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La Politique/Livre VII

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Traduction par Jules Barthélemy-Saint-Hilaire.
Ladrange (p. 361-391).

POLITIQUE

LIVRE VII. (Ordinairement placé le sixième.)

DE L’ORGANISATION DU POUVOIR DANS LÀ DÉMOCRATIE ET DANS L’OLIGARCHIE.


CHAPITRE PREMIER. Des conséquences qui découlent du principe de la démocratie ; applications plus ou moins complètes qu’on en peut faire. Caractère de la démocratie, la liberté, qui a pour conséquences l’alternative du pouvoir et l’indépendance absolue des actions individuelles ; organisation spéciale du pouvoir dans la démocratie ; l’assemblée générale, le sénat ; rétribution des fonctionnaires ; de l’égalité démocratique.

§ 1. [1316b] Nous avons donc énuméré tous les aspects divers sous lesquels se présentent dans l’État l’assemblée délibérante ou le souverain, les magistratures et les tribunaux ; nous avons montré comment l’organisation de ces éléments se modifie avec les principes mêmes de la constitution ; de plus, nous avons traité antérieurement de la chute et de la stabilité des gouvernements, et nous avons dit quelles sont les causes qui amènent l’une et assurent l’autre. Mais comme nous avons reconnu plusieurs nuances dans la démocratie, et dans les autres gouvernements politiques, nous croyons utile de relever tout ce que nous pouvons avoir laissé de côté, et de déterminer pour chacun d’eux le mode d’organisation qui lui est spécial et le plus avantageux.

§ 2. Nous examinerons en outre toutes les combinaisons que peuvent former, en se mêlant, les divers systèmes dont nous avons parlé. [1317a] Réunis entre eux, ils peuvent altérer le principe fondamental du gouvernement, et rendre, par exemple, l’aristocratie oligarchique, ou pousser les républiques à la démagogie. Par ces combinaisons mi-parties, que je me propose d’examiner ici, et qui n’ont point encore été étudiées, voici ce que j’entends : l’assemblée générale et l’élection des magistrats étant dans le système oligarchique, l’organisation judiciaire peut être aristocratique ; ou bien les tribunaux et l’assemblée générale étant organisés oligarchiquement, l’élection des magistrats peut l’être d’une manière tout aristocratique. On pourrait supposer, si l’on veut, tel autre mode de combinaison, pourvu que les parties essentielles du gouvernement ne soient point constituées dans un système unique. § 3. Nous avons également dit à quels États la démocratie convient, quel peuple peut supporter les institutions oligarchiques, et quels sont, suivant les cas, les avantages des autres systèmes. Mais il ne suffit pas de savoir quel est le système que, selon les circonstances, il convient de préférer pour les États ; ce qu’il faut surtout connaître, c’est le moyen d’établir ce gouvernement-là ou tel autre. Examinons rapidement cette question. Parlons d’abord de la démocratie, et nos explications suffiront pour faire bien comprendre la forme politique diamétralement opposée à celle-là, et qu’on appelle vulgairement l’oligarchie.

§ 4. Nous n’omettrons dans cette recherche aucun des principes démocratiques, ni aucune des conséquences qui paraissent en découler ; car c’est de leur combinaison que résultent les nuances de la démocratie, si nombreuses et si diverses. J’assigne deux causes à ces variétés de la démocratie. La première, et je l’ai dit, c’est la variété même des classes, qui la composent, ici des laboureurs, là des artisans, ailleurs des mercenaires. La combinaison du premier de ces éléments avec le second, ou du troisième avec les deux autres, forme non pas seulement une démocratie plus ou moins bonne, mais essentiellement différente.

§ 5. Quant à la seconde cause, la voici : les institutions qui dérivent du principe démocratique, et qui en paraissent une conséquence toute spéciale, changent complétement, par leurs combinaisons diverses, la nature des démocraties. Ces institutions peuvent être moins nombreuses dans tel État, plus nombreuses dans tel autre, ou enfin se trouver toutes réunies dans un troisième. Il importe de les connaître toutes sans exception, soit que l’on ait à établir une constitution nouvelle, soit qu’on doive en réformer une ancienne. Les fondateurs d’États cherchent à grouper autour de leur principe général tous les principes spéciaux qui en dépendent. Mais ils se trompent dans l’application, ainsi que je l’ai déjà fait remarquer en traitant de la ruine et du salut des États. Exposons maintenant les bases sur lesquelles s’appuient les divers systèmes, les caractères qu’ils présentent ordinairement, et enfin le but qu’ils se proposent.

§ 6. Le principe du gouvernement démocratique, c’est la liberté. [1317b] On croirait presque, à entendre répéter cet axiome, qu’on ne peut même pas trouver de liberté ailleurs ; car la liberté, dit-on, est le but constant de toute démocratie. Le premier caractère de la liberté, c’est l’alternative du commandement et de l’obéissance. Dans la démocratie, le droit politique est l’égalité, non pas d’après le mérite, mais suivant le nombre. Cette base du droit une fois posée, il s’ensuit que la foule doit être nécessairement souveraine, et que les décisions de la majorité doivent être la loi dernière, la justice absolue ; car on part de ce principe, que tous les citoyens doivent être égaux. Aussi, dans la démocratie, les pauvres sont-ils souverains à l’exclusion des riches, parce qu’ils sont les plus nombreux, et que l’avis de la majorité fait loi. Voilà donc un des caractères distinctifs de la liberté ; et les partisans de la démocratie ne manquent pas d’en faire une condition indispensable de l’État.

§ 7. Son second caractère, c’est la faculté laissée à chacun de vivre comme il lui plaît ; c’est là, dit-on, le propre de la liberté, comme c’est le propre de l’esclavage de n’avoir pas de libre arbitre. Tel est le second caractère de la liberté démocratique. Il en résulte que, dans la démocratie, le citoyen n’est tenu d’obéir à qui que ce soit ; ou s’il obéit, c’est à la condition de commander à son tour ; et voilà comment, dans ce système, on ajoute encore à la liberté, qui vient de l’égalité.

