La Politique française au XVIIIe siècle et Charles Emmanuel III

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LA
POLITIQUE FRANCAISE
AU XVIIIe SIECLE
ET CHARLES-EMMANUE III

I. La Monarchie française au dix-huitième siècle, études historiques, par M. Louis de Carné.
II. Storia del regno di Carlo Emanuele III, scritta da Domenico Carutti ; Turin 1859.



L’histoire est une de ces œuvres qui recommencent en quelque sorte avec chaque siècle, avec chaque génération. On ne se lasse pas de contempler le passé pour lui-même, pour les enseignemens dont il est l’inépuisable source, pour toutes les lumières dont il éclaire la suite des choses, et dans cette étude incessante de tout ce qui n’est plus il y a toujours de la nouveauté. Les faits n’ont pas changé de nature, les hommes sont restés les mêmes ; les catastrophes les plus mémorables aussi bien que les événemens les plus futiles n’ont pas cessé d’être ce qu’ils étaient, mais les lumières se multiplient, les divulgations se succèdent, les points de vue se modifient quelquefois, et il s’opère graduellement un travail qui remet tout sous un jour nouveau, qui ravive l’intérêt de ce spectacle de la vie des peuples par l’attrait des découvertes, par la révélation d’un plan inaperçu se déroulant à travers les siècles. N’eût-on rien à découvrir, on interroge une fois de plus les faits, on s’efforce d’en ressaisir l’esprit, l’invincible logique, et chaque génération humaine, poussée par l’irrésistible penchant de tout rapporter à elle-même, a sa manière de concevoir, de juger et de reproduire le passé. Nous venons à peine de dépasser la moitié du siècle, et on pourrait déjà compter deux ou trois manières d’envisager l’histoire, deux ou trois systèmes correspondant aux principales tendances ou aux principales évolutions morales et politiques de l’époque. La philosophie des choses évanouies est devenue une science, en même temps que l’érudition s’étendait, fouillant et embrassant les siècles avec plus de certitude, et cependant le dernier mot de l’histoire n’est point dit assurément, et bien longtemps encore on philosophera sur le passé ou on racontera avant que les élémens d’investigation ne s’épuisent. De là le prix exceptionnelle toutes les savantes recherches poursuivies sans interruption dans tous les pays, de ces travaux surtout qui portent la marque d’un talent sérieux et sincère, comme ceux de M. de Carné, l’auteur d’une étude nouvelle sur la Monarchie française au dix-huitième siècle, et de M. Carutti, l’auteur d’une toute récente, Histoire du règne de Charles-Emmanuel III : deux œuvres où l’attrait littéraire s’allie à un intérêt historique doublé par le spectacle de quelques-uns des événemens contemporains.

Dans cette œuvre de révision du passé, qui semble, à vrai dire, être la plus haute vocation intellectuelle de notre temps, M. de Carné est, si l’on me passe ce terme, un des ouvriers les plus actifs et les plus éclairés. Ce qu’il avait commencé déjà avec le zèle d’un esprit voué à cette sérieuse et virile étude des choses anciennes, il le continue aujourd’hui, ou plutôt il comble une lacune qui existait entre ses premiers travaux, où il trace les portraits des grands créateurs de l’unité française, et ses études plus récentes sur cette révolution d’où est sortie toute la France moderne avec ses grandeurs et ses faiblesses. Entre ces époques diverses, entre le cardinal de Richelieu et M. Necker, entre Louis XIV à son point culminant et l’infortuné Louis XVI, il y a le XVIIIe siècle tout entier : c’est ce XVIIIe siècle qui apparaît à son tour dans ces pages nouvelles qu’on a lues ici même, et qu’on relira. Ce que M. Carutti, lui aussi, avait commencé dans une histoire de Victor-Amédée II, il le continue dans son livre nouveau, en faisant revivre Charles-Emmanuel III, le premier successeur du premier roi de Sardaigne, un de ces princes de Savoie qui ont le privilège héréditaire de se mêler à tout, d’être des premiers dans toutes les mêlées. Les deux écrivains d’ailleurs ont peu de traits communs, si l’on veut. L’auteur de la Monarchie française au dix-huitième siècle n’est point peut-être un historien proprement dit, si l’on n’applique ce nom qu’à celui qui raconte ou qui peint, qui reproduit les côtés dramatiques et le mouvement spécial d’une époque. Sans laisser d’animer et de colorer ses tableaux, M. de Carné est avant tout un observateur des courans généraux de l’histoire. C’est un publiciste pénétrant qui, à travers le mouvement des faits, s’efforce de découvrir la marche des idées, et qui étudie la France dans sa formation, dans son développement politique et moral, dans ses tendances essentielles et organiques. M. Carutti est l’habile historien des destinées et des traditions politiques de son pays, le Piémont. C’est un esprit.net et instruit, qui raconte et expose les événemens encore plus qu’il ne songe à dégager la philosophie des choses. Par sa position au centre des affaires d’état, — il est employé au ministère des relations extérieures à Turin, — il a plus d’un secret du passé. Il connaît les mobiles des hommes, les ressorts inaperçus des combinaisons politiques, la marche mystérieuse de ces négociations dont les contemporains ne savent le plus souvent que ce qu’on veut leur dire et ne voient que les résultats. De là l’intérêt des histoires qu’il a successivement consacrées à l’époque où vécut Victor-Amédée II et au règne de Charles-Emmanuel III. M. Carutti reste avant tout Italien ou Piémontais dans ses jugemens et dans ses récits, tandis que M. de Carné est Français et juge avec un esprit tout français. Seulement les deux historiens se rencontrent ici sur le même terrain et se trouvent en face des mêmes personnages, le cardinal de Fleury, Elisabeth Farnèse, Charles-Emmanuel III, l’empereur Charles VI ; ils se rejoignent en quelque sorte dans l’étude de ces mêlées diplomatiques ou guerrières du XVIIIe siècle, où les destinées de l’Italie s’agitent déjà comme aujourd’hui. C’est ainsi que l’auteur de la Monarchie française au dix-huitième siècle et l’auteur de l’Histoire du Règne de Charles-Emmanuel III, sans suivre le même chemin, éclairent de lumières diverses une même époque, objet d’apologies passionnées ou de haines vengeresses, et qui a eu la singulière fortune de mériter les unes et les autres.

