La Poétique nouvelle

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Alphonse Lemerre, éditeur (p. vii-74).




AUX AMIS INCONNUS





Bien que des critiques aient assuré que les Feuilles du Cœur sont des Poësies sans titre, (comme si l’inspiration était de commande et comme si la Poësie n’était pas spontanée !) le succès de ces Poësies a été inespéré : les deux tiers du Livre ont été cités et reproduits parla presse.

Les Confidences et les Lettres de félicitations ont été si nombreuses qu’il nous a été impossible de répondre à chacune d’elles en particulier. D’ailleurs, nous étions dans le Midi (à Pau), gravement malade, agonisant. Merci aux Inconnues ! Merci aux Amis ! Ils nous ont été fidèles à l’apparition de Le Livre des Incas.

Nous leur annonçons, pour la dernière fois, que nous n’appartenons ni à l'Ecole Romantique, ni à l'Ecole Parnassienne, ni à l’Ecole naturaliste, mais nous n’en reconnaissons pas d’autres. Nous n’aimons pas ce qu’on appelle l'Ecole classique parce que cette soidisant école n’a produit que des chinois et quelques mandarins, c’estadire, des gens stationnaires, ennemis de tout progrès et de toute civilisation. Elle a tellement prostitué la Poësie et l’Art, qu’elle a engendré Boileau, un ramolli, et Delille, (l’abbé !) un gâteux. Le reste ne vaut pas la peine d’être nommé.

En publiant aujourdhui La Poétique Nouvelle, nous déclarons aux Amis Inconnus que nous n’entrerons jamais dans la cage d’aucun maître ; que nous ne nous poserons jamais sur la volière d’aucune Ecole Personnelle.

Nous n’oublierons point ce que nous a dit et écrit notre cher et grand Alexandre Dumas Fils : Il n’y a que les forts, les bons et les justes qui admirent, mais n’imitez pas. (Lettre du 27 septembre 1877). C’est entendu ; nous n’imiterons jamais personne.

Les Poëtes indépendants, désintéressés, honnêtes et valeureux, en un mot, les Poètes lyriques ou élégiaques, ne marchent point sur les traces d’aucun maître, ce maître fut-il un génie. Ils méprisent le poncif romantique, ayant horreur du poncif classique.

Bien que les véritables Poëtes subissent plus ou moins l’influence de leur époque, ils se maintiennent constamment à une distance considérable des envieux, des jaloux, des ignorants, des lâches et des chinois. Chacun d’eux fait école parce qu’il n’aime que la Bonté, la Vérité, la Justice, et la Beauté qui est indubitablement le génie de la Forme.

A un moment donné, ils savent et ils connaissent tout parce qu’ils sont inspirés. C’est pourquoi ils sont utiles et indispensables à la société. Somme toute, nous pouvons dire que les grands Poëtes, les Poëtes lyriques ou élégiaques, vivent en dehors des préoccupations, des troubles malsains, des préjugés et des vices de leur temps. Ils chantent et ils pleurent beaucoup, mais ils ne rient jamais ; ils se contentent de sourire, quelque grande que soit leur ivresse qui est toujours choisie et imprévue. Ils ont des besoins pur sang et des rêves de race. Ils se recueillent et vivent dans l’isolement et dans les âpres solitudes où ils écoutent le silence de leur cœur ; où ils étudient les bruits invisibles de leur âme radieuse et immortelle. C’est pourquoi ces Grands Esprits, qui sont doux comme la Femme et bons comme Dieu, sont toujours des Croyants. Ils savent fort bien qu’audelà de la Foi il n’y a pas de Poësie, et ils meurent le jour où ils ne se sentent plus Poètes. Aussi, chez eux, les facultés résument l’homme. Leur talent et leur caractère, sont d’accord avec leurs actions et leurs principes. Nous sommes assez franc pour constater (pas de fausse modestie ! le moment serait mal choisi) qu’ils ont autant de cœur que de caractère et nous en sommes d’autant plus fier que leurs Amis en sont persuadés. Et c’est avec une joie innommée que nous annonçons Aux Amis Inconnus que le Rossignol d’Outremer n’est pas encore mort. Il chante pour chanter. Il chantera pour eux tant qu’il vivra, tant qu’on le laissera vivre.

Mais c’est une profession de foi littéraire ! s’écriera-t-on.

Nous répondons : Ils ont commandé, ils sont obéis. C’est un peu moins qu’une profession de foi littéraire : c’est tout ce que l’on voudra.

En effet, quelque souple, quelque ample, quelque varié, quelque éclatant que soit l'alexandrin, l’Ecole romantique, qui seule l’a fait ce qu’il est aujourdhui, avoue sans détour qu’on peut encore le modifier, et le perfectionner, ce qui plus est. A-la vérité, l'alexandrin est susceptible d’être perfectionné, il le sera, il l’est déjà par nous. Voilà pour la facture du vers. Quant à la pensée qui y est condensée, aux allitérations, à l’ortografe de certains mots, au coloris, aux innovations de forme et de rytme et aux onomatopées ; nous prions nos Amis Inconnus d’en prendre note et de s’y arrêter longuement.

Mais la Poësie personnelle n’est-elle pas de la Poësie ? Et cesse-t-elle d’être lyrique ou élégiaque parce quelle est plus ou moins personnelle, disons, très personnelle ? La critique et les amateurs ont-ils le droit de nous reprocher de faire de la poësie française parce que nous portons un nom étranger ?

Evidemment non. Ils peuvent, cependant, déclarer nos vers bons ou mauvais. Dans le premier cas, nous continuerons de chanter ; dans le second, il faudra le prouver et nous nous tairons.



N.-A. de VERGALO.



Paris, le 12 septembre 1877.


AU LECTEUR





Je suis un poëte innovateur.

Pourquoi ?

Parce que je ne veux imiter personne.

Parce que je suis un observateur, un enfant du dixneuvième siècle.

Parce que je sais où marche l’humanité.

Parce que je constate que l’artiste qui n’est pas de son temps est un être malheureux et inutile.

Moi, j’étudie ce qui se passe ; je prévois ce qui sera demain.

Somme toute, je suis un tempérament, et j’apporte une métode.

Je fais une Poëtique nouvelle, une Prosodie nouvelle, c’estadire, un coup d’art, une Réforme, une Révolution.

Et l’on va crier : « Cet étranger se pose en chef d’école ! Ses formules ne sont pas conformes au génie de la langue française ! »

Et le public tout entier sera contre moi.

Non, cela n’arrivera point, car en littérature il n’y a pas d’étrangers. La France marche à l’avant-garde de la Justice, de la Liberté, du Progrès et de la Civilisation ; la jeunesse française, celle d’aujourdhui et celle de demain, viendra à moi et me défendra.

Les vieux littérateurs et les mauvais poëtes, partisans de la routine, lutteront seuls contre moi.

Les ténèbres vont attaquer l’Aurore.

Eh bien, soit ! J’accepte la bataille.

Encore quelques mots et je me tairai.

J’avoue que Le Livre des Incas, mon dernier volume de poësies, écrit tout entier d’après les formules de La Poétique Nouvelle, a eu un grand succès de lecture et de presse.

Cependant la critique qui, en général, m’a comblé d’éloges, n’a pas compris mes innovations.

Elle a dit : « C’est un étranger. — C’est un communard qui demande à être rapatrié. — C’est un poëte trop humain. — Il est trop personnel. — Il est meilleur que de Musset. — Il n’est pas harmonieux. — Il s’inspire des Nuits et de Rolla. — Il singe Victor Hugo ». — Les uns se sont vantas d’avoir corrigé mes vers ; les autres m’ont écrit que « je n’avais que des instincts de poëte et que je devais garder le silence ». Puis, on a insulté (dans l’article d’un petit journal littéraire), Victor Hugo « dont j’imite merveilleusement le faire » ; et l’Ecole Parnassienne, « qui ont perdu mon imagination ardente » ; « une coterie de lettres », « une petite boutique » ; et mon pays « où l’assassinat des présidents est passé à l’état cronique ». Un homme de lettres déclare, dans un grand journal, après m’avoir reproché « les fausses notes qui, au passage, ont choqué ses oreilles », que, « ces fausses notes (les hiatus et les vers sans césure) m’ont échappé » ; que, « je n’ai pas manqué de transporter dans notre langue les règles prosodiques de ma langue natale » ; et que « mes vers de douze et de dix pieds sont illisibles » ; ce qui est un comble !

Ce grand critique qui confond le style avec la mesure, ignore qu’un pied forme deux syllabes et s’écrie naïvement que je compose des vers de vingtquatre et de vingt syllabes ! Il ne sait pas non plus qu’il est impossible de transporter dans notre langue les règles prosodiques de la langue espagnole.

Quelle profonde ineptitude ! Quelle absurdité ! C’est le néant, c’est le vide absolu.

Toute la critique moderne est là, car, comme l’a déjà fait remarquer Emile Zola : « Jamais un critique n’a eu une influence, jamais il n’a déterminé un mouvement ».

Seuls Le Globe et Le Courrier du Soir, m’ont rendu justice et ne m’ont pas calomnié. Merci !

Pour moi, je m’attends à tout.

L’insulte grandit. Je serai mal lu, mal interprété ; calomnié, insulté. Je grandirai.

Mais, je suis le mouvement littéraire et je sais où va mon siècle : il ne veut plus de lyre en fer blanc ni de fantoches. A moi, les jeunes ! A moi, les forts ! A moi, les braves !



N.-A. Della Rocca de Vergalo.



Paris, le 2 mai 1880.

LA POËTIQUE NOUVELLE



1874-1877



Vous tous qu’on couvre de boue, prenez patience, laissez passer la bêtise de votre époque.
Emile Zola.


Le génie est toujours aux prises avec la routine.
Thomas Grimm.


DE L’EMPLOI DES MAJUSCULES



Nous nous sommes toujours demandé ce que signifie l’artifice poëtique qui consiste à commencer chaque vers par une lettre majuscule. Des règles barbares ne suffisaient pas ; il fallait encore, en dépit du bon sens, des habitudes ridicules que touts les Poëtes ont contractées, chose incompréhensible ! car ils sont doués du génie de l’observation. Jamais ils n’ont protesté contre cet artifice typografique dont nous ne voulons pas rechercher l’origine, tant le fait est révoltant. Misérable condition humaine ! la lâcheté a toujours triomphé. Aux Poëtes, natures débonnaires, douces et rêveuses, il a fort déplu de lutter. Conséquence logique : il leur a été impossible de contrôler, de réformer, de renverser. Ce n’était pas assez de la poësie de mirliton ; ce n’était pas assez de nous voir traiter d’ignorants, d’inutiles et de menteurs ; il fallait encore que nous fissions passer la Poësie pour un art superficiel et faux, nous pleurons et rougissons de l’avouer. De là, tant d’ennemis, tant d’affronts, tant de mépris.

Le jour viendra où nous nous adresserons directement à ceux qui, étant à même de tout contrôler et tout modifier, n’ont su ni tenir leurs promesses, ni tirer la Poësie de la boue où elle se noie. Mais, pour le moment, laissons-les, ces soidisant maîtres. Ils sont assez punis : nous gardons le silence sur leur manque absolu de logique et de courage. Dorénavant, c’est le sens commun qui l’ordonne ainsi, le vers commencera par une lettre majuscule dans les trois cas suivants : au commencement de chaque strofe, de chaque frase et quand le premier mot du vers est un substantif propre. Exemples : Cela se voit, cela se conçoit dans la vie : Dieu n’est-il pas le père infini de touts ceux dont l’infélicité d’aucun bien n’est suivie ? Ainsi, ces cœurs perdus dans la nuit ténébreuse, séparés par les cris sinistres des jaloux, soudèrent â jamais leur ivresse peureuse Au pied des taillis verts fréquentés par les loups. L’Écho (Les Vergaliennes).

L’Inhumation


Dans l’éther azuré brillait plus d’une étoile.
Le mort était cousu dans une blanche toile
et deux poids tout rouillés pendaient à ses deux pieds.
Les passagers étaient sombres, terrifiés.
Tout le monde se trouvait à babord, la tête
découverte, les bras croisés. Sinistre fête !
L’orage, au loin, poussait de joyeux grondements.
Ah ! je me souviendrai toujours de ces moments
affreux, de ces apprêts profondément funèbres.
Nous étions presque touts plongés dans les ténèbres,
car les feux éclairaient à peine le grand pont
où l’on voyait pâlir malgré soi plus d’un front.
Toutacoup retentit la voix claire, hautaine,
du vieux loup de mer Katz. C’était le capitaine.
Qu’il dorme en paix ! dit-il, au milieu des sanglots,
et le père et le fils roulèrent dans les flots.


Bénita. — Les Dernières Rhapsodies.
(Le Livre des Incas)



Les Bruits invisibles


A M. J. M. DE GOYENECHE.


Penché sur l’Océan des choses,
le cœur de l’homme entend parfois
des cris, des pleurs sans fin, des voix
dont il ne connaît pas les causes.


Brouillards de l’âme où la raison
s’égare à fond et se révolte,
les illusions qu’on récolte
naissent aux cieux en floraison.