§ 8. Le pouvoir, dans la démocratie, étant soumis à ces nécessités, voici les seules combinaisons qu’il peut recevoir. Tous les citoyens doivent être électeurs et éligibles. Tous doivent commander à chacun, et chacun à tous, alternativement. Toutes les charges doivent y être données au sort, ou du moins toutes celles qui n’exigent ni expérience ni talent spécial. Il ne doit y avoir aucune condition de cens ; ou, s’il y en a, il doit être minime. Nul ne doit exercer deux fois la même charge, ou du moins fort rarement, et seulement pour les moins importantes, excepté toutefois les fonctions militaires. Les emplois doivent être de courte durée, sinon tous, du moins tous ceux qui peuvent être soumis à cette condition. Tous les citoyens doivent être juges dans toutes les affaires, ou du moins dans presque toutes, dans les plus intéressantes, les plus graves, telles que les comptes de l’État et les objets purement politiques, et enfin dans les conventions particulières. L’assemblée générale doit être souveraine sur toutes les matières, ou du moins sur les principales, et l’on doit ôter tout pouvoir aux magistratures secondaires, ou ne leur en laisser que sur des objets insignifiants.

§ 9. Un sénat est une institution très démocratique, là où l’universalité des citoyens ne peut recevoir du trésor public une indemnité de présence aux assemblées ; mais là ou le salaire existe, le pouvoir du sénat est bientôt annulé. Le peuple, riche de son salaire légal, évoque bientôt tout à lui, comme je l’ai dit dans la partie de ce traité qui précède immédiatement celle-ci. Mais il faut avant tout faire en sorte que tous les emplois soient rétribués : assemblée générale, tribunaux, magistratures inférieures ; ou du moins, il faut rétribuer ceux des magistrats, des juges, des sénateurs, des membres de l’assemblée et des fonctionnaires, qui sont tenus de prendre leurs repas en commun. Si les caractères de l’oligarchie sont la naissance, la richesse, l’instruction, ceux de la démocratie seront la roture, la pauvreté, l’exercice d’un métier.

§ 10. Il faut bien se garder de créer aucune fonction à vie ; et si quelque magistrature ancienne a sauvé ce privilége de la révolution démocratique, il faut en limiter les pouvoirs et la remettre au sort au lieu de la laisser à l’élection. Telles sont les institutions communes à toutes les démocraties. Elles découlent directement du principe qu’on proclame démocratique, c’est-à-dire, de l’égalité parfaite de tous les citoyens, n’ayant de différence entre eux que celle du nombre, condition qui paraît être essentielle à la démocratie et que chérit la foule. L’égalité veut que les pauvres n’aient pas plus de pouvoir que les riches, qu’ils ne soient pas seuls souverains, mais que tous le soient dans la proportion même de leur nombre ; on ne trouve pas de moyen plus efficace de garantir à l’État l’égalité et la liberté.

§ 11. Ici l’on peut demander encore quelle sera cette égalité. Faut-il répartir les citoyens de manière que le cens possédé par mille d’entre eux soit égal au cens possédé par cinq cents autres, et accorder alors à la masse des premiers autant de droits qu’aux seconds ? Ou bien, si l’on proscrit cette espèce d’égalité, doit-on prendre, parmi les cinq cents d’une part et parmi les mille de l’autre, un nombre pareil de citoyens également investis du droit d’élire les magistrats et d’assister aux tribunaux ? Est-ce là le système le plus équitable selon le droit démocratique ? Ou faut-il donner la préférence à celui qui ne tient absolument compte que du nombre ? À entendre les partisans de la démocratie, la justice est uniquement dans la décision de la majorité ; à en croire les partisans de l’oligarchie, la justice est la décision des riches ; car à leurs yeux la richesse est la seule base raisonnable en politique.

§ 12. De part et d’autre, je vois toujours inégalité, injustice. Les principes oligarchiques mènent droit à la tyrannie ; car si un individu est plus riche à lui seul que tous les autres riches ensemble, il faut, en suivant les maximes du droit oligarchique, que cet individu soit souverain ; car il a seul vraiment le droit de l’être. Les principes démocratiques mènent directement à l’injustice ; car la majorité, souveraine par son nombre, se partagera bientôt les biens des riches, ainsi que je l’ai déjà dit. Pour trouver une égalité que chaque parti puisse admettre, il faut la chercher dans le principe même que tous deux donnent à leur droit politique. Ainsi, des deux côtés, on soutient que la volonté de la majorité doit être souveraine.

§ 13. J’admets donc ce principe ; mais je le limite. L’État se compose de deux parties, les riches et les pauvres ; que la décision des uns et des autres, c’est-à-dire de leur double majorité, fasse loi. S’il y a dissentiment, que ce soit l’avis des plus nombreux et de ceux dont le cens est le plus considérable qui l’emporte. Supposons dix riches et vingt pauvres ; six riches pensent d’une façon, quinze pauvres pensent d’une autre ; les quatre riches restants se joignent aux quinze pauvres ; les cinq pauvres restants se joignent aux six riches. Je demande que ceux-là l’emportent, quels qu’ils soient, dont le cens cumulé de part et d’autre sera le plus considérable.

§ 14. Si le cens est égal des deux côtés, le cas n’est pas plus embarrassant que ne l’est aujourd’hui un partage de votes dans l’assemblée publique ou au tribunal. On laisse alors prononcer le sort, ou l’on a recours à tout autre expédient du même genre. Quelle que soit d’ailleurs la difficulté d’arriver au vrai en fait d’égalité et de justice, on y aura toujours moins de peine que d’arrêter par la persuasion des gens assez forts pour satisfaire leurs avides désirs. La faiblesse réclame toujours égalité et justice ; la force ne s’en inquiète en rien.


§ 1. Donc. Voir le début des livres II, V (8) et VIII (5). Antérieurement. Ce qui regarde les trois pouvoirs a été traité à la fin du livre VI (4), ch. xi et suiv. ; et le sujet du livre VII (6) y fait parfaitement suite. Quant à la théorie des révolutions, le souvenir qui est placé ici, et qui sera encore rappelé plus bas, même chapitre, § 5, ne tient absolument en rien au sujet de ce livre, et je n’hésite pas à déclarer ces mots interpolés. De plus nous avons traité… et assurent l’autre. Voir plus haut, 1. VI (4), ch. II, § 1 et suiv., et l’App.


§ 2. Réunis entre eux. Aristote, après avoir exposé ce qu’est en soi chacun des trois pouvoirs, examine ensuite ce que la combinaison de ces pouvoirs peut produire, quand ils ne sont pas constitués tous les trois dans un seul et même système politique. Entre ces deux idées, si connexes et si simples, il n’y a de place pour aucune autre ; mais surtout il n’y a point place pour une théorie des révolutions. L’éditeur qui, le premier, a inséré l’ancien livre Ve entre les anciens IVe et VIe, a commis une méprise qui semble peu excusable. Voir l’Appendice.

§ 3. Nous avons également dit, Voir plus haut, 1. VI (4), ch. IV.

§ 4. Je l’ai déjà dit. Voir plus haut, l. VI (4), ch. II, § 1 et suiv.

