La Princesse de Babylone/Chapitre XII

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La Princesse de BabyloneGarniertome 21 (p. 398-402).
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CHAPITRE XII.

FORMOSANTE ET SA FEMME DE CHAMBRE ARRIVENT À LA CHINE ; CE QU’ELLE Y VOIT DE REMARQUABLE ; BEAU TRAIT DE FIDÉLITÉ D’AMAZAN. ELLE PART POUR LA SCYTHIE, OÙ ELLE RENCONTRE SA COUSINE ALDÉE. AMITIÉS RÉCIPROQUES QU’ELLES SE FONT SANS S’AIMER.


Les licornes, en moins de huit jours, amenèrent Formosante, Irla, et le phénix, à Cambalu, capitale de la Chine. C’était une ville plus grande que Babylone, et d’une espèce de magnificence toute différente. Ces nouveaux objets, ces mœurs nouvelles, auraient amusé Formosante si elle avait pu être occupée d’autre chose que d’Amazan.

Dès que l’empereur de la Chine eut appris que la princesse de Babylone était à une porte de la ville, il lui dépêcha quatre mille mandarins en robes de cérémonie ; tous se prosternèrent devant elle, et lui présentèrent chacun un compliment écrit en lettres d’or sur une feuille de soie pourpre. Formosante leur dit que si elle avait quatre mille langues, elle ne manquerait pas de répondre sur-le-champ à chaque mandarin ; mais que, n’en ayant qu’une, elle le priait de trouver bon qu’elle s’en servît pour les remercier tous en général. Ils la conduisirent respectueusement chez l’empereur.

C’était le monarque de la terre le plus juste, le plus poli, et le plus sage. Ce fut lui qui, le premier, laboura un petit champ de ses mains impériales, pour rendre l’agriculture respectable à son peuple. Il établit, le premier, des prix pour la vertu. Les lois, partout ailleurs, étaient honteusement bornées à punir les crimes. Cet empereur venait de chasser de ses États une troupe de bonzes étrangers[1] qui étaient venus du fond de l’Occident, dans l’espoir insensé de forcer toute la Chine à penser comme eux, et qui, sous prétexte d’annoncer des vérités, avaient acquis déjà des richesses et des honneurs. Il leur avait dit, en les chassant, ces propres paroles enregistrées dans les annales de l’empire :

« Vous pourriez faire ici autant de mal que vous en avez fait ailleurs : vous êtes venus prêcher des dogmes d’intolérance chez la nation la plus tolérante de la terre. Je vous renvoie pour n’être jamais forcé de vous punir. Vous serez reconduits honorablement sur mes frontières ; on vous fournira tout pour retourner aux bornes de l’hémisphère dont vous êtes partis. Allez en paix si vous pouvez être en paix, et ne revenez plus. »

La princesse de Babylone apprit avec joie ce jugement et ce discours ; elle en était plus sûre d’être bien reçue à la cour, puisqu’elle était très-éloignée d’avoir des dogmes intolérants. L’empereur de la Chine, en dînant avec elle tête à tête, eut la politesse de bannir l’embarras de toute étiquette gênante ; elle lui présenta le phénix, qui fut très-caressé de l’empereur, et qui se percha sur son fauteuil. Formosante, sur la fin du repas, lui confia ingénument le sujet de son voyage, et le pria de faire chercher dans Cambalu le bel Amazan, dont elle lui conta l’aventure, sans lui rien cacher de la fatale passion dont son cœur était enflammé pour ce jeune héros. « À qui en parlez-vous ? lui dit l’empereur de la Chine ; il m’a fait le plaisir de venir dans ma cour ; il m’a enchanté ; cet aimable Amazan : il est vrai qu’il est profondément affligé ; mais ses grâces n’en sont que plus touchantes ; aucun de mes favoris n’a plus d’esprit que lui ; nul mandarin de robe n’a de plus vastes connaissances ; nul mandarin d’épée n’a l’air plus martial et plus héroïque ; son extrême jeunesse donne un nouveau prix à tous ses talents ; si j’étais assez malheureux, assez abandonné du Tien et du Changti pour vouloir être conquérant, je prierais Amazan de se mettre à la tête de mes armées, et je serais sûr de triompher de l’univers entier. C’est bien dommage que son chagrin lui dérange quelquefois l’esprit.

— Ah ! monsieur, lui dit Formosante avec un air enflammé et un ton de douleur, de saisissement et de reproche, pourquoi ne m’avez-vous pas fait dîner avec lui ? Vous me faites mourir ; envoyez-le prier tout à l’heure.

— Madame, il est parti ce matin, et il n’a point dit dans quelle contrée il portait ses pas. »

Formosante se tourna vers le phénix : « Eh bien, dit-elle, phénix, avez-vous jamais vu une fille plus malheureuse que moi ? Mais, monsieur, continua-t-elle, comment, pourquoi a-t-il pu quitter si brusquement une cour aussi polie que la vôtre, dans laquelle il me semble qu’on voudrait passer sa vie ?

— Voici, madame, ce qui est arrivé. Une princesse du sang, des plus aimables, s’est éprise de passion pour lui, et lui a donné un rendez-vous chez elle à midi ; il est parti au point du jour, et il a laissé ce billet, qui a coûté bien des larmes à ma parente.

