La Prédication française avant Bossuet

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La Prédication française avant Bossuet
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 50 (p. 765-768).


LA PRÉDICATION FRANÇAISE AVANT BOSSUET[1].


Il ne faudrait pas se laisser tromper par le titre donné au livre de M. Jacquinet sur les Prédicateurs au dix-septième siècle avant Bossuet, ni par la thèse que ce titre semble annoncer. Il y a là tout d’abord un nuage qu’il importe de dissiper, et dont il reste d’ailleurs fort peu de chose après la lecture ; ce peu est cependant à noter et à peser, parce qu’il pourrait subsister comme prétexte d’une objection générale contre tout l’ouvrage. La thèse qui paraîtrait au premier abord impliquée dans le titre serait celle-ci : qu’une réforme de la prédication chrétienne s’étant manifestée au commencement du XVIIe siècle, avec un affranchissement progressif des défauts inhérens à la chaire pendant le siècle précédent, un progrès continu a élevé ce genre d’éloquence jusqu’à une région dont l’atmosphère purifiée aurait été préparée pour un Bossuet. Pour deux raisons, M. Jacquinet s’est gardé d’instituer dans toute sa rigueur une pareille thèse. D’abord son admiration raisonnée place trop soigneusement Bossuet hors de pair en présence des orateurs de la chaire chrétienne ses contemporains pour admettre que ses prédécesseurs immédiats, par exemple, se soient trouvés, en vertu d’un progrès commun, élevés sur des hauteurs qui fussent presque de plain-pied avec les siennes. En second lieu, M. Jacquinet n’a pas non plus entrepris de démontrer que toute la partie du XVIIe siècle qui a précédé Bossuet ait été absolument nécessaire pour déblayer le terrain, bannir les locutions vicieuses, préparer les esprits et le goût, car il nous fait voir au contraire dans la prédication des pères de l’Oratoire, particulièrement dans celle de Pierre de Bérulle, une école déjà excellente, débarrassée des vices ordinaires de celle qui l’a précédée. Bien plus, malgré la gravité et le bon sens de cette école, l’éloquence chrétienne se trouve compromise, au moment où Bossuet paraît, par d’autres défauts auxquels les récentes vicissitudes du goût littéraire ont donné naissance. Déjà en effet cette flamme qui avait animé les esprits et les âmes dans toute la première moitié du XVIIe siècle est enfermée dans des formes convenues qui menacent d’amoindrir son intensité et de nuire à son éclat ; M. Jacquinet a fort bien montré l’influence de Balzac et même celle de l’Académie, risquant de faire pénétrer à nouveau dans l’éloquence chrétienne une froide rhétorique, un pédantisme étroit, une politesse affectée. Il est bien vrai qu’il avait fallu, au commencement du XVIIe siècle, un travail d’épuration de la langue et d’éducation du goût, sans lequel Bossuet, tel du moins que nous le connaissons, ne se serait pas montré ; mais ce travail a été fort vite achevé, et n’a pas extirpé des imperfections, attributs inévitables de la médiocrité communément inhérente à la nature humaine, et qu’attestent les sermons des contemporains de La Bruyère et de Mme de Sévigné aussi bien que ceux des prédécesseurs de Bossuet. Le génie de Bossuet s’est élevé au-dessus des faiblesses de son temps, en dépit desquelles il a dédaigné ce que l’on commençait d’adorer autour de lui, et a ranimé en lui-même cette libre ardeur d’imagination qui avait déjà brillé chez le vieux Corneille ; sans doute à cause de cette supériorité même, il paraît n’avoir pas été, comme prédicateur, estimé à sa juste valeur par ses contemporains. Bourdaloue, si fort admiré par Mme de Sévigné, qui parle à peine des sermons de Bossuet, lui a été longtemps préféré. Bussy mande le 31 mars 1687 que, suivant ce qu’il a entendu raconter, l’oraison funèbre de Condé « n’a fait honneur ni au mort ni à l’orateur. » La Bruyère paraît bien en certaine page du chapitre de la chaire, décrire avec une admiration sincère l’éloquence de Bossuet, lorsqu’il veut que l’orateur chrétien choisisse pour chaque discours une vérité unique, terrible ou instructive, — qu’il se rende « si maître de sa matière que le tour et les expressions naissent dans l’action et coulent de source, — qu’il se livre après une certaine préparation à son génie et au mouvement qu’un grand sujet peut inspirer, » — qu’il jette enfin, « par un bel enthousiasme, la persuasion dans les esprits et l’alarme dans le cœur, et touche ses auditeurs d’une tout autre crainte que de celle de le voir, après des efforts prodigieux de mémoire, demeurer court. » Il semble à la vérité qu’il y ait dans ces lignes un magnifique témoignage pour Bossuet et une critique de Bourdaloue, qui fermait les yeux en prêchant de peur de perdre le fil ; mais, dans d’autres passages, La Bruyère paraît se conformer à l’opinion de son temps, et tenir tout au moins la balance égale entre les deux orateurs.

