La Poésie de Stéphane Mallarmé/Livre II/VII

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Gallimard (p. 313-332).

CHAPITRE VII

LE STYLE

La langue et le style de Mallarmé sont quelque chose, chez nous, de paradoxal et d’unique, plus certes que la musique de son vers. Sa poésie, en tant que telle, j’ai pu la rattacher sinon à des antécédents, du moins à des analogues. Elle ne nous a pas paru, dans la suite des écoles, isolée. Sa prose ne ressemble à rien. Sans point d’attache dans le passé, elle est pareillement garantie pour l’avenir de toute imitation, sinon ridicule. La langue et le style qui s’y montrent à nu, dépouillés du monde incantatoire par lequel le vers les ordonnait selon un type antérieur, forment, sur les confins extrêmes du français, un jeu très curieux, qui nous révèle parfois certaines puissances, certaines tendances, irréalisables, de notre écriture littéraire. Il fallait pour une certaine satisfaction d’esprit, pour une certaine épreuve de nos ressources verbales, que tout cela, tenté une fois, demeurât comme un fier échec,

Calme bloc ici-bas chu d’un désastre obscur.

A cette langue, à ce style, à cette prose inattendus, Mallarmé n’arriva pas tout de suite. Il se les fit lorsqu’il fut devenu un solitaire de la littérature. 311 LA POÉSIE DE STEPHANE MALLARME

La prose contemporaine d’Apparition ou des Fenêtres,- où passent des réminiscences de Poe et de Baudelaire, est d’un métal presque retentissant, aux vibrations ma- jestueuses : celle du Phénomène Futur, de Plainte d’Au- tomne, de Frisson d’Hiver. Elle se nourrit, comme les vers, d’harmonies rares, d’assonances et d’allitérations. « Nulle enseigne ne vous régale du spectacle intérieur, car il n’est pas maintenant un peintre capable d’en donner une ombre triste. J’apporte, vivante (et pré- servée à travers les ans par la science souveraine) une Femme d’autrefois. Quelque folie, originelle et naïve, une extase d’or, je ne sais quoi ! par elle nommé sa chevelure, se ploie avec la grâce des étoffes autour d’un visage qu’éclaire la nudité sanglante de ses lèvres. A là place du vêtement vain elle a un corps ; et les yeux, semblables aux pierres rares I ne valent pas co regard qui sort de sa chair heureuse : des seins levés comme s’ils étaient pleins d’un lait éternel, la pointe vers le ciel aux jambes lisses qui gardent le sel de la mer pre- mière * ». De cette prose du Phénomène Futur, les coupes et les harmonies valent les coupes et les harmo- nies d’Hérodiade.

C’était l’époque aussi où Mallarmé avait dans la main la prose délicieuse, pailletée, de ses Chroniques, prose à la plasticité de mousseline indienne, capable à la fois de passer par une fente d’aiguille et de draper pour un ballet un écrin de corps souples. Lisez entre bien d’autres cette lettre sur laquelle se clôt la couverture du dernier numéro de la Dernière Mode.

A Yvonne de K...aun, à Pl...r, « Dieu I que c’est gen- til à vous, ma mignonne, de me venger des très durs reproches, auxquels je crois, cependant, avoir répondu victorieusement dans mon Courrier de tout à l’heure. Trop de règles concernant l’habillement des enfants, me disait un trio de visiteuses ; et vous m’écrivez, bonne grande sœur que vous êtes : Pas assez sur ce chapitre...

i, Divagations, p. 307* Oui, je continue, pour vous, et voici ce par quoi le manque de place m’a empêché de terminer l’étude de l’autre jour.

« Très sobre de garnitures, l’habillement des fillettes de onze ans, choisi dans les étoffes de bure, les cheviottes et le velours : avec jupes portées jusqu’à la cheville, toujours unies, tuniques fort simples, terminées par rien autre qu’une triple piqûre, et extraordinairement par une tresse de laine ou de soie. Je veux la petite jaquette assortie au costume ; elle se noue sur la poitrine à la faveur d’un joli nœud en faille à longs bouts, mais j’interdis tout à fait le dolman, oui ! jusqu’à 17 ou 18 ans.’ Le chapeau rond : pas de Lamballe, cette forme délicieuse appartient à 1 amie ou à la sœur aînées.

