d’Ahriman.

Sans doute il y a quelques beautés de détail dans le livre de M. de Lamennais : nous avons remarqué une peinture éclatante des merveilles de la création, et un tableau charmant du bonheur du pauvre. Il faut dire aussi que l’industrie de l’écrivain sait orner les lieux-communs les plus connus et les déclamations les plus usées. Il y a maintenant chez M. de Lamennais beaucoup plus de métier que d’inspiration. Mais tous ces artifices du style sont impuissans à masquer la stérilité du fond ; ils ne sauraient non plus faire illusion sur l’état moral de l’écrivain. M. de Lamennais s’est étrangement mépris quand il a cru qu’il pourrait à volonté se métamorphoser en poète : chez lui trop de passions violentes s’opposaient à cette transformation lumineuse. Il ne s’élèvera jamais à la puissance de l’art, celui qui n’a pas dans l’esprit des croyances positives, dans l’ame de nobles ardeurs. Or M. de Lamennais ne croit plus à rien, et qu’aime-t-il, lui qui jette son fiel sur toute chose et sur tout homme ? Ah ! M. de Lamennais doit être bien malheureux ; c’est du moins la conviction que vous donne la lecture de son déplorable livre. Mais aussi pourquoi écrire, et surtout pourquoi vouloir chanter, quand on est aussi malade ? Si M. de Lamennais eût consulté ses forces et l’intérêt de sa renommée, il n’eût pas porté une main à la fois téméraire et tremblante sur la lyre du poète, dont il n’a su tirer que des sons faux et barbares. N’a-t-il pas mieux à faire ? n’a-t-il pas à tâcher enfin de s’entendre avec lui-même ? Il a tout nié, tout maudit : dans cette voie fatale il ne peut aller plus loin. Que, par un suprême effort, il se remette à la poursuite de quelques vérités positives : n’aura-t-il parcouru la carrière de la philosophie et de la pensée dans laquelle nous l’avons appelé il y a plus de dix ans, que pour tourner toujours dans le cercle douloureux d’un scepticisme incurable ?

La chute profonde qu’ont faite dans le monde littéraire les Amschaspands et Darvands, doit servir d’enseignement aux jeunes écrivains, aux jeunes poètes. Il n’y a que trop d’esprits enclins à penser qu’il suffit d’un caprice d’imagination, d’un échauffement de tête, d’une certaine fougue de tempérament pour s’élever à des effets poétiques. C’est méconnaître tout ensemble la nature de la poésie et les conditions de notre siècle. Pour parler d’abord de notre époque, tout y est plus difficile que dans d’autres temps. Le poète est nécessairement assailli par d’innombrables réminiscences ; il a devant lui l’antiquité avec sa perfection primesautière et désespérante ; puis viennent les génies heureux auxquels il a été donné de rivaliser avec les modèles antiques en les imitant. Enfin, les littératures étrangères, tant celles du Nord que celles du Midi ; l’Italie, qui s’enorgueillit de son Dante, l’Angleterre, si fière de Shakspeare, sont là pour montrer au poète en travail toutes les beautés dont il voudrait avoir la fleur et la gloire. Qu’il se propose d’animer la toile, le marbre ou la pierre, qu’il tente de ressusciter l’antique ou se voue à l’art moderne, l’artiste retrouve la supériorité et la tyrannie de modèles et de types connus. Voilà déjà bien des raisons pour ne pas s’engager à l’aventure dans des entreprises qui menacent si fort de rester stériles : il y en a d’autres.

La poésie, c’est la substance des choses revêtue de la forme la plus plus belle. Pour arriver à créer, il faut donc savoir profondément. Or, il y a pour l’homme deux grandes sources de connaissances, la foi et la philosophie. Par la foi, l’esprit admet volontairement tout un ensemble d’idées, de dogmes et de sentimens ; il s’identifie avec tout un monde moral, il en reçoit une nourriture vivifiante, une énergie toujours féconde. Ainsi nous voyons les poètes chrétiens, les chantres de l’Enfer et du Paradis, et ceux qui ont mis sur la scène Athalie et Polyeucte, concentrer et répandre toute la splendeur de la religion dont ils sont les interprètes et les croyans. La religion qui fait descendre Dieu sur la terre, et qui est comme une évocation de l’absolu, inspire et rend heureux les artistes qui la servent, pourvu que leur adoration soit sincère et profonde. Dans le domaine de l’art, comme dans la pratique de la vie, il ne suffit pas de s’appeler chrétien, il faut l’être ; c’est-à-dire qu’on n’est ni chrétien ni poète quand on se complaît d’une manière prétentieuse dans une sorte de sentimentalisme vague et puéril qu’on cherche à teindre de quelques couleurs empruntées à un faux catholicisme. L’art chrétien n’accorde ses palmes qu’à des études profondes, à une foi vraie, à l’élévation sérieuse du génie et de l’ame.

L’autre source de poésie est la réflexion, la philosophie. Ici c’est dans le développement infini de la pensée qui pénètre au fond de toute chose et qui plane sur les hauteurs paraissant les plus inaccessibles que le poète puise sa force. La carrière est immense, et elle demande une rare vigueur ; les théories fausses, les idées à demi écloses, les pensées mal comprises amènent de tristes naufrages. Que celui qui veut porter à ses lèvres la coupe du bien et du mal se demande s’il aura le courage de la vider. La poésie, telle qu’elle est sortie, surtout depuis soixante ans, des entrailles de la philosophie moderne, est une muse sévère et forte dont on n’obtient pas aisément un encouragement et un sourire. Elle dédaigne les stériles hommages de ces présomptueux qui ne soupçonnent pas que dans ce siècle le véritable enthousiasme ne peut résulter que d’une réflexion profonde. Qu’est-ce que la beauté, sinon une révélation glorieuse de la vérité ? Il faut donc conquérir cette vérité par d’héroïques et longs efforts, car la nature la cache, on dirait qu’elle en est envieuse ; du moins elle nous la fait toujours acheter. La vérité, c’est la statue d’Isis, dont il faut enlever le voile, c’est l’or au fond de la mine. Que le poète, chrétien ou philosophe, ne s’avise de chanter qu’après s’être mis d’accord avec lui-même. L’unité seule produit l’harmonie.


LERMINIER.

  1. Cratyle, traduction de M. Cousin.
  2. Discussions critiques et Pensées diverses.
  3. Nous citons la traduction de la Bible nouvellement faite sur l’hébreu par M. Cahen.