Qu’est-ce en effet que le XVIIIe siècle pour la France ? Le vivace et puissant mouvement des esprits cache ici les débilités de la politique. À la surface apparaît l’irrésistible travail de toutes les idées philosophiques ; au fond, les institutions s’énervent par les vices et par les abus ; les pouvoirs en viennent aux mains dans de petites luttes où ils se discréditent les uns les autres en attendant de disparaître dans le même abîme. Le libertinage règne en souverain ; la mollesse et l’imprévoyance sont partout dans le gouvernement. De ces deux ordres de faits, de l’expansion de plus en plus impérieuse de l’esprit philosophique concordant avec la décadence des choses et des hommes, sort la révolution française en 1789. Ce XVIIIe siècle fut politiquement une pauvre époque, et les lumineux tableaux de M. de Carné ne font que mettre en relief ce caractère. Quelques hommes sensés ou brillans ne changent rien. Le cardinal de Fleury était en ses bons momens un sage ministre, et il ne put avoir une influence heureuse et décisive ; l’esprit d’un nouveau Richelieu n’était point dans cet habile vieillard, qui tenait avant tout au pouvoir. M. de Choiseul, avec son intelligence déliée et hardie, eût été peut-être dans un autre temps et sous une autre direction un habile ministre, et il ne put empêcher le mal ; il y travailla au contraire, heureux de s’aller abriter dans sa triomphale retraite de Chanteloup. À l’intérieur, tout se détraque peu à peu durant le XVIIIe siècle, et au dehors c’est bien pis encore. Un des traits curieux du temps en effet, c’est l’incohérence de la politique extérieure. On ne retrouve plus cette persistance de pensée, cette suite dans les desseins, cet éclat des grandes luttes qu’on avait vus sous Louis XIV et qu’on ne devait revoir que dans le feu de la révolution française. Tout se perd en intrigues et prend une allure fantasque. Les intérêts permanens des peuples semblent disparaître ; la règle souveraine de la politique est le caprice d’un prince, d’un ministre, quelquefois d’une favorite.

Je ne connais pas de plus bizarre spectacle d’anarchie diplomatique que celui qui se déroule pendant quelques années en Europe, à partir de la paix d’Utrecht. Désordre de toutes les alliances, velléités agitatrices de l’Espagne conduite par Alberoni et Elisabeth Farnèse, renvoi de l’infante qui devait épouser Louis XV, rapprochemens imprévus ou ruptures subites entre les gouvernemens, traités contradictoires, versatilité des politiques, tout se mêle, tout arrive sans qu’une direction supérieure se révèle dans les événemens. La paix d’Utrecht est à peine conclue que toutes les ambitions sont aux prises et menacent de rallumer l’incendie. Le traité de la quadruple alliance est signé, en apparence pour raffermir la paix, en réalité pour en modifier les conditions : les congrès se succèdent à Cambrai, à Soissons ; mais bientôt la situation change de face. L’Espagne se rapproche de l’Autriche, et à ce rapprochement la France, l’Angleterre et la Prusse répondent par l’alliance de Hanovre. Le traité de Séville survient pour conjurer encore un conflit, et ce traité lui-même n’est qu’un palliatif.

Un fait est à remarquer, c’est la place qu’occupe toujours l’Italie dans ces débats confus de la politique européenne. L’empereur songe à s’étendre jusqu’en Sicile, et l’Espagne songe à reconquérir les positions qu’elle a perdues dans la Péninsule, tandis que le Piémont ne cesse de tourner ses regards vers Milan. Que pensait de tout cela un homme qui était certes un témoin fort intéressé, qui devait être un allié utile dans toutes les guerres et dont tous les cabinets de l’Europe avaient cherché à pressentir les dispositions, — je veux parler de Victor-Amédée II de Savoie ? Dans tous ces troubles de la diplomatie européenne, Victor-Amédée voyait moins une pensée politique qu’un grand désordre qui ne devait conduire à rien, et voilà pourquoi il se tenait dans la réserve. Peu avant son abdication, vers 1730, il disait au jeune chargé d’affaires de France, au comte de Blondel : « Vous vous trompez en croyant qu’il y aura guerre en Italie ; soyez certain que tout cela finira en paroles. Depuis cinq ans, c’est le système de la France et de l’Angleterre. On m’a tâté, et j’ai répondu qu’en temps utile je ne laisserais pas fuir l’occasion, mais que je savais distinguer l’ombre du corps. Toutes ces conventions ne sont que des moyens termes, des cataplasmes qui ne guérissent pas le mal. Voulez-vous en savoir plus ? En France on vit d’expédiens et au jour le jour ; en Angleterre on en fait autant… En France, mon cher, on attend quelque chose de plus sérieux, par exemple, la mort de l’empereur. Votre cardinal de Fleury cherche à gagner du temps et à éviter la guerre : œuvre de bon chrétien et selon son état ! Mais, vive Dieu ! si j’étais à Versailles, au risque de passer pour fou, je dirais au roi mon neveu que ces maximes ne sont pas d’un royaume comme le sien, que tout cela n’est que faiblesse, qu’il doit se faire respecter en Europe, se montrer ferme et résolu. C’est ainsi qu’on inspire de la crainte à ses ennemis, de la confiance à ses alliés… » Victor-Amédée se trompait en un point : avant la guerre de la succession d’Autriche, il ne voyait pas la guerre de la succession de Pologne, qui était tout près de sortir de cette confusion de l’Europe, et où il allait laisser à son fils Charles-Emmanuel III le soin de représenter les traditions de sa race.