Heureux celui qui daigne entendre
les bruits distincts qu’il ne voit pas,
car l’Invisible a des appas
pour l’âme en peine et le cœur tendre !

Humbles soupirs des fiers rameurs
perdus en mer, je vous écoute,
et, calme, je poursuis ma route
dans l’Océan plein de rumeurs.


Les Révolutionnaires et Les Chansons de l’Exil.
Yaravis (Le Livre des Incas.)



En ce qui concerne les strofes, voici la raison d’être de cette innovation : la strofe est combinée de telle façon qu’on ne peut la couper en deux. Si on peut la couper en deux, elle n’existe pas en tant que strofe.




DES LICENCES POËTIQUES


Les licences poëtiques qui sont de trois sortes portent : 1" sur l’arrangement des mots ; 2° sur l’ortografe ; et 3° sur la grammaire.

SUR L’ARRANGEMENT DES MOTS.

L’Inversion ou VHyperbate qui transporte l’ordre grammatical de la construction et que les grammairiens appellent aussi construction libre ou inverse, consiste à ne pas exprimer les mots dans l’ordre direct ou naturel. Nonseulement elle a lieu dans les mots, mais aussi dans les pensées. C’est une des difficultés de la langue française et c’est une des beautés de la Poësie. H ne faut donc ni supprimer l’Inversion ni la bannir de la Poësie. Nous conseillons nos confrères de s’en servir parce que, sans elle, la Poësie courrait à la mort, bien qu’il y ait des vers fort remarquables qui ne renferment pas la plus petite Inversion.

SUR L’ORTOGRAFE.

Il n’est pas plus permis de commettre des fautes d’ortografe en prose qu’en Poësie ; aussi, doit-on se garder de supprimer Ys à la première personne d’un verbe quand la première personne d’un verbe finit par un s. Mais on peut également bien écrire grâce ou grâces, jusque ou jusques, guère ou guères, certe ou certes, par cela seul que l’usage et le sens commun le permettent. Par contre, on ne doit jamais prendre Iadjectif même pour un adverbe et le laisser invariable, parce que c’est une faute de grammaire trop grossière. Quant à certains noms propres, ils sont nombreux, terminés par un s, pour supprimer cet s, il faut avoir égard au mot primitif ; par exemple, on peut écrire Naple, Athène et Londre, parce que Naple fait Napoli en italien, Athène Aâiîvn en grec et Londre London, en anglais. On peut écrire de deux manières les mots encore ou encor, zéphire ou zéphyr parce que ces deux ortografes différentes fournissent des rimes fort riches qu’il faut conserver à tout prix. Les mots terminés en cor et en phyr ne sont pas nombreux. La suppression de l’e final, dans ces deux mots, est admise par l’usage et par les Poètes de toutes les époques. En outre, cela ne fait de mal à personne, pas même à l’Académie ! 1. L’adjectif tout doit conserver le t au pluriel et s’écrire touts, attendu qu’au féminin singulier, il fait toute, et toutes au féminin pluriel.

2. D’après son étymologie grecque, le mot asyle doit s’écrire avec un y.

3. Les mots faisan, faisant, nous faisons, ils faisaient, bienfaisance, satisfaisant, etc., etc., doivent s’écrire fesan, fesant, nous fesons, ils fesaient, bienfesance, satisfesant. Pourquoi écrire ai et prononcer e ?

4. AUanguir et allûurdir, allanguissement et allourdissemenl, doivent s’écrire avec deux /.

5. Il y a cinq sortes d’e (soyons raisonnables !) en français : trois e sonores ; un e sourd ou demi-muet, et l’a toutafait muet : procès, vous arrêtâtes, vous bêchiez ; breton ; nous.nageons.

L’e est toujours ouvert quand il est suivi d’une syllabe sourde finale : je cesse, telle, il nous vexe, frère, lumière ; ou de consonnes articulées finales : lest, sec, autel, nef, enfer, etc., etc.

D’après ce principe, il faut écrire : complètement, événement, cortège, collège, puissè-je, dussè-je, aimè-je, piège, sève, siège, protège, abrège, etc., etc.

6. Deux ou plusieurs mots qui, par le son n’en font qu’un, les prépositions, les substantifs composés, les adjectifs numéraux cardinaux et les ordinaux, les locutions adverbiales, les prépositives et les conjonctives, doivent s’écrire, sans trait d’union, et sans apostrofe, en un seul mot, tant au singulier qu’au pluriel.

1° Les substantifs étrangers postscriptum, eccehomo, facsimile, sénatuseonsultes ; etc., etc.

2° Quand ce mot est formé d’un substantif ou d’un adjectif, prenant l’un et l’autre la marque du pluriel : des plainschants, des bassestailles ; etc., etc :, 8" Quand le premier mot admet ou non la marque du pluriel : terreplains, grandmesses, bienaimés, porteclefs, çuredents, avantcoureur, contrecoup, viceroi, semitons, exgénéraux, appuimains, arrièresaison, brèchedents, bainsmarie, soidisant, c’estadire, etc., etc.

4° Quand les deux mots prennent la marque du pluriel : Choufleur, cheflieu, chouxûeurs, cbefslieux ; etc.

5° Quand deux substantifs sont unis par une préposition : cieldelit, chefsdœuvre, arcenciel ; etc., etc.

6° Quand ils sont invariables : coqalâne, piedaterre, remuemémge, priedieu, fierabras, têteatête, serretête, contrepoison, réveillematin, pourboire, pincesansrire, passepasse, passepartout, trompelœil, etc., eto.

7° Les adjectifs bibliothécaire, hypothécaire, dérivés des substantifs bibliothèque, hypothèque, doivent conserver le qu et s’écrire bibliothéquaire, hypothéquaire. On écrit moustiquaire ; écrivez donc préquaire ; et segond, segonder, orquestre, anacronisme, arcange, violonchelle, strofe, frase, etc., etc. Cette ortografe est la seule logique.

8° Les verbes peler, geler, harceler, acheter, bourreler, doivent doubler les consonnes /, t, devant un e muet : je pelle, il harcelle, j’achette, tu bourrelles, ils gellent. L’Académie qui ne le veut pas a tort. Cette exception à la règle générale est parfaitement inutile.

9° Dans les verbes terminés en ayer, il vaut mieux employer devant l’e muet l’i que l’y : il louvoie, j’octroie, ils nettoient, elle s’ennuie, tu coudoies. C’est bien plus simple et plus logique.

10° L’.Fdoit remplacer Ph dans triomphant, éléphant, oliphant, etc., etc. Trionfer, éléfant, olifant, est la véritable ortografe de ces sortes de mots.

11° On devrait supprimer l’A dans touts les mots dérivés du grec, du latin, de l’allemand et du celtique. On doit écrire rytme, atlète, rubarbe, rombiforme, rinalgie, Rin, rum et Rône. C’est tellement vrai qu’on écrit rumb au lieu de rhumb.

12° Aujourdhui, on ne lie plus par un trait d’union l’adverbe très au mot qui suit, quel qu’il soit : très savant, très honnêtement. Le trait d’union tend également a disparaître avant l’adjectif même : lui même eux mêmes, etc., etc.

Exemples divers : avanthier, aprèsmidi, audedans, surlechamp, s’entrechoquer, celuici, cidessus, lahaut, jusquelà, parconséquent, ainsique, amoinsque, ausurplus, visavis, ajamais, denouveau, tandisque, etc. etc.

Quand on nous dit qne notre langue est concise, nette, logique et précise, cela nous fait sourire. Le français est bizarre et un peu plus. Nous voulons simplifier l’ortografe de certains mots. Si nous n’y parvenons pas, d’autres réussiront et cela nous suffit.

SUR LA GRAMMAIRE.

Notre avis, c’est qu’on ne doit jamais pêcher contre la grammaire, qui est la Bible d’Occident, bien qu’on puisse tirer de beaux effets de l’adverbe où mis à la place de à qui, auquel, vers lequel et de la proposition en au lieu de dans, etc., etc. Mais, quant à mettre au singulier un verbe précédé de plusieurs sujets -t un pronom avant deux verbes, quand ce pronom est le complément d’un segond verbe qui en gouverne un autre à l’infinitif ; à placer le pronom personnel joint à un impératif, en remplaçant moi, toi, par me, te ; à transposer les adverbes pas, point, plus, construits avec un infinitif, et assez joint à un adjectif, c’estadire, à les placer après l’infinitif oul’adjectif ; à transposer l’attribut et le sujet ; tout cela est si mauvais qu’on ne doit pas y consentir. A la vérité, on peut placer la préposition et son complément avant le substantif ou l’adjectif ou le verbe dont ils dépendent ; le sujet après le verbe ; une épitète quelconque, simple ou composée, régie par un verbe, peut se placer également avant le verbe, à la condition que cette transposition ne produise pas d’ambigùité dans le terme ni d’anfibologie dans la tournure de la frase. Et, à ce propos, n’oublions pas les

Figures Grammaticales.

L’aférèse, la syllepse, l’enallage, l’ellipse, ïapoeope, la paragoge et la synérèse, qu’il ne faut à aucun prix bannir de la Poësie qui est faite pour charmer et pour bien d’autres choses encore. Le pléonasme nuisant à la précision, nous le retranchons en partie. La syncope n’ayant pas de raison d’être, nous la supprimons également.

Somme toute, Hnversion est indispensable parce que la Poësie sans inversion cesserait d’être de la Poësie. Ce qu’il faut éviter, et fuir comme le coléra, c’est Y Inversion forcée, disgracieuse, rocailleuse.

Ne commettons donc point de fautes grossières, ni contre la Grammaire, ni contre le Bon goût, ni contre le Sens commun.

De la Rime.

Que la Rime soit riche et variée, selon la formule de la pléiade contemporaine, qui est celle de Ronsard.

Notre Prosodie n’admet pas qu’on fasse rimer sultan avec résultant, géant avec océan ; blanc avec ressemblant/tyran avec indifférent ; nuit avec ennui ; cor avec accord ; long avec talon ; sang avec puissant ; désaveu avec il veut ; hébergé avec berger ; témoin avec moins ; vert avec hiver ; toi avec toit ; pardon avec donc, etc., etc., au singulier (pas touts, bien entendu, car l’ortografe des mots toi, ^ang, il veut, donc et moins, est invariable) ; bien que le t, le d, le c, le g ou les autres lettres finales ne se prononcent absolument point à la fin du vers. Mais, pourquoi ces rimes ne sont-elles pas admises ? Parce que c’est défendu ! Et pourquoi est-ce défendu ? Parce que ! C’est stupéfiant. Cependant, on insinue que c’est pour rimer à l’œil en même temps qu’à l’oreille.

Ces sortes de rimes fourmillent pourtant dans Victor Hugo, Sainte-Beuve, Alfr. de Musset, Sully Prudhomme, Joséphin Soulary, François Coppée, Auguste Brizeux, Baudelaire, Victor de Laprade, Leconte de Lisle, Théodore de Banville, Catulle Mendès Théophile Gautier, qu’on appelle le poëte impeccable, et dans toute la pléiade contemporaine éditée par les libraires les plus célèbres.

Fesons donc un acte de contrition (il ne vient jamais trop tard !) et concluons : ces rimes défectueuses sont excellentes.

Du Rytme.

Aimez et soignez le rytme comme la prunelle de vos yeux. Etudiez les vieux Rytmes, ils sont excellents ; étudiez les Rytmes nouveaux, ils sont admirables. Et, en fait de Rytmes nouveaux, ne craignez pas d’en inventer autant que vous pourrez, car il n’y a que les grands Poètes qui soient capables d’en créer. L’essentiel, c’est qu’ils soient parfaits. Or, un Poëte doué du talent de la métrique est bien près d’être un homme de génie : fatalement il produira des rytmes nouveaux et parfaits.

Nous appelons votre attention sur les strofes nicarines (voir le poëme de Bénita, dans Le Livre des Incas, chez Alph. Lemerre, 1879), et vous recommandons les vers saûques, c’estadire, les strofes composées de vers masculins en totalité, et les strofes composées en totalité de vers féminins. (Voyez Le Livre des Incas j Ces deux sortes de strofes sont admirables. On en tire des effets très heureux. Etudiez-les dans les Œuvres poëtiques de Ronsard, de Théodore de Banville et d’Auguste Brizeux. Nous vous recommandons également l’emploi des vers de trois, de quatre, de cinq, de six, de sept, de huit, de neuf et de dix syllabes ; l’avantdernier avec césure mobile, ou vergalienne, après la troisième ou la cinquième syllabe ; et le dernier avec césure mobile, ou vergalienne, après la cinquième syllabe ; de même que les vers de onze syllabes avec césure mobile, ou vergalienne, après la sixième syllabe.

Exemple d’un Rytme nouveau.

Le Suicide

STROFES NICARINES

A MADAME I. ALLIN.

Admirons touts ceux qui, d’une main ferme et pure, tranchent le fil de leurs jours exempts de repos, car ils savent agir sagement, à propos.

L’âme quittant le corps misérable s’épure, et dans l’éther sans fin se rit de la prison infâme où l’étreignait la perfide raison.

