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La Princesse de Clèves (édition originale)/Troisième partie

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Claude Barbin (3p. 1-216).
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III



CEpendant quelque remply & quelque occupé que je fuſſe de cette nouvelle liaiſon avec la Reine, je tenois à Madame de Themines par une inclination naturelle que je ne pouvois vaincre : Il me parut qu’elle ceſſoit de m’aimer, & au lieu que ſi j’euſſe eſté ſage, je me fuſſe ſervy du changement qui paroiſſoit en elle, pour aider à me guerir, mon amour en redoubla, & je me conduiſois ſi mal, que la Reine eut quelque connoiſſance de cet attachement. La jalouſie eſt naturelle aux perſonnes de ſa nation, & peut-eſtre que cette Princeſſe a pour moy des ſentimens plus vifs qu’elle ne penſe elle-même. Mais enfin le bruit que j’eſtois amoureux, luy donna de ſi grandes inquietudes, & de ſi grands chagrins, que je me crus cent fois perdu auprés d’elle. Je la r’aſſeuray enfin à force de ſoins, de ſoûmiſſions & de faux ſermens ; mais je n’aurois pû la tromper longtemps, ſi le changement de madame de Thémines ne m’avoit détaché d’elle malgré moi. Elle me fit voir qu’elle ne m’aimoit plus ; & j’en fus ſi perſuadé, que je fus contraint de ne la pas tourmenter davantage, & de la laiſſer en repos. Quelque temps après, elle m’écrivit cette lettre que j’ai perdue. J’appris par là qu’elle avoit ſu le commerce que j’avais eu avec cette autre femme dont je vous ay parlé, & que c’étoit la cauſe de ſon changement. Comme je n’avais plus rien alors qui me partageat, la reine étoit aſſez contente de moy ; mais comme les ſentiments que j’ai pour elle ne ſont pas d’une nature à me rendre incapable de tout autre attachement, & que l’on n’eſt pas amoureux par ſa volonté, je le ſuis devenu de madame de Martigues, pour qui j’avais déjà eu beaucoup d’inclination pendant qu’elle étoit Villemontais, fille de la reine dauphine. J’ai lieu de croire que je n’en ſuis pas haï ; la diſcrétion que je luy fais paraître, & dont elle ne ſçait pas toutes les raiſons, luy eſt agréable. La reine n’a aucun ſoupçon ſur ſon ſujet ; mais elle en a un autre qui n’eſt guère moins facheux. Comme madame de Martigues eſt toujours chez la reine dauphine, j’y vais auſſi beaucoup plus ſouvent que de coutume. La reine s’eſt imaginé que c’eſt de cette princeſſe que je ſuis amoureux. Le rang de la reine dauphine qui eſt égal au ſien, & la beauté & la jeuneſſe qu’elle a au-deſſus d’elle, luy donnent une jalouſie qui va juſqu’à la fureur, & une haine contre ſa belle-fille qu’elle ne ſauroit plus cacher. Le cardinal de Lorraine, qui me paraît depuis longtemps aſpirer aux bonnes graces de la reine, & qui voit bien que j’occupe une place qu’il voudroit remplir, ſous prétexte de raccommoder madame la dauphine avec elle, eſt entré dans les différends qu’elles ont eu enſemble. Je ne doute pas qu’il n’ait démeſlé le véritable ſujet de l’aigreur de la reine, & je crois qu’il me rend toutes ſortes de mauvais offices, ſans luy laiſſer voir qu’il a deſſein de me les rendre. Voilà l’état où ſont les choſes à l’heure que je vous parle. Jugez quel effect peut produire la lettre que j’ai perdue, & que mon malheur m’a foit mettre dans ma poche, pour la rendre à madame de Thémines. Si la reine voit cette lettre, elle connaîtra que je l’ai trompée, & que preſque dans le temps que je la trompais pour madame de Thémines, je trompais madame de Thémines pour une autre ; jugez quelle idée cela luy peut donner de moi, & ſi elle peut jamais ſe fier à mes paroles. Si elle ne voit point cette lettre, que luy dirai-je ? Elle ſçait qu’on l’a remiſe entre les mains de madame la dauphine ; elle croira que Chatelart a reconnu l’écriture de cette reine, & que la lettre eſt d’elle ; elle s’imaginera que la perſonne dont on témoigne de la jalouſie eſt peut-eſtre elle-meſme ; enfin, il n’y a rien qu’elle n’ait lieu de penſer, & il n’y a rien que je ne doive craindre de ſes penſées. Ajoutez à cela que je ſuis vivement touché de madame de Martigues ; qu’aſſurément madame la dauphine luy montrera cette lettre qu’elle croira écrite depuis peu ; ainſi je ſerai également brouillé, & avec la perſonne du monde que j’aime le plus, & avec la perſonne du monde que je dois le plus craindre. Voyez après cela ſi je n’ai pas raiſon de vous conjurer de dire que la lettre eſt à vous, & de vous demander, en grace, de l’aller retirer des mains de madame la dauphine. »

— Je vois bien, dit monſieur de Nemours, que l’on ne peut eſtre dans un plus grand embarras que celuy où vous eſtes, & il faut avouer que vous le méritez. On m’a accuſé de n’eſtre pas un amant fidèle, & d’avoir pluſieurs galanteries à la fois ; mais vous me paſſez de ſi loin, que je n’aurais ſeulement oſé imaginer les choſes que vous avez entrepriſes. Pouviez-vous prétendre de conſerver madame de Thémines en vous engageant avec la reine ? & eſpériez-vous de vous engager avec la reine & de la pouvoir tromper ? Elle eſt italienne & reine, & par conſéquent pleine de ſoupçons, de jalouſie & d’orgueil ; quand votre bonne fortune, plutoſt que votre bonne conduite, vous a oſté des engagements où vous étiez, vous en avez pris de nouveaux, & vous vous eſtes imaginé qu’au milieu de la cour, vous pourriez aimer madame de Martigues, ſans que la reine s’en aperçût. Vous ne pouviez prendre trop de ſoyns de luy oſter la honte d’avoir foit les premiers pas. Elle a pour vous une paſſion violente : votre diſcrétion vous empeſche de me le dire, & la mienne de vous le demander ; mais enfin elle vous aime, elle a de la défiance, & la vérité eſt contre vous.

— Eſt-ce à vous à m’accabler de réprimandes, interrompit le vidame, & votre expérience ne vous doit-elle pas donner de l’indulgence pour mes fautes ? Je veux pourtant bien convenir que j’ai tort ; mais ſongez, je vous conjure, à me tirer de l’abîme où je ſuis. Il me paraît qu’il faudroit que vous viſſiez la reine dauphine ſitoſt qu’elle ſera éveillée, pour luy redemander cette lettre, comme l’ayant perdue.

— Je vous ay déjà dit, reprit monſieur de Nemours, que la propoſition que vous me faites eſt un peu extraordinaire, & que mon intéreſt particulier m’y peut faire trouver des difficultez ; mais de plus, ſi l’on a vu tomber cette lettre de votre poche, il me paraît difficyle de perſuader qu’elle ſoyt tombée de la mienne.

— Je croyais vous avoir appris, répondit le vidame, que l’on a dit à la reine dauphine que c’étoit de la voſtre qu’elle étoit tombée.

— Comment ! reprit bruſquement monſieur de Nemours, qui vit dans ce moment les mauvais offices que cette mépriſe luy pouvoit faire auprès de madame de Clèves, l’on a dit à la reine dauphine que c’eſt moy qui ay laiſſé tomber cette lettre ?

— Oui, reprit le vidame, on le luy a dit. Et ce qui a foit cette mépriſe, c’eſt qu’il y avoit pluſieurs gentilſhommes des reines dans une des chambres du jeu de paume où étaient nos habits, & que vos gens & les miens les ont été quérir. En meſme temps la lettre eſt tombée ; ces gentilſhommes l’ont ramaſſée & l’ont lue tout haut. Les uns ont cru qu’elle étoit à vous, & les autres à moi. Chatelart qui l’a priſe & à qui je viens de la faire demander, a dit qu’il l’avoit donnée à la reine dauphine, comme une lettre qui étoit à vous ; & ceux qui en ont parlé à la reine ont dit par malheur qu’elle étoit à moy ; ainſi vous pouvez faire aiſément ce que je ſouhaite, & m’oſter de l’embarras où je ſuis.

Monſieur de Nemours avoit toujours fort aimé le vidame de Chartres, & ce qu’il étoit à madame de Clèves le luy rendoit encore plus cher. Néanmoins il ne pouvoit ſe réſoudre à prendre le haſard qu’elle entendît parler de cette lettre, comme d’une choſe où il avoit intéreſt. Il ſe mit à reſver profondément, & le vidame ſe doutant à peu près du ſujet de ſa reſverie :

— Je crois bien, luy dit-il, que vous craignez de vous brouiller avec votre maîtreſſe, & meſme vous me donneriez lieu de croire que c’eſt avec la reine dauphine, ſi le peu de jalouſie que je vous vois de monſieur d’Anville ne m’en oſtoit la penſée ; mais, quoy qu’il en ſoyt, il eſt juſte que vous ne ſacrifiez pas votre repos au mien, & je veux bien vous donner les moyens de faire voir à celle que vous : voilà un billet de madame d’Amboiſe, qui eſt amie de madame de Thémines, & à qui elle s’eſt fiée de tous les ſentiments qu’elle a eus pour moi. Par ce billet elle me redemande cette lettre de ſon amie, que j’ai perdue ; mon nom eſt ſur le billet ; & ce qui eſt dedans prouve ſans aucun doute que la lettre que l’on me redemande eſt la meſme que l’on a trouvée. Je vous remets ce billet entre les mains, & je conſens que vous le montriez à votre maîtreſſe pour vous juſtifier. Je vous conjure de ne perdre pas un moment, & d’aller dès ce matin chez madame la dauphine.

Monſieur de Nemours le promit au vidame de Chartres, & prit le billet de madame d’Amboiſe ; néanmoins ſon deſſein n’étoit pas de voir la reine dauphine, & il trouvoit qu’il avoit quelque choſe de plus preſſé à faire. Il ne doutoit pas qu’elle n’eût déjà parlé de la lettre à madame de Clèves, & il ne pouvoit ſupporter qu’une perſonne qu’il aimoit ſi éperdument eût lieu de croire qu’il eût quelque attachement pour une autre.

Il alla chez elle à l’heure qu’il crut qu’elle pouvoit eſtre éveillée, & luy fit dire qu’il ne demanderoit pas à avoir l’honneur de la voir à une heure ſi extraordinaire, ſi une affaire de conſéquence ne l’y obligeait. Madame de Clèves étoit encore au lit, l’eſprit aigri & agité de triſtes penſées, qu’elle avoit eues pendant la nuit. Elle fut extreſmement ſurpriſe, lorſqu’on luy dit que monſieur de Nemours la demandoit ; l’aigreur où elle étoit ne la fit pas balancer à répondre qu’elle étoit malade, & qu’elle ne pouvoit luy parler.

Ce prince ne fut pas bleſſé de ce refus, une marque de froideur dans un temps où elle pouvoit avoir de la jalouſie n’étoit pas un mauvais augure. Il alla à l’appartement de monſieur de Clèves, & luy dit qu’il venoit de celuy de madame ſa femme : qu’il étoit bien faché de ne la pouvoir entretenir, parce qu’il avoit à luy parler d’une affaire importante pour le vidame de Chartres. Il fit entendre en peu de mots à monſieur de Clèves la conſéquence de cette affaire, & monſieur de Clèves le mena à l’heure meſme dans la chambre de ſa femme. Si elle n’eût point été dans l’obſcurité, elle eût eu peine à cacher ſon trouble & ſon étonnement de voir entrer monſieur de Nemours conduit par ſon mari. Monſieur de Clèves luy dit qu’il s’agiſſçait d’une lettre, où l’on avoit beſoin de ſon ſecours pour les intéreſts du vidame, qu’elle verroit avec monſieur de Nemours ce qu’il y avoit à faire, & que, pour luy, il s’en alloit chez le roi qui venoit de l’envoyer quérir.

Monſieur de Nemours demeura ſeul auprès de madame de Clèves, comme il le pouvoit ſouhaiter.

— Je viens vous demander, Madame, luy dit-il, ſi madame la dauphine ne vous a point parlé d’une lettre que Chatelart luy remit hier entre les mains.