La politique n’est point une abstraction, et jamais vraiment elle ne le fut moins qu’au XVIIIe siècle. Ce sont les passions, les humeurs, les caprices qui règnent alors et qui donnent à la politique l’aspect d’un véritable imbroglio. Dans ces premières périodes du XVIIIe siècle dont je parle, tout se résume à vrai dire en quelques personnages qui occupent le devant de la scène, que M. de Carné et M. Carutti montrent à l’œuvre en découvrant tous leurs mobiles, en ravivant les traits de ces figures un peu effacées derrière les catastrophes de la fin du siècle. En Espagne, c’est Elisabeth Farnèse, la nouvelle reine, cette seconde femme que la princesse des Ursins avait donnée à Philippe V dans l’espoir de la dominer, et qui avait commencé son règne en bannissant celle qui l’appelait au trône. Elisabeth était le vrai roi d’Espagne à côté de Philippe V, ce pauvre prince morose, affolé par une mélancolie noire, et dont la voix de Farinelli parvenait seule à dissiper par instans les sombres humeurs. La couronne d’Espagne avait un héritier, le fils de la première femme de Philippe V, de cette princesse de Savoie qui n’avait fait que passer sur le trône. Mère à son tour, Elisabeth Farnèse n’avait qu’une pensée, celle de travailler à la fortune de ses propres enfans en conquérant des trônes pour eux, et elle poursuivait son but avec la passion intense et ardente d’une femme, d’une Italienne doublée d’une Espagnole. Le champ de bataille de cette ambition était naturellement l’Italie, où la nouvelle reine d’Espagne avait des droits comme héritière de la maison de Parme et des Médicis qui allaient s’éteindre. Pour arriver, à ses fins, Elisabeth Farnèse eût mis le feu au monde ; elle briguait toutes les alliances, favorisait le prétendant anglais, attisait les velléités guerrières du roi de Prusse, et allait jusqu’au nord faire appel à l’intervention de Pierre le Grand et de Charles XII de Suède : tout cela pour frayer à ses enfans don Carlos et don Philippe le chemin vers un trône. Elisabeth Farnèse est assurément une des figures curieuses, de ce temps. L’empereur Charles VI nourrissait, lui aussi, sa pensée et son ambition. Ce n’était pas un prince d’un ordre supérieur ; mais il était singulièrement opiniâtre, et il avait sa grande et unique préoccupation qui était d’assurer par une sorte de concert diplomatique l’hérédité de la couronne à celle qui devait être Marie-Thérèse. Il eût fait la guerre à tout le monde pour imposer la reconnaissance de la pragmatique sanction, et en poursuivant ce but à outrance, il n’oubliait pas d’étendre la domination impériale en Italie, où il rencontrait l’ambition agitatrice d’Elisabeth Farnèse, et où il trouvait un autre adversaire à Turin.

Là vivait aussi un des personnages importans de l’époque. Ce n’était plus Victor-Amédée II, qui disparaissait bientôt de la scène par son abdication ; c’était son fils, Charles-Emmanuel III, le héros même de M. Carutti. Victor-Amédée se défiait beaucoup de ce fils, qui paraissait tout d’abord peu fait pour continuer la politique paternelle. Charles-Emmanuel était dans sa jeunesse faible de santé, lent d’intelligence, dépourvu de tout attrait extérieur, timide, sérieux ; il ne parlait que par monosyllabes. C’était en tout l’opposé de son père. Cette nature finissait par se débrouiller cependant, et ce jeune homme, qui semblait devoir laisser dépérir entre ses mains la fortune de la maison de Savoie, arrivait bientôt à être un des princes les plus remarquables de cette vigoureuse race de soldats et de diplomates. Autant que tous les princes de sa famille, il avait l’instinct militaire, et il n’avait pas moins qu’eux ce grand art politique qui consiste à saisir les occasions. Quant à la souplesse d’évolution dans les alliances, il l’avait en quelque sorte dans le sang, non sans conserver toutefois une secrète prédilection pour la France.

Dès son avènement, Charles-Emmanuel III trouvait d’ailleurs dans son conseil un de ces serviteurs comme la maison de Savoie en eut quelquefois, un de ces hommes qui, par leurs facultés, semblent faits pour une scène plus vaste : c’était le marquis d’Ormea, un des politiques les plus éminens du Piémont. Le marquis d’Ormea, qui de son nom de famille s’appelait Vincenzo Ferrero, avait occupé dans sa jeunesse une place obscure de juge à Carmagnola. Un jour, pendant la guerre de la succession d’Espagne, à l’époque du siège de Turin, Victor-Amédée, passant par Carmagnola, avait remarqué ce jeune homme, dont la fortune fut faite dès ce moment. Le marquis d’Ormea avait été chargé des plus grandes affaires, des plus délicates négociations avec Rome, puis il avait été appelé au ministère. C’était un homme de formes séduisantes, d’un extérieur plein de grâce, d’un esprit aussi prompt que fertile en expédiens, menant avec aisance les plus laborieuses affaires, et résolu dans l’action. Il connaissait merveilleusement la situation de l’Europe et du Piémont en particulier. Rien ne le prouvait mieux que les instructions qu’il donnait au comte Maffei, ambassadeur du roi à Vienne, et où il dépeignait cette situation avec une sagacité surprenante, mettant à nu ce qu’il y avait d’inefficace et d’éphémère dans tous les traités qui s’étaient succédé depuis la paix d’Utrecht. Dans ces instructions, que M. Carutti divulgue pour la première fois, le marquis d’Ormea montre l’empereur poursuivant sans se lasser le triomphe de la pragmatique sanction, la reine d’Espagne ne songeant qu’à établir ses enfans en Italie, la France à peine contenue par une politique pacifique dont la durée ne tient qu’au crédit du cardinal de Fleury, d’un vieillard qui peut disparaître d’un instant à l’autre.

Ce que disait le ministre piémontais de la France n’était point sans exactitude. Le cardinal de Fleury était en effet le grand défenseur de la paix, autant peut-être par tempérament et par inclination de vieillard que par sagesse politique ; lui-même cependant il commençait à se sentir débordé, ayant contre lui les vieux demeurans des guerres de Louis XIV, tels que Berwick et Villars, et les jeunes courtisans de Versailles, qui n’aspiraient qu’à la guerre. C’est entre ces quelques personnages que se nouait le drame européen ; c’est dans ces conditions qu’allait éclater la guerre de 1733, causée en apparence par la succession de Pologne, née en réalité de cette confusion où se trouvait l’Europe, au milieu de ces ambitions irritées et impatientes que décrivait le marquis d’Ormea. Cette guerre de 1733 n’était après tout que le premier acte de ce drame fantasque qui devait se continuer, après de courtes trêves, par la guerre de la succession d’Autriche, puis par la guerre de sept ans.

Je n’ai point le dessein de suivre pas à pas M. de Carné et M. Carutti dans l’étude de la politique tout entière du XVIIIe siècle. Un côté de ces événemens touche essentiellement à l’Italie. Dès que la succession de Pologne s’ouvre et que la guerre devient inévitable par l’antagonisme déclaré des politiques entre la France et l’Autriche, quelle est la première pensée du cardinal de Fleury entraîné malgré lui à prendre les armes ? Cette pensée est pour la péninsule, On ne parlait point alors de l’indépendance de l’Italie, on parlait de l’équilibre italien, d’une plus équitable répartition de forces et des influences au-delà des Alpes. Pour me servir d’un terme de guerre, l’objectif de la politique française n’était point difficile à définir : c’était la diminution, si ce n’est la destruction, de la puissance impériale, qui, depuis la paix d’Utrecht, était à Milan, à Naples, et avait même envahi la Sicile, enlevée en 1718 à la maison de Savoie par un de ces traités qui ne laissent aux faibles que le droit de se taire et d’attendre une revanche de la fortune. La vraie difficulté était de mener au combat, contre l’ennemi commun, des ambitions contradictoires comme celles du Piémont et de la reine d’Espagne. Le cardinal de Fleury fit des prodiges de diplomatie, multipliant les promesses sans ménager les réticences, excitant le Piémont sans décourager la souveraine espagnole dans ses ambitions. De là le traité de Turin, placé sous les auspices de cette déclaration qui aurait pu aussi bien servir de prologue aux combinaisons d’où est sortie la dernière guerre : « L’univers entier sait comment la maison d’Autriche abuse depuis longtemps de l’excessive puissance à laquelle elle est parvenue et comment elle cherche sans cesse à s’agrandir aux dépens d’autrui. Non contente d’agir secrètement, elle ne connaît plus de mesure, allant jusqu’à vouloir disposer, selon son bon plaisir, d’états sur lesquels elle n’a pas le moindre droit… » Ainsi parlaient la France et le Piémont en 1733.

