La Princesse des airs/Texte entier

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Première partie : EN BALLON DIRIGEABLE



I


LE DOCTEUR ET L’ACROBATE


À Saint-Cloud, dans son vaste cabinet de travail, dont les quatre fenêtres donnaient sur le parc, et qu’encombrait un pêle-mêle d’appareils électro-thérapiques, de flacons et de livres, le célèbre docteur Rabican était, depuis plus d’une heure, en grande conférence avec un de ses anciens clients, un gymnasiarque devenu aéronaute, et nommé Alban Molifer. Le fils du docteur, le jeune Ludovic Rabican, qui écoutait derrière la porte, et collait, de temps en temps, son œil au trou de la serrure, ne pouvait, malgré ses louables efforts, attraper que des lambeaux de conversation. Il savait qu’Alban, que son père avait, autrefois, guéri, grâce à une opération d’une hardiesse merveilleuse, s’occupait alors, dans le plus grand secret, de la construction d’un aérostat, conçu suivant des données toutes nouvelles.

Ce fait expliquait bien au petit curieux la présence d’une foule d’épures qu’Alban avait étalées sur la grande table de porcelaine du cabinet, et dont il discutait les détails avec le docteur. Ce que l’enfant comprenait moins, c’étaient les feuilles de papier timbré, couvertes d’une grosse écriture, dont Alban faisait la lecture à demi-voix. À ce moment, le jeune indiscret sentit une main se poser sur son épaule. Il se retourna, honteux de sa curiosité ; il se trouvait face à face avec sa sœur Alberte, une belle et sérieuse jeune fille de seize ans, pour laquelle Ludovic, son cadet de trois années, éprouvait autant de respect que d’affection.

— Tu n’as pas honte, dit sévèrement Alberte, d’espionner ainsi notre père !… Ce que tu fais là est mal. Il s’agit peut-être d’affaires très sérieuses, que tu ne dois pas connaître.

Ludovic balbutia des excuses et supplia sa grande sœur de ne pas instruire son père de la faute dont il venait de se rendre coupable.

— Je ne dirai rien pour cette fois, fit-elle en le menaçant du doigt ; mais que je ne t’y prenne plus. Justement, je viens chercher papa, que l’on demande en ville.

Pendant que Ludovic se retirait, tout penaud, Mlle Rabican, après s’être annoncée par trois coups discrètement frappés, pénétrait dans le cabinet de travail paternel.

Le docteur sourit à la vue de sa fille et mit un baiser sur son front. Alban Molifer, après un profond salut, s’était retiré à l’écart.

— Qu’y a-t-il donc, petite, demanda joyeusement le docteur, pour que tu viennes ainsi nous troubler dans nos savantes méditations ?

— Rien de bien grave, papa. C’est encore votre confrère, l’honorable professeur Van der Schoppen, qui a fait des siennes. En appliquant, à trop forte dose, une potion kinésithérapique à l’un de ses malades, M. Tabourin, il lui a démoli un tibia.

— Ce diable de Van der Schoppen est enragé. Avec sa fameuse méthode, et ses biceps de lutteur, il finira par écloper toute la population.

— Mais, interrompit Alban, vous ne devriez pas vous en plaindre. Van der Schoppen travaille à augmenter votre clientèle. Chaque fois qu’il estropie un de ses malades, c’est un client qu’il perd et un que vous gagnez.

— Je suis suffisamment occupé, dit le docteur, pour ne pas désirer un surcroît de travail… Mais je cours chez M. Tabourin. C’est à deux pas d’ici. Vous voudrez bien être assez aimable pour m’attendre un instant… Les journaux d’aujourd’hui sont sur ce guéridon.

Le docteur s’habilla en toute hâte et, suivi de sa fille, quitta le cabinet de travail. Mais à peine avait-il franchi la porte de la rue que Ludovic, toujours aux aguets, se glissait doucement dans la pièce, afin d’aller faire un bout de causette avec son ami Alban, et de découvrir, s’il était possible, tout ou partie du fameux secret.