— Elle m’en a dit quelque choſe, répondit madame de Clèves ; mais je ne vois pas ce que cette lettre a de commun avec les intéreſts de mon oncle, & je vous puis aſſurer qu’il n’y eſt pas nommé.

— Il eſt vrai, Madame, répliqua monſieur de Nemours, il n’y eſt pas nommé, néanmoins elle s’adreſſe à luy, & il luy eſt tres-important que vous la retiriez des mains de madame la dauphine.

— J’ai peine à comprendre, reprit madame de Clèves, pourquoy il luy importe que cette lettre ſoyt vue, & pourquoy il faut la redemander ſous ſon nom.

— Si vous voulez vous donner le loiſir de m’écouter, Madame, dit monſieur de Nemours, je vous ferai bientoſt voir la vérité, & vous apprendrez des choſes ſi importantes pour monſieur le vidame, que je ne les aurais pas meſme confiées à monſieur le prince de Clèves, ſi je n’avais eu beſoin de ſon ſecours pour avoir l’honneur de vous voir.

— Je penſe que tout ce que vous prendriez la peine de me dire ſeroit inutile, répondit madame de Clèves avec un air aſſez ſec, & il vaut mieux que vous alliez trouver la reine dauphine & que, ſans chercher de détours, vous luy diſiez l’intéreſt que vous avez à cette lettre, puiſque auſſi bien on luy a dit qu’elle vient de vous.

L’aigreur que monſieur de Nemours voyoit dans l’eſprit de madame de Clèves luy donnoit le plus ſenſible plaiſir qu’il eût jamais eu, & balançait ſon impatience de ſe juſtifier.

— Je ne ſais, Madame, reprit-il, ce qu’on peut avoir dit à madame la dauphine ; mais je n’ai aucun intéreſt à cette lettre, & elle s’adreſſe à monſieur le vidame.

— Je le crois, répliqua madame de Clèves ; mais on a dit le contraire à la reine dauphine, & il ne luy paraîtra pas vraiſemblable que les lettres de monſieur le vidame tombent de vos poches. C’eſt pourquoy à moins que vous n’ayez quelque raiſon que je ne ſais point, à cacher la vérité à la reine dauphine, je vous conſeille de la luy avouer.

— Je n’ai rien à luy avouer, reprit-il, la lettre ne s’adreſſe pas à moi, & s’il y a quelqu’un que je ſouhaite d’en perſuader, ce n’eſt pas madame la dauphine. Mais Madame, comme il s’agit en ceci de la fortune de monſieur le vidame, trouvez bon que je vous apprenne des choſes qui ſont meſme dignes de votre curioſité.

Madame de Clèves témoigna par ſon ſilence qu’elle étoit preſte à l’écouter, & monſieur de Nemours luy conta le plus ſuccinctement qu’il luy fut poſſible, tout ce qu’il venoit d’apprendre du vidame. Quoique ce fuſſent des choſes propres à donner de l’étonnement, & à eſtre écoutées avec attention, madame de Clèves les entendit avec une froideur ſi grande qu’il ſembloit qu’elle ne les crût pas véritables, ou qu’elles luy fuſſent indifférentes. Son eſprit demeura dans cette ſituation, juſqu’à ce que monſieur de Nemours luy parlat du billet de madame d’Amboiſe, qui s’adreſſçait au vidame de Chartres & qui étoit la preuve de tout ce qu’il luy venoit de dire. Comme madame de Clèves ſavoit que cette femme étoit amie de madame de Thémines, elle trouva une apparence de vérité à ce que luy diſçait monſieur de Nemours, qui luy fit penſer que la lettre ne s’adreſſçait peut eſtre pas à luy. Cette penſée la tira tout d’un coup & malgré elle, de là froideur qu’elle avoit eue juſqu’alors. Ce prince, après luy avoir lu ce billet qui faiſçait ſa juſtification, le luy préſenta pour le lire & luy dit qu’elle en pouvoit connaître l’écriture ; elle ne put s’empeſcher de le prendre, de regarder le deſſus pour voir s’il s’adreſſçait au vidame de Chartres, & de le lire tout entier pour juger ſi la lettre que l’on redemandoit étoit la meſme qu’elle avoit entre les mains. Monſieur de Nemours luy dit encore tout ce qu’il crut propre à la perſuader ; & comme on perſuade aiſément une vérité agréable, il convainquit madame de Clèves qu’il n’avoit point de part à cette lettre.

Elle commença alors à raiſonner avec luy ſur l’embarras & le péril où étoit le vidame, à le blamer de ſa méchante conduite, à chercher les moyens de le ſecourir : elle s’eſtonna du procedé de la Reine, elle avoüa à Monſieur de Nemours qu’elle avoit la Lettre : enfin, ſi-toſt qu’elle le crut innocent, elle entra avec un eſprit ouvert & tranquille dans les mêmes choſes qu’elle ſembloit d’abord ne daigner pas entendre. Ils convinrent qu’il ne falloit point rendre la Lettre à la Reine Dauphine, de peur qu’elle ne la montraſt à Madame de Martigues, qui connaiſſçait l’écriture de madame de Thémines & qui auroit aiſément deviné par l’intéreſt qu’elle prenoit au vidame, qu’elle s’adreſſçait à luy. Ils trouvèrent auſſi qu’il ne falloit pas confier à la reine dauphine tout ce qui regardoit la reine, ſa belle-mère. Madame de Clèves, ſous le prétexte des affaires de ſon onde, entroit avec plaiſir à garder tous les ſecrets que monſieur de Nemours luy confiait.

Ce prince ne luy eût pas toujours parlé des intéreſts du vidame, & la liberté où il ſe trouvoit de l’entretenir luy eût donné une hardieſſe qu’il n’avoit encore oſé prendre, ſi l’on ne fût venu dire à madame de Clèves que la reine dauphine luy ordonnoit de l’aller trouver. Monſieur de Nemours fut contraint de ſe retirer ; il alla trouver le vidame pour luy dire qu’après l’avoir quitté, il avoit penſé qu’il étoit plus à propos de s’adreſſer à madame de Clèves qui étoit ſa nièce, que d’aller droit à madame la dauphine. Il ne manqua pas de raiſons pour faire approuver ce qu’il avoit foit & pour en faire eſpérer un bon ſuccès.

Cependant madame de Clèves s’habilla en diligence pour aller chez la reine. A peine parut-elle dans ſa chambre, que cette princeſſe la fit approcher & luy dit tout bas : — Il y a deux heures que je vous attends, & jamais je n’ai été ſi embarraſſée à déguiſer la vérité que je l’ai été ce matin. La reine a entendu parler de la lettre que je vous donnai hier ; elle croit que c’eſt le vidame de Chartres qui l’a laiſſé tomber. Vous ſavez qu’elle y prend quelque intéreſt : elle a foit chercher cette lettre, elle l’a foit demander à Chatelart ; il a dit qu’il me l’avoit donnée : on me l’eſt venu demander ſur le prétexte que c’étoit une jolie lettre qui donnoit de la curioſité à la reine. Je n’ai oſé dire que vous l’aviez, je crus qu’elle s’imagineroit que je vous l’avais miſe entre les mains à cauſe du vidame votre oncle, & qu’il y auroit une grande intelligence entre luy & moi. Il m’a déjà paru qu’elle ſouffroit avec peine qu’il me vît ſouvent, de ſorte que j’ai dit que la lettre étoit dans les habits que j’avais hier, & que ceux qui en avaient la clef étaient ſortis. Donnez-moi promptement cette lettre, ajouta-t-elle, afin que je la luy envoie, & que je la liſe avant que de l’envoyer pour voir ſi je n’en connaîtrai point l’écriture.

Madame de Clèves ſe trouva encore plus embarraſſée qu’elle n’avoit penſé.

— Je ne ſais, Madame comment vous ferez, répondit-elle ; car monſieur de Clèves, à qui je l’avais donnée à lire, l’a rendue à monſieur de Nemours qui eſt venu dès ce matin le prier de vous la redemander. Monſieur de Clèves a eu l’imprudence de luy dire qu’il l’avait, & il a eu la faibleſſe de céder aux prières que monſieur de Nemours luy a faites de la luy rendre.

— Vous me mettez dans le plus grand embarras où je puiſſe jamais eſtre, repartit madame la dauphine, & vous avez tort d’avoir rendu cette lettre à monſieur de Nemours ; puiſque c’étoit moy qui vous l’avais donnée, vous ne deviez point la rendre ſans ma permiſſion. Que voulez-vous que je diſe à la reine, & que pourra-t-elle s’imaginer ? Elle croira & avec apparence que cette lettre me regarde, & qu’il y a quelque choſe entre le vidame & moi. Jamais on ne luy perſuadera que cette lettre ſoyt à monſieur de Nemours.

— Je ſuis tres-affligée, répondit madame de Clèves, de l’embarras que je vous cauſe. Je le crois auſſi grand qu’il eſt ; mais c’eſt la faute de monſieur de Clèves & non pas la mienne.

— C’eſt la voſtre, répliqua madame la dauphine, de luy avoir donné la lettre, & il n’y a que vous de femme au monde qui faſſe confidence à ſon mari de toutes les choſes qu’elle ſçait.

— Je crois que j’ai tort, Madame, répliqua madame de Clèves ; mais ſongez à réparer ma faute & non pas à l’examiner.

— Ne vous ſouvenez-vous point, à peu près, de ce qui eſt dans cette lettre ? dit alors la reine dauphine.

— Oui, Madame, répondit-elle, je m’en ſouviens, & l’ai relue plus d’une fois.

— Si cela eſt, reprit madame la dauphine, il faut que vous alliez tout à l’heure la faire écrire d’une main inconnue. Je l’enverrai à la reine : elle ne la montrera pas à ceux qui l’ont vue. Quand elle le ferait, je ſoutiendrai toujours que c’eſt celle que Chatelart m’a donnée, & il n’oſeroit dire le contraire.

Madame de Clèves entra dans cet expédient, & d’autant plus qu’elle penſçait qu’elle enverroit quérir monſieur de Nemours pour ravoir la lettre meſme, afin de la faire copier mot à mot, & d’en faire à peu près imiter l’écriture, & elle crut que la reine y ſeroit infailliblement trompée. Sitoſt qu’elle fut chez elle, elle conta à ſon mari l’embarras de madame la dauphine, & le pria d’envoyer chercher monſieur de Nemours. On le chercha ; il vint en diligence. Madame de Clèves luy dit tout ce qu’elle avoit déjà appris à ſon mari, & luy demanda la lettre ; mais monſieur de Nemours répondit qu’il l’avoit déjà rendue au vidame de Chartres qui avoit eu tant de joie de la ravoir & de ſe trouver hors du péril qu’il auroit couru, qu’il l’avoit renvoyée à l’heure meſme à l’amie de madame de Thémines. Madame de Clèves ſe retrouva dans un nouvel embarras, & enfin après avoir bien conſulté, ils réſolurent de faire la lettre de mémoire. Ils s’enfermèrent pour y travailler ; on donna ordre à la porte de ne laiſſer entrer perſonne, & on renvoya tous les gens de monſieur de Nemours. Cet air de myſtère & de confidence n’étoit pas d’un médiocre charme pour ce prince, & meſme pour madame de Clèves. La préſence de ſon mari & les intéreſts du vidame de Chartres la raſſuraient en quelque ſorte ſur ſes ſcrupules. Elle ne ſentoit que le plaiſir de voir monſieur de Nemours, elle en avoit une joie pure & ſans mélange qu’elle n’avoit jamais ſentie : cette joie luy donnoit une liberté & un enjouement dans l’eſprit que monſieur de Nemours ne luy avoit jamais vus, & qui redoublaient ſon amour. Comme il n’avoit point eu encore de ſi agréables moments, ſa vivacité en étoit augmentée ; & quand madame de Clèves voulut commencer à ſe ſouvenir de la lettre & à l’écrire, ce prince, au lieu de luy aider ſérieuſement, ne faiſçait que l’interrompre & luy dire des choſes plaiſantes. Madame de Clèves entra dans le meſme eſprit de gaieté, de ſorte qu’il y avoit déjà longtemps qu’ils étaient enfermez, & on étoit déjà venu deux fois de la part de la reine dauphine pour dire à madame de Clèves de ſe dépeſcher, qu’ils n’avaient pas encore foit la moitié de la lettre.