Seule la lâcheté a peur d’une coupure ou de tout autre moyen de mettre une fin au tourment sans égal d’avoir soif, d’avoir faim. Oh ! souvent il suffit d’un voile de guipure qui nous a torturé à fond, pour nous lancer dans l’inconnu délicieux et s’y bercer.

Quelle que soit la plaie étrange qui suppure dans l’esprit mécontent de tout mortel, il peut se détruire lui même à jamais, s’il le veut.

Dieu n’a pas imposé de liberté impure ; chaque homme peut user de son franc arbitre et sans pression aller, ou non, vers lui d’un trait.

Il n’est pas de besoin forcé dans la nature ; enfin, nous pouvons touts repousser ou choisir, et la grâce ne nous dit jamais de moisir.

J’ai toujours envié beaucoup la créature qui n’a point de devoir à remplir ni d’affront à venger : elle peut frapper à mort son front.

Je me dresse, indigné, de toute ma stature, car, libre, je ne puis disposer de mes jours : j’aime l’enfant, et je sens l’outrage toujours.

Les Révolutionnaires et Les Chansons de l’Exil.

Les Estivales {Le Livre des Incas.)

Des Tropes et des Figures de Pensées.

Le mot propre fesaiit force de loi, évitez d’une manière absolue la métonymie et n’employez que rarement la synecdoque et la périfrase. Servez-vous de la mélafore, de 7a sentence, de F apposition, de Ihyperbole, de la prosopopée, qui est sublime ; de Tantitèse ; de l’ironie, cette mitrailleuse ; de ïhypotypose, qui est grandiose ; de la litote, de l’apostrofe et de la comparaison. Les autres Tropes et Figures de Pensées sont aussi excellents. Seulement, il faut s’en servir avec discrétion et à propos.

Des Rejets et des Enjambements.

Ils sont touts bons, ils sont touts excellents, pourvu qu’ils ne ressemblent pas à ceux de l’école classique. Boileau, l’abbé Delille et les misérables frelons qui ont . voleté autour de ces deux mauvais poëtes ont fait tant de mal à la Poësie, qu’il faut les haïr, et les bannir à jamais de la mémoire des hommes.

De la Césure.

Ne faites point dix vers de suite, avec césure classique après la sixième syllabe, quand vous composerez des vers de six pieds. Composez des vers nicarins, voilà le vrai mot, c’estadire des vers libres et fiers, sans césure classique ! Sans césure classique ! nous le répétons. Et laissez dire les Chinois. Ce nouveau vers qui est à nous, bien que quelques Poètes en aient fait par hasard un ou deux, jamais plus d’une vingtaine, ne masque ni le défaut dinstruction ni la ride des idées, parce que touts les Poètes sont inspirés, et, forcément, ils savent tout, ils connaissent tout. Ce ne sont pas non plus des lignes de prose, parce qu’ils sont mesurés. Sous ce désordre apparent, le rytme n’en subsiste pas moins. En outre, comme Ta déjà fait remarquer Régnier - Desmares t (Grammaire française, 1706, in-8°, page 102), « la langue française n’a proprement d’accent que sur la dernière syllabe dans les mots dont la terminaison est niasculine ; et sur la pénultième, dans ceux dont la terminaison est féminine. » C’est sur ces bonnes raisons et sur bien d’autres, que nous établissons le système de composer des vers de six pieds sans césure, destinés à être lus, bien qu’ils pourraient être mis en musique, car, bon gré mal gré, Ils Ont Une Césure A Chaque Syllabe.

Ils se lisent d’une seule haleine, ils sont pleins, immenses, spacieux ; ils sont faits d’un seul coup de pinceau, ils sont larges et copieux. Ce vers fera école, parce que ce vers c’est le progrès, c’est la réforme, c’est la révolution. Il nous fallait un moule nouveau, une vie nouvelle, et nous avons trouvé tout cela. Nous ne nous adressons pas aux maîtres ; nous les mettons hors de cause : ce sont de Grands Cœurs et de Grands Esprits. C’est à vous que nous parlons, ô jeunes et vaillants Poëtes ! C’est à vous que nous nous adressons, ô sublimes Poëtes à venir ! qui nous jugerez, qui nous imiterez et applaudirez ; car il faut du temps pour comprendre et accepter les Réformes et admirer les Révolutions. Voici quelques exemples de vers héroïques ; les six premiers selon la formule romantique ; les autres d’après Vécole vergalienne, c’estadire, d’après notre école, l’école du progrès et du sens commun.

Enivrez-vous de la senteur brune des rose*.


Rosir l’épais granit noirâtre du pilastre.


N’ayez pas des mots durs pour moi ni des égards.


Ame fougueuse, esprit posé, fille bouillante.

Voici la cantaride immense du plaisir…


Embaume dans ta chair de cristal mon désir…


O l’odorant | songe estival, | ô désespoir !


Que vous savez | passablement | faire des vers.


Peuvent audacieusement | jouer leur rôle.


Vous êtes grand, | vous êtes bon, | vous êtes juste


Et je rêve de baisers bleus | près de la Rose.


Ses dérisions | formidables seraient vaines.


Tout à l’heure le rossignol | au bois chantait.


Troubler | la méditation des deux poëtes

(Le Livre des Incas.)

1. On peut séparer par la césure l’article ou le possessif d’avec le substantif ; la préposition d’avec son complément ; les auxiliaires d’avec les participes, et plusieurs mots formant une expression composée, comme avoir tort, livrer bataille, etc., etc. Exemples :

Quand ma partie ct-t-elle été réprimandée ? Eh bien ! mes soins vous ont rendu votre conquête ; Tout a fui ; tous se sont séparés sans retour.

Racine.

Un tel mot, pour wboir réjoui le lecteur. Ma foi, le plaisir est dé finir le sermon.

Boileau.

Elle et moi, n’avons eu garde de l’oublier.

La Fontaine.

Mais il n’importe : il faut suivre sa destinée. Mon frère, vous serez charmé de le connaître.

Molière.

2. La césure est bonne quand une partie du segond hémistiche est remplie par uncfequi dépend du premier ou par un adjectif se rapportant au nom qui précède ; quand le segond hémistiche contient un substantif dépendant de l’adjectif qui précède, et quand elle tombe sur des conjonctions, des interjections, des adverbes, des auxiliaires et des terminaisons en aient, en oient, en eut, en ient dans les verbes, que ces espèces différentes de mots qui composent le discours aient une ou plusieurs syllabes.

Exemples divers :

Ainsi que le vaisseau des Grecs tant renommé.

Régnier.

Lorsque plus d’un désir de liberté me presse.

Théophile.

La pitié qui fera révoquer son supplice N’est pas moins la vertu d’un roi que la justice.

Rotrou.

Los quatre parts aussi des humains se repentent.

De La Fontaine.

Il est sérieux, mais avec un air de fête. Pendant ce temps qu’elle a vécu, toute une année. Entrechoquait avec un rire convulsif. Le traînaient. Il n’était déjà plus que morsures. Il s’étendait parmi la boue ensanglantée.

Théodore De Banville. (Les Exilés).

Lançait la mort avec des flèches de lumière. En vermillon, il est tout blanc, comme l’hiver.

Emmanuel des Essarts. (Poèmes de la Révolution).

Et moi, moi qui durant mille siècles plongé. Allumés par d’épais brouillards, et sur les flots… Akhab, avec un grand frisson, dit : — C’est Elie ! Blanc, rose, à demi hors de la babouche. Je les regarde avec angoisse et tremblement.

Leconte De Lisle. (Poèmes Barbares).

Mais si sombre que soit la terre et si petite… Ce fruit, le sien, le seul aimé, c’est elle-même. On sent planer la trêve éphémère du somme. Le besoin, fondateur des Etats, les détruit. Te cherche en son cerveau malsain, l’étrange lobe. Contre le ciel, Titans nouveaux, nous guerroyons.

Sully Prudhomme.

Deux fillettes de seize à dix-huit ans, deux sœurs. Promèneraient les flots neigeux de ses peignoirs. Pour prendre leurs ébats effrontés et badins. Que pour son fils ce beau régiment paradât. Et puis te confier Vhonneur de ma maison. Déjà la populace abjecte, lâche et vile.

François Coppée. Dana l’éclair, une haine effrayante est en eux. S’est paré d’émeraude éclatante, et la rose… O passé ! Premiers bonds effrénés des esprits !

Léon Dierx

Voilà demain, voilà ma vie ! — Ah ! pauvre esclave ! Que tu n’as pas osé dire jusqu’à présent.

Emile Deschamps. — Une fête. — (Poesies complètes).

Quel est le plus cruel malheur qui sur le front… N’est-ce pas d’avoir vu rayer tout ce qu’on aime.

Id. (Unepage de Child-Harold).

L’autre, épris des clartés vivantes de l’aurore.

Albert Glatigny (Stabat Mater.)

Sur ses lèvres, mon ciel promis et ma géhenne.

Albert Glatigny (Fiat voluntas tua.)

J’aime à sentir le froid aigu de la blessure.

Albert Glatignt (La Course.)

Tigresse dont j’ai pu compter les râlements.

Albert Glatigny (Repos.)

Hercule ne doit pas languir près d’un rouet.

Albert Glatigny (L’Isolé.)

Et qu’il faut n’avoir pas de cœur, en ces moments.

Albert Glatigny (Joie d’Avril.)

Si vous en savez un pauvre, errant, misérable.

André Db Chénier (Idylles).

Qu’nn immense conseil mystérieux descend ! Comme Basile, comme Honorat, comme Antoine. Et d’aller, en semant des âmes, devant soi ! O pauvres que j’entends râler, forçats augustes. Cette émeraude où semble errer toute la mer. Sur mon âme ; mais j’ai vidé cela bien vite. Bénir et rendre enfin Dieu respirable aux hommes. Leurs genouillères ont leur boutoir meurtrier. Elle a ce vêtement ouvert sur le côté. Sa basquine est en point de Gênes ; sur sa jupe… Volcan de neige ayant la lumière pour lave. Etinceler le fer de lance des étoiles. Soufflettera le groupe effaré des victoires.

Victor Hugo.

Car la haine au regard sinistre, au parler rude. Je sentais un regard d’espoir en moi tombé. Et dans leur âme encor vierge après ces délices. Dans tes veines tu sens circuler l’infini. Ou l’aigle parle avec les chênes prophétiques.

Victor de Laprade.

Enfants pouilleux, vieillards malsains, porte-béquilles. O grand peintre de la divine tragédie. Frère, je n’ai jamais pu voir aucun départ. Et chaque jour, le long de la rivière, gaule… Sur la table ; les mains jointes, les yeux fermés. La vierge, le Jésus de cire, la médaille.

Louisa Pène-Siefert.

Mais toujours par l’abeille errante autour de moi. Mes regards vers le fleuve aimé s’en vont toujours.

Auguste Brizbux.

Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir !

P. Corneille.

Mais on sait vos penchants grossiers, vos goûts vulgaires. Et ton ange d’amour riest plus, son masque ôté… Comme si nos autels nouveaux restaient à see.

Joséphin Soulary.

Puis aussi les moissons joyeuses, les troupeaux…

André De Chénier (Idylles)*

Toujours ivre, toujours débile, chancelant…

Id. (Idylles).

Le navire, éloquent fils des bois du Pênée.

Id. (Idylles).

Qui retient ma paupière ouverte jusqu’au jour.

André De Chénier (Elégies).

Il promèn» en des lieux voisins de la lumière.

Alfred de Vigny (Eloa.)

Je cherche les sentiers voilés par les orages.

Alfred de Vigny (Eloa.)

Mais sitôt qu’il te voit briller sur un front mâle.

Alfred de Vigny (La Maison du Berger.)

Chanter aux carrefours impurs de la cité.

Alfred de Vigny (La Maison du Berger.)

Route des nations mortes, durable pierre.

Alfred de Vigny (loco citato.)

A toi mon âme, à toi ma vie, à toi mon sang.

Alfred de Vigny (La Sauvage.) Au flot perfide, aux vents s’unissent, noirs corbeaux.

Auguste Lacaussade (Préface.)

Sentant sous l’action rongtante de ta peine.

Auguste Lacaussade (Insania.)

Le mal comme le bien reçu vivra toujours.

Auguste Lacaussade (Solitude et Renoncement.)

Tu nous la fais avec la main la plus aimée.

Auguste Lacaussade (au Temps.)

Briser tes eaux, senteur des bois, voûte étoilée.

Auguste Lacaussade (TJltima Verba.)

Il est souillé le sol sacré de la Patrie.

Auguste Lacaussade (Cri de guerre.)

Tu connaîtras l’amer tourment de l’Idéal.

Auguste Lacaussade.

Sous les feuilles du blanc jasmin qui la voila.

Catulle Mendès (Contes épiques).

Le plus jeune avait nom Pierre, comme l’apôtre.

Catulle Mendès (Contes épiques).

De leurs soucis, de leurs regrets, de leurs attentes.

Id. (Contes épiques).

Les beaux anges en deux groupes se sont posés.

Id. (Sespérus)

Suspend une immobile ombelle de rosée.

Id. (Hespèrus).

