La Prairie (Cooper)/Chapitre I

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 7p. 7-17).
LA PRAIRIE.


Remarquez son état ; voyez les événements, et dites-moi si c’est là un frère ?
Shakspeare. La Tempête, act. I, scène ii.



CHAPITRE PREMIER.


Je t’en prie, berger, si l’affection ou l’or peuvent procurer des rafraîchissements dans ce lieu désert, conduis-nous là où nous pourrons nous reposer et prendre quelque nourriture.
Shakspeare. Comme il vous plaira.



On a beaucoup parlé et beaucoup écrit dans les temps sur la question de savoir s’il était politique de réunir les vastes contrées de la Louisiane au territoire déjà immense, et seulement à demi habité, des États-Unis ; cependant, quand la chaleur de la discussion se fut un peu calmée, et que les motifs d’intérêt personnel eurent fait place à des idées plus libérales, on commença généralement à convenir de la sagesse de la mesure. Il devint bientôt évident, même pour le cerveau le plus étroit, que, tandis que la nature avait arrêté à l’ouest notre population par une barrière de déserts, cette mesure nous avait rendus maîtres d’une ceinture de contrées fertiles, qui, dans les révolutions journalières, auraient pu devenir la possession d’une nation rivale. Elle nous donnait exclusivement la clé d’un grand commerce intérieur, et mettait entièrement sous notre dépendance les féroces tribus de sauvages qui habitent le long de nos frontières. Elle conciliait des intérêts opposés, et calmait des méfiances nationales ; elle ouvrait mille voies au commerce intérieur et à la navigation de l’océan Pacifique ; et, si le temps ou la nécessité amenait une division paisible de ce vaste empire, elle nous assurait un voisin qui parlerait la même langue que nous, qui aurait la même religion, les mêmes institutions, et, il faut aussi l’espérer, les mêmes principes de droit politique.

Quoique la cession eût été faite en 1803, le printemps de l’année suivante s’ouvrit avant que la prudente discrétion de l’Espagnol qui administrait la province au nom de son souverain voulût permettre la prise de possession, ou même l’entrée des nouveaux propriétaires. Mais, à peine les formalités de la cession eurent elles été accomplies, et le nouveau gouvernement reconnu, que des essaims de ce peuple turbulent, qui s’agite sans cesse aux extrémités de la population américaine, s’enfoncèrent dans les bois qui bordent la rive droite du Mississipi, avec la même persévérance et le même courage insouciant qui avaient guidé un si grand nombre d’entre eux dans leur pénible émigration des pays atlantiques à la rive orientale du Père des fleuves[1].

Le temps seul pouvait effectuer le mélange des nombreux et riches colons de la Basse-Louisiane avec leurs nouveaux compatriotes ; mais la population plus pauvre et plus disséminée de la province supérieure fut presque immédiatement engloutie par le torrent de l’émigration. Cette invasion du côté de l’est était le réveil violent et subit d’un peuple qui s’était imposé une contrainte momentanée, après que le succès avait rendu sa force presque irrésistible. Les fatigues et les périls de leurs premières entreprises furent bientôt oubliés, quand ces contrées immenses et inconnues, se présentant à leurs yeux avec tous leurs avantages réels ou supposés, leur ouvrirent une nouvelle carrière. Les conséquences furent celles qu’on devait aisément prévoir, lorsqu’une occasion aussi attrayante s’offrait à une race habituée depuis longtemps aux entreprises aventureuses, et nourrie dans les périls.

Des milliers des plus anciens habitants de ce qu’on appelait alors les Nouveaux-États[2], s’arrachèrent aux douceurs de la vie paisible qu’ils avaient achetées par tant de travaux, et, à la tête de bandes nombreuses de jeunes descendants que les forêts de l’Ohio et du Kentucky avaient vus naître, ils s’enfoncèrent plus avant dans les terres, cherchant ce qu’on pourrait appeler, sans le secours de la poésie, leur atmosphère naturelle, celle qui était plus conforme à leurs goûts. De ce nombre fut le brave et intrépide forestier[3] qui, le premier, avait pénétré dans les déserts du Kentucky. On vit alors ce vénérable vieillard se déplacer de nouveau, entreprendre son dernier voyage, mettre le Fleuve-sans-Fin entre lui et la multitude que le succès de son audace avait attirée autour de lui, et aller chercher plus loin le renouvellement de ces jouissances qui n’avaient plus de prix à ses yeux dès qu’elles étaient entravés par les formalités des institutions humaines[4].

