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La Politique réaliste à propos d’une récente publication de l’Académie de Berlin

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La Politique réaliste à propos d’une récente publication de l’Académie de Berlin
Revue des Deux Mondes3e période, tome 32 (p. 193-205).
LA
POLITIQUE REALISTE
A PROPOS D'UNE PUBLICATION RECENTE DE L'ACADEMIE DE BERLIN

Il y a dans ce monde beaucoup de nouveautés qui ne sont pas neuves, beaucoup d’inventeurs qui ne sont que des disciples. Les Allemands font gloire d’être devenus depuis peu réalistes en politique, et ils considèrent volontiers les pratiques et les procédés qui leur ont procuré de si brillans succès, de si utiles conquêtes, comme une découverte toute récente, comme une science nouvelle, dont personne n’avait jamais parlé avant le mois de septembre 1862. Il serait pourtant facile de prouver que cette science est aussi vieille que le monde, qu’elle a été connue de tous les conquérans, de Sémiramis, reine d’Assyrie, aussi bien que du roi David, vainqueur des Moabites et des Philistins, ou que tout au moins elle remonte jusqu’à Romulus et à l’enlèvement des Sabines. Il serait plus facile encore de démontrer que, si la politique réaliste a été réduite en système par un illustre Florentin, elle a été appliquée par Frédéric II, roi de Prusse et Salomon du nord, avec une supériorité d’esprit, avec une énergie de volonté, avec une verve d’insolence et d’audace, avec une profondeur dans les combinaisons et une fertilité d’expédiens qu’on a bien pu imiter, mais qu’il est impossible de surpasser. Les leçons qu’avait données à l’univers étonné le vainqueur de Molwitz et de Rosbach ont été profondément méditées par les héritiers de ses conquêtes et de sa gloire. Ceux qui ont continué et couronné son œuvre se sont inspirés de ses exemples ; ils n’ont rien inventé, ils n’ont fait que suivre ou renouveler une tradition.

C’est une réflexion qui s’impose à l’esprit quand on étudie le très intéressant volume publié tout récemment par les soins de l’académie des sciences de Berlin, et qui sera, nous assure-t-on, suivi de vingt-neuf volumes tout pareils, précieuse promesse dont nous sommes heureux de prendre acte [1]. L’académie de Berlin a entrepris d’élever à son glorieux fondateur un monument impérissable, en tirant de l’ombre des archives et en mettant au jour pour la première fois toute sa correspondance politique, ses lettres aux souverains et aux principaux hommes d’état de l’Europe, ses ordres de cabinet, les instructions secrètes qu’il adressait à ses agens diplomatiques et à ses commis ou à ses ministres, ce qui était tout un, ses réponses à leurs consultations et jusqu’aux notes qu’il inscrivait dans la marge de leurs rapports. La plus grande partie de cette correspondance est écrite en français ; c’était la langue naturelle et favorite du grand Frédéric. Comme on sait, il méprisait l’allemand, et le sien laisse beaucoup à désirer ; c’est une sorte de jargon macaronique dont les licences doivent révolter la délicatesse et le patriotisme de tous les puristes d’outre-Rhin. On y rencontre presque à chaque ligne des mots français fort expressifs, affublés d’une terminaison germanique qui les rend plus expressifs encore, tels que inquietiren, embarrassiren, soupçoniren, menagiren, cajoliren, contrecarriren, dissimuliren, Casaque toumiren, attrapiren, amusiren et abimiren. Frédéric recommandait à son ministre d’état, Henri de Podewils, d’agir sonder Bruit et de faire den geringsten Eclat ; il l’exhortait à s’exprimer, le cas échéant, in sehr polien, modesten Terminis, et à n’accepter que d’acceptable Propositiones ; il se plaignait à lui que les Bavarois manœuvraient mit der grössesten Lenteur und Confusion.

Ce n’est pas à la correspondance du grand Frédéric qu’il faut renvoyer les jeunes gens désireux de châtier leur style ou de se perfectionner dans la langue de Lessing et de Goethe ; mais il faut la recommander comme un document unique, comme un véritable trésor à quiconque a le goût de s’occuper des affaires humaines et d’en débrouiller le mystère. Si l’académie de Berlin mène à bonne fin sa vaste et courageuse entreprise, elle aura rendu à l’histoire et aux historiens un inappréciable service. Jamais on n’aura répandu une plus vive lumière sur les dessous les plus obscurs d’un grand règne ; jamais nous n’aurons été mis plus à même de découvrir par nos propres yeux tout ce qui se passe à chaque heure du jour et de la nuit dans la tête d’un grand homme qui a toutes les ambitions, toutes les convoitises et fort peu de scrupules. Le premier volume qui vient de paraître n’embrasse que les dix-neuf mois qui s’écoulèrent depuis la mort du roi-caporal, Frédéric-Guillaume Ier, jusqu’au 31 décembre 1741 ; mais, dans ce volume Frédéric Il est déjà tout entier. A vingt-huit ans, il n’avait plus rien à apprendre ; il était en possession de tout son génie, de toutes ses ressources, de tous ses moyens. Il savait son métier avant de l’avoir pratiqué ; il avait son idée, qui lui était plus précieuse que la vie et surtout beaucoup plus chère que la morale. On peut dire que le 31 mai 1740 la politique réaliste est montée sur le trône de Prusse, et que ce jour-là les cendres de Machiavel ont dû tressaillir dans leur tombeau. Sans doute ce que nous avons vu depuis mérite notre admiration ; mais en toute chose la gloire des commenceurs sera toujours la plus belle, et les disciples doivent s’incliner devant leur maître.

