La Politique actuelle et la situation de l’Europe

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La Politique actuelle et la situation de l’Europe
Revue des Deux Mondes3e période, tome 59 (p. 545-592).
LA
POLITIQUE ACTUELLE
ET LA SITUATION DE L’EUROPE

Les erreurs et les fautes qui portent sur la politique extérieure d’un pays ont cela de particulier que, si elles sont les plus graves de toutes, elles sont cependant celles dont les effets sont les moins prochains. Qu’un gouvernement, par imprévoyance ou par légèreté, compromette les finances; que, cédant à l’esprit de parti, il trouble la nation en frappant toute une classe de citoyens dans sa conscience et dans sa liberté; que, sous le coup de certaines menaces, il brise de ses propres mains les ressorts de l’état, mette le désordre dans l’administration, et détruise le principe d’autorité: bientôt les résultats d’une conduite aussi imprudente éclatent à tous les yeux, et l’anarchie qui dévore le budget, qui répand un vague malaise dans les rangs de la société, qui fait succéder au sentiment général de la sécurité et de l’espérance je ne sais quel dégoût du présent, je ne sais quelle crainte de l’avenir, avertit le pouvoir du danger dont il est menacé. Mais, pour la politique extérieure, les choses ne vont point avec cette rapidité; plus la maladie est profonde et tend à devenir mortelle, plus les symptômes en sont lents à frapper les regards d’une foule distraite et d’hommes d’état aveuglés.

La France a traversé durant ce siècle des crises intérieures aussi nombreuses qu’en apparence meurtrières. Après chacune de ces épreuves, elle s’est relevée avec une étonnante rapidité; le travail, l’épargne, la sagesse l’ont sauvée bien vite de ses plus grandes folies. Il ne lui a jamais fallu beaucoup d’années pour se remettre d’une révolution. Les esprits les plus conservateurs, les plus ennemis des violences, sont bien obligés de reconnaître que notre pays a fait d’immenses progrès au milieu de troubles qui auraient anéanti un peuple moins solidement constitué pour l’existence. Je ne veux point dire assurément que ces troubles aient favorisé sa croissance; ils l’ont, au contraire, singulièrement retardée, et l’on ne peut penser sans douleur à ce que serait la France si elle s’était développée dans le calme et dans la liberté. Mais enfin, malgré tout, elle n’a pas déchu au dedans ; elle a même grandi d’une marche constante, bien que saccadée.

La cause de cette puissance de réaction qui, à l’intérieur, redresse presque immédiatement notre pays après chacune de ses chutes, réside dans cette promptitude avec laquelle se manifestent les dangers d’une mauvaise politique. En présence d’un péril évident, pressant, immédiat, on cherche, sans retard à le conjurer, et l’on y arrive : la nation, qui se sent atteinte, se met au régime, et, comme son tempérament est admirable, la guérison n’est jamais lente. Mais, dans la politique extérieure, il semble que rien ne fasse prévoir les catastrophes; en sorte qu’on ne prend aucune mesure pour les éviter et qu’on ne cherche à les prévenir que lorsqu’elles ont éclaté. Il n’est plus temps. Le coup est porté: la France a perdu tantôt ses colonies, tantôt sa situation en Europe, tantôt, même quelques-unes de ses provinces; elle est diminuée dans sa richesse, dans son prestige et dans sa force ; pour réparer de tels malheurs, il faut un concours de circonstances bien rare et dont, hélas ! nous n’avons jamais su profiter. Aussi notre pays, qui a si vigoureusement résisté à ses révolutions, succombe-t-il lentement aux imprudences et aux fautes de sa politique extérieure. S’il a grandi à l’intérieur, il n’a cessé de décroître, de s’affaisser au dehors.

Cette décadence ne date pas d’hier : à part certaines périodes de gloire non moins courtes, non moins stériles qu’éblouissantes, on peut dire que la France décline graduellement depuis deux siècles. L’effort qu’elle a fait, dans les dernières années de l’Ancien Régime, pour conquérir en même temps la prédominance en Europe et sur les mers, alors que tout aurait dû la décider à se contenter sur le continent de la situation de puissance de premier ordre, sans la permission de laquelle, suivant le mot de Frédéric, nul ne pouvait tirer un coup de canon, a finalement abouti à la destruction de son empire colonial. Personne ne s’en est ému; on se souvient des plaisanteries de Voltaire sur les « quelques arpens de neige du Canada. » En ceci comme en beaucoup d’autres choses, l’immortel écrivain était le fidèle interprète des sentimens de tous, et c’est de nos jours seulement qu’on a commencé à comprendre l’étendue de la perte que la politique extérieure du XVIIIe siècle nous avait infligée. D’ailleurs l’enivrement des triomphes de la révolution et de l’empire a eu bientôt fait oublier à notre pays un malheur qu’ils ne devaient pas dissimuler longtemps. La France, qui s’était armée pour repousser l’invasion, envahissait à son tour l’Europe, dont elle semblait devenir maîtresse. Que lui importaient les mers où l’Angleterre prenait partout sa place ! Elle ne voyait pas ce qui se passait si loin d’elle; suivant un mot admirable de M. Thiers, elle était tout entière occupée à « regarder » sur le continent; « et certes le spectacle en valait la peine, » La moitié du rêve dont s’était bercé le XVIIIe siècle était réalisée, et avec quel éclat! L’hégémonie européenne, si ardemment désirée, si chèrement payée, était enfin fondée sur les plus grandes victoires dont le monde eût retenti. Par malheur, cette œuvre fragile allait bientôt s’écrouler dans des désastres non moins grands que les victoires qui les avaient précédés. Et la France, au lendemain de Waterloo, subitement tombée de ses illusions démesurées, s’aperçut qu’après le gigantesque effort qu’elle venait de tenter, elle avait fait un pas de plus dans la voie de la ruine et de la décadence à l’extérieur.

La restauration et le gouvernement de juillet ont porté le poids des fautes héroïques de la révolution et de l’empire. Emprisonnés par la sainte-alliance, ils se sont vus condamnés à une politique timide, hésitante, effarouchée du moindre obstacle. Il est juste d’ajouter que, dans une situation fort critique, ils ont tiré de leur prudence même d’incontestables avantages. Sans parler de la conquête de l’Algérie, la seule œuvre utile et durable que la France en ce siècle ait exécutée au dehors, ils ont légué au second empire une armée réorganisée et des traditions de sagesse diplomatique qui avaient lentement ruiné la sainte-alliance et n’en laissaient plus subsister que le fantôme. On sait ce que le second empire a fait de ce legs et ce qu’il a légué à son tour à ses successeurs. Mais, il faut bien le dire : si détestable qu’ait été sa politique extérieure, l’opinion publique n’a commencé à s’en émouvoir qu’au coup de foudre de Sadowa, et elle n’en a compris toute la gravité qu’après la catastrophe de Sedan. A part l’expédition du Mexique, aventure trop insensée pour qu’on n’en discernât pas immédiatement les périls, quelle est celle des entreprises extérieures de l’empire qui ait été combattue, je ne dis pas par la majorité du pays, mais même par ce petit groupe libéral dont l’opposition au dedans était si éclairée et si active? Le principe au nom duquel elles étaient faites, le fameux principe des nationalités, il a fallu les désastres de la dernière guerre pour que tout le monde, en France, en entrevît les fatales conséquences. Ce que les libéraux reprochaient à l’empire, ce n’était pas de lui trop sacrifier ; c’était, au contraire, de ne pas lui sacrifier assez; plus d’un, au lendemain de Sadowa, regrettait tout haut que nous n’eussions pas prêté ouvertement notre concours à M. de Bismarck pour créer au centre de l’Europe le vaste empire militaire qui devait écraser d’un tel poids nos frontières diminuées. Tant il est vrai que les erreurs sur la politique extérieure peuvent se prolonger longtemps et ne se dissiper qu’à la lueur sinistre des catastrophes !

Encore n’est-il pas bien sûr qu’elles s’y dissipent. Les mêmes hommes qui reprochaient au gouvernement de juillet sa timidité, qui prêchaient à l’empire le culte des grandes unités, professent aujourd’hui des doctrines d’où l’on peut conclure qu’ils n’ont rien appris, rien oublié, et sans doute rien vu. Pour qui cherche sans préjugés à se rendre compte du cours de l’histoire, il est clair cependant que les trois grandes périodes de notre action au dehors, depuis deux siècles, ont fait descendre peu à peu la France du rang privilégié qu’elle occupait dans le monde. La dernière de toutes, celle qui s’est déroulée sous le second empire, l’a laissée couverte de blessures tellement vives, tellement profondes que peut-être ne se fermeront-elles jamais. Sommes-nous du moins sûrs qu’elles ne s’aggraveront pas et ne marchons-nous pas vers un nouvel affaiblissement? C’est ce que je voudrais examiner ici.


I.

Si je me proposais de tracer un tableau général de l’état où la politique suivie depuis quelques années a mis la France, je devrais à coup sûr accumuler de bien sombres couleurs. Le parti républicain, qui avait conquis le pouvoir par sa sagesse, ne s’en est plus souvenu dès qu’il l’a possédé. Une révolution subite s’est faite en lui. Déchirant le programme modéré que M. Thiers avait tracé de sa main mourante durant la période du 16 mai, et derrière lequel les radicaux eux-mêmes s’étaient abrités pour la lutte, il a porté une main téméraire sur tous les rouages de l’état, bouleversé les finances, compromis la richesse nationale, détruit la paix publique par la persécution des consciences et le mépris du droit de ses adversaires. En même temps, il a fait de l’instabilité ministérielle et de l’action directe de la chambre des députés sur l’administration, c’est-à-dire de la destruction de l’idée même de gouvernement, la règle constante de sa conduite. Cette sorte d’anarchie des pouvoirs publics, inaugurée sous la législature précédente, a continué sous la législature actuelle avec des progrès effrayans. S’il ne s’agissait que du trouble jeté dans les esprits, de l’affaiblissement graduel du crédit public, de la disparition de la confiance générale, de l’avilissement de l’autorité, du retard apporté, — non pas à de grandes réformes qui sont chimériques, — mais à de modestes réformes qui seraient urgentes et qui sont négligées, du délabrement administratif, de l’accroissement des dépenses, de l’énervement du contrôle et de la diminution des recettes ; s’il ne s’agissait, dis-je, que de ces tristes résultats, dont il est pourtant impossible de faire sans amertume la longue énumération, on arriverait à en prendre son parti avec une douleur résignée et contenue. Les ressources de notre pays sont si grandes, la foi républicaine est si vive dans les populations, l’opinion, malgré ses entraînemens, est si profondément conservatrice, que toutes ces misères ne menacent jusqu’ici d’aucun danger prochain ni la république ni la France.

Mais les conséquences du désarroi politique qui va s’accroissant sont bien plus graves encore. Presque insensibles au dedans, elles ont déjà produit au dehors de terribles effets. Il est étrange qu’on se préoccupe aussi peu qu’on le fait parmi nous de la situation que nous créent les événemens qui se sont déroulés en Europe depuis quelques mois. Nous nous sommes endormis cet hiver sur la perte de l’Egypte, à laquelle nous n’avons pas donné beaucoup plus d’attention que n’en accordait Voltaire à la perte du Canada. La ruine d’une des œuvres les plus belles, les plus fécondes de notre politique méditerranéenne nous a laissés très indifférens, et personne ne s’est préoccupé outre mesure de l’impression que cette indifférence, ce scepticisme, cet aveu éclatant d’impuissance allaient produire autour de nous. L’Egypte était tombée de nos mains qui, depuis près d’un siècle, n’avaient cessé de la pétrir à l’image de notre propre pays : que nous importait ! Oh ! nous sommes loin des gloires des Pyramides, et nous nous soucions fort peu d’être regardés avec enthousiasme par quarante siècles d’histoire ! Ce sont là des plaisirs monarchiques dont notre austérité républicaine se prive aisément. Que le souvenir de l’admirable campagne de Bonaparte soit effacé par la bataille héroï-comique de Tel-el-Kébir, qui n’a pas duré vingt minutes et où personne n’a péri, nous n’en avons cure! Nous ne professons pas un moindre mépris pour la civilisation européenne introduite par nous sur les bords du Nil, pour nos lois, nos mœurs, notre langue que nous y avons implantées en des temps plus fiers. Peu nous importe même de laisser périr une colonie de dix-huit mille Français faisant avec Marseille un commerce de plusieurs millions, alors que nous dépensons de si grosses sommes et que nous tentons de si périlleuses expéditions afin d’établir quelques comptoirs au Tonkin et au Congo. Enfin, si le canal de Suez, que l’Angleterre cherche si brutalement à nous arracher, nous échappe un jour, si cette clé du commerce asiatique nous est enlevée, si cette route de la Cochinchine et de Madagascar est gardée par des soldats anglais, toujours maîtres de l’ouvrir et de la fermer, nous aurons assez de philosophie dans l’âme, de résignation dans le cœur, d’étroitesse dans l’esprit surtout pour supporter encore cette atteinte capitale à nos intérêts, ce coup mortel à notre honneur. Pendant que les Anglais s’établissaient en Egypte, ne remportions-nous pas des succès dignes de nous faire dédaigner ceux des Pyramides ou de Tel-el-Kébir ? Nous culbutions des ministères, nous chassions des officiers de l’armée, nous enlevions leurs traitemens à des desservans, nous expulsions des aumôniers des hôpitaux : certes cela suffisait à nos ambitions présentes ! Il y avait là de quoi nous consoler des victoires plus substantielles, mais à coup sûr bien moins glorieuses de nos anciens alliés.

Il est à souhaiter que nous ne soyons pas cruellement réveillés un jour du sommeil où nous ont plongés les affaires égyptiennes, sommeil si profond qu’il n’a pas laissé arriver jusqu’à nous l’écho du contre-coup qu’elles ont produit en Europe. Il ne faudrait pourtant pas beaucoup d’attention pour s’apercevoir, à des signes irréfragables, que la politique d’abdication et de faiblesse dont nous avons fait preuve dans une circonstance aussi grave a déjà porté ses fruits. La désertion de la France en Egypte a eu pour premier résultat de rompre l’union intime qui existait entre elle et l’Angleterre, depuis le traité de Berlin, au grand profit de nos intérêts particuliers en Orient et de la paix générale en Europe. A peine l’alliance qui, durant ces dernières années, avait servi de pivot à notre politique, et relevé notre prestige au dehors, a-t-elle été dissoute, que le bruit s’est répandu de la formation d’une alliance bien différente, d’une triple alliance à la tête de laquelle se trouvait l’Allemagne, que l’Autriche acceptait avec résignation, dont l’Italie se glorifiait de faire partie, et dont personne ne nous cachait les intentions médiocrement bienveillantes à notre égard. Nous perdions une alliée, d’autres en trouvaient plusieurs contre nous. Il fallait s’y attendre. On ne respecte que ce qui est fort et digne. Dès que la France proclamait que l’armée d’Arabi pouvait être un danger pour elle ; dès qu’elle rompait avec ses plus nobles traditions par un sentiment d’inexplicable pusillanimité; dès qu’en abandonnant l’Egypte, elle montrait qu’elle avait renoncé à toute politique extérieure, ou du moins à toute politique extérieure avisée, prévoyante et logique, il était naturel que ceux qui ont intérêt à l’affaiblir trouvassent le moment propice pour obliger ceux qui risquaient un jour ou l’autre de se rapprocher d’elle à l’abandonner complètement. C’est ainsi que la triple alliance, qui avait tenté plusieurs fois de se former, mais qui n’y avait jamais réussi jusque-là, a pris corps et s’est affirmée après notre rupture avec l’Angleterre et notre évanouissement en Egypte. Au moment où nous venions de donner une marque éclatante d’inertie, on nous a accusés ouvertement de rêver une politique d’action et de provocation. Quoi de plus simple? quoi de plus conforme à la fable, éternellement vraie, du Loup et l’Agneau, et au proverbe, éternellement germanique, « du lapin qui a commencé? » Forts par notre union avec l’Angleterre et notre résolution de défendre nos droits, nous n’étions un danger pour personne; faibles par notre isolement, par notre résignation à supporter sans bouger les coups de la fortune, nous effrayons tous nos voisins, nous les obligeons à s’unir pour nous résister en cas de besoin !

