La Prairie (Cooper)/Chapitre V

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 7p. 59-70).


CHAPITRE V.


Eh bien ! mon respectable père, qu’avons-nous à perdre ? — La loi ne nous protège pas : pourquoi serions-nous assez bons pour nous laisser menacer par un arrogant morceau de chair ? Soyez à la fois juge et bourreau.
Shakspeare. Cymbelyne.



Pendant que le guerrier teton accomplissait avec tant d’audace sa périlleuse entreprise, aucun bruit ne troublait la tranquillité de la Prairie. Toute sa troupe, immobile aux différents postes qui lui avaient été assignés, attendait, avec la patience bien connue des sauvages, le signal qui devait lui ordonner d’agir. Aux regards des spectateurs inquiets et soucieux qui occupaient la petite éminence dont nous avons déjà parlé, la scène ne présentait que l’aspect monotone d’une solitude sur laquelle les pâles rayons de la lune, qui avait peine à percer le sein des nuages, ne jetaient qu’une clarté douteuse. Une teinte un peu plus sombre que celle qui régnait sur les bas-fonds indiquait l’emplacement du camp, et de distance en distance une raie plus brillante sillonnait les sommets ondoyants des collines. Du reste, c’était partout le calme profond et imposant du désert.

Mais pour ceux qui savaient si bien ce qui se tramait sous ce voile nocturne et silencieux, la scène avait un intérêt qu’il est impossible de dépeindre. Leur anxiété augmentait graduellement à mesure que les minutes s’écoulaient sans que le plus léger son parvînt à leurs oreilles. La respiration de Paul était de plus en plus forte et précipitée, et Hélène éprouva plus d’une fois une frayeur involontaire en le sentant tressaillir tout à coup, tandis qu’elle cherchait sur son bras un appui protecteur. La bassesse et la cupidité de Wencha se sont déjà montrées dans tout leur jour. Le lecteur ne sera donc pas surpris d’apprendre qu’il fut le premier à oublier les règles qu’il s’était prescrites lui-même. Ce fut au moment même où nous avons laissé Mahtoree s’abandonnant à ses transports de joie immodérés en voyant le nombre et la qualité des bêtes de somme d’Ismaël, que l’homme qu’il avait choisi pour veiller sur ses prisonniers se fit un malin plaisir de tourmenter ceux qu’il était de son devoir de protéger. Penchant la tête près des oreilles du Trappeur, il lui dit d’une voix basse et presque étouffée :

— Si les Tetons perdent leur grand chef par les coups des Longs-Couteaux[1], les vieux mourront aussi bien que les jeunes !

— La vie est dans la main du Wahcondah[2], répondit le vieillard sans s’émouvoir ; le guerrier intrépide est soumis à ses lois aussi bien que ses autres enfants. Les hommes ne meurent que lorsqu’il lui plaît, et aucun Dahcotah ne peut en changer l’heure.

— Regarde ! reprit le sauvage en faisant briller la lame de son couteau aux yeux de son prisonnier ; Wencha est le Wahcondah d’un chien.

Le vieillard leva les yeux sur son farouche gardien : l’expression d’un profond dédain et d’une vertueuse indignation se peignait dans tous ses traits ; mais elle s’effaça presque aussitôt pour faire place à celle, sinon de la douleur, du moins de la pitié.

— Pourquoi un homme fait à la véritable image de Dieu s’offenserait-il des propos d’un être qui n’a pas eu les mêmes dons que lui ? dit-il en anglais, mais d’un ton beaucoup plus élevé que celui sur lequel Wencha avait commence la conversation. Celui-ci s’en offensa, et saisissant son captif par le peu de cheveux gris qui s’échappaient de dessous son bonnet, il allait avec la lame de son couteau les lui couper jusqu’à la racine, lorsqu’un cri long et perçant fendit l’air, et, répété par mille échos, retentit comme si une légion d’esprits infernaux avaient réuni leurs poumons pour le pousser. Wencha lâcha prise et fit une exclamation de joie.

— Allons, s’écria Paul, incapable de contenir plus longtemps son impatience, allons, vieil Ismaël, voilà l’instant de se montrer ! fais voir que le sang du Kentucky coule dans tes veines. Enfants, tirez en bas, tirez à rase terre ; car les peaux rouges rampent sous l’herhe.