Belle ignorante, aux blonds cheveux, au cou de neige.

Sainte-beuve. Sonnet {Joseph Delorme.)

Et ton -sourire en sait plus long que ton génie.

Sainte-beuve (Id.)

Que si tu m’oubliais jamais, je te poignarde.

Sainte-beuve. Sonnet IV (Poesies diverses.)

Avec son grand chapeau de paille, tout en blanc.

Sainte-beuve (Le Coteau Id.)

Sa joue en feu, son sein battant et hors d’haleine.

Sainte-beuve (Id. Id.)

Où le révérend John Kirkby, comme il le nomme.

Sainte-beuve (A mon ami Emile Deschamps.)

Distrait comme Abraham Adams ou Primerose.

Sainte-beuve (Id.)

Ne vaut-il pas qu’on pense à lui, plus que bien d’autres.

Sainte-beuve (Id. Les Consolations.)

Quand un soir, aux Enfants-Trouvés, près l’Hôtel-Dieu.

Sainte-beuve (M. Jean. Pensées d’Août.)

Au fond d’un de ces chauds intérieurs, qu’Ostende.

Théophile Gautier (Albertus.)

Militaires en beaux uniformes, traînant…

Théophile Gautier (Albertus.)

Désinvolture, esprit lutin, grâce câline.

éophile Gautier (Albertus.)

Son épagneul est-il malade ? — Quelque fièvre…

Théophile Gautier (Id.) Ne plus penser, ne plus aimer, ne plus haïr.

Théophile Gautier (Thêbaïde.)

Où va le son, où va le souffle, où va la flamme.

Théophile Gautier (Pensée de Minuit.)

L’orgue vibre ; Y écho répond : Eternité !

Théophile Gautier (Magdalena.)

Pour tordre ainsi l’espèce humaine et la broyer.

Théophile Gautier (Ribeira.)

Le petit chevrier hdlé de la Sabine.

Théophile Gautier (A Jean Duseigneur.)

On retrouva leurs feus, immortels dans ton âme.

Alphonse de Lamartine (Ressouvenir du lac Léman.)

Me mettre à deux genoux par terre devant elle.

Alfred de Musset (Une bonne fortune.)

Et, voyant cet ébène enchassé dans l’ivoire.

Alfred de Musset (Une soirée perdue.)

Et pourtant j1aurais pu marcher alors vers elle.

Alfred de Musset (Souvenir.)

Tantôt légers, tantôt boiteux, toujours pieds nus.

Alfred de Musset (Sur la Paresse.)

Comme s’en vont les vers classiques et les bœufs.

Id.

3. Les mots les, des, mes, tes, tu es, ces, ses, peuvent également se placer à la césure, parce que Te dans ces mots est grave ou ouvert (ce qui surprendra les classiques et quelques romantiques), comme dans succès, accès, exprès, abcès, etc., etc. ; de même que les monosyllabes son, là, la, qui, où, ta, dans, sa, ma, mon, ton, et, nous, cet, vous, un, touts, etc., etc.

Exemples :

Et les taureaux et les dromadaires aussi

Leconte De Lisle. Kaïn. (Poèmes Barbares).

Il s’en venaient de la montagne et de la plaine.

Leconte De Lisle (Loco citato).

Car il connut, dans son esprit, que c’était là.

Leconte De Lisle (loco citato).

Un cavalier sur un furieux étalon

Leconte De Lisle (loco citato).

De jour en jour, en cet adorable berceau.

Leconte De Lisle (loco citato).

Le jour tombe, que mon seigneur se lève et mange.

Leconte De Lisle. La Vigne de Naboth. (Loco citato).

Cléopâtre avec qui le démon fit ses œuvres.

Leconte De Lisle. Les Paraboles de DomGuy. (Loco citato).

Qu’une femme très à la mode en ce moment.

Paul Haag. XIV (Le Livre d’un Inconnu).

Qui me ramène à la populeuse cité.

Paul Haao. X. (Le Livre d’un Inconnu).

Tourne en sanglots, et si ton âme est envahie.

Id. (Id.)

J’apparaîtrai sous la forme de mon Amour.

Catulle Mendès (Hespérus).

Il égalait dans son amour toujours dispos.

Id. (Contes épiques).

Ses yeux ouvert par un effrayant privilège.

Catulle Mendès (Contes épiques).

Tous ces prodiges, ces miracles, tout cela.

Emm. Des Essarts. La Guerre. (Poèmes de la Révolution).

A la très sainte, à la très belle République.

Emm. Des Essarts. L’Apothéose des Girondins. (Loco citato).

C’est ta fièvre, c’est ton courroux, c’est ta furie. Emm. Des Essarts. L’Armée de Mayenco (Loco citato).

En vermillon, il est tout blanc, comme l’hiver. Th. De Banville. Le Pantin de la petite Jeanne. (Les Exilés).

Pendant ce temps qu’elle a vécu, toute une année.

Th. De Banville. Id. (Loco citato).

Non, le marin de qui le navire entre en rade.

François Coppée. (Olivier).

De sa maison, de ses récoltes, quand soudain…

François Coppée. (Olivier).

L’habilleuse avec des épingles dans la bouche.

François Coppée (Olivier).

L’esprit libre dans les lumières de l’éther.

Jean Aicard.

Prométhée enchainé. (Les Rébellions et les Apaisements).

La bêtise dans" sa plus rouge plénitude.

Jean Aicard. XIV. (Loco citato).

Comme on doit jusque dans sa demeure de planches.

Maurice Bouchor (Le Faust moderne).

Dont l’harmonie est si parfaitement exquise.

M. Bouchor. (Le Faust moderne).

L’enfer ! Comment sais-tw que mon âme est damnée ?

Id. (Id.)

Nous attendaient, dans les ténèbres enfouies.

M. Bouchor. (Le Faust moderne).

Ils s’envoleraient tous au vent de ma colère.

Id. (Loco citato).

L’agonie était là, féroce, au poing brutal.

Maurice Bouchor (loco citato).

Nous pourrions citer plus de cent mille exemples, le lecteur peut s’en assurer en lisant les Poètes contemporains les plus remarquables.

4. On le Voit, les propositions à, parmi, dès, sans, pour, dans, ainsi, surt par, après, avec, etc., peuvent également tomber à la césure. Touts ces mots sont accentués, puisque l’accent tonique est toujours placé sur la dernière syllabe des mots dont la terminaison est masculine^ II n’est pas nécessaire que la césure tombe sur une syllabe accentuée ; les monosyllabes, les pronoms et les prépositions, employés ou non comme compléments, ne perdent jamais leur accent dans la suite du discours, quand ils se lient à la prononciation au mot suivant. Les mots il vient, la ville, par toi, et les monosyllabes nous, il, par, ont un accent. Nous ne reconnaissons qu’une seule sorte d’accent tonique dans notre langue. Touts les mots en ont un, séparément ou non. Grammaticalement parlant, les inflexions de voix ne constituent pas l’accent tonique.

Nous déclarons que nous n’admettons point le vers de douze syllabes de Malherbe et de Boileau dont M. Quicherat est le défenseur passionné. Nous ne recon_ naissons que les vers de six pieds absolument sans césure, ou certains vers à césure mobile. On doit lire les vers suivants d’une seule haleine ou en les partageant en trois et les considérer comme trois vers de quatre syllabes ; comme un vers de huit syllabes suivi d’un autre vers de quatre syllabes, comme un vers de dix syllabes suivi d’un vers de deux syllabes ou viceversa ; comme un vers de cinq syllabes suivi d’un vers de sept syllabes ou viceversa ; comme un vers de quatre syllabes suivi d’un vers de huit syllabes ; ce qui est très harmonieux. Exemples :

Et je rêve de baisers bleus | près de la rose. C’est là que vous | remporterez | les plus beaux prix. Pour m’apaiser qu’est-ce que tu pourrais | m’offrir ? Ses dérisions | formidables seraient vaines. Troubler | la méditation des deux poëtes. L’immensité dort pensive, j et le gouffre est las.

(Le Livre des Incas).

On le voit, à la lecture, ces vers peuvent subir des modifications multiples et tout le monde peut les lire sans déclamer. Voilà le doigté créé par nous, voilà la facture de l’école vergalienne. Ce sont des vers très harmonieux, pleins d’images et pas ennuyeux. Evidemment, c’est un coup d’art. Quoiqu’il en soit, ils ne sont pas fastidieux comme les vers classiques et beaucoup d’autres qui finissent par endormir le lecteur et le dégoûter de la Poësie.

SUPPLÉMENT (décembre 1879.)

Notre Poétique Nouvelle terminée, nous trouvons les trentecinq vers suivants sans césure, répondant exactement à plusieurs de nos manières de composer les vers nicarins ou vers de six pieds, absolument sans césure. Où je filais pensivement la blanche laine. Théodore de Banville. La Reine Omphale. (Les Exilés.)

Elle remit nonchalamment ses bas de soie. Jean Richepin. Indifférence. (Les Caresses.)

Vous conseille d’appareiller pour les étoiles. Jean Richepin. Paris. (Les Caresses.)

Je ne veux pas m’agenouiller devant un maître. Maurice Bouchor. A Jean Richepin. (Les Chansons Joyeuses.)

Apparaissaient—comme des bluets dans les blés. Maurice Bouchor. XVII La Fleur des Eaux. (Poèmes de l’Amour et de la Mer.)

Hier n’est plus ; Aujourd’hui meurt et demain vite.

Mme A.-M. Blanchecotte. (Les joursvontvite. Les Militantes.)

Allons voir roucouler nos tourtereaux.

Hector Berlioz. (La Damnation de Faust.)

Parmi la maladive exhalaison.

Paul Verlaine.

Crépuscule du soir mystique. (Poèmes Saturniens.)

Qui mélancoliquement coule auprès.

Paul Verlaine. Le Rossignol. (Poëmes Saturniens.)

Et la fièvre, lorsque tout à coup je remarque. François Coppée. Le Naufragé. (Les Récits et les Elégies.)

Pusqu’il le faut, à te porter je me résigne.

Jean Aicard. Epilogue. (Les Apaisements.)

Admet l’épouvantable houle des tueurs.

Emmanuel des Essarts.

La Terreur blanche. (Poëmes de la Révolution.)

S’est perdu cet étrange bruit qui m’inquiète.

Paul Haag. Terreur nocturne. (Le Livre d’un Inconnu.)

Il est un très mélancolique paysage.

Paul Haag. Paysage. (Le Livre d’un Inconnu.)

Que la paix de tes sombres urnes soit versée.

Paul Haag. Nuit de Juin. (Le Livre d’un Inconnu.)

Et j’aspire ton souvenir avec paresse. Le même calme inaltérable est dans mon être. Je me suis fait du désespoir une habitude.

Jean Aicard XXVI. (Les Apaisements.) Par les gendarmes galopant â la portière.

Paul Haag (Le Livre d’un Inconnu.)

Partout la mort, terrible pieuvre inassouvie.

(Id. Id. Id.)

Le soir venant je descendis de la falaise.

XV. Paul Haag (Le Livre d’un Inconnu.)

Et les cailloux, je trébuchais â chaque pas.

(Id. Id. Id.)

Les flots, comme des haillons gris dans un décor.

(Id. Id. Id.)

Et j’étais plein du charme dur de ce tableau.

(Id. Id. Id.)

Lui dire toi, lui parler d’elle, improviser.

Id. VIII (Loco citato.)

Ce long chemin à travers ce quartier tragique.

X. Id. (Loco citato.)

Sont pénétrés ; si quelquefois ta rêverie.

X. Id. (Loco citato.)

Du jour qui fuit et que je voudrais retenir.

Id. (Loco citato.)

L’exquise et délicate fleur pour la flétrir.

Id. (Nocturne. Id.)

Quand vous aviez la chasteté comme un parfum.

Emile Goudeau. Chavirette. (Fleurs du Bitume.) Don Quichotte de l’Idéal, il part en guerre.

Emile Goudeau.

A un qui méprise les femmes. (Fleurs du Bitume.)

Oublier tout ce que cette amour m’a coûté.

Emile Goudeau. Sonnet. (Fleurs du Bitume.)

Et leurs seins nus s’épanouir comme des fleurs.

Emile Goudeau. L’envers du Modèle. (Fleurs du Bitume.)

Du grand foyer où cascadaient les étincelles.

Emile Goudeau (loco citato.)

Quand l’Idéal sur une bulle de savon.

Emile Goudeau. Etant à Paris. (Fleurs du Bitume.)

L’Ecole vergalienne n’est plus seule. Elle trionfera. D’ailleurs, les règles de la versification française, sans rien sacrifier de la pensée, sans cheville, n’ayant jamais été difficiles, il n’est pas sensé de dire que les classiques comprennent les tentatives faites pour s’en affranchir. Actuellement, il existe une nouvelle génération de Poètes et de lecteurs aptes à sentir de nouvelles voluptés de l’oreille. C’est pour cette génération que nous écrivons. Malheur à ceux qui ne sont pas de leur temps ! La Poësie contemporaine ou celle du XX’ siècle sera vergalienne-éclectique, ou elle mourra.

Du Style ou de la Forme.