Le docteur Rabican, une des gloires de la science française, avait fondé à Saint-Cloud, depuis une dizaine d’années, une maison de santé luxueusement aménagée et dont l’installation était renouvelée à de fréquents intervalles, selon les dernières découvertes de la médecine et de la chirurgie modernes.

L’institut Rabican était connu dans le monde entier. Le docteur avait toujours, parmi ses pensionnaires, un nombre respectable de lords splénétiques, d’Américains millionnaires, rois du pétrole ou du coton, de petits princes allemands atteints de maux d’estomac.

Le docteur Rabican méritait, d’ailleurs, l’universelle renommée dont il jouissait. Pour lui, il n’y avait guère de maux incurables ; on citait, à son actif, des guérisons véritablement miraculeuses.

Il tentait parfois des opérations d’une stupéfiante hardiesse, et il les réussissait presque toujours.

On lui avait amené, une fois, un Italien qui se mourait d’un cancer à l’estomac. Le docteur n’avait pas hésité à faire entièrement l’ablation de l’organe, contaminé. L’estomac avait été enlevé, l’œsophage raccordé avec le duodénum par des points de suture et le malade nourri artificiellement pendant un mois. Au grand désappointement des confrères jaloux qui avaient, à l’unanimité, pronostiqué la mort du patient, celui-ci s’était rétabli ; et, résultat véritablement déconcertant, il avait repris l’usage des aliments solides, digérait bien, et se portait à merveille. La sorte de poche qui s’était formée dans le tube digestif, remplaçait d’une façon très satisfaisante le viscère absent.

Une autre fois, une grande famille anglaise lui avait confié un orateur, membre du Parlement, atteint depuis trois ans d’une folie qui paraissait incurable. Le docteur avait promptement reconnu qu’un épanchement sanguin s’était produit dans un des lobes cérébraux. Le baronnet avait été dûment chloroformé ; un fragment de la boîte crânienne avait été scié, et le cerveau mis à nu, consciencieusement nettoyé. Peu de semaines après, le noble lord, tout à fait rétabli, reprenait, au Parlement, la série de ses éloquentes invectives, contre les empiètements coloniaux de la France et de l’Allemagne en Afrique.

Le docteur Rabican faisait plus fort encore. Il avait inventé un appareil à rajeunir les vieillards.

La principale cause de la caducité est l’artériosclérose, c’est-à-dire le durcissement lent, le racornissement[1] graduel, la pétrification, en quelque sorte, des tissus élastiques, dont se compose le système artériel de l’homme. Ce durcissement peut être, sinon entièrement évité, au moins considérablement retardé, par l’application graduée et raisonnée d’un faible courant électrique, sur les centres vasomoteurs[2] du cerveau. Partant de ce principe, le docteur faisait asseoir son malade sur une sorte de chaise longue munie d’appareils électriques spéciaux. Un bandeau entourait son front. Ses pieds, ses mains et son torse étaient pris dans des anneaux métalliques. Puis, on actionnait les piles. Les effluves électriques se répandaient dans tout le système nerveux, et cela pendant plusieurs heures chaque jour. Au bout de très peu de temps, le vieillard soumis à ce traitement commençait à recouvrer son énergie, redressait sa taille, reprenait des travaux depuis longtemps abandonnés, enfin se remettait à faire des projets d’avenir. Le docteur avait eu des clients qui, après une saison de cure électrique, s’étaient remariés à un âge invraisemblable, au grand désappointement de leurs héritiers.

La fortune que le docteur Rabican avait gagnée, grâce à ses cures fabuleuses, était considérable. Il en faisait, d’ailleurs, le plus noble usage, mettant indistinctement, au service des pauvres et des riches, le pouvoir presque surnaturel de sa science.

C’est ainsi qu’il avait fait la connaissance d’Alban Molifer.

Un jour, une femme, encore revêtue du maillot pailleté des acrobates, était venue, tout en larmes, frapper à la porte de l’institut. Son mari, dans un exercice de voltige aérienne, avait manqué le second trapèze ; et au milieu d’un long cri d’horreur poussé par la salle entière, était venu lourdement s’abattre sur le filet tendu au-dessous de lui, sur la piste. Dans sa chute, son poignet avait porté sur le globe d’une lampe électrique qu’il avait brisé. Les nerfs et les artères étaient coupés ; le sang coulait à flots. Le gymnasiarque [3] pouvait périr d’un instant à l’autre.