Ainsi deux sortes de preuves contrediraient le système qui représenterait la prédication de Bossuet comme le couronnement du progrès continu d’un genre particulier d’éloquence ; le génie de Bossuet est de ceux qui ne se laissent pas classer ni préparer lentement à l’avance, et Bossuet n’est pas venu dans le temps précis où son éloquence comme prédicateur aurait été le mieux accueillie et le plus admirée. L’éloquence de Bossuet a été, dans l’histoire de la prédication chrétienne au XVIIe siècle, un de ces accidens qui déjouent toutes les théories d’histoire littéraire ; aussi M. Jacquinet, ennemi des idées préconçues, s’est-il arrêté en présence d’un tel accident, sans tenir bon, malgré tout, pour une théorie qui l’eût conduit jusqu’à Bourdaloue, le vrai prédicateur approprié à son temps, et dont l’éloquence résume en réalité les progrès faits jusqu’à lui.

L’auteur des Prédicateurs française au dix-septième siècle s’est borné à montrer, par l’examen détaillé des œuvres qu’elle a produites, les vicissitudes de l’éloquence de la chaire depuis la fin du XVIe siècle jusqu’au moment où parut Bossuet. Après avoir constaté l’abaissement de la prédication au commencement de cette période, il met habilement en relief les principaux traits de ce qu’on a justement appelé la réforme catholique, qui a produit un renouvellement fécond des croyances chrétiennes et de l’esprit chrétien au sein de la société du XVIIe siècle. Avec quelle ardeur ce mouvement s’est produit, personne ne l’ignore : c’est l’époque de saint Vincent de Paul, de César de Bus, de Mme de Chantal, c’est-à-dire de la charité la plus ingénieuse et la plus sincère, et de quelques-unes des plus importantes fondations religieuses, — enfans trouvés, prêtres des missions, sœurs de charité. M. Jacquinet réserve avec raison une large place aux doctrines et à l’action des grands réformateurs du clergé français : à ce titre, Pierre de Bérulle et Saint-Cyran, outre saint Vincent de Paul, figurent dans son livre à côté des plus célèbres sermonnaires qui, de 1610 à 1650, sortent de l’Oratoire, de Port-Royal ou de la société de Jésus, à côté du père Le Jeune, dont nos jeunes prêtres étudient encore assidûment les œuvres, de Singlin, de Lingendes, etc. Chemin faisant, l’auteur apprécie, dès qu’il les rencontre, les diverses circonstances et les influences extérieures qui viennent favoriser ou entraver les progrès de la chaire : domination de l’hôtel de Rambouillet ou de l’Académie française, règne de la rhétorique fastueuse à l’exemple de Balzac, et même renaissance inattendue de la prédication burlesque dans les plus turbulentes années de la régence. Le livre s’arrête vers la fin de la minorité de Louis XIV, au moment où prévaut l’esprit de ces utiles précurseurs qui, à défaut du génie et du talent créateurs, eurent la sévérité des principes, l’ardeur de la foi et la sincérité du langage.