« Belle princesse du sang de la Chine, vous méritez un cœur qui n’ait jamais été qu’à vous ; j’ai juré aux dieux immortels de n’aimer jamais que Formosante, princesse de Babylone, et de lui apprendre comment on peut dompter ses désirs dans ses voyages ; elle a eu le malheur de succomber avec un indigne roi d’Égypte : je suis le plus malheureux des hommes ; j’ai perdu mon père et le phénix, et l’espérance d’être aimé de Formosante ; j’ai quitté ma mère affligée, ma patrie, ne pouvant vivre un moment dans les lieux où j’ai appris que Formosante en aimait un autre que moi ; j’ai juré de parcourir la terre et d’être fidèle. Vous me mépriseriez, et les dieux me puniraient, si je violais mon serment ; prenez un amant, madame, et soyez aussi fidèle que moi. »

— Ah ! laissez-moi cette étonnante lettre, dit la belle Formosante, elle fera ma consolation ; je suis heureuse dans mon infortune. Amazan m’aime ; Amazan renonce pour moi à la possession des princesses de la Chine ; il n’y a que lui sur la terre capable de remporter une telle victoire ; il me donne un grand exemple ; le phénix sait que je n’en avais pas besoin ; il est bien cruel d’être privée de son amant pour le plus innocent des baisers donné par pure fidélité. Mais enfin où est-il allé ? quel chemin a-t-il pris ? daignez me l’enseigner, et je pars. »

L’empereur de la Chine lui répondit qu’il croyait, sur les rapports qu’on lui avait faits, que son amant avait suivi une route qui menait en Scythie. Aussitôt les licornes furent attelées, et la princesse, après les plus tendres compliments, prit congé de l’empereur avec le phénix, sa femme de chambre Irla, et toute sa suite.

Dès qu’elle fut en Scythie, elle vit plus que jamais combien les hommes et les gouvernements diffèrent, et différeront toujours jusqu’au temps où quelque peuple plus éclairé que les autres communiquera la lumière de proche en proche après mille siècles de ténèbres, et qu’il se trouvera dans des climats barbares des âmes héroïques qui auront la force et la persévérance de changer les brutes en hommes. Point de villes en Scythie, par conséquent point d’arts agréables. On ne voyait que de vastes prairies et des nations entières sous des tentes et sur des chars. Cet aspect imprimait la terreur. Formosante demanda dans quelle tente ou dans quelle charrette logeait le roi. On lui dit que depuis huit jours il s’était mis en marche à la tête de trois cent mille hommes de cavalerie pour aller à la rencontre du roi de Babylone, dont il avait enlevé la nièce, la belle princesse Aldée. « Il a enlevé ma cousine ! s’écria Formosante ; je ne m’attendais pas à cette nouvelle aventure. Quoi ! ma cousine, qui était trop heureuse de me faire la cour, est devenue reine, et je ne suis pas encore mariée ! » Elle se fit conduire incontinent aux tentes de la reine.

Leur réunion inespérée dans ces climats lointains, les choses singulières qu’elles avaient mutuellement à s’apprendre, mirent dans leur entrevue un charme qui leur fit oublier qu’elles ne s’étaient jamais aimées ; elles se revirent avec transport ; une douce illusion se mit à la place de la vraie tendresse ; elles s’embrassèrent en pleurant, et il y eut même entre elles de la cordialité et de la franchise, attendu que l’entrevue ne se faisait pas dans un palais.

Aldée reconnut le phénix et la confidente Irla ; elle donna des fourrures de zibeline à sa cousine, qui lui donna des diamants. On parla de la guerre que les deux rois entreprenaient ; on déplora la condition des hommes, que des monarques envoient par fantaisie s’égorger pour des différends que deux honnêtes gens pourraient concilier en une heure ; mais surtout on s’entretint du bel étranger vainqueur des lions, donneur des plus gros diamants de l’univers, faiseur de madrigaux, possesseur du phénix, devenu le plus malheureux des hommes sur le rapport d’un merle.

« C’est mon cher frère, disait Aldée.

— C’est mon amant ! s’écriait Formosante ; vous l’avez vu sans doute, il est peut-être encore ici ; car, ma cousine, il sait qu’il est votre frère ; il ne vous aura pas quittée brusquement comme il a quitté le roi de la Chine.

— Si je l’ai vu, grands dieux ! reprit Aldée ; il a passé quatre jours entiers avec moi. Ah ! ma cousine, que mon frère est à plaindre ! Un faux rapport l’a rendu absolument fou ; il court le monde sans savoir où il va. Figurez-vous qu’il a poussé la démence jusqu’à refuser les faveurs de la plus belle Scythe de toute la Scythie. Il partit hier après lui avoir écrit une lettre dont elle a été désespérée. Pour lui, il est allé chez les Cimmériens.

— Dieu soit loué ! s’écria Formosante ; encore un refus en ma faveur ! mon bonheur a passé mon espoir, comme mon malheur a surpassé toutes mes craintes. Faites-moi donner cette lettre charmante, que je parte, que je le suive, les mains pleines de ses sacrifices. Adieu, ma cousine ; Amazan est chez les Cimmériens, j’y vole. »

Aldée trouva que la princesse sa cousine était encore plus folle que son frère Amazan. Mais comme elle avait senti elle-même les atteintes de cette épidémie, comme elle avait quitté les délices et la magnificence de Babylone pour le roi des Scythes, comme les femmes s’intéressent toujours aux folies dont l’amour est cause, elle s’attendrit véritablement pour Formosante, lui souhaita un heureux voyage, et lui promit de servir sa passion si jamais elle était assez heureuse pour revoir son frère.

  1. Les jésuites ; Voltaire a composé une Relation du bannissement des jésuites en Chine ; voyez les Mélanges, année 1768 ; et tome XVIII, page 152.