Mais sa voix se perdit au milieu des cris, des clameurs, des acclamations de toute espèce qui partirent en même temps de cinquante bouches différentes. Les gardiens seuls restèrent encore à leur poste auprès des prisonniers ; mais ce fut avec cette contrainte, cette impatience que manifestent les coursiers qui, placés à la barrière, n’attendent que le signal pour s’élancer dans l’arène. Ils agitaient les bras en l’air, sautaient, cabriolaient plutôt comme des enfants dans l’ivresse de la joie que comme des hommes raisonnables, et continuaient à pousser les cris les plus frénétiques et les plus sauvages.

Au milieu de ce désordre, un nouveau bruit se fit entendre, semblable à celui que pourrait produire le passage tumultueux d’une quantité de buffles, et en effet c’étaient les bestiaux d’Ismaël qui, ne formant qu’un seul troupeau confus, dirigeaient de leur côté leur fuite rapide.

— Ils ont volé à l’émigrant tout son bétail, dit le Trappeur attentif ; et ses chevaux aussi, Dieu me pardonne ! les enragés ne lui en ont pas laissé un seul dans son camp !

Il parlait encore lorsque la troupe tout entière des animaux effrayés grimpa la petite colline sur laquelle ils étaient restés, et passa rapidement contre eux, suivie d’une bande d’êtres à figures à peine humaines, qui, courant bride abattue, les talonnait par derrière.

L’impulsion s’était communiquée aux chevaux tetons, qui, habitués depuis longtemps à partager la fougueuse impatience de leurs maîtres, s’élançaient avec une rapidité qu’il était presque impossible de modérer. Dans ce moment où tous les yeux étaient fixés sur ce tourbillon d’hommes et d’animaux qui semblaient emportés par le vent, le Trappeur arracha le couteau des mains de son gardien inattentif, avec une force dont son grand âge n’aurait point paru susceptible, et d’un seul coup il coupa la longue courroie de cuir à laquelle tout le troupeau était attaché. Aussitôt les animaux sauvages frappant du pied la terre, hennissant et beuglant à l’envi, se débandèrent dans le reste de la Prairie, et se mirent à fuir dans plus de vingt directions différentes.

Wencha se tourna sur son assaillant avec la férocité et l’agilité d’un tigre. Il porta la main à la gaine de son couteau, comme pour y prendre l’arme qui venait de lui être si soudainement enlevée, puis chercha en tâtonnant la poignée de son tomahawk, et en même temps il suivait de l’œil le troupeau fugitif avec tous les regrets d’un Indien de l’ouest. La soif de la vengeance et la cupidité étaient aux prises ; la lutte fut terrible, mais de peu de durée. La cupidité ne pouvait manquer de prendre le dessus dans une âme basse et rampante ; elle le prit en effet, et il se passa à peine un moment entre la fuite précipitée du bétail et la poursuite rapide de tous les gardiens.

Le Trappeur avait continué à regarder tranquillement son ennemi pendant l’instant d’indécision qui avait suivi son acte d’audace, et dès que Wencha se fut précipité sur les traces de ses compagnons, il dit, en le montrant du doigt, et avec ce rire sourd et presque étouffé qui le caractérisait :

« Ces peaux rouges, leur naturel est partout le même, qu’il se manifeste sur la Prairie ou dans les forêts ! Que quelqu’un se fût permis une semblable liberté avec une sentinelle chrétienne, un bon coup sur la tête aurait été pour le moins sa récompense ; mais le Teton, le voilà qui court après ses chevaux, comme s’il pensait que deux jambes en valent quatre à une pareille course ! Eh bien ! les coquins les auront tous avant la pointe du jour, parce que c’est la raison contre l’instinct, raison bien chétive, j’en conviens, mais cependant il y a beaucoup de l’homme dans un Indien. Ah ! Dieu ! vos Delawares étaient les peaux rouges dont l’Amérique pouvait être fière ! mais qu’est devenue cette nation puissante ? elle est dispersée et presque anéantie ! — Ma foi ! l’émigrant fera aussi bien de rester où il se trouve et de s’y établir ; l’eau y est en abondance, si la nature lui a envié le plaisir de dépouiller la terre des arbres qu’elle a le droit de porter. Il a vu le dernier de ses animaux à quatre pattes, ou je connais bien peu l’astuce des Sioux.

