La Poésie de Stéphane Mallarmé/Livre I/VIII

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Gallimard (p. 80-84).

CHAPITRE VIII

L’IRONIE

Si l’on croyait ce qui put, autour de Mallarmé, se former de rumeur publique, il faudrait étendre ce chapitre jusqu’à en faire tout le livre. Il passa pour un fumiste ou un mauvais plaisant, et à cette opinion il dut sourire avec gratitude, car elle émanait de personnes indulgentes et bien disposées ; les autres, les buveurs d’eau, qui admettaient la bonne foi, demandaient pour lui le cabanon. En revanche, des intransigeants exaltèrent dans Mallarmé une tension d’oracle, un sérieux introublé, un pontificat hermétique. Et ceux-ci me gâtent Mallarmé beaucoup plus que les premiers. Je ne crois pas que l’on risque de trop étendre les occasions où il faut placer, pour les saisir, le grain de sel sous ses phrases.

Mystifier incessamment signale un farceur, bien vite brûlé. Voir de la mystification partout où l’on ne comprend pas, dénote une grande pauvreté d’esprit : le libraire suisse Labitte fit à la Bibliothèque Nationale le dépôt du Vathek édité par Mallarmé en prévenant le lecteur, sur la feuille de garde, que la préface du livre était une mystification. Celui qui use en artiste de la mystification en met un peu partout, ne la concentre nulle LES ÉLÉMENTS DE SA POESIE 81

part. De plus il s’en sert toujours pour une fin plus noble qu’elle. La physionomie de Mallarmé, quels in- dices en trahit-elle ?

Observons, dans les pièces baudelairiennes du début, une certaine outrance froide de l’expression, l’héritage des Litanies de Satan et de la Charogne.

Et toi, sors des étangs letheéns et ramasse

En t’en venant la vase et les pâles roseaux,

Cher Ennui, pour boucher d’une main jamais lasse

Les grands trous bleus que font méchamment les oiseaux.

(L’Azur.)

’Aumône étrange ’du sac d’or au mendiant.

Je hais l’aumône utile et veux que tu m’oublies Et surtout ne va pas, drôle, acheter du pain.

devenu dans la dernière variante :

Et surtout ne va pas, frère, acheter du pain.

Baudelaire aurait donné peut-être plusieurs fleurs du Mal pour avoir trouvé le dernier vers d’Angoisse.

Et j’ai peur de mourir lorsque je couche seul.

Mais à partir de VAprès-Midi d’un Faune le goût plus délicat de Mallarmé renonce à l’apparence de cet excès. A une époque où ceux qui l’approchent ne gardent que l’impression de discipline intérieure, de délicatesse et de conscience, il baisse d’un doigt léger la lampe qui file, éteint autour de lui les couleurs crues.

Dans ce beau sourire du maître, ne demeure-t-il pas, sinon un penchant à mystifier, du moins une intelli- gence de n’être pas dupe ? Peut-être... Il lisait tout ce qu’on lui envoyait et dans ses réponses, naïvement col- portées par leurs destinataires, quelle ironie discrète circule souvent en sourdine 1...

Et un lecteur peut-être se demande si je viens enfin à la mystification la plus palpable de Mallarmé, à savoir 82 • LA POESIE DE STEPHANE MALLARME

toute son œuvre dernière. Au fait pourquoi no pas la regarder aussi de ce point de vue ? Le vrai mystificatev»»’ cherche à ne pas le paraître, mais à l’être. Au contraire Mallarmé mit une paradoxale conscience à paraître mys- tificateur pour ne pas l’être. On l’a déjà entrevu à pro- pos de son obscurité. Imbu de cette vérité que l’art le plus haut n’est accessible qu’à peu, il a fait comme s’il voulait, en renforçant par l’intention le côté hermétique de son génie, épargner au public la prétention cje com- prendre, l’erreur de supposer qu’il a compris. Quand les fournisseurs courants du théâtre se proposent à la ju- melle de telle critique, ils ne la mystifient point, offrant la matière convenable à l’exercice de son goût. Mais Villiers, dans la hautaine préface de la Révolte, paraît reconnaître qu’il mystifiait Sarcey, Siraudin et Wolff en les sollicitant sur une œuvre où ils ne pouvaient abso- lument mordre, ainsi qu’on mystifie l’éléphant du Jar- din des Plantes quand on lui met à la trompe quatre- vingts centimes de caporal. Que ces gens, ou leur progé- niture intellectuelle, ouvrent l’Après-midi d’un Faune, ils ne seront pas mystifiés, parce que Mallarmé prend sur lui l’apparence de la mystification, porte, comme disait Courier, son masque à la main.