Lorsque des hommes courent après des aventures pareilles, ils sont ordinairement entraînés par la force d’habitudes antérieures, ou trompés par les espérances qu’ils ont formées en secret. Quelques-uns, suivant ce vain fantôme, et voulant devenir riches tout à coup, se mirent à chercher les mines du territoire encore vierge, mais ce fut le petit nombre ; et la très-grande partie des émigrants se bornèrent à s’établir sur le bord des grands courants d’eau, se contentant des riches récoltes que le voisinage des rivières assure même à la plus faible industrie. Ce fut ainsi que des établissements se formèrent avec une rapidité magique ; et la plupart de ceux qui ont été témoins de l’acquisition de cette province inhabitée ont vécu pour voir déjà un peuple nombreux et indépendant se former, s’isoler du reste de l’État, et se faire recevoir dans le sein de la confédération nationale sur le pied de l’égalité politique[5].

Les scènes et les incidents qui se rapportent à notre légende actuelle se passèrent dans ce qu’on peut appeler la première époque des entreprises qui ont amené de si grands et si prompts résultats.

La moisson de la première année de notre entrée en possession était faite depuis longtemps ; le feuillage flétri de quelques arbres épars commençait déjà à se couvrir des teintes mélancoliques de l’automne, lorsqu’une file de chariots sortit du lit desséché d’une petite rivière, et continua à s’avancer à travers les ondulations de ce qui se nomme, dans le langage du pays que nous décrivons, « une prairie roulante[6]. » Les chariots chargés de meubles grossiers et d’instruments d’agriculture, le petit troupeau de brebis errantes et de bétail noir qui formait l’arrière-garde, l’aspect sauvage, l’air insouciant des hommes robustes dont le pas lourd et pesant suivait celui des animaux attelés, tout annonçait une troupe d’émigrants qui cherchaient l’El-Dorado de leurs désirs. Contre l’usage ordinaire des hommes de leur caste, ils avaient quitté les vallées fertiles de la basse contrée, et franchissant torrents et ravines, solitudes arides et profonds marécages, par des moyens qui ne sont connus que de pareils aventuriers, ils avaient su se frayer un passage jusque bien au-delà des limites ordinaires des habitations civilisées. Devant eux se prolongeaient ces vastes plaines qui s’étendent avec une triste monotonie jusqu’à la base des Montagnes Rocheuses, tandis qu’à bien des milles derrière eux, au milieu d’une affreuse solitude, bouillonnaient les eaux rapides et bourbeuses de la Platte.

L’apparition de ce singulier attirail dans cette plage nue et solitaire était d’autant plus remarquable, que le pays environnant offrait bien peu qui pût tenter la cupidité d’un spéculateur, et encore moins, s’il était possible, flatter les espérances de ceux qui cherchent à former un établissement sur des terres encore incultes. L’herbe de la prairie était maigre, et ne promettait rien en faveur d’un sol dur et ingrat sur lequel les chariots roulaient aussi légèrement que sur un chemin battu, le pas des animaux et les roues des voitures ne laissant de traces que sur cette herbe desséchée, broutée par le bétail de temps en temps, mais rejetée aussitôt comme un aliment trop amer pour que la faim même pût le rendre supportable.

Quelle que fût la destination dernière de ces aventuriers, quelles que fussent les causes secrètes de leur sécurité apparente dans un lieu si retiré et loin de tout secours, il est certain que rien dans leur contenance ni dans leurs manières n’annonçait la moindre alarme ni la plus légère inquiétude. En y comprenant les femmes et les enfants, la troupe se composait de plus de vingt personnes.

À quelque distance en avant de tous les autres marchait l’individu qui, par sa position ainsi que par son maintien, paraissait être le chef de la bande. C’était un homme d’une grande taille, brûlé du soleil, déjà sur le retour de l’âge, dont l’air épais et insouciant ne peignait aucune émotion, aucun sentiment de regret pour le passé, ou d’anxiété pour l’avenir. Ses membres semblaient flasques et comme détendus ; mais ils étaient, en réalité, d’une force et d’une vigueur extraordinaires. Ce n’était pourtant que lorsque quelque léger obstacle venait s’opposer à sa marche que ce corps qui, dans sa manière d’être habituelle, paraissait énervé, et en quelque sorte affaissé sous son propre poids, montrait cette énergie surprenante dont le principe, quoique caché, n’en était pas moins inhérent à son organisation ; semblable à l’éléphant, qui, lourd et pesant dans sa démarche, n’en est pas moins terrible lorsque sa force assoupie se réveille tout à coup. La partie inférieure de sa figure n’offrait que des traits larges, grossiers et insignifiants ; tandis que le haut de sa tête, cette partie plus noble, siège de l’intelligence, avait quelque chose de bas et de repoussant.