La connaissance des règles de la Prosodie et de la Rétorique ne fait pas les Poètes. Et cela est tellement vrai que touts les hommes écrivent plus ou moins bien, mais très peu d’entre eux naissent avec le don de la Poësie. Nous avons dit : avec le don de la Poësie, parce qu’on naît Poëte. On apprend à faire le vers, c’est vrai ; on saisit touts les secrets de facture, Les Trucs, si l’on veut, et c’est encore vrai. De manière qu’à force d’en faire, on finit par en écrire de passables et même de très passables ; mais est-on Poëte parce qu’on compose des vers ? Evidemment non. C’est pourquoi nous ne parlerons ni de la Prosodie, ni de la Rétorique dont l’étude est indispensable à quiconque veut suivre la carrière des lettres. Nous ne parlerons que du style en général, étant donné qu’on soit Poëte.

Evitez les lieux communs.

Que votre style soit clair ; car la clarté est la qualité la plus essentielle du style. Soyez donc correct, c’estadire grammatical. N’employez que des termes dont vous serez parfaitement sûr et construisez bien vos frases. Munissez-vous d’un bon dictionnaire (nous aimons beaucoup le Dictionnaire National de Bescherelle aîné) et consultez-le au moindre doute.

Soyez précis, c’estadire, rendez votre pensée en très peu de mots, le moins possible, et sans détours. Gela est difficile, très difficile, mais rien n’est impossible à un vrai Poète qui est une intelligence hors ligne. Aussi, pas depérifrase, pas de pléonasme. Soyez bref. L’écueil, c’est l’obscurité, et la diffusion. Vous êtes prévenus. Vous voilà sauvés.

Soyez simples. Mais qu’est-ce que la simplicité ? On a écrit que personne ne le sait. Ce serait absurde si ce n’était puéril. Nous croyons que simplicité veut dire sobriété et naturel, c’estadire, le manque absolu de recherche et d’affectation. C’est pourquoi les Figures de mots et de Pensées sont indispensables, hormis celles dont nous avons parlé. Si on les supprimait, la langue française périrait !

Et soyez convenables, ce qui veut dire : ayez du cœur, du tact et du bon goût. La Convenance, c’est la couleur locale de l’Esprit.

Des Sujets à traiter.

Touts les sujets sont bons quand ils sont bien traités. Et, à ce propos, ne vous souciez nullement des Critiques. Le choix des sujets appartient exclusivement au Poëte. Ladessus, il ne doit compte à personne de ses inspirations. Nous l’avons dit : traitez bien vos sujets et puisez-les partout : dans les livres, dans la Nature et dans votre imagination.

Des Études à faire.

Lisez beaucoup. Toutes sortes de livres. Le livre le plus mauvais nous apprend toujours quelque chose. Lisez et étudiez touts les Poëmes Epiques, la Bible et les jeunes Poètes qu’a édités Alphonse Lemerre, D. Jouaust et d’autres célèbres éditeurs. L’Avenir est là. Puis, les grands Poètes étrangers, José de Zorrilla, Von Mosenthal, José de Espronceda, l ord Byron, Léopardi, Tomasso Grossi, Silvio Pellico, Monti, Adolfo Becquer, André van Hasselt ; les grands Poëtes danois, anglais latins, grecs, suédois, allemands, hollandais et les Orientaux.

Et la Pléiade éblouissante de l’Amérique du Sud, Hérédia (cubain, sans particule nobiliaire !) de Marmol, Valdez, l’André de Ghénier des Antilles ; Sâmper, Carolina Coronado, Gertrudis Gomez de Avellaneda, Julio de Arboleda, Torres Gaicedo, Matta, Abigail Lozario, Andrés Bello, Ména, Magarino Cervantes, Blest-Gana, la Senora de Gorriti, l’immense d’Olmédo ; Felipe Pardo y Aliaga, Quiroz, J. d’Olavide, Adolfo Garcia, Clémente de Althaus, N. P. Llona, Carlos A. Salaverry, Segura, le Molière des Fils du Soleil ; de Péralta (poëte épique, auteur de Lima fundada), Pedro Elera, Ricardo Palma, T. Fernandez, M. N. Gorpancho, (ces quatorze derniers Poëtes sont péruviens) et d’autres encore qui sont les dignes rivaux des plus grands Poëtes du Vieux Continent.

Le Petit traité de Poësie française de Théodore de Banville, l’ouvrage du comte de Grammont sur le même sujet, les Préfaces des Poësies de Victor Hugo et celle de Cromwell, la Préface de Les Lèvres Closes de Léon Dierx, les Pensées du grand Sainte-Beuve dans les Poësies de Joseph Delorme, la Préface des Etudes françaises et étrangères d’Emile Deschamps, dans le segond volume de ses Poësies, et les Etudes littéraires d’Emile Zola sont des pages merveilleuses, qu’il faut lire et étudier consciencieusement.

Lisez aussi les Manuels de style de E. Sommer, les Souvenirs de L. Alvin, les dissertations grammaticales de Bescherelle aîné, dans son admirable Dictionnaire national, le Manuel de versification de Henri Boscaven, la Rétorique de Filon, les Etudes Rytmiques de l’immortel Poëte belge André van Hasselt, la Prosodie moderne de Wilhem Teneril, et les travaux de l’abbé Scoppa, de Paul Ackermann, de Lurin, de Duconduit et de Castil-Blaze.

Nous avons consulté ces différentes Etudes, Préfaces et Brochures pour mener à bonne fin notre Poétique Nouvelle qui nous a demandé plus de quatre années de recherches et de méditations. Ayant lu plus de trois mille volumes, le lecteur nous saura gi é de ne citer que ceux que nous croyons les plus remarquables.

La Satyre, les Epîtres, les Fables, les Poëmes didactiques ou héroï-comiques, les Contes, les Poësies légères ; tout cela a été si exploité que nous ne conseillons pas nos confrères de traiter ces sujets usés jusqu’à la corde, à moins qu’ils ne se reconnaissent merveilleusement, aptes à courir sur les brisées de Gresset, de Golardeau, de Voltaire, de Boileau, de La Fontaine, d’Andrieux, de Florian, de Ducis, etc.

Mais il y a trois genres, qui sont encore vierges et qui le seront jusqu’à la consommation des siècles, à savoir : TElégie, l’Ode ou le genre lyrique, le Lyrisme enfin, et l’Epopée. Exploitez ces mines. L’Elégie proprement dite et l’Elégie d’analyse, c’est le cœur humain ; le Lyrisme, c’est l’âme, et l’Epopée c’est tout.

Mais il y a encore un genre dont personne n’a convenablement parlé, c’est la Poësie lilosoûque. Nous en signalerons un autre à la fin du chapitre suivant.

Le Faust moderne, de Maurice Bouchor est une belle tentative ; La Justice de Sully Prudhomme est un pur chefdœuvre. Etudiez ce poëme dont la disposition est une trouvaille littéraire hors ligne (les sonnets suivis et précédés de quatrains). Les pensées sont d’une rare élévation. Ce sujet, si ardu, est à la portée de toutes les intelligences.

C’est de la Poësie Slosofique qui charme, qui ravit, qui transporte ; c’est un pur chefdœuvre, nous le répétons, par cela seul que le Poète ne conclut pas au néant.

Les poëmes du grand Victor Hugo, Le Pape, La Pitié suprême, sont aussi fort remarquables. Il faut les lire et les étudier à tête reposée.

Ce que doivent être les Poëtes.

CONSEILS FRATERNELS. NOUVEAU GENRE A EXPLOITER.

Nonseulement vous devez aimer le beau, le vrai, le bon, le grand, et le juste ; mais vous devez encore être bon, simple, vrai, franc, juste ; beau par l’élévation des pensées et les aspirations du cœur ; grand par la conception des pensées et la manière de les rendre en vers.

Ne mentez pas. Outre que le mensonge annonce une âme altérée (le nom de l’auteur de cette sentence nous échappe en ce moment), le monde est peu disposé en votre faveur : les Poètes passent pour des menteurs de profession.

Soyez franc.

Que touts vos écrits résument vos facultés intellectuelles et morales. Car ce n’est pas un honnête homme que celui qui écrit ce qu’il ne pense pas ou ce qu’il ne croit pas.

Ne soyez point plagiaires.

Un plagiat, c’est plus qu’un vol, c’est un assassinat.

Aimez les petits enfants, ces sourires du bon Dieu ; les jeunes filles, ces fleurs ; les vieillards, ces ruines roulantes ; les jeunes femmes, ces roses entrouvertes ; et les honnêtes femmes, ces mères et ces sœurs à nous touts.

iVe fréquentez pas les gens de lettres proprement dits, parce que ce sont les ennemis les plus acharnés des Poètes. Ne les détestez pas ; ils ont du bon ; mais ne les fréquentez pas, avons-nous insinué. Les gens de lettres nous comprennent très peu ; ils ne nous comprennent même pas du tout.

Recherchez, au contraire, les Artistes qui par les dispositions de leur nature nerveuse et de leur cerveau délicat apprécient admirablement les Poètes qu’ils imitent dans leurs toiles éblouissantes et immortelles.

Et, à ce sujet, nous vous signalons les études et les articles littéraires de Emile Zola, chef de l’école naturaliste, parus dans le Bien Public aux mois de mai et de juin 1878 et depuis dans le Voltaire. M. Emile Zola est un grand écrivain et un critique de premier ordre. Ces études sur Corneille et sur l’art dramatique sont d’une valeur incalculable. Nous nous plaisons ici à rendre hommage à ce bel et grand Esprit dont nous voudrions posséder l’estime et l’amitié.

Respectez et admirez les grands Poètes, les grands Prosateurs et les grands Artistes. Mais ne vons présentez pas à eux humbles et timides. C’est vous rendre ridicules et les faire petits.

N’ayez point de préjugés. Ne soyez ni présomptueux, ni orgueilleux, ni vaniteux, ni superstitieux. Surtout, pas de poses théâtrales !

Croyez en Dieu ou vous cesserez d’être Poète ! Le manque de foi écrase le Poète. Audelà de la Foi, de l’Espérance et de la Charité est le néant, c’estadire rien !

Que rien ne vous surprenne ni ne vous trouble.

Tout en étant d’une nature exceptionnellement nerveuse, délicate et impressionnable, le Poète doit être fort, réservé et valeureux. Il ne doit pas s’étonner de ce qu’il voit et de ce qui arrive, mais de ce qu’il ne voit pas et surtout de ce qui n’arrive pas.

Écoutez, jeunes Amis : le Poète qui n’aime ni la Liberté, ni l’Indépendance, n’est pas seulement un vrai Poète, mais il ne deviendra jamais un grand Poète, parce qu’il n’est pas républicain. En vérité, si la tyranie et le despotisme abrutissent une nation, l’amour des tyrans pourrit l’intelligence, rapetisse le cœur et tue l’âme du Poète, cette âme ailée, flère et radieuse.

Colorez et imagez votre style. Aimez les mots nouveaux, neigée, modernité, vampiresse, exquisité, téléphone, etc., etc. ; et les mots anciens, parce que toutes les langues s’enrichissent de termes et de locutions nouvelles. Renoncer aux archaïsmes ou dédaigner les néologismes, c’est un nonsens, une chose contraire au progrès et à la civilisation.

Aimez les allitérations et tâchez d’en parsemer vos œuvres. Nous en reproduirons un jour quelques modèles et nous serons fier d’être le premier à les signaler à nos lecteurs.

Et, pour en finir, ne faites jamais de la prose : vous tueriez en vous le Poëte et la Poësie.

Malheureusement, chacun se plaît à donner des conseils et personne ne veut les suivre, pas même ceux qui insistent, cela se voit quelquefois. Mais on ne raille que ce qu’on ne peut faire ou ce qu’on ne veut pas être, et c’est là la plaie des petits cœurs et des petits esprits. Et, à ce sujet, nous remarquons que l’Esprit fait défaut dans presque toutes les Poësies, excepté dans les Œuvres poëtiques de Joséphin Soulary et dans quelques pièces de vers de Théodore de Banville, que nous avons étudiées au microscope. Il y a là une lacune à combler. Nous signalerons donc un cinquième genre poëtique dont on n’a jamais parlé : la Poësie spirituelle. Nous prions nos confrères d’en prendre note, car on ne sait pas ce qui peut arriver ! La Poësie de l’Esprit fera son chemin. Nous lui prédisons un grand avenir.

De l’Élision.

Les mots vue, impie, voie, atée, peuvent entrer dans le corps d’un vers ; seulement, il faut qu’ils soient suivis d’un mot qui commence par une voyelle ou une h muette avec lequel Me final s’élide. La raison d’être de cette élision nous échappe. A la vérité, nous avons questionné à ce sujet de grands Poètes contemporains et aucun d’eux n’a pu nous satisfaire, c’estadire, que personne n’en sait rien ! Voilà donc encore un précepte absurde. Qui a donné ce précepte ? Des idiots ! Et qui l’a pratiqué ? Allons, pas de lâcheté. Les Poètes timides, et un peu plus encore. Troie expira, joie indicible, prostituée aimable, génie ailé, je T avoue et je… ; où est la soidisant élision ? C’est révoltant, l’e muet final ne se prononçant jamais.