Néanmoins le rôle du loup de la fable demande, en politique, quelque prétexte plus sérieux qu’un peu d’eau troublée au bord d’un ruisseau. Ce prétexte, qui manquait à la triple alliance, pour colorer ses projets d’une apparence légitime, nous le lui avons immédiatement fourni. Elle éprouvait quelque difficulté à faire comprendre au monde qu’il fût indispensable de prendre des précautions contre un gouvernement assez dépourvu de courage pour craindre, lorsqu’il s’agissait de défendre ses plus chers intérêts, d’envoyer quelques soldats à l’assaut des redoutes vides de Tel-el-Kébir. Les plus hardis ressentaient quelque honte à tenter l’entreprise. Mais, comme si nous nous étions aperçus de leur embarras, nous nous sommes empressés de déclarer que le gouvernement de la république, ce gouvernement débonnaire qui prenait Arabi pour un épouvantail, était en péril; qu’il était sourdement attaqué par des intrigues prétoriennes; que des conspirations fomentées dans l’armée risquaient de le renverser; qu’à moins de créer des catégories de suspects, il n’était plus sûr du lendemain. Aussitôt nos adversaires se sont emparés de ce qu’ils ont voulu regarder comme un aveu. La république est pacifique, ont-ils dit, mais la monarchie ne le serait pas. Unissons-nous donc en vue du maintien de la république en France. La précaution est devenue nécessaire, puisque les Français eux-mêmes sentent le besoin de s’armer d’arbitraire et de faire fléchir les lois pour repousser les attaques des monarchistes. Et si dérisoire que fût ce langage, on aurait tort de croire qu’il fût absolument dépourvu de vérité. On me permettra de dire quelle surprise j’ai éprouvée, il y a quelques mois, en passant à Vienne, de trouver répandu dans tous les mondes politiques la conviction que la république avait été à deux doigts de sa perte à la mort de M. Gambetta et qu’elle n’avait dû son salut qu’à la clairvoyante énergie de M. Floquet. Depuis les ministres et les hommes d’état du parti gouvernemental jusqu’aux journalistes de l’opposition allemande, tous me répétaient : « Il est incontestable que la république a failli périr en janvier dernier; il y a eu un moment très critique; qui peut répondre de l’avenir? » Voilà comment nos intrigues parlementaires, grossies, travesties, incomprises, compromettent, en franchissant la frontière, non-seulement les intérêts, mais l’honneur de notre pays. On se donne à Paris le plaisir de monter au Capitole dans l’espoir de passer directement de là au ministère, et l’on ne s’aperçoit pas qu’au dehors il y a des gouvernemens qui, ne voulant et ne pouvant s’allier qu’à des nations sûres du lendemain, s’éloignent aussitôt d’un pays où, de son propre aveu, le pouvoir est sans cesse à la merci d’un complot ! Et l’on ne fait pas attention qu’après avoir fait étalage de la faiblesse de sa politique extérieure, faire étalage de l’instabilité de ses institutions intérieures, est le comble de l’imprudence et de la folie ! Et l’on ne se rend pas compte enfin qu’infliger à la république, dans l’intérêt d’une intrigue parlementaire et d’une compétition de portefeuilles, la honte de la protection de l’étranger est lui porter le coup le plus terrible que jamais elle ait reçue, que jamais elle puisse recevoir !

Qu’on ne m’accuse pas d’exagération. Les Français qui ne sortent jamais de France portent d’un cœur léger la responsabilité de nos fautes politiques, parce qu’ils n’ont pas la sensation directe du mal qu’elles font à notre pays. Or les Français, comme on sait, voyagent peu; ils sont très sédentaires; et, chose triste à dire! ils le deviennent d’autant plus qu’ils touchent de plus près aux affaires publiques. Une fois qu’un homme s’est consacré à la vie parlementaire, c’est fini : son horizon est circonscrit aux couloirs des chambres et aux étroites limites des collèges électoraux. Tout ce qui ne retentit pas dans ces petits milieux ne lui est de rien. Tout ce qui dépasse les frontières rétrécies de son intelligence et de son activité le laisse froid. Les grands événemens du monde ne l’intéressent que par l’écho fort affaibli et fort dénaturé qui en arrive parfois dans ces cercles fermés. Heureux encore s’il se donne la peine de les écouter! C’est de là que provient notre grande infériorité politique par rapport à des peuples à tous autres égards moins bien doués que nous, les Anglais par exemple, qui n’ont ni la promptitude de notre esprit, ni notre génie administratif, ni notre souplesse de caractère, ni notre habileté à nous accommoder de toutes les situations. La plupart de nos hommes d’état se sont formés à Paris ou dans leurs provinces, et n’en sont jamais sortie. Avant de prendre part aux affaires publiques, presque tous les Anglais, au contraire, parcourent le globe, où ils trouvent à chaque pas le témoignage éclatant de la noblesse de leur race et de la grandeur de leur nation. Ils en reviennent fiers de l’Angleterre, résolus à la maintenir coûte que coûte au niveau où l’ont élevée leurs ancêtres, instruits de ses droits, de ses intérêts, des moyens à prendre ou à conserver pour les garantir. Si les Français suivaient cet exemple, eux aussi rentreraient de leurs longues courses émerveillés de la puissance d’extension de la France, éblouis de la place qu’elle a occupée dans l’univers. Peut-être alors, le jour où ils prendraient en main la direction de ses destinées, se souviendraient-ils qu’elle a une telle puissance de rayonnement que pas un de ses actes ne passe inaperçu, que pas un de ses mouvemens n’est sans contrecoup au-delà de son territoire, que pas une de ses révolutions n’est indifférente au monde qui l’entoure et qu’elle a imprégné de son génie. Peut-être, dans les luttes mesquines de chaque jour, sentiraient-ils combien il est imprudent, combien il est contraire au patriotisme de détruire une à une les grandes forces qui ont fait la France et qui peuvent la maintenir, pour satisfaire des passions, des espérances ou des rancunes qui ne sauraient avoir de lendemain. Mais, hélas ! cette coutume ne semble pas sur le point d’être adoptée chez nous. Très rares sont ceux dont la curiosité inquiète va chercher à l’étranger, à côté des traces du passé de notre pays, les signes précurseurs de son avenir ; et si cela est regrettable, pour les raisons que je viens de dire, on doit convenir toutefois que la majorité des Français qui s’obstine à s’enfermer dans nos frontières s’épargne, depuis quelques années, grâce à cet isolement du monde, des émotions bien douloureuses et de bien sombres appréhensions.

Il semble, en effet, que l’éloignement dans l’espace produise le même effet que l’éloignement dans le temps, et qu’il laisse apparaître les conséquences des fautes avant qu’elles se soient produites ou du moins avant qu’elles aient reçu tout leur développement. Ceux d’entre nous qui passent une partie de leur vie à l’étranger, ceux-là surtout qui s’y établissent définitivement, ont quelque peine à s’expliquer la quiétude persistante où l’on se complaît en France et l’absurde rhétorique par laquelle on célèbre, dans tous les discours officiels, le relèvement du pays. Pour eux, hélas! ce relèvement est une illusion incapable de résister à l’expérience qu’ils font chaque jour de la ruine de notre influence. Au lendemain de nos désastres, ils rencontraient chez les nations au milieu desquelles les hasards de la fortune les avaient jetés un sentiment de surprise où ils pouvaient puiser quelque consolation. On s’étonnait que la France fût tombée si vite ; on hésitait à croire qu’elle ne se redresserait pas. Plus tard, une lueur d’espérance est entrée dans les âmes. A la suite du congrès de Berlin, la France a semblé s’essayer de nouveau à l’action extérieure; sans menacer personne, sans commettre aucune imprudence, elle a recommencé à faire sentir son autorité un instant oubliée. Par un coup d’habile politique, elle avait imposé son alliance à l’Angleterre et s’était établie à ses côtés en Egypte. Peu après, elle entrait seule en Tunisie et se montrait résolue à y rester. Était-ce un réveil? Beaucoup l’ont cru, et parmi les nations qui s’étaient éloignées de nous au lendemain de nos désastres, on en a vu plusieurs, sinon se rapprocher ouvertement, au moins nous témoigner une sympathie qui aurait pu devenir le prélude d’une amitié plus solide. Par malheur, ces jours de sagesse et de fermeté n’ont point duré. Exploitée par les passions de parti, la politique extérieure est devenue chez nous une arme venimeuse, empoisonnée de calomnies infâmes, qui n’a servi qu’à augmenter encore nos divisions intérieures. Nous avons renoncé à l’Egypte à seule fin de renverser ou d’empêcher de naître des cabinets. Dès lors, notre prestige, un instant rétabli, s’est éclipsé tout à fait. Personne n’a plus eu la moindre velléité de s’unir à un pays assez démoralisé pour sacrifier la Méditerranée à de misérables querelles intestines. L’exemple de l’Angleterre, qui, après avoir consenti pendant plusieurs années à nous faire en Egypte des concessions énormes, se voyait abandonnée par nous, à l’heure du péril, sans autre motif de rupture que les haines personnelles de quelques ambitieux se disputant le pouvoir, a dégoûté tous ceux qui auraient songé à l’imiter.

A quoi bon d’ailleurs? Est-ce qu’il est possible de s’allier avec un peuple qui, chaque jour, change de ministère, et où chaque ministère, loin de se croire lié par les engagemens de ses prédécesseurs, n’a rien de plus pressé que de les déchirer? Est-ce qu’il est possible de faire front sur un gouvernement dont les titulaires varient sans cesse et dont la politique n’offre pas moins d’instabilité? Chacun s’est donc mis à agir comme si la France n’existait pas. L’Angleterre a commencé. A peine installée en Egypte, elle a dénoncé les conventions qu’elle y avait faites avec nous; nous avons protesté ; elle nous a laissés dire. Elle savait fort bien que ce qu’un de nos ministres n’acceptait pas, un autre, qui ne tarderait guère à venir, le subirait en silence, ne fût-ce que pour se distinguer de celui qui l’avait précédé. Elle a assisté froidement aux réclamations de M. Duclerc et a souri de ses menaces. M. Duclerc parlait du lendemain. Singulière prétention chez un ministre français ! Le lendemain ne devait pas être les représailles de la France, mais la chute de M. Duclerc. L’Angleterre ne l’ignorait pas, et elle attendait! Les Égyptiens ne l’ignoraient pas davantage; car les fluctuations de notre politique intérieure ne nous enlèvent pas seulement l’alliance des grandes nations, elles nous font perdre aussi la confiance des petits peuples qui jadis avaient l’habitude de s’appuyer sur nous. Lorsqu’on disait aux ministres égyptiens : « Ne vous jetez pas dans les bras des Anglais; essayez de résister, » ils répondaient aussitôt : « et qui nous soutiendra? La France? Mais elle nous a déjà abandonnés. On rejette, il est vrai, toute la faute sur M. de Freycinet et l’on nous affirme que son successeur est d’une autre trempe que lui. Il y paraît, en effet, à la résolution de son langage. Mais sera-t-il ministre dans un mois ? Et s’il ne l’est plus, n’y aura-t-il pas autant de différence entre son successeur et lui qu’il y en a eu entre lui et M. de Freycinet? » Raisonnement irréfutable, que l’événement n’a que trop justifié. A l’heure même où les négociations avec l’Angleterre entraient dans la période aiguë, où il aurait fallu toute notre union pour faire reculer notre ancien allié, une crise ministérielle a éclaté à Paris sur un manifeste ridicule. Pendant un mois, la chambre a oublié l’Egypte, la Méditerranée la politique coloniale, l’avenir de notre commerce pour de jouer les calculs du prince Napoléon et calmer les angoisses républicaines de M. Floquet : pendant ce mois, l’Angleterre a pris l’Egypte et ne nous la rendra plus.

Je répète qu’il faut avoir vu de près, qu’il faut avoir senti directement l’impression que de pareilles défaillances produisent au dehors, qu’il faut en avoir rougi en face de l’étranger pour savoir, pour comprendre le mal qu’elles ont fait à notre pays. On ne croit plus à la France en Europe et en Orient. On n’y croit plus, d’abord parce qu’elle s’est proclamée incapable de combattre Arabi et qu’une faiblesse aussi extraordinaire a effrayé ses plus chauds partisans. On n’y croit plus ensuite, parce que les variations, les incertitudes, les soubresauts de sa politique persuadent à tout le monde qu’elle est incapable de réflexion et de suite dans la conduite. S’imaginer que les coups qu’elle vient de porter ou qu’elle va porter à Madagascar et au Tonkin suffisent ou suffiront à restaurer son prestige, serait une grande erreur; ils ajoutent au contraire à sa renommée de puissance légère, inconsidérée, livrée à tous les caprices. Est-il possible de s’expliquer que la même chambre, que les mêmes hommes aient refusé d’aller en Egypte et se lancent à corps perdu à Madagascar et au Tonkin? Quelle preuve plus éclatante de versatilité? Quelle démonstration plus claire de l’impossibilité où est notre pays de mesurer la portée de ses entreprises à l’importance de ses intérêts? Et puis, on doute de notre constance à soutenir les résolutions subites que nous venons de prendre. On se méfie même de notre courage militaire. La plus grande honte que j’ai éprouvée de ma vie, c’est de voir des Égyptiens sortis de notre École de Saint-Cyr ou de notre École polytechnique me demander sérieusement, sincèrement, sans intention d’ironie, avec un réel chagrin, au contraire, au souvenir du passé : « Est-il bien vrai que la France ait eu peur d’Arabi? que son armée ne soit plus capable de combattre même des fellahs? » Et ce langage n’est pas le seul dont j’aie eu à souffrir, dont souffrent tous les Français qui vivent au dehors. Presque chaque jour, ils entendent répéter : « Il n’y a plus de France! On ne doit plus compter sur cette nation, jadis la première de toutes. » Quelques étrangers, animés de bons sentimens, vous font encore plus de mal par la compassion qu’ils se croient obligés de vous montrer : « C’est bien dommage ! s’écrient-ils : la France était un si noble pays ! » D’autres naturellement ont plus d’arrogance et moins de pitié. Leurs paroles blessantes sont comme des glaives empoisonnés qu’en toute occasion ils vous enfoncent au cœur. Le langage des Français fixés à l’étranger n’est pas moins triste. On songe à favoriser l’émigration chez nous; les radicaux professent la théorie que c’est par des colonies volontaires, fondées sans intervention de l’état, sans appui militaire ou financier, que notre influence doit s’étendre au dehors, que notre commerce et notre industrie doivent faire la conquête du monde. Ils disent ces choses dans leurs journaux, ils le répètent à la tribune. Ah! que ne se sont-ils trouvés en Egypte depuis deux ans! Un jour, une émeute fanatique a massacré un grand nombre de nos nationaux dans les rues d’Alexandrie et les a menacés tous, non-seulement dans leur fortune, mais dans leur vie, et cela en face d’une flotte française qui n’a pas bougé ! Effrayés, humiliés, anxieux de l’avenir, ils se sont tournés vers la France, attendant avec une impatience fébrile le courrier qui devait leur apporter la nouvelle d’un secours prochain ; ils se sont jetés avec impatience sur les lettres et sur les journaux. Savez-vous ce qu’ils y ont appris? Que le conseil municipal de Paris songeait à mettre M. Camescasse en accusation, et qu’il demandait un maire!

Cette diminution de la France au dehors, ce sentiment, répandu à la fois chez les étrangers et chez les Français vivant à l’extérieur, qu’elle est entrée dans une voie d’irrémédiable décadence, sont d’autant plus malheureux que la situation européenne est loin d’être rassurante. La rupture de notre amitié avec l’Angleterre, la formation de la triple alliance constituent des faits graves, des événemens dangereux auxquels on aurait grand tort de prêter peu d’attention. Je ne prétends pas que ce nouveau groupement des puissances soit un péril immédiat ou peut-être même prochain. C’est un point sur lequel l’affirmation serait à coup sûr fort téméraire : j’ajouterai néanmoins que la négation le serait encore davantage. L’état actuel de l’Europe est tel que le moindre incident risque d’y amener une crise, et que cette crise, si elle se produisait, nous atteindrait toujours d’une manière directe ou indirecte. L’horizon est chargé d’innombrables points noirs d’où peuvent sortir les plus gros orages. Plus que jamais aujourd’hui, l’observateur perspicace, les yeux fixés avec quelque attention sur le ciel politique, hésiterait à dire que les idées de l’abbé de Saint-Pierre sont à la veille de se réaliser. L’aspect de l’Europe et du monde est loin d’éveiller dans les âmes les rêves pacifiques dont chacun de nous aimerait tant à se bercer. L’œuvre du congrès de Berlin est partout ébranlée. Nos rapports avec l’Angleterre, un instant intimes, n’ont jamais été plus tendus; la triple alliance, avec ses allures mystérieuses, suscite des appréhensions bien légitimes ; les réunions d’hommes d’état et les entrevues de souverains qui se multiplient semblent le prélude des plus graves événemens ; l’antagonisme entre la Russie et l’Autriche en Orient fait des progrès effrayans; les petits royaumes et les petites principautés des Balkans se remuent; enfin, la décomposition de la Turquie peut amener d’un moment à l’autre le signal de l’explosion générale.