Cela dit, l’exclusion de la maison d’Autriche de toute l’Italie devenait l’objet secret et définitif de l’alliance. Le Milanais tout entier reviendrait au roi de Sardaigne ; Naples et la Sicile appartiendraient à l’infant don Carlos, fils d’Elisabeth Farnèse, de cette reine à l’infatigable ambition, qui déjà songeait à un autre établissement pour le second de ses fils, l’infant don Philippe. C’était une distribution complète de tous les états italiens, sauf le duché de Mantoue, dont on ne parlait pas, et qui restait disponible. En entrant dans cette alliance, conclue le 26 septembre 1733, Charles-Emmanuel III cédait sans doute à la tentation héréditaire du Milanais ; il voyait qu’il avait tout à gagner à se lier avec la France en ce moment, mais en outre il était entraîné par cet instinct d’un prince jeune, né d’une race toute militaire, et agité du désir de se populariser à son tour. Il voulait s’essayer à son métier de roi et de soldat, et puis peut-être au fond sentait-il le besoin inavoué de chasser par la guerre un souvenir importun qui lui revenait comme un remords, le souvenir de ce duel intime et sombre qu’il avait eu à soutenir contre son père Victor-Amédée II au moment où celui-ci avait voulu rétracter son abdication. Le marquis d’Ormea lui-même, le premier ministre de Charles-Emmanuel III, avec son habileté hardie, voulait illustrer son passage au pouvoir par quelque grande entreprise.

Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que cette négociation se suivait en quelque sorte sous les yeux de l’Autriche, représentée à Turin par le comte Filippi, homme honnête, au dire du Vénitien Foscarini, mais d’une médiocre portée d’esprit, et plus accoutumé à vivre dans les armées qu’au milieu des affaires d’état. Le comte Filippi avait parfois des craintes, et il courait aussitôt vers le marquis d’Ormea, qui dissipait tous ses doutes et lui rendait la tranquillité. Un jour le représentant impérial alla droit au ministre piémontais, et, sans plus de diplomatie, il lui demanda ce qu’il y avait de fondé dans le bruit d’une alliance contre l’Autriche. Le marquis d’Ormea le pria négligemment de mettre par écrit sa question, et le comte Filippi écrivit en effet ces mots : « Est-il vrai que le roi de Sardaigne ait contracté une alliance avec la France et l’Espagne ? » Le ministre piémontais répondit également par écrit et d’une main ferme : « Cette alliance n’existe pas. » Et le marquis d’Orméa disait vrai dans une certaine mesure diplomatique. Le traité avec l’Espagne n’existait pas ; le cardinal de Fleury n’avait pu que promettre l’accession de la cour de Madrid, mais le traité avec la France existait déjà. L’Autriche avait été si habilement endormie que le gouverneur du Milanais, le comte Daun, voyant les mouvemens de l’armée piémontaise et les supposant dirigés contre la France, fournissait au roi Charles-Emmanuel des vivres pour ses troupes et lui offrait dix mille soldats. Un mois n’était point écoulé que les armées alliées de la France et du Piémont prenaient position à Vercelli, à Mortara et à Vigevano, et la campagne s’ouvrait contre l’Autriche. On était aux derniers jours d’octobre 1733.

Le vieux maréchal de Villars, avant de quitter Versailles pour aller prendre le commandement de l’armée française d’Italie, sous les ordres supérieurs de Charles-Emmanuel III, avait dit qu’il voulait donner l’opéra à Milan avant le carnaval. S’il ne donna pas l’opéra à Milan, il aurait pu le donner. La conquête de la Lombardie fut accomplie en 1733 presque aussi rapidement qu’elle vient de l’être sous nos yeux, avec une différence toutefois : c’est qu’en 1733, l’Autriche se trouvait surprise et peu préparée à se défendre, tandis qu’aujourd’hui elle était formidablement armée pour la lutte, — ce qui tendrait d’ailleurs à rendre l’expérience plus complète, et a dû conduire l’Autriche à reconnaître que, surprise ou préparée, faible ou puissamment armée, elle ne peut sauver la Lombardie toutes les fois qu’elle ne parvient pas à faire disparaître la question de sa prépondérance en Italie dans une plus vaste conflagration européenne. En deux mois, le Milanais tout entier restait aux mains des alliés ; les places fortes tombaient l’une après l’autre. Le jour où le roi de Sardaigne passait le Tessin, des députés de Milan, accompagnés de l’archevêque et du clergé, arrivaient au camp piémontais pour présenter à Charles-Emmanuel III les clés de la ville, abandonnée par les Autrichiens, en le suppliant d’épargner au pays les rigueurs de la conquête, de maintenir les lois et les institutions de l’état. Charles-Emmanuel les reçut gracieusement, en roi qui veut se faire aimer, non en vainqueur qui dispose d’une province conquise, et le 10 décembre il entrait à Milan à la tête de ses gardes, au milieu d’une foule immense accourue pour voir son nouveau maître. Lorsque Victor-Emmanuel II, il y a si peu de temps encore, faisait son entrée solennelle dans la capitale lombarde, il semblait renouer ces traditions et suivre, cent vingt-cinq ans après, le chemin tracé par Charles-Emmanuel III, — et chose plus curieuse encore, la France semblait tenir les promesses de 1733. Quelques mois plus tard, la conquête du royaume de Naples s’accomplissait avec une égale rapidité ; l’armée espagnole chassait les impériaux du midi de l’Italie, et l’infant don Carlos, celui qui allait être Charles III, gagnait ce royaume, qui depuis ce moment est resté à la maison de Bourbon d’Espagne. Ainsi, en deux campagnes l’Autriche avait perdu toutes ses belles possessions d’Italie ; les impériaux n’avaient éprouvé que des désastres. Charles de Bourbon régnait à Naples et Charles-Emmanuel de Savoie était à Milan. L’empereur ne possédait plus que Mantoue, dernier asile de sa puissance.