Jusqu’au milieu du XVIIe siècle et audelà, l’e muet précédé d’une ou. de plusieurs syllabes pouvait entrer dans le corps d’un vers ou se placer à l’hémistiche. Toutacoup l’élision surgit et donne lieu à des règles slupides et barbares qui arrêtent l’élan des Poètes e{ paralysent l’essor de la Poësie ivre d’espace et d’immensité. Ah, Boileau, ah, Malherbe ! on ne sait pas tout le mal qu’ils ont fait. Déclarons-le ici : ceux qui se sont soumis aux caprices de ces deux grands criminels sont aussi coupables qu’eux. Heureusement, c’est fini. Désormais, on pourra placer dans le corps d’un vers touts les mots terminés par un e muet, par un s ou par d’autres finales sans les faire suivre dans le premier cas d’un mot qui commence par une voyelle. D’ailleurs, l’é muet (exception bizarre !) n’a point compté dans les terminaisons en aient, ni dans les auxiliaires aient, soient. Jamais il n’a été permis de placer certaines formes de verbes telles que voient, croient, proscrient, dans le corps du vers. Heureusement, de nos jours, d’excellents Poètes contemporains ont employé les équivalents oublient, fuient, sourient, ailleurs qu’à la fin du vers, de même que les substantifs composés remueménage, priedieu, etc.

Exemples :

L’âne braille à tue-tête et rue, et chacun rit.

Jean Aicard. La Saint-Bloi (Poémes de Provence).

Tout sur terre où nous voilà,

Etait en remue-ménage.

Théodore De Banville.

La Nuit de Printemps (Les Cariatides).

Le crucifix, le bloc, Yépèe hors de la gaîne.

Leconte De Lisli.

Le jugement de Komor (Poèmes Barbares).

Rient en dessous, mettant leurs masques de travers.

Maurice Bouchor. Damnation. (Le Faust moderne.)

Ces bêtes, la crinière éparse en liberté,

Se cabrent et s’ébrouent, et comprennent que l’heure…

Maurice Bouchor. Spleen (Le Faust moderne).

Ou des noirs qui s’enfuient marrons

Maurice Bouchor.

Les Comédiens errants (Les Chansons joyeuses).

La Baie des Trépassés blanche comme la craie.

Auguste Brizeux. (Les Bretons. Chant X et Le Livre des Conseils, La Fleur oVor.)

Faisant (vous l’avez dit) une Pariie-de-pleurs. Auguste Brizeux. Le Missionnaire (Histoires poëtiques).

L’île de Sein, l’Enfer, et puis la Baie-des-Ames. Auguste Brizeux. L’Ancien bourg (Histoires poëtiques).

Sur le prie-Dieu, sortie à moitié de sa gaîne.

François Coppée.

Le Jugement de l’Épée (Les Récits et les Élégies).

Sur le prie-Dieu de chêne auprès de son étui.

Léon Dierx. La Chanson de Mahall (Poesies) 1864-1872.

Avant que tu n’aies mis la main à ta massue.

Victor Huao. Dédain (Les Feuilles d’Automne).

Rient lorsque nous parlons et nous trouvent comiques.

Maurice Montégut. (Le Duc Pascal).

Se diriger sur lui ; — ses genoux plient, il tremble.

Maurice Montégut. (Le Duc Pascal).

D’autres, les esprits forts, s’écrient : 0 grand problême !

Maurice Montégut. (Le Duc Pascal).

Dans la clarté des yeux qui leur sourient encore.

Sully Prudhomme. Un Exil. (Les Solitudes).

Les feuilles mortes fuient avec un bruit de cuivre.

Sully Prudhomme. La Vent. (Les Epreuves).

Les mondes fuient pareils à des graines vannées.

Sully Prudhomme. Les Rendez-vous (Les Épreuves).

Les yeux qu’on ferme voient encore.

Sully Prudhomme. Les Yeux (Stances et Poëmes).

Les voiles brunes fuient au vent.

Sully Prudhomme. A Douardenez en Bretagne (Stances et Poëmes).

Les sphères fuient et les axes frémissent.

Sully Prudhomme. Les Ouvriers (Stances et Po’êmes).

Psalmodient un verset funèbre. Au loin, la foule…

Gabriel Marc.

Les Français fortifient la Prusse en cas d’attaque.

Paul Deroulède. Une Leçon (Les Chants du Soldats).

Le chien de la maison aboyait à tue-tête.

Emile Goudeau. Sifflé (Fleurs du Bitume).

Hé bien, me plains-jeà tort ? me joues-tu. pas, Amour ?

La Fontaine. Élégie première (Poësies diverses).

Bon ! jnrer ! ce serment vous lie-t-’û davantage ?

La Fontaine. Le Petit Chien (Contes et Nouvelles).

La pluye nous a débuez et lavés.

François Villon.

Epitaphe en forme de Ballade (Poesies diverses).

Celle de la rue Sat’nci-Anthoine.

François Villon.

XXIX. Le Petit Testament (Œuvres complètes).

Dans ce bruyant vallon, rien n’a de vie, hors moi. Victor De Laprade. La Source Eternelle (Les Symphonies).

Puys sue Dieu sçait quelle sueur !

F. Villon. XL (Le Grand Testament).

A veue d’œil spirituellement Clément Marot (Sermon du bon pasteur et du mauvais).

Où auparavant n’avoye jamais été.

Clément Marot (Le Balladiri).

Ne pour le temps enjoye consommer.

C. Marot. (Douleur et Volupté).

Du roy mon père à t’amye royalle.

C. Marot. Epistres (Maguelonneà sonamy P. de Provence).

On se raille — de vielz musiciens ;

On desprise — toute vieille phisique ;

On déchasse — vielz géométriciens ;

On apprête —jeunes grammairiens.

Pierre Gringoire. (LesFolles Entreprises).

(Ces quatre vers ont pour césure un mot terminé par un E muet formant syllabe).

La playe coule et droict au cueur descend.

C. Marot. (Léander et Hèro).

Pies, corbeaux, nous ont les yeux crevés. F.villon. L’Épitaphe en forme de ballade (Poesies diverses).

Grivelées comme des saulcisses.

F. Villon. (Les Regrets de la belle Haulmière).

Aux discours du flatteur qu’on ne se joue pas,

Il vous loue tout haut et vous joue tout bas.

Scarron.

Us croient que le vin m’ayant gâté l’haleine.

Théophile.

A la queue de nos chiens moi seul avec Drécard.

Molière.

La partie brutale alors veut prendre empire.

Molière. Le Dépit amoureux, acte IN, scène III.

On voit d’après ces exemples (nous pourrions en citer cent fois autant) qu’il est permis déplacer dans le corps du vers un mot, terminé au singulier par un e muet, formant une ou deux syllabes, sans le faire suivre d’un autre mot commençant par une voyelle ou par une h muette (ce qui constitue la soidisant élision Classique Et Romantique que personne n’a pu ni su nous expliquer).

Bon ! jurer ! ce serment vous lie-t-W davantage ?

La Fontaine.

Celle de la rue Sainct Anthoine.

François Villlon.

Était en remue — ménage.

Théodore De Bon Ville.

A la queue de nos chiens moi seul avec Drécard.

Molière.

La .Bate-des-Trépassés, blanche comme la craie.

Auguste Brizeux.

A veue d’œil spirituellement.

Clément Marot.

Sur le prie-Dieu, sortie à moitié de sa gaîne.

François Coppée.

L’âne braille à tue-tête et rue, et chacun rit.

Jean Aicabd.

Où paravant rCavoye jamais été.

Clément Marot.

Ou un mot terminé par un e muet et un s, ou par eut au pluriel, formant une ou deux syllabes, au choix du poëte :

Avant que tu n’aies mis la main à ta massue.

Victor Hugo.

Pies, corbeaux, nous ont les yeux crevés.

François Villon.

Grivelées comme des saulcisses.

F. Villon.

Le crucifix, le bloc, Vèpëe hors de la gaîne. Lecontk De Lisle . Le Jugement de Komor (Poèmes Barbares).

Ils croient que le vin n’ayant gâté l’haleine.

Théophile.

Se cabrent et s’ébrouent et comprennent que l’heure.

Maurice Bouchob.

Dans la clarté des yeux qui leur sourient encore.

Sully Prudhommk.

Rient lorsque nous parlons ; et nous trouvent comiques.

Maurice Montégut.

Dans ce bruyant vallon, rion n’a de vie, hors moi. Victor De Lapkade. La Source Eternelle. {Les Symphonies).

Notre sentiment est, d’ailleurs, que tout mot terminé par un e muet au singulier, et par un s ou par ent au pluriel, doit compter pour une seule syllabe, parce que dans la conversation les mots vie, vue, boue, bouée, mes amies, les pies, les enfants rient, se prononcent vi, vu, bou, boué, mes ami, les pi, les enfants ri, et non vi-eu, vu-eu, boué-eu, mes ami-eusses, les pi-eusses, les enfants ri-eunnent : cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Les Poètes qui défendent Vélision, et qui s’obstinent à ne pas faire entrer ces sortes de mots dans le corps du vers ont doublement tort : nous avons cité de grandes autorités, les plus grandes, tant pis pour eux s’ils ne se rendenj pas à l’évidence.

De l’Hiatus proprement dit.

Évidemment, il y a des rencontres qui choquent autant l’oreille que le bon goût, mais ce n’est pas une raison pour bannir l’Hiatus de la Poësie. C’est une faiblesse que nous reprochons à de Ronsard, ce prodige du XVIe siècle qui régna en monarque pendant plus de cinquante ans.

Quoiqu’il en soit, autres temps, autres hommes et autres préceptes. Nous déclarons que YHialus a repris sa place dans le vers français et qu’il y restera à jamais.

Déjà d’excellents Poètes édités par Alph. Lemerre ont placé dans le corps du vers peu à peu, il y a, mil et un, et bien d’autres Hiatus. Pourquoi pas ? puisque les les ah ! oh ! oh ! oui ! oui ! çà cl là sont admis depuis des siècles, de même que les finales an, in, on, un, oin, ain, ien, um, aim, ein, etc. ; devant des voyelles, quoiqu’on en dise. La consonne peut être la même à la fin du premier mot et au commencement du segond : on en trouve de nombreux exemples dans Corneille, dans Racine et dans d’excellents Poètes contemporains. Le t ne se prononce pas dans la conjonction et ; mais il se prononce dans est, troisième personne du singulier du présent de l’indicatif du verbe être. Soit. Mais, dorénavant, il en sera autrement, grâce au sens commun qui est plus fort que Iusage et que le reste. Car, comment conçoit-on que les mots avantcourrier, premier, dernier, chevalier, braconnier, primesautier, nez, pied, clef, nid, loup, baiser, rosier, s’extasier et mille autres dont la consonne finale ne se prononce pas, puissent se placer facilement devant une voyelle, quand l’effet produit est le même que celui résultant du choc de deux voyelles ? Il faut donc admettre, comme conséquence logique, des locutions toutes faites, qu’on prononce d’une traite, comme un monosyllabe, et des temps de verbes dont la prononciation est inséparable, à savoir : il y a, il m’a vu ici, arbre à écorce, il a été aimé, il a aimé, il y aurait, il y avait, déjà il…, j’y ai…, qui est, oiseau ami, peu à peu, mille et un, malheur à eux ! jeté à l’eau, à Emilie, un à un, Dieu enfant, à Olivier, etc. De Musset a dit dans un vers charmant tu es, et La Fontaine que oui.

On trouve de nombreux hiatus dans Racine qu’on n’appellera point unPoëte rocailleux et dans La Fontaine, ce Poète consommé, qui fesait admirablement bien les vers libres, les plus diffciles de touts les vers. Ainsi, F Hiatus n’est pas un défaut, n’est pas une tache dans le vers. A la vérité, l’hiatus produit de fort belles allitérations, des onomatopées qui peignent la nature à s’y méprendre ; en un mot, à l’aide de l’hiatus on obtient des effets charmants d’harmonie imitative. Nous nous plaisons à le déclarer à haute voix : ïHiatus n’est une faute ni contre le sens commun, ni contre le bon goût, ces deux boussoles de la Poësie. D’ailleurs, il ne choque pas en prose, dans le haut style, ni en poësie, dans le - corps du mot.

Pour en finir, ajoutons qu’un trait d’union ne suffit pas pour éviter Fhiatus, ainsi que le prétendent comiquement certains Poètes de l’Ecole romantique.

Exemples d’Hiatus proprement dits.

Le joyeux va-et-vient des bateaux aux maisons,

Jean Aicard. Marseille {Poèmes de Provence).

La serpe va et vient. Parfois l’un d’eux se dresse.

Jean Aicard. La Moustouire. (Poèmes de Provence).

Une à une laissant…

Jean Aicard. Les Magnanarelles. (Poèmes de Provence).

S’avancent un à un en ordre, avec orgueil.

Jean Aicard. La Saint-Eloi. (Poèmes de Provence).

Qu’y a-t-il sous l’éclat de ces vitres d’argent…

Jean Aicard. Les Miroirs crevés. (Poèmes de Provence).