— Ne ferions-nous pas mieux de gagner le camp ? dit le chasseur d’abeilles ; il y aura quelque engagement régulier de ce côté, ou le vieil Ismaël est bien changé.

— Non, non ! s’écria vivement Hélène.

Elle fut interrompue par le Trappeur, qui lui mit doucement la main sur les lèvres en disant :

— Chut ! parle bas ! le moindre éclat de voix peut nous exposer.

— Votre ami, ajouta-t-il en s’adressant à Paul, a-t-il assez de cœur…

Le jeune homme l’interrompit à son tour. — Gardez-vous, dit-il, de l’appeler mon ami ; jamais la moindre relation…

— C’est bon, c’est bon. Enfin, quel qu’il soit, est-il homme à ne ménager ni la poudre ni le plomb pour défendre son bien ? — Son bien ! oui, sans doute, et même celui qui ne lui appartient pas. Pourriez-vous me dire, vieux Trappeur, quel fut celui qui coucha par terre l’envoyé du shérif, qui voulut chasser les planteurs qui s’étaient établis illégalement près du lac des Buffles dans le vieux Kentucky ? J’avais suivi ce jour-là même un essaim magnifique jusque dans le creux d’un hêtre mort ; eh bien ! au pied même de ce hêtre était étendu l’officier de justice. La balle avait pénétré à travers la grâce de Dieu[3], qu’il portait dans la poche de son gilet à la place du cœur, comme s’il pensait qu’un morceau de peau de mouton pût servir de cuirasse contre la balle d’un squatter[4]. Eh bien ! pourquoi vous effaroucher, Hélène ? il n’a jamais été clairement prouvé que ce fût lui, et cinquante autres pouvaient tout aussi bien avoir fait le coup.

La pauvre fille tressaillit, et fit un effort sur elle-même pour étouffer le soupir qui, en dépit d’elle, s’élevait du fond de son cœur.

Le vieillard ne poussa pas plus loin ses questions pour savoir si Ismaël serait disposé à se venger ; la réponse de Paul, le récit court mais substantiel qu’il lui avait fait, lui en avaient assez appris ; il aima mieux s’abandonner à la succession d’idées que les circonstances suggéraient à son expérience.

— Chacun sait le mieux les liens qui l’unissent à ses semblables, répondit-il, quoiqu’il soit bien à regretter que la couleur et le langage, la fortune et la science, établissent une si grande différence entre ceux qui, après tout, sont les enfants d’un même père. Toutefois, ajouta-t-il par une transition qui peignait son caractère, comme c’est une affaire dans laquelle il est beaucoup plus probable qu’il y aura des coups de donnés, qu’il n’est besoin d’un sermon, le mieux est de se préparer à ce qui peut arriver. — Chut ! il se fait un mouvement du côté du camp. Il est possible qu’on nous voie.

— La famille d’Ismaël approcherait-elle ? s’écria Hélène avec un tremblement de voix qui prouvait que l’approche de ses amis lui causait presque autant de frayeur que la présence des Sioux lui en avait inspiré auparavant. Partez, Paul, laissez-moi. Vous, du moins, il ne faut pas que vous soyez aperçu.

— Hélène, si je vous quitte dans ce désert avant de vous avoir remise saine et sauve sous la protection au moins du vieil Ismaël, puisse-je ne jamais entendre le bourdonnement d’une abeille, ou plutôt, ce qui est bien pis, puisse-je manquer de coup d’œil pour la suivre jusqu’à sa ruche !

— Vous oubliez ce bon vieillard. Il ne m’abandonnera pas. Ce n’est pas la première fois que nous nous séparons, Paul, et cette solitude est moins affreuse que celle…

— Jamais ! jamais ! ces Indiens n’auraient qu’à revenir, et alors que deviendriez-vous ? vous seriez entraînée vers les Montagnes Rocheuses, et déjà plus d’à moitié chemin avant qu’il fût possible de découvrir vos traces et de voler à votre secours. Qu’en dites-vous, vieux Trappeur ? Croyez-vous que ces Tetons, comme vous les appelez, tardent beaucoup à revenir pour s’approprier le reste des effets et des provisions d’Ismaël ?