Dans l’écurie du cirque, où, avec des couvertures de cheval, on avait improvisé un lit au blessé, le docteur se trouva en présence d’un homme, jeune encore, d’une physionomie remarquablement intelligente et noble, que le sang qu’il avait perdu faisait d’une pâleur mortelle.

Le docteur courut au plus pressé. Il procéda d’abord, à la ligature des artères.

Puis il appliqua un premier pansement, et libella une ordonnance.

Très peu de jours après, l’acrobate alla mieux. Le bras en écharpe, il se présenta lui-même à l’institut. Il semblait profondément désespéré. Quand il eut remercié le docteur, qui refusa d’accepter toute espèce d’honoraires, le gymnasiarque enleva le pansement qui recouvrait son poignet malade, et montra anxieusement, au docteur, la blessure en voie de guérison.

— La section des vaisseaux sanguins, dit celui-ci, soignée à temps comme elle l’a été, ne laissera pas de traces.

— Mais, s’écria Alban avec angoisse, ma main est inerte ! En recouvrerai-je jamais l’usage ? Si elle demeure paralysée, c’est pour moi et les miens la ruine et la mort.

Le docteur eut une petite toux sèche, par laquelle il cherchait à dissimuler son émotion. Le ton navrant du blessé l’avait profondément touché.

— Hum !… fit-il, c’est vrai, le nerf est coupé. Il faudrait une opération très osée, très délicate, que je ne crois même pas qu’on ait encore essayée…

— Je suis prêt à tout risquer ; je me remets entre vos mains.

— Eh bien, soit, fit le docteur devenu pensif. Revenez après-demain. Si vous êtes encore décidé, j’essaierai de remplacer le nerf.

Malgré tout son courage, Alban ne peut réprimer un léger frisson de crainte quand on l’eut installé dans le fauteuil à opérations, et qu’il sentit un invincible engourdissement s’emparer de lui, lorsque l’appareil à chloroforme eut commencé de fonctionner.

Sitôt le malade endormi, le docteur rapidement, tira la tringle d’un rideau. Le corps, garrotté et anesthésié, d’un chien de forte taille, apparat sur une table d’amphithéâtre. Le docteur prit quelques instruments dans sa trousse étalée. Il y eut une lueur d’acier. En deux ou trois mouvements, aussi rapides que ceux d’un prestidigitateur, le docteur venait de fendre l’une des pattes du chien et d’en retirer un filament blanc, qui était un nerf encore plein de vie. C’est ce nerf qui fut greffé sur celui d’Alban et servit à en raccorder les deux bouts.

Quand Alban se réveilla, le cerveau endolori, la salle d’opération avait repris son aspect habituel.

— C’est fini, dit le docteur en souriant. Vous n’avez plus, maintenant, qu’à rester quelques jours dans une immobilité absolue. Vous n’enlèverez l’appareil plâtré que j’ai mis autour de votre poignet, sous aucun prétexte, d’ici quinze jours. Au début de ce temps, nous saurons si l’opération a réussi.

Elle réussit, et si bien qu’Alban put reprendre, quelques mois après, sans inconvénient, ses exercices ordinaires d’acrobatie.

Depuis ces événements, deux ans s’étaient écoulés. Alban, qui s’était entièrement voué à l’aérostation, avait, alors, une quarantaine d’années. À sa face complètement rasée, à ses yeux d’un bleu très doux, à ses vêtements entièrement noirs, on eût put le prendre indifféremment pour un acteur ou pour un ministre de l’Église anglicane, si la souplesse de sa démarche, la manière d’effacer les épaules et de bomber le torse, n’eussent révélé l’ancien gymnasiarque, l’homme rompu à tous les sports.