Monſieur de Nemours étoit bien aiſe de faire durer un temps qui luy étoit ſi agréable, & oublioit les intéreſts de ſon ami. Madame de Clèves ne s’ennuyoit pas, & oublioit auſſi les intéreſts de ſon oncle. Enfin à peine, à quatre heures, la lettre était-elle achevée, & elle étoit ſi mal, & l’écriture dont on la fit copier reſſembloit ſi peu à celle que l’on avoit eu deſſein d’imiter, qu’il eût fallu que la reine n’eût guère pris de ſoyn d’éclaircir la vérité pour ne la pas connaître. Auſſi n’y fut-elle pas trompée, quelque ſoyn que l’on prît de luy perſuader que cette lettre s’adreſſçait à monſieur de Nemours. Elle demeura convaincue, non ſeulement qu’elle étoit au vidame de Chartres ; mais elle crut que la reine dauphine y avoit part, & qu’il y avoit quelque intelligence entre eux. Cette penſée augmenta tellement la haine qu’elle avoit pour cette princeſſe, qu’elle ne luy pardonna jamais, & qu’elle la perſécuta juſqu’à ce qu’elle l’eût foit ſortir de France.

Pour le vidame de Chartres, il fut ruiné auprès d’elle, & ſoyt que le cardinal de Lorraine ſe fût déjà rendu maître de ſon eſprit, ou que l’aventure de cette lettre qui luy fit voir qu’elle étoit trompée luy aidat à démeſler les autres tromperies que le vidame luy avoit déjà faites, il eſt certain qu’il ne put jamais ſe raccommoder ſincèrement avec elle. Leur liaiſon ſe rompit, & elle le perdit enſuite à la conjuration d’Amboiſe où il ſe trouva embarraſſé.

Après qu’on eut envoyé la lettre à madame la dauphine, monſieur de Clèves & monſieur de Nemours s’en allèrent. Madame de Clèves demeura ſeule, & ſitoſt qu’elle ne fut plus ſoutenue par cette joie que donne la préſence de ce que l’on aime, elle revint comme d’un ſonge ; elle regarda avec étonnement la prodigieuſe différence de l’état où elle étoit le ſoyr, d’avec celuy où elle ſe trouvoit alors ; elle ſe remit devant les yeux l’aigreur & la froideur qu’elle avoit foit paraître à monſieur de Nemours, tant qu’elle avoit cru que la lettre de madame de Thémines s’adreſſçait à luy ; quel calme & quelle douceur avaient ſuccédé à cette aigreur, ſitoſt qu’il l’avoit perſuadée que cette lettre ne le regardoit pas. Quand elle penſçait qu’elle s’étoit reproché comme un crime, le jour précédent, de luy avoir donné des marques de ſenſibilité que la ſeule compaſſion pouvoit avoir foit naître & que, par ſon aigreur, elle luy avoit foit paraître des ſentiments de jalouſie qui étaient des preuves certaines de paſſion, elle ne ſe reconnaiſſçait plus elle-meſme. Quand elle penſçait encore que monſieur de Nemours voyoit bien qu’elle connaiſſçait ſon amour, qu’il voyoit bien auſſi que malgré cette connaiſſance elle ne l’en traitoit pas plus mal en préſence meſme de ſon mari, qu’au contraire elle ne l’avoit jamais regardé ſi favorablement, qu’elle étoit cauſe que monſieur de Clèves l’avoit envoyé quérir, & qu’ils venaient de paſſer une après-dînée enſemble en particulier, elle trouvoit qu’elle étoit d’intelligence avec monſieur de Nemours, qu’elle trompoit le mari du monde qui méritoit le moins d’eſtre trompé, & elle étoit honteuſe de paraître ſi peu digne d’eſtime aux yeux meſme de ſon amant. Mais ce qu’elle pouvoit moins ſupporter que tout le reſte, étoit le ſouvenir de l’état où elle avoit paſſé la nuit, & les cuiſantes douleurs que luy avoit cauſées la penſée que monſieur de Nemours aimoit ailleurs & qu’elle étoit trompée.

Elle avoit ignoré juſqu’alors les inquiétudes mortelles de la défiance & de la jalouſie ; elle n’avoit penſé qu’à ſe défendre d’aimer monſieur de Nemours, & elle n’avoit point encore commencé à craindre qu’il en aimat une autre. Quoique les ſoupçons que luy avoit donnez cette lettre fuſſent effacez, ils ne laiſſèrent pas de luy ouvrir les yeux ſur le haſard d’eſtre trompée, & de luy donner des impreſſions de défiance & de jalouſie qu’elle n’avoit jamais eues. Elle fut étonnée de n’avoir point encore penſé combien il étoit peu vraiſemblable qu’un homme comme monſieur de Nemours, qui avoit toujours foit paraître tant de légèreté parmi les femmes, fût capable d’un attachement ſincère & durable. Elle trouva qu’il étoit preſque impoſſible qu’elle pût eſtre contente de ſa paſſion.

— « Mais quand je le pourrais eſtre, diſçait-elle, qu’en veux-je faire ? Veux-je la ſouffrir ? Veux-je y répondre ? Veux-je m’engager dans une galanterie ? Veux-je manquer à monſieur de Clèves ? Veux-je me manquer à moi-meſme ? Et veux-je enfin m’expoſer aux cruels repentirs & aux mortelles douleurs que donne l’amour ? Je ſuis vaincue & ſurmontée par une inclination qui m’entraîne malgré moi. Toutes mes réſolutions ſont inutiles ; je penſai hier tout ce que je penſe aujourd’hui, & je fais aujourd’hui tout le contraire de ce que je réſolus hier. Il faut m’arracher de la préſence de monſieur de Nemours ; il faut m’en aller à la campagne, quelque bizarre que puiſſe paraître mon voyage ; & ſi monſieur de Clèves s’opiniatre à l’empeſcher ou à en vouloir ſavoir les raiſons, peut-eſtre luy ferai-je le mal, & à moi-meſme auſſi, de les luy apprendre » .

Elle demeura dans cette réſolution, & paſſa tout le ſoyr chez elle, ſans aller ſavoir de madame la dauphine ce qui étoit arrivé de la fauſſe lettre du vidame.

Quand monſieur de Clèves fut revenu, elle luy dit qu’elle vouloit aller à la campagne, qu’elle ſe trouvoit mal & qu’elle avoit beſoin de prendre l’air. Monſieur de Clèves, à qui elle paraiſſçait d’une beauté qui ne luy perſuadoit pas que ſes maux fuſſent conſidérables, ſe moqua d’abord de la propoſition de ce voyage, & luy répondit qu’elle oublioit que les noces des princeſſes & le tournoi s’allaient faire, & qu’elle n’avoit pas trop de temps pour ſe préparer à y paraître avec la meſme magnificence que les autres femmes. Les raiſons de ſon mari ne la firent pas changer de deſſein ; elle le pria de trouver bon que pendant qu’il iroit à Compiègne avec le roi, elle allat à Coulommiers, qui étoit une belle maiſon à une journée de Paris, qu’ils faiſaient batir avec ſoyn. Monſieur de Clèves y conſentit ; elle y alla dans le deſſein de n’en pas revenir ſitoſt, & le roi partit pour Compiègne, où il ne devoit eſtre que peu de jours.

Monſieur de Nemours avoit eu bien de la douleur de n’avoir point revu madame de Clèves depuis cette après-dînée qu’il avoit paſſée avec elle ſi agréablement & qui avoit augmenté ſes eſpérances. Il avoit une impatience de la revoir qui ne luy donnoit point de repos, de ſorte que quand le roi revint à Paris, il réſolut d’aller chez ſa sœur, la ducheſſe de Mercœur, qui étoit à la campagne aſſez près de Coulommiers. Il propoſa au vidame d’y aller avec luy, qui accepta aiſément cette propoſition ; & monſieur de Nemours la fit dans l’eſpérance de voir madame de Clèves & d’aller chez elle avec le vidame.

Madame de Mercœur les reçut avec beaucoup de joie, & ne penſa qu’à les divertir & à leur donner tous les plaiſirs de la campagne. Comme ils étaient à la chaſſe à courir le cerf, monſieur de Nemours s’égara dans la foreſt. En s’enquérant du chemin qu’il devoit tenir pour s’en retourner, il ſut qu’il étoit proche de Coulommiers. A ce mot de Coulommiers, ſans faire aucune réflexion & ſans ſavoir quel étoit ſon deſſein, il alla à toute bride du coſté qu’on le luy montrait. Il arriva dans la foreſt, & ſe laiſſa conduire au haſard par des routes faites avec ſoyn, qu’il jugea bien qui conduiſaient vers le chateau. Il trouva au bout de ces routes un pavillon, dont le deſſous étoit un grand ſalon accompagné de deux cabinets, dont l’un étoit ouvert ſur un jardin de fleurs, qui n’étoit ſéparé de la foreſt que par des paliſſades, & le ſecond donnoit ſur une grande allée du parc. Il entra dans le pavillon, & il ſe ſeroit arreſté à en regarder la beauté, ſans qu’il vit venir par cette allée du parc monſieur & madame de Clèves, accompagnez d’un grand nombre de domeſtiques. Comme il ne s’étoit pas attendu à trouver monſieur de Clèves, qu’il avoit laiſſé auprès du roi, ſon premier mouvement le porta à ſe cacher : il entra dans le cabinet qui donnoit ſur le jardin de fleurs, dans la penſée d’en reſſortir par une porte qui étoit ouverte ſur la foreſt ; mais voyant que madame de Clèves & ſon mari s’étaient aſſis ſous le pavillon, que leurs domeſtiques demeuraient dans le parc, & qu’ils ne pouvaient venir à luy ſans paſſer dans le lieu où étaient monſieur & madame de Clèves, il ne put ſe refuſer le plaiſir de voir cette princeſſe, ni réſiſter à la curioſité d’écouter la converſation avec un mari qui luy donnoit plus de jalouſie qu’aucun de ſes rivaux.

Il entendit que monſieur de Clèves diſçait à ſa femme : — Mais pourquoy ne voulez-vous point revenir à Paris ? Qui vous peut retenir à la campagne ? Vous avez depuis quelque temps un goût pour la ſolitude qui m’étonne & qui m’afflige parce qu’il nous ſépare. Je vous trouve meſme plus triſte que de coutume, & je crains que vous n’ayez quelque ſujet d’affliction.

— Je n’ai rien de facheux dans l’eſprit, répondit-elle avec un air embarraſſé ; mais le tumulte de la cour eſt ſi grand, & il y a toujours un ſi grand monde chez vous, qu’il eſt impoſſible que le corps & l’eſprit ne ſe laſſent, & que l’on ne cherche du repos.

— Le repos, répliqua-t-il, n’eſt guère propre pour une perſonne de votre age. Vous eſtes chez vous & dans la cour, d’une ſorte à ne vous pas donner de laſſitude, & je craindrais plutoſt que vous ne fuſſiez bien aiſe d’eſtre ſéparée de moi.

— Vous me feriez une grande injuſtice d’avoir cette penſée, reprit-elle avec un embarras qui augmentoit toujours ; mais je vous ſupplie de me laiſſer icy. Si vous y pouviez demeurer, j’en aurais beaucoup de joie, pourvu que vous y demeuraſſiez ſeul, & que vous vouluſſiez bien n’y avoir point ce nombre infini de gens qui ne vous quittent quaſi jamais.

— Ah ! Madame ! s’écria monſieur de Clèves, votre air & vos paroles me font voir que vous avez des raiſons pour ſouhaiter d’eſtre ſeule, que je ne ſais point, & je vous conjure de me les dire.

Il la preſſa longtemps de les luy apprendre ſans pouvoir l’y obliger ; & après qu’elle ſe fût défendue d’une manière qui augmentoit toujours la curioſité de ſon mari, elle demeura dans un profond ſilence, les yeux baiſſez ; puis tout d’un coup prenant la parole & le regardant : — Ne me contraignez point, luy dit-elle, à vous avouer une choſe que je n’ai pas la force de vous avouer, quoyque j’en aie eu pluſieurs fois le deſſein. Songez ſeulement que la prudence ne veut pas qu’une femme de mon age, & maîtreſſe de ſa conduite, demeure expoſée au milieu de la cour.

— Que me faites-vous enviſager, Madame ! s’écria monſieur de Clèves. Je n’oſerais vous le dire de peur de vous offenſer.

Madame de Clèves ne répondit point ; & ſon ſilence achevant de confirmer ſon mari dans ce qu’il avoit penſé : — Vous ne me dites rien, reprit-il, & c’eſt me dire que je ne me trompe pas.