« Quant aux jeunes gens, ils prennent enfin le costume de la première communion immémorial, sauf le col : très journalier, et qui aujourd’hui sera plus que grand, rabattu, fuyant en arrière ; avec, posé au-dessous, un nœud coquet à coques longues et tombantes. Boutonnée au cou, la veste ne laisse pas voir la chemise, si l’on ne veut commettre une faute contre le goût d’hier et d’avant-hier. »

« J’ajoute même, à l’intention de votre chère maman, qui vous a, m’apprenez-vous avec une soumission de bon aloi, autorisée à m’écrire vous-même :

« A dater de ce moment, quoique l’intervention en ait pu s’accuser par de la fourrure au bord des vêtements, des bas rayés et toute la fantaisie mise au service de fées ou de lutins qui ne sont pas encore des demoiselles ou des messieurs, nous livrons ce joli monde à la Mode. Une seule remarque, non un conseil, mais une prière : mères, tout en menant votre fille chez la faiseuse, votre fils chez le tailleur, essayez que l’un et l’autre gardent la grâce transitoire de leur âge, et que l’adolescence soit longtemps l’enfance. »

Tout de suite presque, Mallarmé refusa de donner à ces sources immédiates et fraîches une valeur d’art. La phrase bien en chair de ses Poèmes en prose, la phrase 316 LA POÉSIE DE STÉPHANE MALLARMÉ

loulo en ailes de ses chroniques et de ses lettres, il les dédaigna dans sa recherche de lointains plus nouveaux.

Cela, de la manière toujours relative où l’on «eut abdi- quer une nature spontanée. Dans co billet A Yvonne de K..., comme dans une page quelconque de la Der- nière Mode, apparaissent déjà les tours familiers qui domeureront : le rejet du sujet, la phrase tressée d’un mouvement de vannier, avec ces arrêts et ces insistances d’une main retournée qui noue : je veux, j’interdis, le oui I explétif et ponctué.

De cette prose Mallarmé brisa, assouplit indéfiniment la courbe par la liberté de sa construction. Il l’amena à une concentration croissante, l’épurant de tous mots accessoires ou parasites. Enfin il piqua dans les mots des sens détournés, allusifs, subtils.

De ce style, étudié dans son détail, j’énùmérerai, avec des exemples, les aspects les plus significatifs.

I. — Les mots forts n’y sont presque jamais les verbes, ce sont presque toujours les substantifs. Les phrases sont souvent sans verbe. « Le tour classique renoué ; et ces fluidité, nitidité ! ». Mallarmé aime le substantif isolé en une exclamation, comme le Palmes I de Don du Poème. « Quand, effroi, je sentis... a. »

L’emploi lui est très habituel des substantifs abstraits à la place d’un adjectif ou d’un verbe. « Le littérateur oublieux qu’entre lui et l’époque dure une incompati- bilité 3. » Une danseuse « simule une impatience de plumes vers l’Idée * ». Un ami absent est « une absence d’ami ».

IL — Le culte de l’épithète rare, qui fut le souci de Y « écriture artiste », Mallarmé, paradoxalement tou- jours, ne le porta pas, comme les autres, à l’épithète

1. Divagations, p. i3f>.

2. Divagations, p. i.’j. 2. Divagations, p. iCo. 4. Divagations, p. 176. LES FORMES DE SA POESIE 317

seule, mais à la place, rare elle-même, de l’épithète, à sa mise en valeur au moyen do tous inattendus.

Elle est placée fréquemment avant le substantif, ou plutôt c’est le substantif qui est rejeté après l’épithète (premier cas du rejet syntaxique, l’une des principales ressources de Mallarmé dans sa prose). Il ne faudrait pas attribuer cet usage à une imitation de l’anglais. Villiers qui emploie ce rejet admirablement, ne l’étend pas aux limites où le déploie excenlriquement Mallarmé (1). « Quelque interrogatoire toilette l » est simple. Mais voici (2) « l’intervalle vif entre ses végétations dor- mantes d’un toujours étroit et distrait ruisseau 2 », (3) « l’accroupie en le dégagement mystérieux de ses ailes ornbre de Notre-Dame 3 », (4) « ma très peu cons- ciente ou volontairement ici en cause inspiratrice * »,

(5) a Ces détachés de toute rumeur derniers moments 8 »,

(6) « l’immense, celle du bow-window, draperie, au dos de l’orateur 8 ». Les compléments de l’épithète prennent place à sa suite, rejetant de plus en plus le substantif. La bizarrerie de ces rejets est logique, même belle. Il s’agit à chaque fois de mettre en valeur l’épi- thète et ses compléments, et, en même temps, le substantif lui-même, par l’effet de cette même division des tons que nous avons vue, dans le rejet poétique, concerner la rime et le mot rejeté. Les rejets 3 et 6, par leur analogie, éclaircissent le procédé. Tous deux, moyennant une sorte de coupe visuelle imitative, sus- pendent, dans les compléments, entre l’épithète et le substantif, une ampleur, flottante et sombre, celle qu’in- dique lé sens de la phrase.

Un rejet syntaxique très proche de celui-là place avant l’objet nommé la file de ses déterminatifs.

\-. Divagations, p. 37.