En somme, il y avait en lui quelque chose d’énigmatique, qu’accentuait encore, à certains moments, l’ironie du sourire. Pour un observateur, il eût été difficile à classer. On pouvait seulement être sûr d’une chose, c’est qu’Alban Molifer était un homme bâti pour l’action.

Cela se sentait, rien qu’à la franchise de son regard, à la courbe accentuée du nez, à la saillie de son maxillaire inférieur, et à la forme busquée de son front, que recouvrait une forêt de cheveux blonds taillés en brosse.

Alban, qui avait été autrefois à la tête d’une grande fortune, qu’il avait dépensée en expériences aérostatiques, possédait, d’ailleurs, une éducation et des manières que l’on rencontre rarement chez ses pareils. Il se trouvait, selon l’occasion, tout aussi à l’aise dans un salon que dans la coulisse d’un cirque ou dans la nacelle d’un aérostat.

En voyant entrer Ludovic, dont il connaissait l’espièglerie, il referma négligemment la serviette bourrée de plans et d’épures qu’il tenait ouverte sur la table, et le petit curieux éprouva de ce fait une première déconvenue.

Ludovic, dont les grands yeux noirs pétillaient de malice, et qui tenait de sa mère une délicatesse de physionomie et de tempérament presque maladive, s’avança vers Alban d’un air un peu boudeur.

— Est-ce que vous avez envie d’emmener papa en ballon ? demanda-t-il à brûle-pourpoint… Vous devez comploter tous deux un voyage dans votre Princesse des Airs.

— Attendez d’abord, enfant impatient, qu’elle soit construite.

— Mais quand elle sera terminée, est-ce que papa y montera avec vous ?

— Si le docteur me demande de faire une ascension, certainement que je ne le lui refuserai pas.

— Et moi, me permettriez-vous d’y aller aussi ?

— Si votre père vous y autorise. Seulement, je crains qu’il ne vous trouve encore bien jeune.

— Mais vous emmenez bien Armandine, qui n’est pas plus âgée que moi et qui est une petite fille !

— Elle, c’est bien différent. Elle a été habituée, tout enfant, aux ascensions. C’est une aéronaute de naissance.

Avec la mobilité d’esprit de son âge, Ludovic, voyant qu’il ne pourrait, ce jour-là, rien apprendre de plus sur son sujet favori, l’aérostation, passa brusquement d’une idée à l’autre.

— Vous savez, dit-il, que le docteur Van der Schoppen a encore endommagé un malade… C’est tout de même singulier qu’il conserve des clients avec sa kinésithérapie… Papa m’a expliqué ce que c’était ; mais tout ce que j’en ai retenu, c’est qu’on donne des coups aux malades pour les guérir… Vous savez ce que c’est, vous ?

— Oui. J’ai connu autrefois, très intimement, le docteur Van der Schoppen. La kinésisthérapie, qui est une méthode médicale très en honneur dans les pays scandinaves et le nord de l’Allemagne, consiste à traiter toutes les affections par des coups brusquement décochés sur la partie malade… Ainsi, quand vous avez le hoquet, si on vous applique brusquement, sans prévenir, un grand coup de poing, vous êtes guéri.

— Tiens, c’est vrai !… constata naïvement l’enfant.

— Le docteur Van der Schoppen en agit de même avec toutes les maladies. Il a remarqué que les lutteurs et les soldats, qui passent toute leur vie à se battre, sont les hommes les plus vigoureux et ceux qui se portent le mieux… Partant de ce principe, si un vieux monsieur chétif vient le consulter pour des maux d’estomac, par exemple, Van der Schoppen l’interroge hypocritement, se fait indiquer exactement la partie souffrante ; puis, au moment où le malade est sans défiance… vlan !… il lui décoche un coup de poing à renverser un bœuf…

— Et que se passe-t-il ? demanda Ludovic.

— Généralement, le client se sauve en hurlant et va trouver un autre médecin ; mais il arrive pourtant à Van der Schoppen d’opérer des cures radicales… Ainsi, l’an dernier, il a guéri une dame anglaise, en lui cassant, d’un maître coup de poing, une molaire jusque-là rebelle au davier de tous les dentistes.