Charles-Emmanuel III était à Milan, ai-je dit ; il y régna deux ans. À ne juger qu’à travers le mirage des choses contemporaines, il semblerait que les Lombards dussent être heureux de se trouver tout à coup délivrés de la domination allemande et placés sous le sceptre d’un roi italien. Ce ne fut point absolument ainsi. À cette époque le sentiment d’indépendance, l’instinct de nationalité, n’agitaient point les âmes. Pour les Milanais, appartenir au Piémont après avoir été à l’Autriche, ce n’était pas redevenir Italiens, c’était changer de maître, et même il y avait une sorte d’humiliation à dépendre d’un petit prince de Savoie au lieu de relever de la couronne impériale. La cour de Vienne était loin et laissait une grande liberté aux seigneurs lombards, qui restaient tout-puissans dans leurs terres ; la cour de Turin était rapprochée au contraire, et elle était renommée pour son administration sévère et économe. « La noblesse milanaise avait une grande aversion pour la maison de Savoie, sous laquelle elle n’aurait voulu vivre à aucun prix, » dit le Vénitien Foscarini dans son Histoire secrète, et c’est là justement la différence entre les événemens de 1733 et l’époque actuelle, où la noblesse milanaise s’est jetée presque tout entière dans le mouvement national, où on a vu les Arconati, les Borromeo, les Casati, les Arese, faire du Piémont leur patrie d’adoption avant que la guerre ne fit de Turin et de Milan les deux capitales sœurs d’un même royaume. Ce n’est pas là cependant ce qui fit de cette royauté de Lombardie une royauté si éphémère pour Charles-Emmanuel III en 1733.

La vérité est que cette conquête de la Lombardie était un fait consenti provisoirement par la France, mais qui n’était point reconnu par l’Europe et qui restait dès lors entièrement livré aux chances d’une guerre d’une issue toujours incertaine. Or, à mesure que les événemens se déroulaient et se compliquaient, le cardinal de Fleury se lassait de la guerre. Le ministre de Louis XV avait plusieurs motifs pour désirer la paix : d’abord il était vieux, il était étranger aux choses militaires, et il voyait dans la guerre, surtout dans une guerre prolongée, une sorte de contradiction de son système politique. Il y avait d’autres raisons moins personnelles. Les puissances neutres, l’Angleterre et la Hollande, avaient laissé voir déjà des velléités de médiation ; elles proposaient un plan de pacification qui eût consisté à laisser Naples et la Sicile à l’infant don Carlos, à donner Novare, Tortone et Vigevano au roi Charles-Emmanuel, et à rendre à l’empereur tous ses autres états italiens, — la France et la Sardaigne reconnaissant définitivement la pragmatique sanction qui réglait la succession d’Autriche. « Toute la France est généralement si outrée du plan de pacification, écrivait le chargé d’affaires piémontais à Paris, qu’il n’y a point de femme qui ne dise, qu’on aurait fait la guerre pour avoir l’honneur de garantir la succession de l’empereur. » Sans décliner absolument cette médiation, le cardinal de Fleury ne pouvait l’accepter, mais il y vit surtout un trait de lumière, la menace d’une intervention prochaine de l’Europe. D’un autre côté, si l’on voulait pousser la guerre plus loin, il fallait en venir enfin à faire le siège de Mantoue, dernier asile de la puissance impériale au-delà des Alpes, — et tenter d’enlever Mantoue, c’était peut-être exaspérer l’empereur, le réduire à une lutte désespérée qui agrandissait la guerre au lieu de la terminer. Enfin il restait toujours un embarras pour le cardinal de Fleury, c’était de concilier les prétentions contraires de ses alliés, de l’Espagne et du Piémont. La reine Elisabeth voulait tout : elle voulait Mantoue, et même elle ambitionnait secrètement le Milanais tout entier. Sentiment de vieillard amoureux du repos, répugnance secrète contre les velléités de médiation de l’Europe, crainte de pousser l’Autriche au désespoir par une victoire plus complète, difficulté de satisfaire à la fois l’Espagne et le Piémont, ce fut la multiple origine d’une négociation directe à laquelle l’empereur consentit d’autant mieux qu’il était lui-même singulièrement irrité contre les puissances neutres, dont l’alliance lui avait manqué, et les préliminaires de Vienne furent signés en 1735.

Que devenait l’objet primitif de la guerre, de l’alliance de la. France et du Piémont ? Il disparaissait un peu à vrai dire dans les préliminaires de Vienne. Charles-Emmanuel III n’avait plus le Milanais tout entier, il avait seulement Novare et Tortone. L’empereur se désistait, il est vrai, de ses prétentions sur Naples et la Sicile, qui restaient à l’infant don Carlos ; mais il retrouvait la Lombardie, et le duc de Lorraine, qui allait être l’époux de Marie-Thérèse, devait avoir le grand-duché de Toscane à la mort du dernier des Médicis. La France enfin gagnait la Lorraine, momentanément laissée au roi Stanislas de Pologne, et arrivait à garantir la fameuse pragmatique sanction de l’empereur Charles VI. Le cardinal de Fleury ne laissa point d’éprouver quelque embarras pour communiquer ces arrangemens au roi de Sardaigne : il lui découvrit peu à peu son secret, lui renouvelant l’assurance de ses bons offices pour améliorer les conditions de la paix, exprimant la plus vive douleur de ce qui arrivait, et en rejetant la faute sur l’Europe, sur l’Espagne, sur tout le monde. Charles-Emmanuel III ne fut point trompé par ces protestations, et il ne laissa pas ignorer au vieux cardinal qu’il savait ce que valaient ses promesses. Le marquis d’Ormea avait eu connaissance par quelque moyen secret d’une lettre par laquelle le cardinal pressait son agent à Vienne de signer au plus vite les préliminaires afin de soustraire la négociation à l’autorité d’un congrès, et il montra cette lettre. Ainsi piqué au vif, Fleury jeta le masque et somma le Piémont de se prononcer, le menaçant de rappeler l’armée française d’Italie et de laisser le roi de Sardaigne régler seul ses affaires avec l’empereur. La meilleure raison, c’est que, la France désirant en finir, le Piémont ne pouvait seul continuer une lutte impossible et devait dès lors se résigner. Le cardinal de Fleury triomphait et avait la paix ; mais le roi de Sardaigne se retirait de la lutte avec une blessure profonde. La reine d’Espagne elle-même, malgré les magnifiques avantages qu’elle recueillait pour un de ses fils, était froissée dans ses ambitions. Le dernier des Médicis, Jean-Gaston, avait protesté d’avance contre ces combinaisons de la diplomatie, qui disposaient arbitrairement de la Toscane. Tels étaient les auspices sous lesquels apparaissaient les préliminaires de Vienne, qui ne devenaient un traité définitif que trois ans plus tard, en 1738, et ce traité n’est point sans importance pour l’Italie, puisque c’est là le principe de l’avènement de la maison de Bourbon à Naples et de l’établissement de la maison de Lorraine à Florence. Quant à Charles-Emmanuel III, sa royauté à Milan n’avait été qu’un beau rêve ; elle finissait avec la lutte pour revivre près d’un siècle et demi plus tard dans sa maison ; mais ces événemens avaient été pour lui une école singulièrement féconde. Il s’était formé à l’art de gouverner, de manier les hommes et de faire la guerre, se montrant souvent intrépide soldat et répondant au vieux Villars, qui voulait l’éloigner du feu, que ses pareils ne fuyaient pas devant le péril. Le duc de Noailles dit de lui dans ses mémoires que « dans ses premières conférences avec le roi il fut étonné du jugement, de la pénétration et du sang-froid de ce prince, admirant qu’une seule année d’expérience l’eût déjà rendu si habile en science militaire. » Victor-Amédée n’avait pas seulement un successeur, il avait un continuateur.

