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La Praguerie de 1848

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La Praguerie de 1848
Revue des Deux Mondes, période initialetome 23 (p. 708-740).
LA


PRAGUERIE DE 1848




Lorsque dans les premières années du XVe siècle on entendit parler en France de la guerre des hussites, ces horreurs lointaines frappèrent fortement les imaginations au milieu même des calamités du pays, et l’on inventa le mot de praguerie pour exprimer les désordres et les violences de toute sorte dont ce temps-là était attristé. Ce fut notamment le nom populaire de la grande sédition féodale de 1440. L’Europe est aujourd’hui si inquiétée dans tous les sens, qu’elle ne s’est pas assez aperçue du trouble profond qui a remué dernièrement encore la Bohême entière, pour éclater enfin à Prague sous la mitraille autrichienne. Le spectacle avait pourtant son originalité. Cette nouvelle praguerie, comme celle du moyen-âge, était aussi une agitation soulevée par le sentiment national d’une race aux prises avec une autre ; mais, tandis qu’au moyen-âge le choc des nationalités hostiles se dissimulait derrière la lutte des croyances, c’est à présent la nationalité qui s’insurge à découvert et réclame de par son seul droit. La guerre n’est plus entre catholiques et schismatiques, elle est entre les Tchèches et les Allemands.

Au XVe et même encore au XVIIe siècle, à l’époque de la guerre de trente ans, toutes les dissidences nationales, politiques ou sociales, se traduisaient volontiers par des dissidences religieuses. Le moyen-âge eut ses socialistes : ce furent des théologiens angéliques ou hérétiques. Toute pensée qui était bien avant dans le cœur de l’homme n’en pouvait alors jaillir sans s’être pour ainsi dire moulée dans une pensée de religion. La pensée nationale, qui s’exprimait par le schisme du Tabor ou par la défenestration de Prague, était donc d’autant plus énergique qu’elle s’ignorait pour ainsi dire elle-même, et se confondait avec les préoccupations les plus ardentes des âmes. On ne discutait pas la nationalité comme un thème généreux ou poétique ; l’être de la nation, l’essence qui la constituait, avait encore trop de sa vertu primitive pour ne pas remplir toute la vie, comme le sang remplit les veines. Cette sève créatrice a beaucoup diminué chez presque tous les peuples du vieux monde. C’est donc un remarquable phénomène de la voir maintenant circuler avec tant de puissance dans la famille slave, rajeunir et vivifier tous les rameaux de cet arbre antique.

Quel élan plus extraordinaire ! Le peuple seul, en Pologne, en Bohême, en Illyrie, le peuple avait gardé la langue de ses aïeux ; voici tout à coup les nobles et les savans qui se prennent d’amour pour cette langue délaissée, qui vont la chercher à son glorieux berceau du XVIe siècle, qui la dépouillent de ses langes, qui la parlent dans les salons, dans la chaire académique, du haut de la tribune parlementaire. Ils s’étaient laissé devenir ou Français, ou Allemands, ou Magyars ; ils tiennent désormais à honneur d’être de leur vrai pays. La possession, la jouissance de leur pays, c’est là le but nouveau de toutes leurs ambitions. Ils oubliaient ou méprisaient les souffrances et les droits des classes inférieures ; ils sentent le besoin de les associer au service d’une patrie dont les pauvres et les ignorans ont été pendant des siècles les seuls représentans. Ils étaient nés aristocrates, ils prêchent la plus pure démocratie. Comment s’expliquer une révolution si générale ? Bien des causes ont dû sans doute la servir : la science d’abord, et surtout la science allemande, s’est complu dans la réhabilitation des origines historiques ; elle en a rendu la mémoire plus précieuse à tous, en retrouvant pour tous des titres et des ancêtres. Puis aussi le caractère patriarcal de ces anciennes mœurs des Slaves, dont leurs descendans subissaient le charme par un si merveilleux retour, cette douce vie du seigneur au milieu de sa famille de paysans, flattait les illusions les plus innocentes des aristocrates obstinés. D’autre part, la protection constamment étendue par le chef de la famille sur ses rustiques enfans, la solidarité qui unissait les individus, la jouissance facile et commune des fruits du sol, tous ces mérites d’une existence sans grands travaux et sans noble tâche souriaient beaucoup à la paresse des songeurs de la politique humanitaire. Enfin, il est permis de penser que les Russes n’ont pas médiocrement aidé au succès de cette propagande, qui a chance de leur profiter plus qu’à personne, puisque leur fortune les a poussés au pinacle avant tous leurs frères : s’il y a quelque chose d’artificiel et de faux dans cette résurrection singulière, c’est peut-être l’érudition germanique, mais c’est plus certainement encore la diplomatie moscovite qui aura glissé là ce mauvais excitant.

Les Tchèches se sont particulièrement distingués entre toutes ces nations qui voulaient reprendre leur nationalité. La Bohême a été le centre littéraire d’où sont parties les premières tentatives. Palazky et Schafarik ont imprimé par leurs études ce grand mouvement dont ils ont peut-être un instant, l’autre mois, rêvé trop vite le triomphe. C’est de ce triomphe avorté que je voudrais pourtant esquisser le tableau. Il y a là cent jours d’alternatives qui mettent fort en lumière tout ce qui s’était amassé depuis trente ans d’idées et de passions nationales sur la terre frémissante des martyrs hussites. Il y a nombre de faits assez curieux qui donnent à ces idées et à ces passions une réalité très vigoureuse. D’ailleurs, tout ce détail est bon à consulter en dehors même des théories et des systèmes qu’on y pourrait accommoder : j’essaie de le reproduire sans en chercher beaucoup la philosophie ; la philosophie de l’histoire a trop souvent l’air d’avoir tort par le temps qui court.


I.

Dès le commencement de mars, le seul contre-coup des événemens de Paris avait amené à Prague une agitation extraordinaire. Dans les cafés et dans les auberges, il fallait chaque soir lire les journaux à haute voix. Les ouvriers, et particulièrement les imprimeurs sur étoffes, la classe la plus nombreuse, semblaient impatiens d’en finir, à leur tour, par quelque violence. Le mot fameux d’organisation du travail, qui leur arrivait de Paris malgré la distance, ce mot d’ordre hypocrite de la guerre civile échauffait aussi là-bas bien des têtes : les travailleurs de Prague ne sont pas encore revenus de cette aveugle colère que l’apparition des machines souleva jadis dans le peuple des fabriques. On craignait donc du trouble en bas, tout en attendant des concessions d’en haut. Partagée entre ces anxiétés et ces espérances, la bourgeoisie vivait au jour le jour dans une sorte de fermentation dont on ne se rappelait pas d’exemple.

Le 11 mars, à la veille de la révolution de Vienne, il y eut aux Bains de Wenceslas une assemblée publique qui était comme le premier symptôme de tout le mouvement et qui devait laisser de profonds souvenirs chez les habitans de Prague, naguère si paisibles. Invités d’avance par lettres anonymes à se réunir pour s’entendre sur les termes d’une adresse au gouvernement, les bourgeois s’étaient rejoints tellement quellement, mais en assez grande méfiance au sujet de cette convocation mystérieuse et fort inquiets, soit de l’attitude de la foule muette qui se pressait aux abords du lieu de réunion, soit du tapage, des chants et des rires de la soldatesque enivrée qui les regardait par les fenêtres des casernes où on l’avait consignée. La salle pleine, un certain Faster, un cafetier que nous allons retrouver tout le long de cette histoire, donna lecture, en langue tchèche, des différons articles qu’il proposait de comprendre dans la pétition. Égalité des deux races à l’école, devant la justice et devant l’autorité ; obligation pour tout employé de parler les deux langues ; fusion de la Bohême, de la Moravie et de la Silésie, garantie par l’unité d’une diète commune qui se tiendrait tantôt à Prague et tantôt à Brunn ; élargissement des bases de la représentation nationale ; administration élective et indépendante pour les municipalités et pour les revenus municipaux ; oralité et publicité des débats judiciaires ; liberté de la presse absolue ; une chancellerie responsable siégeant à Prague ; l’armement du peuple ; suppression des droits féodaux, des corvées, des justices privilégiées ; le service militaire obligatoire pour tous ; la liberté personnelle assurée ; l’égalité de toutes les confessions : tel était dans son ensemble un peu hâté le programme formulé par le citoyen Faster. L’auditoire applaudissait à tout rompre, Allemands et Tchèches confondus dans un même enthousiasme. On nomma par acclamation un comité chargé de rédiger l’adresse, et les comtes Deym, Thun et Buquoy, le savant Palazky, des docteurs en droit et en philosophie, se chargèrent de conduire à bonne fin l’idée du maître cafetier Faster, acceptant sans plus d’embarras cette initiative, à coup sûr, très démocratique. Il y eut bien quelques rumeurs au nom d’un banquier juif que le comité demandait à s’adjoindre, le libéralisme tchèche n’a pas encore tout-à-fait pris son parti d’aimer les juifs ; mais on réclamait l’égalité des cultes devant la loi : c’était le cas de prouver qu’on y tenait. Il était convenu qu’on aurait jusqu’au 15 mars pour signer la pétition : le 14, la révolution d’Autriche était accomplie.

Les pétitionnaires de Prague, raillés et menacés encore le matin de ce jour-là par les bureaucrates, le soir même, à l’arrivée du dernier convoi de Vienne, étaient salués comme des héros protecteurs. Le bourguemestre publiait affiches sur affiches, et tenait discours sur discours : prière aux bourgeois de descendre à leur poste pour la défense de la ville, de descendre même sans uniforme pour recevoir des armes et s’exercer aux manœuvres ; appel à tous les habitans de Prague, que l’on exhorte à veiller au salut de la famille et de la propriété, que l’on supplie de s’abstenir du moindre tumulte, que l’on s’engage à pourvoir en masse de fusils et de piques, si besoin est. Point de désordre ; n’a-t-on pas la pétition du 11 mars pour porter ses vœux au pied du trône ? Celle-ci est maintenant déposée partout, à l’hôtel-de-ville, au cercle des nobles, à celui des bourgeois, à celui des marchands. Tout le monde court signer, comme pour détourner l’orage dont on a peur par ce procédé pacifique, le trait d’audace de la semaine d’avant. C’est que l’on craint, sans pouvoir s’en cacher, les prolétaires de la ville et le bas peuple de la campagne. On sait que, depuis quelques jours, les ouvriers du Karolinenthal se font lire les manifestes de leurs frères de Paris. La révolution est dans l’air. Les bourgeois s’organisent en compagnies ; les élèves de l’école polytechnique et de l’université forment un corps franc, les gens de lettres et les artistes un autre ; les juifs se présentent pour entrer dans tous. Prague, dégarnie de troupes, n’a d’autre défense que sa population. Les étudians veulent avoir leur pétition à part et s’adresser eux-mêmes à l’empereur tout comme les bourgeois : ils réclament d’emblée les libertés politiques de ce temps-ci et les privilèges académiques du moyen-âge, sans oublier des tribunaux d’honneur pour empêcher les duels, et des établissemens de gymnastique pour s’instruire aux mâles vertus. L’administration municipale se fait à toute vitesse progressive et réformiste. Nous n’avons eu rien de mieux chez nous. Le digne bourguemestre, de son état conseiller d’appel, déclare qu’il renonce à sa charge impériale, afin de garder plus exclusivement l’unique honneur d’être le libre magistrat de la libre ville de Prague. Il réservait pourtant quelque chose dans l’approbation qu’il donnait à la pétition du 11 mars. — «Vous ne savez donc pas, lui crie-t-on, tout ce qui se passe à Vienne ? » Il signe des deux mains.