Tous ceux qui l’ont approché l’ont dit infiniment spi- rituel. Le métier de faiseur de mots est devenu aujour- d’hui si bas qu’il en évitait les apparences, mais des chroniques, dans Divagations, nous rendent son sourire. Il fut spirituel en des vers aussi. Lo lyrisme joliment bouffon de Théodore de Banville l’émerveillait. L’esprit de la rime, tournée en calembour, est, dans la Prose pour des Esseintes, le signe qui nous avertit d’y voir courante quelque ironie mobile. S’il s’était prêté à l’ex- ploitation commerciale de son génie, il eût, je crois, usé délicieusement de la chronique en vers, — montrant à ses amis, par coquetterie peut-être, que le vers, comme la mousse du Champagne, pouvait remonter jusqu’aux adresses do ses lettres. LES ÉLÉMENTS DE SA POÉSIE 83

Courez tous, facteurs, demandez Afin qu’il foule ma pelouse, Monsieur François Coppée, un des Quarante, rue Oudinot, douze.

Paris — chez Madame Mery Laurent qui vit loin des profanes Dans sa maisonnette, very Select, du neuf boulevard Lannes.

Prends la canne à bec de corbin, Vieille poste ou je vais t’en battre, Et cours chez le docteur Robin Rue ? oui, de Saint-Pétersbourg, quatre.

Les Vers de Circonstance contiennent plus de cent vingt de ces adresses en vers, que toujours la poste sut acheminer.

Dédoublant l’inspiration de Villiers en paroles de foi et en signes d’ironie, paraphrasant la double dédicace de l’Eve Future : Aux rêveurs, aux railleurs t il fait du lyrisme et de la satire unis la « poésie elle-même * ». Cette formule jetée en passant, il l’a à peine pratiquée. Ce que son rêve comportait d’aérien s’évanouissait géné- ralement lorsque se déposait sur le papier une cristalli- sation de mots rares. La Prose pour des Esseintes n’a guère de lendemain. Et l’on croirait à peine que la première idée de l’Après-Midi d’un Faune fut de fournir un monologue à Coquelin. L’ironie, qui faisait une des ressources ordinaires de son génie, d’habitude se dissi- mule et se fond dans l’allusion. De l’ironie et de l’allu- sion, qu’il faut prendre en son sens strictement étymo- logique, sur leurs niveaux différents la source demeure pourtant la même. Un Allemand dirait que se jouant autour des choses sans les saisir directement, toutes deux représentent la liberté de l’esprit. Une esthétique, qui rappelle parfois celle de Mallarmé est d’ailleurs l’esthétique allemande de l’Ironie, celle de Solger,

i. Villiers, p. C7. Schlegel et Tieck. Idée bien germanique, et qui ne devait naître, sous l’ombre d’Atta-Troll, que dans des têtes cubiques comme des pavés d’ours : systématiser l’ironie, en déduire l’absolu ! Mallarmé peut-être a dépassé la mesure dans le sens contraire de finesse et de silence. Une ironie qu’il laisse au lecteur le soin de deviner, peut-être même le mérite d’inventer, il faut l’évoquer comme un sourire et une clarté, lorsque l’on passe au détail raffiné de ses analogies, à la structure vaporeuse de ses symboles, à sa flèche dardée haut d’idéalisme passionné.