Mille et un détours. Jean Aicard. Le Long de la rivière. (Les Jeunes Croyances).

Et se manifestait peu à peu dans les choses.

Jean Aicard.

Les premiers jours. (Les Rébellions et les Apaisements).

Tandis que peu à peu le ciel se rembrunit.

Jean Aicard. XXXIX. (Loco citato).

Peu à peu grandissait et devint gigantesque.

Jean Aicard. Prométhéo foudroyé. (Loco citato).

En tremblant, je suivrai ton sentier ; peu à peu…

Maurice Bouchor. Spleen. (Le Faust Moderne).

Comme dans un brouillard s’assombrit peu à peu.

Maurice Bouchor. Spleen. (Le Faust Moderne).

Tu es comme un parfum.

Maurice Bouchor. X. La Fleur des eaux. (Les Poèmes de l’Amour et de la Mer).

Iront vers toi, 6 mon amour !

Maurice Bouchor. (loco citato).

Jusqu’ici, l’œil perdu au ciel et triomphant.

Maurice Bouchor. (Loco citato).

Qui effeuillent des marguerites.

Maurice Bouchor. (Loco citato).

Ont recommencé à pleurer.

Maurice Bouchor. (Loco citato).

Aille se fondre peu à peu.

Maurice Bouchor. La Mort de l’Amour. (Loco citato).

Une à une je vois s’éteindre les étoiles.

Maurice Bouchor.

XXV. Dans la Forêt. (Les Chansons Joyeuses).

Un soir je vis entrer Maria-agatha.

Auguste Brizeux. Les Nymphes et les Fées. (La Fleur d’or).

Vaillants hommes de Scaer, Loc Ronan, Plou-Aré.

Auguste Brizeux. Les Bretons, Chant XIX.

A ce vingt-et-wn juin il va toujours ainsi. Aug. Brizeux. Les Écoles de Vannes. (Histoires Poetiques).

De la halte ici-bas, Allah, et du départ.

H. Cazalis. XV. En Orient. (L’Illusion).

De Paris ni d’aucun des plaisirs qu’il y a.

François Coppée. 20 juin. (Olivier).

Il y a bien longtemps.

François Coppée. XII. (Olivier).

Leurs deux voix se mêlaient dans tout ce qu’il y a.

François Coppée. En Province. (Les Humbles).

Aime-moi 1 Aime-moi ! Madame Desboriies-valmore. Les Cloches du soir. (Poesies).

Et pour moi 1 et pour moi !

Madame Desbordes-Valmore. (loco citato).

De sa petite joue a pâli peu à peu.

Emile Deschamps.

Petite violette. (Œuvres complètes, IIe volume).

Peu à peu tous les bruits meurent dans la cité.

Emile Deschamps. (La Cloche, Ier volume).

Alza ! ola !

Théophile Gautier. Séguidille. Espafia. (Poësies).

A peine ça et là (1) quelque croisée ouverte.

Théophile Gautier. Albertus. (Poësies.)

Confondant peu à peu leurs voix multipliées.

Charles Grandmougin. Prométhée. (Drame antique).

Que vous pouvez railler le vingt-ei-twt janvier. V. Hugo. La Libération du Territoire. (L’Année Terrible).

Sur le sommet du Pinde on dansait Ça ira.

Victor Hugo. Aurore. (Les Contemplations).

Dieu est esprit ; il faut, lui-même nous l’apprit. Victor De Laprade. La Samaritaine (Poèmes évangéliques).

Ah ! îolle que tu es.

Alfred De Musset. Namouna Chant I.

Pourquoi m’oublier peu à peu.

Sully Prudhomme. Déclin d’Amour. (Les Solitudes).

L’un vous imposerait un va-et-vient Adèle. Sully Prudhomme. La Trace humaine. (Stances et Poèmes).

(1) Ça et là a toujours été considéré comme une licence poëtique. Cette exception bizarre prouve assez qu’on a tort d’éviter les hiatus en poësie.

Quand Dieu le veut, grêle il y a.

Jean Richepin. Le Vieux. (La Chanson des Gueux).

Je suis un vieux né en Flandre.

J. Richepin. Le Fou. (La Chanson des Gueux).

Mais à l’amant qui assiège.

J. Richepin. (loco citato)

Et fuit onmitouflé dans sa ouate de brume.

J. Richepin. Idylle. (Loco citato).

0, î, 6. tirez-nous, la, ut, la, de nos tombes !

Emile Goudeau. Les Affranchies. (Fleurs de Bitume).

Il est allé partout : en Seine, en Se’me-et-Oise. E. Goudeau. Cueillette sur l’asphalte. (Fleurs du Bitume).

Des efforts qu’il faudrait pour aller jusqu’att oui. E. Goudeau. Pourquoi je ne t’épouse pas. (Fleurs du Bitume).

Mais derrière la toile il n’y a pas de femme. Emile Goudeau. L’envers du modèle. (Fleurs du Bitume).

Mes larmes tombent une à une.

Emile Goudeau. Chanson à Nini. (Flenrs du Bitume).

Et tout de suite voir ce qu’il y a dedans.

Emile Goudeau. Réveil. (Fleurs du Bitumé).

Peu à peu pourtant elle chante. J. Richepin. Variations d’automne. (La Chanson des Gueux).

Ma gaieté, tu as la colique.

J. Richepin. Nos tristesses. Loco citato.

Un peu cafè-au-\a\t derrière chaque oreille.

J. Richepin. Mon Petit Toutou. Loco citato.

Ils ont bu, bu à pleines lèvres.

J. Richepin. Noctambules. Loco citato.

La gueule ouverte rouge et or des capucines.

J. Richepin. Dans les fleurs (Les Caresses).

Certe, tu m’éblouis quand tu es toute nue.

J. Richepin. Beauté moderne (Les Caresses).

Ohé ! ils vous écoutent !

J. Richepin. Les Petiots (La Chanson des Gueux).

Le vent en soupirant s’élevait peu à peu.

Louisa Siefert. (Les Saintes Colères).

Peu à peu. tristement mon âme.

Louisa Siefert. L’Image (Les Rayons perdus).

Descend d’un pied furtif et peu à peu les gagne.

Louisa Siefert. Idylle (Les Rayons perdus).

Se sont peu à peu dispersés.

Louisa Siefert. Soleil couchant (Les Rayons perdus).

Car je sens peu à peu que mon âme se fond.

Louisa Siefert. La Bague (Comédies romanesques).

Un à un, près de moi, je me disais : tomber…

Louisa Siefert. Le Retour (Comédies romanesques).

Et vous, merveilleux faits des mille et une nuits. Joséphin Soulary. Attar-el-Araoud (Poèmes et Poësies).

Et peu à peu…

Joséphin Soulary. Dans les Limbes. Loco citato.

J’ai sué sang et eau tant la tâche était dure !

Joséphin Soulary.

Ce qu’on n’attend pas. (Papillons noirs) Sonnets.

Elle lance des fils gluants, et peu à peu…

André Theuriet. Le Tisserand (Le Chemin des bois).

Chaque alouette qui va et vient m’est connue.

Paul Verlaine. Après trois ans (Poèmes Saturniens).

Comme l’ombre au matin s’efface peu à peu.

Gustave Vinot. (Dona Juana).

Demander : a Aimez-vous ? » Je répondrai que oui.

La Fontaine. Clymène, poëme.

Le juge prétendit qu’à tort et à travers.

Au tiers il dit : Que le diable y ait part.

J. De La Fontaine. (Poesies).

Et ung billart de quoy on crosse.

François Villon. XXIX. (Le Petit Testament).

Charité m’y a incité.

F. Villon. XXVII. (Le Petit Testament).

Pourqwoy es-tu larron de mer ?

F. Villon. XVIII (Le Grand Testament).

Ce que j’ay escript est escript.

F. Villon. XXXIII. (Le Grand Testament). .

Mais que luy eusse abandonné.

F. Villon. (Les Regrets de la belle Haulmière).

Tant y a qu’il n’est rien que votre chien ne prenne.

Elle m’étrangle… Aytayt

Je suais sang et eau, pour voir si du Japon.

Jean Racine. (Les Plaideurs).

Le bon Janot, et il ne m’en chaloit Ou à tyssir (pour frommages former) Et penses-iw (o Pan, dieu débonnaire) Que toy, qui es des pastoureaux le prince.

Clément Marot. Églogue au Roy (1539)

Là ou iront.

C. Marot. Épistres XVIII.

Mais lors Amour de rigueur m’a usé.

C. Marot. Élégie. XII.

Dans tout le Pré au Clerc tu verras mêmes choses.

Pierre Corneille.

Je suis à Fontenay-aux-Roses.

Sarrasin.

Montons et au galop… La justice est pressée.

Hector Berlioz. (La Damnation de Faust).

Ce oui qui fera cent jaloux.

Emile Deschamps. Jeune allemande (Poesies).

Et en cent nœuds retors Accourcit et allonge et enlace son corps

Pierre De Ronsard.

Pour subsister mange son bled en vert.

Scarron.

Par ce baiser scellée, 6 sainte foy iurée !

Jean Vauquelin De La Fresnaie.

Si ces divers exemples d’hiatus ne suffisent pas, nos confrères peuvent feuilleter les œuvres de Régnier, de Saint-Gelais, de Malherbe, des Poètes de la Pléiade et des Poètes contemporains où ils en trouveront en grande quantité.

La Moelle de la Poétique Nouvelle.

Deux nouveaux genres à exploiter, le filosoûque et le spirituel ; la suppression de la syncope, du pléonasme (non en totalité), de la synecdoque, de la métonymie, de la périfrase, de lélision, des lettres majuscules et le vers alexandrin transformé en vers NICARIN, SANS CÉSURE, ABSOLUMENT SANS CÉSURE ; l’ortografe modifiée et simplifiée ; l’admission de Faférèse, de l’hiatus, de l’apocope, de la paragoge, de la synérèse, de l’éhsion, de l’inversion, des licences poëtiques et des rytmes nouveaux ; voilà en bloc l’œuvre de la Révolution, la moelle de la Poétique Nouvelle, en dehors des préceptes et des conseils qu’elle donne aux jeunes littérateurs.

DOCUMENTS INIÉDITS

SUR LES

Feuilles du Cœur (1)


Paris, le 27 juillet 1876.

Mon Cher Confrère,

J’ai beaucoup regretté de ne m’être pas trouvé chez moi le jour où vous avez pris la peine do venir, mais j’espère que vous voudrez bien me dédommager prochainement. J’ai du moin» lu avec la plus grande attention, avec la plus vive sympathie, le recueil manuscrit que vous m’avez confié, et j’ai trouvé dans les Feuilles du, Cœur un grand talent poëtique et une sensibilité toujours vibrante, dont il me paraît impossible de ne pas subir l’émotion.

Tristesse, douleur, amour, caprice lyrique de la plus vive et de la plus charmante audace ; il y a dans ce livre tout ce

[I) Lisez les articles parus dans VÉvènement du 10 septembre 1876 ; Le National de 1869 du 12 février 1877 ; la Revue des poëtes et des auteurs dramatiques du 15 février 1877 ; L’Indépendant, de Pau, du 19 février 1 -77 ; tt L’Informateur, île l’au, du 20 mars 1877. qui peut prendre l’âme et l’esprit du lecteur, et je ne doute pas que sa publication ne vous fasse honneur à tous les points de vue. Je suis prêt, si vous le souhaitez, à en parler à Alphonse Lemerra, quoique je l’aie trouvé ces jours derniers si occupé des ouvrages déjà entrepris, qu’il hésite beaucoup à publier des poëtes nouveaux. Mais, mon cher Confrère, il faudrait, dans ce cas, atténuer les termes beaucoup trop élogieux de la Dédicace. Elle m’a été au cœur, comme vous pouvez le penser, ainsi que la pièce initiale et la si belle ode du Rossignol, car vous m’avez comblé ; mais quand Victor Hugo existe, personne ne doit être nommé grand poëte.

Et croyez-le bien, prenez mes paroles au pied de la lettre, si une pareille dédicace devait être imprimée, elle blesserait tout mon cœur dans la vénération que je porte à moa maître.

Mais, sur ce point, vous vous rendrez à la raison, et pour tout le reste, croyez-moi sincèrement

Votre dévoué,

Théodore De Banville

Lyon, le 21 janvier 1877.

Cher Poëte,

Si je ne vous ai pas remercié plus tôt de votre très gracieux envoi, c’est qu’avant tout j’ai voulu lire vos Feuilles du Cœur.

Et maintenant que je los ai lues, mon remerciement sera bien plus vif. Je vous aurai dû, en effet, un des plus grands plaisirs que m’ai fait éprouver la lecture d’un poëte.

A la saveur particulière qu’elle tient de votre langue d’origine, c’est-à-dire, de votre sang même, votre poësie réunit toutes les finesses du génie de la langue française, dans laquelle vous vous êtes taillé d’ailleurs un large et merveilleux vocabulaire.

Je ne m’étonne donc pas des sympathies particulières que vous avez rencontrées de la part de nos poëtes les plus autorisés, et à côté des leurs, j’oserai vous offrir humblement celles de

Votre très humble serviteur,

Joséphin Soulary.