Je ne veux point revenir ici sur les épisodes qui viennent d’agiter si profondément l’Europe et de soulever partout de si vives inquiétudes. Il est impossible de ne pas dire cependant qu’ils ont révélé à tous les yeux une situation dont le dénoûment fatal sera une guerre plus ou moins prochaine. Poussée par une main impérieuse vers l’Orient où désormais tout l’enfonce de plus en plus, l’Autriche a tenté de lier intimement à sa politique la Roumanie et la Serbie. On a vu les jeunes rois du Danube aller saluer à Vienne leur futur suzerain. Il semblait que le rêve d’un ministre hongrois qui déclarait naguère que la couronne de Habsbourg était un composé de la couronne de Rome et de celle de Byzance fût déjà réalisé. Par malheur, au moment où les Autrichiens cédaient à cette immense illusion, une insurrection sanglante éclatait en Croatie et sur les Confins militaires; le prince de Bulgarie, soupçonné de faiblesse envers l’Autriche, était obligé de rendre à ses sujets les pouvoirs absolus qu’il leur avait arrachés, et des élections radicales prouvaient au roi de Serbie que son peuple ne le suivait pas dans sa conversion à la politique austro-allemande. C’était la riposte de la Russie aux prétentions autrichiennes. Voilà donc la lutte nettement engagée, et avec quelles armes? Les révoltes, les soulèvemens socialistes, les menaces de révolutions dynastiques. Les deux adversaires se mesurent de l’œil, et le moment se rapproche où ils ne pourront plus éviter le conflit déclaré. Le jour où il éclatera, quelle sera l’attitude de la France? S’il lui arrive de se souvenir de son glorieux passé et du rôle qu’elle a joué jadis dans la politique européenne, l’Italie sera là pour la ramener au sentiment de la réalité présente. Il y a quelques mois, le feld-maréchal de Moltke, appelé par sa santé, au moment des fortes chaleurs, sur la frontière des Alpes maritimes, y a soigné sa verte vieillesse par d’immenses excursions, de longues courses de jour, de longs travaux de nuit, des études topographiques et des levers de plans. A l’Italie, qui sait si l’Espagne ne se joindra pas au besoin? Elle vient de faire un traité de commerce avec l’Allemagne, qui a été ratifié par le parlement de Berlin au milieu de fanfares guerrières et de bruits belliqueux dont les plus pacifiques doivent être encore assourdis. Et je ne parle ici que du continent; je laisse à dessein de côté les questions coloniales ; je ne cherche pas si nos entreprises dans cette direction ont été engagées avec beaucoup d’habileté, ni si les colères violentes qu’elles ont soulevées autour de nous n’auraient pas pu être évitées. Quoi qu’il arrive, ce n’est pas sur les mers que nous serons jamais sérieusement menacés; si des tempêtes y naissent, elles ne seraient graves que le jour où elles viendraient battre les côtes de l’Europe et s’y changer en ouragan. Mais, sans sortir du continent, est-ce que l’avenir permet à la France de s’affaisser sur elle-même, et d’oublier que chaque jour les « dés de fer du destin » peuvent encore se prononcer contre elle?


II.

Avant d’aller plus loin, je ne saurais éviter une question que je me suis déjà posée ici même l’année dernière [1], mais qui n’a point encore été définitivement résolue par les faits. Faut-il faire remonter au principe même de notre gouvernement la responsabilité de la décadence extérieure de la France, ou doit-on la laisser tout entière aux hommes par lesquels nous sommes gouvernés depuis quelques années? En d’autres termes, est-ce la république qui est coupable, ou sont-ce les républicains? Sur ce point, comme sur bien d’autres, l’esprit de parti n’hésite pas. On entend sans cesse répéter par les orateurs monarchistes et par la presse monarchique que, si la France était en monarchie, aucun des malheurs que nous avons subis ne serait arrivé : nous n’aurions pas perdu l’Egypte et l’amitié de l’Angleterre; la triple alliance ne se serait pas formée; nous aurions des allies et nos adversaires n’en auraient pas. Nous sommes isolés en Europe, non pas tant à cause de nos fautes qu’à cause du déplorable gouvernement auquel nous sommes condamnés. Si cette allégation était fondée, je n’hésiterais pas à dire, quant à moi, qu’il faut renoncer à la république, car il n’y a pas de forme constitutionnelle qu’on doive préférer à la grandeur de son pays. Mais ce qui me suggère quelques doutes sur leur parfaite exactitude, c’est ce que je rappelais en commençant des catastrophes que la monarchie et l’empire ont attirées sur la France. Vous dites qu’il suffit d’être en monarchie pour avoir une bonne politique extérieure : alors, comment se fait-il que la monarchie des Bourbons, la plus ancienne, la plus glorieuse des monarchies de l’Europe, ait laissé échapper de ses mains, au XVIIIe siècle, l’admirable empire colonial qui ouvrait devant nous de si magnifiques espérances? Comment se fait-il que le premier empire, la plus nouvelle, mais la plus éclatante des monarchies, ait conduit la France aux traités de 1815 ? Comment se fait-il que le second empire, lequel, tout détestable qu’il fût, n’en était pas moins une monarchie, ait trouvé le moyen de renchérir sur les traités de 1815? d’enserrer note pays dans une ceinture d’états militaires qui compriment tous ses mouvemens, de le pousser aux désastres dans lesquels il a failli s’abîmer en 1870 ? L’histoire de notre que, monarchie ou république, tout gouvernement capable de se laisser entraîner à des faiblesses coupables ou à des aventures insensées aboutit à des catastrophes. Il serait trop commode, en vérité, de mettre sur le compte d’une constitution les malheurs produits par la conduite des hommes. C’est trop d’indulgence envers les républicains qui ont aggravé les infortunes de la France et augmenté ses pertes : ce sont bien eux qui sont les auteurs du mal : en accuser la république est aussi injuste que si l’on attribuait à la monarchie toutes les chutes et toutes les hontes du règne de Louis XV.

Il reste néanmoins à savoir si ce qui n’est pas vrai d’une manière absolue ne le serait point d’une manière relative ; si la république, par sa nature, ne rendrait point les fautes des hommes plus faciles à commettre et plus difficiles à réparer lorsqu’elles sont commises. Cette opinion a pour elle l’autorité d’un politique qui tient aujourd’hui trop de place dans le monde pour que ses jugemens soient rejetés sans examen. On se rappelle sans doute en quels termes M. de Bismarck parlait de la république dans ces fameuses dépêches à M. d’Arnim, dont la publication a été un acte de si parfaite impertinence envers notre gouvernement et envers nous. Répondant à un ambassadeur qui croyait bien faire en favorisant le rétablissement de la monarchie dans notre pays, il lui expliquait avec la brutalité de franchise que l’on sait combien il désapprouvait sa conduite. A son avis, le maintien de la république en France étant la plus sûre garantie de notre affaiblissement perpétuel, tous nos ennemis devaient désirer ardemment qu’elle ne fut point détruite. Tant que nous serions en république, il affirmait que nous resterions isolés, que nous n’aurions point d’alliés, que nous nous anéantirions nous-mêmes dans des querelles intestines, que nous laisserions périr tous nos intérêts extérieurs, et que, sans avoir besoin de nous combattre, on pourrait nous considérer comme vaincus. Les événemens n’ont point justifié d’abord ces sinistres prévisions ; mais il faut convenir qu’aujourd’hui ils semblent, dans une certaine mesure, leur donner raison. Je montrerai tout à l’heure qu’il n’en est rien, et que si la république a réalisé les espérances de M. de Bismarck, c’est qu’elle a eu le malheur de tomber entre les mains de politiques ignorans et versatiles, comme il aurait pu parfaitement s’en rencontrer sous une monarchie. Mais il est essentiel, quelque tristesse qu’un républicain puisse éprouver à le faire, de bien marquer quelle est la manière de voir de M. de Bismarck sur la république. C’est le seul moyen, en effet, d’expliquer le programme au nom duquel s’est fait la triple alliance et le but, apparent du moins, qu’elle s’est proposé. Pensant ce qu’il pense de la république, étant convaincu, comme il l’est, qu’elle tombe infailliblement dans l’anarchie et de l’anarchie dans l’impuissance, on s’explique sans peine que M. de Bismarck se fasse un devoir non-seulement de la respecter chez nous, mais de l’y étayer. C’est à cet effet que, d’après tous les journaux de Berlin et tous les personnages officiels et officieux des trois nations unies, la triple alliance a été formée. Partout en Allemagne, en Autriche, en Italie, le mot d’ordre consiste à la définir ainsi : c’est une triple alliance pour le maintien de la république, laquelle est un gouvernement pacifique, parce qu’elle est un gouvernement énervé et énervant, et elle est destinée à prévenir le retour en France d’une monarchie, laquelle serait un gouvernement belliqueux, parce qu’elle ne pourrait se soutenir au dedans qu’en se lançant dans des aventures extérieures. De là vient que la triple alliance s’est manifestée au grand jour au moment où la mort de M. Gambetta et la crise parlementaire qui l’a suivie ont fait craindre pour le salut de la république. Elle est venue immédiatement au secours de nos institutions menacées. A la première occasion, elle recommencerait.

Encore une fois, il faut méditer ce thème, dont on a eu tort de sourire chez nous, attendu que les triples alliés, sous l’impulsion de leur chef, en ont fait une sorte de Credo politique que l’opinion publique a très généralement admis à l’étranger. Seulement, il ne suffit pas de le méditer, il faut encore le comprendre. La république, ainsi que la monarchie, d’ailleurs, n’est pas une chose simple, invariable, absolue. Il y a plusieurs sortes de monarchies, depuis la tyrannie pure jusqu’à la monarchie ultra-parlementaire ; il y a de même plusieurs républiques. Est-ce à toutes les républiques que M. de Bismarck offre généreusement l’appui de la triple alliance? A coup sûr non. Si la république modérée, sage, prévoyante à l’intérieur, habile, ferme et prudente à l’extérieur, pouvait durer en France, il serait le premier à s’en méfier. Mais il la croit impossible. Il est persuadé qu’elle se résout fatalement en cette république anarchique et folle, qu’il y a plaisir à laisser vivre ou même à faire vivre, puisqu’elle ne nuit qu’à elle-même. C’est pour cela qu’il nous montre des sentimens si républicains. Il est curieux d’observer que, lorsqu’il exposait à M. d’Arnim ses idées sur la république, le premier essai de gouvernement républicain conservateur venait d’échouer en France. M. Thiers était tombé du pouvoir, renversé sans doute par une coalition monarchique, mais par une coalition monarchique qui n’avait été possible qu’à cause de l’élection Barodet, c’est-à-dire de la rupture des radicaux avec l’homme dont l’autorité seule en ce moment pouvait sauver les institutions républicaines. Plus tard, après l’échec des entreprises monarchiques, quand les républicains, arrivés au pouvoir à force de sagesse, n’avaient point encore oublié qu’ils devaient le garder par le moyen avec lequel ils l’avaient acquis, les encouragemens de l’Allemagne sont devenus plus tièdes. On n’en entendait même plus parler. Mais on a inauguré la politique violente, on a bouleversé le pays; les modérés se sont mis à la remorque des radicaux, ils se sont résignés au dedans à toutes leurs fantaisies; au dehors, pour leur plaire, ils ont renoncé à défendre nos intérêts et notre honneur; les ministères sont tombés les uns sur les autres dans des crises incessantes à la suite desquelles il y avait toujours quelque ruine à déplorer, à l’intérieur et à l’extérieur. Aussitôt M. de Bismarck est réapparu, et cette fois, afin de montrer toute sa satisfaction, il est réapparu avec sa triple alliance. Décidément c’était bien la république de ses rêves : il n’y avait plus qu’à songer à la conserver. Probablement il se montrerait encore plus dévoué à nos institutions si les radicaux arrivaient directement aux affaires et gouvernaient eux-mêmes au lieu de se borner à imposer aux modérés leurs principes de gouvernement. Le jour où M. Clemenceau serait ministre, il aurait le concours de la triple alliance. On n’ignore pas qu’il aurait de plus l’Angleterre, laquelle s’est éprise de lui depuis qu’il a décidé la chambre à repousser toute action en Egypte. On cherche le moyen de nous procurer des alliés : en voilà un !

Je ne pense pourtant pas qu’il soit du goût de personne, sans en excepter les radicaux. Ils ont toujours déclaré qu’ils dédaignaient l’alliance des gouvernemens, qu’ils ne poursuivaient que celle des peuples; ils ont toujours proclamé que la république pouvait se passer des cabinets de l’Europe, pourvu qu’elle eût avec elle les nations. Et si fausse que soit leur théorie à cet égard, elle contient pourtant une part de vérité. Il est incontestable que la république, même très modérée, ne saurait manquer d’inspirer quelque répugnance aux monarchies ; en revanche, lorsqu’elle est modérée, son existence contribue aux progrès du libéralisme dans le monde entier. La France a toujours eu le don de travailler pour les autres aussi bien que pour elle-même ; jamais ce qui s’est passé chez elle n’a été étranger à ce qui se passait autour d’elle. On peut dire sans exagération que la liberté a suivi en Europe les mêmes destinées que sur notre territoire; quand elle triomphait parmi nous, elle triomphait partout ; quand l’anarchie amenait en France une réaction, cette réaction se produisait également au dehors. Dans ces dernières années, cette loi constante de notre histoire ne s’est point démentie. Il est permis de croire que la fondation en France d’une république qui a été longtemps sage et heureuse, qui a augmenté d’abord la prospérité publique et accru la richesse nationale, n’a pas été sans influence sur nos voisins les plus immédiats. Les progrès du parti libéral en Angleterre ont coïncidé d’une manière trop directe avec le succès des républicains en France pour qu’on puisse attribuer au hasard seul une pareille concordance. Lorsque ce parti est arrivé au pouvoir avec le contingent de radicaux dont l’action sur sa politique a été tout de suite si grande, l’exemple de notre pays séduisait beaucoup d’esprits de l’autre côté de la Manche. On sait que les radicaux anglais ne ressemblent guère aux nôtres, et que leur programme le plus avancé ne va pas au-delà de l’égalité de droits établie depuis longtemps chez nous. Ils combattent les avantages politiques attachés à la propriété; ils demandent la destruction des privilèges et la réforme du suffrage, ils ne vont pas plus loin. Leurs idées sur la politique extérieure se rapprochent de celles que nous professons. En renversant le ministère Beaconsfield, qui se préparait à s’allier avec l’Allemagne et l’Autriche pour écraser la Russie dans les Balkans, ils ont éloigné de plusieurs années la crise qui semble sur le point d’éclater aujourd’hui. Dédaignant l’égoïsme étroit des traditions nationales de l’Angleterre, ils s’opposent aux projets de conquête indéfinis, si en faveur auprès de la classe dirigeante anglaise. C’est en France qu’ils puisaient des argumens pour défendre leur cause. Ils soutenaient qu’un grand état pouvait vivre avec une égalité politique absolue, sans tomber pour cela dans l’anarchie, sans laisser dépérir aucun de ses intérêts, puisque la France, où cette égalité existait, était calme et plus prospère que jamais. Il est à craindre que cette comparaison ne commence à leur manquer. Déjà, elle fait défaut aux progressistes allemands, qui, eux, aussi, aimaient à s’appuyer sur notre exemple. Un vent de réaction souffle en ce moment sur l’Allemagne, et M. de Bismarck, en le déchaînant, a eu soin, pour justifier sa conduite auprès du parlement, de montrer ce que la liberté avait fait de nous.

On n’a peut-être pas oublié le discours dans lequel, exposant sa théorie sur le pouvoir impérial, qui doit, d’après lui, dominer, et au besoin étouffer le pouvoir parlementaire en Allemagne, il affirmait que tous nos malheurs venaient de l’abandon de la vieille monarchie. Pour combattre non-seulement les progressistes, mais encore ses anciens amis, les nationaux-libéraux, dont il s’est hautement séparé, il ne trouvait rien de mieux que de faite un tableau lamentable de notre situation intérieure et extérieure, puis de dire à ses compatriotes : « Voudriez-vous être ainsi ? » Un pareil langage n’eût pas été possible à l’époque où la république était restée libérale et conservatrice, où elle n’avait opprimé personne au dedans et perdu aucun avantage au dehors. N’est-il pas triste que le développement du radicalisme en France ait pour conséquence d’affaiblir tous les partis libéraux en Europe? Tant que ces partis sont forts, tant que les gouvernemens doivent compter avec eux, tant qu’ils ont sur la politique une influence décisive, la paix est assurée. Mais leur éclipse ou leur disparition devient un danger très sérieux, car elle laisse au pouvoir absolu des souverains le soin de décider de la politique extérieure. Or, c’est ce qui arrive en ce moment. Qu’on ne se méprenne pas sur ma pensée, je ne dis pas à coup sûr que nos fautes personnelles aient provoqué la réaction qu’on voit se dessiner partout en Europe, sauf en Angleterre; je dis seulement qu’elles ont diminué la force de ceux qui auraient pu lui résister. Quoi qu’il en soit, d’ailleurs, le fait est certain : à l’heure actuelle, à Berlin, à Vienne, à Saint-Pétersbourg, le libéralisme est vaincu, le parlementarisme abaissé; la politique extérieure ne se fait pas devant les chambres, elle se fait dans les cours; ce sont les souverains ou leurs ministres qui la dirigent; les représentans des divers pays seraient impuissans à opposer aux résolutions prises en hauts lieux le moindre obstacle efficace.