§ 5. Ainsi que je t’ai déjà fait remarquer. Il est vrai que, selon l’ancien ordre des livres, Aristote a déjà exprimé cette pensée dans le livre V, placé le VIIIe dans cette traduction, ch. I, § 1 ; mais il est vrai aussi qu’en cet endroit même il renvoie à un autre qui se trouve livre III, ch. V, § 8 et suiv., où il a développé cette pensée beaucoup plus complétement. Ainsi, le passage dont il est ici question, loin de prouver que l’ancien livre VI doit venir après l’ancien livre V, prouve peut-être seulement que le premier éditeur d’Aristote n’avait pas lu assez attentivement l’ouvrage qu’il publiait. Voir les notes des deux premiers paragraphes de ce chapitre et l’Appendice. Je déclare donc encore interpolés ces mots : ainsi que je l’ai dit… des États.

§ 6. C’est la liberté. Voir les théories de Montesquieu, Esprit des lois, l1. XI, ch. II.

§ 8. Ou du moins sur les principales. Ces mots semblent à M. Coettling avoir été ajoutés par quelque grammairien. Je les crois nécessaires ; mais dans le texte, ils sont rejetés un peu loin.

§ 9. Un sénat est une institution très démocratique. Voir la même pensée plus haut, l. VI, ch. XII, § 8.

Qui précède immédiatement celle-ci. Voir plus haut, livre VI (4), ch. IV, § 5, et plus bas dans ce livre, ch. II, § 1 ; voir aussi dans l’Appendice l’opinion de Scaino sur la division générale de l’ouvrage. Du reste, ce passage prouve bien que l’ancien Ve livre doit venir après celui-ci et non auparavant.
Leurs repas en commun. On sait qu’à Athènes la tribu qui avait la présidence du conseil des Cinq-Cents, la tribu Prytane, était nourrie dans le prytanée aux frais de l’Etat pendant un mois que duraient ses fonctions. Voir Démosthène, discours contre Polyclès, § 13, page 655, édit. Firmin Didot.

§ 12. Ainsi que je l’ai déjà dit. Voir plus haut, liv. III, ch. VI, § 1.

§ 14. La faiblesse. Chaque jour confirme la vérité de cette maxime très profonde, mais certainement peu consolante.


CHAPITRE II. Suite de la théorie sur l’organisation du pouvoir dans la démocratie ; le peuple agriculteur est le plus propre à la démocratie ; institutions qui lui conviennent ; lois faites dans quelques États pour favoriser l’agriculture. Du peuple pasteur. De la démagogie extrême ; des moyens qui lui sont propres ; des limites qu’elle doit toujours garder.

§ 1. Des quatre formes de démocratie que nous avons reconnues, la meilleure est celle que j’ai placée la première dans les considérations que je viens de présenter ; elle est aussi la plus ancienne de toutes : j’entends la première, d’après la division que j’ai indiquée dans les classes du peuple. La classe la plus propre au système démocratique est celle des laboureurs ; aussi la démocratie s’établit sans peine partout où la majorité vit de l’agriculture et de l’élève des troupeaux. Comme elle n’est pas fort riche, elle travaille sans cesse et ne peut s’assembler que rarement ; et comme elle ne possède pas le nécessaire, elle s’applique aux travaux qui la nourrissent, et n’envie pas d’autres biens que ceux-là. Travailler vaut mieux encore que gouverner et commander, là où l’exercice du pouvoir ne procure pas de grands profits ; car les hommes en général préfèrent l’argent aux honneurs.

§ 2. Ce qui le prouve bien, c’est que jadis même nos ancêtres supportaient les tyrannies qui pesaient sur eux, et qu’on supporte aujourd’hui sans murmure les oligarchies existantes, pourvu qu’on puisse librement vaquer au soin de ses intérêts, sans redouter de spoliations. On fait alors rapidement fortune, ou du moins l’on échappe à la misère. Souvent même on voit le simple droit d’élire les magistrats et d’en exiger des comptes, suffire à l’ambition de ceux qui peuvent en avoir, puisque, dans plus d’une démocratie, sans participer à l’élection des chefs, et tout en laissant ce droit à quelques électeurs qui sont pris successivement dans la masse entière des citoyens, comme on le fait à Mantinée, la majorité se montre satisfaite, parce qu’elle dispose souverainement des délibérations. C’est bien là, on doit le reconnaître encore, une espèce de démocratie ; et Mantinée était jadis un État réellement démocratique.

§ 3. Dans cette espèce de démocratie, dont j’ai déjà parlé plus haut, c’est un principe excellent et d’une application assez ordinaire, de mettre au rang des droits accordés à tous les citoyens l’élection des magistrats, l’examen des comptes et l’entrée des tribunaux, et de soumettre les hautes fonctions aux nécessités de l’élection et du cens, en proportionnant le cens à l’importance même des emplois ; ou bien encore, en négligeant cette condition du cens pour toutes les magistratures, de ne choisir que ceux qui peuvent, par leur fortune, convenablement remplir le poste où on les appelle. Un gouvernement est toujours fort, quand il est établi d’après ces principes. De cette façon, le pouvoir passe toujours aux mains les plus honorables, et le peuple ne ressent point de jalousie contre les hommes estimables que sa volonté appelle aux affaires. Cette combinaison suffit même à satisfaire les hommes distingués. Ils n’ont point à redouter pour eux-mêmes l’autorité de gens qui leur seraient inférieurs ; et personnellement, ils gouverneront avec équité, parce qu’ils sont responsables de leur gestion devant des citoyens d’une autre classe que la leur.

§ 4. Il est toujours bon pour l’homme d’être tenu en bride, et de ne pouvoir se livrer à tous ses caprices ; car l’indépendance illimitée de la volonté individuelle ne saurait être une barrière contre les vices que chacun de nous porte dans son sein. De là, résulte nécessairement pour les États cet immense avantage que le pouvoir est exercé par des hommes éclairés qui ne commettent pas de fautes graves, et que le peuple n’est point opprimé et avili. C’est là, sans contredit, la meilleure des démocraties. Et d’où vient sa perfection ? Des mœurs mêmes du peuple qu’elle régit.

§ 5. Presque tous les anciens gouvernements avaient des lois excellentes pour rendre le peuple agriculteur. Ou elles limitaient, d’un façon absolue, la possession individuelle des terres à une certaine mesure qu’on ne pouvait dépasser ; ou elles fixaient l’emplacement des propriétés, tant autour de la ville que dans les parties plus éloignées du territoire. Parfois même, à ces premières précautions, elles ajoutaient la défense de jamais vendre les lots primitifs. On cite aussi cette loi à peu près pareille, attribuée à Oxylus, et qui interdisait de prêter sur hypothèques immobilières.