Il y eut dans le cours du XVIIIe siècle une autre crise qui suivit de près la paix de 1738, et où les destinées de l’Italie étaient également en jeu : c’est la crise de la succession d’Autriche. Les mêmes personnages reparaissaient encore, le cardinal de Fleury, Elisabeth Farnèse, Charles-Emmanuel de Savoie ; ils étaient tous là, sauf l’empereur Charles VI, qui était remplacé sur la scène par cette jeune femme héroïque, Marie-Thérèse. Charles VI mourut le 20 octobre 1740 ; tout le monde avait reconnu la pragmatique sanction, et tout le monde aussitôt aspira à recueillir un lambeau de ce vaste héritage, ceux-ci en Allemagne, ceux-là en Italie. Frédéric Il de Prusse voulait la Silésie ; la reine d’Espagne sentait renaître toutes ses convoitises ; Charles-Emmanuel III faisait revivre au sujet du Milanais de vieux droits qu’il tenait de son aïeule, l’infante Catherine, fille de Philippe II. La France hésitait avant d’oublier la garantie dont elle avait couvert la pragmatique sanction, et de prendre parti contre Marie-Thérèse : situation singulière, brusquée tout à coup par Frédéric II, qui avait le plus à gagner dans cette guerre ! Quant à Charles-Emmanuel III, il se trouvait une fois encore placé entre toutes les alliances qui venaient le tenter. La France et l’Espagne lui offraient de nouveau le Milanais, tandis que le second fils de la reine Elisabeth Farnèse, l’infant don Philippe, aurait Parme et Plaisance. Marie-Thérèse, de son côté, consentait à lui céder des provinces nouvelles de la Lombardie. Cette fois ce ne fut pas vers la France que Charles-Emmanuel se tourna ; après avoir flotté quelque temps et masqué ses desseins sous le voile de multiples négociations, il inclina définitivement vers l’Autriche ; et ici on dira peut-être ce qui a été dit bien souvent, que ces princes de Savoie sont mobiles dans leurs alliances, qu’ils surprennent toujours par la brusquerie de leurs volte-faces, qu’on les voit passer alternativement dans tous les camps et prêts à entrer dans toutes les négociations. C’est là un des traits de la politique piémontaise, qui a été souvent changeante et s’est rarement attardée dans la fidélité ; mais n’est-ce point vraiment une nécessité traditionnelle de situation ?

Le Piémont est peut-être dans l’histoire l’image la plus curieuse d’un petit peuple faible de ressources, mais vigoureux de caractère, et placé entre des voisins puissans qui se servent de lui en l’abandonnant quelquefois. La ruse est l’arme des faibles qui veulent se faire compter : ils suppléent à la force par la dextérité et la hardiesse des évolutions ; ils se tournent vers qui les menace le moins et peut leur offrir le plus d’avantages. C’est ainsi qu’en 1742 Charles-Emmanuel de Savoie se tournait vers Marie-Thérèse ; il avait moins à craindre pour le moment d’une souveraine attaquée de toutes parts et réduite à chercher des alliés que de la maison de Bourbon, déjà en possession de Naples et poursuivant encore de nouveaux établissemens à Parme, à Plaisance et jusqu’en Lombardie ; mais il se lia tout d’abord avec Marie-Thérèse d’une étrange façon, par ce traité qui a reçu le nom de convention provisoire et qui est resté sans doute le plus bizarre modèle d’engagement diplomatique. Le roi de Sardaigne consentait à oublier momentanément ses prétentions sur le Milanais, sauf à les faire revivre quand il le jugerait à propos ; il contractait une alliance militaire avec la reine de Hongrie pour la défense commune contre l’Espagne, et en même temps il se réservait la pleine liberté de passer dans un autre camp et de choisir d’autres alliés, en prévenant seulement le général autrichien. Ce fut le chef-d’œuvre de la politique piémontaise et du marquis d’Ormea, et M. Carutti a bien quelque raison de considérer la convention du 1er février 1742 comme un traité unique en son genre, si ce n’est comme un monument de dextérité et de sagacité diplomatiques.

Ce n’était point une alliance définitive ; elle laissait la place au contraire à toutes les négociations que Charles-Emmanuel suivait plus activement que jamais et simultanément avec l’Autriche en même temps qu’avec la France et avec l’Espagne. Ce ne fut qu’après une année de fluctuations et d’incessans échanges de propositions que le roi de Sardaigne se décida définitivement pour la cause de Marie-Thérèse, et que la convention provisoire devint le traité de Worms, qui réunissait dans une même alliance l’Angleterre, l’Autriche et le Piémont. La France, il est vrai, à la veille de ce traité, offrait de nouveau le Milanais à Charles-Emmanuel III ; mais celui-ci se souvenait trop de la guerre de 1733 : il préféra des cessions plus modestes, plus sûres, et qui avaient à ses yeux le mérite de ne point démembrer tellement la puissance impériale qu’elle ne pût balancer encore la prépondérance menaçante de la maison de Bourbon en Italie. Le roi de Sardaigne se contenta donc d’obtenir cette fois de Marie-Thérèse Vigevano, le Haut-Novarais, une partie du pays de Pavie et du pays de Plaisance. Au traité de Worms, la France et l’Espagne répondirent par le traité de Fontainebleau, qui promettait à l’infant don Philippe le Milanais avec Parme et Plaisance. Dès lors les camps étaient nettement tranchés.