— Eh bien, Monſieur, luy répondit-elle en ſe jetant à ſes genoux, je vais vous faire un aveu que l’on n’a jamais foit à ſon mari, mais l’innocence de ma conduite & de mes intentions m’en donne la force. Il eſt vrai que j’ai des raiſons de m’éloigner de la cour, & que je veux éviter les périls où ſe trouvent quelquefois les perſonnes de mon age. Je n’ai jamais donné nulle marque de faibleſſe, & je ne craindrais pas d’en laiſſer paraître, ſi vous me laiſſiez la liberté de me retirer de la cour, ou ſi j’avais encore madame de Chartres pour aider à me conduire. Quelque dangereux que ſoyt le parti que je prends, je le prends avec joie pour me conſerver digne d’eſtre à vous. Je vous demande mille pardons, ſi j’ai des ſentiments qui vous déplaiſent, du moins je ne vous déplairai jamais par mes actions. Songez que pour faire ce que je fais, il faut avoir plus d’amitié & plus d’eſtime pour un mari que l’on en a jamais eu ; conduiſez-moi, ayez pitié de moi, & aimez-moi encore, ſi vous pouvez.

Monſieur de Clèves étoit demeuré pendant tout ce diſcours, la teſte appuyée ſur ſes mains, hors de luy-meſme, & il n’avoit pas ſongé à faire relever ſa femme. Quand elle eut ceſſé de parler, qu’il jeta les yeux ſur elle qu’il la vit à ſes genoux le viſage couvert de larmes, & d’une beauté ſi admirable, il penſa mourir de douleur, & l’embraſſant en la relevant : — Ayez pitié de moi, vous-meſme, Madame, luy dit-il, j’en ſuis digne ; & pardonnez ſi dans les premiers moments d’une affliction auſſi violente qu’eſt la mienne, je ne réponds pas, comme je dois, à un procédé comme le voſtre. Vous me paraiſſez plus digne d’eſtime & d’admiration que tout ce qu’il y a jamais eu de femmes au monde ; mais auſſi je me trouve le plus malheureux homme qui ait jamais été. Vous m’avez donné de la paſſion dès le premier moment que je vous ay vue, vos rigueurs & votre poſſeſſion n’ont pu l’éteindre : elle dure encore ; je n’ai jamais pu vous donner de l’amour, & je vois que vous craignez d’en avoir pour un autre. Et qui eſt-il, Madame, cet homme heureux qui vous donne cette crainte ? Depuis quand vous plaît-il ? Qu’a-t-il foit pour vous plaire ? Quel chemin a-t-il trouvé pour aller à votre cœur ? Je m’étais conſolé en quelque ſorte de ne l’avoir pas touché par la penſée qu’il étoit incapable de l’eſtre. Cependant un autre foit ce que je n’ai pu faire. J’ai tout enſemble la jalouſie d’un mari & celle d’un amant ; mais il eſt impoſſible d’avoir celle d’un mari après un procédé comme le voſtre. Il eſt trop noble pour ne me pas donner une sûreté entière ; il me conſole meſme comme votre amant. La confiance & la ſincérité que vous avez pour moy ſont d’un prix infini : vous m’eſtimez aſſez pour croire que je n’abuſerai pas de cet aveu. Vous avez raiſon, Madame, je n’en abuſerai pas, & je ne vous en aimerai pas moins. Vous me rendez malheureux par la plus grande marque de fidélité que jamais une femme ait donnée à ſon mari. Mais, Madame, achevez & apprenez-moi qui eſt celuy que vous voulez éviter.

— Je vous ſupplie de ne me le point demander, répondit-elle ; je ſuis réſolue de ne vous le pas dire, & je crois que la prudence ne veut pas que je vous le nomme.

— Ne craignez point, Madame, reprit monſieur de Clèves, je connais trop le monde pour ignorer que la conſidération d’un mari n’empeſche pas que l’on ne ſoyt amoureux de ſa femme. On doit haïr ceux qui le ſont, & non pas s’en plaindre ; & encore une fois, Madame, je vous conjure de m’apprendre ce que j’ai envie de ſavoir.

— Vous m’en preſſeriez inutilement, répliqua-t-elle ; j’ai de la force pour taire ce que je crois ne pas devoir dire. L’aveu que je vous ay foit n’a pas été par faibleſſe, & il faut plus de courage pour avouer cette vérité que pour entreprendre de la cacher.

Monſieur de Nemours ne perdoit pas une parole de cette converſation ; & ce que venoit de dire madame de Clèves ne luy donnoit guère moins de jalouſie qu’à ſon mari. Il étoit ſi éperdument amoureux d’elle, qu’ il croyoit que tout le monde avoit les meſmes ſentiments. Il étoit véritable auſſi qu’il avoit pluſieurs rivaux ; mais il s’en imaginoit encore davantage, & ſon eſprit s’égaroit à chercher celuy dont madame de Clèves vouloit parler. Il avoit cru bien des fois qu’il ne luy étoit pas déſagréable, & il avoit foit ce jugement ſur des choſes qui luy parurent ſi légères dans ce moment, qu’il ne put s’imaginer qu’il eût donné une paſſion qui devoit eſtre bien violente pour avoir recours à un remède ſi extraordinaire. Il étoit ſi tranſporté qu’il ne ſavoit quaſi ce qu’il voyait, & il ne pouvoit pardonner à monſieur de Clèves de ne pas aſſez preſſer ſa femme de luy dire ce nom qu’elle luy cachait.

Monſieur de Clèves faiſçait néanmoins tous ſes efforts pour le ſavoir ; et, après qu’il l’en eut preſſée inutilement : — Il me ſemble, répondit-elle, que vous devez eſtre content de ma ſincérité ; ne m’en demandez pas davantage, & ne me donnez point lieu de me repentir de ce que je viens de faire. Contentez-vous de l’aſſurance que je vous donne encore, qu’aucune de mes actions n’a foit paraître mes ſentiments, & que l’on ne m’a jamais rien dit dont j’aie pu m’offenſer.

— Ah ! Madame, reprit tout d’un coup monſieur de Clèves, je ne vous ſaurais croire. Je me ſouviens de l’embarras où vous fûtes le jour que votre portroit ſe perdit. Vous avez donné, Madame, vous avez donné ce portroit qui m’étoit ſi cher & qui m’appartenoit ſi légitimement. Vous n’avez pu cacher vos ſentiments ; vous aimez, on le ſçait ; votre vertu vous a juſqu’icy garantie du reſte.

— Eſt-il poſſible, s’écria cette princeſſe, que vous puiſſiez penſer qu’il y ait quelque déguiſement dans un aveu comme le mien, qu’aucune raiſon ne m’obligeoit à vous faire ! Fiez-vous à mes paroles ; c’eſt par un aſſez grand prix que j’achète la confiance que je vous demande. Croyez, je vous en conjure, que je n’ai point donné mon portroit : il eſt vrai que je le vis prendre ; mais je ne voulus pas faire paraître que je le voyais, de peur de m’expoſer à me faire dire des choſes que l’on ne m’a encore oſé dire.

— Par où vous a-t-on donc foit voir qu’on vous aimait, reprit monſieur de Clèves, & quelles marques de paſſion vous a-t-on données ?

— Épargnez-moi la peine, répliqua-t-elle, de vous redire des détails qui me font honte à moi-meſme de les avoir remarquez, & qui ne m’ont que trop perſuadée de ma faibleſſe.

— Vous avez raiſon, Madame, reprit-il ; je ſuis injuſte. Refuſez-moi toutes les fois que je vous demanderai de pareilles choſes ; mais ne vous offenſez pourtant pas ſi je vous les demande.

Dans ce moment pluſieurs de leurs gens, qui étaient demeurez dans les allées, vinrent avertir monſieur de Clèves qu’un gentilhomme venoit le chercher de la part du roi, pour luy ordonner de ſe trouver le ſoyr à Paris.

Monſieur de Clèves fut contraint de s’en aller, & il ne put rien dire à ſa femme, ſinon qu’il la ſupplioit de venir le lendemain, & qu’il la conjuroit de croire que quoyqu’il fût affligé, il avoit pour elle une tendreſſe & une eſtime dont elle devoit eſtre ſatiſfaite.

Lorſque ce prince fut parti, que madame de Clèves demeura ſeule, qu’elle regarda ce qu’elle venoit de faire, elle en fut ſi épouvantée, qu’à peine put-elle s’imaginer que ce fût une vérité. Elle trouva qu’elle s’étoit oſté elle-meſme le cœur & l’eſtime de ſon mari, & qu’elle s’étoit creuſé un abîme dont elle ne ſortiroit jamais. Elle ſe demandoit pourquoy elle avoit foit une choſe ſi haſardeuſe, & elle trouvoit qu’elle s’y étoit engagée ſans en avoir preſque eu le deſſein. La ſingularité d’un pareil aveu, dont elle ne trouvoit point d’exemple, luy en faiſçait voir tout le péril.

Mais quand elle venoit à penſer que ce remède, quelque violent qu’il fût, étoit le ſeul qui la pouvoit défendre contre monſieur de Nemours, elle trouvoit qu’elle ne devoit point ſe repentir, & qu’elle n’avoit point trop haſardé. Elle paſſa toute la nuit, pleine d’incertitude, de trouble & de crainte, mais enfin le calme revint dans ſon eſprit. Elle trouva meſme de la douceur à avoir donné ce témoignage de fidélité à un mari qui le méritoit ſi bien, qui avoit tant d’eſtime & tant d’amitié pour elle, & qui venoit de luy en donner encore des marques par la manière dont il avoit reçu ce qu’elle luy avoit avoué.

Cependant monſieur de Nemours étoit ſorti du lieu où il avoit entendu une converſation qui le touchoit ſi ſenſiblement, & s’étoit enfoncé dans la foreſt. Ce qu’ avoit dit madame de Clèves de ſon portroit luy avoit redonné la vie, en luy faiſant connaître que c’étoit luy qu’elle ne haïſſçait pas. Il s’abandonna d’abord à cette joie ; mais elle ne fut pas longue, quand il fit réflexion que la meſme choſe qui luy venoit d’apprendre qu’il avoit touché le cœur de madame de Clèves le devoit perſuader auſſi qu’il n’en recevroit jamais nulle marque, & qu’il étoit impoſſible d’engager une perſonne qui avoit recours à un remède ſi extraordinaire. Il ſentit pourtant un plaiſir ſenſible de l’avoir réduite à cette extrémité. Il trouva de la gloire à s’eſtre foit aimer d’une femme ſi différente de toutes celles de ſon ſexe ; enfin, il ſe trouva cent fois heureux & malheureux tout enſemble. La nuit le ſurprit dans la foreſt, & il eut beaucoup de peine à retrouver le chemin de chez madame de Mercœur. Il y arriva à la pointe du jour. Il fut aſſez embarraſſé de rendre compte de ce qui l’avoit retenu ; il s’en démeſla le mieux qu’il luy fut poſſible, & revint ce jour meſme à Paris avec le vidame.

Ce prince étoit ſi rempli de ſa paſſion, & ſi ſurpris de ce qu’il avoit entendu, qu’il tomba dans une imprudence aſſez ordinaire, qui eſt de parler en termes généraux de ſes ſentiments particuliers, & de conter ſes propres aventures ſous des noms empruntez. En revenant il tourna la converſation ſur l’amour, il exagéra le plaiſir d’eſtre amoureux d’une perſonne digne d’eſtre aimée. Il parla des effets bizarres de cette paſſion & enfin ne pouvant renfermer en luy-meſme l’étonnement que luy donnoit l’action de madame de Clèves, il la conta au vidame, ſans luy nommer la perſonne, & ſans luy dire qu’il y eût aucune part ; mais il la conta avec tant de chaleur & avec tant d’admiration que le vidame ſoupçonna aiſément que cette hiſtoire regardoit ce prince. Il le preſſa extreſmement de le luy avouer. Il luy dit qu’il connaiſſçait depuis longtemps qu’il avoit quelque paſſion violente, & qu’il y avoit de l’injuſtice de ſe défier d’un homme qui luy avoit confié le ſecret de ſa vie. Monſieur de Nemours étoit trop amoureux pour avouer ſon amour ; il l’avoit toujours caché au vidame, quoyque ce fût l’homme de la cour qu’il aimat le mieux. Il luy répondit qu’un de ſes amis luy avoit conté cette aventure & luy avoit foit promettre de n’en point parler, & qu’il le conjuroit auſſi de garder ce ſecret. Le vidame l’aſſura qu’il n’en parleroit point ; néanmoins monſieur de Nemours ſe repentit de luy en avoir tant appris.