Ce fut, dans les premiers jours, un enchantement de tout le monde à propos de tout, tel qu’on le remarque d’ordinaire au lendemain des grandes émotions publiques, ce qui signifie simplement la joie qu’on a de n’en être pas plus malade, et pourrait bien s’appeler la lune de miel des révolutions. On se félicitait d’avoir enfin secoué la chape de plomb du Prince Minuit (Furst Mitternacht). Le comte Buquoy venait justement de versifier cette moquerie à l’adresse du prince de Metternich, qui s’en allait alors par le chemin de fer de Bohême, seul comme un monarque déchu. On s’extasiait sur le noble cœur du débonnaire César, enfin débarrassé de son ministre, et l’on s’obstinait à lui faire un mérite particulier d’avoir devancé les orgueilleux Prussiens dans la voie du progrès constitutionnel. L’Autriche ne devait plus marcher désormais qu’à pas de géant. On avait bien sans doute en Bohême l’embarras du prolétariat dans les villes de fabrique et des corvées dans la campagne, mais on remédierait à tout par la fraternité. Ne voyait-on pas maintenant les conseillers de la régence et les membres des plus hautes familles monter la garde et patrouiller par les rues comme les plus obscurs bourgeois ? Tel comte avait déjà libéré ses paysans, tel autre partageait 5,000 florins aux pauvres honteux de Prague, à la seule condition de prier pour l’empereur ; un industriel abandonnait à ses ouvriers l’argent qu’il leur avait avancé pendant l’hiver. Les gens de la campagne venaient s’informer à la ville de ce que c’était que la révolution, et les bons citoyens s’appliquaient de leur mieux à les éclairer. En échange de cette nourriture de l’âme, un fermier, croyant qu’on se battait à Prague faute de vivres, envoyait en pur don jusqu’à cinq mille pains. C’était plaisir de regarder les étudians faire l’exercice sous les ordres de leurs tribuns militaires. L’exaltation leur ôtait le sommeil ; ils passaient la nuit à manœuvrer dans les cours du Clementinum, l’ancien collège des jésuites. Les gens de lettres eux-mêmes, cette portion indisciplinée de toute société germanique ou germanisante, les gens de lettres se donnaient la main dans un mutuel esprit de concorde : ils voulaient se concerter pour publier de petits livres populaires. Réunis sous la présidence de Schafarik, ils s’engageaient à ne point mésuser de la liberté de la presse, et se confédéraient pour en garantir le bon emploi par une surveillance réciproque.

Enfin, et c’était là le plus curieux, la différence des nationalités, qui avait engendré tant de sourdes rancunes, qui devait bientôt éclater avec tant d’énergie, cette ineffaçable division des deux peuples assis sur une même terre semblait tout à coup effacée par une merveilleuse entente. Bourgeois et étudians s’accordaient à réclamer dans leur double pétition la complète égalité des races. « Le Tchèche et l’Allemand ne sont qu’un même corps, » criait un Allemand en langue tchèche dès la première assemblée du 11 mars. Tous les actes officiels recommandaient cette fraternelle amitié. Les gens de lettres des deux nations déclaraient solennellement qu’ils feraient tous leurs efforts pour maintenir un lien si heureux, de façon que ni l’Allemand ne fût supérieur au Tchèche, ni le Tchèche à l’Allemand, de façon aussi que le Tchèche, en s’élevant à cette égalité, n’en voulût jamais profiter pour venger d’anciennes injures. En même temps ils coupaient court à toute imputation de panslavisme, affirmant qu’ils voulaient l’union permanente de la couronne de Bohême avec l’empire constitutionnel d’Autriche. Le gouvernement encourageait de son mieux ces protestations rassurantes. Il s’était cependant formé, tout aussitôt après les nouvelles de Vienne, une société publique d’amis et d’adeptes de la langue tchèche qui inquiétait un peu. Elle se nommait confrérie de Saint-Wenceslas en mémoire de la soirée du 11 mars, et en moins de quatre jours elle avait réuni un millier de personnes. Les insignes des affiliés étaient un lion d’argent sur la poitrine et une croix rouge au bras ; la croix rouge décorait aussi la bannière blanche de l’affiliation. L’on apprit bientôt que cette confrérie se recrutait de tous les gardes nationaux qui ne voulaient être commandés qu’en tchèche, et l’on se serait tout de suite alarmé, si l’on n’avait cru savoir que la confrérie allait se fondre dans la garde nationale tout entière, laquelle déciderait en corps de la langue qu’on parlerait pour la commander. Il ne devait rester, disait-on, de cette société patriotique qu’une compagnie modèle de cent cinquante hommes. Ce fut à la fin cette fameuse « légion de la concorde» (Swornost) qui se jeta derrière les barricades de juin.

Telle était la situation morale de Prague, lorsque les députés partirent en grande pompe, pour aller porter à Vienne la pétition du 11 mars. Le comte Kolowrat les accueillit à merveille, et l’empereur avec toute gracieuseté. On n’était encore qu’à la fin de mars ; l’avènement de Kolowrat et de ses amis passait à Vienne en ce moment pour une victoire inespérée ; l’Autriche louvoyait avant d’entrer à pleines voiles dans les eaux du libéralisme, et l’on fit entendre aux députés de Bohême que l’empereur, devenu monarque constitutionnel, ne pouvait se prononcer à lui seul sur de certains articles mentionnés dans leur pétition. La réponse impériale fut en effet, sur la plupart des points, assez peu catégorique. Notifiée dans un ordre de cabinet daté du 23 mars, elle affectait les formes sèches et courtes de la vieille bureaucratie. Elle renvoyait en beaucoup d’endroits aux anciens établissemens du pays (Landesordnung), comme s’il s’était agi seulement ou de les exécuter dans leur intégrité primitive, ou de leur donner quelque extension nouvelle. Ainsi, l’affranchissement de la langue tchèche et la démolition des états féodaux, qui étaient censés représenter encore la Bohême, ces deux questions souveraines ne furent pas abordées de front. La Landesordnung, par exemple, restait toujours la base du système représentatif, que l’on prétendait uniquement modifier en autorisant les villes à nommer elles-mêmes des délégués. La réforme judiciaire, la réforme municipale, le rachat des corvées, l’organisation de la garde nationale, la liberté de l’enseignement, n’étaient point garantis par des engagemens plus positifs ou plus généreux. On s’en référait aux futurs états soit de la Bohême, soit de l’empire. La chancellerie aulique avait traité la pétition du 11 mars comme un cahier de doléances ; elle avait cru donner satisfaction par des échappatoires. »

On n’aurait point à Vienne agi de la sorte, si l’on se fût mieux figuré la vraie disposition des esprits en Bohême. Tout en se développant avec les meilleures intentions de paix et de fraternité, la vie publique circulait déjà partout si fortement, qu’il fallait partout lui faire place. Les magistrats municipaux nommés par le régime tombé se retiraient dans chaque ville devant l’opinion. A Prague, le comte Stadion, chef de la régence, burgrave de Bohême, renouvelait par l’élection toute l’administration de la ville. Il convoquait les bourgeois et les propriétaires pour leur faire nommer un comité de cent membres qui choisît dans son sein un bourguemestre et un conseil exécutif de douze personnes. Ce comité devait fonctionner jusqu’à ce qu’il y eût une constitution communale ; mais il s’établit une autre réunion de bourgeois démocrates qui, sans caractère officiel, finit par s’arroger le titre de comité national et par tout conduire en pesant sur toutes les autorités : le comte Stadion chercha plus à lui complaire qu’à lutter contre elle. Maurice Deym, capitaine de la ville, un patriote tchèche, briguait aussi à sa guise l’assentiment populaire ; il se démettait de sa charge pour en obtenir la confirmation du libre suffrage de ses concitoyens, et il terminait ainsi la lettre dans laquelle il le sollicitait : « Vive notre bon roi Ferdinand, le restaurateur de la constitution ! Vive notre belle ville de Prague ! Vive la publicité ! Un sincère et solide pereat pour tous les tripotages clandestins ! » En même temps paraissait, comme à Vienne, une foule de caricatures et de feuilles volantes. Les libraires s’arrachaient les écrivains politiques pour publier de nouveaux journaux : « Gazette constitutionnelle de Bohême, première gazette constitutionnelle pour le bourgeois et pour le paysan, etc. » L’archevêque, enfin, gourmandait dans ses pastorales ceux de ses curés qui abusaient de la chaire pour faire des sorties contre la constitution. Il n’y avait pas à jouer avec cet unanime entraînement : on allait bientôt s’en convaincre à Vienne.

Les députés de Prague revinrent, le 27 mars, rapportant la réponse impériale encore mal connue ; on leur avait préparé une réception magnifique. Les maisons étaient ornées de tentures et de drapeaux blancs et rouges. Les étudians de la faculté de droit et une division de la Swornost formaient la haie. Devant les députés marchaient les grenadiers bourgeois, la Swornost, les étudians slaves de Vienne, et, avec eux, au milieu de leurs deux porte-étendards, un Serbe dans son costume blanc, puis de petits enfans avec des écharpes rouges et blanches, noires et blanches, des fleurs et des drapeaux, puis douze jeunes filles en robe de satin blanc. Les voitures des députés étaient couronnées de lauriers ; derrière s’avançaient le clergé de toutes les communions, le sénat académique, les corps armés des bourgeois et des écoles. Les cloches sonnaient, les boîtes partaient, les dames agitaient leurs mouchoirs. On entendait le cliquetis des armes, et tout le monde criait : Slawa ! Slawa ! Cette fête ressemblait beaucoup plus au triomphe exclusif d’une nationalité qu’à une démonstration purement politique en l’honneur d’un succès commun aux deux races ; mais les Allemands de Prague n’eurent pas le loisir de la réflexion. La réponse de Vienne, placardée au coin des rues pendant la cérémonie, déconcerta la joie populaire avant qu’on en eût bien clairement démêlé le fond. Plus l’espoir avait été considérable, plus on sentit la déception qui suivait : ce fut comme une victoire manquée sur un ennemi qu’on croyait vaincu. Les députés trouvèrent aussitôt devant eux de tout autres physionomies ; on les accabla de reproches. Du matin au soir, la ville avait pris un aspect de deuil au lieu d’un air d’allégresse : les boutiques se fermèrent, les étudians coururent les rues, criant qu’on éteignît les illuminations, et cassant les vitres quand on n’éteignait pas. Jamais la mobilité de ce peuple impressionnable ne s’était manifestée par un plus soudain changement.

Le lendemain, grand meeting de mécontens, gens de toute couleur et de toute classe. Prague veut à son tour avoir les devans sur Vienne ; elle veut que la constitution soit une vérité. On propose, on discute, on accepte une seconde adresse, qui réitère l’expression des vœux du 11 mars, en insistant avec plus de vigueur sur les plus essentiels. « Le rescrit impérial, était-il dit, pose en principe qu’il doit appartenir aux états de donner une décision sur les différens articles de l’adresse du 11 mars. Ce principe éveille d’universelles inquiétudes, parce que, d’après le rescrit lui-même, les états, quoique élargis par l’introduction des députés élus dans les villes, demeurent toujours basés sur la Landesordnung, et ne sont ainsi, même avec ce premier progrès, qu’une institution du moyen-âge incapable de suffire aux besoins de l’époque. Il n’y a qu’une représentation fidèle de la nation tout entière qui puisse rassurer le pays sur tous ses intérêts. » On réclamait donc plus vivement que jamais l’indissoluble alliance des contrées qui relevaient de la couronne de Bohême, leur autonomie pour leurs affaires intérieures, et, comme article organique de leur charte commune, la complète égalité des deux nationalités tchèche et allemande. On réclamait la plus large extension possible du droit d’élire et du droit d’être élu, afin d’avoir, au moyen de ces élections, un vrai parlement qui fît des lois et consentît l’impôt ; on réclamait un ministère responsable qui siégeât à Prague et s’appliquât au gouvernement particulier du royaume : c’étaient les Irlandais demandant le rappel de l’union. Le comité démocratique envoya de nouveau cette pétition à Vienne, en y joignant encore celle des étudians. Trois docteurs en droit ou en philosophie, deux couvreurs, un architecte, le cafetier Faster, furent, à cette fin, députés vers l’empereur.