Cette guerre de la succession d’Autriche fut, on le sait, une guerre longue et acharnée qui embrassait à la fois l’Allemagne et l’Italie ; elle dura près de huit années. Charles-Emmanuel III, quant à lui, eut à subir de redoutables crises, attaqué de tous côtés, par l’armée espagnole en Italie, par l’infant don Philippe et par l’armée française sur les Alpes. Ses forteresses finissaient par lui échapper l’une après l’autre. Il ne cessait pourtant de combattre vaillamment. Le soir de la bataille de la Madonna dell’ Olmo, qu’il venait de perdre, le roi soutint le dernier la retraite au milieu de la pluie et du feu ; il passa la nuit dans une grange, se reposant à peine sur un peu de paille, et répétant toujours : « Mes pauvres soldats ! mes pauvres soldats ! » Il n’était nullement abattu du reste, et par sa fierté il ranimait son armée. L’évêque de Fossano, tout consterné, vint lui porter ses doléances, et il lui répondit : « Nous pouvons être vaincus, — avilis jamais ! » Vers cette époque, Charles-Emmanuel III perdait aussi l’homme qui avait le plus énergiquement secondé sa politique, le marquis d’Ormea, subitement frappé d’apoplexie le 24 mai 1745. Le marquis d’Ormea avait été le serviteur de deux règnes : il avait trop retenu de son premier maître Victor-Amédée le goût des expédiens et des duplicités ; il était de plus vain et altier, dit M. Carutti, mais c’était un esprit fécond et hardi, qui avait donné une vigoureuse impulsion à son pays, et qui, dans cette guerre même, avait été le principal promoteur des combinaisons qui devaient assurer au Piémont cinq de ses plus belles provinces.

La difficulté était de sortir de cette guerre indéfiniment prolongée à travers des alternatives dont on finissait par ne plus prévoir l’issue. C’est alors que surgissait un projet auquel les événemens contemporains ont donné une sorte d’intérêt actuel, et que M. Carutti éclaire de nouvelles lumières. Le cardinal de Fleury n’était plus de ce monde. Les affaires étrangères venaient de passer aux mains d’un homme qui alliait une imagination quelquefois chimérique à un certain sens vigoureux et à une singulière pénétration d’esprit : c’était le marquis d’Argenson, qui se mit dans la tête de pacifier l’Europe et de régler les affaires d’Italie en renouant avec le Piémont. E. d’Argenson partait de cette idée que la grande erreur de la France avait été de se brouiller avec le roi de Sardaigne, qui était le plus utile allié au-delà des Alpes, et qu’on ne s’était aliéné qu’en cédant à l’insatiable ambition de la reine d’Espagne. « Plaçons-nous au conseil de Turin, disait-il ; le Piémont n’a-t-il pas tout à craindre de la maison de Bourbon maîtresse de la France, de l’Espagne, du royaume de Naples et de Sicile ?… Si on établit un second infant en Italie, combien ses justes craintes ne doivent-elles pas être augmentées ? Ainsi je tenais pour principe qu’on ne pouvait donner pour ainsi dire un à don Philippe qu’on ne donnât trois au roi de Sardaigne… » Ce fut là l’origine d’une négociation que le marquis d’Argenson ouvrait d’abord à Paris par l’intermédiaire de la princesse de Carignan et du comte de Mongardin. « Nous commencerons la symphonie, disait-il, et si le concert marche mal, nous jetterons la musique au feu, et on n’en parlera plus. » La symphonie n’alla pas tout à fait mal au premier instant, et la négociation fut transportée à Turin, où le résident de France à Genève, M. Champeaux, fut chargé d’aller la suivre sous le nom de l’abbé Rousset.

L’arrangement imaginé par M. d’Argenson consistait en plusieurs traités, dont le dernier mot était l’expulsion des Allemands de toute l’Italie. Par l’un de ces traités, la France devait prendre l’obligation d’assurer la conquête du Milanais au roi de Sardaigne, à la condition que celui-ci aiderait à procurer à l’infant don Philippe un établissement princier composé de Parme, Plaisance et quelques autres territoires. Mantoue serait donnée aux Vénitiens ; la Toscane resterait à la maison de Lorraine, mais sans pouvoir être rattachée à la couronne impériale. Un dernier projet de traité avait une bien autre importance et exprimait l’idée vraiment neuve, du marquis d’Argenson. L’Italie, une fois affranchie de la domination impériale, formerait une confédération. Il y aurait une armée fédérale de quatre-vingt mille hommes, divisée en deux corps, dont l’un serait commandé par le roi de Sardaigne, l’autre par le roi de Naples. Des assemblées de ministres des divers états délibéreraient sur les intérêts communs. Les princes confédérés se garantiraient mutuellement leurs possessions. Enfin le saint-siège serait invité à accéder à la confédération. Tel était le plan du marquis d’Argenson en 1745.