Son costume offrait un mélange bizarre de l’accoutrement grossier d’un laboureur, avec ces vêtements de cuir, commodes et même nécessaires dans de pareilles émigrations. Tout cela était entouré d’une foule d’ornements disparates, qui, placés sans aucun goût, formaient l’effet le plus grotesque. Au lieu du ceinturon ordinaire de peau de daim, il portait autour du corps une ceinture de soie fanée des couleurs les plus apparentes. Le manche de son couteau en corne de bouc était décoré d’une quantité de plaques d’argent ; la fourrure de son bonnet était d’une finesse et d’un moelleux qui aurait pu faire envie à une reine ; les boutons de son habit de laine, sale et grossier, étaient du métal éclatant du Mexique ; ce même métal brillait sur son fusil, dont la monture était en superbe acajou, et les chaînes et breloques de trois mauvaises montres pendaient à différentes parties de sa personne. Indépendamment du sac et du fusil, de la giberne et de la poire à poudre qu’il portait sur le dos, il avait jeté négligemment sur ses épaules une hache brillante et bien affilée ; et, malgré tout ce poids, il paraissait marcher avec autant d’aisance que si rien n’eût embarrassé ses pas, et qu’il n’eût point porté le plus léger fardeau.

À quelques pas derrière lui s’avançait un groupe de jeunes garçons dont le costume était, à peu de choses près, semblable, et dont la ressemblance avec leur chef, ainsi que celle qu’ils avaient entre eux, annonçait assez que c’étaient les enfants d’une même famille. Quoique le plus jeune eût à peine passé cette époque de la vie qui, d’après la définition subtile de la loi, s’appelle l’âge de discrétion, déjà il s’était montré digne de ses ancêtres en cela du moins que dès lors sa taille hardie égalait celle des hommes de sa race. Nous ne ferons pas ici la description de ses compagnons ; elle trouvera naturellement sa place dans le cours régulier de notre récit.

Deux femmes seulement se trouvaient dans cette petite troupe, quoiqu’on vît sortir de temps en temps du premier chariot quelques petites figures olivâtres, où se peignaient une grande curiosité et une vivacité caractéristique. La plus âgée était ridée et avait un teint livide, c’était la mère de la plus grande partie de la bande ; l’autre était une jeune fille de dix-huit ans, à la démarche prompte et légère, dont l’habillement, l’air et le maintien semblaient indiquer que, sur l’échelle de la société, elle était placée de plusieurs degrés au-dessus de ceux qui l’accompagnaient. Le second chariot était couvert d’une toile attachée avec tant de soin qu’il était impossible de voir ce qu’il contenait. Les autres voitures étaient chargées de meubles et d’effets, tels qu’on peut en supposer à des êtres qui sont prêts à changer à tous moments de demeures sans faire attention à la saison ou à la distance.

Peut-être n’y avait-il ni dans cet équipage, ni dans l’extérieur de ceux auxquels il appartenait, rien qu’on ne puisse rencontrer tous les jours sur les grandes routes de notre pays remuant et agité ; mais le cadre dans lequel ce tableau mouvant était renfermé, la solitude, la singularité du lieu, lui imprimaient un caractère particulier.