2. Divagations, p. 35.

3. Divagations, p. 3a4.

4. Divagations, p. 281.

5. Villiers, p. 46.

6. La Musique et les Lettres, p. aS. 318 LA POÉSIE DE STÉPHANE MALLARMÉ

Mats le blason des deuils épars sur de vains murs J’ai méprisé l’horreur lucide d’une larme.

(Toast Funèbre.)

Larme ainsi rejeté détache cette forme pendante d’ar- gent qui figure sur les tentures funèbres.

Mais chez qui du rêve se dore Tristement dort une mandore

(Une dentelle.)

’Aux épithètes qui précèdent le substantif, sont joints même des participes qui augmentent d’autant l’ampleur du rejet. « Cette vaine, perplexe, nous échappant mo- dernité 1. » Voici une autre torsion, fort belle : « Je vous présentai, au lieu de vie, une ou chaque (journée) ; de quels éclairs revêtue, immortels 3. » Quel beau geste d’autorité détache, après « revêtue », qui ne paraissait permettre aucune épithète à « éclairs », le rejet inat- tendu d’ « immortels » 1

L’épithète, non plus le substantif, est alors rejetée. Pour obtenir un rejet pareil de l’épithète, Mallarmé emploie aussi volontiers l’article : « Éclat, l’unique, attardé par un mot imperturbable 3. » « Ce trait, le capital *. »

III. — La répétition régulière du pronom personnel lui paraît superflue. Il en allège sa phrase « Les inspirés, nous courons trop à quelques dons 5. » Rapprochez-en cette tournure : « Un sentiment simple, à quoi nous assistâmes, quelques-uns qui avions souci de cette re- nommée 8. » Et cette sous-entente du relatif : « Des articles, quelques-uns des poèmes 7. »

1. Divagations, p. 3a4-

2. Villiers, p. a5.

3. Divagations, p 340.

4. La Musique et les Lettres, p. 4.

5. Divagations, p. 346.

6. Villiers, p. 46

7. Divagations, p. î^S. LES FORMES DE SA POÉSIE 319

Le pronom démonstratif est employé avec le même isolement. <\ Celui, quand tout va s’éteindre ou choir, le dernier ’. » Très fréquent le cela isolé, qui met dans la phrase écrite ce qu’est à la parole une inflexion du doigt indicateur : « Une volonté, à l’insu, qui dure une vio, jusqu’à l’éclat multiple, — penser, cela 3. » « Pé- remptoire, certain et immédiat, cela 3. »

Ce n’est sans doute pas encore à quelque souvenir de l’anglais qu’il faut rapporter l’emploi do un qui « Livré au fait ignoble contre un qui veut s’y soustraire *». Il était usité au xvie siècle. Je trouve dans le cinquantième sonnet de la Délie de Maurice Scève, qui fut un peu le Mallarmé de son temps.

Persévérant en l’obstination

D’un qui se veut recouvrer en sa perte.

Voici l’adjectif quel! exclamatif, presque vidé de son sens pronominal : « Les appartements indiquant l’inti- mité de notre siècle, louches, quels 1 prétentieux. »

IV. — Dans la prose comme dans les vers de Mal- larmé, l’effacement ou la suppression (marqués déjà chez les Goncourt) du verbe, sont rendus nécessaires par la conception même, anti-oratoire, de la phrase. Regar- dant d’une fenêtre un Allemand qui en écoutait un autre, Chateaubriand disait : « Il attend le verbe ! » Il semble que le lecteur de Mallarmé n’ait pas à attendre le verbe, mais à le fournir. Les mots, nous l’avons vu. inclinés vers leur sens substantif, sont détournés de leur sens verbal.

Ainsi le verbe figurera dans les propositions subor- données plutôt que dans la principale. « Un coup d’œil, le d i nier, à une chevelure où fume, puis éclaire de

1. Divagations, p. 120.

2. Divagn’ions, p. 253.

3. Divagations, p. 346, 4- ViUiers, p. so. 320 LA POÉSltf DE STÉPHANE MALLARMÉ

fastes de jardins le pâlissement du chapeau de crêpe de même ton que la statuaire robe se relevant, avance au spectateur, sur un pied comme le reste hortensia *. »

L’auxiliaire, naturellement, est volontiers sous-en- tendu. « Raccordé comme si pas d’interruption l’œillade d’à présent au spectacle immobilisé d’autrefois a. » « Les maîtres si quelque part 3, » « Pas que je redoute l’ina-* nité *.»

S’il emploie le verbe auxiliaire, c’est avec une tour- nure, paradoxale comme celle de cela, un rejet encore.

Le spectre des rivages roses Stagnant sur les soirs d’or, ce l’est, Ce blanc vol fermé que tu poses (Eventail).

