La Primitive

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La Primitive
Traduction de Henry Vernot, La Revue blanche, 1902
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LA PRIMITIVE

Un café de nuit. 4 heures.

Sept noctambules sont assis devant une table. Ils attendent le matin, le matin rosé et doré, comme les touristes sur le Schafberg, sur le Righi.

Mais, vraiment, ce n’est pas l’air des montagnes qu’on respire ici.

Le noctambule est la machine « homme » déraillée et qui commence à trébucher ; elle s’élance de ci, elle s’élance de là, fait des efforts inutiles, dépense sa force en vain, tombe à la renverse et reste à terre comme l’ivrogne dans la boue du ruisseau.

Ces gens sont assis ; ils dépensent de l’argent, bavardent, bavardent, disent la moindre chose avec grande importance et sont totalement ivres.

Et les voilà qui engagent des paris, et qui s’échauffent.

Les cochers de fiacre sont assis à une autre table. Ils ont tous une brutalité tranquille et rentrée. L’orage n’éclate que rarement — pour ainsi dire jamais. Tout, en eux, est comme ficelé ; tout s’en va, je crois, par le cheval : « Va donc, canaille !... » Et un coup de pied dans le ventre. Mais la canaille est au café... ou ailleurs. La pauvre bête n’est que le représentant. Toutes les passions s’écoulent par ce canal : le cheval.

Une jeune fille avec un merveilleux visage pale s’appuie à la table qu’occupé un jeune homme pale.

— Qu’avez-vous ? demande le jeune homme. Et il effleure doucement sa belle main blanche.

— J’ai peur, répond la jeune fille.

— Que vous veut donc cet homme-là ?

— Rien... Je crois qu’il me battra quand je sortirai. Je n’ose pas rentrer. Je n’ai pas besoin de quelqu’un qui m’aime... J’ai besoin d’argent, de belles robes. Mais il va me battre...

— Venez avec moi, dit le jeune homme en se levant,

Il éprouvait une sympathie profonde pour ceux qui proclament l’expression sincère de leur être intérieur, même avec brutalité — comme la nature.

« Je n’ai pas besoin de quelqu’un qui m’aime... ! J’ai besoin d’argent, de belles robes... » Cela le ravissait. Il aimait ceux pour qui la langue est identique à l’organisme général, ceux chez qui la langue est l’organisme général lui-même fait parole et non pas un instrument comme la flûte, la clarinette, sur lequel vous pouvez à volonté jouer ceci ou cela. Puis, vous abandonnez l’instrument et vous n’êtes plus un flûtiste. Personne ne peut voir ce que vous êtes. Vous vous essuyez les lèvres, et c’est fini. Vous êtes un musicien —vous n’êtes pas un homme. L’homme ne peut pas se débarrasser de sa musique ni s’essuyer les lèvres. Et, sans cesse, ces lèvres doivent chanter son humanité ; elles doivent chanter, parfois même à voix si basse qu’on entend à peine. Et si ton humanité est brutale — que ton chant soit brutal !

Mais quant à ces gens cultivés, ils joueront tout ce que tu voudras.

D’abord, que ta parole soit vérité, car la beauté peut en sortir... je dis : peut...

Telle était sa pensée. La base « vérité » lui suffisait.

— C’est ainsi que je suis, avait-elle dit. et cela le ravissait. Il se disait :

— C’est la terre à l’âge crétacé. Quoi de plus ? Et il devint son chevalier, son défenseur.

Par peur du Petrucchio, elle se suspendit à son bras et se serra contre lui.

— Je n’ai pas besoin de quelqu’un qui m’aime, murmurait-elle. Il était cinq heures du matin.

Décrirai-je le malin dans les rues ?

Et ce misérable monde tôt levé qui sacrifie à l’air froid de l’aube la douce chaleur du lit pour 30, 40 ou 60 kreutzers ?

Il vient, des boulangeries, un étrange parfum.

Que dire de plus ? On ne se sent pas très joyeux. Et c’est l’opposé de ceux qui peuvent attendre l’heure où le soleil répand dans les rues sa lumière blanche et ses rayons tièdes.

Il mena la jeune fille chez lui.