Le premier principe de la politique réaliste est qu’en politique il n’y a point de principes, qu’il n’y a que des occasions, que les occasions sont fugitives, qu’il faut les prendre aux cheveux, que, si on les laisse échapper, elles ne reviennent plus, que le devoir d’un homme d’état est de les guetter sans cesse et de les mettre à profit sur-le-champ, que partant il doit être toujours attentif et toujours prêt, c’est-à-dire avoir beaucoup d’argent en réserve dans ses caisses et beaucoup de baïonnettes bien disciplinées. Frédéric II était prodigieusement attentif, et dès les premiers jours de son règne il était prêt, ayant eu le bonheur de succéder à un roi qui avait passé sa vie à entasser plus de 20 millions d’écus dans des tonneaux et à se procurer les plus beaux grenadiers et les plus belles troupes de l’Europe, que le prince d’Anhalt avait disciplinées pendant trente ans. Quand on apprit en France que le Vandale venait d’être remplacé sur le trône par un jeune prince plein de grâces et de talens, qui jouait de la flûte, qui aimait les petits vers et la philosophie, et qui avait réfuté Machiavel, on s’imagina que le nouveau roi s’empresserait de licencier « ces géans qui avaient tant fait crier. » Quelques jours plus tard Frédéric II annonçait à Voltaire qu’il avait commencé par augmenter les forces de l’état de seize bataillons, de cinq escadrons de hussards et d’un escadron de gardes du corps. Si bien garnies que fussent ses caisses, il s’occupait aussi d’arrondir son trésor ; à cet effet, il chargeait le conseiller Rambonnet et deux mille hommes bien équipés de rançonner l’évêque-prince de Liège et de lui extorquer un million en ducats de poids. On ne peut jamais être ni trop attentif, ni assez prêt.

Les politiques réalistes ne sont pas des aventuriers ; ils savent que la fortune ne seconde les ambitieux qu’à la condition qu’ils soient prévoyans, que les grandes entreprises veulent être préparées, que, si fort que l’on soit, on a besoin de se ménager des alliés et des complices, qu’il importe de compter avec ses voisins et de les gagner à ses projets par la crainte ou par l’espérance, les deux passions qui gouvernent le monde. On a dit que la petite morale tue la grande ; on a dit aussi que les petites considérations sont le tombeau des grandes choses. Les politiques réalistes méprisent les petites considérations, et leur sagesse a quelquefois un air de folie. Ils ressemblent à cet acteur à qui un homme de goût reprochait de jouer contre toutes les règles et qui répondit : « Je connais mes planches et je connais aussi mon public, c’est pour lui que je joue. » Les politiques réalistes s’affranchissent volontiers des lois de convention établies par la sagesse vulgaire et qui sont considérées généralement comme les principes de l’art de réussir ; ils gagnent la partie contre toutes les règles, c’est qu’ils connaissent leurs planches et leur public, il leur arrive souvent d’éventer eux-mêmes leurs secrets par des paroles ailées, par des indiscrétions volontaires et calculées. Ils ne craignent pas de déclarer hautement à l’avance qu’ils nourrissent de grands desseins, qu’ils sont résolus à tout oser ; ils excitent ainsi partout des étonnemens, des inquiétudes, des jalousies. Les uns refusent de les prendre au sérieux ; ces incrédules seront surpris et déçus par l’événement. Les autres, toute réflexion faite, sont disposés à entrer dans le jeu ; on leur répond : « Nous mettons notre amitié aux enchères, elle est acquise non au plus digne, mais au plus offrant. »