Cependant, monſieur de Clèves étoit allé trouver le roi, le cœur pénétré d’une douleur mortelle. Jamais mari n’avoit eu une paſſion ſi violente pour ſa femme, & ne l’avoit tant eſtimée. Ce qu’il venoit d’apprendre ne luy oſtoit pas l’eſtime ; mais elle luy en donnoit d’une eſpèce différente de celle qu’il avoit eue juſqu’alors. Ce qui l’occupoit le plus étoit l’envie de deviner celuy qui avoit ſu luy plaire. Monſieur de Nemours luy vint d’abord dans l’eſprit, comme ce qu’il y avoit de plus aimable à la cour, & le chevalier de Guiſe & le maréchal de Saint-André, comme deux hommes qui avaient penſé à luy plaire & qui luy rendaient encore beaucoup de ſoyns ; de ſorte qu’ il s’arreſta à croire qu’il falloit que ce fût l’un des trois. Il arriva au Louvre, & le roi le mena dans ſon cabinet pour luy dire qu’il l’avoit choiſi pour conduire Madame en Eſpagne ; qu’il avoit cru que perſonne ne s’acquitteroit mieux que luy de cette commiſſion, & que perſonne auſſi ne feroit tant d’honneur à la France que madame de Clèves. Monſieur de Clèves reçut l’honneur de ce choix comme il le devait, & le regarda meſme comme une choſe qui éloigneroit ſa femme de la cour, ſans qu’il parût de changement dans ſa conduite. Néanmoins le temps de ce départ étoit encore trop éloigné pour eſtre un remède à l’embarras où il ſe trouvait. Il écrivit à l’heure meſme à madame de Clèves, pour luy apprendre ce que le roi venoit de luy dire, & luy manda encore qu’ il vouloit abſolument qu’elle revînt à Paris. Elle y revint comme il l’ordonnait, & lorſqu’ils ſe virent, ils ſe trouvèrent tous deux dans une triſteſſe extraordinaire.

Monſieur de Clèves luy parla comme le plus honneſte homme du monde, & le plus digne de ce qu’elle avoit fait.

— Je n’ai nulle inquiétude de votre conduite, luy dit-il ; vous avez plus de force & plus de vertu que vous ne penſez. Ce n’eſt point auſſi la crainte de l’avenir qui m’afflige. Je ne ſuis affligé que de vous voir pour un autre des ſentiments que je n’ai pu vous donner.

— Je ne ſais que vous répondre, luy dit-elle ; je meurs de honte en vous en parlant. Épargnez-moi, je vous en conjure, de ſi cruelles converſations ; réglez ma conduite ; faites que je ne voie perſonne. C’eſt tout ce que je vous demande. Mais trouvez bon que je ne vous parle plus d’une choſe qui me foit paraître ſi peu digne de vous, & que je trouve ſi indigne de moi.

— Vous avez raiſon, Madame, répliqua-t-il ; j’abuſe de votre douceur & de votre confiance. Mais auſſi ayez quelque compaſſion de l’état où vous m’avez mis, & ſongez que, quoy que vous m’ayez dit, vous me cachez un nom qui me donne une curioſité avec laquelle je ne ſaurais vivre. Je ne vous demande pourtant pas de la ſatiſfaire ; mais je ne puis m’empeſcher de vous dire que je crois que celuy que je dois envier eſt le maréchal de Saint-André, le duc de Nemours ou le chevalier de Guiſe

— Je ne vous répondrai rien, luy dit-elle en rougiſſant, & je ne vous donnerai aucun lieu, par mes réponſes, de diminuer ni de fortifier vos ſoupçons. Mais ſi vous eſſayez de les éclaircir en m’obſervant, vous me donnerez un embarras qui paraîtra aux yeux de tout le monde Au nom de Dieu, continua-t-elle, trouvez bon que, ſur le prétexte de quelque maladie, je ne voie perſonne.

— Non, Madame, répliqua-t-il, on démeſleroit bientoſt que ce ſeroit une choſe ſuppoſée ; & de plus, je ne me veux fier qu’à vous-meſme : c’eſt le chemin que mon cœur me conſeille de prendre, & la raiſon me conſeille auſſi. De l’humeur dont vous eſtes, en vous laiſſant votre liberté, je vous donne des bornes plus étroites que je ne pourrais vous en preſcrire.

Monſieur de Clèves ne ſe trompoit pas : la confiance qu’il témoignoit à ſa femme la fortifioit davantage contre monſieur de Nemours, & luy faiſçait prendre des réſolutions plus auſtères qu’aucune contrainte n’auroit pu faire. Elle alla donc au Louvre & chez la reine dauphine à ſon ordinaire ; mais elle évitoit la préſence & les yeux de monſieur de Nemours avec tant de ſoyn, qu’elle luy oſta quaſi toute la joie qu’il avoit de ſe croire aimé d’elle. Il ne voyoit rien dans ſes actions qui ne luy perſuadat le contraire. Il ne ſavoit quaſi ſi ce qu’il avoit entendu n’étoit point un ſonge, tant il y trouvoit peu de vraiſemblance. La ſeule choſe qui l’aſſuroit qu’il ne s’étoit pas trompé étoit l’extreſme triſteſſe de madame de Clèves, quelque effort qu’elle fît pour la cacher : peut-eſtre que des regards & des paroles obligeantes n’euſſent pas tant augmenté l’amour de monſieur de Nemours que faiſçait cette conduite auſtère.

Un ſoyr que monſieur & madame de Clèves étaient chez la reine, quelqu’un dit que le bruit couroit que le roi mèneroit encore un grand ſeigneur de la cour, pour aller conduire Madame en Eſpagne. Monſieur de Clèves avoit les yeux ſur ſa femme dans le temps que l’on ajouta que ce ſeroit peut-eſtre le chevalier de Guiſe ou le maréchal de Saint-André. Il remarqua qu’elle n’avoit point été émue de ces deux noms, ni de la propoſition qu’ils fiſſent ce voyage avec elle. Cela luy fit croire que pas un des deux n’étoit celuy dont elle craignoit la préſence & voulant s’éclaircir de ſes ſoupçons, il entra dans le cabinet de la reine, où étoit le roi. Après y avoir demeuré quelque temps, il revint auprès de ſa femme, & luy dit tout bas qu’il venoit d’apprendre que ce ſeroit monſieur de Nemours qui iroit avec eux en Eſpagne.

Le nom de monſieur de Nemours & la penſée d’eſtre expoſée à le voir tous les jours pendant un long voyage en préſence de ſon mari, donna un tel trouble à madame de Clèves, qu’elle ne le put cacher ; & voulant y donner d’autres raiſons : — C’eſt un choix bien déſagréable pour vous, répondit-elle, que celuy de ce prince. Il partagera tous les honneurs, & il me ſemble que vous devriez eſſayer de faire choiſir quelque autre.

— Ce n’eſt pas la gloire, Madame, reprit monſieur de Clèves, qui vous foit appréhender que monſieur de Nemours ne vienne avec moi. Le chagrin que vous en avez vient d’une autre cauſe. Ce chagrin m’apprend ce que j’aurais appris d’une autre femme, par la joie qu’elle en auroit eue. Mais ne craignez point ; ce que je viens de vous dire n’eſt pas véritable, & je l’ai inventé pour m’aſſurer d’une choſe que je ne croyais déjà que trop.

Il ſortit après ces paroles, ne voulant pas augmenter par ſa préſence l’extreſme embarras où il voyoit ſa femme.

Monſieur de Nemours entra dans cet inſtant & remarqua d’abord l’état où étoit madame de Clèves. Il s’approcha d’elle, & luy dit tout bas qu’il n’oſçait par reſpect luy demander ce qui la rendoit plus reſveuſe que de coutume. La voix de monſieur de Nemours la fit revenir, & le regardant ſans avoir entendu ce qu’il venoit de luy dire, pleine de ſes propres penſées & de la crainte que ſon mari ne le vît auprès d’elle : — Au nom de Dieu, luy dit-elle, laiſſez-moi en repos.

— Hélas ! Madame, répondit-il, je ne vous y laiſſe que trop ; de quoy pouvez-vous vous plaindre ? Je n’oſe vous parler, je n’oſe meſme vous regarder : je ne vous approche qu’en tremblant. Par où me ſuis-je attiré ce que vous venez de me dire, & pourquoy me faites-vous paraître que j’ai quelque part au chagrin où je vous vois ?

Madame de Clèves fut bien fachée d’avoir donné lieu à monſieur de Nemours de s’expliquer plus clairement qu’il n’avoit foit en toute ſa vie. Elle le quitta, ſans luy répondre, & s’en revint chez elle, l’eſprit plus agité qu’elle ne l’avoit jamais eu. Son mari s’aperçut aiſément de l’augmentation de ſon embarras. Il vit qu’elle craignoit qu’il ne luy parlat de ce qui s’étoit paſſé. Il la ſuivit dans un cabinet où elle étoit entrée.

— Ne m’évitez point, Madame, luy dit-il, je ne vous dirai rien qui puiſſe vous déplaire ; je vous demande pardon de la ſurpriſe que je vous ay faite tantoſt. J’en ſuis aſſez puni, par ce que j’ai appris. Monſieur de Nemours étoit de tous les hommes celuy que je craignais le plus. Je vois le péril où vous eſtes ; ayez du pouvoir ſur vous pour l’amour de vous-meſme, & s’il eſt poſſible, pour l’amour de moi. Je ne vous le demande point comme un mari, mais comme un homme dont vous faites tout le bonheur, & qui a pour vous une paſſion plus tendre & plus violente que celuy que votre cœur luy préfère.

Monſieur de Clèves s’attendrit en prononçant ces dernières paroles, & eut peine à les achever. Sa femme en fut pénétrée & fondant en larmes elle l’embraſſa avec une tendreſſe & une douleur qui le mirent dans un état peu différent du ſien. Ils demeurèrent quelque temps ſans ſe rien dire, & ſe ſéparèrent ſans avoir la force de ſe parler.

Les préparatifs pour le mariage de Madame étaient achevez. Le duc d’Albe arriva pour l’épouſer. Il fut reçu avec toute la magnificence & toutes les cérémonies qui ſe pouvaient faire dans une pareille occaſion. Le roi envoya au-devant de luy le prince de Condé, les cardinaux de Lorraine & de Guiſe, les ducs de Lorraine, de Ferrare, d’Aumale, de Bouillon, de Guiſe & de Nemours. Ils avaient pluſieurs gentilſhommes, & grand nombre de pages veſtus de leurs livrées. Le roi attendit luy-meſme le duc d’Albe à la première porte du Louvre, avec les deux cents gentilſhommes ſervants, & le connétable à leur teſte. Lorſque ce duc fut proche du roi, il voulut luy embraſſer les genoux ; mais le roi l’en empeſcha & le fit marcher à ſon coſté juſque chez la reine & chez Madame, à qui le duc d’Albe apporta un préſent magnifique de la part de ſon maître. Il alla enſuite chez madame Marguerite sœur du roi, luy faire les compliments de monſieur de Savoie, & l’aſſurer qu’il arriveroit dans peu de jours. L’on fit de grandes aſſemblées au Louvre, pour faire voir au duc d’Albe, & au prince d’Orange qui l’avoit accompagné, les beautez de la cour.

Madame de Clèves n’oſa ſe diſpenſer de s’y trouver, quelque envie qu’elle en eût, par la crainte de déplaire à ſon mari qui luy commanda abſolument d’y aller. Ce qui l’y déterminoit encore davantage étoit l’abſence de monſieur de Nemours. Il étoit allé au-devant de monſieur de Savoie & après que ce prince fut arrivé, il fut obligé de ſe tenir preſque toujours auprès de luy, pour luy aider à toutes les choſes qui regardaient les cérémonies de ſes noces. Cela fit que madame de Clèves ne rencontra pas ce prince auſſi ſouvent qu’elle avoit accoutumé, & elle s’en trouvoit dans quelque ſorte de repos.