Sa chambre était petite, mais elle possédait une « individualité ». Tout d’abord, une petite caisse de coings y répandait toujours un fort parfum. Deuxièmement, elle était propre comme une chambre hollandaise et les fenêtres étaient garnies de larges et merveilleux stores brodés à jour, comme les vieilles dentelles jaunâtres de Bruxelles. Troisièmement, au-dessus du lit, était suspendue une fort belle gravure de E. von Gebhardt, la Sainte-Cène. Sur la tête de Judas, dans la porte à demi-ouverte, on avait collé une épaisse médaille d’or portant, admirablement gravée, la tête de Spinoza.

— Celui-ci efface la honte de celui-là ; il le couvre de son or pur et prend la revanche.

Tel était le sens.

Le jeune homme prit des bûchettes de sapin odorant et les plaça dans le large poêle vert ; puis, il alluma et mit par dessus de bon bois dur.

Une tiède chaleur se répandit bientôt ; puis la chambre devint chaude et l’on s’y sentait à son aise.

La jeune fille était assise toute nue, dans un coin, près du poêle.

Installé à sa table, en face d’elle, le jeune homme écrivit sur un cahier : « De pudore. Pudeur ! Peut-être la pudeur est-elle le sentiment de l’abîme qui existe entre ce que nous devrions, pourrions être physiquement et ce que nous sommes encore. Nous portons le deuil de notre Moi qui, dans la peine de vivre, s’étiole et se rabougrit. Ce deuil s’appelle « la pudeur. » Homme, ne regarde pas comment je suis fait ! Nous avons honte de tout ce qui détruit notre Moi, de tout ce qui a arrêté notre épanouissement. Et c’est la douleur de ne pas être les Derniers, les Images de Dieu...

« Mais, que cacherais-tu, si tu es devenu ton idéal propre et si tu rayonnes dans l’idée devenue Acte ?

« Tu es alors au paradis comme jadis et tu te montres nu.

« Le Beau tue la Honte.

« C’est peut-être un sentiment que l’on a mis en nous afin que nous en triomphions par notre perfection.

« Si tu es ce que tu dois être, laisse tomber les voiles, ô toi qui es riche de victoire. »

— Qu’écrivez-vous là ? demanda la jeune fille.

Il lut à haute voix, expliqua.

— Cela vient de vous, dit-il, je n’ai fait que le transcrire. Elle dit :

— Voyez-vous, j’aime mon corps, je le considère comme quelque chose de sacré. J’ai, pour cette image, de grands soins et beaucoup d’égards. Ainsi, il a besoin d’un sommeil prolongé, se terminant de lui-même, d’une nourriture simple et légère et de mille autres choses. Lorsque je m’éveille, ma chambre est déjà remplie par la bonne et chaude vapeur d’un feu de bois. Au milieu de la chambre, il y a une grande baignoire avec de l’eau de source froide. Je saute gaîment de mon lit dans l’eau, où je reste cinq minutes. Puis, encore au lit. Et là, je transpire... Je sens mille vies se précipiter en moi. Je me lève... avec grand plaisir... Plus tard je prends un bouillon de poulet avec trois jaunes d’œuf, puis un petit poisson de mer, puis du roquefort. Je ne bois que de l’eau, je ne fume pas. Un monsieur m’a dit un jour : « Vous êtes le type de l’égoïste. » Mais, à qui fais-je donc plaisir ? À moi, ou à ceux qui pensent alors : « Si tu es ce que tu dois être, laisse tomber les voiles, ô toi qui es riche de victoire ! »

Elle était là, souriante, debout dans sa splendeur.

Il l’embrassa sur la bouche.

— Vous avez de l’esprit, dit-il ; mais c’était le sien propre.

Il dit :

— Vous avez une haleine pareille au parfum d’amandes douces que l’on aurait fait cuire et épluchées, encore chaudes.