Le premier soin de Frédéric en montant sur le trône fut d’expédier à la cour de France et au cardinal de Fleury, en qualité d’envoyé extraordinaire, le colonel de Camas, ci-devant réfugié français. Il y avait alors à Berlin un ministre de France à qui il manquait une main, et le jeune roi disait que pour s’acquitter de tout ce qu’il devait au souverain de la France, il lui envoyait un ambassadeur qui n’avait qu’un bras. Il rédigea en personne les instructions qu’il donnait à ce manchot. Elles portaient que, « si la France voulait entrer en liaison avec la Prusse, il fallait que ce fût sur des fondemens solides. » Elles contenaient aussi ces lignes fort caractéristiques : « L’augmentation qui se fera dans mes troupes pendant votre séjour de Versailles vous fournira l’occasion de parler de ma façon de penser vive et impétueuse ; vous pouvez dire qu’il était à craindre que cette augmentation ne produisît un feu qui mît l’incendie dans toute l’Europe, que le caractère des jeunes gens était d’être entreprenant, et que les idées d’héroïsme troublaient et avaient troublé dans le monde le repos d’une infinité de peuples. Vous pouvez dire que naturellement j’aime la France, mais que, si l’on me négligeait à présent, ce serait peut-être pour toujours et sans retour, mais qu’au contraire, si l’on me gagnait, je serais en état de rendre à la monarchie française des services plus importans que Gustave-Adolphe ne lui a jamais rendus. Vous ferez mille amitiés et civilités au cardinal, vous payerez paroles veloutées de paroles veloutées, et les réalités d’autres réalités. » En même temps il envoyait à la cour de Hanovre, pour complimenter le roi d’Angleterre, un autre colonel, le comte Truchsess, et il lui recommandait « de faire des assurances d’amitié personnelle à l’infini, d’affecter devant les ministres ou les créatures françaises beaucoup de cordialité avec les ministres anglais, quand même il y en aurait très peu. » Il ajoutait : « Vous ferez beaucoup valoir l’envoi de Camas en France ; vous direz avec un air de jalousie que c’est un de mes intimes, qu’il possède ma confiance et qu’il ne va pas en France pour enfiler des perles. Si l’on veut vous parler d’affaires, dites toujours que vous ne désespérez pas de réussir, pourvu que l’on vous fasse des conditions qui vaillent mieux que celles que les Français me font. » Quelques semaines plus tard il écrivait à Camas, déjà installé à Paris : « Si nous n’avançons point, il ne nous reste qu’à les amuser. Parlez un peu de l’Angleterre, voyez ce qu’ils diront. Voyez si la jalousie ne serait pas un ressort capable de les faire agir en notre faveur ; mettez en mouvement toutes les machines de la rhétorique. » Il les mettait aussi en mouvement à Saint-Pétersbourg pour se ménager un traité d’alliance secrète avec la Russie, et il s’engageait à garder là-dessus le secret le plus inviolable, à enfermer le traité non dans les tiroirs de sa chancellerie, mais dans les archives du cabinet, « dont l’accès était fermé à tout autre qu’à ses ministres chargés du département des affaires étrangères, de la fidélité et de la discrétion desquels, disait-il, je dois être assuré ou je serais fort à plaindre. » Cependant la czarine Anne Ivanovna paraissait médiocrement disposée à se lier les mains, et quand il apprit qu’elle était dangereusement malade, il adressa à Podewils ce billet éloquent dans sa concision : « L’impératrice de Russie va mourir ; Dieu nous favorise et le destin nous seconde. »

La fortune, toujours complaisante pour les réalistes qui ont beaucoup d’argent comptant, une armée en bon état et des agens diplomatiques pleins de zèle, ne tarda pas à lui fournir l’occasion qu’il attendait en la guettant. Dans la nuit du 19 au 20 octobre 1740, l’empereur Charles VI meurt d’une indigestion de champignons, avant d’avoir fait élire roi des Romains son gendre François de Lorraine. Avec lui s’éteint la race masculine d’Autriche ; sa fille Marie-Thérèse se porte son héritière universelle ; mais déjà l’électeur de Saxe, l’électeur de Bavière, le roi de Sardaigne, la France, s’apprêtent à lui disputer la succession. Pendant que les autres larrons se consultent, délibèrent, s’agitent, négocient, Frédéric agit. Il s’était adjugé d’avance sa part dans le butin ; il voulait la Silésie, il la prend. C’est encore un grand principe de la politique réaliste que dans certains cas l’audace est le parti le plus sûr, qu’avant de plaider, soit qu’il s’agisse de la Silésie ou du Slesvig, il est sage de se garnir les mains, de s’emparer, s’il se peut, de l’objet en litige. Beati possidentes ! s’est écrié un jour, pendant la guerre d’Orient, un homme que l’Europe écoute toujours avec étonnement ou avec crainte, ou avec admiration. Frédéric était pénétré de la justesse de cet adage. Il estimait que, « si l’on se trouve une fois en possession d’un pays, on traite beaucoup mieux par rapport à sa cession que si on la doit obtenir par la voie d’une négociation ordinaire. » Il nous a appris dans l’Histoire de mon temps que, lorsqu’on eut vent à Berlin de ses projets sur la Silésie, l’émotion publique y fut vive et qu’il y régna de grandes appréhensions mêlées d’effarement. Les âmes faibles ou timorées présageaient la ruine de l’état ; on accusait le jeune roi de se jeter dans les aventures et d’avoir choisi pour modèle Charles XII. On critiquait ses préparatifs, ses mesures ; les frondeurs trouvaient à redire à tout. « Le prince d’Anhalt était furieux de ce qu’il n’avait pas conçu le plan ; il prophétisait comme Jonas des malheurs qui n’arrivèrent ni à Ninive, ni à la Prusse. » On a revu à Berlin quelque chose de pareil dans les mois de mai et de juin 1866. Le premier volume de la Correspondance politique, publiée par l’Académie royale de Prusse, démontre de la manière la plus décisive qu’au milieu de l’émoi universel Frédéric n’eut pas une heure d’hésitation ni d’inquiétude. Quelques semaines avant la mort de l’empereur, il s’occupait déjà d’acquérir la Silésie. La cour de Vienne, toujours nécessiteuse, avait envoyé à Berlin un émissaire juif pour y négocier un emprunt. Frédéric fit dire à l’émissaire que, sans de bonnes hypothèques et des possessions réelles, « où il pourrait avoir des garnisons, » il n’y aurait rien à faire ; mais que, si l’empereur consentait à lui engager un district de la Silésie, on pourrait conclure le marché. L’empereur n’était plus, il n’y avait plus lieu de prendre hypothèque. Frédéric interrogea son épée, qui lui conseilla de changer de méthode, et ce conseil lui parut bon. « Des troupes toujours prêtes à agir, mon épargne bien remplie et la vivacité de mon caractère, c’étaient les raisons que j’avais de faire la guerre à Marie-Thérèse, reine de Bohême et de Hongrie. L’ambition, l’intérêt, le désir de faire parler de moi, l’emportèrent, et la guerre fut résolue. »

