La Politique/Traduction Jean-François Thurot/1

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La Politique - Livre 1
Traduction par Jean-François Thurot.
Texte établi par Jean-François ThurotDidot (p. 4-7).
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I. COMME il est facile de voir que toute cité est une sorte d’association, et que toute association ne se forme qu’en vue de quelque bien ou de quelque avantage (car c’est pour leur bien, ou pour ce qui leur semble tel, que les hommes font tout ce qu’ils font), il s’ensuit évidemment que toutes les associations se proposent quelque bien, et que c’est là surtout le but de celle qui est plus puissante que toutes les autres, puisqu’elle les comprend toutes ; or, c’est celle-là qu’on appelle cité (πόλις), et société politique ou civile.

2. Tous ceux donc qui croient que le gouvernement politique et royal, économique et despotique, est le même, n’ont pas raison[1] ; car ils s’imaginent que chacun de ces gouvernements ne diffère que dans le nombre plus ou moins grand des hommes qui y sont soumis, et non pas dans l’espèce ; que, par exemple, si celui qui gouverne ne commande qu’à un petit nombre d’hommes, on l’appelle maître (despote) ; économe, s’il commande à un plus grand nombre, et chef politique ou roi, s’il commande à un nombre encore plus grand ; attendu qu’il n’y a (suivant eux) aucune différence entre une famille nombreuse et une cité qui l’est peu. Enfin, quant au gouvernement politique et royal, ils prétendent que lorsqu’un homme gouverne seul et par sa seule autorité, c’est le gouvernement royal ; mais que lorsqu’il se conforme aux règles d’une science applicable à cet objet, exerçant pendant quelque temps le pouvoir, et y étant soumis à son tour, c’est le gouvernement politique : mais cela n’est pas vrai.

3. On s’en convaincra, si l’on examine le sujet proposé suivant la méthode que nous avons déjà employée[2]. Car, de même que dans les autres sujets on est obligé de diviser le composé, jusqu’à ce qu’on arrive à des éléments qui sont entièrement simples, puisqu’ils sont les plus petites parties du tout ; ainsi, en considérant de quels éléments se compose une cité, nous verrons mieux en quoi ils diffèrent les uns des autres, et s’il est possible d’arriver à quelque conclusion scientifique et. pratique sur chacun des objets dont on vient de parler. La meilleure manière donc d’établir une théorie sur ce sujet, comme sur tous les autres, c’est d’observer les choses dans leur origine et dans leur développement.

4. Or, c’est d’abord une nécessité que des êtres qui ne sauraient exister l’un sans l’autre, comme, l’homme et la femme, s’unissent par couples, en vue de la génération. Et ce n’est pas en eux l’effet d’une détermination réfléchie ; mais la nature leur inspire, comme à tous les autres animaux, et même aux plantes, le désir de laisser après eux un autre être qui leur ressemble. Il y a aussi, par le fait de la nature et pour le but de la conservation des espèces, un être qui commande, et un être qui obéit ; car celui que son intelligence rend capable de prévoyance a naturellement l’autorité et le pouvoir de maître : celui qui n’a que les facultés corporelles pour l’exécution de ce qu’on lui commande, doit naturellement obéir et servir ; en sorte que l’intérêt de l’esclave est le même que celui du maître.,

5. Ainsi la destination de la femme diffère de celle de l’esclave par le fait même de la nature, qui ne laisse rien de vague et d’indécis dans ses productions, rien qui accuse une mesquine impuissance, comme ces couteaux que fabriquent les couteliers de Delphes[3]. Chaque être, parmi ceux qu’elle produit, a sa fin, sa tâche à laquelle il est exclusivement propre ; c’est ainsi que l’instrument travaillé avec le plus de perfection ne peut servir qu’à l’exécution d’une seule espèce de travaux. Mais chez les Barbares, la femme et l’esclave sont confondus dans la même classe : cela vient de ce que parmi eux il n’y a personne que la nature ait destiné à commander, et de ce que l’union conjugale y est celle d’un esclave mâle avec une femme esclave. Aussi les poètes disent-ils,

Mais l’Hellène au Barbare a droit de commander[4],

comme si Barbare et esclave n’étaient qu’une même chose.

6. C’est donc de ces deux sortes d’association que se forme d’abord la famille ; et Hésiode a dit avec raison, que la première famille fut composée

De la femme et du bœuf fait pour le labourage[5] ;

car le bœuf tient lieu d’esclave au pauvre. Ainsi, naturellement, l’association qui se forme pour subvenir aux besoins de tous les jours, est la famille, composée de ceux que Charondas appelle homosipyens (c’est-à-dire vivant des mêmes provisions),



  1. Allusion à l’opinion de Platon, exposée particulièrement dans le dialogue intitulé Politicus.
  2. Dans le traité qui précède celui-ci, ou dans la Morale : c’est-à-dire si l’on emploie la méthode analytique, comme on le voit par ce que l’auteur ajoute immédiatement.
  3. Il n’est pas facile de deviner ce que c’était que ce couteau delphien, dont Aristote ne parle que dans ce seul endroit de ses ouvrages, et si le Δελφικὴ μάχαιρα est la même chose que l’instrument appelé Ξιφομάχαιρα par le poète comique Théopompe, comme l’a conjecturé Schneider. Quoi qu’il en soit, notre philosophe veut dire ici que la nature ne fait point de productions qui soient à plusieurs fins, comme les couteaux qu’on fabriquait à Delphes, ou comme les ῥοελισκολύχνια, dont il est question 1. IV, c. 12, § 5. Mr Coray.
  4. C’est le vers 1400 de l’Iphigénie en Aulide, d’Euripide.
  5. C’est le vers 376 du poëme d’Hésiode, intitulé Les Œuvres et les Jours, dans l’édit. de Brunck.