— Pour ce qui est d’eux, vous pouvez être tranquille, répondit le vieillard en riant à sa manière ; je vous garantis que les scélérats en ont pour six heures à courir après les pauvres bêtes : mais, silence ! j’entends de nouveau du bruit dans les bas-fonds près des saules. Vite à terre ! enfoncez-vous dans l’herbe ! Comme je ne suis qu’un misérable morceau d’argile, j’ai entendu le bruit de la platine d’un fusil !

Le Trappeur ne laissa pas à ses compagnons le temps d’hésiter, mais les entraînant avec lui, il s’enfonça tout entier dans l’herbe de la Prairie. Il fut heureux que les sens du vieillard eussent conservé autant de subtilité, et qu’il eût mis autant de promptitude à agir ; car à peine étaient-ils penchés contre terre, que les coups brefs et aigus du fusil de l’ouest retentirent à leurs oreilles, et le plomb meurtrier passa en sifflant au-dessus de leur tête.

— À merveille, jeunes drôles ! à merveille, vieille cervelle ! dit tout bas Paul, dont aucun péril, aucune position ne pouvait arrêter tout à fait l’impétuosité ; voilà une décharge qui vous fait honneur. Eh bien ! Trappeur, il me semble que la guerre gagne de ce côté. Ce serait mal à nous de rester leurs débiteurs ; si je leur répondais ?

— Ne leur répondez pas, reprit vivement le vieillard, ou que ce ne soit qu’en paroles ; autrement vous êtes perdus tous deux.

— Je doute que si je faisais parler ma langue au lieu de mon fusil, les choses y gagnassent beaucoup, dit Paul d’un ton de plaisanterie, mais qui n’était pas sans aigreur.

— Au nom du ciel, qu’ils ne vous entendent point ! s’écria Hélène ; partez, Paul, éloigner-vous ; vous le pouvez aisément.

Plusieurs décharges successives, plus rapprochées les unes que les autres, lui coupèrent la parole, et la crainte autant que la prudence l’empêchèrent de la reprendre.

— Il faut que cela finisse, dit le Trappeur en se relevant avec la dignité et le sang-froid d’un homme qui médite un acte de dévouement ; je ne sais, enfants, quel besoin vous pouvez avoir de craindre ceux que vous devriez aimer et honorer l’un et l’autre ; mais il faut prendre un parti pour vous sauver la vie. Quelques heures de plus ou de moins importent peu à un homme qui compte déjà tant de jours ; je vais donc me montrer, profitez de cet instant pour vous retirer, et puisse Dieu vous bénir l’un et l’autre, et vous accorder tout le bonheur que vous méritez !

Sans attendre de réponse, le Trappeur descendit hardiment la colline, et se dirigea vers le camp d’un pas ferme et assuré, qu’aucun sentiment de crainte ne lui fit ni presser ni ralentir. Les rayons de la lune, plus vifs dans ce moment, tombaient sur sa personne, et servaient à informer les émigrants de son approche. Indifférent à cette circonstance défavorable, il continuait silencieusement sa marche, lorsqu’une voix forte et menaçante l’arrêta en criant :

— Qui est là ? un ami ou un ennemi ?

— Un ami, répondit-il, un homme qui a vécu trop longtemps pour troubler par des querelles la fin de sa vie.

— Mais pas assez longtemps pour oublier les tours de sa jeunesse, dit Ismaël en levant la tête au-dessus d’un buisson derrière lequel il s’était placé en embuscade ; c’est vous qui avez amené cette troupe de diables à peaux rouges, et demain vous aurez votre part du butin.

— Qu’avez-vous perdu ? demanda tranquillement le Trappeur.

— Les huit plus belles juments qui aient jamais porté le harnais, sans parler d’un poulain qui vaut trente des plus beaux mexicains qui portent l’effigie du roi d’Espagne. Et le lait, et la laine, où la femme en trouvera-t-elle ? tout le bétail a disparu ; je crois que les pourceaux eux-mêmes, tout boiteux qu’ils étaient, sont dans ce moment à courir la Prairie. Dites-moi à votre tour, étranger, ajouta-t-il en frappant la terre de la crosse de son fusil avec un bruit et une violence qui auraient intimidé un homme moins résolu que le Trappeur ; dites-moi combien de ces animaux pourront vous échoir en partage ?