La position devenait difficile à Prague ; le comte Stadion se trouvait de plus en plus embarrassé. Les bourgeois démocrates ne formaient pas seulement une opposition politique, ils constituaient un parti national, ils mettaient leur radicalisme au service de leur nationalité. Sûrs de l’influence que leur valait ce double rôle, ils forçaient la main au burgrave. Le comité national refusait de se dissoudre devant le comité officiel de la municipalité ; il obligeait le comte Stadion à signer lui-même la seconde adresse, et répondait à ses plaintes par des proclamations hautaines. Celui-ci, ne pouvant arrêter le cours incessant de l’émancipation, travaillait du moins à le contenir en lui ouvrant des voies régulières. Il nommait une commission de vingt-quatre membres pour étudier d’avance les questions qui devraient être débattues dans les états : Palazky et Schafarik étaient les guides de cette commission dont leur présence marquait assez la couleur. Les états de leur côté, les vieux états de Bohême, la fleur de l’aristocratie féodale, se prêtaient aux circonstances et s’étudiaient à ménager des tempéramens. Vingt-quatre de leurs plus nobles membres, princes, comtes, barons et chevaliers, publiaient dans la Gazette constitutionnelle de Bohême une déclaration consolante pour les pétitionnaires alarmés : ils reconnaissaient spontanément que la condition essentielle de toute assemblée nationale était désormais de réunir les mandataires des villes, des campagnes, de l’industrie et de la science. Ils ne demandaient qu’à s’adjoindre pour une fois les députés municipaux, selon le rescrit du 23 mars, afin de déterminer les bases de la vraie représentation du pays, qui serait ensuite au plus tôt convoquée. « Nous voulons, disaient ces gentilshommes d’antique souche, nous voulons prouver que nous aussi nous sommes en honneur et en conscience sur la voie du progrès. » Cependant le ministère autrichien se renouvelait, et il appelait Schafarik à Vienne pour s’éclairer sur les besoins de la littérature et de l’enseignement slaves. Toutes ces concessions, répétées de jour en jour depuis le commencement d’avril, en amenèrent une plus définitive encore. Le rescrit impérial du 8 avril effaça celui du 23 mars, et ne laissa plus rien à désirer aux pétitionnaires de Prague. Les quatorze articles inscrits à deux reprises dans l’adresse du 11 et dans celle du 28 mars, les articles analogues ou spéciaux de l’adresse des étudians, tous étaient purement et simplement homologués. L’empereur accordait tout, droits politiques et restauration nationale. L’héritier présomptif de l’empire, le jeune François-Joseph, fils de l’archiduc François-Charles, était nommé vice-roi de Bohême. La Bohême devenait ce qu’elle avait cessé d’être depuis des siècles, un royaume à part, comme la Hongrie, et le réveil de son indépendance d’autrefois coïncidait avec l’inauguration des plus larges libertés de l’ère moderne. Un seul point manquait au contentement des Tchèches, qui levaient enfin tout-à-fait la tête au milieu de ce triomphe que les Allemands avaient cru bonnement partager avec eux, un seul point : la Moravie et la Silésie protestaient contre la fusion sollicitée par la Bohême. Les divisions primitives des familles slaves reparaissaient à l’heure même où il semblait qu’elles allaient s’éteindre dans un fraternel embrassement. Ce n’était pourtant pas de quoi décourager les Tchèches, maintenant qu’ils étaient maîtres de la situation fit qu’ils pouvaient la diriger au profit exclusif de leur drapeau.


II.

Le rescrit impérial du 8 avril ouvrait, en effet, une carrière toute neuve aux Tchèches. Par cela seul qu’il mettait les deux nations sur un pied d’égalité absolue dans la jouissance des institutions démocratiques, il assurait la prépondérance à celle qui disposait des plus nombreux suffrages. En fait, et par la pratique, les Tchèches gagnaient même tout de suite plus que l’égalité. Le rescrit du 8 avril établissait sans réserve que tous les employés de l’état devraient en Bohême parler les deux langues. L’obligation qu’on avait faite aux Tchèches d’apprendre la langue allemande tournait maintenant au désavantage de l’Allemand lui-même, qui ne s’était jamais familiarisé avec la langue tchèche. Il se trouvait ainsi des districts tout germaniques, le cercle de Leitmeritz, celui de Saatz, celui d’Elbogen, où l’on ne devait jamais voir que des fonctionnaires tchèches. Puis, à l’inverse de l’ancien état de choses, la Bohême aurait donc des écoles exclusivement tchèches, et n’en aurait point qui fussent exclusivement allemandes. Le rescrit accordait enfin cette autorité particulière et responsable que les pétitionnaires du 11 mars voulaient installer à Prague pour être gouvernés en dehors de l’ensemble général des états autrichiens, et les Allemands de la Bohême, qui font les deux cinquièmes de la population, se sentaient par là comme retranchés de la mère-patrie. Les Allemands s’apercevaient un peu tard que la révolution de Vienne, que l’agitation de Prague, servaient avant tout cette nationalité dissidente qui n’avait cessé, depuis des années, de se préparer à la résurrection et d’en épier le moment. Il était clair que c’était surtout la portion tchèche des habitans de Prague qui s’était spontanément mise au lieu et place du pays entier dans l’affaire des pétitions. Il fallait bien avouer que c’étaient des Tchèches organisés de longue main qui avaient provoqué la réunion du 11 mars : il ne manquait presque pas un bourgeois tchèche aux Bains de Wenceslas ; il y manquait beaucoup d’Allemands. Les Allemands de Prague s’étaient laissé déborder dans tout ce mouvement public par leurs concitoyens tchèches, plus nombreux, plus énergiques, appuyés à la fois par le dilettantisme érudit ou par l’orgueil national des aristocrates, et par la misère menaçante, par les aveugles rancunes des classes pauvres.

Bientôt il ne fut plus question que d’un établissement national pour la Bohême, d’une indépendance constituée qui l’arrachât à l’Allemagne. Les Allemands commencèrent à se plaindre qu’on les terrorisait, et le mot passa dans la longue liste des griefs qu’ils gardaient par devers eux contre les Tchèches. A Prague, si l’on en croit leurs récits, ce fut dès-lors un crime de n’être pas tout dévoué de paroles et de cœur à cette nouvelle patrie qui venait de ressusciter au milieu des ébranlemens du vieil empire ; on n’osa plus porter les couleurs allemandes. Des émissaires furent jetés dans toutes les villes, dans tous les villages de la Bohême, pour échauffer les esprits et prêcher une sorte de guerre mainte, une autre guerre des hussites. Dehors les Allemands ! c’était le cri des Tchèches en même temps que des Italiens. La conduite des autorités impériales vis-à-vis de ce mouvement ne pouvait guère inspirer beaucoup de confiance à ceux qui auraient voulu rester fidèles au lien germanique. Il était, en effet, trop facile de remarquer avec quelle déférence on accueillait d’en haut le rapide progrès du parti tchèche. Le comte Stadion cédait la place de burgrave au comte Léon Thun, un patriote dont le nom seul avait une signification décisive. « Il fallait, disait le comte Stadion dans sa déclaration d’adieu, il fallait, en un pareil moment, à la tête du gouvernement de la Bohême un homme comme Léon Thun, qui avait pris un si vif intérêt au développement politique du pays, et qui, par son long séjour, était à même d’en connaître les besoins et les vœux. » Le comte Stadion lui-même, entouré de Tchèches fort habiles et fort actifs, avait déjà donné des gages sérieux à leur nationalité. Il avait pris ce rôle de conciliateur que l’autre Stadion jouait en Gallicie, et qui lui réussissait si bien ; il faisait plus que son rôle. Il avait officiellement reconnu la compétence du comité national, et l’avait installé sous sa présidence dans le palais des états comme une espèce de parlement préparatoire, d’assemblée constituante de Bohême, un pendant du Vorparlament de Francfort. L’objet capital des débats du comité, c’était naturellement la grande question : — Le royaume de Bohême ne devait-il pas se détacher de l’Allemagne ? devait-on souffrir en Bohême une autre cocarde que la cocarde tchèche ?

Les Allemands, si directement inquiétés, retrouvèrent enfin quelque esprit de résistance. A Prague même, on organisa un cercle germanique, et l’on fonda un journal pour appeler la sollicitude de la mère-patrie, pour tenir tête aux provocations séparatistes des journaux tchèches. On se mit en rapport avec les districts allemands ; on tâcha de secouer leur apathie ordinaire ; on exploita les jalousies qui pouvaient diviser les petites branches de la famille tchèche ; on obtint des protestations locales contre l’influence accaparante du comité directeur de Prague, « ce soi-disant comité national qui n’émane point de la nation, » comme s’exprimaient quatre cents bourgeois tchèches de Deutschbrod. Les principautés de Troppau et de Jägerndorff s’unissaient aux réclamations de la Moravie par un manifeste solennel lancé contre Prague. « Nous ne voulons point, écrivait-on dans le manifeste, nous attacher à la Bohême, mais bien à notre empereur et duc, au cœur de la monarchie, à l’archiduché d’Autriche. » Le district de l’Eger annonçait les mêmes sentimens. Enfin, en même temps qu’on organisait à grand bruit un corps franc pour la croisade contre le Danemark, on envoyait députés sur députés pour prêcher à Vienne une croisade contre les Tchèches. Par malheur, le corps franc se trouva dé dix hommes quand il fallut partir, et les députés qui se présentèrent à Vienne au ministère de l’intérieur en implorant le secours de l’empire ne rencontrèrent qu’une bienveillance fort douteuse. L’un d’eux était le poète Maurice Hartmann, le jeune auteur de la Coupe et l’Épée. Son éloquence ne prévalut pourtant ni dans les conseils des bureaucrates, ni dans les réunions populaires des clubs. Il eut beau parler du futur empire des Slaves et de la lutte à mort dont il menaçait l’Allemagne ; le parti tchèche avait à Vienne même des auxiliaires considérables, soit auprès du gouvernement, soit au sein de la bourgeoisie. C’étaient des auxiliaires qui raisonnaient.

Le parti tchèche, en effet, sinon comme parti politique, du moins en tant que parti national, ne déplaisait pas absolument à tout ce qui constituait encore la vieille, la solide Autriche. Il y avait bien des ultra-tchèches, des panslavistes à la façon moscovite, qui prônaient tout ensemble le radicalisme démagogique et l’anéantissement radical de l’union austro-slave, républicains inconséquens derrière lesquels se cachaient des intrigues russes, et qui couvraient cependant la violence de leurs opinions ou de leurs menées du nom respecté de Schafarik. Il y avait même plus avant encore, au fond des classes souffrantes, dans les districts industriels du Böhmerwald, dans les faubourgs de Prague, un germe de communisme qui se traduisait, sous sa forme la plus grossière, par des tentatives de pillage contre les boutiques des juifs, une forme d’ailleurs pour laquelle les philistins dévots et les petits marchands jaloux n’étaient pas sans indulgence ; mais le parti tchèche, à son origine, se composait en immense majorité de gens beaucoup moins extrêmes qui ne dépassaient ni la monarchie constitutionnelle en fait d’institutions politiques, ni les limites de l’empire d’Autriche en fait d’association nationale. Ceux-là repoussaient toute idée d’alliance avec la Russie, tant que la Russie, elle-même enchaînée, serait dans le monde un instrument d’oppression ; c’était l’état autrichien qu’ils voulaient métamorphoser en confédération slave pour offrir un point d’appui libéral, un centre assuré à toutes les branches encore divisées et humiliées de leur antique famille. La persistance de l’état autrichien était la base des plans que méditait leur patriotisme ; leur programme, tel que Palazky allait le rédiger dans sa lettre aux cinquante de Francfort, était une protestation catégorique en faveur de l’indépendance et de l’intégrité de la monarchie.