« Ce les sont, mes colocataires jadis, ceux en esprit, quand je les rencontrai sur la route 5.» « Quoiqu’ait été à l’instant vu que tout, mesuré, l’est :6 » « Vulgaire l’est 7 »

Le que du sub^Hjtif est, pour alléger la phrase, re- tranché de façon imprévue « A qui ce matelas décousu pour improviser ici, comme les voiles dans tous les temps et les temples, l’arcane I appartînt 8». La syntaxe exigerait à qui qu’appartînt. Mais le que se supprime quand le subjonctif commence une phrase exclamative.

Dût le ciel égaler le supplice à l’offense l

et le sujet se met alors après le verbe. Mallarmé n’en rejette pas moins le Yerbe loin derrière le sujet et le

i. Divagations, p. 3i.

2 Divagations, p. 47-

3. Divagations, p. 48

4. Divagations, p. 5o.

5. Divagations, p. 48.

6. La Musique et les Lettres, p. 36.

7. Divagations, p. 286.

8. Divagations, p. 39. LES FORMES DE SA POÉSIE 321

complément ; la phrase dovient alors doublement excen- trique.

Voici à la fois deux suppressions du que, l’une au pronom, l’autre au verbe : « A quel type s’ajustent vos traits *j» « ajustent » étant au subjonctif.

Mallarmé affectionne naturellement les formes les moins verbales du verbe, les infinitifs pris dans un sens substantif. « Le laisser volontaire des splendeurs de la jeunesse 9. » « En feignant y porter un jugement ’ »

Pour la même raison l’emploi du participe absolu. « Sa présence convoquée, en même temps que scrutée avec précision une intelligence chez le lecteur, ’ telle phrase miroitante, neuve, abrupte, jaillissait 4. » Ceci forme une phrase entre deux points : « Quelque fidélité suppléant à ce qu’on appelle, ordinairement, un pu- blic. » L’adjectif même est pris ainsi absolument, ce qui a, en français, un vague aspect de petit-nègre.

JVous immémoriinj quelques uns si contents 4UK H

(Rémémoration.)

On rencontre plusieurs fois chez lui l’adjectif verbal avec un complément, dans des cas où l’usage le proscrit depuis le xvn* siècle

Accomplit par son chef fulgurante l’exploit

(La chevelure vol.)

Mais « il habita dans Paris une haute ruine inexis- tant 5 ». L’usage voudrait l’adjectif verbal au lieu du participe. Cependant le sens adjectif n’eût-il pas impli- qué à contre-sens une existence, et le sens verbal n’ex- prime-t-il pas l’action qui, avec le rêve même de Villiers, s’évade de l’être matériel ?

C’est dans les verbes que parfois trébuche ce langage

1. Divagations, p. 38.

2. Divagations, p. QI.

3. Divagations, p. ICI.

4. Divagations, p. 356.

5. Villiers, p. la. 322 LA POÉSIE DE STÉPHANE MALLARMÉ

qui marche sur la corde raide. « Devient évanescent ’» est un lourd pléonasme, et

Une ivresse belle m’engage... De porter debout ce salut

un pur solécisme.

V. — Adverbes, prépositions, sont, comme l’auxi- liaire, et pour les mêmes raisons, soustraits à leur fonc- tion de liaison pour faire figure de mots indépendants. « Les imaginations furent inouïes et la solitude qu’avec il se composa a. »

« En tant que » a un sens particulier et fournit à Mallarmé une de ses tournures favorites. Il est une sorte de signe d’égalité, d’équivalence, d’analogie, très souple. « Elle fonctionne (la machine du théâtre) en tant que les salons annuels de Peinture ou de Sculpture, quand chôme l’engrenage théâtral 3. »

De même « selon » au sens de : en fonction, en har- monie, en suite.

Que se dévêt, pli selon pli, là pierte veuve.

(Remémora tioil.)

« Le jour, selon un rayon, puis d’autres, perd l’en- nui 4. »

VI. — Deux petits mots qui jouent chez Mallarmé un rôle particulièrement curieux, ce sont « et » et « ni ».

On peilt, je crois, discerner dans notre « et » un sens faible, celui de conjonction, simple, et un sens fort, analogue au sens latin, celui de « et bien plus ». M. Brunot remarque qu’au xvie siècle on trouve en- core le nom placé entre detix adjectifs ; il cite ces exemples de Montaigne : « Se relascher à cette molle