Un rapport rédigé par son ordre, à la date du 29 octobre fait foi qu’il avait tout prévu. Il s’était dit : — Quand j’aurai fait la conquête de la Silésie, je m’efforcerai de persuader à la cour de Vienne que c’est pour son bien que je l’ai prise et dans l’unique intention d’empêcher que d’autres ne la prennent, après quoi je l’engagerai à me la céder pour reconnaître un service aussi signalé. En récompense, je lui promettrai de lui garantir ses autres possessions contra quoscumque et d’employer tout mon crédit à faire élire empereur le grand-duc de Toscane, époux de Marie-Thérèse. La cour de Vienne est toujours près de ses pièces, le meilleur moyen de la réconcilier avec mes plans « sera de lui lâcher une couple de millions, l’argent étant un objet présent, qui parle vivement à l’esprit. » Si elle refuse d’entendre raison, je m’adresserai aux puissances maritimes, à l’Angleterre, à la Hollande, ou même à la Russie, pour qu’elles pèsent sur ses décisions et qu’elles la déterminent à agréer mes offres. Si ces puissances répugnent à entrer dans mes intérêts, alors je lierai partie avec les ennemis de la maison d’Autriche, avec la Saxe, avec la Bavière, et je signerai avec elles un traité de partage sous la garantie de la France, qui m’assurera à perpétuité la possession entière et tranquille de la Silésie contra quoscumque. — On voit qu’il avait pensé à tout, pourvu d’avance à tous les futurs contingens ; les politiques réalistes n’oublient jamais rien.

Certains ministres entreprenans ont eu quelque peine à faire goûter leurs projets à leur souverain, ils ont dû raisonner longtemps avec lui « avant de le décider à passer le Rubicon. En 1740, c’était le roi de Prusse qui raisonnait avec ses ministres pour leur mettre l’esprit et la conscience en repos. Il leur rappelait « que la Silésie était, de toute la succession impériale, le morceau sur lequel il avait le plus de droits, » et qu’au demeurant ses troupes étaient bien supérieures à celles de ses voisins. Il leur représentait qu’il n’y avait pas une heure à perdre, que, si on laissait à la Saxe le temps d’ouvrir les premières hostilités, on ne pourrait l’empêcher de s’agrandir, ce qui était contraire à tous les intérêts de l’état. Il leur représentait aussi que, l’Angleterre et la France étant brouillées, l’une ou l’autre lui offrirait toujours une bonne alliance, que l’Angleterre ne saurait être jalouse de son acquisition, que la Hollande la regarderait d’un œil indifférent, pourvu qu’on garantît aux négocians d’Amsterdam les capitaux qu’ils avaient prêtés sur la Silésie, qu’au surplus, si on ne trouvait pas son compte avec l’Anglais, on le trouverait sûrement avec le cabinet de Versailles. Restait la Russie, mais la Russie ne l’inquiétait pas. « Si l’impératrice vit, disait-il, le duc de Courlande, qui a de très riches terres en Silésie, me ménagera pour se les conserver, et de plus il faut faire tomber parmi les principaux du conseil de la pluie de Danaë, qui les fera penser comme on voudra. Si l’impératrice est morte, les Russiens seront si occupés de l’intérieur de leurs affaires qu’ils n’auront pas le temps de penser aux étrangères, et en tout cas, faire entrer un âne chargé d’or à Pétersbourg n’est pas une affaire impossible. »