Qu’importe, encore une fois, s’écrieront les radicaux, si nous avons les peuples pour nous? Oh! les peuples, il ne faut point assurément en faire fi. Il fut un moment en Europe où le feu couvait à la fois en Italie, en Hongrie, en Allemagne, en Pologne, et où l’on pouvait dire, comme M. de Bismarck : « La révolution est une force dont on doit savoir se servir. » Il y avait alors de grandes nations à émanciper, des nations capables de porter les armes elles-mêmes pour leur émancipation. Qu’on fît entrer dans les calculs d’une politique l’explosion probable de leur enthousiasme patriotique, rien n’était plus habile, plus judicieux. C’était une arme terrible : si difficile à manier qu’elle fût, on comprend qu’on songeât à s’en servir. Mais, aujourd’hui, les choses ont bien changé. Il n’y a plus de peuple à émanciper, à moins qu’on ne veuille se bercer encore de l’illusion de ressusciter la Pologne, ou qu’on ne compte pour des peuples les peuplades des Balkans, lesquelles souffriront bien qu’on se batte pour leur cause, mais ne se battront jamais elles-mêmes. Si les peuples se soulevaient, ce serait donc uniquement afin de renverser leurs gouvernemens, entreprise à laquelle nous ne saurions prendre part sans la plus inqualifiable des folies. On sait d’ailleurs par quels procédés les révolutionnaires travaillent de nos jours à la réalisation de leurs espérances. C’est tout bonnement à l’assassinat qu’ils ont recours. Serait-il possible que nous fissions alliance avec eux? Si la France, devenue non plus seulement radicale, mais anarchique, se laissait entraîner par je ne sais quel vertige, et se mettait au service de la démagogie universelle, à quel terrible châtiment ne s’exposerait-elle pas! Qu’on se rappelle ce qui est arrivé à la république de 1848 : elle a favorisé l’expansion de la révolution dans toute l’Europe; mais aussi, quand elle est tombée sous un coup d’état, une réaction formidable a commencé partout. Il y a eu une sorte de coalition brutale de toutes les monarchies contre le danger commun. Or, il faut y prendre garde : cette coalition, à l’heure actuelle, est déjà formée. Cette fois, si nous faisions de la propagande révolutionnaire en Europe, qui sait? le coup d’état viendrait peut-être du dehors. La république que favorise la triple alliance est une république inoffensive, ou plutôt offensive pour la France seulement, et dont le rôle se borne à briser chez nous tous les grands ressorts nationaux; mais le jour où de cette république sortirait une république violente, une république menaçante pour l’Europe, notre sécurité serait compromise. Il y a un mot qui m’a beaucoup ému, j’en conviens, et que j’ai entendu répéter à satiété en Autriche : « La triple alliance pour le maintien de la république en France, disait-on, est le pendant de la triple alliance du XVIIIe siècle pour le maintien des libertés en Pologne. » C’est un avertissement terrible que nous serions insensés de dédaigner.

Ce n’est pas que je croie, pour mon compte, à la justesse des vues de M. de Bismarck sur la république. Attribuer nos malheurs à une forme de gouvernement est une singulière illusion. Le mal dont nous souffrons n’est pas là; il est dans le développement trop brusque que la démocratie a pris en France. Elle est arrivée sans transition, sans éducation surtout, à s’emparer de tous les pouvoirs; il est assez naturel qu’il lui faille quelque temps pour apprendre l’art si difficile de faire usage de la puissance absolue. Mais, à l’heure actuelle, une monarchie quelconque serait impuissante à restreindre la démocratie et, par conséquent, elle se trouverait bientôt soumise aux mêmes fluctuations que la république. Si l’Angleterre, dont la dynastie est incontestée et qui a vécu jusqu’ici de privilèges aristocratiques, se sent entraînée d’une manière tellement irrésistible par le courant démocratique qu’elle marche ouvertement vers le suffrage universel, comment veut-on qu’une dynastie qui s’implanterait avec tant de peine en France, battue par les flots révolutionnaires, dédaignée par l’opinion, rejetée par la plus grande partie du pays, pût remonter au-delà de 1848 et détruire tout ce qui s’est fait depuis? Nul ne sait ce qui adviendra de l’Allemagne elle-même lorsque la main de fer de M. de Bismarck ne sera plus là pour étouffer le parlementarisme et le libéralisme sous le poids de l’autorité impériale. Chez elle aussi, la démocratie débordera peut-être plus tôt qu’on ne croit. Au milieu de nos infortunes, nous pouvons nous dire comme consolation que nous traversons les premiers une épreuve que tout le monde traversera après nous. C’est une raison d’espérer que nous en sortirons aussi les premiers. A quoi bon dès lors tenter des réactions impossibles?

La république a peut-être chez nous tous les défauts que lui prête M. de Bismarck ; elle a cependant une qualité, une seule, si l’on veut, mais c’est la plus importante de toutes, celle qui manquait à la jument de Roland, si bien pourvue d’ailleurs: elle vit! Depuis treize années, elle dure ; elle dure à travers des crises qui auraient dû cent fois l’emporter, elle a résisté aux entreprises les mieux ourdies de ses adversaires ; elle n’a pas péri, chose bien plus remarquable, à la suite des fautes si nombreuses et si éclatantes de ses amis. Treize années d’existence constituent une force diplomatique considérable, qu’il serait absurde de perdre. On ne forme, en effet, d’alliances présentant un caractère sérieux qu’avec des gouvernemens qui peuvent répondre de l’avenir, ou qui du moins sont jugés pouvoir en répondre, parce que le passé semble le leur permettre. Lorsqu’un gouvernement vient de naître ou de renaître, il n’a aucun gage à offrir à ceux dont il voudrait faire ses alliés; on hésite à se lier avec lui parce qu’il est possible qu’il disparaisse au lendemain de cet engagement. « Durant les quatre-vingt-quatorze ans qui se sont écoulés de 1789 à ce jour, a dit M. J.-J. Weiss, il y a eu en moyenne en France une révolution brusque et totale tous les sept ans. Sept années de durée probable, c’est maigre pour allécher le voisin et fixer son amitié. Mais est-ce que le rétablissement d’un roi ou d’un empereur corrigerait cette situation du soir au matin? Il l’aggraverait, au contraire, aux yeux du spectateur européen. Supposez qu’il y eût eu chez nous avant-hier une restauration monarchique; à quoi eût-elle servi d’abord en ce qui concerne la politique extérieure et ses combinaisons? Elle eût servi à faire dire dans toutes les chancelleries : « Voilà encore la France qui change de direction! » Elle eût servi à montrer encore la moyenne d’existence de nos gouvernemens diminuée d’un semestre ou deux ; à nous faire perdre le bénéfice de durée qui nous est en ce moment acquis par le fait du régime dont nous jouissons. »

Ce bénéfice, aucune monarchie ne le posséderait, en effet, durant bien des années. Il ne faut pas oublier non plus qu’étant données les dispositions de l’Allemagne envers la république, tenter une restauration monarchique serait s’exposer à des complications extérieures peut-être fort graves. Sans doute il est répugnant de tenir compte dans nos résolutions intérieures des idées de M. de Bismarck ; mais il y a un moyen très simple et tout à fait sans danger de tromper ses idées ; il suffit de donner à la république le caractère de modération, de sagesse et de fermeté qu’il est convaincu qu’elle ne saurait avoir. Le jour où nous prendrons ce parti, le seul raisonnable, la triple alliance sera singulièrement menacée, et peut-être trouverons-nous des amis parmi ceux qu’elle unit aujourd’hui contre nous. Toutefois, il est bien clair qu’ayant à traiter, comme je l’ai expliqué, non avec des peuples, non avec des partis libéraux, mais avec des gouvernemens monarchiques, ou plutôt même avec des souverains, maîtres absolus de la politique extérieure de leur pays, nous ne vaincrons les hésitations qu’ils ont à se rapprocher de nous qu’en renonçant à ce qui nous donne surtout à leurs yeux et aux yeux de leurs conseillers l’apparence révolutionnaire, c’est-à-dire à la guerre religieuse que nous avons entreprise avec tant d’imprudence et que nous poursuivons avec tant de témérité.

On peut discuter la question de savoir si le Culturkampf français, au moment où il a été inauguré, était d’une grande habileté. C’était à l’heure même où le Culturkampf germanique aboutissait à un échec évident, où M. de Bismarck, impuissant à écraser la force catholique y commençait à chercher le moyen de s’en servir; c’était également à l’heure où le développement de notre action sur la Méditerranée allait soulever contre nous les susceptibilités de l’Italie. Choisir une occasion pareille pour rompre ouvertement, brutalement, avec l’allié naturel que les circonstances nous offraient en Allemagne et en Italie, avec le culte qui avait été le drapeau de la protestation de l’Alsace-Lorraine contre la conquête, qui restait l’arme de guerre de tous les particularismes allemands, qui créait entre l’Allemagne du Sud et l’Allemagne du Nord la seule barrière naturelle réellement difficile à franchir, enfin avec le pontife dont la présence à Rome constituait la plus grande ou plutôt la seule résistance au triomphe définitif des ambitions italiennes, — agir ainsi, pourquoi? pour venger quelques injures électorales, pour exercer des représailles contre quelques évêques et quelques curés maladroitement compromis dans nos luttes, c’était assurément sacrifier les intérêts généraux du pays aux sentimens les plus étroits et les plus inavouables.

Mais la colère ne raisonne pas; elle a entraîné les chambres, les ministères, l’administration, et, depuis sept ans, il semble que la principale préoccupation de notre pays soit d’écraser le clergé, qu’on a déjà si fortement pressuré. Que les révolutionnaires de province, que les membres du conseil municipal de Paris, lesquels ne voient point au-delà, les uns des frontières de leur arrondissement, les autres des fortifications et de la banlieue, continuent avec le calme d’une bonne conscience cette sotte et coupable campagne, on se l’explique sans peine; mais ce qui est inexplicable, et surtout inexcusable, c’est que le gouvernement, dont le devoir est de jeter quelquefois les yeux sur l’Europe, ne se décide point enfin à y mettre un terme. Lorsqu’il laisse chasser les aumôniers des hôpitaux, lorsqu’il prive lui-même des curés de leurs traitemens, parce qu’ils ont manifesté peu d’admiration pour des livres plus ou moins détestables, il ne s’aperçoit donc pas de l’impression que ces mesures produisent au dehors? C’est un grand malheur, si l’on veut, mais l’Europe est encore très religieuse; elle l’est même à tel point que, tandis que nous nous obstinons au Culturkampf, partout il cesse, partout il disparaît. On discute beaucoup en Allemagne la question de savoir si M. de Bismarck est allé ou n’est pas allé à Canossa; le fait est que, s’il n’est pas encore dans le fameux château où l’empereur Henri passa de si tristes heures d’attente et de repentir, il est du moins bien près des remparts. Aujourd’hui la paix est rétablie entre l’Allemagne et l’église caiholique; les lois de mai s’en vont en morceaux; une partie en est détruite, l’autre n’est pas appliquée. Au même moment, la Russie s’est rapprochée du saint-siège afin d’obtenir son appui en Pologne. De ce côté-là aussi, la paix est rétablie. En Autriche, il n’était point nécessaire de rétablir la paix, puisque le catholicisme et l’état y ont toujours vécu en bonne intelligence; néanmoins la politique du comte Taaffe, l’échec des Allemands libéraux, le triomphe des Tchèques, ont amené un redoublement d’intimité entre Léon XIII et François-Joseph. Enfin, l’Italie elle-même semble vouloir tenter un accord avec le saint-siège. Depuis quelques mois, on parle sans cesse de négociations entre le Vatican et le Quirinal. Sans doute, ces négociations ne sauraient réussir d’une manière complète; longtemps encore le pape et le roi d’Italie ne pourront pas se donner la main. Mais si la réconciliation est une chimère, l’adoucissement des rapports est une réalité. Les catholiques ont recommencé à prendre part aux élections; à Rome même, de grandes familles dévouées à la cause pontificale sont rentrées dans la vie publique; on a remarqué jusque dans le choix de certains prélats comme un vague désir de la part du pape d’être agréable, sinon au gouvernement italien, au moins à la famille royale. Avec un pontife tel que Léon XIII, ce qui était invraisemblable du temps de Pie IX ne l’est plus. Prenons garde que la triple alliance ne reçoive la sanction de cette grande force morale de l’église catholique, qui peut paraître bien fragile aux inventeurs de l’article 7 et aux héros de l’expulsion des congrégations, mais qui a vaincu jadis Napoléon, et qui vient de faire reculer M. de Bismarck!

Il est fort possible que la lettre récente de Léon XIII à M. Grévy ait été à la fois une dernière tentative de conciliation avec la France et un avertissement. Si nous rejetons l’une et si nous méprisons l’autre, notre situation en Europe deviendra des plus critiques. Entourés d’états qui traversent tous une période de réaction politique et religieuse, nous devons nous attendre à voir se former sur nos frontières une sorte de cordon sanitaire. On ne cherchera pas, en effet, à nous convertir aux idées dominantes; au contraire, on nous a prévenus qu’on ne nous permettrait pas de nous y rallier; qu’on nous obligerait à rester ce que nous sommes, sans espoir de changement. Il est difficile de nous donner une preuve plus éclatante de dédain. Jadis, lorsqu’il l’emportait chez nous, on craignait le rayonnement du radicalisme ; aujourd’hui on est persuadé que c’est un mal tout local, qui nous détruira à petit feu sans se communiquer à nos voisins. S’il dégénérait en révolution, on aviserait. Jusque-là on est bien aise de le voir grandir. On se borne à se prémunir contre tout danger de contagion par une ligue protectrice. Assurément la ligue n’est pas encore indestructible; mais, pour peu que nous persévérions dans les fautes qui l’ont fait naître, nous la fortifierons chaque jour davantage. Ce sera l’isolement complet, peut-être définitif. Nous comprenons qu’on s’en console lorsqu’on professe, comme tel de nos hommes d’état, l’opinion que, plus nous sommes détestés au dehors, plus nous sommes forts. Mais si l’on est d’un avis diffèrent, si l’on croit qu’il n’est pas meilleur pour une nation que pour un homme d’être seul, si, en un mot, on a le sentiment des causes qui amènent la ruine des peuples, et si on veut les prévenir, il est temps d’aviser. Dans peu d’années peut-être, il serait trop tard.


III.

Pour bien comprendre la situation présente de la France en Europe, il convient d’examiner de plus près que je ne l’ai fait jusqu’ici les deux causes qui l’ont produite : je veux dire la rupture de notre accord avec l’Angleterre et la formation de la triple alliance. L’erreur capitale, l’erreur impardonnable du parti républicain, depuis qu’il est arrivé aux affaires, l’erreur qui a compromis toute sa politique et qui l’a livrée aux aventures, est la rupture de l’accord avec l’Angleterre. On ne m’accusera pas de tenir ce langage après coup. L’année dernière, lorsqu’il était encore temps de sauver l’alliance anglaise, j’écrivais ici même : « Si cette alliance était détruite, désormais isolés en Europe, condamnés à ne pas essayer de sortir de cet isolement sous peine de réveiller tous les soupçons que nos coquetteries envers la Russie avaient soulevés autrefois, ou sous peine de nous mettre à la remorque de nos vainqueurs, nous serions à la merci d’un incident sur le continent, et, non moins malheureux sur la Méditerranée, nous n’aurions aucun appui pour poursuivre en Orient et en Afrique les essais d’expansion qui devaient être la compensation de nos désastres [2]. » J’avais oublié l’Asie et le Tonkin; à cela près, j’étais, hélas! trop bon prophète. Nous sommes placés aujourd’hui, comme je l’annonçais, dans l’alternative, ou de demeurer isolés, ou de nous mettre à la remorque de nos vainqueurs. Si nous prenions ce dernier parti, si nous allions nous abriter sous les ailes de la triple alliance, assurément ce serait une garantie très sérieuse pour le maintien de la paix; mais cette conduite ne conviendrait peut-être pas encore à beaucoup d’entre nous. On aurait pourtant dû prévoir que, par la politique suivie l’année dernière dans la question égyptienne, on allait être acculé à cette extrémité. Je n’exposerai pas ici ce qu’était pour nous l’Egypte dans l’histoire et dans le présent, personne ne l’ignore; ce serait donc me donner une peine inutile. Avoir perdu l’Egypte est pour notre pays un malheur immense. Mais je ne sais si les conséquences que ce malheur a entraînées ou risque d’entraîner ne sont pas plus graves encore. Or les raisons pour lesquelles nous avons fait le sacrifice de nos plus chers intérêts sont si tristes, je dirai si misérables, qu’on a quelque peine à les avouer. Lorsqu’on relit avec attention les débats parlementaires et les documens diplomatiques qui ont précédé notre défection en Egypte, on s’aperçoit que, là encore, la politique intérieure, avec ses mesquines préoccupations, a fait dévier la politique extérieure de la voie où il fallait la maintenir à tout prix. Les hommes qui étaient alors au pouvoir y étaient arrivés en sauveurs, sous prétexte d’écarter de notre pays des dangers de guerre qui n’existaient pas, et ils s’y maintenaient en exploitant de leur mieux la pusillanimité nationale. Aussi, dès qu’il s’est agi d’envoyer quelques troupes en Égypte, ils ont déclaré que c’était une entreprise très téméraire, non-seulement à cause des résistances certaines de l’armée formidable que commandait Arabi, lequel pouvait être regardé comme un second Juarez, mais encore à cause des complications qui menaçaient de se produire sur nos frontières si nous intervenions sur le Nil. Il résulte de toutes les pièces publiées depuis que rien, absolument rien, ne leur avait donné le droit de parler de la sorte. Nous avions reçu, au contraire, soit de Berlin, soit de Constantinople, la promesse formelle, officielle et officieuse, que la France aurait les mains libres. Tous nos ambassadeurs avaient été chargés de nous en transmettre l’assurance. Les moyens dont on s’est servi pour énerver le courage de la chambre des députés étaient donc de ceux qu’on ne saurait trop sévèrement qualifier. Ils reposaient sur une insigne fausseté. Ils ont d’ailleurs pleinement réussi. La chambre, ignorante et timide, a cédé à la peur qu’on avait tout fait pour lui inspirer; mais comme, au fond du cœur, elle avait le sentiment de sa défaillance, elle s’en est vengée en renversant, sur la question égyptienne même, le ministère qui l’avait provoquée ; faute capitale, car ce ministère venait enfin de se décider à proposer des demi-mesures, insuffisantes sans doute, mais préférables à l’inaction absolue.