Le vidame de Chartres n’avoit pas oublié la converſation qu’il avoit eue avec monſieur de Nemours. Il luy étoit demeuré dans l’eſprit que l’aventure que ce prince luy avoit contée étoit la ſienne propre, & il l’obſervoit avec tant de ſoyn, que peut-eſtre aurait-il démeſlé la vérité, ſans que l’arrivée du duc d’Albe & celle de monſieur de Savoie firent un changement & une occupation dans la cour, qui l’empeſcha de voir ce qui auroit pu l’éclairer. L’envie de s’éclaircir, ou plutoſt la diſpoſition naturelle que l’on a de conter tout ce que l’on ſçait à ce que l’on aime, fit qu’il redit à madame de Martigues l’action extraordinaire de cette perſonne, qui avoit avoué à ſon mari la paſſion qu’elle avoit pour un autre. Il l’aſſura que monſieur de Nemours étoit celuy qui avoit inſpiré cette violente paſſion, & il la conjura de luy aider à obſerver ce prince. Madame de Martigues fut bien aiſe d’apprendre ce que luy dit le vidame ; & la curioſité qu’elle avoit toujours vue à madame la dauphine pour ce qui regardoit monſieur de Nemours luy donnoit encore plus d’envie de pénétrer cette aventure.

Peu de jour avant celuy que l’on avoit choiſi pour la cérémonie du mariage, la reine dauphine donnoit à ſouper au roi ſon beau-père & à la ducheſſe de Valentinois. Madame de Clèves, qui étoit occupée à s’habiller, alla au Louvre plus tard que de coutume. En y allant, elle trouva un gentilhomme qui la venoit quérir de la part de madame la dauphine. Comme elle entroit dans la chambre, cette princeſſe luy cria, de deſſus ſon lit où elle était, qu’elle l’attendoit avec une grande impatience.

— Je crois, Madame, luy répondit-elle, que je ne dois pas vous remercier de cette impatience, & qu’elle eſt ſans doute cauſée par quelque autre choſe que par l’envie de me voir.

— Vous avez raiſon, répliqua la reine dauphine ; mais néanmoins vous devez m’en eſtre obligée ; car je veux vous apprendre une aventure que je ſuis aſſurée que vous ſerez bien aiſe de ſavoir.

Madame de Clèves ſe mit à genoux devant ſon lit, & par bonheur pour elle, elle n’avoit pas le jour au viſage.

— Vous ſavez, luy dit cette reine, l’envie que nous avions de deviner ce qui cauſçait le changement qui paraît au duc de Nemours : je crois le ſavoir, & c’eſt une choſe qui vous ſurprendra. Il eſt éperdument amoureux & fort aimé d’une des plus belles perſonnes de la cour.

Ces paroles, que madame de Clèves ne pouvoit s’attribuer, puiſqu’elle ne croyoit pas que perſonne sût qu’elle aimoit ce prince, luy causèrent une douleur qu’il eſt aiſé de s’imaginer.

— Je ne vois rien en cela, répondit-elle, qui doive ſurprendre d’un homme de l’age de monſieur de Nemours & foit comme il eſt.

— Ce n’eſt pas auſſi, reprit madame la dauphine, ce qui vous doit étonner ; mais c’eſt de ſavoir que cette femme qui aime monſieur de Nemours ne luy en a jamais donné aucune marque, & que la peur qu’elle a eue de n’eſtre pas toujours maîtreſſe de ſa paſſion a foit qu’elle l’a avouée à ſon mari, afin qu’il l’oſtat de la cour. Et c’eſt monſieur de Nemours luy-meſme qui a conté ce que je vous dis.

Si madame de Clèves avoit eu d’abord de la douleur par la penſée qu’elle n’avoit aucune part à cette aventure, les dernières paroles de madame la dauphine luy donnèrent du déſeſpoir, par la certitude de n’y en avoir que trop. Elle ne put répondre, & demeura la teſte penchée ſur le lit pendant que la reine continuoit de parler, ſi occupée de ce qu’elle diſçait qu’elle ne prenoit pas garde à cet embarras. Lorſque madame de Clèves fut un peu remiſe : — Cette hiſtoire ne me paraît guère vraiſemblable, Madame, répondit-elle, & je voudrais bien ſavoir qui vous l’a contée.

— C’eſt madame de Martigues, répliqua madame la dauphine, qui l’a appriſe du vidame de Chartres. Vous ſavez qu’il en eſt amoureux ; il la luy a confiée comme un ſecret, & il la ſçait du duc de Nemours luy-meſme. Il eſt vrai que le duc de Nemours ne luy a pas dit le nom de la dame, & ne luy a pas meſme avoué que ce fût luy qui en fût aimé ; mais le vidame de Chartres n’en doute point.

Comme la reine dauphine achevoit ces paroles, quelqu’un s’approcha du lit. Madame de Clèves étoit tournée d’ une ſorte qui l’empeſchoit de voir qui c’étoit ; mais elle n’en douta pas, lors que madame la dauphine ſe récria avec un air de gaieté & de ſurpriſe.

— Le voilà luy-meſme, & je veux luy demander ce qui en eſt.

Madame de Clèves connut bien que c’étoit le duc de Nemours, comme ce l’étoit en effet. Sans ſe tourner de ſon coſté, elle s’avança avec précipitation vers madame la dauphine, & luy dit tout bas qu’il falloit bien ſe garder de luy parler de cette aventure ; qu’il l’avoit confiée au vidame de Chartres ; & que ce ſeroit une choſe capable de les brouiller. Madame la dauphine luy répondit, en riant, qu’elle étoit trop prudente, & ſe retourna vers monſieur de Nemours. Il étoit paré pour l’aſſemblée du ſoyr, et, prenant la parole avec cette grace qui luy étoit ſi naturelle : — Je crois, Madame, luy dit-il, que je puis penſer ſans témérité, que vous parliez de moy quand je ſuis entré, que vous aviez deſſein de me demander quelque choſe, & que madame de Clèves s’y oppoſe.

— Il eſt vrai, répondit madame la dauphine ; mais je n’aurai pas pour elle la complaiſance que j’ai accoutumé d’avoir. Je veux ſavoir de vous ſi une hiſtoire que l’on m’a contée eſt véritable, & ſi vous n’eſtes pas celuy qui eſtes amoureux, & aimé d’ une femme de la cour, qui vous cache ſa paſſion avec ſoyn & qui l’a avouée à ſon mari.

Le trouble & l’embarras de madame de Clèves étaient au-delà de tout ce que l’on peut s’imaginer, & ſi la mort ſe fût préſentée pour la tirer de cet état, elle l’auroit trouvée agréable. Mais monſieur de Nemours étoit encore plus embarraſſé, s’il eſt poſſible. Le diſcours de madame la dauphine, dont il avoit eu lieu de croire qu’il n’étoit pas haï, en préſence de madame de Clèves, qui étoit la perſonne de la cour en qui elle avoit le plus de confiance, & qui en avoit auſſi le plus en elle, luy donnoit une ſi grande confuſion de penſées bizarres, qu’il luy fut impoſſible d’eſtre maître de ſon viſage. L’embarras où il voyoit madame de Clèves par ſa faute, & la penſée du juſte ſujet qu’il luy donnoit de le haïr, luy cauſa un ſaiſiſſement qui ne luy permit pas de répondre. Madame la dauphine voyant à quel point il étoit interdit : — Regardez-le, regardez-le, dit-elle à madame de Clèves, & jugez ſi cette aventure n’eſt pas la ſienne.

Cependant monſieur de Nemours revenant de ſon premier trouble, & voyant l’importance de ſortir d’un pas ſi dangereux, ſe rendit maître tout d’un coup de ſon eſprit & de ſon viſage.

— J’avoue, Madame, dit-il, que l’on ne peut eſtre plus ſurpris & plus affligé que je le ſuis de l’infidélité que m’a faite le vidame de Chartres, en racontant l’aventure d’un de mes amis que je luy avais confiée. Je pourrais m’en venger, continua-t-il en ſouriant avec un air tranquille, qui oſta quaſi à madame la dauphine les ſoupçons qu’elle venoit d’avoir. Il m’a confié des choſes qui ne ſont pas d’une médiocre importance ; mais je ne ſais, Madame, pourſuivit-il, pourquoy vous me faites l’honneur de me meſler à cette aventure. Le vidame ne peut pas dire qu’elle me regarde, puiſque je luy ay dit le contraire. La qualité d’un homme amoureux me peut convenir ; mais pour celle d’un homme aimé, je ne crois pas, Madame, que vous puiſſiez me la donner.

Ce prince fut bien aiſe de dire quelque choſe à madame la dauphine, qui eût du rapport à ce qu’il luy avoit foit paraître en d’autres temps, afin de luy détourner l’eſprit des penſées qu’elle avoit pu avoir. Elle crut bien auſſi entendre ce qu’il diſçait ; mais ſans y répondre, elle continua à luy faire la guerre de ſon embarras

— J’ai été troublé, Madame, luy répondit-il, pour l’intéreſt de mon ami, & par les juſtes reproches qu’il me pourroit faire d’avoir redit une choſe qui luy eſt plus chère que la vie. Il ne me l’a néanmoins confiée qu’à demi, & il ne m’a pas nommé la perſonne qu’il aime. Je ſais ſeulement qu’il eſt l’homme du monde le plus amoureux & le plus à plaindre.

— Le trouvez-vous ſi à plaindre, répliqua madame la dauphine, puiſqu’il eſt aimé ?

— Croyez-vous qu’il le ſoyt, Madame, reprit-il, & qu’une perſonne, qui auroit une véritable paſſion, pût la découvrir à ſon mari ? Cette perſonne ne connaît pas ſans doute l’amour, & elle a pris pour luy une légère reconnaiſſance de l’attachement que l’on a pour elle. Mon ami ne ſe peut flatter d’aucune eſpérance ; mais, tout malheureux qu’il eſt, il ſe trouve heureux d’avoir du moins donné la peur de l’aimer, & il ne changeroit pas ſon état contre celuy du plus heureux amant du monde.

— Votre ami a une paſſion bien aiſée à ſatiſfaire, dit madame la dauphine, & je commence à croire que ce n’eſt pas de vous dont vous parlez. Il ne s’en faut guère, continua-t-elle, que je ne ſoys de l’avis de madame de Clèves, qui ſoutient que cette aventure ne peut eſtre véritable.

— Je ne crois pas en effect qu’elle le puiſſe eſtre, reprit madame de Clèves qui n’avoit point encore parlé ; & quand il ſeroit poſſible qu’elle le fût, par où l’aurait-on pu ſavoir ? Il n’y a pas d’apparence qu’une femme, capable d’une choſe ſi extraordinaire, eût la faibleſſe de la raconter ; apparemment ſon mari ne l’auroit pas racontée non plus, ou ce ſeroit un mari bien indigne du procédé que l’on auroit eu avec luy.

Monſieur de Nemours, qui vit les ſoupçons de madame de Clèves ſur ſon mari, fut bien aiſe de les luy confirmer. Il ſavoit que c’étoit le plus redoutable rival qu’il eût à détruire.

— La jalouſie, répondit-il, & la curioſité d’en ſavoir peut-eſtre davantage que l’on ne luy en a dit peuvent faire faire bien des imprudences à un mari.

Madame de Clèves étoit à la dernière épreuve de ſa force & de ſon courage, & ne pouvant plus ſoutenir la converſation, elle alloit dire qu’elle ſe trouvoit mal, lors que, par bonheur pour elle, la ducheſſe de Valentinois entra, qui dit à madame la dauphine que le roi alloit arriver. Cette reine paſſa dans ſon cabinet pour s’habiller. Monſieur de Nemours s’approcha de madame de Clèves, comme elle la vouloit ſuivre.

— Je donnerais ma vie, Madame, luy dit-il, pour vous parler un moment ; mais de tout ce que j’aurais d’important à vous dire, rien ne me le paraît davantage que de vous ſupplier de croire que ſi j’ai dit quelque choſe où madame la dauphine puiſſe prendre part, je l’ai foit par des raiſons qui ne la regardent pas.

Madame de Clèves ne fit pas ſemblant d’entendre monſieur de Nemours ; elle le quitta ſans le regarder & ſe mit à ſuivre le roi qui venoit d’entrer. Comme il y avoit beaucoup de monde, elle s’embarraſſa dans ſa robe, & fit un faux pas : elle ſe ſervit de ce prétexte pour ſortir d’un lieu où elle n’avoit pas la force de demeurer, et, feignant de ne ſe pouvoir ſoutenir, elle s’en alla chez elle.