§ 6. Si l’on voulait aujourd’hui réformer bien des abus, on pourrait recourir à la loi des Aphytéens, qui serait d’une excellente application pour l’objet qui nous occupe. Quoique la population de leur État soit très nombreuse, et son territoire peu étendu, cependant tous les citoyens sans exception y cultivent un coin de terre. On a soin de ne soumettre à l’impôt qu’une portion des propriétés ; et les parts territoriales sont toujours assez fortes pour que le cens des plus pauvres dépasse la quotité légale.

§ 7. Après le peuple agriculteur, le peuple le plus propre à la démocratie, c’est le peuple pasteur et vivant de ses troupeaux. Ce genre d’existence se rapproche beaucoup de l’existence agricole ; et les peuples pasteurs sont merveilleusement préparés aux travaux de la guerre, d’un tempérament robuste, et capables de supporter les fatigues du bivouac. Quant aux classes différentes de celles-là, et dont se composent presque toutes les autres espèces de démocraties, elles sont bien inférieures à ces deux premières ; leur existence est dégradée ; et la vertu n’a rien à faire avec les occupations habituelles des artisans, des marchands, des mercenaires. Toutefois il faut remarquer que, tourbillonnant sans cesse dans les marchés et les rues de la cité, cette masse se réunit sans peine, on peut dire, en assemblée publique. Les laboureurs, au contraire, disséminés dans les champs, se rencontrent rarement entre eux et ne sentent pas autant ce besoin de se réunir.

§ 8. Mais si le territoire est distribué de telle sorte que les champs soient fort éloignés de la ville, on peut établir aisément dans cette condition une excellente démocratie et même une république. La majorité des citoyens est forcée alors d’émigrer de la ville et d’aller vivre dans les campagnes ; et l’on sta¬tuerait que la tourbe des marchands ne pourra se réunir jamais en assemblée générale, sans la présence de la masse agricole. Tels sont les principes sur lesquels doit reposer l’institution de la première et de la meilleure des démocraties. On peut sans peine en déduire l’organisation de toutes les autres, dont les dégénérations se succèdent selon les diverses classes du peuple, jusqu’à cette classe dégradée qu’il faut toujours exclure.

§ 9. Quant à cette forme dernière de la démagogie, où l’universalité des citoyens prend part au gouvernement, tout État n’est pas fait pour la supporter ; et l’existence en est fort précaire, à moins que les mœurs et les lois ne s’accordent à la maintenir. Nous avons indiqué plus haut la plupart des causes qui ruinent cette forme politique et les autres États républicains. Pour établir ce genre de démocratie et transférer tout le pouvoir au peuple, les meneurs tâchent ordinairement d’inscrire aux rôles civiques le plus de gens qu’ils peuvent ; ils n’hésitent point à comprendre au nombre des citoyens non seulement ceux qui sont dignes de ce titre, mais aussi tous les citoyens bâtards, et tous ceux qui ne le sont que d’un des deux côtés : je veux dire soit du côté du père, soit du côté de la mère. Tous ces éléments sont bons pour former le gouvernement que ces hommes-là dirigent.

§ 10. Ce sont des moyens tout à fait à la portée des démagogues. Toutefois, qu’ils n’en fassent usage que jusqu’à ce queles classes inférieures l’emportent en nombre sur les hautes classes, et les classes moyennes ; qu’ils se gardent bien d’aller au delà ; car en dépassant cette limite, on se donne une foule indisciplinable, et l’on exaspère les classes élevées, qui supportent si difficilement l’empire de la démocratie. La révolution de Cyrène n’eut point d’autres causes. On ne remarque point le mal tant qu’il est léger ; mais il s’accroît, et il frappe alors tous les yeux.

§ 11. On peut, dans l’intérêt de cette démocratie, employer les moyens dont Clisthène fit usage à Athènes pour fonder le pouvoir populaire, et qu’appliquèrent aussi les démocrates de Cyrène. Il faut créer en plus grand nombre de nouvelles tribus, de nouvelles phratries ; il faut substituer aux sacrifices particuliers des fêtes religieuses, peu fréquentes mais publiques ; il faut confondre autant que possible les relations des citoyens entre eux, en ayant soin de rompre toutes les associations antérieures.

§ 12. Toutes les ruses des tyrans peuvent même trouver place dans cette démocratie, par exemple, la désobéissance permise aux esclaves, chose peut-être utile jusqu’à certain point, la licence des femmes et des enfants. On accordera de plus à chacun la faculté de vivre comme bon lui semble. À cette condition, bien des gens ne demanderont pas mieux que de soutenir le gouvernement ; car les hommes en général préfèrent une vie sans discipline à une vie sage et régulière.


§ 1. Je viens de présenter. Le sujet que rappelle ici Aristote a été traité par lui, liv. VI (4e), ch. iv, § 2. Quand il veut parler d’une question antérieure, il se sert des mots : « dans les premières études, antérieurement » . Ici le texte a un sens plus précis, et il indique que la partie de l’ouvrage qu’Aristote veut désigner précède immédiatement celle-ci. Ce passage est encore une nouvelle preuve en faveur de mon opinion sur l’ordre des livres. Voir plus haut, dans ce livre, ch. 1, §§ 1, 5, 9, et liv. VI (4e), ch. ii, § 1 et suiv. Voir aussi l’Appendice.

Que j’ai indiquée. Plus haut, liv. VI, ch. v, § 3, et ch. x, § 2, Aristote a placé les agriculteurs en première ligne parmi les diverses classes dupeuple.

Aussi la démocratie. Cette remarque est profonde, et l’on ne peut douter que la démocratie n’ait dû à cette cause les progrès immenses qu’elle a faits en France. Elle travaille sans cesse.Voir liv. XVIII, Montesquieu, Esprit des Lois, ch. i.

§ 2. À Mantinée. On peut entre-voir, dans cette organisation de la république de Mantinée, une forme à peu près représentative. C’est peut-être la seule trace qu’en offre l’antiquité. On sait que Mantinée fut détruite par Agésilas dans la XCVIIIe olympiade, vers 387 avant J.-C., et rebâtie plus tard. On peut croire que ce système de gouvernement a été en vigueur à Mantinée, tant avant la destruction de la ville qu’après son rétablissement.

§ 3. Dont j’ai déjà parlé plus haut. Voir des théories analogues, § 1.

