La Princesse de Babylone/Chapitre IV

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La Princesse de BabyloneGarniertome 21 (p. 380-382).
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CHAPITRE IV.

MAGNIFIQUE SALON OÙ LE ROI DE BABYLONE DONNE UNE MAGNIFIQUE FÊTE. GENTILLESSE DE L’OISEAU MERVEILLEUX DONT IL A ÉTÉ PARLÉ. GALANTERIES DU ROI DE SCYTHIE À LA PRINCESSE ALDÉE. HONNÊTE PROPOSITION QU’IL LUI FAIT ; COMMENT ELLE EST REÇUE. PROMESSES QU’ILS SE FONT EN SE SÉPARANT.


Au milieu des jardins, entre deux cascades, s’élevait un salon ovale de trois cents pieds de diamètre, dont la voûte d’azur semée d’étoiles d’or représentait toutes les constellations avec les planètes, chacune à leur véritable place, et cette voûte tournait, ainsi que le ciel, par des machines aussi invisibles que le sont celles qui dirigent les mouvements célestes. Cent mille flambeaux enfermés dans des cylindres de cristal de roche éclairaient les dehors et l’intérieur de la salle à manger ; un buffet en gradins portait vingt mille vases ou plats d’or ; et vis-à-vis le buffet d’autres gradins étaient remplis de musiciens. Deux autres amphithéâtres étaient chargés, l’un, des fruits de toutes les saisons ; l’autre, d’amphores de cristal où brillaient tous les vins de la terre.

Les convives prirent leurs places autour d’une table de compartiments qui figuraient des fleurs et des fruits, tous en pierres précieuses. La belle Formosante fut placée entre le roi des Indes et celui d’Égypte, la belle Aldée auprès du roi des Scythes. Il y avait une trentaine de princes, et chacun d’eux était à côté d’une des plus belles dames du palais. Le roi de Babylone au milieu, vis-à-vis de sa fille, paraissait partagé entre le chagrin de n’avoir pu la marier, et le plaisir de la garder encore. Formosante lui demanda la permission de mettre son oiseau sur la table à côté d’elle. Le roi le trouva très-bon.

La musique, qui se fit entendre, donna une pleine liberté à chaque prince d’entretenir sa voisine. Le festin parut aussi agréable que magnifique. On avait servi devant Formosante un ragoût que le roi son père aimait beaucoup. La princesse dit qu’il fallait le porter devant Sa Majesté ; aussitôt l’oiseau se saisit du plat avec une dextérité merveilleuse, et va le présenter au roi. Jamais on ne fut plus étonné à souper. Bélus lui fit autant de caresses que sa fille. L’oiseau reprit ensuite son vol pour retourner auprès d’elle. Il déployait en volant une si belle queue, ses ailes étendues étalaient tant de brillantes couleurs, l’or de son plumage jetait un éclat si éblouissant, que tous les yeux ne regardaient que lui. Tous les concertants cessèrent leur musique et devinrent immobiles. Personne ne mangeait, personne ne parlait : on n’entendait qu’un murmure d’admiration. La princesse de Babylone le baisa pendant tout le souper, sans songer seulement s’il y avait des rois dans le monde. Ceux des Indes et d’Égypte sentirent redoubler leur dépit et leur indignation, et chacun d’eux se promit bien de hâter la marche de ses trois cent mille hommes pour se venger.

Pour le roi des Scythes, il était occupé à entretenir la belle Aldée : son cœur altier, méprisant sans dépit les inattentions de Formosante, avait conçu pour elle plus d’indifférence que de colère. « Elle est belle, disait-il, je l’avoue ; mais elle me paraît de ces femmes qui ne sont occupées que de leur beauté, et qui pensent que le genre humain doit leur être bien obligé quand elles daignent se laisser voir en public. On n’adore point des idoles dans mon pays. J’aimerais mieux une laideron complaisante et attentive que cette belle statue. Vous avez, madame, autant de charmes qu’elle, et vous daignez au moins faire conversation avec les étrangers. Je vous avoue, avec la franchise d’un Scythe, que je vous donne la préférence sur votre cousine. » Il se trompait pourtant sur le caractère de Formosante : elle n’était pas si dédaigneuse qu’elle le paraissait ; mais son compliment fut très-bien reçu de la princesse Aldée, Leur entretien devint fort intéressant : ils étaient très-contents, et déjà sûrs l’un de l’autre avant qu’on sortît de table.

Après le souper, on alla se promener dans les bosquets. Le roi des Scythes et Aldée ne manquèrent pas de chercher un cabinet solitaire. Aldée, qui était la franchise même, parla ainsi à ce prince :

« Je ne hais point ma cousine, quoiqu’elle soit plus belle que moi, et qu’elle soit destinée au trône de Babylone : l’honneur de vous plaire me tient lieu d’attraits. Je préfère la Scythie avec vous à la couronne de Babylone sans vous ; mais cette couronne m’appartient de droit, s’il y a des droits dans le monde : car je suis de la branche aînée de Nembrod, et Formosante n’est que de la cadette. Son grand-père détrôna le mien, et le fit mourir.

— Telle est donc la force du sang dans la maison de Babylone ! dit le Scythe. Comment s’appelait votre grand-père ?

— Il se nommait Aldée, comme moi ; mon père avait le même nom : il fut relégué au fond de l’empire avec ma mère ; et Bélus, après leur mort, ne craignant rien de moi, voulut bien m’élever auprès de sa fille ; mais il a décidé que je ne serais jamais mariée.

— Je veux venger votre père, votre grand-père, et vous, dit le roi des Scythes. Je vous réponds que vous serez mariée ; je vous enlèverai après-demain de grand matin, car il faut dîner demain avec le roi de Babylone, et je reviendrai soutenir vos droits avec une armée de trois cent mille hommes.

— Je le veux bien », dit la belle Aldée ; et, après s’être donné leur parole d’honneur, ils se séparèrent.