1. Divagations, p. a56.

2. Villiers, p. 6o.

3. Divagations, p. 162.

4. Divagations, p. 5g. LES FORMES DE SA POÉSIE 323

et basse façon et populaire do dire. — J’acccpto do ’ bon cœur et reconnaissant ». Et il ajoute : « Rien no donne à la phrase un aspect plus négligé. On dirait qu’on lui a ajouté quelque choso après coup. Le plus souvent il n’en est rim l. » S’il n’en est rien, pour- quoi le dire ? Mais je ne vois là nullo négligenco. Lo répertoire de Quillacq sur la iMiigue de Bossuet en clojino de Bossuet uqo vingtaine d’exemples, et il n’en est pas un où la tournure ne so justifie magnifique- ment. « Et » est pris au sens fort, et l’aspect est plu* tôt de souplesse et de conversation que de négligence. Il se rattache au caractère parlé de cetto langue. Même geste ondoyant d’insistance et de reprise chez Mallarmé, le « et » continuant et rejetant la proposi- tion, au tournant où son mouvement semblait fini (nous avons remarqué des courbes analogues dans ses vers et son rythme). « Ce que de latent contient et d’à jamais abscons la présence d’une foule 2 ». « Comme si beaucoup de silence, à la fois, et de rêverie s’impo- sait ou d’admiration inachevée 3. » Le rejet après une virgule est analogue au rejet après la conjonction. « La promenade cesse au pénétrant, enveloppant Londres, définitif *.» Mais voici une phrase où l’emploi du « et » fort est injustifié, et sur laquelle tomberait à propos une remarque comme celle de 1\L Brunpt : « La plus haute institution puisque la royauté finie et les em- pires 5. »

La négation est chez lui réduite à son minimum, à sa plus fluide simplicité. Il cherche sans cesse à tour- ner, à éyiter la négation composée avec pqs et point, telle qqe depuis le xvi 6 siècle elle s’est établie, peu heureusement, en français. « N’est-ce, moi, tendre trop haut la tête, pour ces joncs à ne dépasser et toute la

1. Histoire de la langue française, II, p. 48a.

2. Villiers, p. 70.

3. Divagations, p. 80.

4. La Musique et les Lettres, p. 1. ’

5. Divagations, p. 35g. 324 LA POÉSIE DE STÉPHANE MALLARMÉ

mentale somnolence où se voile ma lucidité, que d’in- terroger jusque là le mystère ’ ? » La négation com- posée sert alors, en cas de répétition, à varier les tour- nures dans la phrase. « La parole haute cesse et le sanglot des vers abandonnés ne suivra jusqu’à ce lieu de discrétion celui qui s’y dissimule pour ne pas of- fusquer, d’une présence, sa gloire a. » Mais plutôt il cherche, dans les termes négatifs, à jouer d’alliances imprévues. « Ce semble quo l’épars frémissement d’une page ne veuille sinon surseoir ou palpite d’im- patience 3. »

Il lui arrive de donner à ni, signifiant et non, un sens fort comme celui de « et »

Le noir roc courroucé que la bise le roule Ne s’arrêtera ni sous de pieuses mains...

(Anniversaire.)

Nul autre ni ne suit. Ni répond ici à ne : ne s’arrêtera pas, et pas même sous de pieuses mains.

Dans un de ses premiers poèmes, Brise marine, il faisait déjà de ni, par le rejet syntaxique, un emploi paradoxal et dont l’effet dans le vers est très beau bien qu’au fond et ni soit un pléonasme.

Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux, Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempet O nuits, ni la clarté déserte de la lampe Sur le vide papier que sa blancheur défend Et ni la jeune femme allaitant son enfant.

VIL — Une bonne partie des exemples déjà donnés ont sans doute fait comprendre que l’anacoluthe et la syllepse sont, pour Mallarmé, non des figures de rhé- torique, mais la condition même de son style, non des ruptures d’un ordre, mais la forme d’une liberté. « Ce

1. Divagations, p. 37.

2. Divagations, p. 77.

3. La Musique et les Lettres, p. 44* LES FORMES DE SA POESIE 325

sontiment se complique envers cet étranger, transport, vénération, aussi d’un malaise que tout soit fait, au- trement qu’en irradiant, par un jeu direct, du principo littéraire même 1. » « Moins qu’un millier de lignes, le rôle, qui le lit, tout de suite comprend les règles ’. » « Quelque suprême moule qui n’ayant pas lieu en tant que d’aucun objet qui existe : mais il emprunte, pour y aviver un sceau tous gisements épars s. »

Des syllepses en apparence étranges n’ont rien que de très classique. « M’abstraire ni quitter, exclus, la fenêtre, regard, moi-là, do l’ancienne bâtisse sur l’en- droit qu’elle sait ; pour faire au groupe des avances, sans effet 4. » Ni est mis pour et, puisque, quand le verbe, bien qu’employé affirmativement, a pourtant un sens négatif, ni demandé par le sens peut remplacer et réclamé par la grammaire.