L’essentiel était de tenir toutes les puissances en suspens et dans le doute, afin qu’elles laissassent faire le coup, se flattant toutes également d’y trouver leur compte. Frédéric eut à ce sujet avec son ministre d’état Podewils un entretien écrit qui ne manque pas de piquant. Podewils lui demandait si, toutes les dispositions étant prises pour envahir la Silésie, il convenait que Borcke, ministre de Prusse à Vienne, expliquât au cabinet autrichien les motifs de cette entrée en campagne. — Oui, répond le roi, et il doit dire que c’est par amitié. — Podewils demande encore si, dans le cas où la cour de Vienne se prêterait de bonne grâce à céder la Silésie, on doit lui promettre de la secourir contre tous ses ennemis et combien d’argent il faut lui offrir. Le roi répond : — Il faut marchander jusqu’à deux millions tout au plus. — Podewils désire savoir s’il convient de communiquer aux puissances maritimes les propositions faites à l’Autriche, pour les porter à presser la cour de Vienne d’y donner les mains. Le roi répond : « Oui, mais à chaque cour d’une manière différente. A Londres il faut dire que, sachant sûrement que le duc de Lorraine veut conclure avec la France, je m’approche de Vienne pour le forcer en quelque façon à se mettre du parti des marins et de la religion. Aux Hollandais, il faut ajouter qu’on ne veut pas troubler le repos de l’Europe, que leurs capitaux leur seraient assurés et qu’enfin cette démarche ne tend qu’au bien public. A Hanovre, Mayence et Ratisbonne, il faut parler du cœur patriote et que je veux soutenir l’empire, protéger les débris d’une maison faible et les tirer dans le bon chemin, pourvu qu’ils veuillent le suivre. » Enfin Podewils s’informe si l’envoyé à Paris, Camas, en faisant part aux ministres français des motifs qui ont déterminé sa majesté à entrer en Silésie, ne doit pas leur laisser entrevoir à mots couverts que cette entreprise pourrait tourner au plus grand avantage de la France, pour se ménager une porte avec cette couronne. — « Bon, réplique le roi, il faut faire la patte de velours avec ces bougres. » Des paroles plus ou moins veloutées, cajoliren, amusiren, attrapiren, voilà bien le fond de la correspondance du grand Frédéric. On pense au chat de la fable, doux, bénin, gracieux, « au modeste regard, et pourtant l’œil luisant. » Ce sont les chats qui ont inventé la politique réaliste.

Le bon Podewils n’avait pas encore approfondi cette science, il avait des naïvetés, des candeurs, des ignorances singulières. La question de droit lui tenait au cœur, lui inspirait des scrupules. Il ne savait pas que le droit de la force, le droit du succès, le droit de l’épée suffit, que le reste est l’affaire des casuistes, qu’on paie grassement pour qu’ils donnent bon air aux actions équivoques et qu’ils les réconcilient avec la morale. Le 7 novembre il écrivait à son roi : « Pour la question de droit, il faut que je dise avec un profond respect à votre majesté que, quelques prétentions bien fondées que la maison de Brandebourg ait eues autrefois sur les duchés de Liegnitz, de Brieg et de Wohlau, sur Ratibor et Oppeln, sur la principauté de Jægerndorff et le cercle de Schwiebus en Silésie, il y a des traités solennels que la maison d’Autriche réclamera et par lesquels la maison de Brandebourg s’est laissée induire, quoique frauduleusement, à renoncer pour des bagatelles à des prétentions si considérables. » Frédéric se contentait de lui répondre : « L’article de droit est l’affaire des ministres, c’est la vôtre ; il est temps d’y travailler en secret, car les ordres aux troupes sont donnés. » Et le lendemain, pour l’encourager, il lui écrivait encore : « Je vous prie, faites bien mon charlatan et prenez du meilleur orviétan et du bon or pour dorer vos pilules. « Il ajoutait, le 12 novembre : « Tenez bonne contenance et ne faites semblant de rien ; la bombe crèvera au 1er de décembre 1740. » Il lui recommandait d’amuser jusque-là les ministres étrangers : « Voyons-les venir, rien ne nous convenant mieux que de recevoir des propositions de tous côtés et de choisir. Les lettres de Russie me font grand plaisir, celles de Paris nous sont favorables. Les Anglais font les sots et les Hollandais les gilles ; profitons en attendant des conjectures et leurrons-les tous ensemble. » Il avait déjà le pied à l’étrier, et il envoyait à Vienne le comte de Gotter, chargé d’y faire agréer ses propositions ou d’y déclarer la guerre ; mais deux jours avant que son ambassade arrivât à Vienne, ses troupes étaient en Silésie. — « Mon cher Podewils, — lisons-nous dans un billet qu’il lui adressait de Schweinitz et qui respire la jeunesse, la joie, une indomptable audace, l’espérance dans sa fleur, — j’ai passé le Rubicon enseignes déployées et tambour battant… Mon cœur me présage tout le bien du monde ; enfin un certain instinct, dont la cause nous est inconnue, me prédit du bonheur et de la fortune, et je ne paraîtrai pas à Berlin sans m’être rendu digne du sang dont je suis issu et des braves soldats que j’ai l’honneur de commander. » Six semaines plus tard il était devant Breslau, et il complimentait son cher Podewils sur la façon dont il s’acquittait de ses ordres. « Mon cher charlatan, vous faites votre métier à merveille. Nos affaires vont très bien ici, et si votre galbanum se débite bien d’un autre côté, vous pouvez compter que l’affaire est faite. Adieu, mon cher charlatan, soyez le plus habile charlatan du monde et moi le plus heureux enfant de la fortune, et nos noms ne seront jamais mis en oubli. »