— Mais pourquoi M. Van der Schoppen est-il venu en France ?… Papa m’a dit qu’il avait été directeur d’un hôpital en Allemagne…

— C’est exact. Le docteur est un grand savant, quand il se contente d’écrire des livres et qu’il n’opère pas lui-même… Il a perdu sa place de directeur d’un hôpital militaire pour avoir ordonné, aux malades de toute une salle, le massage nasal et réciproque.

— Le massage nasal ?

— Oui. Admettons que nous soyons malades tous les deux… vous m’appliquez un coup de poing sur le nez, je vous en applique un autre ; et cela dure comme ça jusqu’à ce que nous soyons complètement guéris.

— Mais si je suis le moins fort ?

— Alors, je vous aplatis le nez, je vous brise les dents et je vous poche les yeux… C’est ce qui est arrivé à l’hôpital du docteur. Les malades les plus vigoureux ont rossé les autres. Il en est résulté une bagarre épouvantable ; et le scandale a été si grand que le docteur a été destitué…

— C’est sans doute pour cela que les huit petits Van der Schoppen, depuis Karl, l’aîné, qui a deux ans de plus que moi, jusqu’au jeune Ludwig, qui commence à épeler ses lettres, sont toujours déchirés, couverts de bleus et d’écorchures, et passent toute la journée à se battre avec leurs condisciples.

— Vous pouvez en être certain. Et s’il faut en croire les mauvaises langues, le docteur applique même, rigoureusement, sa méthode à Mme Van der Schoppen, chaque fois qu’elle a le malheur de se trouver malade. Le résultat, c’est qu’ils n’ont plus chez eux que de la vaisselle ébréchée, des tables boiteuses et des fauteuils à trois pieds… On leur donne congé tous les six mois ; et il faut vraiment que Van der Schoppen ait beaucoup de conviction et de philosophie pour ne pas envoyer à tous les diables sa méthode.

Ludovic partit d’un franc éclat de rire ; mais il s’arrêta net et demeura coi. Il venait de se sentir pincer par une oreille. C’était le docteur Rabican qui était rentré, sans faire de bruit, et s’était approché, à pas de loup, pour surprendre son fils en flagrant délit de paresse.

— Va donc faire ta version, ordonna-t-il, avec une sévérité que tempérait un ton plein de bonhomie.

Ludovic adorait son père. Il s’empressa d’obéir, Alban et le docteur purent reprendre leur entretien. L’aspect du docteur Rabican formait, avec celui de son interlocuteur, un contraste parfait.

De stature élevée, mais un peu voûté dans sa maigreur nerveuse, le docteur approchait de la cinquantaine. Son visage, d’un ovale très allongé, au front légèrement dégarni par les veilles, s’encadrait de favoris grisonnants et de longs cheveux, presque entièrement blancs, brillants et ténus comme de la soie. Les méplats du visage étaient fortement accusés ; le nez était long et effilé, un nez de flaireur et de chercheur. La bouche, aux lèvres délicates sans être minces, offrait, habituellement, un sourire plein de sérénité, le sourire de l’homme parfaitement conscient et sûr de lui. Le menton, aux rondeurs de médaille antique, les yeux, gris et malicieux, qui avaient conservé l’éclat et la pureté de la jeunesse, complétaient cet ensemble, où le physionomiste n’eût relevé aucun symptôme d’hypocrisie ou de méchanceté. Comme tous ceux qui se sont fait un devoir de consacrer leur existence à des recherches désintéressées, le docteur était, naturellement, très enjoué, et si modeste qu’il s’étonnait encore, avec un peu de naïveté, de cette gloire et de ce succès qui lui étaient venus sans qu’il les cherchât.

Le docteur s’était marié de bonne heure, avec une jeune fille sans fortune, une amie d’enfance qu’il avait épousée lorsqu’il n’était encore que simple chef de laboratoire d’un grand hôpital parisien.

Jamais union ne fut plus heureuse.

C’est grâce à l’affection dévouée et au désintéressement de Mme Rabican, que le docteur avait dû de surmonter les difficultés, toujours si âpres, d’un début scientifique.