— Et qu’en ferais-je ? je n’ai jamais désiré de chevaux, je ne m’en suis même jamais servi, quoique peu d’hommes aient parcouru plus que moi dans tous les sens les vastes déserts de l’Amérique, tout faible et tout vieux que je suis ; mais on n’a guère besoin de cheval au milieu des rochers et des forêts de l’York, c’est-à-dire de l’York, tel qu’il était, mais comme je crains bien qu’il ne soit plus à présent ! Quant au lait de vache, aux couvertures de laine, tout cela est bon pour les femmes, et ne n’inspire aucune envie ; les bêtes de la plaine fournissent à ma nourriture et à mes vêtements. Non, je ne désire point d’autres vêtements que la peau du daim, ni de nourriture plus succulente que sa chair.

L’air de sincérité avec lequel le Trappeur prononça cette courte justification fit quelque impression sur l’émigrant, qui, sorti de sa torpeur ordinaire, sentit augmenter de plus en plus son ressentiment, gui n’aurait pas tardé à éclater d’une manière terrible. Il écouta comme un homme qui doutait, mais qui n’était pas entièrement convaincu, et il marmotta tout bas entre ses dents les sanglants reproches dont l’instant auparavant il avait résolu de l’accabler, lorsqu’il était décidé à en tirer aussitôt vengeance.

— Ce sont de belles paroles, dit-il enfin, mais qui, selon moi, sentent trop l’avocat pour un franc et brave chasseur.

— Je ne suis rien de mieux qu’un Trappeur, répondit doucement le vieillard.

— Chasseur ou Trappeur, il y a peu de différence. Vieillard, je suis venu dans cette contrée parce que la loi me serrait de trop près, et que je n’aime pas à avoir des voisins qui ne sauraient arranger une querelle sans fatiguer un juge et douze autres hommes ; mais je ne suis pas venu pour me voir enlever mon bien, et dire ensuite merci à l’homme qui me l’a pris.

— Celui qui s’aventure si avant dans les Prairies doit se faire aux manières de ceux qui en sont les maîtres.

— Les maîtres ! répéta l’émigrant avec humeur ; j’ai des droits tout aussi légitimes à la terre sur laquelle je marche qu’aucun des gouverneurs des États ! Pourriez-vous me dire, étranger, où est la loi, où est la raison qui dit qu’un homme aura une section, une ville, peut-être même une province à lui tout seul, tandis qu’un autre homme sera obligé de mendier un coin de terre pour y creuser sa fosse ? Ce n’est donc point dans la nature, et je nie que ce soit dans la loi, — la loi du moins telle qu’elle doit être, et non pas telle que vous l’avez faite.

— Je ne puis dire que vous ayez tort, répondit le Trappeur, dont les opinions sur cette matière importante, quoique partant de principes bien différents, étaient cependant merveilleusement d’accord avec celles de son compagnon ; j’ai toujours pensé de même, et j’en ai souvent dit autant, lorsque j’ai cru que ma voix pouvait être entendue. Mais ceux qui ont dérobé vos troupeaux se prétendent les maîtres de tout ce qu’ils trouvent dans les déserts.

— Ils feront bien de ne pas le soutenir en face d’un homme qui sait mieux ce qui en est, dit l’émigrant d’une voix sourde et menaçante. Je puis m’appeler un honnête marchand, qui donne en retour autant qu’il reçoit. Vous avez vu les Indiens ?

— Oui, j’étais leur prisonnier lorsqu’ils se sont glissée dans votre camp…

— Est-ce ainsi qu’un blanc, un chrétien aurait dû agir en pareille occasion ? ne devait-il pas m’avertir à temps ? reprit Ismaël en jetant un regard sinistre sur le Trappeur, comme s’il méditait encore d’attenter à ses jours. Je ne suis pas très-empressé d’appeler cousin le premier homme qui se trouve sur ma route ; mais pourtant la couleur doit être quelque chose, surtout lorsque des chrétiens se rencontrent dans un lieu comme celui-ci. Au surplus, ce qui est fait est fait, et tous les discours du monde n’y changeraient rien. Enfants, sortez de votre embuscade ; il n’y a ici que le vieillard. Il a mangé de mon pain, et je dois le traiter en ami, quoique j’aie de bonnes raisons pour le soupçonner d’être d’intelligence avec nos ennemis.