Monſieur de Clèves vint au Louvre & fut étonné de n’y pas trouver ſa femme : on luy dit l’accident qui luy étoit arrivé. Il s’en retourna à l’heure meſme pour apprendre de ſes nouvelles ; il la trouva au lit, & il ſut que ſon mal n’étoit pas conſidérable. Quand il eut été quelque temps auprès d’elle, il s’aperçut qu’elle étoit dans une triſteſſe ſi exceſſive qu’il en fut ſurpris.

— Qu’avez-vous, Madame ? luy dit-il. Il me paraît que vous avez quelque autre douleur que celle dont vous vous plaignez ?

— J’ai la plus ſenſible affliction que je pouvais jamais avoir, répondit-elle ; quel uſage avez-vous foit de la confiance extraordinaire ou, pour mieux dire, folle que j’ai eue en vous ? Ne méritais-je pas le ſecret, & quand je ne l’aurais pas mérité, votre propre intéreſt ne vous y engageait-il pas ? Fallait-il que la curioſité de ſavoir un nom que je ne dois pas vous dire vous obligeat à vous confier à quelqu’un pour tacher de le découvrir ? Ce ne peut eſtre que cette ſeule curioſité qui vous ait foit faire une ſi cruelle imprudence, les ſuites en ſont auſſi facheuſes qu’elles pouvaient l’eſtre. Cette aventure eſt ſue, & on me la vient de conter, ne ſachant pas que j’y euſſe le principal intéreſt.

— Que me dites-vous, Madame ? luy répondit-il. Vous m’accuſez d’avoir conté ce qui s’eſt paſſé entre vous & moi, & vous m’apprenez que la choſe eſt ſue ? Je ne me juſtifie pas de l’avoir redite ; vous ne le ſauriez croire, & il faut ſans doute que vous ayez pris pour vous ce que l’on vous a dit de quelque autre.

— Ah ! Monſieur, reprit-elle, il n’y a pas dans le monde une autre aventure pareille à la mienne ; il n’y a point une autre femme capable de la meſme choſe. Le haſard ne peut l’avoir foit inventer ; on ne l’a jamais imaginée, & cette penſée n’eſt jamais tombée dans un autre eſprit que le mien. Madame la dauphine vient de me conter toute cette aventure ; elle l’a ſue par le vidame de Chartres, qui la ſçait de monſieur de Nemours.

— Monſieur de Nemours ! s’écria monſieur de Clèves, avec une action qui marquoit du tranſport & du déſeſpoir. Quoi ! monſieur de Nemours ſçait que vous l’aimez, & que je le ſais ?

— Vous voulez toujours choiſir monſieur de Nemours plutoſt qu’un autre, répliqua-t-elle : je vous ay dit que je ne vous répondrai jamais ſur vos ſoupçons. J’ignore ſi monſieur de Nemours ſçait la part que j’ai dans cette aventure & celle que vous luy avez donnée ; mais il l’a contée au vidame de Chartres & luy a dit qu’il la ſavoit d’un de ſes amis, qui ne luy avoit pas nommé la perſonne. Il faut que cet ami de monſieur de Nemours ſoyt des voſtres, & que vous vous ſoyez fié à luy pour tacher de vous éclaircir.

— A-t-on un ami au monde à qui on voulût faire une telle confidence, reprit monſieur de Clèves, & voudrait-on éclaircir ſes ſoupçons au prix d’apprendre à quelqu’un ce que l’on ſouhaiteroit de ſe cacher à ſoy-meſme ? Songez plutoſt Madame, à qui vous avez parlé. Il eſt plus vraiſemblable que ce ſoyt par vous que par moy que ce ſecret ſoyt échappé. Vous n’avez pu ſoutenir toute ſeule l’embarras où vous vous eſtes trouvée, & vous avez cherché le ſoulagement de vous plaindre avec quelque confidente qui vous a trahie.

— N’achevez point de m’accabler, s’écria-t-elle, & n’ayez point la dureté de m’accuſer d’une faute que vous avez faite. Pouvez-vous m’en ſoupçonner, & puiſque j’ai été capable de vous parler, ſuis-je capable de parler à quelque autre ?

L’aveu que madame de Clèves avoit foit à ſon mari étoit une ſi grande marque de ſa ſincérité, & elle nioit ſi fortement de s’eſtre confiée à perſonne, que monſieur de Clèves ne ſavoit que penſer. D’un autre coſté, il étoit aſſuré de n’avoir rien redit ; c’étoit une choſe que l’on ne pouvoit avoir devinée, elle étoit ſue ; ainſi il falloit que ce fût par l’un des deux. Mais ce qui luy cauſçait une douleur violente, étoit de ſavoir que ce ſecret étoit entre les mains de quelqu’un, & qu’apparemment il ſeroit bientoſt divulgué.

Madame de Clèves penſçait à peu près les meſmes choſes, elle trouvoit également impoſſible que ſon mari eût parlé, & qu’il n’eût pas parlé. Ce qu’avoit dit monſieur de Nemours que la curioſité pouvoit faire faire des imprudences à un mari, luy paraiſſçait ſe rapporter ſi juſte à l’état de monſieur de Clèves, qu’elle ne pouvoit croire que ce fût une choſe que le haſard eût foit dire ; & cette vraiſemblance la déterminoit à croire que monſieur de Clèves avoit abuſé de la confiance qu’elle avoit en luy. Ils étaient ſi occupez l’un & l’autre de leurs penſées, qu’ils furent longtemps ſans parler, & ils ne ſortirent de ce ſilence, que pour redire les meſmes choſes qu’ils avaient déjà dites pluſieurs fois, & demeurèrent le cœur & l’eſprit plus éloignez & plus altérez qu’ils ne les avaient encore eus.

Il eſt aiſé de s’imaginer en quel état ils paſſèrent la nuit. Monſieur de Clèves avoit épuiſé toute ſa conſtance à ſoutenir le malheur de voir une femme qu’il adorait, touchée de paſſion pour un autre. Il ne luy reſtoit plus de courage ; il croyoit meſme n’en devoir pas trouver dans une choſe où ſa gloire & ſon honneur étaient ſi vivement bleſſez. Il ne ſavoit plus que penſer de ſa femme ; il ne voyoit plus quelle conduite il luy devoit faire prendre, ni comment il ſe devoit conduire luy-meſme ; & il ne trouvoit de tous coſtez que des précipices & des abîmes. Enfin, après une agitation & une incertitude tres-longues, voyant qu’il devoit bientoſt s’en aller en Eſpagne, il prit le parti de ne rien faire qui pût augmenter les ſoupçons ou la connaiſſance de ſon malheureux état. Il alla trouver madame de Clèves, & luy dit qu’il ne s’agiſſçait pas de démeſler entre eux qui avoit manqué au ſecret ; mais qu’il s’agiſſçait de faire voir que l’hiſtoire que l’on avoit contée étoit une fable où elle n’avoit aucune part ; qu’il dépendoit d’elle de le perſuader à monſieur de Nemours & aux autres ; qu’elle n’avoit qu’à agir avec luy, avec la ſévérité & la froideur qu’elle devoit avoir pour un homme qui luy témoignoit de l’amour ; que par ce procédé elle luy oſteroit aiſément l’opinion qu’elle eût de l’inclination pour luy ; qu’ainſi, il ne falloit point s’affliger de tout ce qu’il auroit pu penſer, parce que, ſi dans la ſuite elle ne faiſçait paraître aucune faibleſſe, toutes ſes penſées ſe détruiraient aiſément, & que ſurtout il falloit qu’elle allat au Louvre & aux aſſemblées comme à l’ordinaire.

Après ces paroles, monſieur de Clèves quitta ſa femme ſans attendre ſa réponſe. Elle trouva beaucoup de raiſon dans tout ce qu’il luy dit, & la colère où elle étoit contre monſieur de Nemours luy fit croire qu’elle trouveroit auſſi beaucoup de facilité à l’exécuter ; mais il luy parut difficyle de ſe trouver à toutes les cérémonies du mariage, & d’y paraître avec un viſage tranquille & un eſprit libre ; néanmoins comme elle devoit porter la robe de madame la dauphine, & que c’étoit une choſe où elle avoit été préférée à pluſieurs autres princeſſes, il n’y avoit pas moyen d’y renoncer, ſans faire beaucoup de bruit & ſans en faire chercher des raiſons. Elle ſe réſolut donc de faire un effort ſur elle-meſme ; mais elle prit le reſte du jour pour s’y préparer, & pour s’abandonner à tous les ſentiments dont elle étoit agitée. Elle s’enferma ſeule dans ſon cabinet. De tous ſes maux, celuy qui ſe préſentoit à elle avec le plus de violence, étoit d’avoir ſujet de ſe plaindre de monſieur de Nemours, & de ne trouver aucun moyen de le juſtifier. Elle ne pouvoit douter qu’il n’eût conté cette aventure au vidame de Chartres ; il l’avoit avoué, & elle ne pouvoit douter auſſi, par la manière dont il avoit parlé, qu’il ne sût que l’aventure la regardait. Comment excuſer une ſi grande imprudence, & qu’étoit devenue l’extreſme diſcrétion de ce prince dont elle avoit été ſi touchée ?

— « Il a été diſcret, diſçait-elle, tant qu’il a cru eſtre malheureux ; mais une penſée d’un bonheur, meſme incertain, a fini ſa diſcrétion. Il n’a pu s’imaginer qu’il étoit aimé, ſans vouloir qu’on le sût. Il a dit tout ce qu’il pouvoit dire ; je n’ai pas avoué que c’étoit luy que j’aimais, il l’a ſoupçonné, & il a laiſſé voir ſes ſoupçons. S’il eût eu des certitudes, il en auroit uſé de la meſme ſorte. J’ai eu tort de croire qu’il y eût un homme capable de cacher ce qui flatte ſa gloire. C’eſt pourtant pour cet homme, que j’ai cru ſi différent du reſte des hommes, que je me trouve comme les autres femmes, étant ſi éloignée de leur reſſembler. J’ai perdu le cœur & l’eſtime d’un mari qui devoit faire ma félicyté. Je ſerai bientoſt regardée de tout le monde comme une perſonne qui a une folle & violente paſſion. Celuy pour qui je l’ai ne l’ignore plus ; & c’eſt pour éviter ces malheurs que j’ai haſardé tout mon repos & meſme ma vie »

Ces triſtes réflexions étaient ſuivies d’un torrent de larmes ; mais quelque douleur dont elle ſe trouvat accablée, elle ſentoit bien qu’elle auroit eu la force de les ſupporter, ſi elle avoit été ſatiſfaite de monſieur de Nemours.

Ce prince n’étoit pas dans un état plus tranquille. L’imprudence, qu’il avoit faite d’avoir parlé au vidame de Chartres, & les cruelles ſuites de cette imprudence luy donnaient un déplaiſir mortel. Il ne pouvoit ſe repréſenter, ſans eſtre accablé, l’embarras, le trouble & l’affliction où il avoit vu madame de Clèves. Il étoit inconſolable de luy avoir dit des choſes ſur cette aventure, qui bien que galantes par elles-meſmes, luy paraiſſaient, dans ce moment, groſſières & peu polies, puiſqu’elles avaient foit entendre à madame de Clèves qu’il n’ignoroit pas qu’elle étoit cette femme qui avoit une paſſion violente & qu’il étoit celuy pour qui elle l’avait. Tout ce qu’il eût pu ſouhaiter, eût été une converſation avec elle ; mais il trouvoit qu’il la devoit craindre plutoſt que de la déſirer.