Il pensait :

— Cette haleine est la conséquence de l’organisme général. Pour l’amour de cette haleine, je t’aime. C’est un signe de Dieu, une véritable haleine divine. « Tout en nous peut devenir aussi pur. »

La « joie divine » que procure la perfection s’empara de lui. C’est comme le cri de ravissement du voyageur sur le sommet de la montagne que baigne le soleil... on ne peut aller plus haut ! De là viennent le repos, la paix. le bonheur. Le souhait de Dieu accompli... il n’est rien de plus sacré. Et ce souhait va au « lourd porteur d’une âme ». Qu’il devienne beau ! On fait cas d’une belle forme et l’on tache à la douer d’éternité... Mais l’imparfait peut bien être dévasté. déshonoré. Quel dommage y a-t-il ?

Ce corps idéal, cette haleine d’une pureté native fondirent le misérable sentiment de la passion, de l’instinct, dans la grande sensation du monde délivré.

Et ils allèrent dormir, comme frère et sœur.

Quand elle s’éveilla, il était assis devant elle. Trois heures après-midi. Elle était toute rose.

La chambre était déjà remplie par la chaude vapeur d’un feu de bois de sapin odorant et crépitant. Au milieu, une baignoire brillante pleine d’eau de source froide.

Sur la nappe blanche, dans une assiette plate, un poisson brun-clair. Dans un petit plat de verre, l’aspic brillait comme une topaze.

Sur un petit plat d’argent, il y avait un morceau vert et blanc de Roquefort.

— Oh ! dit l’amoureuse de sommeil étonnée, vous êtes bon.

Elle se baigna cinq minutes. Et ce corps fleuri, idéal, alla reprendre la chaleur du lit.

Puis elle se mit à table, nue, et elle mangea.

Il la servit comme l’écuyer sert sa reine.

C’était la première fois que cette « primitive » trouvait en un homme une créature humaine... Ce qui était sacré pour elle était sacré pour cet homme... Son beau corps. C’était pour elle comme une sorte de justification des soins qu’elle en prenait. C’était comme un souffle venant de la Grèce... Entre la façon qu’elle avait de voir ces choses et la sienne. il y avait un rapport. Ce n’était pas une comédie que l’un jouait devant l’autre. Il y avait là liberté et accord. Aussi éveillait-il le sentiment en elle. Et, par cette interprétation compliquée de ce qu’elle avait de primitif, il était pour elle une sorte d’éducateur. Il donnait au « bel inconscient» une base philosophique, une interprétation psychologique. Il « découvrait » le Primitif. Tout cela revenait à dire :

— Qu’est-ce que cela fait, puisque tu possèdes la beauté de Dieu ?

Nous ne pouvons pas façonner les hommes à l’image de notre âme, mais seulement à l’image de la leur. Leur idéal sommeille caché en eux, et non pas en nous.

On pourrait presque poser ce principe :

— Faire une éducation, c’est surveiller attentivement la croissance organique.

Quant aux autres, ils veulent faire plier, veulent casser, couper, bouleverser, briser, détruire...

Mais, qui détruisent-ils donc ? Rien qu’eux-mêmes. Et puis, ils viennent gémir sur leur « idéal assassiné. » En partant, la jeune fille lui dit :

— Donnez-moi la médaille d’or qui est sur l’image...

C’était à la fois cupidité et curiosité. Elle voulait savoir ce qu’il y avait derrière.

Il tira le tableau de son cadre et détacha la médaille. Alors, elle aperçut la tète de Judas.

— Encore un destructeur..., dit-elle.

— Comment cela, encore ? C’est toujours le même. Il est en nous et l’Autre aussi. Mais vous ne comprenez pas cela. Il y a toujours en nous quelqu’un qui trahit, qui vend et qui tue notre homme idéal...

Elle prit la médaille de Spinoza.

— Adieu, dit-elle, et elle l’embrassa sur la bouche.

Il sentit encore une fois cette haleine qui avait le parfum d’amandes douces, chaudes et épluchées.

— Adieu, dit-il.

Puis il replaça l’image contre le mur, au-dessus de son lit.

Et, de nouveau, les nobles apôtres, tristes jusqu’à la mort, étaient assis avec le plus noble de tous, avec leur Seigneur traqué et las jusqu’à la mort, avec cette fleur de l’Humanité tout entière. Et Judas se tenait pâle dans la porte entr’ouverte, par laquelle blanchissait la faible lumière de l’aube. Le jour se levait...

Mais, ce n’était pas le jour qui se levait... C’était la nuit qui tombait.