§ 5. Individuelle. Voir plus bas, liv. VIII (5e), ch. vi, § 6. Les lots primitifs. Voir plus haut, livre II, ch. vi, § 10. Oxylus. Oxylus paraît avoir régné sur les Eléens. Pausanias est le seul auteur qui en parle (Voyage de l’Elide, ch. III et IV). On ne sait sur cette loi d’Oxylus que ce qu’en dit ici Aristote.

§ 6. Aphytéens. J’ai dû adopter ici la correction de Sylburge, quoique tous les manuscrits donnent « Aphytaliens », ainsi que la vieille traduction. Héraclide de Pont, à la fin de son petit traité sur les Etats, a dit quelques mots des Aphytéens, dont il vante la justice et la probité. Aphytis est, suivant Xénophon (Hellenic., lib.V, cap. III, § 19), une ville de Thrace. Voir, à ce mot, Etienne de Byzance.

§ 7. Vivant de ses troupeaux. Voir plus haut ce qui est dit des agrculteurs, § 1.

§ 9. Cette forme dernière de la démagogie. Aristote, ici, a sans doute en vue la démocratie athénienne. Nous avons indiqué plus haut. Voir plus haut la même pensée, liv. VI, ch. iv, § 4.

§ 10. La révolution de Cyrène. Voir Héraclide de Pont, p. 510, et Hérodote, Melpomène, ch. CLII et suiv. p. 228, édition Firmin Didot.

§ 11. Clisthène établit dix tribus au lieu de quatre. Voir plus haut, livre III, chap. I, § 10. Machiavel donne à peu près le même conseil qu’Aristote. Discours sur les Déc. de Tite-Live, liv. I, ch. xxvi.



CHAPITRE III. Suite de la théorie de l’organisation du pouvoir dans la démocratie. Conditions nécessaires à la durée des démocraties ; ne pas exagérer les conséquences du principe démocratique ; éviter l’oppression des riches et les confiscations au profit du trésor public ; s’attacher à procurer au peuple une aisance générale ; moyens employés par quelques gouvernements.

§ 1. Pour le législateur et pour ceux qui veulent fonder un gouvernement démocratique, instituer ce gouvernement n’est ni la seule ni la plus grande difficulté ; c’est bien plutôt de savoir le faire vivre. Un gouvernement quel qu’il soit peut toujours bien durer deux ou trois jours. Mais en étudiant, comme nous l’avons fait plus haut, les causes de salut et de ruine pour les États, on peut essayer de tirer de cet examen des garanties de stabilité politique, en écartant avec soin toutes les chances de dissolution et en ne faisant que des lois, formelles ou tacites, qui toutes renferment les principes sur lesquels repose la durée des États. Il faut se bien garder encore de prendre pour démocratique ou oligarchique tout ce qui renforcera, dans le gouvernement, le principe de la démocratie ou de l’oligarchie ; on doit s’attacher bien plutôt à ce qui fera vivre l’État le plus longtemps possible.

§ 2. Aujourd’hui pour plaire au peuple, les démagogues font prononcer des confiscations énormes par les tribunaux. Quand on aime l’État qu’on dirige, on prend un système tout opposé ; et l’on fait passer en loi que les biens des condamnés pour crimes de haute trahison ne reviendront jamais au trésor public, mais qu’ils seront consacrés aux dieux. C’est le moyen d’amender également les coupables, qui n’en sont pas moins punis, et d’empêcher la foule, qui n’y doit rien gagner, de condamner si fréquemment les accusés soumis à sa juridiction. Il faut en outre prévenir la multiplicité de ces jugements publics, en portant de fortes amendes contre ceux qui échouent dans leurs accusations ; car d’ordinaire les accusateurs s’en prennent à la classe distinguée plutôt qu’aux gens du peuple. Or il faut que tous les citoyens soient attachés le plus possible à la constitution, ou que du moins ils ne regardent pas comme des ennemis les souverains mêmes de l’État.

§ 3. Les espèces les plus vicieuses de la démocratie existent en général dans des États fort populeux, où il est difficile de réunir des assemblées publiques sans payer ceux qui s’y rendent. Aussi, les hautes classes redoutent-elles cette nécessité quand l’État n’a pas de revenus propres ; car il faut alors lui créer des ressources, soit par des contributions spéciales, soit par des confiscations, que prononcent des tribunaux corrompus. Or, ce sont là des causes de ruine pour bien des démocraties. Là donc oà l’État n’a pas de revenus, il faut que les assemblées publiques soient rares, et les membres des tribunaux fort nombreux, mais ne siégeant que quelques jours. Ce système a le double avantage, d’abord que les riches n’auront point à craindre de trop grandes dépenses, quoique ce ne soit pas à eux, mais aux pauvres qu’on donne le salaire judiciaire ; et ensuite ceci fera que la justice sera beauoup mieux rendue, parce que les riches ne veulent jamais quitter leurs affaires pour plusieurs jours, et ne consentent à les laisser que pour quelques instants.

§ 4. Si l’État est opulent, il faut se garder d’imiter les démagogues d’aujourd’hui. Ils partagent au peuple tout l’excédant des recettes, et prennent part comme les autres à la répartition ; mais les besoins restent toujours les mêmes ; car donner de tels secours à la pauvreté, c’est vouloir emplir un tonneau sans fond. L’ami sincère du peuple tâchera de prévenir pour la foule l’excès de la misère, qui pervertit toujours la démocratie ; et il mettra tous ses soins à rendre l’aisance permanente. Il est bon, dans l’intérêt même des riches, d’accumuler les excédants des recettes publiques, pour les répartir en une seule fois aux pauvres, surtout si les portions individuelles suffisent à l’achat d’un petit immeuble, ou du moins à l’établissement d’un commerce ou d’une exploitation agricole. Si l’on ne peut faire participer tout d’un coup la masse entière à ces distributions, qu’on procède par tribu ou suivant toute autre division successive. Les riches doivent certainement dans ce cas contribuer aux charges nécessaires de l’État ; mais qu’on renonce à exiger d’eux des dépenses sans utilité.

§ 5. À Carthage, le gouvernement a toujours su, par des moyens analogues, gagner l’affection du peuple ; il envoie sans cesse quelques gens du peuple s’enrichir dans les colonies. Les classes élevées, si elles sont habiles et intelligentes, auront soin d’aider les pauvres et de les tourner constamment vers le travail, en leur créant des ressources. Elles feront bien aussi d’imiter le gouvernement de Tarente. En accordant aux pauvres l’usage commun des propriétés, le gouvernement s’est acquis le dévouement de la foule. D’un autre côté, il a fait doubles tous les emplois, mettant l’un à l’élection, l’autre au sort ; prenant le sort pour que le peuple puisse arriver aux fonctions publiques, l’élection pour qu’elles soient mieux remplies. On peut encore obtenir le même résultat, en faisant que les, membres d’une même magistrature soient les uns désignés par le sort, et les autres choisis à l’élection.