— « Qu’aurais-je à luy dire ? s’écriait-il. Irai-je encore luy montrer ce que je ne luy ay déjà que trop foit connaître ? Lui ferai-je voir que je ſais qu’elle m’aime, moy qui n’ai jamais ſeulement oſé luy dire que je l’aimais ? Commencerai-je à luy parler ouvertement de ma paſſion, afin de luy paraître un homme devenu hardi par des eſpérances ? Puis-je penſer ſeulement à l’approcher, & oſerais-je luy donner l’embarras de ſoutenir ma vue ? Par où pourrais-je me juſtifier ? Je n’ai point d’excuſe, je ſuis indigne d’eſtre regardé de madame de Clèves, & je n’eſpère pas auſſi qu’elle me regarde jamais. Je ne luy ay donné par ma faute de meilleurs moyens pour ſe défendre contre moy que tous ceux qu’elle cherchoit & qu’elle eût peut-eſtre cherchez inutilement. Je perds par mon imprudence le bonheur & la gloire d’eſtre aimé de la plus aimable & de la plus eſtimable perſonne du monde ; mais ſi j’avais perdu ce bonheur, ſans qu’elle en eût ſouffert, & ſans luy avoir donné une douleur mortelle, ce me ſeroit une conſolation ; & je ſens plus dans ce moment le mal que je luy ay foit que celuy que je me ſuis foit auprès d’elle. »

Monſieur de Nemours fut longtemps à s’affliger & à penſer les meſmes choſes. L’envie de parler à madame de Clèves luy venoit toujours dans l’eſprit. Il ſongea à en trouver les moyens, il penſa à luy écrire ; mais enfin, il trouva qu’après la faute qu’il avoit faite, & de l’humeur dont elle était, le mieux qu’il pût faire étoit de luy témoigner un profond reſpect par ſon affliction & par ſon ſilence, de luy faire voir meſme qu’il n’oſçait ſe préſenter devant elle, & d’attendre ce que le temps, le haſard & l’inclination qu’elle avoit pour luy, pourraient faire en ſa faveur. Il réſolut auſſi de ne point faire de reproches au vidame de Chartres de l’infidélité qu’il luy avoit faite, de peur de fortifier ſes ſoupçons.

Les fiançailles de Madame, qui ſe faiſaient le lendemain, & le mariage qui ſe faiſçait le jour ſuivant, occupaient tellement toute la cour que madame de Clèves & monſieur de Nemours cachèrent aiſément au public leur triſteſſe & leur trouble. Madame la dauphine ne parla meſme qu’en paſſant à madame de Clèves de la converſation qu’elles avaient eue avec monſieur de Nemours, & monſieur de Clèves affecta de ne plus parler à ſa femme de tout ce qui s’étoit paſſé : de ſorte qu’elle ne ſe trouva pas dans un auſſi grand embarras qu’elle l’avoit imaginé. Les fiançailles ſe firent au Louvre, et, après le feſtin & le bal, toute la maiſon royale alla coucher à l’éveſché comme c’étoit la coutume. Le matin, le duc d’Albe, qui n’étoit jamais veſtu que fort ſimplement, mit un habit de drap d’or meſlé de couleur de feu, de jaune & de noir, tout couvert de pierreries, & il avoit une couronne fermée ſur la teſte. Le prince d’Orange, habillé auſſi magnifiquement avec ſes livrées, & tous les Eſpagnols ſuivis des leurs, vinrent prendre le duc d’Albe à l’hoſtel de Villeroi, où il étoit logé, & partirent, marchant quatre à quatre, pour venir à l’éveſché. Sitoſt qu’il fut arrivé, on alla par ordre à l’égliſe : le roi menoit Madame, qui avoit auſſi une couronne fermée, & ſa robe portée par meſdemoiſelles de Montpenſier & de Longueville. La reine marchoit enſuite, mais ſans couronne. Après elle, venoit la reine dauphine, Madame sœur du roi, madame de Lorraine, & la reine de Navarre, leurs robes portées par des princeſſes. Les reines & les princeſſes avaient toutes leurs filles magnifiquement habillées des meſmes couleurs qu’elles étaient veſtues : en ſorte que l’on connaiſſçait à qui étaient les filles par la couleur de leurs habits. On monta ſur l’échafaud qui étoit préparé dans l’égliſe, & l’on fit la cérémonie des mariages. On retourna enſuite dîner à l’éveſché et, ſur les cinq heures, on en partit pour aller au palais, où ſe faiſçait le feſtin, & où le parlement, les cours ſouveraines & la maiſon de ville étaient priez d’aſſiſter. Le roi, les reines, les princes & princeſſes mangèrent ſur la table de marbre dans la grande ſalle du palais, le duc d’Albe aſſis auprès de la nouvelle reine d’Eſpagne. Au-deſſous des degrez de la table de marbre & à la main droite du roi, étoit une table pour les ambaſſadeurs, les archeveſques & les chevaliers de l’ordre, & de l’autre coſté, une table pour meſſieurs du parlement.

Le duc de Guiſe, veſtu d’une robe de drap d’or friſé, ſervoit le Roi de grand-maître, monſieur le prince de Condé, de panetier, & le duc de Nemours, d’échanſon. Après que les tables furent levées, le bal commença : il fut interrompu par des ballets & par des machines extraordinaires. On le reprit enſuite ; & enfin, après minuit, le roi & toute la cour s’en retournèrent au Louvre. Quelque triſte que fût madame de Clèves, elle ne laiſſa pas de paraître aux yeux de tout le monde, & ſurtout aux yeux de monſieur de Nemours, d’une beauté incomparable. Il n’oſa luy parler, quoyque l’embarras de cette cérémonie luy en donnat pluſieurs moyens ; mais il luy fit voir tant de triſteſſe & une crainte ſi reſpectueuſe de l’approcher qu’elle ne le trouva plus ſi coupable, quoyqu’il ne luy eût rien dit pour ſe juſtifier. Il eut la meſme conduite les jours ſuivants, & cette conduite fit auſſi le meſme effect ſur le cœur de madame de Clèves.

Enfin, le jour du tournoi arriva. Les reines ſe rendirent dans les galeries & ſur les échafauds qui leur avaient été deſtinez. Les quatre tenants parurent au bout de la lice, avec une quantité de chevaux & de livrées qui faiſaient le plus magnifique ſpectacle qui eût jamais paru en France.

Le roi n’avoit point d’autres couleurs que le blanc & le noir, qu’il portoit toujours à cauſe de madame de Valentinois qui étoit veuve. Monſieur de Ferrare & toute ſa ſuite avaient du jaune & du rouge ; monſieur de Guiſe parut avec de l’incarnat & du blanc. On ne ſavoit d’abord par quelle raiſon il avoit ces couleurs ; mais on ſe ſouvint que c’étaient celles d’une belle perſonne qu’il avoit aimée pendant qu’elle étoit fille, & qu’il aimoit encore, quoyqu’il n’oſat plus le luy faire paraître. Monſieur de Nemours avoit du jaune & du noir ; on en chercha inutilement la raiſon. Madame de Clèves n’eut pas de peine à le deviner : elle ſe ſouvint d’ avoir dit devant luy qu’elle aimoit le jaune, & qu’elle étoit fachée d’eſtre blonde, parce qu’elle n’en pouvoit mettre. Ce prince crut pouvoir paraître avec cette couleur, ſans indiſcrétion, puiſque madame de Clèves n’en mettant point, on ne pouvoit ſoupçonner que ce fût la ſienne.

Jamais on n’a foit voir tant d’adreſſe que les quatre tenants en firent paraître. Quoique le roi fût le meilleur homme de cheval de ſon royaume, on ne ſavoit à qui donner l’avantage. Monſieur de Nemours avoit un agrément dans toutes ſes actions qui pouvoit faire pencher en ſa faveur des perſonnes moins intéreſſées que madame de Clèves. Sitoſt qu’elle le vit paraître au bout de la lice, elle ſentit une émotion extraordinaire & à toutes les courſes de ce prince, elle avoit de la peine à cacher ſa joie, lorſqu’il avoit heureuſement fourni ſa carrière.

Sur le ſoyr, comme tout étoit preſque fini & que l’on étoit près de ſe retirer, le malheur de l’État fit que le roi voulut encore rompre une lance. Il manda au comte de Montgomery qui étoit extreſmement adroit, qu’il ſe mît ſur la lice. Le comte ſupplia le roi de l’en diſpenſer, & allégua toutes les excuſes dont il put s’aviſer, mais le roi quaſi en colère, luy fit dire qu’il le vouloit abſolument. La reine manda au roi qu’elle le conjuroit de ne plus courir ; qu’il avoit ſi bien fait, qu’il devoit eſtre content, & qu’elle le ſupplioit de revenir auprès d’elle. Il répondit que c’étoit pour l’amour d’elle qu’il alloit courir encore, & entra dans la barrière. Elle luy renvoya monſieur de Savoie pour le prier une ſeconde fois de revenir ; mais tout fut inutile. Il courut, les lances ſe brisèrent, & un éclat de celle du comte de Montgomery luy donna dans l’oeil & y demeura. Ce prince tomba du coup, ſes écuyers & monſieur de Montmorency, qui étoit un des maréchaux du camp, coururent à luy. Ils furent étonnez de le voir ſi bleſſé ; mais le roi ne s’étonna point. Il dit que c’étoit peu de choſe, & qu’il pardonnoit au comte de Montgomery. On peut juger quel trouble & quelle affliction apporta un accident ſi funeſte dans une journée deſtinée à la joie. Sitoſt que l’on eut porté le roi dans ſon lit, & que les chirurgiens eurent viſité ſa plaie, ils la trouvèrent tres-conſidérable. Monſieur le connétable ſe ſouvint dans ce moment, de la prédiction que l’on avoit faite au roi, qu’il ſeroit tué dans un combat ſingulier ; & il ne douta point que la prédiction ne fût accomplie.

Le roi d’Eſpagne, qui étoit alors à Bruxelles, étant averti de cet accident, envoya ſon médecin, qui étoit un homme d’une grande réputation ; mais il jugea le roi ſans eſpérance.

Une cour auſſi partagée & auſſi remplie d’intéreſts oppoſez n’étoit pas dans une médiocre agitation à la veille d’un ſi grand événement ; néanmoins, tous les mouvemens étaient cachez, & l’on ne paraiſſçait occupé que de l’unique inquiétude de la ſanté du roi. Les reines, les princes & les princeſſes ne ſortaient preſque point de ſon antichambre.

Madame de Clèves, ſachant qu’elle étoit obligée d’y eſtre, qu’elle y verroit monſieur de Nemours, qu’elle ne pourroit cacher à ſon mari l’embarras que luy cauſçait cette vue, connaiſſant auſſi que la ſeule préſence de ce prince le juſtifioit à ſes yeux, & détruiſçait toutes ſes réſolutions, prit le parti de feindre d’eſtre malade. La cour étoit trop occupée pour avoir de l’attention à ſa conduite, & pour démeſler ſi ſon mal étoit faux ou véritable. Son mari ſeul pouvoit en connaître la vérité, mais elle n’étoit pas fachée qu’il la connût. Ainſi elle demeura chez elle, peu occupée du grand changement qui ſe préparoit ; et, remplie de ſes propres penſées, elle avoit toute la liberté de s’y abandonner. Tout le monde étoit chez le roi. Monſieur de Clèves venoit à de certaines heures luy en dire des nouvelles. Il conſervoit avec elle le meſme procédé qu’il avoit toujours eu, hors que, quand ils étaient ſeuls, il y avoit quelque choſe d’un peu plus froid & de moins libre. Il ne luy avoit point reparlé de tout ce qui s’étoit paſſé ; & elle n’avoit pas eu la force, & n’avoit pas meſme jugé à propos de reprendre cette converſation.

Monſieur de Nemours, qui s’étoit attendu à trouver quelques moments à parler à madame de Clèves, fut bien ſurpris & bien affligé de n’avoir pas ſeulement le plaiſir de la voir. Le mal du roi ſe trouva ſi conſidérable, que le ſeptième jour il fut déſeſpéré des médecins. Il reçut la certitude de ſa mort avec une fermeté extraordinaire, & d’autant plus admirable qu’il perdoit la vie par un accident ſi malheureux, qu’il mouroit à la fleur de ſon age, heureux, adoré de ſes peuples, & aimé d’une maîtreſſe qu’il aimoit éperdument. La veille de ſa mort, il fit faire le mariage de Madame, ſa sœur, avec monſieur de Savoie, ſans cérémonie. L’on peut juger en quel état étoit la ducheſſe de Valentinois. La reine ne permit point qu’elle vît le roi, & luy envoya demander les cachets de ce prince & les pierreries de la couronne qu’elle avoit en garde. Cette ducheſſe s’enquit ſi le roi étoit mort ; & comme on luy eut répondu que non : — Je n’ai donc point encore de maître, répondit-elle, & perſonne ne peut m’obliger à rendre ce que ſa confiance m’a mis entre les mains.

Sitoſt qu’il fut expiré au chateau des Tournelles, le duc de Ferrare, le duc de Guiſe & le duc de Nemours conduiſirent au Louvre la reine mère, le roi & la reine ſa femme. Monſieur de Nemours menoit la reine mère. Comme ils commençaient à marcher, elle ſe recula de quelques pas, & dit à la reine ſa belle-fille, que c’étoit à elle à paſſer la première ; mais il fut aiſé de voir qu’il y avoit plus d’aigreur que de bienſéance dans ce compliment.