Or, la chose qu’on redoutait le plus à Vienne en ce moment-là, c’était de voir disparaître l’empire dans l’abîme de l’unité allemande, c’était de voir diminuer ou supprimer l’existence propre de l’Autriche et sa valeur intrinsèque d’ancien établissement politique. Le Viennois, bon Autrichien s’il en fut, avait été entraîné par la première surprise de la révolution démocratique que les étudians lui faisaient. Il s’était paré de son équipement de garde national avec une certaine vanité bourgeoise, et il avait chanté, sans trop penser aux suites, la Marseillaise d’Arndt : « Qu’est-ce que la patrie de l’Allemand ? L’Autriche est opulente et belle, mais ce n’est pas l’Autriche : c’est l’Allemagne entière. » Maintenant que les clubs, en s’ouvrant, fermaient les boutiques, et que la peur des barricades chassait les équipages des rues, les honnêtes Viennois ne ressentaient plus tant d’enthousiasme pour les héros de la légion académique, et le bonheur d’appartenir de si près à la patrie allemande leur devenait moins précieux. « Autrichiens, leur disait la voix d’une prudence tardive, vous allez vous perdre dans l’Allemagne, » et leur teutonisme s’usait presque aussi vite que le drapeau teuton qu’ils venaient de planter sur Saint-Étienne. Le gouvernement servait de son mieux cette résipiscence. Dans sa déclaration du 21 avril, M. de Pillersdorf annonçait, à la grande indignation des unitaires, que l’Autriche était décidée à réserver les intérêts particuliers et l’indépendance administrative de tous ceux de ses états qui relevaient de la fédération, qu’elle se réservait notamment d’approuver ou d’improuver tous les actes de l’assemblée fédérale qui la concerneraient. Avec ces dispositions, on ne pouvait guère en vouloir beaucoup aux Tchèches de ce qu’ils professaient une si énergique répugnance pour le nom allemand, lorsqu’ils continuaient cependant à se prévaloir du nom autrichien, lorsqu’ils se serraient à l’empire d’Autriche par antipathie pour l’empire germanique. A Vienne, on était obligé de montrer le docile César, un drapeau noir rouge et or à la main ; mais on n’était pas fâché que le comité national de Bohême accusât les Viennois d’avoir violenté la majesté impériale en l’affublant de ces couleurs étrangères. On se gardait bien aussi de relever le moral du cercle allemand de Prague, qui, sur les instances du nouveau burgrave, se laissait affilier au comité tchèche et renonçait par amour de la paix à porter la cocarde allemande. Les Tchèches n’entendaient admettre en Bohême que la couleur rouge et blanche ; ceux dont elle n’était pas la couleur nationale devaient tout de même l’accepter comme la couleur du sol qu’ils habitaient. L’Autriche ne se plaignait pas : c’était toujours autant de gagné sur cet étendard tricolore que les législateurs de Saint-Paul envoyaient partout comme un précurseur de conquêtes.

La question pratique, et qu’il fallait immédiatement vider, le point de fait entre l’Allemagne telle qu’elle s’organisait à Francfort, et la Bohême telle qu’elle se concentrait dans le parti tchèche de Prague, le litige enfin se trouva d’abord posé par M. Palazky. Les cinquante, restés en permanence à Saint-Paul depuis le Vorparlament pour préparer les voies au grand parlement d’Allemagne, les cinquante avaient politiquement invité le savant représentant de la nationalité tchèche à prendre sa part de leurs travaux. Palazky refusa dans une lettre détaillée qui fut tirée à plusieurs milliers d’exemplaires par les slavistes de Prague et par les fidèles Autrichiens, dont le noyau grossissait toujours à Vienne. Cette lettre était un manifeste en trois articles. — La diète qui allait s’ouvrir à Francfort devait être le congrès des peuples et non plus celui des princes. L’histoire disait bien que les princes des Slaves s’étaient ainsi rapprochés des princes allemands ; mais, de peuple à peuple, il n’y avait point eu de rapprochement pareil, et il ne pouvait y en avoir ; un citoyen slave n’avait rien à faire dans une assemblée de citoyens allemands. Puis cette assemblée de Francfort ruinait à jamais la consistance de l’Autriche ; elle empêchait la fondation de ce grand empire du Danube, devenu de toute nécessité pour arrêter les Russes sur le chemin de la monarchie universelle, car la capitale prédestinée pour cette mission magnifique était bien sur le Danube et non pas sur le Rhin. Enfin, toujours selon Palazky, l’on ne pouvait réorganiser l’Allemagne en adoptant pour base le principe de la souveraineté du peuple, sans aboutir à une république allemande, et la république dans l’empire d’Autriche, c’était la porte ouverte aux Russes. — A ces trois griefs scientifiques ou politiques élevés contre leurs projets d’assimilation, les Allemands avaient, bien entendu, réponse prête, réponse de par le droit féodal, de par la loi de l’histoire, de par la nécessité surtout. C’était aux Tchèches de se conformer, puisque la nature les avait emprisonnés dans le giron de la race germanique ; c’était à la planète de suivre son soleil, au lierre parasite de se souder à l’écorce du vieux chêne allemand. Les comparaisons abondaient en l’honneur de la grande nation, qu’on glorifiait sans trop d’égards pour la petite. L’Autriche, en attendant, prenait beaucoup plus au sérieux ces diverses considérations. Il était vrai que la Bohême indépendante faisait justement l’effet d’un dard au cœur de l’Allemagne ; mais l’Autriche ne s’en inquiétait guère, et se retranchait derrière le mouvement tchèche contre l’invasion des unitaires allemands, à peu près comme elle avait, de longue date, l’utile habitude d’opposer les agitations slaves aux prétentions des Magyars.

On continuait ainsi l’ancienne tactique avec des institutions et dans des circonstances nouvelles. Le gouvernement autrichien n’imaginait pas encore jusqu’où monterait le fanatisme tchèche, et il croyait l’employer à son profit, ainsi que l’avaient cru les libéraux eux-mêmes, en se l’associant, le mois d’avant, contre la chancellerie de M. de Metternich. Les libéraux avaient été débordés et annulés ; le machiavélisme de cabinet devait à son tour se heurter aux barricades de juin. Néanmoins la lettre de Palazky donna le secret de la guerre qu’on pouvait diriger sur Francfort et de Prague et de Vienne : il n’y avait qu’à refuser les élections que les cinquante ordonnaient alors dans toute l’Allemagne par l’intermédiaire des princes, ces élections constituantes d’où sortait la diète impériale qui siège maintenant à Francfort.

A Vienne, sous le coup de la révolution, sous l’ombre menaçante de l’étendard teutonique, le ministre de l’intérieur commanda de procéder aux élections ; mais, à Prague, le comte Stadion, encore en place à ce moment-là, notifia au comité national une circulaire ministérielle qui, sans même prescrire immédiatement ces élections, avertissait au préalable qu’on ne voulait point les rendre obligatoires, et que les districts tout entiers, comme les individus, étaient libres de s’abstenir. Cette licence, dont le but était clair, ne satisfit point cependant les Tchèches. Le 24 avril, trois députés du comité national allèrent porter à l’empereur une pétition dans laquelle on lui demandait de suspendre toute convocation électorale jusqu’à ce que la diète de Bohême eût résolu la question de savoir si l’on serait annexe de l’empire allemand. Les pétitionnaires suppliaient sa majesté de ne point subordonner ses résolutions à celle de l’assemblée de Francfort, et, fermement attachés eux-mêmes à l’Autriche, ils avaient besoin, pour se rassurer sur la solidité de tout l’état, que l’Autriche ne dépendît point de l’Allemagne, jusqu’à risquer ainsi, au premier appel des Allemands, cet essai chanceux d’élections générales. Les pauvres Allemands de Prague auraient bien désiré se donner tout de suite des députés ; mais on leur expliquait nettement qu’il n’y fallait point encore songer, sous peine de désordre public, et, fort mal résignés, ils envoyaient aussi solliciter à Vienne, en se plaignant qu’on eût gardé quatorze jours sans le publier l’arrêté qui annonçait les élections. On les accueillit d’assez mauvaise humeur. Ballottés d’antichambre en antichambre, du vice-roi au ministre, du ministre au burgrave, ils eurent le chagrin de voir la députation tchèche prendre partout le pas sur eux. M. de Pillersdorf n’inventa rien de mieux que de leur offrir la complicité de son silence, au cas où les Allemands de Bohême pourraient s’entendre sous main pour nommer entre eux des députés à Francfort, sans qu’on eût ainsi l’embarras d’offenser les Tchèches par une convocation officielle. L’expédient du timide vieillard était une injure de plus ; il sembla que le burgrave Léon Thun voulait encore ajouter à la confusion des délégués du cercle allemand. Maurice Hartmann lui disait avec chaleur qu’il n’était plus permis de porter les couleurs de l’Allemagne dans les rues de Prague. « Je dois vous avouer que je ne les aime pas non plus, » répondit le burgrave en montrant du doigt le ruban noir rouge et or qui était à la boutonnière du poète. La députation se retira le désespoir dans l’âme, donnant au gouvernement l’avis solennel que les Allemands de la Bohême se protégeraient par la force, eux et leurs insignes nationaux, puisqu’on les abandonnait décidément à la rancune d’une race étrangère.

M. de Pillersdorf prit enfin son parti ; il fallait éviter l’intervention publique des cinquante, à laquelle les Allemands menaçaient d’avoir recours. La Gazette de Vienne du 3 mai promulgua l’arrêté qui ordonnait de commencer les élections pour le parlement de Francfort, en Bohême, en Moravie, en Silésie, dans tous les pays slaves de la couronne d’Autriche. Les Tchèches ne voteraient pas, soit ; mais les Allemands auraient du moins le droit de paraître dans la grande assemblée qui allait régler les destinées de leur mère-patrie. Il n’était pourtant pas encore si commode qu’ils le pensaient d’user de ce droit-là, et le Cercle allemand avait à subir de rudes épreuves. Trois membres des cinquante assistaient à une de ses séances ; il y avait salle pleine, parce qu’on prévoyait un tumulte ; on parlait des élections : on commentait la réponse définitive du ministre : « Les districts allemands veulent-ils nommer des députés ? ils sont maintenant à même de le faire ; quant aux districts tchèches, un ordre du cabinet leur indiquera plus tard la conduite à tenir. » Sur ce seul mot d’ordre, ce fut une explosion de sifflets et de grognemens ; les bâtons se levèrent et les Allemands abandonnèrent la place aux Tchèches pour ne pas l’ensanglanter. Le chef des ultras, le journaliste Hawliczek s’empare de la tribune et tonne contre le parlement de Francfort : la Bohême n’y a rien à voir ; son intérêt véritable est de donner la main aux Illyriens et aux Polonais, d’entraîner l’Autriche avec elle pour élever un boulevard protecteur des Slaves ; la Bohême aura l’Autriche malgré l’Autriche. « Dehors les étrangers qui veulent se glisser comme des serpens entre le comité national et le peuple ! dehors les étrangers ! » — Les délégués des cinquante retournèrent à Francfort tout-à-fait contristés : ils avaient vu de près la brutalité tchèche et la mollesse allemande. Ils se plaignaient de tout le monde, des grands seigneurs de souche teutonne, qui s’unissaient aux radicaux et affectaient de parler le peu de tchèche qu’ils savaient ; des bourgeois de Vienne, qui craignaient par-dessus tout que leur résidence impériale ne devînt une ville de province. En tête du parti séparatiste, ils avaient d’ailleurs reconnu des agens russes avec des décorations russes et des diamans russes aux doigts. Bref, il n’y avait plus de ressources que dans la force ; c’était avec l’épée qu’on devait maintenant résoudre la question. Le difficile était justement d’avoir une épée, l’Autriche ne semblant pas d’humeur à prêter la sienne. On s’en tint provisoirement à dépêcher des missionnaires en Bohême pour faire de la propagande germanique parmi les Tchèches ; c’était d’une exécution plus simple, mais sur quel succès compter ? Autant valait, pour la cause en péril, l’épitre solennelle adressée « à nos frères Allemands de Bohême, » par les gens de lettres qui venaient de former à Leipzig « le congrès protecteur des intérêts allemands sur la frontière de l’Est. » Cette lettre solennelle était une imprécation contre les Tchèchomanes, qui oubliaient les bienfaits de la culture germanique, une exhortation pathétique aux Allemands, qui ne résistaient point avec assez d’énergie à l’invasion du déluge panslaviste. On leur criait de s’appuyer sur Francfort, de se rattacher, par leurs députés, à la grande patrie, d’arborer son drapeau, de se souvenir qu’ils étaient 50,000 à Prague, et que, des Alpes à la mer du Nord, l’Allemagne entière les regardait. Toutes ces belles paroles n’aidaient pas à faire les élections, et c’était par là que, de Prague même, on mettait Francfort en échec.