On a pensé généralement et on a dit que le roi Charles-Emmanuel s’était hâté de saisir cette idée, dont la réalisation n’avait trouvé d’obstacle que dans la violente opposition de la cour de Madrid, et la vérité est cependant que le projet du marquis d’Argenson, antipathique sans doute à la reine d’Espagne, à qui il enlevait l’espoir du Milanais, souriait aussi peu au Piémont, qui y voyait une combinaison désastreuse pour ses intérêts. Chasser les Allemands de l’Italie, c’était une idée qui pouvait répondre aux plus secrets désirs de la maison de Savoie, mais non pour les causes qu’on imaginerait aujourd’hui, et dans tous les cas c’était à la condition que la puissance impériale ne serait point remplacée indirectement par une autre prépondérance. Les raisons de toutes les répugnances de la cour de Turin contre le projet du ministre français ont dormi longtemps dans les archives. M. Carutti les révèle aujourd’hui et les résume avec clarté dans son Histoire de Charles-Emmanuel III. « La fédération italienne imaginée par Louis XV et par le marquis d’Argenson, dit-il, — à quoi se réduisait-elle en substance ? Elle faisait disparaître de l’Italie la bannière germanique, elle mettait fin aux dépendances plus ou moins nominales qui unissaient quelques états à l’empire, et elle substituait l’autorité et la prédominance de la maison de Bourbon. Le seul pays qui eût une vie propre, le Piémont, était annulé par cette puissance, qui lui fermait toute communication avec les grands états de l’Europe. Qui pouvait s’opposer à Louis XV et à Philippe V, régnant à Naples et à Parme comme à Versailles et à Madrid ? Était-ce le faible pontife, ou le Toscan amolli, ou Gênes, espagnole depuis deux cents ans, ou Venise, enfermée dans ses lagunes, ou les petits duchés de Modène et de Guastalla ? Et dans l’assemblée fédérale, qui dominerait par le nombre des suffrages, par les clientèles ou les influences sur les petits princes ? Le roi de Sardaigne, placé entre la France et l’Autriche, tenait la balance des affaires d’Italie selon qu’il se jetait d’un côté ou de l’autre : il était recherché de tous les côtés, au premier éclat de toutes les guerres ; l’Angleterre lui donnait des subsides, le défendait, l’agrandissait par des raisons d’équilibre européen. Mais, les Bourbons étant à la fois sur les Alpes et sur le Pô, vers qui le roi de Sardaigne pourrait-il se tourner ? D’où attendrait-il des secours et le salut ?… » Toutes les communications de la cour de Turin s’inspirent de ces idées. Ce n’est pas sans doute par un sentiment chevaleresque de fidélité à ses alliés que Charles-Emmanuel III refusa de signer une paix séparée avec la France, c’est parce qu’il ne voyait pas son intérêt dans les projets qu’on lui offrait. Et voilà comment la guerre, un moment suspendue par ces négociations secrètes, recommença de nouveau.

Ce que la France poursuivait d’ailleurs dans cette guerre considérée au point de vue des intérêts de sa propre politique, on ne saurait le dire. Elle n’avait aucun motif sérieux de s’obstiner dans une lutte inutilement sanglante qui, même en étant heureuse, ne pouvait rien donner au pays. Le stimulant des conquêtes lui manquait entièrement, car elle savait que tout ce qu’elle prendrait dans les Pays-Bas, elle le rendrait à la paix. Elle n’avait plus à soutenir ce fantôme d’empereur qu’elle avait un moment opposé à Marie-Thérèse : cet empereur était mort. Était-ce pour assurer l’établissement du second fils d’Elisabeth Farnèse, de don Philippe, à Parme et à Plaisance, qu’elle continuait à combattre ? Le motif eût été trop léger. La France, à vrai dire, subissait toutes les conséquences de la situation fausse qu’elle s’était faite en entrant dans cette guerre par un futile et imprévoyant caprice dont le roi de Prusse avait seul profité habilement, et par le fait, après plus de six ans de combats, la guerre finissait de lassitude, d’épuisement et sans résultat, par ce traité d’Aix-la-Chapelle que M. de Carné appelle un traité utile, mais peu brillant, et qui n’excita nullement l’enthousiasme de la nation. La cour pallia le résultat en vantant la modération du monarque qui rendait la paix au monde. On faisait, disait-on, la paix « en roi, point en marchand. » Les poètes chantèrent la renaissance de l’âge d’or, les disciples de Quesnay prophétisèrent l’élévation du produit net, et de ses belles mains qui chiffonnaient la politique de la France, Mme de Pompadour gravait sur l’onyx l’image de Louis XV répudiant du haut d’un char de triomphe les attributs de Mars pour saisir ceux de Thémis. Ainsi marchaient les choses. Dans la guerre de la succession d’Autriche, on s’alliait avec Frédéric II de Prusse contre Marie-Thérèse ; quelques années plus tard, on s’alliait avec l’Autriche pour combattre le roi de Prusse, et la guerre finissait d’une façon bien plus désastreuse encore.

Je m’arrête. C’est là le XVIIIe siècle dont M. de Carné et E. Carutti ravivent le souvenir, l’un en montrant ce que fut la France, l’autre en montrant ce que furent le Piémont et l’Italie dans ces mêlées européennes. Et au bout de tout cela, qu’arrivait-il ? On avait rêvé toute sorte de projets pour neutraliser la prépondérance de l’Autriche en Italie, et cette prépondérance s’établissait plus que jamais. On avait voulu ruiner le roi de Prusse, et la Prusse grandissait sous la main vigoureuse de son roi. Charles-Emmanuel III lui-même donnait au Piémont quelques-unes de ses plus belles provinces. Quant à la France, sauf l’annexion de la Lorraine, fruit de la guerre de 1733, elle laissait démembrer la Pologne ; elle perdait ses possessions de l’Inde, et elle suivait au hasard une politique incohérente qui ne conduisait à aucun but, — cette politique que M. de Carné, dans ses éloquentes et lumineuses études, résume avec justesse quand il dit que « pour un état il y a un malheur plus grand que de persévérer dans un mauvais système, c’est de n’en avoir aucun. »

Un siècle et un amas de révolutions nous séparent de cette époque évanouie. Aujourd’hui, comme autrefois, l’Italie a sa place dans les querelles du monde ; mais les temps sont changés. On ne fait plus évidemment la guerre ou la paix par fantaisie ; on ne dispose plus des peuples et des couronnes, dans des négociations secrètes qui échappent au contrôle de l’opinion ; on ne met plus l’Europe en feu pour établir des princes : les peuples ont leur tour et veulent être entendus. On a dit bien souvent à l’Italie de vivre par elle-même, de ne pas toujours tout attendre de l’étranger, et cette Italie qu’on disait morte se met à marcher ; elle parle, elle s’organise avec ordre et dit ce qu’elle veut. Chose étrange ! il y a un siècle, on l’a vu, le dernier des Médicis, Jean Gaston, protestait avant de mourir contre le verdict des puissances qui « violaient le droit des gens en disposant du peuple toscan sans l’avoir consulté. » Il disait « qu’il serait absurde d’après les règles communes de la justice que, pour le bien de l’Europe, la Toscane dût endurer des dommages en échange desquels l’Europe ne lui donnerait ni compensation ni indemnité. » Ces paroles se perdirent dans l’air, et au milieu de toutes les révolutions de l’histoire, qui se reproduit souvent elle-même en se rectifiant, — qui sait si aujourd’hui, par une lointaine et singulière réparation, cette protestation du dernier des Médicis contre l’avènement de la maison de Lorraine à Florence ne va pas retrouver sa valeur et arriver à son échéance ? Car enfin ces Italiens sont de grands révolutionnaires : ils veulent être indépendans, et ils n’ont qu’à ouvrir leurs archives pour qu’il s’en échappe aussitôt une protestation séculaire et traditionnelle de nationalité !


CHARLES DE MAZADE.