Le cadre du livre est, comme on voit, assez beau, et M. Jacquinet l’a étendu suivant des proportions justement calculées. Le sujet même est des plus attachans : contenu habilement dans les limites du domaine littéraire, il offre une intéressante succession d’aspects, tant est varié l’accent de la parole religieuse dans cette vivante époque dont personne, avant M. Jacquinet, n’avait entrepris l’étude à ce point de vue. Le nombre est d’ailleurs considérable des pages excellentes qui pourraient être détachées des Prédicateurs au dix-septième siècle pour justifier ce que nous avons dit en commençant du sérieux mérite de son ouvrage. J’en choisirai deux ou trois seulement où se trouvent appréciés des orateurs fort divers, et qui par là mettront au jour à la fois l’agréable variété du livre et le talent flexible de l’auteur. La première est celle où les visibles défauts de l’éloquence charmante de saint François de Sales sont confessés et absous. « Chez lui, dit M. Jacquinet, les pensées subtiles, les images raffinées n’ont rien de pédantesque : le bel esprit dans ses sermons n’est point affecté, au sens propre du mot, et n’a rien d’ambitieux… On retrouve, on sent jusque dans ses combinaisons d’idées ou d’images les plus singulières, dans ses paraphrases et ses paraboles les plus inattendues et les moins simples, la plus parfaite simplicité d’âme, une exquise candeur, l’oubli de soi le plus complet, une onction tendre et charmante qui gagne le cœur. Grâce à ce caractère d’affectueuse naïveté partout répandu, les défauts même de cette éloquence deviennent aimables, et quelque chose de plus encore : dulcia et sancta vitia. »

Après ce jugement, remarquable par la délicatesse et la mesure, voici, sous la rubrique du goût chez les jésuites, un arrêt spirituel et fin : « Le goût chez eux fut à l’origine, et longtemps, très au-dessous du zèle, et laissa place, dans leur enseignement public comme dans leurs écrits, à bien des grâces douteuses et à de singuliers écarts d’imagination. Rien ne rappelle leurs sermons comme certaines églises bâties alors sous l’inspiration de leur esprit. Dans l’œuvre de l’architecte comme dans celle de l’orateur, c’est la même surabondance de fleurs, la même profusion d’arabesques dévotes ; c’est le même déluge de figures allégoriques et d’emblèmes représentant aux yeux, avec une réalité parfois bizarre ou peu séante, les plus intimes émotions de la vie religieuse et ses plus délicats mystères. » Devant les jésuites enfin, M. Jacquinet place l’école toute contraire de Port-Royal, et dessine d’un mot avec une heureuse fermeté la virile figure de Saint-Cyran. « Sa méthode, dit-il, est d’aller tout droit des principes les plus élevés à la pratique. » Et voici comment l’auteur, ne quittant pas de vue son sujet, interprète ensuite les leçons que recevaient les religieux de Port-Royal en vue de la prédication : « un des ennemis auxquels M. de Saint-Cyran a juré une guerre implacable, c’est cette espèce d’amour-propre, le plus subtil de tous et le plus dangereux, qui se développe dans les plus hautes et les plus saintes occupations de l’esprit, et en corrompt tout le mérite. Il connaît bien cet ennemi-là, pour en avoir étudié la fidèle image chez les meilleurs maîtres de la vie morale, surtout pour l’avoir attentivement observé chez les autres et dans lui-même, et n’ignore rien de ses pièges délicats, de ses secrètes surprises… Méditer longtemps en silence devant Dieu et prier, prière et méditation confondues, voilà la meilleure préparation, et presque la seule utile, avant de parler aux âmes. »

L’excès visible d’une telle théorie n’échappe pas à M. Jacquinet, et, après avoir rendu justice aux vertueux stoïciens du christianisme, il se garde bien d’omettre, même à leur endroit, les devoirs que lui impose la critique. C’est qu’en effet l’esprit et le goût vraiment littéraires ne sont jamais chez lui mis en défaut ou distraits de leur calme et vigilante observation par les séductions d’une théorie particulière, quelque majesté que lui donne le caractère de ceux qui la soutiennent. Aussi y a-t-il un grand plaisir en même temps qu’un grand profit à lire son livre, qui n’est pas seulement une œuvre de sérieuse et forte doctrine littéraire, fruit d’une méditation sincère et d’une critique à la fois délicate et élevée, niais qui offre encore, au point de vue de l’exécution et de la forme, un harmonieux ensemble où chaque détail occupe la place et prend le relief qui convient,

A. Geffroy

  1. Des Prédicateurs au dix-septième siècle avant Bossuet, par M. Jacquinet, I vol. in-8°, Didier, 1863.