Les Allemands de la Bohême, qui avaient encore à cœur de maintenir les droits de leur nationalité, se trouvaient de plus en plus embarrassés ; ce n’était pas que la race allemande ne fût en nombre suffisant pour se défendre : la Bohême renferme 1,830,000 Allemands contre 2,558,000 Tchèches ; les Allemands sont 726,000, en Moravie et en Silésie, contre 1,450,000 Slaves. La proportion n’était donc pas tout-à-fait accablante ; mais le cœur manquait à la grande majorité, en se voyant ainsi délaissée, soit par sa propre aristocratie, soit par le gouvernement de Vienne, sur lequel on avait, depuis si long-temps, la coutume de se reposer, et la violence des Tchèches croissait tous les jours, une vraie furie slave, qui entraînait les plus raisonnables à la suite des plus exaspérés. Prague était le chef-lieu de l’agitation qui, de là, rayonnait dans les villes de district et dans les campagnes, grâce aux émissaires. Point d’élections pour Francfort ! plus de communauté avec l’Allemagne ! vive l’Autriche et vive l’empereur ! Le cri de ralliement courait et se répétait partout. Cette agitation remplit presque uniquement le mois de mai.

A Prague, la rue fut souvent troublée par l’émeute, et la garde nationale, « la légion philosophique, » les seuls défenseurs de l’ordre, divisaient de plus en plus sur la question de savoir en quelle langue on devait commander ; les exaltés se permettaient tout. Le 10 mai, la arde nationale et le peuple sont invités, par convocations anonymes, s’assembler devant l’hôtel-de-ville : on veut délivrer un éditeur tchèche, arrêté pour un pamphlet incendiaire. Faster monte au tribunal, et dit que le peuple est là, que la troupe ne tiendra pas contre lui, qu’il entend avec la garde nationale, qu’il ne laissera pas pierre sur pierre, si le patriote n’est point élargi. Le tribunal cède, et la foule victorieuse emmène en triomphe le prisonnier dans un fiacre dont elle détèle les chevaux pour le traîner elle-même, cassant les vitres sur son chemin. Ce n’est point la vraie garde nationale qui a commis ces excès ; elle s’en indigne, les désavoue, les réprime ; les coupables sont dans la Swornost, que le comte Thun veut en vain dissoudre. La Swornost compte maintenant plus de 600 hommes à Prague, plus de 10,000 dans tout le pays. Le chiffre grossit tous les jours ; les étudians, déjà enrégimentés dans la Slavia sous le patronage de Schafarik, se mêlent aux artisans dans la Swornost. Bien mieux encore, voici la comédie : il se forme un escadron de 55 amazones slaves, qui vont aux parades en costume national : bonnet rouge, corset bleu, jupe de satin blanc, des pistolets à la ceinture. La mise en scène, comme on voit, dépassait la nôtre, la révolution de février n’ayant rien inventé de plus hardi dans ce genre-là que de modestes processions de jeunes filles à la grecque. Mais ce qui n’était pas de la comédie, c’était la protestation du comité national contre l’arrêté ministériel qui ordonnait les élections pour Francfort, la menace formulée de faire désavouer au prochain parlement de Bohême les députés qui iraient au parlement d’Allemagne et de rompre ainsi toute alliance avec les pays germaniques ; c’était la violence avec laquelle on répondait en séance publique du comité aux paroles imprudentes échappées de Francfort : « Ils se vantent là-bas, disait-on, de trancher l’affaire avec le tranchant de l’épée ; eh bien ! nous raisonnerons avec eux à coups de fléaux. » Sur quoi la galerie d’applaudir, bruyante comme un tonnerre, et le président fort empêché, car le président était le burgrave lui-même, de vider son fauteuil.

C’était aussi quelque chose de sérieux que cette censure brutale organisée dans l’ombre pour étouffer, par les coups ou par les charivaris, toute publicité favorable à l’opinion allemande. Les bureaux des journaux allemands étaient à tout moment envahis par des visiteurs injurieux, elle gouvernement avait beau ordonner les élections à plusieurs reprises, on déchirait ou l’on contremandait ses affiches. Cette force occulte paraissait obéir à Faster. En même temps, les journaux tchèches rivalisaient d’audace agressive : ils annonçaient ouvertement une révolte, si les élections aboutissaient ; ils voulaient même qu’on empêchât les députés des cercles allemands de se rendre à Francfort. Ils prêchaient l’alliance russe, les Russes, disaient-ils, leur étant plus proches, l’empereur Nicolas excepté, que ne le seraient jamais les Allemands. — « Attention, criait l’un ; notre ministère de Vienne est dans de mauvais draps. A Vienne règne le parti qui voudrait nous plier au joug de Francfort, notre empereur et nous, nous faire payer l’impôt allemand par-dessus le nôtre, nous prendre nos jeunes gens pour les employer à une guerre allemande contre la France ou contre Dieu sait qui. C’est ce parti-là qui force le ministère à ordonner les élections contre le bien de la patrie et du roi. Le comité national conseille et Dieu même commande de s’abstenir à tout Tchèche honnête homme. » — « Voilà deux cents ans, racontait un autre, depuis la bataille de la Montagne-Blanche, que le Tchèche est tombé aux mains de l’étranger. L’étranger lui a pris ses anciennes franchises ; il fa garrotté, il l’a traité comme un chien. Depuis ce temps-là, le Tchèche ne se fie plus à l’étranger ; mais, l’empereur Ferdinand lui ayant rendu ses franchises, il tient à lui comme un chien fidèle, et ne le lâchera pas. Ceux de Francfort lui tendent un beau morceau de rôt, comme des voleurs de nuit qui veulent faire un mauvais coup ; lui, qui n’est pas matin à moitié, ne mord pas, parce qu’il voit la boulette sous le rôt, et qu’il a peur pour son ventre. Il n’a rien d’ailleurs contre ses frères allemands de Bohême, rien du tout. Quand le Tchèche piaille comme un moineau franc contre les Allemands, il ne pense point à ceux de la Bohême, mais aux damnés étrangers, le diable les prenne ! » — Il y avait aussi des chansons populaires qui couraient les rues et qui traduisaient la passion du jour avec cette verve grossière où l’on sent la prédominance des appétits matériels, si puissans chez cette race gloutonne. « La nouvelle chanson sur le parlement allemand. — Schuselka nous écrit de son royaume germanique que nous devrions bien donner un peu d’aide aux Allemands, parce que le ventre leur fait mal. O grands lourdauds d’Allemands ! c’est vous qui avez trempé votre soupe, vous l’avalerez comme vous pourrez. L’Allemagne vous appartient, mais la Bohême est à nous : ne venez pas souffler de Francfort dans notre bouillie slave. Comme Francfort tremblera d’effroi et nous tirera son bonnet quand le lion bohème dressera sa crinière et se battra les flancs de sa queue ! Oui, festina lenté, nouveau parlement, nous allons t’apprêter un purgatif. Attends seulement, sapperment ! » Pour un poète de carrefour, cette image vulgaire de la voracité conquérante des ambitions germaniques n’était pas si mal inventée.

L’ambition slave d’ailleurs, ainsi surexcitée, n’en restait pas à des chansons. Le mois de mai 1848 devait être un grand mois pour toute la Slavonie. Elle allait, croyait-on, se lever en masse, le 14, de l’Adriatique à la mer Noire, et s’établir dans sa capitale de Belgrade, Belgrade ou plutôt Prague, car il en était de moins rêveurs qui voulaient d’abord attendre qu’on possédât à Prague l’héritier présomptif de la monarchie, l’archiduc François-Joseph, un jeune homme de dix-neuf ans ; puis, un mouvement combiné des radicaux et des Slaves qui résident à Vienne enlevant l’abdication de Ferdinand et le désistement de François-Charles, l’avènement du nouvel empereur serait proclamé du Burg de Marie-Thérèse ; la circonstance amènerait la cour et le cabinet dans la vieille ville tchèche, qui ne laisserait plus rien partir, une fois qu’elle tiendrait tout. Le jeune César rallierait alors les Slaves de la Hongrie, de la Serbie, de la Valachie, de la Moldavie ; il abandonnerait l’Italie et la Gallicie pour se faire bien venir en Europe ; un pacte panslaviste l’unirait aux Russes, et l’on briserait les dents aux Allemands. Palazky et ses doctes confrères en slavisme se chargeraient d’achever l’éducation slave du souverain de la nouvelle Autriche.

Il y avait presque déjà un commencement de réalité qui encourageait ces belles imaginations : Schafarik d’abord, et sur son refus Palazky avait été désigné pour le portefeuille de l’instruction publique dans ce moment de crise ministérielle qui suivit à Vienne la chute du comte de Ficquelmont et précéda la fuite de l’empereur. M. de Pillersdorf, sur qui retombait, en ces jours-là, toute la responsabilité du pouvoir, M. de Pillersdorf n’avait rien trouvé de mieux, pour apaiser l’exaltation des Tchèches, que de mettre un ministre panslaviste dans le cabinet autrichien à l’instant où les panslavistes voulaient arracher l’Autriche à l’Allemagne. Les patriotes allemands réclamèrent tout de suite auprès de M. de Pillersdorf, qui répondit, à ce qu’on assure, que, l’Autriche n’étant pas exclusivement germanique, il n’était pas bien certain qu’elle ne devînt point un jour principalement slave ; sur quoi quelqu’un s’écria qu’on pouvait bien slaviser une dynastie, mais non point un peuple. Palazky cependant était arrivé à Vienne ; sa nomination était signée de l’empereur. Les étudians menacèrent alors d’une émeute, et le comte Batthyany, au nom du cabinet hongrois, déposa une protestation contre cette insigne concession que l’on faisait aux Tchèches, comme si l’on eût voulu donner du cœur aux Slovaques en lutte avec les Magyars. Palazky se retira pour ne point causer de trop grands embarras à ce ministère ami, et il revint à Prague annoncer que la victoire des Slaves était sûre.