Les politiques réalistes sont à la fois les plus passionnés et les plus indifférens des hommes. Ils sont fanatiques de leur idée et prêts à lui tout sacrifier ; ils affectent une suprême indifférence en ce qui concerne le choix des moyens. Toutes les combinaisons leur sont bonnes pourvu qu’elles conduisent au but ; il en est sans doute qui répondent mieux à leurs penchans secrets, à leurs convenances naturelles, mais ils se défient de leurs penchans, ils résistent à leurs sympathies ; ils ne consultent que leur intérêt et les circonstances, ils ne s’inspirent que de l’opportunité. Pour avoir la Silésie, ils feront un pacte avec quelque diable, fût-ce avec un diable français ; ils se promettent de se venger de lui en le dupant. Obtenir la médiation des puissances maritimes pour obliger la maison d’Autriche à s’entendre avec son voleur, sinon se jeter dans les bras de la France et de ses alliés, voilà les deux partis entre lesquels devait opter le jeune et audacieux conquérant ; le premier lui agréait davantage. Il avait dit au marquis de Beauvau, en quittant Berlin : « Je vais jouer votre jeu ; si les as me viennent, nous partagerons. » Ce n’était pas là sa vraie pensée ; il considérait l’alliance française « comme un pis-aller, » et il déclarait le 14 janvier 1741 qu’il fallait mettre tout en œuvre pour s’en passer et ne l’adopter que s’il n’y avait pas moyen de faire autrement. Il dut pourtant se résoudre à avaler ce calice. Ses propositions indignaient la fierté de Marie-Thérèse ; elle se refusait à comprendre qu’il lui avait rendu service en lui prenant son bien ; elle s’obstinait à le lui réclamer. Elle lui offrit par l’entremise du ministre d’Angleterre à Vienne deux millions d’écus pour qu’il évacuât la Silésie, et cette offre « lui fit lever le cœur comme à une femme grosse. » Pour qui le prenait-on ? Avait-il gagné une bataille, avait-il forcé les portes de deux villes « pour attraper de l’argent ? » — « Faites partir ce faquin d’Anglais, ce coquin de négociateur que je ne puis souffrir, mandait-il à Podewils. Comptez que, s’il reste plus de vingt-quatre heures à Breslau, je prends l’apoplexie. Si je le rencontre ou si je le trouve dans mon chemin, je le dévisagerai. Sa… reine de Hongrie et son fol de roi d’Angleterre n’ont qu’à être la dupe, l’une de son orgueil, l’autre de sa sottise. » Il avait renoncé a à ajuster ses flûtes avec l’Angleterre ; » il s’était convaincu qu’elle le bernait, et il reprochait à Podewils sa crédulité. « On veut nous amuser, pour nous empêcher de nous lier avec la France et pour faire de nous ensuite tout ce que l’on voudra. On vous joue en petit garçon, vous croyez ce que vous souhaitez, mais vous n’examinez pas ce qui est vrai, et vous voulez vous persuader qu’une maîtresse p… vous est fidèle ; moi je suis le témoin de sa coquetterie et je vois de mes yeux comme elle fabrique des cornes… Nous avons affaire d’un côté aux gens les plus têtus de l’Europe et de l’autre aux plus ambitieux. Que faire donc ? La guerre et la négociation. S’il y a à gagner à être honnête homme, nous le serons, et s’il faut duper, soyons donc fourbes. »