Quoi qu’il en soit, la faute a été consommée jusqu’au bout. Nous avons laissé les Anglais aller seuls à Tel-el-Kébir conquérir l’Egypte en vingt minutes. Mais, comme il était naturel, s’étant trouvés seuls à la peine, ils ont prétendu ensuite être seuls à l’honneur, et lorsque, au lendemain de leur victoire, nous leur avons encore parlé de notre alliance, ils nous ont répondu : «Cette alliance n’existe plus. Il n’y a que ceux qui acceptent les charges d’une alliance qui ont le droit d’en revendiquer les profits. » On ne pouvait s’y tromper, c’était une rupture. Mais ici il convient de s’expliquer très nettement. Beaucoup de personnes contestent qu’il ait pu y avoir rupture entre l’Angleterre et nous, par la raison qu’il n’y a jamais eu d’alliance. Et, en effet, si l’on admet qu’il n’existe d’alliances que celles qui sont écrites sur le papier, qui font l’objet de traités et de stipulations en règle, il est parfaitement juste de refuser ce nom à l’accord longtemps maintenu entre l’Angleterre et nous. Mais comment ne voit-on pas que c’est se payer de mots? En réalité, bien des alliances qui ont été écrites sur le papier, qui ont fait l’objet de traités et de stipulations en règle, bien des combinaisons politiques très savamment définies ne sont jamais sorties des cartons des chancelleries pour passer dans les faits, tandis que bien d’autres, qu’on n’avait pas pris la peine de rédiger et de parapher, ont exercé une immense influence sur la marche du monde, parce qu’elles provenaient d’une nécessité impérieuse, parce qu’elles étaient la résultante obligée, fatale, de la situation respective des peuples, de la communauté de leurs principes, de l’harmonie de leurs intérêts. Eh bien! pour peu qu’on y regarde de près, on reconnaîtra que notre alliance avec l’Angleterre faisait partie de cette seconde catégorie : c’était une alliance naturelle, obligatoire, logique, imposée non par des paperasses fragiles, mais par des faits durables.

L’histoire de la France et de l’Angleterre, jusqu’en 1815, n’est pas autre chose que l’histoire d’une lutte incessante sur terre et sur mer. Il semblait que les deux nations ne pussent vivre l’une à côté de l’autre, qu’il fallût absolument qu’une des deux succombât. Des siècles de guerre n’ont pourtant servi qu’à prouver qu’aucune des deux n’était assez forte pour exterminer sa rivale. La démonstration a été longue à se faire, mais elle a été éclatante. Aussi, vers 1815, la France et l’Angleterre ont-elles commencé à comprendre que, puisqu’elles étaient incapables de s’étouffer mutuellement, ce qu’elles avaient de mieux à faire était de vivre en bon accord et en parfaite intelligence. Les progrès prodigieux de leur commerce, de leur industrie et de leur marine ont singulièrement favorisé cette manière de penser. Grâce au développement qu’ont pris leurs affaires à l’une et à l’autre sur tous les points du globe, il n’est peut-être pas un de ces points où elles ne se touchent. Une guerre entre elles deux ne serait donc plus une guerre locale; ce serait une guerre universelle, une sorte de gigantesque guerre civile ; ce serait le feu mis au monde entier ; ce serait des secousses dans toutes les mers, sur tous les continens. Pour avoir une idée de l’étendue que pourrait prendre l’action militaire, et par suite de l’immensité des désastres qu’elle entraînerait, il suffit de remarquer quelle quantité énorme de froissemens se sont déjà produits entre l’Angleterre et la France depuis quelques mois que leurs relations se sont refroidies; ce n’est pas seulement en Egypte, en Tunisie, c’est au Congo, à Madagascar, au Tonkin, dans l’Océan comme dans la Méditerranée, que des démêlés se sont élevés entre elles; supposez que ces démêlés dussent se résoudre par les armes, quelle est la partie du monde qui serait en paix? On parle souvent de conflagration universelle ; cette expression, peu juste dans la plupart des cas où on l’emploie, serait rigoureusement exacte, appliquée à une guerre entre la France et l’Angleterre. Et, grâce au progrès simultané des moyens de destruction et des richesses nationales, il en résulterait pour tous les peuples des pertes qu’on n’ose même pas calculer. Voilà donc la grande raison qui, depuis 1815, a fait cesser entre la France et l’Angleterre toute lutte armée. Les intérêts ont imposé la paix à la politique. Mais à côté des intérêts sont venus les sentimens, les idées, les principes : la France et l’Angleterre ne sont pas seulement les deux grandes nations commerciales, ce sont encore les deux grandes nations libérales de l’Europe. Un nouveau lien s’est ajouté au premier pour resserrer leur intimité. « Depuis cinquante ou soixante ans, a dit admirablement M. Bright, il a régné entre les deux pays une paix plus complète qu’à aucune autre époque de notre histoire, et, grâce au commerce croissant qui s’est développé dans ces vingt dernières années entre les populations des deux pays, je puis affirmer hardiment qu’il n’y a rien dans notre histoire qui approche des sentimens de cordialité que nous avons entretenus de l’un à l’autre côté du canal dans cette dernière époque. »

Ces paroles de M. Bright sont la vérité même. Toutefois, si les progrès de leur commerce créent une intimité forcée entre la France et l’Angleterre, on ne saurait se dissimuler qu’ils ne puissent en même temps faire naître entre elles d’innombrables causes de conflits. L’esprit commercial et mercantile est, par sa nature même, prodigieusement envahissant et irritable ; il veut s’emparer de tout, et le moindre obstacle le met en fureur. La concurrence lui est insupportable ; il n’épargne rien pour la supprimer. De là un danger de luttes continuelles. Il existe dans le monde assez de territoires pour que chacun trouve des débouchés à son commerce, pour que chacun fonde et exploite des colonies ; mais, par malheur, on n’arrive à ces territoires qu’en passant par des contrées, qu’en traversant des détroits et des canaux, qu’en remontant des fleuves qui donnent accès aux possessions de toutes les puissances industrielles et colonisatrices. Or si ces points décisifs, si ces clés, si ces routes de l’univers tombent dans des mains uniques, il en résulte immédiatement un danger général. Celui qui les possède est maître du commerce; comment, un jour ou l’autre, ne serait-il point tenté d’arrêter ses rivaux et de créer un monopole à son profit? C’est pour cela qu’il y a des pays sur lesquels l’Europe n’a jamais voulu laisser établir une domination exclusive. Le premier de tous jusqu’ici était la Turquie, ou du moins la partie de la Turquie qui borde les détroits. Quoique la France fût moins intéressée que l’Angleterre à en maintenir l’indépendance, elle a consenti à faire, pour la défendre, la guerre de Crimée. Ç’a été l’apogée de l’alliance franco-anglaise. Un moment on a pu croire que les deux nations allaient s’unir afin de détourner la conquête militaire des contrées orientales, et d’y faire naître pacifiquement la civilisation. Cette communauté d’efforts, cette poursuite simultanée du même but aurait affermi leur intimité; qui sait même si elle n’aurait pas préservé l’Europe des crises dont elle a été bouleversée depuis ? Par malheur, ni l’empereur Napoléon III ni lord Palmerston n’avaient l’esprit assez haut pour comprendre la grandeur et la fécondité de cette politique qui, bientôt désertée, n’a plus servi à maintenir intactes les relations amicales de la France et de l’Angleterre. Pourtant, au milieu du refroidissement des rapports, la conclusion du célèbre traité de commerce inaugurant la liberté commerciale est venue donner un fondement de plus à une amitié vacillante, mais trop utile aux deux parties pour être abandonnée complètement.

Une occasion magnifique s’est offerte à la république d’affermir à son tour cette amitié d’une manière telle que rien plus tard ne l’aurait certainement brisée. Ce que l’empire n’avait pas pu faire dans tout l’Orient, elle a pu le faire en Egypte ; elle a même commencé à le faire ; puis, cédant à un vertige de pusillanimité et de folie, elle y a renoncé pour les tristes motifs que j’exposais tout à l’heure. Il faut rappeler comment les choses se sont passées. Au moment où une révolution, éclatant à Constantinople, préludait à la guerre qui allait de nouveau rouvrir la question d’Orient, l’Angleterre, dirigée par l’illustre romancier Disraeli, accomplit tout à coup ce qu’on a si spirituellement et si justement appelé sa « fuite en Egypte. » Prête à abandonner la Turquie d’Europe, elle tenta de s’implanter sur le canal de Suez et au Caire. On sait avec quelle habileté elle acheta les actions du canal, tandis que sa diplomatie s’emparait du khédive et le décidait à livrer presque toutes ses administrations à des Anglais. Cette entreprise produisit et devait produire en France une vive émotion ; il était clair que, si elle réussissait, l’Angleterre, maîtresse de l’Égypte, sentirait grandir son ambition et ne pourrait s’empêcher de chercher à nous bannir graduellement de toutes les régions dont l’Egypte est la clé. Heureusement la crise orientale se précipita; la guerre se produisit plus vite qu’on n’aurait pu le croire; les Russes arrivèrent aux portes de Constantinople. C’est alors qu’avec la mobilité de son génie, M. Disraeli accomplit un retour d’Egypte non moins brillant, mais peut-être beaucoup moins habile que sa fuite. Tout à l’œuvre du moment, il ne songea qu’à repousser les Russes et à s’établir en Chypre pour les menacer. Sous le coup de ce revirement subit, la France eut une admirable inspiration; elle dit à l’Angleterre : « Soit! prenez Chypre; nous vous aiderons à le faire ; nous travaillerons, en outre, avec vous à détruire le traité de San-Stefano ; nous seconderons votre politique dans les Balkans; mais à une condition : c’est que vous consentirez à partager avec nous la tutelle de l’Egypte et que désormais tous les avantages que vous y obtiendrez, vous nous en donnerez la moitié. » On s’étonne que l’Angleterre, ou plutôt que M. Disraeli ait accepté ces propositions. En réalité, elles étaient toutes à notre profit; car le condominium anglo-français en Egypte ne nous faisait rien perdre et il empêchait les Anglais de faire un seul pas sans nous. C’était un frein qui les arrêtait; c’était une garantie contre les réveils probables de leurs ambitions. De plus, il allait de soi que l’Angleterre, admettant le partage avec nous en Egypte, serait entraînée à l’admettre ailleurs. Quand on se partage la porte d’une maison, on est presque forcé à se partager la maison elle-même. La communauté d’action en Egypte nous habituait, nous préparait à la communauté dans le monde entier. Le fait est que, tant qu’elle a duré, il n’y a eu entre l’Angleterre et nous aucun conflit. On évitait partout les froissemens parce qu’on sentait que des froissemens sur un point quelconque du globe pourraient avoir un contre-coup en Egypte et que là une lutte eût été trop grave. Par une fortune inespérée d’ailleurs, le condominium anglo-français fonctionnait sans la moindre difficulté; il fonctionnait si bien qu’il se créait autour de lui des intérêts qui bientôt l’auraient rendu indestructible. Quelques années de plus de ce régime, et personne n’aurait pu y toucher, à moins de provoquer une de ces crises économiques devant lesquelles l’Angleterre recule toujours. Aussi le condominium anglo-français était-il jugé avec sévérité de l’autre côté de la Manche. L’égoïsme des partis était sur ce point unanime. Tons reconnaissaient que le condominium avait lié les mains à l’Angleterre en Egypte, et par l’Egypte sur les mers. Mais, d’autre part, il présentait tant d’avantages matériels et politiques qu’il fallait bien s’y résigner. On ne pouvait en sortir sans commettre un acte d’éclatante mauvaise foi, sans risquer une brouille avec la France; on n’osait pas. On craignait cette perturbation générale qu’un conflit entre la France et l’Angleterre amènerait fatalement, comme je viens de l’expliquer. Ce que je dis là est l’exacte vérité. On en conclura peut-être que l’amitié entre les deux pays n’était pas bien sincère, puisqu’elle pesait tant à l’un d’eux. Ce serait aller trop loin. Mais il faut reconnaître que, dans une union franco-anglaise intime, c’est l’Angleterre qui fait les plus gros sacrifices, par l’excellente raison que c’est elle qui a le plus grand commerce et le plus grand empire colonial, et que, par conséquent, c’est elle qui a surtout besoin de liberté dans la poursuite de ses ambitions. En revanche, et c’est ce qui la décide à faire ces sacrifices, c’est elle qui aurait le plus de risques à courir dans une rupture allant jusqu’à la guerre. La France, puissance continentale avant tout, pourrait voir le feu gagner toutes ses colonies sans perdre sa place en Europe; que resterait-il à l’Angleterre si l’incendie envahissait son empire colonial? Elle est vulnérable sur toutes les mers, car il n’y en a pas une seule où son corps immense n’étende un de ses membres. Les Anglais étaient donc impuissans à dénoncer le condominium. Beaucoup d’entre eux reprochaient avec amertume à M. Disraeli de leur avoir mis ce boulet au pied, mais ils convenaient qu’il n’y avait pas moyen de l’en détacher. Nous nous sommes chargés de le faire pour eux, et de les rassurer en même temps sur les conséquences de l’opération. En refusant d’aller combattre Arabi, nous avons délié l’Angleterre de ses engagemens, et manifesté une telle faiblesse qu’elle n’avait plus rien à redouter de nous. Elle croyait qu’il faudrait des bouleversemens européens pour lui rendre son indépendance: il a suffi de la rivalité de M. de Freycinet et de M. Gambetta.