§ 6. Tels sont les principes qu’il convient de suivre dans l’institution de la démocratie.


§1. Comme nous l’avons dit plus haut. je crois que ces mots sont interpolés. Voir les motifs que j’ai donnés plus haut, aux notes des paragraphes 1 et 5 du chap. Ier de ce livre. En admettant que l’ancien livre V dût être placé avant le VIe, il y aurait lieu de s’étonner qu’en parlant à la fin du chapitre précédent des manœuvres de la tyrannie, communes aussi à la démocratie, Aristote n’eût pas rappelé, selon sa méthode habituelle, qu’il en avait précédemment traité.

§ 5. À Carthage. Voir livre II, ch. VIII, § 1. Le gouvernement de Tarente. Voir plus bas, liv. VIII(5), ch. II, § 8, et Fleyne, Opuscula acad., t. II, p. 217. On sait peu de chose de Tarente.

CHAPITRE IV. De l’organisation du pouvoir dans les oligarchies ; le bases en sont généralement toutes contraires à celles de la démocratie ; conditions diverses du cens. L’administration des oligarchies exige infiniment de prudence, parce que le principe est mauvais ; nécessité du bon ordre ; rapport des diverses nuances de l’oligarchie à la composition de l’armée. Les oligarques doivent s’imposer des dépenses publiques ; fautes de la plupart des oligarchies.

§ 1. On peut aisément voir, d’après les principes qui précèdent, quels sont ceux de l’établissement oligarchique. Il faudra, pour chaque espèce d’oligarchie, prendre le contre-pied de ce qui concerne l’espèce correspondante de démocratie. Ceci est surtout applicable à la mieux combinée et à la première des oligarchies ; et cette première oligarchie se rapproche beaucoup de la république proprement dite. Le cens doit y être varié, plus fort pour les uns, plus faible pour les autres : plus faible pour les magistratures vulgaires et d’utilité indispensable, plus fort pour les magistratures élevées. Du moment qu’on possède le cens légal, on doit arriver aux emplois ; et le nombre des gens du peuple entrant au pouvoir en vertu du cens, doit être combiné de telle sorte que la portion de la cité qui aura des droits politiques soit plus forte que celle qui n’en aura pas. On aura soin, du reste, que ce qu’il y a de plus distingué parmi le peuple soit ainsi admis à participer au pouvoir.

§ 2. Il faut resserrer un peu ces bases pour obtenir l’oligarchie qui succède à cette première espèce. Quant à la nuance oligarchique qui répond à la dernière nuance de la démocratie, et qui, comme elle, est la plus violente et la plus tyrannique, ce gouvernement exige d’autant plus de prudence qu’il est plus mauvais. Les corps sainement constitués, les navires bien construits et montés par des marins habiles, peuvent endurer, sans crainte de périr, les fautes les plus graves ; mais les corps maladifs, les navires déjà fatigués et abandonnés à des matelots ignorants, ne peuvent au contraire supporter les moindres erreurs. De même pour les constitutions politiques : plus elles sont mauvaises, plus elles exigent de précautions.

§ 3. En général, les démocraties trouvent leur salut dans l’abondance même de leur population. Le droit du nombre y remplace le droit du mérite. L’oligarchie, au contraire, ne peut vivre et se sauver que par le bon ordre. La masse presque entière du peuple se composant de quatre classes principales : les laboureurs, les artisans, les mercenaires, les commerçants ; et quatre espèce d’armes aussi étant nécessaires à la guerre : la cavalerie, les hoplites, l’infanterie légère et la marine, dans un pays naturellement propre à l’élève des chevaux, l’oligarchie peut sans peine se constituer très puissamment ; car la cavalerie, qui fait alors la force et la sécurité nationales, exige toujours pour son entretien beaucoup de fortune. Là où les hoplites sont en grand nombre, la seconde espèce d’oligarchie peut s’établir ; car cette infanterie pesante se compose généralement de riches plutôt que de pauvres. Au contraire, l’infanterie légère et la marine sont des éléments tout démocratiques.

§ 4. Aussi, dans les États où ces deux éléments se rencontrent en masse, les riches, comme on peut le voir de nos jours, ont-ils souvent le dessous quand on en vient à la guerre civile. Pour porter remède à ce mal, on peut imiter la méthode des généraux qui, dans le combat, savent mêler à la cavalerie et aux hoplites une proportion convenable de troupes moins pesantes. Dans les séditions, les pauvres l’emportent souvent sur les riches, en ce que, moins lourdement armés, ils peuvent combattre avec avantage contre la cavalerie et la grosse infanterie.

§ 5. Aussi, l’oligarchie qui prend son infanterie légère dans les dernières classes du peuple, ne la forme que contre elle-même. Il faut au contraire, en profitant de la diversité des âges et en tirant parti des plus âgés comme des plus jeunes, faire exercer les fils des oligarques dès leur enfance à toutes les manœuvres de l’infanterie légère, et les appliquer, dès qu’ils sortent de l’adolescence, aux plus rudes travaux, comme de véritables athlètes. L’oligarchie d’ailleurs aura soin d’accorder des droits politiques au peuple, soit à la condition du cens légal, comme je l’ai déjà dit, soit, comme le fait la constitution de Thèbes, en exigeant qu’on ait cessé, depuis un certain laps de temps, toute occupation illibérale ; soit comme à Marseille, où l’on désigne ceux qui, par leur mérite, peuvent obtenir des emplois, qu’ils fassent déjà partie du gouvernement ou qu’ils soient en dehors.

§ 6. Quant aux principales magistratures, réservées nécessairement à ceux qui jouissent des droits politiques, il faudra leur prescrire les dépenses publiques qu’elles devront acquitter. Le peuple alors ne se plaindra plus de ne point arriver aux emplois, et sa jalousie pardonnera sans peine à ceux qui doivent acheter si cher l’honneur de les remplir. Pour leur installation, les magistrats devront faire des sacrifices magnifiques, et construire quelques monuments publics ; le peuple, alors, prenant part aux banquets et aux fêtes, et voyant la ville splendidement décorée de temples et d’édifices, souhaitera le maintien de la constitution ; et ce sera pour les riches autant de superbes témoignages des dépenses qu’ils auront faites. Aujourd’hui, les chefs des oligarchies, loin d’agir ainsi, font précisément tout le contraire : ils cherchent le profit aussi ardemment que l’honneur ; et l’on peut dire avec vérité que ces oligarchies ne sont que des démocraties réduites à quelques gouvernants.