On peut suivre jour par jour dans sa correspondance tous les tours et les détours, toutes les évolutions tortueuses de sa politique ; il nous y livre le secret de ses machinations, de ses trames. Quand il se fut résolu à lier partie avec la France, il écrivit au cardinal de Fleury le 30 mai 1741 : « Monsieur mon cousin, je viens de signer l’alliance avec le roi votre maître, ma fidélité à cet engagement vous fera oublier mes délais ; je vous dispute à présent, monsieur le cardinal, d’être meilleur Français que je le suis. » Cet excellent Français ne laissa pas de continuer à négocier avec les ennemis de la France. Il se flattait, non sans raison, que le malheur ferait fléchir l’inflexible fierté de Marie-Thérèse, que cette cour de Vienne, « embourbée jusque par-dessus les oreilles, » finirait par se prêtera un accommodement, et il se ménageait une sortie, il se réservait de planter là ses alliés, quand il lui conviendrait, et de tirer au bon moment son épingle du jeu. Sa politique se résume tout entière dans cette apostille à une lettre qu’il adressait à Podewils le 1er septembre 1741 : « Rassurez les Français, fortifiez les Bavarois, intimidez les Saxons, flattez les Hollandais, donnez de l’encens aux Danois, jouez-vous des Hanovriens et f…-vous des Autrichiens. »

On a eu raison de dire que le secret des succès remportés par le plus grand politique réaliste de ce temps est qu’il possède au suprême degré l’art de se renseigner, et qu’il sait son Europe sur le bout du doigt. En ceci comme en d’autres choses, il n’a fait que suivre les traditions du grand Frédéric. Le vainqueur de Molwitz, sa correspondance en fait foi, avait plus que personne le génie de l’information et toutes les curiosités utiles. Pour les satisfaire, il mettait sur les dents ses espions militaires ou civils aussi bien que ses agens diplomatiques, et il se servait des renseignemens qu’il tirait de toutes mains pour assurer la réussite de ses négociations, car ce n’est pas tout de prendre la Silésie, il faut négocier pour la garder, et un homme bien renseigné négocie presque à coup sûr. Frédéric, avant d’avoir trente ans, savait son Europe sur le bout du doigt ; on la savait bien mal à Versailles et à Paris ; c’est la plus utile des sciences et souvent la plus négligée. Frédéric gourmandait vertement ceux de ses agens qui, paresseux ou inhabiles à s’enquérir, empruntaient aux gazettes les matériaux de leurs dépêches. Il se plaignait que celles de son ministre à Londres étaient un peu sèches et dénuées d’intérêt ; il lui fit adresser par Podewils un questionnaire en forme et le mit en demeure de lui faire savoir tout ce qui se disait dans les coulisses du parlement, sur combien de voix le roi pouvait compter dans la chambre des communes, les intentions secrètes de la cour et les dispositions des partis, ce qui se passait dans la famille royale et dans le cœur de Mme Walmoden, les bruits qui en couraient, toutes choses qui lui paraissaient dignes de son attention. Ses envoyés à La Haye, à Versailles, à Vienne étaient tenus d’avoir l’œil à tout, d’être tout oreilles et de lui tout raconter, même les commérages, les balivernes ; les politiques réalistes savent qu’il est des balivernes utiles. Il ordonnait à Chambrier de s’informer s’il était vrai que « la Mailly » commençât à se mêler d’affaires, et si on pouvait se servir d’elle pour tenir le cardinal de Fleury en échec. Il recommandait au comte de Finckenstein de s’occuper beaucoup du père Guarini, confesseur du roi et de la reine de Pologne, et qui passait pour être tout-puissant à la cour de Bresde. Il enjoignait au baron de Mardefeld, son ministre à Saint-Pétersbourg, d’observer de près un certain chirurgien Lestocq, intrigant fort attaché aux intérêts de la maison de Hanovre et qui, au dire des chroniqueurs, avait été assez avant dans les bonnes grâces de la nouvelle impératrice. « C’est souvent par les gens de mince étoffe que se frappent les grands coups. » Les politiques réalistes ne négligent ni les petits hommes, ni les petites choses, ni les petits moyens ; ils savent que les Guarini et les Lestocq jouent quelquefois ! dans les affaires de ce monde un rôle décisif et qu’on va à dame avec des pions.

Renseigné comme il l’était, il connaissait le fort et le faible de tous les gouvernemens, de tous les gens à qui il avait affaire, et il traitait chacun selon son humeur. Au cardinal de Fleury il prodiguait les flatteries, même les plus grosses, les plus épaisses ; il l’appelait l’Atlas de l’Europe, il se proclamait son très humble disciple, il se déclarait heureux d’être le contemporain du plus habile ministre que la France eût jamais possédé, il lui témoignait son pressant désir de le connaître « au moins par une vision béatifique, » il se félicitait des lumières qu’il puisait sans cesse « dans la correspondance d’un grand homme, en qui l’âge ne diminuait en rien la force de l’esprit, du génie et de l’exécution. » Il prenait l’électeur de Bavière par le sentiment, par les protestations d’éternelle amitié ; il se gagnait le cœur du père Guarini « par des présens, par des cajoleries, par des promesses de favoriser en tout la religion catholique. » Avec d’autres il employait le ton sec, impérieux, ou la menace, avec d’autres encore l’âne chargé d’or. Il avait inscrit dans ses registres le nom de tous les hommes « accoutumés de longue main à prendre de bonnes aubaines, » et il faisait offrir 100,000 écus à Toussaint, secrétaire du duc de Lorraine, 200,000 au grand chancelier comte de Zinzendorf, pourvu qu’ils voulussent bien se prêter « à lui faire avoir la Silésie. » Quelquefois il combinait adroitement les méthodes contraires. « Je regarde dans les conjonctures présentes l’accession de la Saxe comme le coup de partie qui détermine tout, mandait-il au marquis de Valory le 21 septembre 1741. Il faut les flatter, les intimider et les corrompre, mais il ne faut absolument pas se rebuter et les avoir à quelque prix que ce soit. Le propos des quartiers d’hiver était un argument ad hominem ; ensuite de cela, patte de velours. Faites hurler le diable dans l’enfer et chanter les séraphins au ciel, et présentez-leur l’alternative. » Il s’entendait à tous les genres de musique, toutes les rubriques lui étaient connues.

