La Poésie de Stéphane Mallarmé/Livre III/II

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Gallimard (p. 393-402).

CHAPITRE II

L’APRÈS-MIDI D’UN FAUNE

Dans l’œuvre de Mallarmé, l’Après-Midi d’Un Faune est le morceau des connaisseurs. Ce poème forme le point central, parfait, à la fois simple et raffiné, où viennent converger toutes les directions flexibles, toutes les époques de son talent. On y touche toujours cette fraîcheur, cette pulpe de verbe poétique, qui font de ses pièces du premier Parnasse une corbeille de fruits matineux ; on y goûte déjà ces voiles d’obscurité si vite diaphanes, ces significations qui s’enroulent, se succèdent par tournants multipliés, ces gestes d’allusions, ces espaces de silence autour de symboles, tout ce qui donnera aux derniers vers leur mystère et leur fuite. La forme de cette églogue est la plus ductile qu’ait assouplie Mallarmé, et ses vers ont la légèreté, la pureté, la longueur indéfinie d’un rayon d’étoile.

Le motif en est certainement sensuel ; mais Mallarmé, au fur et à mesure de la composition poétique, laisse spontanément, sans intention artificielle et sans concordance forcée, se déposer, dans les lignes du sujet érotique, des symboles que, moitié de nous-mêmes et moitié des allusions indiquées, nous menons jusqu’à un ciel métaphysique et calme. Le sujet de Y Après-Midi hantait • Mallarmé depuis longtemps. Une première version du poème, tout à fait différente de notre texte, et qui doit lui être antérieure de plusieurs années, a été retrouvée dans une collection d’autographes qui appartenait à Ernest Chausson. Elle est peu mallarméenne, rappelle ,par ses vers faciles, son abondance de lys et d’étoiles, Banville et Mendès. (J’en parie sur la foi d’autrui, ne l’ayant pas lue). Si les héritiers de Mallarmé, entre les mains de qui elle est passée, se décident à la publier (ou simplement à la communiquer), la comparaison des deux textes sera curieuse. Le motif de Y Après-Midi à été très probablement fourni à /Mallarmé par un tableau de Boucher à la National Gallery.

Voici le faune, un peu le satyre velu de la nature élémentaire, un peu l’adolescent de Praxitèle qui, de l’ancienne figure mythologique, ne garde que lés petites cornes dans lés cheveux, et l’énigme de cette même oreille dont vous étonnait d’abord l’aspect de Mallarmé. S’éveille-t-il de quelque rêve ou prolonge-t-il quelque vision ? Debout, ici, la flûte aux doigts, il n’est plus rien qu’émoi d’amour. Il s’est levé" dans l’extase des d,eux figures qui dédoublent la passion : simplement, comme dans le feuilleton des quotidiens, la blonde et la brune, ^— la plus chaste aux yeux « bleus et froids comme une source en pleurs ù, et l’autre, tout soupirs; « brise chaude » de volup’té. Mais toutes deux* que sont- elles ? Un souhait des sens; une création poétique dd désir. L’une source et l’autre brise ? D’ëau, en ce midi* il n’en est que sonore, et versée par la flûte du faune ; jet toute brise, non plus, n’est rien que

Le visible et serein souffle artificiel
De l’inspiration qui regagné le ciel.

Qu’elle chante donc, la flûte, celle-là qui, dans l’églogue sicilienne, déjà consolait l’amoureux Polyphème ! Et Voici que d’elle monte la mélodie de souvenir et de rêve. N’était-il point, ici, jadis; avant que le faune coupât le roseau pour ses lèvres, une apparition, dans quelque source, do nudité blanche, prélude, qui sitôt s’est enfuie ? Rien, autour, que l’heure fauve do midi, rien qui rappelle la belle vision. Mais il suffit, pour tout recréer, quo s’érige le lys musical de la Syrinx.

Alors m’évcillerais-je à la ferveur première,
Droit et seul, sous un flot de lumière.,
Lys ! et l’un de vous tous par l’ingénuité.

Ce n’est point le baiser qui a mis dans le sein du faune le germe frémissant du lys d’amour qu’il de- vient : ce sein

atteste une morsure
Mystérieuse, due à quelque auguste dent,

celle de la poésie, qui est l’essence de l’amour. Elle a pour confident

Le jonc vaste et jumeau dont sous l’azur on joue ;
Qui, détournant à soi le trouble de la joue,
Rêve, dans un solo long, que nous amusions
La beauté d’alentour par des confusions
Fausses entre elle-même et notre chant crédule ;
Et de faire, aussi haut que l’amour se module,
Evanouir du songe ordinaire de dos
Ou de flanc pur suivis avec mes regards clos
Une sonore, vaine et monotone ligne.