§ 7. Telles sont les bases qu’il convient de donner aux démocraties et aux oligarchies.


§ 3. Quatre classes principales. Voir plus haut, liv. VI, ch. III, § 11.

§ 4. Ils peuvent combattre avec avantage. Dans le moyen âge, les vilains, armés à la légère, ont été les écrasés presque toutes les fois qu’ils se sont mesurés contre les nobles, les chevaliers. Les vilains, c’est-à-dire le peuple, ont cependant fini par triompher, comme les démocraties dont parle Aristote, mais par des moyens différents.

§ 5. Comme je l’ai déjà dit. Voir plus haut, § 1. La constitution de Thèbes. Voir ci-dessus, liv. III, ch. III, § 4. Comme à Marseille. Voir plus bas, liv. VIII (5e), ch. v, § 2.

CHAPITRE V. Esquisse des diverses magistratures indispensables ou utiles à la cité. Objets auxquels ces magistratures s’appliquent ; le marché, l’entretien des rues et des chemins, etc. ; les campagnes ; les finances de l’État ; les actes publics ; l’exécution des sentences judiciaires ; les affaires militaires ; apurement des comptes publics ; présidence de l’assemblée générale ; le culte religieux et civil ; surveillance des femmes et des enfants. — Fin de la théorie sur l’organisation du pouvoir.

§ 1. Une suite naturelle de ce qui précède est de déterminer avec exactitude le nombre des diverses magistratures, leurs attributions, et les conditions nécessaires pour les remplir. C’est un sujet que nous avons déjà précédemment touché. D’abord un État ne saurait être sans certaines magistratures, qui lui sont indispensables ; il ne saurait être bien régi sans les magistratures qui assurent le bon ordre et la tranquillité. Ensuite, il y a également nécessité, comme je l’ai déjà dit, que les fonctions soient peu nombreuses dans les petits États et multipliées dans les grands ; et il importe de bien connaître celles qui peuvent être cumulées et celles qui sont incompatibles. § 2. En ce qui concerne les besoins indispensables de la cité, le premier objet de surveillance, c’est le marché public, qui doit être sous la direction d’une autorité veillant aux conventions qui s’y passent et à sa bonne tenue. Dans presque toutes les villes, il y a nécessité pour les citoyens de vendre et d’acheter, afin de satisfaire leurs mutuels besoins ; et c’est là peut-être la plus importante garantie de ce bien-être qu’ont cherché, ce semble, les membres de la cité, en se réunissant dans une association commune.

§ 3. Un autre objet qui vient après celui-ci, et qui y tient de fort près, c’est la conservation des propriétés publiques et particulières. Cette charge comprend la tenue régulière de la cité, l’entretien et la réparation des édifices qui se dégradent et des chemins publics, le règlement des limites pour chaque propriété, afin de prévenir les contestations ; en un mot, toutes les matières de même ordre que celles-ci. Ce sont là des fonctions, comme on les appelle ordinairement, de police urbaine. Or, elles sont fort variées, et l’on peut, dans les États bien peuplés, les partager entre plusieurs mains. Ainsi, on établit des architectes spéciaux pour les murailles, des inspecteurs des eaux et fontaines, des surveillants du port.

§ 4. Il est une autre magistrature analogue à celle-là et aussi nécessaire qu’elle, s’occupant des mêmes soins, mais qui ne régit que les campagnes et l’extérieur de la cité. Les fonctionnaires qui l’exercent sont nommés tantôt Inspecteurs des champs, tantôt Conservateurs des forêts. Ainsi voilà déjà pour la cité trois ordres de fonctions indispensables. Une quatrième magistrature, qui ne l’est pas moins, est celle qui doit percevoir les deniers communs, garder le trésor de l’État, et répartir les fonds entre les divers chapitres de l’administration publique. Ces fonctionnaires se nomment Receveurs et Trésoriers. Une autre classe de fonctionnaires est chargée de l’enregistrement des actes passés entre particuliers, et des arrêts rendus par les tribunaux. Ce sont eux aussi qui doivent recevoir la déclaration des poursuites et des instances judiciaires. Parfois cette dernière magistrature se divise en plusieurs autres ; mais elle n’en a pas moins toutes les attributions que je viens d’énumérer. Ceux qui la remplissent sont appelés Archivistes, Greffiers, Conservateurs, ou désignés par tout autre nom pareil.

§ 5. La magistrature qui vient après celle-ci et qui est la plus nécessaire, mais aussi la plus délicate de toutes, est chargée de l’exécution des condamnations judiciaires, de la poursuite préalable des jugements et de la garde des prisonniers. Ce qui la rend surtout pénible, c’est l’animadversion générale qu’elle soulève. Aussi, quand le profit n’est pas considérable, on ne trouve personne pour la remplir, ou du moins pour la remplir selon toute la sévérité des lois. Elle est cependant indispensable ; car il serait bien inutile de rendre la justice, si les arrêts ne devaient pas recevoir de suite ; et la société civile n’est pas plus possible sans l’exécution des jugements que sans la justice même qui les rend.


§ 6. Mais il est bon que ces difficiles fonctions n’appartiennent point à une magistrature unique. Il faut les partager entre les membres des divers tribunaux, et suivant la nature des actions et des instances judiciaires. En outre, les magistratures qui sont étrangères au jugement pourront se charger parfois de l’exécution ; et dans les causes où figurent des jeunes gens, les exécutions seront confiées de préférence à de jeunes magistrats. Quant aux poursuites qui atteignent des magistrats en place, il faut avoir soin que la magistrature qui exécute soit autre que celle qui a condamné ; que, par exemple, les inspecteurs de la ville appliquent les arrêts des inspecteurs du marché, comme les arrêts des premiers seront appliqués par d’autres. Plus l’animadversion excitée contre les agents sera faible, plus l’exécution sera complète. C’est doubler la haine que de remettre aux mêmes mains la condamnation et l’exécution ; c’est rendre l’exécration générale que d’étendre à tous les objets les fonctions de juge et d’exécuteur, en les laissant toujours aux mêmes individus.

§ 7. Souvent on distingue les fonctions de geôlier de celles d’exécuteur : témoin à Athènes, le tribunal des Onze. Cette séparation de fonctions est bonne ; et l’on doit chercher aussi des moyens adroits pour rendre moins odieux l’emploi de geôlier, qui est tout aussi nécessaire que les autres emplois dont nous avons parlé. Les honnêtes gens repoussent cette charge de toutes leurs forces, et il est dangereux de la confier à des hommes corrompus ; car il faudrait plutôt les garder eux-mêmes que leur remettre la garde d’autrui. Il importe donc que la magistrature chargée de ces fonctions ne soit ni unique ni perpétuelle. Elles seront données à des jeunes gens, partout où la jeunesse et les gardes. de la ville sont organisés militairement ; et diverses magistratures devront s’acquitter tour à tour de ces pénibles soins.