Cela se passait à la veille du 15 mai ; le mouvement de Vienne, qui détermina la fuite de l’empereur sur Inspruck, n’était pas pour engager les Tchèches à serrer les nœuds qui les attachaient à l’Allemagne ; ils trouvaient là, bien au contraire, une raison nouvelle de refuser l’obéissance aux décrets de Francfort. La camarilla impériale, émigrée dans le Tyrol, exploita tout de suite la situation, et Prague fut ainsi livrée à un double courant d’intrigues aristocratiques et de passions démagogiques. Pendant que le bourguemestre ordonnait aux fabricans d’arrêter trois semaines encore la marche de leurs machines pour complaire aux exigences des ouvriers, pendant que les étudians félicitaient leurs camarades de Vienne, le burgrave annonçait officiellement que l’empereur comptait sur ses fidèles Bohèmes dans ce péril imminent de son trône. Puis le comte Lazansky, le futur conseiller du nouveau vice-roi, se présentait au comité national en costume slave, tenant à la main son bonnet rouge à la Swornost. Au milieu des cris de Slawa ! Slawa, il racontait avec indignation les événemens du 15 mai, et flétrissait, aux applaudissemens de l’assemblée, l’ingrate et déloyale cité qui chassait son paternel souverain. Le comité rédigea sur-le-champ une adresse dans laquelle il maudissait le crime de Vienne, et invitait l’empereur à fixer sa résidence en Bohême, où il avait d’aussi fidèles sujets qu’en Tyrol. Palazky, plus habile, obtint qu’on ménagerait davantage les Viennois, et qu’on ne mettrait pas si fort à nu les ambitions slavistes en attirant si ouvertement l’empereur à Prague. L’adresse n’en fut pas moins très tendre et très significative. Les Bohèmes, désolés du cruel outrage par lequel on récompensait de sa générosité leur bien-aimé seigneur et roi, s’unissaient du fond de l’âme au cri brûlant de tous les cœurs : Tout pour notre César et roi Ferdinand, nos biens et notre sang pour lui, qui a reconnu les droits nationaux de ses peuples ! et on le suppliait d’ouvrir en personne les prochains états de Bohême, « la première diète que dût éclairer le soleil de la liberté. » Cette adresse fut portée à Inspruck par une députation nombreuse, qui, à peine arrivée, essaya d’entraîner le Tyrol dans l’esprit séparatiste de la Bohême. «Tyroliens, disait une autre adresse datée d’Inspruck, le 23 mai, et signée du prince Camille de Rohan, chef de la députation, Tyroliens, l’empereur est au milieu de vous ; le peuple de Bohême nous envoie lui renouveler l’assurance de sa fidélité. Il est prêt, ainsi que vous, à verser son sang aux pieds de celui qui nous a donné la liberté à tous. Frères, unissons-nous tous, et défendons, fortifions l’indépendance et l’unité de l’empire autrichien. Dieu nous a placés comme il l’a fait afin que nous pussions nous serrer autour de notre trône comme autour d’une citadelle. Liberté de l’Autriche, unité de l’Autriche, amour et fidélité à notre empereur, que ce soit là notre commune devise ! Vive Ferdinand le bon ! Vive la maison de Habsburg ! »

Ce n’était point en poussant ainsi la croisade contre Francfort que l’on dépêchait beaucoup les élections. La propagande tchèche qui travaillait les campagnes et les villes de province, pour se faire avec moins d’éclat, n’était ni moins active ni moins efficace. Les émissaires qui partaient de Prague avec huit ou dix florins par jour, en général des étudians de l’école des arts ou de l’école de médecine, s’en allaient jusqu’en Moravie et en Silésie prêcher le futur empire slave, et jetaient à foison les brochures patriotiques, comme, par exemple, le Gémissement douloureux de la vieille couronne de Bohême, un ardent appel aux souvenirs nationaux, qui mêlait fraternellement les noms des héros tchèches, Przemislas, Ottocar, Népomucène, avec les noms sacrés de la Moravie, Libuscha et Sojatopluck. Le clergé secondait ces efforts qui procédaient pourtant d’une autre idée que la sienne. Un prêtre paraît à la réunion électorale d’un village de Moravie ; il parle en allemand ; les paysans ouvrent de grand yeux. «Vous ne me comprenez donc pas ? dit-il à la fin en slave. Eh bien ! puisque vous ne parlez pas allemand, attendez donc qu’il y ait quelqu’un parmi vous qui ait appris l’allemand pour l’envoyer à Francfort. » Ce seul mot de Francfort était devenu un épouvantail ; la ville impériale passait à la fin pour une espèce de monstre qui devait dévorer tout ce qui n’était pas Allemand. Les Allemands, assurait-on aux campagnards, ne payant pas de droits féodaux, voulaient à toute force obliger les Tchèches à les payer pour eux ; ils voulaient leur prendre leur langue, et les pauvres gens se demandaient quel était ce seigneur Francfort qui prétendait donner des ordres à leur empereur ou s’asseoir sur son trône.

Comme le clergé, l’antique et riche aristocratie bohème faisait cause commune avec les propagandistes démagogues. La terre de Bohême est partagée entre un très petit nombre de grandes familles, dont l’universalité des possesseurs relève à la manière anglaise. Les propriétaires gardent sur leurs estates une véritable suzeraineté patriarcale. Ces fiers gentilshommes se rendaient populaires à plaisir, caressant la foule au nom du César autrichien, et changeant adroitement la cocarde allemande pour la cocarde slave partout où sur leur passage ils rencontraient les trois couleurs. Les fonctionnaires se prêtaient à ce manège si habilement conduit, et lorsque, pour avoir l’air d’obéir aux rescrits ministériels, il fallait enfin procéder à ces élections maudites, le paysan, au lieu de voter, écrivait sur son bulletin : « Je ne veux pas me séparer de mon empereur ! » ou bien encore : « Je ne veux pas aller parmi les hérétiques de Francfort. »

Quand vint pourtant à Prague, après bien des délais et des remises, le jour marqué pour les élections, le 24 mai, il s’organisa tout de suite une telle rumeur, et la ville s’improvisa un aspect si menaçant, que la prudence allemande n’osa point passer outre. Les ouvriers sans travail se groupèrent dans des rassemblemens tumultueux ; les imprimeurs en particulier ordonnèrent une grève et refusèrent de composer les journaux jusqu’à ce qu’ils eussent une augmentation de salaire. Les délégués du comité national adressèrent au burgrave des représentations presque injurieuses, et le comte Thun s’excusa d’avoir convoqué les électeurs en faisant observer qu’il ne s’en était pas présenté plus de trois, tant on avait mis bon ordre au zèle germanique. Prague ne nomma donc personne pour Francfort ; la Bohême entière, sur quatre millions et demi d’habitans, n’eut pas en tout beaucoup plus d’une douzaine de députés à la diète allemande. La tactique de Palazky avait réussi. Dans ce premier acte solennel où l’Allemagne espérait témoigner, devant l’Europe, de sa force et de son unité, la Bohême manquait, et son absence révélait une grande blessure qui déchirait pour ainsi dire l’Allemagne en plein corps. Le congrès slave qui se réunissait le 1er juin allait montrer toute la profondeur de ce déchirement. De tant de pays aujourd’hui possédés par l’Allemagne, et qu’elle croyait s’être assimilés, grâce à cette vertu conquérante et absorbante dont elle est si fière, de l’Oder, de la Vistule, de la Moldau, de la Save et de la Drave, du Danube enfin, le fleuve rival du Rhin, il s’élevait un cri de résurrection parmi tous ces peuples qui se reportaient à la diversité de leurs origines, et se retrouvaient plus que jamais amoureux de leur indépendance primitive. Tous ces vassaux émancipés battaient en brèche la suzeraineté germanique. Dans l’ardeur de leurs espérances, les Slaves exerçaient déjà sur les Teutons d’universelles représailles.

III.

Les nouveaux états de Bohême, élus selon la forme libérale consacrée par le rescrit du 8 avril, les vrais mandataires du pays, et non plus ceux du privilège, étaient convoqués pour le 18 juin. A côté de cette assemblée, qui n’était après tout qu’un parlement autrichien, l’esprit tchèche voulut en avoir un autre qui fût avant tout un parlement slave. Le maître cafetier Faster siégeait dans les réunions démagogiques de la Swornost, revêtu de l’hermine des vieux rois, et remuait de là les couches inférieures des populations bohèmes : les savans et les aristocrates employèrent des moyens plus considérables pour agir dans une sphère plus étendue ; ils firent les choses en grand par une sorte de diplomatie souterraine, et l’idée d’un congrès général des familles de la race slave, à peine entrevue, fut aussitôt en voie d’exécution. L’idée venait peut-être de la Croatie, de Louis Stur et de Jellachich ; elle ne pouvait se réaliser qu’à Prague.

Le 1er mai, un certain nombre de personnes distinguées, appartenant aux différentes nations slaves, quelques-unes même de souche allemande, se réunirent à Prague pour y rédiger une adresse solennelle qui fut répandue de l’Adriatique à la mer Noire. Il faut connaître cette proclamation pour comprendre les pensées qui circulaient depuis le mois de mars dans la plus grande partie de l’empire autrichien.


« Frères Slaves, quel est celui d’entre nous qui ne regarde point avec désespoir vers le temps passé ? Qui donc ignore, parmi nous, que toutes nos douleurs, nous les avons éprouvées parce que nous vivions désunis, le frère séparé d’avec le frère ? Après nous être oubliés les uns les autres pendant tant de siècles, nous apercevons enfin que tous ensemble nous ne faisons qu’un. Voici maintenant une ère féconde qui affranchit les peuples et les délivre du fardeau sous lequel pliaient leurs épaules. Nous aussi nous pouvons dire ce que nous avons si long-temps senti, résoudre et pratiquer ce qui nous convient. Les peuples de l’Europe s’entendent et s’accordent. Les Allemands se rassemblent au parlement de Francfort qui doit prendre à l’Autriche autant qu’il en faut de sa souveraineté pour constituer l’unité germanique. L’empire autrichien va donc s’incorporer à l’empire allemand, et avec lui il entraînera toutes les provinces non allemandes, la Hongrie exceptée. L’indépendance et la nationalité des peuples slaves liés à l’Autriche n’ont jamais couru de plus grand péril. C’est notre droit d’hommes de protéger notre bien le plus sacré. Le temps est arrivé où nous autres, Slaves, nous sommes également obligés de nous concerter pour agir. Nous croyons donc répondre aux vœux qui nous sont transmis de tant de contrées différentes, et cependant sœurs, en adressant cet appel à tous les Slaves de la monarchie autrichienne : les hommes qui jouissent de la confiance des peuples et qui ont à cœur l’avenir de leur race sont invités à se rendre, le 31 mai prochain, dans l’antique et célèbre capitale des Slaves, dans la ville de Prague ; ils auront à discuter les mesures que nécessite le bien commun de la nation et l’urgence des temps. Si les Slaves étrangers à l’empire veulent se joindre à nous, ils seront cordialement accueillis comme nos hôtes. — Prague, le 1er mai 1848. »


Les signataires de cette adresse étaient, entre autres, le comte Joseph Mathias de Thun, cousin du burgrave, Schafarik et Palazky, le prince George Lubomirski, etc. Le comte de Thun devait avoir la part principale dans toute l’affaire : Allemand de naissance, parlant à peine le slave, mais possédant la meilleure partie de ses domaines dans les districts tchèches, il s’était lui-même résolument transformé en Tchèche, et rêvait un peu le rôle d’O’Connell. Il avait d’abord aspiré à la présidence du gouvernement de Bohême ; frustré dans ses prétentions constitutionnelles, il ne reculait devant aucun espoir, et le comité national où il dominait, le congrès slave qu’il voulait diriger, étaient les instrumens de son ambition au moins autant que les soutiens de son patriotisme.

Ainsi convoqués, les députés slaves arrivèrent à Prague dans les derniers jours de mai. Prague venait d’éprouver le contre-coup de la sédition qui avait éclaté le 26 à Vienne. Vienne restait depuis lors sous la domination absolue des étudians, et le ministère y subissait la tutelle d’un comité de sûreté générale : l’occasion était meilleure encore qu’au 15 mai pour complaire aux tendances séparatistes de la Bohême. Le burgrave Léon Thun, sous prétexte de la difficulté qui entravait ses rapports avec un ministère qu’il considérait comme captif, érigea auprès de lui un conseil de régence responsable, un véritable gouvernement provisoire en correspondance directe avec l’empereur. Sur treize membres, ce gouvernement ne comptait que deux Allemands. Le faible ministère que l’émeute avait bien voulu laisser à l’Autriche protesta contre cette émancipation, et jeta l’interdit sur le cabinet rival qui se formait ainsi en dehors de lui dans une terre d’empire ; mais le burgrave répondit bravement qu’il en avait référé à l’empereur, qu’il prenait toute responsabilité sur lui, que son gouvernement fonctionnerait sur l’heure, «si les événemens anti-constitutionnels de Vienne l’empêchaient encore d’administrer selon les formes de la légalité ordinaire. » Le mal était que gouvernement provisoire et comité national, tout ce qui ressemblait à une institution dans cette rapide refonte de la vieille Bohême dépendait en somme d’institutions encore plus irrégulières, de clubs démagogiques, d’associations d’ouvriers qui précipitaient les choses à l’extrême et devenaient chaque jour plus menaçantes.