Grâce à l’affection sûre dont il se sentait entouré, il avait résisté courageusement, d’abord aux privations, à l’insuccès de ses premières expériences ; ensuite, lorsqu’il commença à devenir célèbre, aux attaques envieuses de confrères jaloux et mieux rentés.

Présentement, le docteur Rabican jouissait, sans arrière-pensée, d’une fortune laborieusement conquise. L’institut de Saint-Cloud, que le docteur avait installé dans l’ancien hôtel des comtes de Lussac, était cité comme une merveille d’élégance moderne et de confort artistique. Un peu à l’écart de la ville, il était précédé d’une monumentale grille en fer forgé, du plus pur style Louis XIV, et entouré de superbes jardins, d’où l’on avait vue sur le parc.

C’est là, en écoutant gronder le tumulte affaibli de la ville lointaine, que les convalescents, miraculeusement arrachés à la mort par le docteur, se promenaient lentement, au bon soleil, appuyés sur leur canne d’ivoire. L’institut Rabican n’avait rien qui sentit l’hôpital ou la maison de santé ordinaires. Éclairées et chauffées à l’électricité, encombrées de meubles d’art et de bibelots précieux, toutes les pièces, depuis le grand salon, muni d’un orgue signé par un facteur célèbre, jusqu’à la salle d’opérations aux murs revêtus de porcelaine et pourvus d’antiseptisateurs électriques, répondaient à l’idéal de confort des malades les plus exigeants.

Le docteur était parfaitement heureux. Sa fille, Alberte, vivant portrait de Mme Rabican, montrait déjà la beauté, la parfaite distinction, la générosité de sentiments et d’intelligence, qui devaient faire d’elle, plus tard, une femme supérieure.

Seul, Ludovic donnait parfois quelques inquiétudes à son père. D’un cœur excellent, d’une mémoire prompte et sûre, d’une intelligence très vive, il montrait une telle pétulance, dans ses désirs et dans ses caprices, un tel entêtement dans ses plus folles imaginations, que le docteur craignait, parfois, d’avoir, plus tard, beaucoup de peine à le diriger.

— Vous avez vu ce petit bonhomme, dit-il, quand Ludovic eut refermé la porte, il m’effraie quelquefois par son trop d’imagination… Bon cœur, mais mauvaise tête… Il raffole de vous et de vos ballons.

— Mais il n’y a pas de mal à cela, reprit Alban, dont le sourire ironique s’accentua… Ne tient-il pas en cela de son père ?

— Vous me faites songer, dit le docteur dont les longues mains sèches s’égarèrent nerveusement dans le fouillis des papiers et des plans, que je vous ai déjà fait perdre une heure, et qu’il faut en finir au plus vite avec ces signatures…

Alban relut les papiers timbrés, qu’il avait mis de côté lors de l’arrivée de Ludovic, et que le docteur cherchait inutilement parmi les épures.

— Alors, dit Alban, il ne vous reste plus qu’à signer.

— C’est bien. Passez-moi la plume… Il est donc entendu que je prends à ma charge toutes les dettes que vous avez contractées pour la construction de vos premiers moteurs. De plus, pour compléter l’aménagement intérieur, et procéder au montage, au gonflement, aux essais de machines, et au lancement de notre aérostat, je vous crédite jusqu’à concurrence de sept cent mille francs. Je veux que la Princesse des Airs soit munie des appareils les plus perfectionnés. C’est une condition indispensable à notre succès. Il faut que l’aménagement intérieur en soit aussi assez confortable pour permettre de longs voyages ; il faut que le fonctionnement des accumulateurs électriques et des appareils producteurs d’air liquide soit impeccable. Ne vous hâtez donc pas, prenez votre temps…

— Je ne dépasserai pas la date que je vous ai fixée. Du moment que vous me commanditez si généreusement, tout ira très vite. Les derniers appareils vont m’être livrés, par les constructeurs, avant la fin de la semaine. Robertin et son aide procèderont immédiatement au montage et à l’ajustage. Nos essais seront très courts, puisque je suis sûr de mes plans. Avant trois semaines vous pourrez assister aux évolutions du premier « aéroscaphe » vraiment pratique et dirigeable qui ait jamais été lancé dans les plaines immenses de l’air.