Garde donc de donner, ainsi <>::e dans Clélie, L’air ni l’esprit français à l’antique Italie.

dit Boileau. Mais, dans la phrase de Mallarmé, l’idée négative qui pourrait autoriser le ni est rejetée tout à fait au bout de la phrase, dans le dernier mot, sans effet, et commentée dans la phrase qui suit. Le ni, placé ainsi au début, contre la grammaire, indique d’abord qu’en fin do compte la fenêtre ne sera pas quittée.

VIII. — J’ai déjà dit que Mallarmé, de par sa nature anti-oratoire, procède par enveloppement bien plutôt que par développement. De cela on ferait une formule de son style. Sa phrase est souvent une série de paren- thèses et emboîtements.

Par quel attrait Menée et quel matin oublié des prophètes

i. Divagations, p. i43.

2. Divagations, p. 1S7.

3. Divagations, p. 337.

4. Divagations, p. 5a. 328 LA POÉSIE DE STÉPHANE MALLARMÉ

J’crse, su]’ les lointains mourants, ses tristes fêles Le sais-je? tu m’as. v\\Çy à noyrriçç d’hiver.

(Hérodiade.)

Ce sont des tours que les désinences casuelles per- mettaient aux langues anciennes et qui leur étaient na- turels, mais en français des tours de force un peu Yains. Et que dire de celui-ci :

Quand solennellement celte cité rn’apprit Lesquels entre ses fils un autre vol désigne A prompte irradier qinsi qu’ aile l’esprit

(Remémoralicm.)

’aile so rapportant a prompte ?

Des lignes comme : « nature prête, disserlatrice et neutre, à vivifier le type abstrait » * eussent rendu Malherbe malade : trois épithètes à la file, suivie d’un verbe qui n’est régi que par la première I

« Ou, très prosaïquement, peut-être le rat éduqué à moins que lui-même, ce mendiant sur l’athlétique vi- gueur de ses muscles comptât, pour décider l’engoue- ment populaire, faisait défaut, à l’instant précis 2. » Faisait défaut se rapporte au rat éduqué. Le verbe est séparé de son sujet par la longueur d’une incidente pro- longée, qui d’ailleurs, elle aussi, par une sorte de syl- lepse et de porto à faux, semble appuyer sur le même verbe. Nous sommes, sur ces confins, à l’opposé même de la syntaxe française, et presque dirait-on un Alle- mand s’efl’orçant à tirer de la logique de sa langue un Ueberdeulsch.

IX. — Nous avons vérifié que Mallarmé demande |o plus souvent au rejet la souplesse de sa phrase. Le rejet ne vise-t-il pas un peu à suggérer, par des allu- sions et des rapports, avant de Ip nommer, le irm^, à le préparer de sorte qu’il ne s’ajoute à ia phrase que comme sa fleur impondérable.,

i. Divagations, p. aoa. 2. Divagations, p. 39. LES FÔrtMES^DÉ SA POÉSIE 327

« Des entrelacs distants où dort un luxe à inventorier, stryge, nœud, feuillages, et présenter ’ ».

Le rejet syntaxique est ici jUiheaù du rejet poétique. Les trois noms, détail du luxe, en séparant les deux verbes, gardent à chacun de ces verbes sa valeur in- tacte, comme le blànC, entre deux vers, la conservé, dans sa glace, à deux épithètes.

Faune, l’illusion s’échappe des yeux bleus Et froids...

Et le rejet de présenter semble dessiner le geste indi- qué. Voici une autre coupe imitative : « Le déplaisir éclaterait, cependant, qu’Un chanteur ne sût à l’écart et au gré de pas dans l’infinité des fleurettes, partout où sa voix rencontre une notion, cueillir i. »

Ainsi le mot, rejeté loin de celui qui îe régit, sus- pendu et tendu paraît pliis isolé, plus souple, plus ap- paremment nu, — et en même temps, au lieu d’appar- tenir strictement à tel membre, disséminé, sur toute la phrase, son reflet.

Le rejet syntaxique implique presque toujours, en prose, un rejet rythmique. Parfois le rejet rythmique est seul. Mallarmé aime à dégager, d’un geste d’arrêt vers ce qui seul importe, l’épithète beau. Dans une ré- clame de la Dernière Mode, j’ai déjà cité : « Il s’agirait d’adapter le gaz à quelque objet traditionnel et fami- lier, beau ». Ailleurs « Contempler à même, sans inter- médiaire, les .couchers du soleil familiers à la saison, et beaux 3 ».