Si celte analogie se retrouve dans la version primi- tive, la date incertaine n’en saurait alors être placée avant le séjour du poète à Londres.

Ligne de musique qui résume la chair ainsi que la ligne des horizons résume les paysages, — ligne exhalée du lys ou du jonc, et qui, s’étalant droite, la répète comme dans la dimension inverse. Sous le ciel, tout, par la syrinx, se transmue en une vibration simple, en une clarté nue.

La Syrinx tient, aux mains privilégiées, l’instrument des fuites ». Fuites vers la beauté intérieure qui fait mieux que consoler, qui couronne et qui achève... Mais pendant que s’apaise le flot de lumière antique qui la suscita, comme l’ardeur de midi décroît, le faune main- tenant plus impatient de vivre repose la flûte, et la renvoie, pour une autre heure, pour qu’encore elle y refleurisse vierge, aux lacs où il la cueillit. C’est de lui seul maintenant, c’est de son cœur et de sa chair passionnés qu’il évoquera les fantômes d’amour.

Ainsi, quand des raisins j’ai sucé la clarté,
Pour bannir un regret par ma feinte écarté,
Rieur, j’élève au ciel d’été la grappe vide,
Et, soufflant dans ses peaux lumineuses, avide
D’ivresse, jusqu’au soir je regarde au travers.
O nymphes, regonflons des SOUVENIRS divers.

Alors reprend ce motif qui tout à l’heure ne préludait que comme un « vol de cygnes, non ! de naïades » en fuite vague sur de l’eau. Il reprend exalté, voluptueux, et maintenant le Souvenir ;tord dans une flamme de désir

chaque encolure
Immortelle, qui noie en l’onde sa brûlure.

II suscite l’image du faune impatient qui s’élance, qui retrouve hors de l’eau les deux nymphes entrejointes.

(meurtries
De la langueur goûtée à ce mal d’être deux)

et qui, les emportant sans les désenlacer, tient dans le fardeau nu le poids de la nature et de la beauté fondues, intactes, les vierges qui se débattent en un seul corps, la lèvre en feu buvant d’un trait « la frayeur secrète de la chair »

Des pieds de l’inhumaine au cœur de la timide.

Touffe naturelle de la joie parfaite, qu’il n’a su garder. Il revoit sa faute : n’en avoir retenu qu’une, la voluptueuse, arrêtant à peine

Par un doigt simple, afin que sa candeur de plume
Se teignît à l’émoi de sa sœur qui s’allume,
La petite, naïve et ne rougissant pas.

Et la proie ainsi divisée, alors, désenlacée de ses bras, ingrate, s’est évanouie. Le faune, regonflant ses souve- nirs, n’y a trouvé que les lambeauxd’une passion brisée. Tant pis 1 ce que le passé dessèche, l’espérance le dore. El le faune, oublieux de la flûte qui peut-être n’était que l’écho d’une ombre, oublieux du souvenir qui peut- être était cette ombre dans la lumière, s’en va vers la vie, vers la vérité brutale de l’étreinte. Qu’il laisse les raisins pâles et leurs peaux vidées 1

Tu sais, ma passion, que pourpre et déjà mûre,
Chaque grenade éclate et d’abeilles murmure,
Et notre sang, épris de qui le va saisir,
Coule pour tout l’essaim éternel du désir.

Voici le soir : le bois est d’or et tout en fête. Et comme un cœur brûlant soulève d’amour un beau corps, l’Etna, visité de Vénus, surgit sur la campagne de Si- cile. « Je tiens la reine 1 » s’écrie le faune. Mais non. Tout défaille. Ombre, illusion encore. Et l’âme du faune, lassée de rêves, va se défaire dans le silence et dans le sommeil. Non plus la Syrinx qui l’attend aux lacs, mais il approche de ses lèvres le vin vrai, l’ivresse de la terre. Et, sur le sable endormi, achevant cette après-midi de mensonge et de beauté, il va recommencer à voir des ombres, à se décevoir de leur poursuite.

Couple, adieu ; je vais voir l’ombre que tu devins.

Ainsi le dernier vers vient reprendre le motif du premier

Ces nymphes je les veux perpétuer,

et, comme en des volutes indéfinies, reprend le même cycle de songes.

L’analyse que j’ai essayée rappelle fâcheusement, j’en suis sûr, à plusieurs, les programmes distribués au Concert-Lamoureux. Et en effet, l’églogue de Mallarmé ne devient claire que si l’on voit en elle? au contraire de tout génie oratoire et de tout développement logique, la transposition de la symphonie au poème. Sans pensée d’imitation matérielle : Mallarmé, lorsqu’il écrivit l’ignorait à peu près. Aussi, plus tard, est-ce avec une justesse parfaite qu’il parlait de reprendre, au concert, son bien ; il reconnaissait dans la musique l’exemple authentique et épanoui de la forme d’art qu’il avait, de son propre fonds, poursuivie dans la poésie.