Et à peine le condominium était-il détruit, à peine l’Angleterre s’était-elle rendue maîtresse de l’Egypte, que l’accord franco-anglais, comme on devait s’y attendre, disparaissait. Nous avions tout fait, quant à nous, pour indisposer les Anglais. Au lieu d’affermir notre amitié avec eux par un nouveau traité de commerce, nous avions, avant la rupture égyptienne, rompu toute négociation commerciale. Quand ils sont arrivés au Caire, il n’y avait plus rien qui les rattachât à nous. Aussi nous ont-ils traités sans le moindre ménagement. Notre défaillance militaire leur avait fait perdre la crainte qu’en d’autres circonstances nous aurions pu leur inspirer. Du même coup l’estime et le respect avaient disparu. Ils ont cru de bonne foi que la politique de M. de Freycinet et de M. Clemenceau était celle de la France entière, et que nous allions nous effacer partout devant eux comme nous l’avions fait en Egypte. Quelle n’a donc pas été leur surprise lorsque, par un de ces retours d’opinion si communs chez nous, nous avons annoncé tout à coup que nous allions relever notre drapeau dans les cinq parties du monde et rétablir notre empire colonial ! A la surprise a bientôt succédé la colère. Il n’était donc pas vrai que nous eussions renoncé à toute expansion extérieure, que nous fussions résignés au rôle modeste d’une puissance de second ou de troisième ordre! Mais, alors, comment se fier à nous? comment se reposer tranquille, même en Egypte, où peut-être tenterons-nous un jour de reprendre notre situation? comment réaliser, sans tenir aucun compte de nous, les vastes ambitions que la campagne égyptienne a fait naître? L’indignation de l’Angleterre contre nos prétentions à la politique coloniale est si vive, elle éclate avec tant d’acrimonie partout où nous tentons quelque entreprise, qu’on peut dire que jamais, depuis cinquante ans, les rapports entre les deux pays n’ont été aussi tendus, les violences de polémique aussi ardentes, les soulèvemens d’opinion aussi vifs. Chose étrange ! si nous avions fait preuve de force en allant en Egypte, l’Angleterre ne nous redouterait pas, parce que, comme en Crimée, nos armes auraient été mêlées aux siennes et que la confraternité militaire est le meilleur gage d’union; nous avons fait preuve d’une inqualifiable faiblesse, et elle nous craint, et elle nous prête les plus redoutables projets! Preuve nouvelle des dangers qui peut entraîner l’excessive prudence. Si quelque chose est fait pour affliger les amis du progrès, les partisans de la paix et de la liberté, les hommes qui espéraient que la communauté des intérêts amènerait entre les peuples une ère de concorde et d’union, c’est l’étrange et douloureuse campagne à laquelle nous avons assisté en Angleterre contre le tunnel sous la Manche. Avant la bataille de Tel-el-Kébir, personne n’avait imaginé que le tunnel pût être un danger pour la sécurité de nos voisins; il a fallu une illumination subite du vainqueur d’Arabi pour amener cette stupéfiante découverte. Nul n’a mieux exprimé que M. Bright l’impression qu’elle doit produire sur tout homme de bon sens : « La création d’un tunnel, a-t-il dit, serait pour les voyageurs un grand soulagement. Mais nous sommes arrêtés par une objection, — la plus extraordinaire qui ait jamais été faite à une œuvre de progrès, — c’est qu’en perçant ce tunnel nous mettrions sérieusement en péril notre indépendance nationale. On nous dit que la Grande-Bretagne est une île. Certainement, la Grande-Bretagne est une île; je pense que c’est une vérité reconnue depuis des siècles. Mais on ajoute que c’est grâce au ruban d’argent de 20 à 100 milles de largeur qui sépare la France de nos côtes méridionales, que nous avons toujours joui des bienfaits de la paix. La vérité est, — et cette vérité est bien connue de tous ceux qui n’ont pas oublié l’histoire, — que, sauf dans ces cinquante dernières années, nous avons presque toujours été en guerre. » Après avoir montré que la cessation de la guerre depuis une cinquantaine d’années provient non du ruban d’argent qui entoure l’Angleterre, mais du développement du commerce et des voies de communication, M. Bright en concluait que le tunnel ne pourrait qu’augmenter les chances de paix. Abordant alors les objections des adversaires du projet, il ajoutait : « Voici deux assertions des adversaires du tunnel que je prends la liberté de contester d’une manière absolue : la première, c’est que la nation française et son gouvernement sont composés de brigands ; la seconde, c’est que la grande nation anglaise, dont le bras s’étend sur tout le globe, est composée d’imbéciles. »

Hélas ! si tous les Anglais sont de l’avis de M. Bright sur ce second point, ils ne le sont pas sur le premier. Le projet de tunnel a été rejeté sous prétexte qu’il mettrait l’Angleterre à la merci d’un coup de brigandage de la France. Voilà où nous en sommes avec un pays naguère encore notre allié le plus intime ! Voilà où nous a conduits la politique suivie depuis deux ans ! Et il ne faut pas croire que les Anglais agissent en hypocrites, qu’ils ne ressentent pas les paniques qu’ils feignent d’éprouver. La grande nation anglaise, pour laquelle nous professons la même admiration que M. Bright, est cependant, de toutes les nations, celle où les folles terreurs se répandent avec le plus de rapidité. Est-ce le sentiment que sa force est artificielle? que c’est une œuvre du génie humain, non de la nature? Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’elle craint sans cesse de la voir périr. De là ces émotions extraordinaires, mais non simulées, qui l’agitent en présence des plus fragiles fantômes. Une politique avisée devrait tenir compte de ce tempérament britannique et savoir en profiter. Il est clair que l’Angleterre tremblerait devant la perspective d’une rupture définitive avec la France; j’ai déjà dit qu’elle était vulnérable dans l’univers entier; mais il convient d’observer encore que nous sommes peut-être la seule nation européenne capable de l’attaquer à la fois dans toutes ses parties vulnérables, parce que nous sommes la seule qui ait une grande marine sur les mers, et de grands établissemens coloniaux à côté des siens. Tout le monde de l’autre côté de la Manche pense donc au fond du cœur comme M. Bright : « que l’Anglais, dont une guerre entre la France et l’Angleterre est la préoccupation constante, et qui entreprend de faire croire que c’est une chose désirable, est l’ennemi non-seulement de la France, mais de son propre pays et de l’humanité. » En dehors peut-être de quelques militaires, cet Anglais n’existe pas. Dès que l’Angleterre s’aperçoit que les rapports avec nous deviennent trop difficiles, si elle nous trouve fermes et résolus, elle nous manifeste la plus parfaite douceur. Malgré l’impardonnable faute que nous avions commise en refusant de faire campagne avec elle en Egypte, nous aurions donc pu cet hiver sauver le condominium et garantir nos droits menacés. Mais il aurait fallu que nos voisins nous vissent décidés à ne pas nous laisser évincer d’un pays où nous avons livré, après tout, d’autres batailles que celle de Tel-el-Kébir; qu’ils sentissent un accord complet sur ce point essentiel entre la nation et le gouvernement; que nos négociateurs fussent soutenus par le parlement et par le pays. Cent fois cet hiver les occasions favorables d’agir se sont présentées. Les Anglais rencontraient en Egypte des obstacles administratifs imprévus; ils s’apercevaient qu’ils auraient bien de la peine à les surmonter sans nous. C’était le moment de faire entendre nettement nos revendications. Mais quoi ! des intérêts autrement sérieux nous absorbaient. La question d’Egypte, je le répète, s’est dénouée au milieu de la dernière crise ministérielle, qui a duré près d’un mois dans les circonstances que l’on sait. C’est à cette crise, après la politique de M. de Freycinet, qu’on doit attribuer la ruine de notre influence en Egypte, et la destruction peut-être irrémédiable de nos bons rapports avec l’Angleterre.


IV.

Il faut remonter beaucoup plus haut pour découvrir les origines de la triple alliance. Ici nos erreurs ne datent pas d’hier; elles datent presque du lendemain de la guerre de 1870. Tout le monde sait que si cette guerre a été possible, ou du moins que si elle a pu être poussée jusqu’à l’écrasement complet de notre pays, c’est à l’alliance de l’Allemagne avec la Russie qu’on doit attribuer de si tristes résultats. C’est cette alliance qui nous a privés de tout secours à l’heure du péril, ainsi que le constatait l’empereur Guillaume, lorsqu’il télégraphiait au tsar, d’abord sur le champ de bataille de Sedan, plus tard à Versailles, pour lui dire que c’était à lui, après Dieu, qu’il devait ses victoires; ainsi que le reconnaissait avec une si éloquente douleur M. de Beust, lorsque, tous ses efforts pour amener une médiation entre le vainqueur et le vaincu ayant échoué devant les résistances de Saint-Pétersbourg, il s’écriait : « Il n’y a plus d’Europe ! « Il n’y avait plus d’Europe, en effet. A l’ouest du continent européen, la France était anéantie pour de longues années ; au centre, l’Autriche affaiblie restait impuissante; à l’est, la Russie venait de perdre par ses complaisances envers l’Allemagne la grande et éminente situation que sa politique traditionnelle lui avait assurée jusque-là au milieu des nations occidentales. C’est ce, qu’a mis admirablement en lumière l’auteur des Deux Chameliers, M. J. Klarzko, dans une brochure qui est le complément de ce beau livre, le Secret du chancelier. « De tous temps, dit-il, jusqu’à la fatale association du prince Gortchakof et de M. de Bismarck en 1863, le gouvernement russe a eu dans sa politique extérieure pour principe immuable d’étendre son influence parmi les états secondaires d’Allemagne et de maintenir dans l’ancienne confédération germanique l’équilibre des forces entre l’Autriche et la Prusse. Cette position rehaussait sa valeur d’une manière incalculable aux yeux de l’Europe occidentale et lui permettait en même temps de travailler avec d’autant plus de sécurité à l’augmentation de son prestige parmi les races chrétiennes de l’Orient. Il y eut une époque, que connut encore le successeur du comte Nesselrode, où le moindre désir du Palais d’hiver était plus respecté à Munich, à Stuttgart et à Dresde, que le décret le plus solennel de la diète de Francfort; où une parole de l’empereur Nicolas faisait taire les rivalités et même les hostilités déjà déclarées de l’Autriche et de la Prusse et leur dictait les « ponctuations » d’Olmütz ; où le Habsbourg et le Hohenzollern allaient saluer à Varsovie, dans l’empereur Alexandre II, le gardien du droit et de la paix en Germanie. Mais un jour vint où s’écroula soudain ce système lentement et savamment élevé par les mains de Catherine, d’Alexandre Ier et de Nicolas. L’œuvre de M. de Bismarck fit perdre à l’empereur Alexandre II, en moins de cinq ans, le travail de plusieurs règnes, l’héritage d’une sagesse séculaire, et à la place d’une ligue d’états pacifiques, tous amis obligés de la Russie et lui formant comme une suite continue de remparts, l’empire des tsars vit tout à coup, en 1871, se dresser devant lui une Allemagne unie, formidable, amie pour le moment, il est vrai, mais bien sûrement point amie pour tous les temps ni à toute épreuve. »

Toutefois, si la situation de la Russie était singulièrement diminuée en Occident, elle était loin d’être anéantie. « Il est vrai aussi, ajoute M. Klaczko, qu’à partir de ce moment la Russie devint un point de mire et un point de ralliement pour l’Europe, — pour ce qui restait encore de l’Europe après les deux terribles catastrophes de Sadowa et de Sedan, — et que ce prestige, subitement acquis, pouvait compenser à bien des égards, et au point de vue moral surtout, les pertes immenses en poids matériel que la transformation de l’Allemagne avait causées à l’empire des tsars. Il se produisit à ce moment un phénomène bien souvent observé dans l’histoire : lorsqu’un état devient trop prépondérant en Europe, les intérêts lésés ou menacés se contractent, cherchent à se concerter, et se groupent instinctivement autour de la puissance la plus grande et la plus capable de former un contrepoids salutaire. Or, en 1871, la Russie était incontestablement cette puissance-là. Elle n’avait pas été vaincue par les soldats du maréchal de Moltke, elle s’était recueillie depuis un quart de siècle, et l’on estimait ses ressources militaires, renouvelées depuis ce temps, d’autant plus grandes qu’elle n’en avait pas encore donné la mesure ; car ainsi qu’on l’a fait finement observer, « pour un état, la puissance virtuelle qui se réserve est plus profitable et plus efficace encore que la puissance qui se déploie. » Aussi, depuis 1871, tout ce qui en Europe souffrait ou craignait, tournait-il ses regards vers la Russie. Oubliant ou ignorant même (on ignore tant de choses chez nous!) le télégramme triomphant de Versailles, et l’appui prêté à la Prusse par le cabinet de Saint-Pétersbourg durant notre malheureuse guerre, la France se mit à n’espérer que dans l’empire des tsars et à faire à perte de vue ce qu’on a bien malicieusement appelé la politique Danichef. L’empereur François-Joseph vint à Saint-Pétersbourg déposer une couronne sur la tombe de Nicolas et les archiducs d’Autriche allèrent les uns après les autres embrasser avec une effusion sincère les grands-ducs et les généraux moscovites, dont les avait séparés si longtemps un malentendu cruel et à jamais déplorable. Il n’est pas jusqu’à l’Angleterre qui ne cherchât un rapprochement avec le tsar : le différend au sujet de l’Asie centrale fut lestement arrangé lors de la première mission du comte Schouvalof; le duc d’Edimbourg épousa une fille des Romanof, et bientôt la conduite des affaires passa aux mains de ce parti tory dont les sympathies russes étaient traditionnelles. Par un retour saisissant des choses d’ici-bas, l’empereur Alexandre II eut, à la suite de l’ébranlement de 1870, la même situation de grandeur et de prestige qu’avait créée autrefois à son père le bouleversement général de 1848 : il apparut comme le pacificateur du monde et le grand justicier de l’Europe, et ce n’étaient pas seulement les gouvernemens comme en 1848, c’étaient bien les peuples qui saluaient dans le tsar le défenseur du droit des nations. Les proportions exagères données à l’alerte de 1875 et au rôle qu’y joua la diplomatie moscovite prouvèrent seulement combien le monde tenait à acclamer un sauveur dans l’empereur Alexandre II : la légende ici voulut devancer l’histoire. »

Par malheur, la légende comptait sans le grand réaliste de Varzin, qui n’a pas tardé à faire prévaloir l’histoire, et l’histoire telle qu’il l’entend, l’histoire écrite « par le fer et par le sang, » sur les utopies de l’imagination populaire. Je ne crois pas que, parmi les coups d’habileté diplomatique dont est remplie sa carrière politiquer il y en ait un d’aussi opportun, d’aussi avisé, et d’aussi heureux que celui au moyen duquel il a détruit la situation de la Russie et toutes les espérances qu’elle avait fait concevoir. Pour arrêter le recueillement de l’empire des tsars, pour l’empêcher de consolider son œuvre et de préparer sa mission, il a usé d’un procédé fort simple en apparence, mais d’une merveilleuse prévoyance : il a rouvert la question d’Orient. Mais, s’il eût rouvert cette question, comme à Saint-Pétersbourg on comptait qu’il le ferait, par reconnaissance des services rendus pendant la guerre de 1870, en se chargeant d’arrêter l’Autriche, afin de laisser une liberté entière à la Russie, c’eût été de sa part une politique bien aveugle; car elle lui aurait aliéné à tout jamais les Habsbourg, qui seraient devenus des alliés forcés de la France, et elle aurait donné une telle force aux Romanof que leur position en Europe, déjà si grande, s’en serait trouvée très agrandie. Le coup de génie de M. de Bismarck, c’est d’avoir fait rouvrir la question d’Orient par l’Autriche elle-même, et cependant de manière à ce que la Russie ne s’aperçût pas immédiatement du piège dans lequel on allait l’entraîner.

On a la mémoire si oublieuse en France que peut-être ne se souvient-on plus de la manière dont les derniers événemens qui ont bouleversé l’Orient ont éclaté. L’Allemagne comprenant, dès le lendemain de sa victoire, que l’alliance russe, qui l’avait rendue possible, ne lui survivrait guère, craignant d’ailleurs de laisser plus longtemps l’Autriche exposée aux tentations d’un rapprochement avec la France, inventa cette ingénieuse combinaison de l’alliance des trois empires pour le maintien de la paix, dont le vrai but était d’amener l’Autriche et la Russie à s’embrasser si cordialement en Europe qu’on n’aurait ensuite aucune peine à les éloigner toutes deux de l’Occident, où elles étaient dangereuses, et à les conduire dans les bras l’une de l’autre jusqu’en Orient, où elles se réveilleraient ennemies. Il y avait alors en Autriche un ministre qui ne se serait pas prêté à cette habile manœuvre, celui-là même dont les lèvres prophétiques avaient prononcé le mot : « Il n’y a plus d’Europe ! » M. de Beust. On provoqua sa chute, et il fut remplacé par un de ces esprits aventureux, hardis, pleins de génie, mais d’imprudence, qui se laissent volontiers engager dans toutes les entreprises audacieuses, pourvu qu’elles leur offrent l’attrait d’un brillant succès, le comte Andrassy. Le comte Andrassy se fit immédiatement le champion d’une politique qui répondait au sentiment le plus intime, sinon de l’Autriche, sinon surtout de la Hongrie, au moins de ce « parti militaire et de la cour, » qui en Autriche-Hongrie dirige sans contrôle les affaires extérieures. Cette politique, fort peu compliquée en elle-même, porte le nom non moins simple de « politique des lieues carrées. » Pour bien comprendre cette expression, il ne faut pas oublier par quels désastres et par quelles pertes de territoire a commencé le règne de l’empereur François-Joseph; un grand nombre de lieues carrées ont été détachées alors des domaines du Habsbourg. Eh bien! l’ambition constante, le rêve passionné du parti militaire et de la cour est que le règne de l’empereur François-Joseph ne s’achève pas sans que ces domaines se soient accrus d’autant de lieues carrées qu’on leur en a arraché au début. Peu importe d’ailleurs où se trouveront les lieues carrées ! que les rochers stériles, que les montagnes de l’Herzégovine et de la Bosnie remplacent les riches campagnes de la Lombardie, on y est résigné d’avance, pourvu qu’au terme du règne, l’héritage que François-Joseph léguera à son successeur soit de même étendue matérielle, sinon de même valeur, que celui qu’il avait reçu lui-même des mains de son prédécesseur.