L’Allemagne apprit à la fois, non sans une irritation profonde, l’établissement d’un gouvernement provisoire à Prague et l’ouverture du congrès slave. Prague eut alors tout d’un coup l’aspect le plus étrange. Le commerce et l’industrie étaient enfin complètement arrêtés, les boutiques à demi fermées, le marchand et le bourgeois sur sa porte, l’air soucieux ; çà et là, par les rues, des rassemblemens d’ouvriers, des patrouilles qui se croisaient. Au milieu de ce sombre appareil de discordes civiles allaient et venaient les députés slaves dans la diversité de leurs costumes, les Slaves du sud comme ceux du nord, Esclavons, Croates, Serbes et Dalmates, avec la mine fière et sauvage, la longue moustache, la face bronzée par le soleil du midi. Ce n’étaient partout qu’écharpes et drapeaux tricolores, habits aux couleurs éclatantes, chausses rouges et manteaux de velours blanc ou violet. On eût dit une ville d’Orient ou l’ancien carnaval de Venise ; on eût pu se croire à Bucharest plutôt que dans la vieille cité gothique. Le Swornost et la Slavia, les légions radicales de la bourgeoisie et de l’académie, faisaient les honneurs de la capitale tchèche aux hôtes précieux qu’elle avait la bonne fortune de réunir. On avait invité le ban de Croatie Jellachich, qui, de son côté, priait « le peuple frère de Bohême » de se faire représenter à la diète croate. On attendait le vladika de Monténégro, le grand ami des Russes. A côté du poète Pol et du prince Lubomirski, les délégués de la Pologne autrichienne, on voyait aussi d’autres Polonais, qui, accueillis sous le titre d’étrangers, n’en devaient pas moins être associés à tous les actes du congrès, par exemple, le fameux docteur Liebelt de Posen et le professeur Cybulski de Berlin.

Le 2 juin, après une messe solennelle devant l’autel des apôtres slaves, saint Cyril et saint Méthodius, le congrès s’ouvrit dans la salle de l’Ile-Sophie. Les trois cents députés se rendirent à leur chambre en costume et en procession, chantant de vieilles chansons slaves, la chanson tchèche de saint Winceslas. Aussitôt installés, ils se partagèrent en trois sbor, ou parlemens différens, selon la différence des nationalités : les Bohèmes, les Moraves et les Slovaques, sous la présidence de Schafarik ; les Polonais et les Ruthéniens, sous celle de Liebelt ; les Slaves du sud, sous celle de l’archiprêtre Stamatovitsch de la ville de Neusatz. Palazky avait la charge de président général ou staroste. Un trait singulier montra la persistance des petites jalousies qui ont toujours divisé et subdivisé les familles slaves. La Silésie ne voulut point faire corps avec la Bohême, et se réunit aux Galliciens. Les Moraves n’étaient pas moins tentés de s’isoler des Tchèches. Les trois sections furent représentées l’une auprès de l’autre par deux délégués, qui devaient suivre les débats dans l’intérêt de leur nationalité particulière, et les résumer en les traduisant à l’usage de leurs compatriotes. Il le fallait bien ainsi, car, même parmi les lettrés, il en était fort peu qui fussent habitués à tous les dialectes slaves, et ces dialectes, quoique voisins, auraient empêché, par leur diversité, tout entretien commun. On ne pouvait prendre de résolution générale sans l’assentiment des trois sections. Que se disait-il dans ce congrès tenu par des étrangers, au beau milieu d’un pays qui relevait de l’Allemagne, et où il y avait moitié d’Allemands ? C’était assurément de quoi piquer la curiosité, de quoi éveiller les craintes du patriotisme germanique. Par malheur, on ne parlait au congrès qu’en langue slave, et l’on en bannissait quiconque n’était pas Slave lui-même. Il ne devait y avoir que les résolutions générales qui fussent publiées en allemand. Jusque-là, ces débats demeuraient à peu près lettre close, et l’on croyait entrevoir sous ce mystère une vraie conspiration contre l’Allemagne, une trame à la fois aidée par la camarilla d’Inspruck et par la démagogie de Prague, conduite et peut-être exploitée par des ambitions individuelles, qui espéraient tromper et la cour et la populace pour fonder un grand état national. C’était du moins un magnifique rêve qu’on leur prêtait. Un empire slave qui couvrît tout l’espace entre les monts des Géans et les Karpathes, entre l’Adriatique et le Balkan ! Une fédération constitutionnelle des états unis d’Autriche, livrée sans contre-poids à l’ascendant de l’immense majorité slave, qui pèserait ainsi à son tour sur les provinces allemandes des Habsbourg, et les réduirait à n’être plus qu’une autre Alsace pour ce vaste pays de la Slavie occidentale ! Le congrès devait d’ailleurs se dissoudre dans un assez bref délai, et instituer seulement un comité pour agir à sa place ; les mouvemens de la Croatie lui retiraient, en effet, un grand nombre de ses membres. Il disparut plus vite encore qu’on ne l’avait pensé dans l’insurrection définitive de Prague, au lendemain de la Pentecôte, sanglante échauffourée dont on l’accusa d’être l’auteur, et dont il fut surtout la victime. Les papiers de l’association furent alors saisis, et ses projets étouffés. Nous pouvons cependant en reconstruire quelque chose, grâce aux notes incomplètes qui ont transpiré, grâce aussi aux souvenirs plus directs que nous tenons en particulier d’un des membres du congrès.

Le principe fondamental du congrès fut posé par Schafarik à peu près en ces termes : Les députés assemblés des communes et des nations slaves en Autriche, y compris les terres de la couronne de Hongrie, forment une seule union pour la défense de leur nationalité dans le plein sens du mot là où ils ont des droits nationaux, pour la conquête de ces droits là où ils en sont encore privés ; en face d’un pareil but, ils emploieront à l’atteindre tous les moyens avec lesquels on peut valablement, dans une société régulière, protéger des droits naturels. — Le premier pas et le plus essentiel dans la pratique de ce principe nouveau, c’était d’engager ces nations elles-mêmes à fraterniser entre elles sur le pied de l’égalité. Si grande que fût la difficulté d’une telle réconciliation, tout paraissait marcher au succès dans cette heure d’enthousiasme. Les différentes branches de la famille se faisaient à l’envi des concessions et des sacrifices. Ainsi la section illyrienne, où la Russie comptait des partisans presque avoués, votait cependant à une grande majorité la protestation votée à l’unanimité par la section tchèche contre le partage de la Pologne, et les trois sections décidaient d’un commun accord qu’on supplierait l’empereur d’autoriser l’émigration polonaise à s’établir librement dans tous les pays slaves de la monarchie autrichienne. Les Polonais, d’autre part, se montraient reconnaissans. Ils mettaient de côté les liens étroits qui les attachaient à la fortune des Magyars, et ils s’engageaient à servir la cause des Slovaques, une cause qui touchait au cœur tous les Slaves des deux autres familles. Sans l’affranchissement des Slovaques du nord de la Hongrie, les Tchèches perdaient toute communication avec le reste des Slaves, et les Croates, en guerre avec les Magyars, n’avaient plus de point d’appui ni de diversion contre leurs ennemis. Aussi Tchèches et Illyriens mettaient-ils beaucoup d’ardeur à cette question-là. Dès la première séance du congrès, un prêtre slovaque les appelait au secours de ses compatriotes, dont il dépeignait les maux : « Nous aurons une armée, » s’écria-t-on de toutes parts. Les Polonais obtinrent, par une sage modération, qu’on ajournerait la guerre jusqu’au retour des députés que le congrès ou la diète de Gallicie enverrait à Pesth pour y présenter les justes griefs des Slaves hongrois.

Les Polonais étaient eux-mêmes plus directement intéressés encore dans une complication du même genre. Une grande partie des contrées qu’ils avaient jadis nommées de leur nom ou réunies sous leur loi est habitée par une race slave de langue et de famille différente de la leur. La Gallicie, la Russie méridionale, les gouvernemens de Pultawa, de Kharkow, de Tchernigow et de Kiew, tout le pays des Cosaques, une portion de la Bessarabie et de la Transylvanie, sont peuplés par les Petits-Russiens ou Ruthéniens. Tandis que les Moscovites se sont appliqués sans relâche à persuader aux Ruthéniens qu’ils ne faisaient avec eux qu’une seule et même souche pour arriver à se les assimiler, les Polonais, assis en conquérans sur la terre ruthénienne, ont toujours soigneusement distingué leur nationalité comme étant d’un sang plus noble. De là tous les malheurs du passé, tous ceux du présent : c’est ainsi que les Ruthéniens ont été livrés, depuis le XVIe siècle, aux vexations d’une féodalité de plus en plus despotique ou à la propagande anti-nationale des jésuites ; c’est ainsi qu’en 1846 les agens de l’Autriche et les émissaires de la propagande démagogique ont eu si beau jeu pour éveiller tant de haines en Gallicie ; le mot de Polonais et celui de seigneur sont encore là des synonymes. La Russie aurait pu répandre les mêmes désastres de la mer Noire à la Baltique en provoquant les mêmes antipathies. Les Polonais du congrès slave voulurent enfin rallier les Ruthéniens, et faire pour eux ce qu’ils demandaient aux Magyars pour les Slovaques : ils reconnurent la légitime existence des deux nationalités et des deux langues en Gallicie. La Pologne se débarrassait ainsi de son Irlande, comme s’exprimait le prince Lubomirski dans un remarquable discours ; elle empêchait d’avance les fautes de la révolution de 1831, qui périt pour n’avoir pas supprimé la corvée, pour n’avoir parlé des Ruthéniens qu’en chansons ; elle ouvrait la perspective d’un grand état ruthénien avec les Cosaques pour armée nationale, Kiew pour capitale sainte, Odessa pour débouché : elle préparait un solide appui à la fédération future, à cette nouvelle république polonaise dont le dogme souverain serait désormais l’égalité parfaite de toutes les familles slaves. « Hâtons-nous, ajoutait le prince Lubomirski, car si notre mauvais sort nous réduisait encore au silence, si nous devions reprendre pour de longues années le joug de l’étranger, qu’on dise au moins de nous que ces quelques momens de liberté qu’il plaît à la Providence de nous accorder, nous en avons profité pour réparer les injustices du passé, pour abolir la corvée, pour reconnaître à nos frères les droits que nous revendiquions nous-mêmes. Nous pourrons alors nous confier à l’avenir. Dans cette marée montante de la révolution, chaque lame qui arrivera nous portera plus haut, et il n’y en aura pas qui nous engloutisse. » Triste et courageux pressentiment d’une destinée qui n’était que trop prochaine !