« Les gens d’idéal doivent très peu, excepté aux primes années de surprise, entre adeptes découvrant même rite, causer *. » A des auditrices d’Oxford : « Vous détachez une blancheUr de papier, comme luit voire sourire, écrivez, voilà ». « Avec un délice d’ama-

1. Divagations, p. 3^7.

2. Divagations, p. a43. •

3. Divagations* p. aC3.

4. Divagations, p. 34i. 323 LA POÉSIE DE STÉPHANE MALLARMÉ

leur à constater que la notation de vérités ou de senti- ments pratiquée avec une justesse presque absolue, ou simplement littéraire dans le vieux sens du mot, trouve, à la rampe, vie. »

La ponctuation est ici, vraiment, le substitut du mot, et, de façon bien mallarméenne, la réticence ou l’ab- sence qui en évoque la seule mobilité suggestive. Les mots, prépositions et conjonctions, cèdent la place à des signes de position et de disjonction. Nous établis- sons d’ailleurs entre la ponctuation et les mots dans l’écriture, entre les arrêts et les intonations do la voix dans la parole, une distinction toute artificielle : la disjonction de la virgule rentre dans le même genre grammatical que la conjonction et, à laquelle elle s’op- pose ou qu’elle remplace, selon les cas.

On suit avec un plaisir curieux, chez Mallarmé, la virtuosité des coupes syntaxiques. Dans le Nénuphar •Blanc, arrêtant sa barque sur la rive d’un parc, un bruit le fait douter si l’habitante du bord ne s’approche pas de l’eau : « Connaît-elle un motif à sa station, elle- même, la promeneuse ». Les trois membres de la phrase, dont les deux virgules marquent les articulations, se présentent dans l’ordre inverse de l’usage français qui exigerait « La promeneuse elle-même connaît-elle un motif à sa station ? » 3-24 remplace 1-2-3. Ne dirait- on pas que cet ordre inverse des trois membres, comme la tête, le buste et les jambes se mireraient réverbérés sous l’eau, suspend la vision même du rameur ?

La phrase périodique, pour sceau de son unité, a son terme, sa « chute ». La phrase de Mallarmé, anti- thèse de la période, au lieu de chute comporte un arrêt sur le mot décisif, ménagé ou rejeté, qui de cet arrêt la soutient par « la plus authentiquement nouée, comme une boucle en diamants, des ceintures ». Ce mot isolé, monosyllabique souvent, qui termine, est le contraire même de l’ample courbe finale décrite par le vieux carrosse do la prose rythmée, le contraire de l’esse, videatur, Pour intérieur, une belle période mé LES FORMES DE SA POESIE 329

nage une série de liaisons. Dans son intérieur la phrase de Mallarmé procède au contraire à coups de coupes. Ce que la période unit, cette phrase criblée de ponctua- tion le mobilise et le disjoint.

Cette prose n’admet pas un ordre naturel des mots. Elle les prend et les pique, avec un geste de jongleur. La phrase se défait, se refait, ondule en des mots, comme en autant de mouvements brefs et successifs du doigt désignant un aspect. « Audace, cette désaffec- tion, l’unique; dont rabattre’. » La phrase n’est ja- mais une ligne droite, mais une arabesque. De sorte que dans ce jeu verbal de ballerine exotique paraissent se joindre des extrêmes : la nature d’abord d’une langue monosyllabique comme le chinois, où le sens des monosyllabes ne dépend que de leur place dans la phrase ; puis, par ce caractère de souplesse et d’im- prévu, par une faculté d’invention linguistique pas tou- jours heureuse, mais toujours en éveil, il pousse à sa pointe paradoxale cette plasticité qui est le propre des langues à flexions.

Lui-même Mallarmé s’efforce, avec plus d’ingéniosité que de vérité, de rattacher cette prose à une tradition,, française. « Un parler, le français, retient une élégance à paraître en négligé et le passé témoigne de cette qua- lité, qui s’établit d’abord, comme don de race fonciè- rement exquis ; mais notre littérature dépasse le « genre », correspondance ou mémoires. Les abrupts, hauts jeux d’aile se mireront, aussi : qui les mène per- çoit une extraordinaire appropriation de la structure, limpide, aux primitives foudres de la logique. Un bal- butiement, que semble la phrase, ici refoulé dans l’em- ploi d’incidentes multiples, se compose et s’enlève en quelque équilibre supérieur, à balancement prévu d’in- versions 2, »

Il ne s’agit pas d’un négligé réel, cursif, comme

i. Là Musique et Ifs Lettres, p. 35. 2. Divagations, p. a8Q. 330 LA POÉSIE. DE STÉPHANE MALLARMÉ

pelui de Saint-Simon, mais d’un négligé médité, « équi- libre supérieur », — une Idée réalisée du négligé, de la pensée toute fraîche, sentant encore la ruchp et les fleurs. « Une élégance à paraître en négligé » n’est pas une élégance à être négligé. Mallarmé avec grand tra- vail a fait » une prose qui précisément ne soit pas faite. Ce platonicien fut hanté par l’Idée de la prose comme par l’Idée du vers.