Il a fallu sans nul doute la fascination qu’exerce sur le parti militaire et de la cour la politique des lieues carrées, pour que l’Autriche se laissât entraîner à suivre une conduite dont le résultat immédiat était de lui faire perdre de plus en plus son caractère de puissance germanique, de la saturer d’élémens slaves, de la rejeter irrémédiablement vers l’est, et dont le résultat moins prochain, mais fatal, était de la mettre aux prises avec la Russie dans une série de conflits qui ne pourront se dénouer que par la guerre. Prise du vertige des conquêtes à tout prix, des acquisitions quelconques, elle a donné le signal de la conflagration de l’Orient. C’est à la suite des voyages de l’empereur François-Joseph dans les provinces slaves de son empire que l’insurrection d’Herzégovine et de Bosnie a commencé, et, pour bien marquer cette origine autrichienne d’un mouvement qui allait bouleverser tout l’Orient, c’est le comte Andrassy qui, le premier, dans un mémorandum fameux, a posé à la Turquie l’ultimatum que la Russie devait reprendre à son compte et porter jusqu’à Constantinople à la pointe de son épée. Ainsi M. de Bismarck faisait en quelque sorte coup double. Sous le couvert de l’alliance des trois empires pour le maintien de la paix, il éloignait à la fois l’Autriche et la Russie de l’Allemagne; il décidait l’une à oublier la place qu’elle avait tenue avant Sadowa a dans la Confédération germanique, l’autre le rôle qu’elle avait joué en Occident ; il leur faisait abandonner à toutes deux leur politique traditionnelle dans le monde germanique pour les réduire, qui sait pour combien d’années? à se disputer le monde slave. En même temps, il détruisait le fantôme de l’alliance franco-russe, un des cauchemars de l’Allemagne, car il était bien clair que la Russie sortirait trop affaiblie de la guerre d’Orient pour pouvoir nous offrir son concours politique et militaire, et il écartait tout danger d’alliance austro-russe, puisque l’Autriche allait se trouver liée à tout jamais à l’empire allemand, sans lequel elle serait incapable de l’emporter sur la Russie.

Je ne veux pas examiner quelle a été la politique française au milieu de ces graves conjonctures qui ont modifié si profondément, à notre désavantage, l’état de l’Europe. Il me suffira de dire qu’elle a été aussi imprudente, aussi maladroite, aussi dépourvue de prévoyance et de bon sens qu’elle devait l’être encore l’année dernière dans les affaires égyptiennes. Pour quiconque avait le sentiment des périls de l’avenir, il était manifeste que la France devait mettre tout en œuvre afin d’empêcher, ou du moins d’ajourner une guerre dont les conséquences ne pouvaient pas nous être moins pernicieuses que celle de la guerre austro-prussienne de 1866. L’entreprise était difficile, mais le succès n’était point invraisemblable. Il fallait montrer à la Russie la folie qu’elle était sur le point de commettre; il fallait la supplier de ne pas ajouter de nouveaux élémens de trouble à l’état si bouleversé de l’Europe, mois d’y garder la situation grande, bienfaisante, incomparable que le destin venait de lui donner, et que son entreprise en Orient lui ferait perdre peut-être sans retour. Il fallait ensuite se tourner vers l’Autriche, où tous les souvenirs de Sadowa n’étaient pas éteints, et entretenir les rancunes, les méfiances trop naturelles qui existaient encore entre elle et l’Allemagne. Nous aurions trouvé pour cette double tentative, le concours le plus empressé de la part de l’Angleterre, qui ne cessait de nous presser de nous joindre à elle, dans une campagne le Crimée diplomatique. Dès ce moment, nous pouvions cimenter de la manière la plus solide l’alliance anglaise, et peut-être nous réserver pour l’avenir, suivant les circonstances, soit l’alliance autrichienne, soit l’alliance russe. Mais hélas ! déjà la diplomatie française allait à la dérive, conduite par des mains les plus inexpérimentées. On sait ce qui est arrivé : la guerre, le traité de San-Stéfano, le congrès de Berlin, l’occupation de Chypre par les Anglais et la modification profonde de l’équilibre de l’Europe!

La Russie n’a pas tardé à s’apercevoir de la faute qu’elle avait commise; Privée des avantages de sa victoire, ne recevant pour prix de tant de sang versé, de tant de sacrifices accomplis, que de médiocres profits, voyant l’Autriche, qui n’avait pas tiré un seul. coup de feu contre les Turcs, s’avancer en Herzégovine et en Bosnie, s’emparer de la direction, morale de la Serbie, descendre le long du Danube et prendre la route de Constantinople, la lumière s’est faite subitement à ses yeux : elle a reconnu que l’unique résultat de la guerre était de placer entre Sainte-Sophie et, elle l’épée des Habsbourg, Elle avait renoncé à son prestige en Occident, montré toute la faiblesse de son organisation militaire, déchaîné chez, elle la révolution et le nihilisme; pourquoi? Pour donner à l’Autriche l’occasion d’aller dans les Balkans lui disputer les dépouilles de la Turquie. En présence d’une réalité aussi douloureuse, il ne lui a plus été possible de se faire illusion sur son imprudence; mais, comme il arrive toujours en pareille circonstance, elle ne s’en est pas accusée elle-même, elle un a accusé l’allie perfide qui l’avait attirée dans le piège et qui l’y avait enfoncée. L’alliance des trois empires, l’intimité de l’Allemagne et de la Russie, n’ont pas résisté à cette épreuve : la Russie sentait enfin tout le mal que le chancelier de fer lui avait fait, sous prétexte de lui montrer sa reconnaissance. « Il ne peut y avoir de doute, — écrivait en mars 1879 dans le journal le Nord une des meilleures plumes de la chancellerie de Saint-Pétersbourg, — il ne peut plus y avoir de doute ni sur l’hostilité générale de l’Europe à l’égard de la Russie, ni sur le but caché qu’avaient poursuivi, dès le début de la guerre, et ceux qui ne s’y étaient pas trop opposés, et ceux qui avaient été jusqu’à l’encourager. Quoique poursuivi par des moyens différens, dont le dernier n’était ni le plus amical ni le plus loyal, le but que tous avaient en vue était le même, savoir : l’affaiblissement militaire et financier de la Russie. Le développement de ses richesses, de ses immenses ressources nationales était en trop bon train. La Russie, recueillie, faisant épargne de forces vives, de capital, et de sang, devenait trop puissante. Son commerce s’étendant, son industrie métallurgique naissante allait prendre un grand essor; son réseau et son outillage de chemins de fer, se multipliant rapidement, pouvaient devenir menaçans pour ses concurrens, à une époque surtout où l’extension des relations commerciales et des débouchés constitue le principal objectif de toute politique. Il fallait l’arrêter dans cette voie de prospérité grandissante. La guerre contre la Turquie, où semblaient la précipiter ses généreuses aspirations pour ses frères opprimés d’Orient, était une occasion d’autant plus propice, qu’on était plus sûr de trouver unanimes les sentimens de l’Europe pour l’empêcher de profiter de ses succès militaires, lorsque le moment de conclure la paix serait venu. Tel est actuellement le sentiment général en Russie, et telle est la marche que l’interprétation des faits avait imprimés au raisonnement public avant de le convertir en conviction unanime. »

Ainsi, l’issue de la guerre turco-russe a détruit l’intimité de l’Allemagne et de la Russie. En revanche, son premier effet a été de jeter l’Autriche dans les bras de l’Allemagne. Sous l’enthousiasme produit par la cession gratuite de l’Herzégovine et de la Bosnie à l’empire des Habsbourg, l’ombre de Sadowa s’est dissipée, et M. de Bismarck a pu entrer à Vienne au milieu des acclamations populaires, phénomène inouï, car on n’a peut-être jamais vu un homme qui vient de détruire la puissance traditionnelle d’une nation, d’écraser dans une sanglante bataille son prestige politique, de miner à coups de canon des siècles de son histoire, recevoir ainsi les hommages enthousiastes de ceux auxquels il a fait tant de mal. C’est que, si M. de Bismarck avait brisé la vieille couronne de l’Autriche, la couronne qu’un ministre hongrois appelait romaine, il semblait avoir forgé pour elle, de ses puissantes mains, la couronne orientale, la couronne que le même ministre croyait voir resplendir à Byzance. Il avait renversé un empire en Occident, il en élevait un autre en Orient : pouvait-on se plaindre, puisqu’il justifiait ainsi le nom de l’Autriche, et en faisait réellement l’OEster-Reich, l’empire de l’Est? Cette grande illusion a duré plusieurs années, pendant lesquelles l’Autriche n’a pas eu de ces retours d’opinion comme la Russie en avait éprouvé après le congrès de Berlin; peut-être dure-t-elle encore.

Pourtant, à bien des signes, l’Autriche aurait dû reconnaître combien le présent qu’on lui avait fait était décevant. On connaît ce trait d’éloquence par lequel M. de Bismarck, appliquant à la politique un mot du Freischutz, disait à ceux qui ne devaient leur succès qu’à de compromettantes alliances : « Pensiez-vous donc que cet aigle fût un don gratuit? » L’empire de l’Est n’était pas non plus pour l’Autriche un don gratuit. D’abord, on ne le lui donnait pas; on se bornait, — suivant une coutume de M. de Bismarck, qui aime assez à disposer du bien du voisin, — à lui permettre de le prendre, chose assez différente! L’Autriche en a fait tout de suite l’expérience en Herzégovine et en Bosnie ; ces provinces, que le congrès de Berlin lui avait offertes sans coup férir, elle a dû les arracher à l’insurrection les armes à la main. Ç’a été une campagne longue et cruelle. Aujourd’hui le pays est pacifié, mais à la manière orientale, c’est-à-dire que le feu y couve sous la cendre. Et l’annexion de l’Herzégovine et de la Bosnie n’a pas seulement coûté du sang, elle a coûté de l’argent, beaucoup d’argent. L’équilibre financier de l’Autriche en a été atteint; l’équilibre constitutionnel l’a été davantage encore. Du moment qu’on introduisait de nouveaux Slaves dans l’empire, on a bien été forcé de donner à ceux qui y étaient déjà une part plus large dans le gouvernement; cette nécessité était inéluctable, mais qui peut en prévoir les conséquences? Jusqu’ici l’Autriche avait été une puissance allemande, une puissance créée, organisée, gouvernée par des Allemands; la fortune, l’influence, le pouvoir, y appartenaient aux Allemands. Les choses changent depuis quelques années. L’Autriche devient slave, les Allemands n’y jouent plus qu’un rôle effacé; on leur enlève un pays qu’ils ont fait, qui est leur œuvre, qui semblait leur appartenir. Je répète qu’on ne peut faire autrement; mais l’issue de cette politique antihistorique risque d’être fort grave. Qui sait si les Allemands d’Autriche, fatigués, humiliés, irrités de vivre sous la domination de races qu’ils avaient jadis vaincues, et qui sont ou qu’ils jugent inférieures, ne se tourneront pas un jour vers le grand empire germanique, dont l’attraction a déjà réuni tous leurs frères? L’obstacle qui les en séparait était d’abord le catholicisme, mais le Culturkampf est fini; et en second lieu l’esprit libéral, mais le libéralisme courra plus de risques en Autriche, avec un gouvernement slave, qu’il n’en court en Allemagne, où tant d’indices semblent indiquer que le règne prochain sera un règne libéral. Or le jour où la maison de Habsbourg perdrait ce qui lui reste d’Allemands, gagnât-elle tous les Slaves des Balkans, ne serait-ce pas la fin de ses glorieuses destinées?

Mais les Slaves des Balkans ne sont pas faciles à gagner. Deux routes s’offrent à l’Autriche pour s’avancer parmi eux : celle de Salonique et celle de Constantinople. Il est malaisé de dire laquelle des deux est la plus périlleuse. Ou a vu quel effort, quel effort démesuré, comparé au profit immédiat de l’entreprise, a nécessité l’occupation de l’Herzégovine et de la Bosnie; on peut juger par là de celui qui serait indispensable pour occuper la Macédoine. Il faudrait peut-être deux ou trois cent mille hommes rien que pour contenir l’Albanie, et on aurait encore derrière soi la Bulgarie et la Roumélie orientale prêtes à s’insurger, sans parler du Monténégro, suspendu comme un nid de pirates sur le chemin qui conduit à Salonique. Quant à Constantinople, c’est la presqu’île des Balkans tout entière dont on devrait s’emparer si l’on voulait planter la croix latine au lieu de la croix grecque, sur la coupole de Sainte-Sophie, à la place du croissant. Et que gagnerait-on à le faire? Supposons, pour un instant, que le succès soit possible, supposons que l’OEster-Reich, que l’empire de l’Est soit constitué, quelle serait sa situation? Absolument celle de la Turquie d’aujourd’hui. Entre l’Autriche et les populations slaves des Balkans il y a une barrière qui ne tombera pas : c’est la religion orthodoxe, et le souvenir de deux siècles de politique moscovite suivie avec une habileté et une persistance admirables. Toutes ces masses orthodoxes, profondément religieuses, ont vécu deux siècles de la légende de la sainte Russie; dans toutes les crises de leur histoire, elles ont pris l’habitude de se tourner vers Moscou; là pour elles est l’idéal, le patriotisme, la poésie, l’avenir. La communauté de langues, de sentimens, de croyances crée entre elles et les Russes un lien indissoluble. Rien ne serait moins propre à le briser que l’administration méticuleuse et étroite de l’Autriche. Les populations slaves des Balkans ont l’habitude d’être gouvernées sommairement et cavalièrement, à la turque ou à la russe, par des maîtres ; et, pourvu que ces maîtres soient de même race et de même religion qu’elles, elles acceptent plus aisément leur domination que celle de bureaucrates pointilleux. Elles préfèrent l’arbitraire aux rigueurs administratives. Jamais, par conséquent, l’Autriche ne les assimilerait. L’empire de l’Est composé de Polonais, de Slaves catholiques, de Hongrois, de Slaves orthodoxes, d’Allemands, serait une marqueterie sans consistance. Aucune race n’aurait une majorité et une puissance suffisantes pour s’imposer aux autres et les diriger: Des émeutes éclateraient sans cesse dans chaque province, amenant l’intervention des puissances voisines. Quand on parle de la couronne de Byzance à mettre sur le front du Habsbourg, on se trompe : le Habsbourg ne trouverait pas à Constantinople la couronne de Byzance, il y trouverait seulement l’aigrette multicolore du sultan.

Mais Constantinople est bien loin de Vienne, malgré tout ce qui s’est fait depuis quelques années pour l’en rapprocher. Personne n’ignore, en Autriche, qu’on ne pourrait y arriver qu’en écrasant la Russie; or il est impossible d’écraser la Russie, parce qu’il est impossible de l’atteindre, comme l’a prouvé l’exemple de Napoléon Ier. Si la guerre venait à éclater entre elle et l’Autriche, il y aurait deux champs de bataille: la Pologne et la Galicie d’une part, de l’autre les Balkans. Il n’est peut-être pas difficile de deviner comment les opérations commenceraient. A l’heure actuelle, le plus gros des forces russes est amassé en Pologne, presque toutes les divisions: de cavalerie, en particulier, y sont concentrées, presque tous les cosaques y sont réunis. Le jour même de l’ouverture des hostilités, ces hardis cavaliers fondraient sur la Galicie, dont ils ne sont séparés par aucune barrière naturelle ou artificielle, dévasteraient, le pays, détruiraient les routes, feraient sauter les ponts, s’empareraient des villes et des points stratégiques. L’Autriche, dont l’armée est dispersée, ne pourrait les atteindre immédiatement. Alors il est probable que l’Allemagne interviendrait et dirait, à son alliée : « Marchez dans les Balkans, je me charge de la Pologne, » et qu’elle s’établirait sur la Vistule. Savoir si, plus tard, elle rendrait ce qu’elle aurait pris, nul ne le peut; mais, quand on se soutient du célèbre Beati possidentes, on a, sur ce point, des doutes assez sérieux. Il faudrait bien d’ailleurs que l’Allemagne gardât la Vistule pour protéger les derrières de l’Autriche, car celle-ci, fût-elle absolument victorieuse dans les Balkans, serait obligé d’y rester l’arme au bras pour vaincre les révoltes et résister aux complots continuels, aux attaques incessantes de la Russie. A moins d’être refoulée à tout jamais dans les steppes d’où elle est sortie, cette dernière ne pourrait point, en effet, laisser l’Autriche, prendre sa place en Orient, elle puiserait indéfiniment dans l’immense réservoir d’hommes qu’elle possède afin de jeter contre son ennemi des armées ou des bandes toujours renouvelées. Ce serait durant un siècle peut-être une lutte à mort, désespérée, entre deux empires, ou plutôt entre deux races et doux religions. Il y aurait sans doute des trêves, des paix provisoires; mais la guerre ne tarderait pas à reprendre, jusqu’à ce que l’un des deux adversaires fût complètement anéanti.