Dans les petites vallées qui, d’après la conformation régulière du terrain, se présentaient à chaque mille sur leur route, la vue était bornée, de deux côtés, par les collines graduelles et presque insensibles qui donnent leur nom à ce genre de prairie dont nous avons parlé, tandis que la perspective des deux autres, se prolongeant dans un espace étroit et resserré, ne montrait qu’une végétation grossière, quoique assez abondante. Du haut de ces collines, de quelque côté que l’œil plongeât, il était fatigué de l’uniformité d’un paysage dans lequel tout glaçait d’horreur. La terre ressemblait assez à l’océan lorsque ses vagues fatiguées se soulèvent pesamment après que l’agitation et la fureur de la tempête ont commencé à se calmer. C’étaient ces mêmes ondulations régulières, cette même absence d’objets étrangers, cette même étendue immense n’ayant d’autres bornes que l’horizon. Le géologiste sourira sans doute d’une théorie aussi simple, mais telle était la ressemblance que la terre avait avec l’eau, qu’un poëte n’aurait pu s’empêcher de sentir que la formation de l’une avait été produite par la retraite successive de l’autre. De distance en distance un grand arbre, sortant du creux des vallées, étendait au loin ses branches flétries, comme quelque vaisseau isolé ; et, pour ajouter à l’illusion, sur le plan le plus reculé s’élevaient deux ou trois bouquets d’arbres touffus, qui semblaient, au milieu de l’horizon brumeux, autant d’îles assises sur le sein des eaux. Il est inutile d’avertir le lecteur qui a voyagé que l’uniformité de la surface et la position peu élevée des spectateurs exagéraient les distances ; mais cependant, à voir les îles se succéder et les collines s’élever l’une après l’autre aussi loin que l’œil pouvait s’étendre, on était obligé de faire cette réflexion décourageante qu’il faudrait traverser une bien longue étendue de pays, des plaines en apparence interminables, avant que les espérances du plus humble agriculteur pussent être réalisées.

Malgré cela, le chef des émigrants n’en poursuivait pas moins fermement sa route ; et, sans autre guide que le soleil, il tournait résolument le dos au séjour de la civilisation, et à chaque pas il s’enfonçait davantage dans les repaires des barbares et sauvages habitants du pays. Cependant, lorsque le jour commença à toucher à sa fin, son esprit, incapable sans doute de former un plan suivi pour l’avenir, et n’ayant d’autre prévoyance que celle qui se rattachait au moment présent, parut s’occuper des moyens de pourvoir aux besoins de sa troupe à l’approche de la nuit.

Arrivé sur le haut d’une colline qui était un peu plus élevée que les autres, il s’arrêta un instant, et jeta à droite et à gauche un regard à demi curieux pour chercher à apercevoir quelques-uns de ces signes qui indiquent un endroit où se trouvent réunies les trois choses qui leur étaient les plus nécessaires, l’eau, le bois et le fourrage.

Il paraîtrait que sa recherche fut infructueuse ; car, après avoir regardé quelques instants avec cette indolence qui lui était habituelle, il redescendit la colline à pas pesants et réguliers, comme ces animaux chargés de graisse, qui, en descendant, sont entraînés en bas autant par leur poids que par la rapidité de la descente.

Son exemple fut suivi en silence par ceux qui arrivèrent après lui ; les jeunes garçons jetèrent aussi leur coup d’œil chacun à leur tour, mais avec plus d’attention et d’intérêt. Le pas des hommes et des animaux s’était alors ralenti ; et il était évident que le temps n’était pas éloigné où le repos serait absolument nécessaire. L’herbe de la Prairie commençait à présenter des obstacles que la fatigue augmentait encore, et il fallait que le fouet stimulât à plusieurs reprises les attelages fatigués. Dans ce moment où, à l’exception du personnage principal, une lassitude générale gagnait les voyageurs, et où tous les yeux, par une sorte d’impulsion commune, se fixaient en avant, toute la troupe s’arrêta tout à coup, frappée d’un spectacle aussi soudain qu’inattendu.

Le soleil était descendu derrière la colline la plus prochaine, laissant après lui cette traînée de lumière qui marque son passage. Au milieu de cette lumière éclatante se dessinait une forme humaine, appuyée contre la hauteur, et aussi distincte et en apparence aussi palpable que s’il eût suffi détendre la main pour la toucher. La taille était colossale, l’attitude, celle d’une pensive mélancolie, et la place qu’elle occupait, exactement sur la route des voyageurs. Mais le reflet étincelant dont elle était entourée empêchait d’en distinguer plus particulièrement les proportions.

L’effet d’un pareil spectacle fut instantané. Celui qui marchait en avant s’arrêta et se mit à regarder l’objet mystérieux avec un morne intérêt qui bientôt fit place à une sorte de terreur superstitieuse. Ses fils, dès que le premier mouvement de surprise fut passé, se rapprochèrent lentement de lui ; ceux qui conduisaient leurs chariots imitèrent successivement leur exemple, et tous ne formèrent bientôt qu’un seul groupe silencieux et immobile. Quoique la première idée produite fût celle d’une apparition surnaturelle, un bruit d’armes se fit entendre ; c’étaient les deux plus courageux des garçons qui saisissaient leurs fusils pour être prêts au premier signal.