Dans le << Prière d’insérer » de Pivagaiioîis, il ré- sume son effort en disant qu’il a « simplement exclu les clichés, trouvé un moule propre à chaque phrase et pratiqué le purisme ». Avec ce moule propre à chaque phrase, son poudroiement de coupes, la prose de Mallarmé paraît être à la prose normale, en tant qu’il en existe une, ce qu’est le vers libre au vers ré- gulier. Ce fervent du vers régulier s’est fait un prose- libriste, et cela avec la même logique, le même zèle de É< purjsme », opposant à son cqrmen vinciius un car- men solutius.

Pointe, après tout, encore, paradoxale et outrée d’une vérité esthétique française, d’un principe transmis à notre prose par les bpns prosateurs latins ’ et sur lequel insistent longuement Vaugelas et son commentateur Thomas Corneille : éviter tpute cadence de vers et en particulier l’alexandrin plane.Victor Hugo, par sa prose rompue et hachée, en eut le sentiment dans la mesure où il était le Verbe français fait chair. J’ai déjà cité la pièce des Quatre Vents çle l’Esprit

Tu te crois Ariel et tu n’es que Veslris.

Quiconque a une oreille française ne peut aller au bout de ces drames en vers blancs, si beaux pourtant de pensée, Monna Vanna ou Joyzçlle, qui conduisent Mae- terlinck sur les traces de la Motte. Et depuis nous avons eu Colas Breugnon. AJiisi cet aspect menu de sable sans ciment, qu’a la prose de Mallarmé,

1. Cicéron, De oralore, III, 47. Orator 66. Quintilicn, de I. 0. IX, 4. 7a. LÉS FORMES DE SA POÉSIE 331

est l’outrance (un peu étrangère, elle aussi) de celle vérité que la texture de la prose ne doit pas évoquer celle du vers ; elle exclut alors, chez lui, non seulentent la cadence et l’harmonie du vers, mais tbUte cadéneô et toute harmonie;

La prose de Mallarmé s’opposerait exactement à Celle de Flaubert. Dans Salammbô Jules de Concourt trouvait « une trop belle syntaxe, une syntaxe à l’usage des vieux universitaires flegmatiques, Une syntaxe d’oràisôri funèbre, sans une de ces audaces de tour, de ces sveltes élégances, do ces vire-voltds nerveUses, dans lesquelles vibre la modernité du style contemporain... et toujours encore des phrases de gueuloir ’ ». Mallarmé fut le pèlerin passionné sur ce chemin où passèrent les Gon- court et Huysmans. Il est bien impossible de lire sa prose à haute voix. Et contre la lecture à haute voix, contre le « gueuloir » de Croisset, son art entier ne se rétractc-t-il pas, qui requiert de tout son cœur, et dès l’écorce même de ses mots, le recueillement intérieur et l’habitude du silence ?

Par là ne se rejoignent pas, mais s’harmonisent ces vers et cette prose. Ils sont deux attributs d’une même substance intellectuelle, deux formes de l’imagination motrice, le double répertoire d’une ballerine. L’unité de la phrase se dégage de sa signification plus qu’elle ne gît dans sa texture, elle est formée d’un esprit mo- bile, non d’une matière massive ; dans son allure inac- coutumée et capricieuse elle est comme le graphique, déposé sur le papier, des impressions qui s’enregis- trent ; elle n’existe pas sans la tension et la collabora- tion du lecteur, qui ne saurait lire ici, comme on lit un journal, en devinant les deux tiers des mots, qui n’est pas emporté voluptueusement par la sûre ampleur d’un flot oratoire, mais qui doit, sur chaque mot, poser son regard et le joeser de ce regard.

Alphonse Daudet entendit un paysan do Provence

1. Journal des Gpncourl, I. p. 374. 332 LA POÉSIE DE STÉPHANE MALLARMÉ

dire d’une fillette : « Elle est chargée comme une abeille ’. » La phrase de Mallarmé, en demeurant lé- gère, se charge de tout ce qui vient à la rencontre ou à l’encontre de la pensée mouvante qui s’agite en elle ; de là son aspect d’immédiat, de natif, de non fait, de « hasard ». Mais tout cela, dont elle est lourde, et elle- même, ne sont pas une fin, car il lui faut, pour ruche à miel (c’est sa faiblesse ou bien son charme) la pa- tience d’un lecteur ami.

1. L’expression existe d’ailleurs dans le reste de la France et ne doit pas être mise au compte d’une poésie propre au paysan provençal. J’ai entendu, étant soldat, un poilu beauceron dire à un vieux pinardier qui revenait avec une vingtaine de bidons pleins en bandoulière’: « Tu es chargé comme une abeille. »