Paris, le 17 janvier 1677.

Mon cher confrère,

Je vous suis très reconnaissant de m’avoir adressé un bien riche présent : je veux parler du volume de Poësies que vous vonez de faire paraître. Vous chantez bien, parce que vous sentez vivement et parce que votre inspiration est élevée.

Ces pages si gracieuses et si charmantes vivront, je l’espère.

Avec l’assurance de ma haute considération, je suis heureux d’être

Votre affectueux et dévoué serviteur,

J. M. Torres Caicedo.

DOCUMENTS INÉDITS

SUR LE

Livre des Incas (1)

Paris, le 21 juin 1879

Cher Confrère,

J’ai lu avec joie votre Livre des Incas. C’est grand, terrible quelquefois, gracieux et tendre ; surtout, ce n’est pas commun.

Vous avez une note personnelle, ce qui est rare.

Je vous félicite encore et je vais vous relire.

Bien à vous

Henri De Bornier

(1) Voyez les articles parus dans l’Union littéraire et le Sonnettiste réunis du 10 juillet 1879 ; Le Courrier du Soir, édition d’une heure, du 26 août 1879 ; La Presse du 29 septembre 1879 ; La France chevaline dn 12 octobre 1879 ; Le Ôlobe du 13 novembre 1879 ; Le Soleil du 26 jan vier 1880 ; et Le Précurseur d’Anvers du 26 janvier 1880.

23 juillet 1819

(Haute-Loire)

Mon Cher Poète

Il y a bien longtemps que j’ai reçu votre volume et je suis honteux de ne vous en avoir pas accusé réception. La vérité est que je voulais vous avoir lu pour vous exprimer mes remerciements, mais lu comme on doit lire les Poëtes, de la première à la dernière ligne.

Mon impression générale vous est très favorable. Il y a chez vous le souffle et l’élan d’un Poëte : c’est l’essentiel et le principal. Dans le détail les beaux vers abondent ; je ne fais qu’une seule critique : l’abus de nos coupes modernes. Respectez un peu plus la césure. Je serai heureux de vous serrer la main quand j’irai à Paris et vous prie de me croire votre très dévoué

Emmanuel Ses Essàrts

Paris, le 26 juin 1879

Mon Cher Poète,

Avec quel intérêt profond j’ai lu votre beau livre !

Vous êtes trop notre compatriote pour que je vous félicite d’abord de la façon merveilleuse dont vous vous êtes assimilé la langue poëtique française ! Je ne fais allusion à ce fait qu’à cause du charme délicieux que prend cet instrument sous votre doigté, habitué au maniement de rhythmes lointains. Tout à coup s’ouvrent des échappées toutes neuves, dans la musique d’une de vos stances maniée par vous avec une ardeur étrangère ou quelque chose de plus languissant que chez nous. C’est fort exquis, d’un goût sans cesse nouveau. Le seul petit reproche que je me permettrai de vous adresser, c’est d’avoir quelquefois poussé plus loin qu’on n’ose le faire ici-même certaines modes récentes de lire les vers qui tendent à supprimer l’hémistiche placé sur un mot rapide ou de son muet. Vous vous devez d’être plus sévère qu’aucun de nous sur ce point !

Mais combien je devrais d’abord admirer le grand souffle de passion noble qui fait se lever d’elle-même plus d’une page, proclamant comme avec une voix personnelle plusieurs des beaux vers qu’elle contient ! Cela, à côté de délicatesses tout-â-fait féminines !

N’êtes-vous pas, du reste, homme écartant de lui toutes les angoisses dont vous sanglotez, une mère pour ce pauvre cher Enfant, votre fils, invoqué par vos plus beaux poëmes ? Je vous souhaite du fond de l’âme de rentrer dans votre patrie, rapportant de l’exil, au lieu de la mort et du désespoir, l’œuvre fière qui témoigne d’un avenir nouveau. Toutefois, ce vœu implique le chagrin de vous perdre alors que vous deveniez l’un de nous. Vos deux mains ; merci !

Stéphane Mallarmé.

Paris, le §4 juin 1879.

Monsieur,

J’ai reçu jeudi dernier votre beau livre et je viens vous remercier de votre aimable envoi.

Je l’ai lu avec le plus grand intérêt et j’espère que la critique indiquera aux délicats cette poësie à saveur originale et étrange. J’espère aussi que vous en tirerez gloire et profit, et que les mauvais jours tirent à leur fin. Le cadre est digne de la poësie, la poësie est digne du cadre. Vous avez fait avec Lemerre une belle œuvre qui durera, tant que durera le goût des belles choses.

Je vous réitère tous mes compliments et mes remerciements et je vous prie d’agréer, Monsieur, l’expression de mes sentiments bien sympathiques.

M"« M.... H.... M....

Gand, le 26 octobre *87P.

Mon Cher Confrère Et Ami,

J’ai lu et relu votre volume Les Feuilles du Cœur ; pour le moment, je ne veux rien vous en dire et je ne ferai aucune comparaison avec votre dernier recueil, car les vers, je ne les juge que lorsque je les sais par cœur. Je relirai votre œuvre bientôt ; mais, dès aujourd’hui, je puis vous donner mon humble avis sur Le Livre des Incas.

Vous dira que j’ai trouvé vos vers admirable» et borner là mon appréciation, cela ne vous apprendrait rien. Tout est beau ; mais certains morceaux me plaisent plus que les autres : ce sont ceux-là que je sais par cœur à la troisième lecture.

Bénita, voilà ce qui m’a le plus ému, voilà ce qui m’a le plus charmé : en lisant ce poëme que l’on dirait écrit avec du sang, le vôtre, j’ai souffert de vos souffrances, vos pleurs m’ont fait pleurer., Le Départ, Les Adieux, l’apostrophe Aux tyrans, VAgonisant, V’Inhumation, Julio, tout, eafin, est beau, beau de cette beauté dont très peu ont le secret, car il faut subir le martyre que vous avez subi pour le dépeindre avec des couleurs aussi éclatantes.

Parmi tous ces chants, j’ai une prédilection dont je ne sais pas me rendre compte pour L’Agonisant et L’Inhumation ; j’ai tremblé et je tremble encore en les lisant.

Dans un autre ordre d’idées, mes morceaux favoris sont ceux où vous faites revivre le souvenir de nos vieux Incas : on sent en les lisant que l’auteur a dans ses veines du sang américain. Enfin, mon cher Poëte, votre œuvre est belle et vous avez le feu sacré. Vos malheurs, les chagrins qui attristent votre âme donnent à vos vers un parfum délicieux, car, pour dépeindre les souffrances, il faut les endurer.

Vous comprendrez aisément qu’il m’est impossible d’analyser votre œuvre, c’est une entreprise de longue haleine ; mais j’ai voulu vous transmettre mes premières impressions et je me réserve de vous en parler plus longuement dans un avenir très prochain.

J’ai un moyen infaillible pour reconnaître si je ne me suis pas trompé en jugeant une œuvre : je la lis à une femme qui ait du cœur, et je l’observe pendant la lecture.

Une dame à qui j’avais lu vos vers a refusé positivement d’entendre L’Agonisant en deuxième lecture : Cela me fait mal, m’a-t-elle dit ; et, à mon sens, c’est le plus bel éloge qu’on puisse faire de votre œuvre.

A bientôt, mon cher Poëte. Embrassez pour moi votre charmant Julio, et pensez à votre ami qui vous aime

Alexandre Carreso.

Fontenay-le-Fleury, le 23 juin 1879.

Mon Cher Confrère,

J’ai reçu votre affectueuse lettre du 20 de ce mois, et, deux jours après, le volume que vous avez bien voulu m’adresser ici. Je vous remercie beaucoup de cet exemplaire et de ceux que vous avez déposés chez moi. Je regrette de n’avoir pas été lâ pour voua recevoir. Je suis à la campagne, chez un de mes amis, pour un mois environ.

J’ai lu votre livre avec l’intérêt que j’attache à vos productions. Il m’est impossible de vous donner mon jugement, car je ne me sens pas compétent en matière de réforme de notre versification française. Je ne crois pas qu’elle soit née telle qu’elle est du caprice des poëtes ; elle me semble être un fruit naturel de notre langue. Il est vrai que l’oreille est devenue de plus en plus difficile, au point d’attendre une richesse de rimes qui, je l’avoue, est un peu trop tyrannique. Je m’accommoderais plus facilement des hiatus que vous vous permettez, parce qu’n& Ne Sont Pas Du Tout ChoQuants.

Je regrette le caractère trop intime de certaines pièces de la dernière partie ; mais beaucoup de ces vers sont les meilleurs parce qu’ils ont été les plus sentis ; je comprends donc que vous ayez été fort tentés de les publier.

Je suis très sensible à la dédicace que vous m’avez faite dé la première partie.

J’apprendrai avec le plus vif plaisir que notre requête et votre volume auront trouvé à Lima un accueil favorable.

Veuillez agréer, mon cher Confrère, les nouvelles expressions de mes sentiments bien dévoués et embrasser votre cher enfant pour moi.

Sully Prudhomme.

Messieurs les Sénateurs,

Messieurs les Députés, (1)

A Lima (Pérou).

Les soussignés viennent avec confiance faire appel à votre haute bienveillance et à votre justice en faveur de l’un de vos compatriotes doublement e3timé chez nous par son caractère et ses talents.

M. Delia Rocca de Vergalo, né à Lima, lieutenant d’artillerie dans l’armée péruvienne, qui a eu l’honneur de combattre pour l’indépendance de son pays sous les ordres du général Mariano I. Prado, s’est vu forcé de rompre brusquement sa carrière et de s’exiler.

Le pain de l’exil est toujours amer, hélas ! et il est parfois terriblement difficile à gagner. M. Delia Rocca de Vergalo, d’une santé devenue chancelante, sans famille, sans appui, père d’un enfant de vingt-six mois, qu’il ne voulut pas abandonner lors de son départ de Lima, et dont il prend soin avec une tendresse de mère, ne pouvait plus trouver de ressources que dans les facultés de son esprit.

Il se perfectionna dans la langue française et ses premiers essais, comme poëte français, attirèrent sur lui l’attention de la presse et lui concilièrent les sympathies des écrivains qui lui donnèrent le titre de confrère.

Aujourd’hui M. Delia Rocca de Vergalo publie un second volume de poesies qu’il a eu l’inspiration patriotique de dédier aux représentants de sa nation et dont les frais d’impression

(1) Cette pétition a été adressée séparément an Sénat et à la Chambre in Dépoté» ; sont couverts par une souscription â laquelle les soussignés ont voulu contribuer.

Mais les travaux de l’esprit ne sont pas toujours des travaux rémunérateurs, et la position dans laquelle se trouve M, Delia Rocca de Vergalo est précaire et digne d’intérêts.

Mus par un sentiment dont vous apprécierez le caractère et ne considérant en M. Delia Rocca de Vergalo que le poëte malheureux et digne d’encouragement, le père d’un enfant âgé aujourd’hui de neuf ans, dont il a seul la charge, nous venons, Messieurs les Sénateurs et Messieurs les Députés, vous prier d’étendre sur votre compatriote exilé une main protectrice. Qu’il reçoive, si cela est possible, comme rente viagère, le montant de ses appointements de lieutenant d’artillerie, ou qu’il bénéficie de tout autre subside ; mais que le Pérou, nation généreuse et chevaleresque, ne laisse pas plus longtemps sans ressources en pays étranger un de ses enfants dévoués, un brave soldat, un poëto.

Permettez-nous d’espérer, Messieurs les Sénateurs et Messieurs les Députés, que vous voudrez bien écouter les voix lointaines qui vous saluent à travers l’Océan et viennent interrompre un instant vos nobles travaux pour plaider en s’adressant à vos cœurs, la cause du malheur et du talent. Paris, le 30 avril 1879.

Armand Silvestre, PaulFoccHER, Théodore de BanVille, Jules Claretie, Charles Grandmougin, Edmond About, J.-M. de Hérédia, Aurélien Scholl, A.dumas fils, de l’Académie française, Henri Crisafulli, Catulle Mendès, Louis Yerbrugohe, Alphonse Daudet, Camille Doucet, Secrétaire perpétuel de l’Académie française, Sully Prudhomme, Stéphane Mallarmé, Henri de Bornier, J.-M. Torres Caicedo, Maurice Bouchor, Joséphin Soulary, Léon Dierx, Leconte De Lisle, François Coppéb, Oicar Comettant, Albert Dxlpit.

Messieurs les Sénateurs,

Messieurs les Députés,

Permettez-moi d’appeler votre attention sur les demandes ci-jointes.

Elles sont signées des noms les plus honorables de notre littérature, et elles recommandent votre intérêt et elles éveillent votre patriotisme en faveur d’un proscrit péruvien, que nous considérons aujourd’hui comme un poëte français, N. Delia Rocca de Vergalo.

Ce que vous ferez pour lui sera regardé par nous comme fait pour toute la littérature, aussi bien de notre pays que du vôtre.

Votre ami,

Victor Hugo.

FIN