— Envoyez les garçons en avant sur la droite, s’écria la mère intrépide d’une voix aigre et discordante ; je vous garantis qu’Asa ou Abner nous rendront bon compte de la créature !

— Ce serait peut-être assez bien d’essayer le fusil, murmura un homme à l’air épais et stupide, dont les traits et l’expression de la figure avaient un rapport assez marqué avec ceux de la vieille femme, et qui, tout en parlant d’un ton décidé, détacha son fusil, et, par un mouvement adroit et rapide, le plaça à la hauteur de ses yeux ; — les Pawnies-Loups[7] ne chassent, dit-on, que par troupe de cent, dans les plaines ; s’il en est ainsi, ils ne perdront jamais un seul homme de leur tribu.

— Arrêtez ! s’écria la plus jeune des deux femmes, dont la voix douce tremblait d’émotion ; nous ne sommes pas tous ensemble, c’est peut-être un ami !

— Qui bat l’estrade à présent ? s’écria le père jetant en même temps un regard sombre et mécontent sur ses fils vigoureux. — Mettez bas votre arme, — bas votre arme, ajouta-t-il en étendant l’index de sa large main, et en s’adressant à son compagnon, de l’air d’un homme qu’il pourrait être dangereux de contredire ; ma besogne n’est pas encore terminée ; achevons en paix le peu qui reste à faire.

L’homme qui avait manifesté des intentions si hostiles, parut comprendre à demi-mot, et il remit son fusil à sa place. Les garçons se tournèrent du côté de la jeune fille qui avait pris si vivement la parole, et leurs regards semblaient demander une explication ; mais comme si elle était contente du répit qu’elle avait obtenu pour l’étranger, elle s’était déjà retirée à sa place, et paraissait vouloir se renfermer dans un modeste silence.

Pendant ce temps, l’horizon avait changé plusieurs fois de couleur. À cette lumière éclatante qui avait ébloui l’œil, avaient succédé des teintes plus foncées et plus douces ; et à mesure que le reflet était moins vif, les proportions du fantôme réel ou supposé devinrent moins gigantesques, et finirent par être tout à fait distinctes. Rougissant d’hésiter, maintenant que la vérité n’était plus douteuse, le chef de la troupe se remit en marche, ayant toutefois la précaution de détacher la courroie qui tenait son fusil, et de le tenir de manière à pouvoir s’en servir au premier besoin.

Cet excès de prudence semblait peu nécessaire. Depuis l’instant où cette apparition s’était montrée tout à coup d’une manière aussi inexplicable, suspendu en quelque sorte entre le ciel et la terre, le fantôme animé n’avait point bougé de place, ni manifesté la moindre intention hostile. En supposant même qu’il eût de sinistres desseins, l’individu dont on pouvait alors distinguer tous les traits, semblait bien peu en état de les exécuter.

Un corps qui avait souffert les rigueurs de plus de quatre-vingts hivers n’avait rien qui pût effrayer un homme aussi robuste que l’émigrant. Dans cet état de décrépitude, on voyait encore que c’était le temps et non la maladie, qui avait pesé si sévèrement sur lui. Ses traits maigres portaient l’empreinte de l’âge, mais n’étaient point défigurés par la souffrance. Les saillies de ses muscles relâchés, qui autrefois annonçaient une grande force, étaient encore visibles ; et dans cet état même il y avait dans toute sa personne un air de vie et de durée qui, sans la fragilité trop connue de l’espèce humaine, aurait pu défier le temps d’étendre plus loin ses ravages. Son costume se composait en grande partie de peaux avec le poil en dehors ; une corne à poudre et une poche de cuir pour ses autres munitions de chasse pendaient à ses épaules, et il était appuyé sur une carabine d’une longueur extraordinaire, mais qui, comme son maître, portait les traces de longs et pénibles services.

Lorsque la troupe fut assez près de lui pour entendre, un hurlement prolongé sortit de l’herbe aux pieds du vieillard, et un vieux chien de chasse, maigre et édenté, redressa lentement sa haute taille, et, après s’être secoué, fit mine de vouloir empêcher les voyageurs d’approcher davantage.

— Tout beau, Hector, tout beau, dit son maître d’une voix que l’âge avait rendue un peu tremblante ; — qu’as-tu à démêler, mon vieux, avec des gens qui voyagent pour leurs affaires ?