§ 8. Telles sont en première ligne les magistratures qui paraissent les plus nécessaires à la cité. Viennent ensuite d’autres fonctions qui ne sont pas moins indispensables, mais qui sont d’un ordre plus relevé ; car elles exigent un mérite éprouvé, et c’est la confiance seule qui les accorde. Ce sont celles qui concernent la défense de la cité et toutes les affaires militaires. En temps de paix, comme en temps de guerre, il faut veiller également à la garde des portes et des murailles et à leur entretien. Il faut enregistrer les citoyens et les distribuer dans les divers corps armés.

§ 9. Les magistratures qui reçoivent toutes ces attributions sont plus ou moins nombreuses, selon les localités ; dans les petites villes, un seul fonctionnaire peut veiller à tous ces objets. Les magistrats qui remplissent ces emplois se nomment généraux, ministres de la guerre. De plus, si l’État possède des cavaliers, des hoplites, de l’infanterie légère, des archers, des matelots, chaque troupe a parfois ses fonctionnaires spéciaux, nommés alors chefs des matelots, des cavaliers, des phalanges ; ou bien même, suivant les subdivisions de ces premières charges, chefs de galères, chefs de bataillon, chefs de tribu, chefs de tel autre corps qui n’est qu’une partie des premiers. Chacune de ces fonctions est une branche de l’administration militaire, qui renferme toutes les nuances qu’on vient d’indiquer.

§ 10. Quelques magistratures, et l’on pour-rait peut-être dire toutes, maniant souvent les fonds publics, il faut nécessairement que celle qui reçoit et apure les comptes des autres, en soit totalement séparée, et n’ait exclusivement que ce soin. Les fonctionnaires qui la remplissent se nomment tantôt Contrôleurs, tantôt Examinateurs, ou Vérificateurs, ou Agents du trésor. Au-dessus de ces magistratures et de beaucoup la plus puissante de toutes, car c’est d’elle souvent que dépendent la fixation et la rentrée des impôts, est cette magistrature qui préside l’assemblée générale, dans les Etats où le peuple est souverain. Il faut en effet des fonctionnaires spéciaux pour convoquer le souverain en assemblée. Tantôt on les appelle Com¬missaires préparateurs, parce qu’ils préparent les délibérations, tantôt Sénateurs, surtout dans les Etats où le peuple décide en dernier ressort. Telles sont à peu près toutes les magistratures politiques.

§ 11. Reste encore un soin fort différent de tous les précédents : c’est celui qu’on doit au culte des Dieux, et qu’on remet à des pontifes, à des inspecteurs des choses saintes, qui veillent à l’entretien et à la réparation des temples et des autres objets consacrés aux Dieux. Parfois cette magistrature est unique, et c’est le plus ordinaire dans les petits États ; parfois elle se partage en plusieurs charges tout à fait distinctes du sacerdoce, et confiées à des ordonnateurs des fêtes saintes, à des inspecteurs des temples, à des trésoriers des revenus sacrés. Vient ensuite la magistrature totalement séparée, à qui est confié le soin de tous les sacrifices publics que la loi n’attribue point aux pontifes, et qui ne tirent leur importance que du foyer national. Les magistrats de cette classe se nomment ici Archontes, là Rois, ailleurs Prytanes.

§ 12. En résumé, l’on peut dire que les magistratures indispensables à l’État s’appliquent au culte, à la guerre, aux contributions et aux dépenses publiques, aux marchés, à la police de la ville, des ports et des campagnes ; puis aux tribunaux, aux conventions entre particuliers, aux actions judiciaires, à l’exécution des jugements, à la garde des condamnés, à l’examen, à la vérification et à l’apurement des comptes publics, et enfin, aux délibérations sur les affaires générales de l’État.

§ 13. C’est surtout dans les cités plus paisibles, et oit d’ailleurs l’opulence générale n’empêche pas le bon ordre, qu’on établit des magistratures chargées de surveiller les femmes, les enfants, la tenue des gymnases, et d’y assurer l’exécution des lois. On peut citer encore les magistrats chargés de veiller aux jeux solennels, aux fêtes de Bacchus et à tous les objets de cette nature. Quelques-unes de ces magistratures sont évidemment contraires aux principes de la démocratie : par exemple, la surveillance des femmes et des enfants ; dans l’impossibilité d’avoir des esclaves, les pauvres sont forcés d’associer à leurs travaux leurs enfants et leurs femmes. Des trois systèmes de magistratures entre lesquelles l’élection répartit les fonctions suprêmes de l’Etat, gardiens des lois, commissaires, sénateurs, le premier est aristocratique ; le second, oligarchique ; le troisième enfin, démocratique.

§ 14. Dans cette esquisse rapide, toutes les fonctions publiques, ou peu s’en faut, ont été passées en revue.


§ 1. Une suite naturelle. Conring et Schneider supposent ici une lacune où Aristote aurait parlé de l’organisation des aristocraties et des républiques, et peut-être aussi des monarchies. Cette conjecture doit paraître peu probable. Ce sujet a été déjà traité, liv. VI (4e), ch. v et vi ; et, de plus, Aristote s’est borné à considérer ici, comme il le dit lui-même, liv. VI, ch. iii, § 4, les deux formes politiques les plus ordinaires, la démocratie et l’oligarchie.

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Précédemment. L. VI, ch. xii, § 10. Comme je l’ai déjà dit. Liv. VI, ch. xii, § 6.

§ 2. C’est le marché public. Voir Bceckh, Économie. politique des Athéniens, liv. I, ch. ix.

§ 4. Receveurs et trésoriers. Voir Boeckh, livre II, ch. iv, § 6. Archivistes. —Boeckh, liv. II, chapitre viii.

§ 7. Témoin à Athènes. Le tribunal des Onze était chargé de la garde des détenus et de l’exécu tion des jugements criminels. Pour le former, chaque tribu fournissait un magistrat, et on adjoignait à ces dix premières. personnes un secrétaire. Voir Sigonius, de Rep. Athen., lib. IV, cap. iii ; apud Gronov., Antiq. Graec., t. V, p. 1610. Voir le Criton de Platon, page 130.

§ 10. Contrôleurs. Voir Boecl : h, Economie politique des Athéniens, livre II, chapitre viii, pages 313 et suiv