Ouvert le 2 juin, le congrès slave se trouva fermé le 12 au bruit de la fusillade. Ces dix jours avaient déjà produit trois actes importans : un manifeste adressé aux peuples de l’Europe, — une pétition dans laquelle on exposait à l’empereur les plaintes et les vœux de ses sujets slaves en l’instruisant du projet d’alliance qu’ils avaient formé pour obtenir satisfaction, — enfin ce pacte fédéral lui-même. — Le manifeste aux peuples de l’Europe a été depuis publié par la Gazette centrale slave. On attribue l’inspiration qui l’a dicté au docteur Liebelt. Les Slaves réunis à Prague en appelaient aux peuples de souche romaine et de souche germanique ; ils comparaient à l’esprit de conquête, qui avait aussi été pour ceux-là un esprit de discipline, cet indomptable esprit de liberté qui les avait eux-mêmes menés à la servitude en leur inspirant le dégoût des autorités salutaires ; mais pour eux aussi le temps était venu d’être libres. « Fidèles à leur nature et aux principes de leurs aïeux, » forts de leur nombre et de leur mutuel dévouement, ils entendaient se constituer chez eux à leur guise, en s’imposant tous, selon la plus stricte égalité, les mêmes droits et les mêmes devoirs. Ils entendaient, vis-à-vis de l’Europe, s’associer librement et former en Autriche une fédération centrale ; ils repoussaient loin d’eux tout soupçon de panslavisme russe ; ce qu’ils sollicitaient, c’était bonne justice pour tous les Slaves, et par conséquent réparation à tirer de la Russie pour le partage de la Pologne ; de la Prusse, de la Saxe, de la Hongrie, de l’Autriche et de la Turquie pour les attentats commis tant de fois contre la nationalité de leurs sujets slaves. Il n’y avait qu’un congrès européen qui pût rétablir l’équité dans les rapports des états et des races ; ils le sollicitaient « au nom de l’égalité, de la liberté, de la fraternité de tous les peuples. »

Le pacte fédéral dont le congrès slave avait tracé le plan reposait sur des données plus précises. Les conditions devaient en être discutées ultérieurement par les diètes respectives des différentes provinces, et le comité permanent qui résiderait à Prague restait chargé de hâter l’accomplissement de cette alliance par tous les moyens pacifiques. C’était un nouvel essai de la ligue du rappel. L’embarras était dans la situation géographique des familles slaves, qui, réunies par les liens du sang, se voyaient séparées par la distribution des territoires entre des souverainetés différentes. Si la Gallicie, par exemple, passait à jamais au groupe autrichien, allait-elle donc ainsi quitter la famille polonaise ? On reconnaissait au contraire qu’il était plus important que jamais de rassembler tous les membres épars de l’ancienne république de Pologne ; mais on comptait aussi que Polonais et Ruthéniens, le jour de leur émancipation définitive, se souvenant qu’il étaient Slaves, s’uniraient au grand corps autrichien, sinon pour faire un seul état fédératif, du moins pour instituer une confédération d’états. On créerait de la sorte, à l’ombre de la dynastie autrichienne, une solide agglomération de peuples slaves liés entre eux par un principe tout différent du principe de M. de Metternich, par la consécration officielle des droits égaux de toutes les nationalités.

Le congrès montrait ainsi trop clairement que le culte de la monarchie autrichienne n’était pour lui qu’un moyen politique, que le but exclusif de ses efforts était la restauration de la grande Slavie ; il ne s’appuyait pas sur les Russes, dont il suspectait et surveillait les manœuvres ; il se sentait animé d’un esprit démocratique qui ruinait l’espoir mis en lui par la camarilla d’Inspruck, par les aristocrates entêtés ; il témoignait en même temps une modération qui gênait la fureur des démagogues ; il ne prodiguait pas l’injure aux Allemands, et il admettait qu’une fois suzerains à Prague, les Slaves n’opprimeraient point la nationahté allemande, pas plus qu’ils ne voulaient être blessés dans la leur par les arrêtés de la diète de Francfort. Le congrès procédait donc avec une mesure et une conséquence que l’on n’eût point attendue, dans cet embrassement improvisé de nations diverses depuis si long-temps étrangères les unes pour les autres. Malheureusement cette résurrection nationale, tout en s’appuyant sur des dévouemens très sincères, avait été escortée, dès son premier éveil, par des intrigues et des passions qu’il était trop facile de tourner contre elle ; les plus patriotes eux-mêmes ne s’étaient pas fait faute d’incliner, soit à la cour, soit à la démagogie, selon les circonstances. Aussi, à mesure que l’attitude du congrès déconcertait les projets des démagogues et des aristocrates, le désir d’une explosion violente croissait davantage chez ceux dont cette sagesse dérangeait les combinaisons. La haine des Tchèches de la classe inférieure contre les Allemands avait absolument besoin de se faire jour. La camarilla d’Inspruck apercevait enfin que les Slaves n’avaient pas la fidélité désintéressée des Tyroliens, et qu’ils mettaient à leur loyauté un plus haut prix qu’on ne pouvait l’acheter ; elle leur gardait rancune de leur libéralisme. Le ministère de Vienne ne leur pardonnait pas de correspondre avec Inspruck pour se dérober à l’union allemande et à la subordination autrichienne. Les agens russes brochaient sur le tout, semant, en haut comme en bas, l’or et la division. Le congrès slave, organe et centre de la propagande tchèche, devait, plus à tort qu’à raison, supporter la responsabilité d’une insurrection nationale arrangée en dehors de lui, et peut-être contre lui, par des impatiences aveugles, sinon soudoyées. Il lui revenait pourtant aussi sa part de complicité ; il avait imprimé une impulsion qu’il n’était plus maître de retenir : s’il y eut des forces sincères et généreuses perdues dans ce soudain élan, c’est à lui le tort de les avoir ainsi surexcitées. Plus d’un membre du congrès se mêla sans doute à la bataille aussitôt qu’elle fut engagée, et l’ardeur du sang slave le jeta tout de suite dans les rangs de ceux qui avaient sciemment à eux seuls préparé cette bataille déplorable. Nous ne parlons pas des grands seigneurs qui avaient probablement rêvé la conquête d’une couronne : c’est un des plus singuliers contrastes dans ce pays où ils abondent, qu’on y puisse encore rencontrer des oligarques tout pareils à ceux de la guerre de trente ans, côte à côte avec des républicains radicaux, selon la dernière mode de Paris.

L’insurrection se fit aussi à la manière parisienne : voulue, cherchée systématiquement par les rebelles ; prévue, acceptée par l’autorité militaire. L’Autriche fut sauvée, à Prague comme en Lombardie, par un capitaine abandonné presque à lui-même. Dans l’universel désarroi de son administration, l’Autriche a eu le bonheur de retrouver encore deux soldats de la vieille école, le maréchal Radetzky et le prince Windisch-Grätz. La guerre s’annonçait à des signes certains. Le cafetier Faster étalait avec plus d’audace son costume antique ; ses filles conduisaient derrière lui l’escadron des amazones tchèches ; mascarade soit, mais une mascarade qui précédait une tragédie. La Swornost, qui s’était opiniâtrée à marcher hors des rangs de la garde nationale, manœuvrait avec plus de constance ; la Slavia des étudians rivalisait de zèle. Faster poussait les ouvriers à faire grève ; il en appelait en masse de la campagne et de la province. Les imprimeurs sur coton couraient les rues en menaçant de briser les machines ; les étudians restaient dans la ville, au lieu de s’en aller aux vacances de la Pentecôte, suivant la coutume académique. Les plus pauvres, surpris sans argent par cette prolongation de séjour, couchaient sur les bancs des salles de l’université, comme pour la veille des armes. En même temps la populace redoublait d’injures à l’encontre des Allemands ; on attachait leurs couleurs aux colliers des chiens et l’on chantait partout les vieilles chansons hussites ; on vendait mille pamphlets anti-germaniques, où le pauvre empereur Ferdinand n’était plus appelé que le doux Przemizlas.

Le prince Windisch-Grätz se tint pour averti : il augmenta très ostensiblement ses troupes, arma les forts au grand jour, et quand la Slavia vint lui demander pour dernier défi deux mille fusils, une batterie d’artillerie et quatre-vingt mille cartouches, sous le prétexte insolent de se protéger contre la réaction, il refusa sans la moindre politesse. L’affaire s’engagea le surlendemain, lundi de la Pentecôte, au sortir d’une messe solennelle célébrée en place publique pour attirer la bénédiction du ciel sur la bonne cause slave. Les étudians et les ouvriers s’en allèrent crier des pereat au nez du général, et, comme on se sentait de part et d’autre assez bonne envie d’en venir aux mains, les fusils partirent presque tout de suite. On courut donc aux barricades : il y avait là des Français et des Polonais, l’apprentissage se fit vite.

Ce n’est point chez nous qu’il y aurait maintenant quelque intérêt à raconter une guerre de barricades. Celle-là dura aussi cinq jours. Commencée le 12 juin, elle ne finit que le 18. La fermeté du prince Windisch-Grätz ne se démentit pas, même après que sa femme et son fils furent tombés sous les balles. Les troupes autrichiennes se conduisirent autrement qu’à Cracovie, où elles s’étaient laissé battre à coups de bâton par une poignée d’hommes. Les Tchèches surprirent jusqu’aux Polonais, tant ils étaient vifs à courir au feu. Les vaincus arrêtés ou dispersés, une enquête fut ordonnée et elle dure encore^ elle s’acharne à poursuivre toutes les ramifications de la Swornost et de la Slavia ; elle saisit toutes les traces du complot républicain, sans trop expliquer comment il s’y trouve tant d’élémens aristocratiques. Prague, où l’autorité militaire du prince Windisch-Grätz avait tout-à-fait remplacé l’autorité déconsidérée du burgrave Thun, Prague, où l’état de siège vient à peine d’être levé, n’a plus, bien entendu, ni son comité national ni son congrès slave. Le parlement bohème, qui devait s’ouvrir le 18 juin, a même été indéfiniment retardé. Il ne se réunira qu’après la session du parlement impérial de Vienne, où districts tchèches et districts allemands ont dû, par ordre, envoyer leurs députés. Ce n’était pas ainsi que la stratégie du comité national avait arrangé les choses. Les membres les plus éminens du congrès, Schafarik, Palazky, Neuberg, n’ont plus rien à faire dans cette terrible ruine qu’à protester solennellement contre toute supposition qui les mêlerait, de loin ou de près, à l’attentat sanglant du 12 juin. Ils déclarent que la nationalité slave n’a pas besoin de la force brutale pour triompher ; ils ne voient qu’un coup de main politique dans l’insurrection de Prague. Les Allemands sont trop heureux d’y dénoncer une conspiration na- tionale, et jurent qu’elle est à jamais écrasée.

Il ne faut pourtant pas que les Allemands se bercent d’illusions et s’endorment dans une sécurité trompeuse. Le danger n’est point passé ; sait-on quand il passera ? Le Swornost et la Slavia se relèvent déjà derrière la commission d’enquête ; le costume slave et le bonnet rouge reparaissent dans les rues de Prague ; les femmes excitent les hommes comme en Pologne à venger l’injure de leur pays. La foule se pressait encore ces jours-ci sur le pont Charles pour examiner la statue de bronze de saint Jean Népomucène. L’insurrection de juin avait déjà sa légende. La rumeur populaire disait que le saint patron de Prague avait détourné sa face de la Vieille-Ville qu’il regardait auparavant, et qu’il ne voulait plus regarder parce qu’on s’y était trop mal battu contre les Allemands. Il sera sage à l’Allemagne de ne point trop soulever toutes ces rancunes dans l’orgueil prématuré de sa future grandeur. Il n’y a pas de raison à rappeler toujours, avec une joie si maligne, le souvenir de la bataille de Marchfeld et de l’humiliation d’Ottocar. C’est une imprudence singulière de fouiller ainsi la poussière féodale du moyen-âge pour accabler de cette vaniteuse et fausse supériorité historique des peuples dont l’avenir commence. Combien faut-il encore peut-être tourner de feuillets dans ce livre de l’avenir pour y découvrir le châtiment d’ambitions si maladroites ? Que demain les Croates, vainqueurs des Magyars, obtiennent enfin de siéger à la diète de Vienne, après-demain l’Autriche sera royaume slave de par la loi des majorités constitutionnelles. Qu’est-ce que l’Allemagne y pourra, et quelle figure fera-t-elle à Francfort vis-à-vis de son nouvel empereur autrichien ?


ALEXANDRE THOMAS.