— Étranger, si vous connaissez ce pays, dit le chef des émigrans, pourriez-vous apprendre à un voyageur où il y trouvera ce qui lui est nécessaire pour la nuit ?

— La terre est-elle remplie de l’autre côté de la grande rivière ? demanda le vieillard d’un ton solennel sans paraître écouter la question qui lui était adressée ; autrement pourquoi mes yeux voient-ils ce qu’il avaient cru ne jamais revoir ?

— Sans doute, il y a encore de la place pour ceux qui ont de l’argent, et à qui tout lieu est égal, reprit l’émigrant ; mais pour mon goût, il y a déjà trop de monde. Comment peut-on appeler la distance de cet endroit au point le plus rapproché de la grande rivière ?

— Un daim relancé à la chasse ne saurait rafraîchir ses flancs dans le Mississipi, sans franchir plus de cinq cents milles.

— Et de quel nom appelez-vous le district ici à l’entour ?

— De quel nom, reprit le vieillard en lui montrant le ciel par un geste expressif, appelleriez-vous l’endroit où vous voyez ce nuage ?

L’émigrant le regarda de l’air d’un homme qui ne comprend pas ce qu’on lui dit, et qui a un demi-soupçon qu’on veut se jouer de lui ; il se contenta pourtant de répondre :

— Vous n’êtes sans doute comme moi qu’un nouvel habitant, étranger ; autrement vous ne refuseriez pas d’aider un voyageur de quelques conseils, ce qui coûte bien peu, puisque ce n’est qu’un don en paroles.

— Ce n’est pas un don, c’est une dette dont les vieux sont redevables aux jeunes. Que désirez-vous savoir ?

— Où je pourrais camper pour la nuit. Pour ce qui est du lit et de la nourriture, je ne suis pas difficile ; mais tous les vieux voyageurs comme moi connaissent le prix de l’eau douce, et d’une bonne pâture pour les bestiaux.

— Venez donc avec moi et vous aurez l’une et l’autre ; c’est à peu près tout ce que je puis offrir sur cette aride Prairie.

En disant ces mots, le vieillard posa sa lourde carabine sur ses épaules avec une facilité assez remarquable pour son âge ; et, sans plus de paroles, marchant en avant pour leur montrer le chemin, il franchit la colline pour descendre dans la vallée adjacente.


  1. On appelle ainsi le Mississipi dans différentes langues indiennes. Le lecteur se formera une plus juste idée de l’importance de ce cours d’eau, s’il se rappelle que le Missouri et le Mississipi sont regardés comme le même fleuve. Les deux cours réunis forment à peu près quatre mille milles.
  2. Tous les États soumis à l’union américaine depuis la révolution sont appelés nouveaux États, à l’exception de Vermont, qui pouvait réclamer les mêmes droits avant la guerre ; ils ne furent cependant reconnus que plus tard.
  3. Forester : habitant des forêts. Les Américains ont aussi pour synonyme de ce mot celui de Backwoodsman, homme des bois éloignés : c’est ainsi qu’ils désignent ces espèces de pionniers de la civilisation dont chaque pas qu’ils font dans le désert est au profit de cette civilisation qu’ils croient laisser bien loin derrière eux.
  4. C’est l’idée qui a inspiré le poëte américain Paulding, souvent cité par l’auteur, son poëme du Backwoodsman. M. F. Cooper fait ici allusion au colonel Daniel Boon, qui, après avoir habité trente ans dans le désert du Kentucky, les quitta lorsqu’ils commencèrent à se peupler, et, à l’âge de quatre-vingt-douze ans, alla chercher à plus de trois cents milles de distance d’autres déserts où les hommes n’eussent encore pénétré. Le caractère de Daniel Boon excitait l’admiration de lord Byron, qui lui a consacré plusieurs stances dans le poëme de Don Juan, où il l’appelle — un ermite actif et enfant de la nature jusque dans sa vieillesse. — (Don Juan, chant VIII.) Byron avait eu quelquefois l’idée d’aller vivre lui-même en Amérique.
  5. Le Missouri.
  6. A rolling prairie. En français le mot prairie ne peut s’appliquer que par convention à ces plaines américaines qui ressemblent plutôt aux steppes de la Russie.
  7. Il y a trois peuplades de Pawnies : les Pawnies-Loups, les Grands-Pawnies et les Pawnies-Républicains.