À ces soupçons injurieux que l’émigrant ne se fit pas scrupule de proférer sans la moindre délicatesse, malgré les explications qu’il venait d’entendre, le Trappeur ne répondit rien. L’appel du chef de famille produisit sur-le-champ son effet. À sa voix, cinq ou six de ses fils sortirent de derrière autant de buissons où ils s’étaient postés dans l’idée que les êtres qu’ils apercevaient sur la colline faisaient partie de la bande de Sioux. À mesure qu’ils approchaient l’un après l’autre, ils remettaient nonchalamment leur fusil sous leur bras, et jetaient un regard sur l’étranger, sans cependant qu’aucun d’eux montrât la moindre curiosité d’apprendre d’où il venait, ni pourquoi il était là. C’était en partie l’effet de l’insouciance de leur caractère ; mais c’était surtout une suite de l’habitude qu’ils avaient de se trouver au milieu de scènes pareilles, et qui leur avait fait connaître le besoin de la prudence et de la discrétion. Le Trappeur supporta leurs regards sombres, mais silencieux, avec la fermeté d’un homme qui avait pris plus longtemps encore les leçons de l’expérience, et en même temps avec le calme parfait de l’innocence. Content de l’examen rapide qu’il avait fait, l’aîné des enfants, celui justement dont la vigilance assoupie avait laissé un si beau champ à l’entreprenant Mahtoree, se tourna du côté de son père, et dit brusquement :

— Si c’est là tout ce qui reste de ceux que je voyais là-bas, sur la hauteur, nous n’avons pas tout à fait perdu notre poudre.

— Asa dit vrai, reprit le père en regardant le Trappeur comme si la phrase de son fils lui rappelait des idées dont il avait perdu la trace ; d’où vient cela, étranger ? Vous étiez trois tout à l’heure, ou la clarté de la lune est tout à fait trompeuse.

— Si vous aviez vu les Tetons rasant la terre comme autant de démons ailés, en poursuivant vos troupeaux, mon ami, il ne vous eût pas été difficile de supposer qu’ils étaient plus de mille.

— Oui, quelque enfant élevé dans les villes, ou bien quelque femme ; et encore, il y a la vieille Esther, voyez-vous, qui n’a pas plus peur d’une peau rouge que d’un ourson ou d’un louveteau. Je vous garantis que si vos diables rampants eussent fait leur équipée à la clarté du jour, la brave femme les aurait travaillés d’une vigoureuse manière, et que les Sioux auraient vu qu’elle n’était pas d’humeur à céder son beurre et ses fromages sans coup férir. Mais le temps viendra, étranger, où justice sera faite, et cela très-prochainement, et sans le secours de ce que vous appelez la loi. Nous sommes d’une race naturellement lente, je le sais, et on le dit souvent de nous ; mais la lenteur n’atteint que plus sûrement le but ; et il y a peu d’hommes qui puissent se vanter d’avoir donné un coup à Ismaël Bush, sans en avoir reçu de lui un pareil en retour.

— Eh bien ! dans ce cas, Ismaël Bush a suivi l’instinct des bêtes plutôt que les vrais principes qui doivent guider ceux de son espèce, répondit le courageux Trappeur. J’ai porté moi-même plus d’un coup ; mais ce qu’un homme doué de raison éprouve nécessairement lorsqu’il a tué, ne fût-ce qu’un daim, sans avoir besoin ni de sa chair ni de sa peau, je ne l’ai éprouvé qu’une seule fois, et ce fut lorsque je laissai un Mingo dans les bois sans sépulture, à l’époque où je faisais franchement et loyalement la guerre.