Nous en savons plus d’un, dit-il on les gobant.
C’est tour de vieille guerre, et vos cavernes creuses
Ne vous sauveront pas, je vous en avertis.


Quiconque aura lu dans sa correspondance qu’il recommandait à ses négociateurs de faire de leur mieux « pour se procurer quelque chose d’écrit, » mais de ne jamais rien écrire eux-mêmes, quiconque saura qu’au milieu des hasards et des fatigues d’une campagne il trouvait le temps de s’occuper des journaux et « d’y faire insérer certaines choses avec les couleurs assorties au sujet, » sera forcé de convenir qu’il a tout inventé et que ses disciples n’ont pu que le copier.

Mais est-il possible de le copier en tout ? Il est un point par où Frédéric le Grand est un homme vraiment unique, un point par lequel il diffère de tous les réalistes qui l’ont précédé ou suivi. Cet homme extraordinaire était un ambitieux sans scrupules, mais cet ambitieux était doublé d’un philosophe ; il y avait en lui deux hommes dont l’un jugeait l’autre. Après avoir lu et médité sa correspondance politique, qu’on relise quelques-unes de ses lettres à Voltaire, et en particulier celle qu’il lui adressait d’Olmütz le 3 février 1742. Il y confesse que le monde s’abuse singulièrement sur les grandes révolutions des empires, que ceux qui sont dans les coulisses savent à quoi s’en tenir ; qu’en définitive tout se meut par les ressorts les plus communs, « que la supercherie, la mauvaise foi, la duplicité, sont malheureusement le caractère dominant de la plupart des hommes qui sont à la tête des nations et qui en devraient être l’exemple, » et que voilà le fond de la politique, bien que le vulgaire s’en fasse une idée superstitieuse. « Je me rappelle à ce propos, disait-il, le conte que l’on fait d’un curé à qui un paysan parlait du Seigneur-Dieu avec une vénération idiote. — Allez, allez, lui dit le bon prêtre, vous en imaginez bien plus qu’il n’y en a ; moi qui le fais et qui le vends par douzaines, j’en connais la valeur intrinsèque. » Et il ajoutait : « Aurait-on dû présumer, cher Voltaire, qu’un nourrisson des muses dût être destiné à faire mouvoir conjointement avec une douzaine de graves fous, que l’on nomme grands politiques, la grande roue des événemens de l’Europe ? Cependant c’est un fait qui est authentique et qui n’est pas fort honorable pour la Providence. C’est une chose bien humiliante que l’étude du cœur humain dans de pareils sujets ; elle me fait regretter mille fois ma chère retraite, les arts, mes amis et mon indépendance, lui Aussi Voltaire assurait-il qu’il était dans la nature du nouveau roi de Prusse de faire toujours tout le contraire de ce qu’il disait et écrivait, non par dissimulation, mais parce qu’il écrivait et parlait avec une espèce d’enthousiasme, et agissait ensuite avec une autre. « Depuis qu’il y a des conquérans ou des esprits ardens qui ont voulu l’être, je crois qu’il est le premier qui se soit ainsi rendu justice. Jamais homme peut-être n’a plus senti la raison et n’a plus écouté ses passions. »

Cela est vrai ; mais sa haute et lumineuse raison lui a servi pourtant à réparer les maux de la guerre, à rebâtir des villes et des villages, à donner à ses états agrandis le meilleur code civil, les meilleures lois qu’on eût encore inventées, à leur assurer le bienfait de la tolérance religieuse, à y faire prospérer l’agriculture, l’industrie et les finances. C’est une gloire que bien des politiques réalistes ne partagent pas avec Frédéric II. Ils sont aussi habiles que lui dans l’art de duper le Français, d’amuser l’Anglais, de cajoler le Russe et d’attraper l’Autrichien ; ils s’entendent beaucoup moins que lui à bien conduire leur ménage en temps de paix, et ils en sont réduits à lui envier la souplesse de son génie, qui embrassait tout et qu’il ployait à son gré.


G. VALBERT.

  1. Politische Correspondenz Friedrich’s des Grossen, Erster Band. Berlin, 1879.