L’Après-Midi fut sinon écrit, du moins conçu pour être dit sur une scène ; monologue par Coquelin aîné. Il n’est pas invraisemblable que Mallarmé, avec cette confiance ingénue dans l’intelligence de ses auditeurs qui lui faisait prononcer à Oxford sa conférence sur La Musique et les Lettres, ait cru de bonne foi que Coquelin goûterait son poème et qu’un auditoire le pénétrerait. Plus tard, longtemps après la publication, il en projeta une édition « pour la scène », sans doute avec des indications de ballet.

Dans L'Après-Midi reviennent curieusement plusieurs des motifs familiers à Mallarmé. M. Remy de Gourmont, dans une notice sur la Dernière Mode[1], rapproche du poème ces lignes « à propos d’un livre de vers intitulé Le Harem ».

a Par une loi supérieure à celle qui, chez les peuples barbares, enferme véritablement la femme entre des murs de cèdre ou de porcelaine, le poète (dont l’autorité en matière de vision n’est pas moindre que celle d’un prince absolu) dispose avec la pensée seule de toutes les dames terrestres. Jaune ou blanche ou cuivrée, leur grâce est soudain requise par lui quand il se met à l’œuvre ; elle vient former les flottantes figures animant les livres... Secret, ô mes aimables lectrices, maintenant divulgué, de ces heures vides et sans cause, et de ces quasi-absences de vous-mêmes, auxquelles vous succombez quelquefois : un poète quelque part sorige à vous ou à votre genre de beauté. »

La prose est postérieure au poème. Mais un peu avant, dans une page de jeunesse sur Théodore de Banville (quelque influence de Banville est d’ailleurs visible dans l’ Après-Midi) il écrivait : « J’aime ! j’aime naître, j’aime les lumineux sanglots des femmes aux longs cheveux, et je voudrais tout confondre dans un poétique baiser [2]. »

Et tel est bien le motif dominant de l’ Après-Midi, celui qui rend nécessaires son atmosphère musicale, son ardeur de synthèse, ses visions fondues. La Vie entière, tout l’amour, toute la beauté, toute la poésie, se mêlent dans une brume souple que sillonnent, comme ses veines, des réseaux d’impalpable musique. Le « crime » du faune, c’est d’avoir douté, analysé? séparé la touffe des deux corps confondus. Déchéance de l’unité, comme la chute platonicienne, comme la division des corps dou- bles dans le mythe aristophanesque du Banquet. Reste, après l’état perdu d’innocence heureuse, le rêve qui en recompose les ombres, la flûte qui en répand le souvenir. Et sous la souplesse de ces symboles et de cette poésie, ne se dissimule-t-il pas une ardeur sensuelle, certain érotisme dont nous apercevons l’oreille ? Le fond de l’églogue n’est qu’une tendresse violente d’adolescent, tendresse qu’exploite en poésie seule l’homme déçu et triste. N’oublions pas ce qui chez Mallarmé demeura du xviiie siècle, et que d’ailleurs, à l’époque où il composa l’ Après-Midi, celle aussi des Fêtes Galantes, la peinture de ce siècle était à la mode. Le tableau libertin des deux nymphes enlacées et surprises met au milieu du poème les mêmes centres de valeurs claires, de rose, de chair nue, de volupté, qui occupent le tableau de Boucher sur lequel il est copié, et, dans l’ombre soyeuse de ces vers, meurtrissures, langueurs, « vagues trépas », ne reconnaissons-nous point les paupières trop bleuies des fillettes de Greuze ? Amour, poésie aussi. La vie toute pure unirait amour et poésie dans le même être, et l’on peut imaginer que les deux nymphes injustement désunies par le faune les figurent toutes deux. Et tout l’échec poétique de Mal- larmé se conterait fidèlement sur le même thème que l’échec amoureux de l'Après-Midi. S’il avait eu le goût des épigraphes, il aurait pu, à son églogue, donner celle- ci, shakespearienne : Nous sommes l’étoffe dont nos rêves sont faits. Les images de poésie nouvelle que lui évoquaient son obstinée réflexion et son inépuisable ingéniosité, un destin ironique lui refusa de les réaliser, et, philosophe et doux, il s’y résigna. Ce roseau de l'Après-Midi, la Syrinx neuve et vierge qu’il avait cueillie, il en fit le tuyau d’où monte la seule et silencieuse songerie. S’il est un Ange qui, aux confins de notre espace, recueille les poèmes écrits sur fumée de tabac, les œuvres de Mallarmé doivent figurer une de ses richesses exquises. Ne voyez-vous pas, dans l'Après-Midi, cette fumée bleue trembler au bout de toutes les lignes, et Mallarmé n’eût-il pas été indulgent à l’exégète qui lui eût révélé, dans la maligne Syrinx, simplement sa pipe familière ?