— Vous avez donc été soldat, Trappeur ? J’ai fait une ou deux expéditions chez les Cherokees, quand j’étais jeune aussi, et j’ai suivi Mad Anthony[5], pendant toute une campagne, à travers les hêtres ; mais bah ! il y avait trop de régularité et de précision dans ses troupes pour moi ; de sorte que je l’ai quitté sans passer chez le quartier-maître pour régler mon compte. Il est vrai que, comme Esther s’en est vantée ensuite, elle avait su tirer un tel parti du bon qui m’avait été donné pour ma solde, que les États ne gagnèrent pas beaucoup à ma négligence. Vous avez entendu parler de Mad Anthony, si vous êtes resté longtemps dans le pays ?

— La dernière fois que je me suis battu, c’était sous ses ordres, reprit le Trappeur, et ses yeux éteints brillèrent un instant comme si ce souvenir lui était agréable ; mais bientôt son front se rembrunit, et il baissa un moment la tête comme s’il lui en coûtait de reporter son esprit sur les scènes violentes dans lesquelles il avait si souvent joué un rôle. — Je passai des États situés sur le bord de la mer dans ces régions éloignées lorsque je rencontrai l’arrière-garde de son armée. Je la suivis quelque temps comme simple spectateur ; mais, lorsqu’on en vint aux mains, le bruit de ma carabine se fit entendre au milieu des autres, et cependant, je dois le dire à ma honte, je ne savais pas de quel côté était le bon droit, et je n’agis pas ainsi qu’aurait dû le faire un homme de soixante-dix ans qui doit mûrement réfléchir avant d’attenter à la vie d’un de ses semblables, puisque c’est un don qu’il ne sera jamais en son pouvoir de lui rendre.

— Croyez-moi, étranger, dit l’émigrant dont la colère s’était considérablement adoucie en voyant qu’ils avaient combattu tous deux du même côté dans la guerre sanglante de l’ouest, il importe fort peu de savoir quel est le principe de la querelle, lorsque c’est un chrétien contre un sauvage. Nous reparlerons demain de ce vol de bestiaux ; pour cette nuit, nous n’avons rien de mieux à faire que de dormir.

En disant ces mots, Ismaël reprit le chemin du camp, accompagné de l’homme dont, quelques minutes auparavant, la vie avait couru de si grands dangers. Dès qu’il y fut arrivé, après quelques mots d’explication, entremêlés d’invectives courtes mais énergiques contre les pillards, il apprit à sa femme où en étaient les choses dans la Prairie, et il annonça ensuite sa détermination de se reposer de tant de fatigues en consacrant le reste de la nuit au sommeil.

Le Trappeur donna volontiers son assentiment à cette mesure et il s’étendit sur le tas de broussailles qui lui fut offert, avec le calme et la tranquillité d’un monarque qui s’apprêterait à goûter les douceurs du repos au sein de sa paisible capitale, et entouré de ses protecteurs armés. Cependant le vieillard ne ferma pas les yeux avant de s’être assuré qu’Hélène Wade était avec les autres femmes de la famille ; et que son jeune ami, cousin ou amant, n’importe, avait eu la prudence de se tenir à l’écart. Alors seulement il s’endormit, — quoiqu’il conservât encore jusque dans son sommeil une partie de cette vigilance à laquelle il était accoutumé depuis si longtemps.


  1. Les blancs sont ainsi appelés par les Indiens à cause de leurs sabres.
  2. Le Grand-Esprit, l’Être Suprême que les Indiens appellent aussi Atabacan.
  3. C’est-à-dire le mandat d’arrêt dont il était porteur, tous les actes en Amérique commençant par ces mots : « Le peuple, par la grâce de Dieu, libre et indépendant »
  4. To squat, s’accroupir ; squatter, celui qui s’accroupit. Les Américains appellent squatter celui qui s’établit (s’accroupit) aux extrêmes frontières d’un comté, en s’emparant sans aucun titre de la terre qu’il veut cultiver.
  5. Antoine Wayne, Pensylvanien qui se distingua dans la guerre de la révolution et contre les Indiens de l’Orient par sa témérité comme général, ce qui lui valut de la part de ses troupes le surnom d’Antoine-le-Fou. Le général Wayne était le fils de la personne dont on fait mention dans la vie de West comme commandant le régiment qui excitait son ardeur militaire.