Telle serait dans ses conséquences. extrêmes le résultat pour l’Autriche de cette « politique des lieues carrées » qui s’est présentée d’abord à elle sous des apparences si brillantes. Mais il est probable que ces conséquences ne se produiraient pas tout de suite. Le but de M. de Bismarck, en écartant les empires des Habsbourg et des Romanof de l’Occident, en créant entre eux en Orient une ri alité croissante, inévitable, n’a pas été sans doute de es pousser d’un seul coup à une guerre d’extermination. Il doit préférer, il préfère les tenir l’un en face de l’autre aussi longtemps que possible dans une situation qui les oblige à recourir sans cesse à ses bons offices. De cette manière, les Hohenzollern assumeront dans le monde slave le rôle qu’avaient autrefois les Romanof dans le monde germanique; ils y maintiendront l’équilibre des forces entre l’Autriche et la Russie, comme l’avaient fait autrefois les tsars, au sein du Bund, à l’égard de la Prusse et de l’Autriche. Ils seront l’ami bienveillant des deux puissances rivales, le médiateur toujours invoqué et, à l’occasion, « le courtier honnête « recevant son courtage, tantôt du côté de la Dvina, tantôt du côté de l’Inn et de la Moldau. On ne sait si cette seconde perspective, qui risque d’entraver indéfiniment la politique des deux empires de leur enlever leur liberté à tout jamais, est préférable aux perspectives tragiques que je déroulais tout à l’heure. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’après avoir joui longtemps sans regrets et sans remords des douceurs de l’alliance allemande, dont elle avait le monopole absolu depuis le désenchantement produit en Russie par le traité de Berlin, l’Autriche a paru tout à coup éprouver quelque inquiétude sur l’avenir, quelque dégoût du présent, quelque désir d’indépendance. Peut être a-t-elle fait sur son antagonisme avec la Russie de salutaires réflexions; peut-être-a-t-elle entrevu, dans un éclat de prévoyance, combien il était insensé, de la part des Habsbourg, de céder au mirage de l’empire de Bysance, d’abandonner pour cela l’Occident et de courir disputer à la Russie le fruit de sa politique traditionnelle, qu’on ne pourra lui arracher qu’en lui arrachant l’existence. Une sorte de besoin mutuel de conciliation s’est produit à Vienne et à Saint-Pétersbourg. Les deux gouvernemens ont essayé de s’entendre sur certaines questions, secondaires, il est vrai, mais qui touchaient intimement au grand problème oriental ; ils ont tenté de se mettre d’accord sans en appeler au courtier honnête, et, chose remarquable, ils y ont réussi. C’était là un précédent dangereux contre lequel il fallait réagir à tout prix. Il est permis de croire que la triple alliance a été formée surtout à cet effet. L’Autriche semblait avoir quelque velléité de se détacher de l’Allemagne : aussitôt celle-ci, suivant son éternelle tactique, l’a prise entre deux feux. L’entrée de l’Italie dans l’alliance austro-allemande ne saurait avoir d’autre signification. Rien ne pouvait être plus désagréable pour l’Autriche que l’introduction d’une troisième personne aussi indiscrète dans son ménage avec l’Allemagne, qui est bien loin d’être un ménage modèle. Si oublieuse qu’elle soit, l’Autriche n’a pas oublié, en effet, que naguère encore elle était maîtresse de l’Italie, et que tous ses malheurs ont eu pour origine l’émancipation d’un pays qu’elle avait si énergiquement dominé. Jamais elle n’a cherché à dissimuler ses sentimens envers lui. La première fois que l’Italie s’était flattée d’une alliance avec elle, à la suite de la visite faite par le roi Humbert à l’empereur François-Joseph, on se rappelle peut-être de quel ton dédaigneux, de quel ton d’anciens maîtres, les ministres autrichiens avaient confondu ses illusions. Par un juste retour des choses d’ici-bas, l’Italie a pris sa revanche; elle s’impose aujourd’hui à ceux qui la traitaient si cavalièrement jadis; elle les oblige à mettre leur main dans sa main, à jouer leur rôle dans cette comédie d’amitié internationale. L’Autriche est prise dans un étau. Si elle hésite à continuer sa marche vers l’est, si elle renonce à lutter contre la Russie, ses deux amis l’aiment tant qu’ils la serreront dans leurs bras jusqu’à l’étouffer. Elle manquait d’équilibre du côté de l’Orient, et semblait parfois prête à retomber en Occident. Désormais l’Italie la calera. Il faudra bien qu’elle se résigne à demeurer à la place nouvelle que la politique allemande lui a assignée.


V.

Je me suis attardé longtemps à exposer les origines et les conséquences de la triple alliance, cette sorte d’arme à deux tranchans dirigée à la fois contre la France à l’ouest, et à l’est contre toute puissance qui chercherait à s’émanciper. Est-il besoin de dire pourquoi? Je ne pense pas qu’il y ait en France un seul homme de bon sens qui n’ait compris depuis longtemps combien l’antagonisme de la Russie et de l’Autriche en Orient était désastreux pour nous. En absorbant les forces des deux empires, en les détournant vers l’Orient, il affermit l’hégémonie de l’Allemagne en Occident; il rend impossible toute combinaison d’alliances qui, dans l’avenir, et certaines circonstances venant à se produire, auraient été de nature à modifier plus ou moins profondément la situation de l’Europe; il nous condamne à l’isolement indéfini. Nous n’avons même pas, en effet, la ressource d’espérer l’amitié de l’Italie, puisque cette puissance est devenue dans la main de l’Allemagne l’aiguillon qui pousse l’Autriche en avant. D’ailleurs l’Italie est trop réaliste pour se souvenir du passé; et dans le présent et l’avenir, elle ne voit en nous qu’une gêne, peut-être qu’un péril. Nous avons à ses yeux le tort grave de n’être pas morts, après l’avoir mise au monde, de manière à lui livrer tout de suite notre héritage sur la Méditerranée, auquel il lui semble que sa naissance lui donnait des droits indéniables, comme la dernière des filles des races latines, à la tête desquelles nous sommes demeurés trop longtemps. En gardant notre bien, nous lui causons, parait-il, un vrai dommage ; elle est si persuadée de nos torts envers elle, qu’elle s’imagine que nous la menaçons. Depuis plusieurs années déjà, elle cherchait en Allemagne un appui contre cette menace; mais jusqu’ici on avait répondu de Berlin à ses avances avec une froideur légèrement méprisante. Tout a changé quand l’Autriche a eu de vagues instincts d’indépendance. L’Italie est devenue alors l’élément utile, indispensable, d’une politique qui devait se servir de la France comme d’un épouvantail. Il ne faut pas oublier, en effet, par quel moyen, par quelle habileté on a fait accepter à Vienne la triple alliance, on en a adouci l’amertume et déguisé la pointe. C’est en la représentant comme une ligue de préservation contre la France, qu’on a pu en insinuer le principe. Malgré tous les intérêts qui la rapprochent de nous, l’Autriche, pays monarchique, féodal, ultra-catholique, éprouve une vive répulsion pour la politique que nous suivons depuis quelques années, et cette répulsion la porte aisément à croire qu’il n’y a plus aucun fond à faire sur nous, que nous allons rouler de plus en plus dans l’anarchie et de l’anarchie dans le néant diplomatique. Une ou deux fois, il lui était arrivé de se demander si, par hasard, la France serait sur le point de se relever et de reprendre son rôle extérieur : au commencement de l’expédition de Tunisie et des affaires d’Egypte, elle nous regardait avec attention, cherchant à saisir dans les tressaillemeas d’un peuple qui fut si grand le prélude d’un réveil. On sait par quelles défaillances nous avons répondu aux questions qu’elle se posait, trompé peut-être les espérances plus ou moins inconscientes qu’elle nourrissait. Les bouleversemens ministériels, les crises parlementaires qui lui ont fait réellement et sincèrement croire que la république était ébranlée chez nous, qu’elle était à la merci d’une aventure, ont achevé de la décourager. On l’a donc trouvée préparée lorsqu’on est venu lui affirmer qu’il serait toujours impossible de trouver chez nous un concours sérieux, et que, par suite, si elle commettait la folie de s’éloigner de l’Allemagne, elle resterait à tout jamais sans alliés. Cela fait, on lui a proposé de s’armer pour exploiter notre décadence, puisqu’il lui était défendu d’espérer qu’elle pourrait profiter un jour de notre relèvement. Voilà le sens et la portée de la triple alliance. On n’a pas eu l’air de s’en préoccuper beaucoup en France. Au moment où elle s’est produite, et, à l’heure qu’il est, si de vives alertes comme celles que nous venons de traverser n’en rappelaient pas l’existence, on n’y songerait déjà plus. Pourtant, — en mettant les choses au mieux, en nous plaçant dans la meilleure des hypothèses, en éloignant toutes les perspectives de guerre et de désastres, — il s’agit encore de savoir si le groupement des puissances européennes demeurera tel que l’Allemagne n’ait jamais à craindre de rivaux et nous jamais à espérer d’alliés. Car, songer à nous unir à la Russie seule serait une idée insensée. Outre qu’il n’est point prouvé qu’une nation ou plutôt qu’un gouvernement dont la révolution est le souci constant, aujourd’hui presque exclusif, voulût d’une amitié aussi républicaine que la nôtre,. il est certain que nous ne pourrions penser sans une témérité excessive à braver, avec la Russie pour unique soutien, non-seulement la triple alliance, mais l’Angleterre, qui risquerait de faire alors cause commune avec cette dernière. Pour modifier la situation de l’Europe, pour rendre à tous la liberté qui leur manque, pour détruire l’irrésistible impulsion qui lance les peuples hors de la voie naturelle que leurs intérêts et leurs traditions leur ont tracée; il faudrait tout d’abord mettre un terme à la déplorable rivalité de l’Autriche et de la Russie en Orient, soit en les décidant à ajourner leurs ambitions mutuelles, soit en les amenant à un compromis peut-être moins impossible à trouver qu’on ne pense. Le jour où ce grand résultat serait obtenu, le malaise qui pèse sur l’Europe disparaîtrait sans lutte, sans combat, sans déchirement ; car l’équilibre des forces, détruit au profit d’une seule puissance, serait rétabli, et chacun, maître de sa politique, pourrait travailler uniquement au maintien de la paix. Mais hélas! tant que nous serons gouvernés comme nous le sommes, ces belles espérances seront des chimères. Sans doute la Russie et l’Autriche sentent l’une et l’autre la faute qu’elles ont commise, sans doute elles ont éprouvé tour à tour une sorte de vague désir de s’affranchir de la politique qu’on leur impose; mais ces sentimens et ces désirs, qui sont restés jusqu’ici sans corps, auraient besoin, pour devenir efficaces, qu’il y eût en Europe autre chose que l’Allemagne. Si l’on trouvait chez nous un gouvernement inspirant confiance, un gouvernement dont on n’eût pas à redouter les faiblesses radicales, un gouvernement sur la durée duquel on pût compter, un gouvernement avec lequel les relations fussent aisées, sûres et ininterrompues, peut-être ce gouvernement parviendrait-il à dissiper le nuage qui couvre encore les yeux des deux puissances, malgré les quelques éclairs. A la lueur desquels elles ont aperçu l’abîme où elles courent. Mais est-ce avec des ministres ignorant tout de l’Europe, et passant à peine quelques mois au pouvoir, que la France peut aspirer à jouer un pareil rôle? Est-ce avec des parlemens animés des passions les plus mesquines, ou des pouvoirs public sacrifiant l’indépendance et honneur nationaux aux exigences des partis avancés, que notre pays peut se proposer de telles entreprises? On a souvent dit que c’était un grand malheur pour l’Europe quand la France venait à lui manquer. Jamais cette parole n’a été plus vraie qu’aujourd’hui. L’effacement de la France, — j’allais écrire sa disparition, — prépare un avenir auquel il est difficile de songer sans douleur. Notre siècle risque de finir dans les plus sombres luttes, la plupart des peuples ayant manqué leurs destinées, et les autres n’ayant demandé l’accomplissement des leurs que la force brutale, à la négation du droit et de la liberté.

Enfermé dans l’égoïsme d’un patriotisme exclusif, on pourrait se consoler cependant si la France n’était pas du nombre des nations qui auront le plus à souffrir de ces cruelles perspectives. Mais s’il est vrai que, lorsque la France disparaît, il n’y a plus d’Europe ; en revanche, quand il n’y a plus d’Europe, la France est bien près de n’être plus. Notre grandeur est liée à l’équilibre général. C’est à la fois notre gloire et notre péril. Une politique extérieure qui se désintéresserait des grands mouvement dont l’Europe est agitée, et qui ne ferait rien pour en diriger la marche préparerait donc à notre pays de lamentables destinées, elle achèverait l’œuvre commencée par l’empire; elle rendrait notre ruine irrémédiable. J’ai dit en commençant qu’on ne s’en apercevrait peut-être pas tout de suite; mais plus les événemens tarderaient à se produire, plus ils seraient funestes lorsqu’ils se produiraient. Or il n’est pas nécessaire d’étudier bien attentivement la politique suivie en ces dernières années par nos différens ministères pour reconnaître qu’elle nous a placés dans la situation d’un peuple sans influence au dehors. Et quand je parle de la politique de nos différens ministères, je me sers sans dont d’une expression impropre, car peut-on appeler politique une série d’abdications, de faiblesses, d’efforts avortés, auxquels n’ont jamais présidé des vues d’ensemble, des projets sérieux d’avenir? C’est le hasard qui a tout fait. Personne, avant d’agir, n’a étudié les grandes forces de l’Europe ; personne n’a cherché à se rendre compte de l’état général du monde et de la conduit q il devait nous imposer. S’il se fût rencontré quelqu’un pour le faire, peut-être aurait-on compris la nécessité de tenir compte des intérêts extérieurs de la France dans la gestion de ses affaires intérieures; et peut-être l’espoir d’attirer des alliés nous aura-t-il décidés à respecter, les sentimens qui dominent partout autour de nous.

C’est pourquoi, sans être pessimiste, sans se donner des airs de mauvais prophète, on peut se demander, dès aujourd’hui, quelle sera notre situation dans l’avenir. Si, séparés de l’Angleterre, avec laquelle nos démêlés risquent d’augmenter sans cesse, nous demeurons toujours seuls en face d’une Allemagne hostile et d’une Italie jalouse, tandis que les empires de l’Est épuiseront en Orient, dans des luttes sanglantes et toutes au profit de la barbarie, des forces qui auraient pu servir au triomphe de la civilisation, que deviendrons-nous? Il est trop tôt pour répondre à cette question, mais il n’est que temps de la poser. Les parties qui se jouent dans la politique extérieure ne se terminent pas en quelques coups; souvent, bien souvent, on ne saurait deviner les conséquences que les premières fautes, les premières imprudences exerceront sur le dénoûment. Les « dés de fer du destin » tombent bien des fois sur le tapis vert avant de prononcer d’une manière définitive entre les nations qui se disputent l’enjeu. Leur bruit sourd et répété est un avertisse ment lointain, mais infaillible, que les hommes d’état sans prévoyance ne savent malheureusement pas écouter. Mais ceux qui ont conservé quelque intelligence, quelque patriotisme et quelque dévoûment comprennent que le danger approche, que l’heure est venue de le conjurer. Puisse-t-il s’en trouver parmi nous ! Ils auront besoin d’un certain courage pour secouer la torpeur de la nation et l’habituer à calculer, dans chacun de ses mouvemens, non-seulement l’effet qu’il produit à l’intérieur, mais le contre-coup qu’il exerce au dehors. Je ne sais jusqu’à quel point ce courage est compatible avec les mœurs politiques actuelles. Pourtant il n’y a pas d’illusion à se faire : c’est du salut de la France et de celui de la république qu’il s’agit. Séparer ces deux choses serait inexcusable, car les formes de gouvernement ne méritent qu’on s’y attache qu’autant qu’elles favorisent les progrès de la nation. Longtemps absorbé par les affaires intérieures, le parti républicain n’a donné à la politique étrangère qu’une attention distraite, indifférente; plus tard, lorsque les circonstances l’ont obligé à s’en occuper, il y a apporté une ignorance, une faiblesse, une versatilité qui ont déjà produit les plus funestes résultats. Dissimuler ses fautes, trahir la vérité pour éviter de froisser les amours-propres ou de déranger des partis-pris d’optimisme, serait d’un mauvais citoyen. Je n’ignore pas qu’en tenant la conduite opposée, on s’expose aux pires calomnies, mais qu’importe! L’essentiel est que chacun, dans la mesure de ses forces, travaille à éclairer le pays sans se préoccuper de savoir s’il sert les passions du jour, ou s’il soulevé, au contraire, les colères de ceux dont le patriotisme, aussi étroit que leur esprit, aussi débile que leur cœur, est toujours prêt à sacrifier les intérêts de la France à des fanatismes grossiers ou à de vulgaires ambitions.


GABRIEL CHARMES.

  1. Voir l’étude sur la République et les Intérêts français en Orient dans la Revue da 15 septembre 1882.
  2. La République et les Intérêts français en Orient. (Voir la Revue du 15 septembre 1882.)