Dès les premiers vers est indiquée d’une touche musicale, comme en un raccourci d’ouverture, motif de délicatesse et de ténuité, cette sonore, vaine et monotone ligne qui, sur des confins de songe, n’est plus quelque chose et n’est pas encore rien.

Mon doute, amas de nuit ancienne, s’achève
En maint rameau subtil, qui demeuré les vrais
Bois mêmes…

Cette image, reprise ailleurs, de l’extrémité des bois,

cime qui déserte la forêt à laquelle ils tiennent pour la lumière où ils flottent, lui figure une conscience triste et déchue qui ne peut, pour s’épanouir, mouvante, se détacher de ce qui l’enlace. Le sentiment de l'Après-Midi, tout douceur et tout ailes se relie par son fond, pourtant, à celui des Fenêtres et du Cygne.

Tout son col secouera cette blanche agonie,
Par l’espace infligée à l’oiseau qui le nie,
Mais non l’horreur du sol où son plumage est pris.

Ces trois vers, sous d’autres images, condensent toute la substance de l'Après-Midi : ici vapeur d’eau qui flotte sur un paysage, dans le poème glaçon de cristal dur dans le sonnet.

Dans l’églogue fuyante comme dans le frêle sonnet, Mallarmé porte son goût d’art sobre, intense. Le souci est le même de réunir le moins de matière au plus de suggestion musicale. Il s’émerveille quelque part que, dans la forêt de Fontainebleau, bien que, de Paris « sur les remparts tonne, peu loin, le canon de l’actualité », le bruit puisse cesser à une si faible distance pour le poète qui « coupe en imagination une flûte où nouer sa joie selon divers motifs, celui, surtout, de se percevoir, simple, infiniment, sur la terre [3] ».

Lys ! et l’un de vous tous par l’ingénuité.

Une flûte où nouer sa joie, sa déchéance, sa tristesse ; un entrelacement de motifs au long d’une tige dont fuse la flexible gracilité... Une telle forme poétique n’est pas sans analogue antérieurement. Certes elle s’oppose au grand symbole oratoire, à l’ample crescendo du Satyre. l'Après-Midi ne s’était jamais occupé de musique et Mais la Maison du Berger n’en livre-t-elle pas l’une des origines ? Comme se nouent dans l'Après-Midi les divers thèmes intérieurs, celui de la passion, celui de la pensée, celui de la poésie, tous trois chus d’une lumière dans l’ombre, tous trois clos dans une caverne platonicienne où les fantômes consolateurs deviennent la seule réalité, la Maison du Berger ramène à une vibration poétique commune et continue, de sorte que chacun des trois serve de symbole et de preuve aux autres, les thèmes de la maison roulante opposée au chemin de fer, de la poésie opposée à l’action politique, de la femme opposée à la nature : tous trois convergeant vers la vie secrète, silencieuse et fervente, réunion de ce qui existe de plus délicat, afin que sur lui seul, selon le discours d’Agathon, puissent poser les pieds nus de l’Amour. Seulement, chez Vigny, fidèle à l’ordre oratoire du romantisme, ces trois motifs sont présentés successivement, avec des transgressions et des commencements brusques qui révèlent le malaise dii symbole dans cette forme logique. L’Après-Midi écarte le médiateur plastique, l’ossature oratoire. Pas d’autre support matériel du symbole que çà et là, la Syrirtx qui se fond encore dans un résidu plus immatériel, dans un rayon, dans une ligne, dans un son... Une même phrase musicale développe sous la diversité des motifs la simplicité de l’Idée. Le poème de Mallarmé est à la limite de celui de Vigny, — hyperbole...

Rien peut-être n’est allé si loin que l'Après-Midi d’un Faune dans cette voie de la poésie pure. L’émanation de musique et do ballet que le poète projeta d’en dégager, notre lecture, du papier seul, suffit à l’exhaler. Les visions et les ombres qui fuient de la flûte, de la plainte et de l’extase du faune réalisent autour de l’œuvre ces nuées renouvelées d’air limpide et d’or vivant : sur ce théâtre de pensée, la forme et le sujet, le poème et la Poésie, s’unissent, eux aussi, pour notre joie de les percevoir, simples, infinimont, sur la terre, d’oublier que rien d’autre soit.


  1. Promenades Littéraires IIe série, p. 43.
  2. Reproduit dans Divagations, p. 118.
  3. Divagations, p. 335.