— Les chemins de fer supprimés et rendus inutiles, les communications devenues presque instantanées, les guerres impossibles, les douanes sans objet, voilà, tout simplement, les résultats qu’aura produits votre découverte !…

— Il est certain que les cuirassés de vingt millions, les canons longs et courts, à freins hydropneumatiques, deviendront parfaitement inutiles lorsque, sans risques aucuns, un aéroscaphe, monté par une demi-douzaine d’ingénieurs, pourra, en lançant commodément quelques bombes électriques, anéantir toute une flotte, ou une ville grande comme New York ou Londres… J’oublie encore, ajouta Alban avec son sempiternel sourire d’ironie, les progrès considérables que fera la science météorologie que…

— On arrive déjà à produire des pluies artificielles et à détruire les trombes, en tirant dessus à coups de canon… Le temps viendra où l’homme pourra faire, à sa guise, la pluie ou le beau temps.

— En attendant, je connais un météorologiste qui sera plutôt vexé, lors de la première ascension de la Princesse des Airs.

— Vous voulez sans doute parler de mon vieux camarade Bouldu ?…

— Précisément.

— Sans lui vouloir de mal, je vous avoue que je ne serai pas fâché de la contrariété qu’il éprouvera. Je lui garde rancune de la manière dont il a agi envers vous.

— Je ne lui en veux plus. Je suis persuadé que ce coquin de Jonathan, son âme damnée, a été pour beaucoup dans notre brouille… Enfin, je sais maintenant ce que c’est qu’une haine de savant.

— Prenez-y garde, Alban. Ce sont les plus terribles… Prenez-y garde.

Et le docteur répéta encore son avertissement, en reconduisant, jusqu’à la porte, le futur capitaine de la Princesse des Airs, qui avait soigneusement serré, dans son portefeuille, les contrats, maintenant revêtus de la signature de son généreux commanditaire.

Alban franchit la grille dorée de l’institut Rabican.

Un personnage, qui se tenait caché dans l’enfoncement formé par deux maisons voisines, se dissimula vivement pour n’être pas aperçu de lui.

Quand l’aéronaute eut fait une centaine de pas, l’espion sortit de sa cachette, et se mit à le suivre, à distance, en ayant soin d’utiliser les angles propices des maisons en retrait, les tournants de rues, les voitures, pour dissimuler sa marche à celui qu’il « filait ».

L’inconnu, d’un âge indécis, et d’une forte corpulence, était reconnaissable à ses moustaches rasées, à sa barbiche taillée en pinceau, pour un citoyen de la libre Amérique. Son teint, rougi par l’abus des boissons alcooliques, son profil anguleux et dur, la ruse et l’hypocrisie que reflétaient ses prunelles métalliques et froides, étaient loin de lui conférer une physionomie sympathique. Il était coiffé d’un chapeau haut de forme roussi, et vêtu d’un ample ulster, à carreaux jaunes et bleus. Il marchait lourdement, le dos courbé, en s’appuyant sur un énorme gourdin de bois de fer.

Alban descendit vers la ville basse, traversa la Seine, et alla frapper à la porte d’une maison de très modeste apparence.

C’est là qu’il habitait.

Quand l’Américain qui, toute la matinée, l’avait espionné, fut sûr qu’il était bien rentré chez lui, il poussa un juron étouffé et reprit, en sens inverse, le chemin qu’il venait de parcourir.

Ce Yankee n’était autre que Jonathan Alcott, à la fois domestique, préparateur et secrétaire du météorologiste Théodore Bouldu, un des camarades de jeunesse du docteur Rabican, et dont l’habitation était située à quelques pas de l’institut.

L’intérieur d’Alban Molifer, plus que sommairement meublé, offrait la preuve de ses préoccupations scientifiques.

Les murs étaient ornés de plans et de dessins d’appareils, de lavis de machines, de photographies d’aérostats et d’aéronautes célèbres.

À la place la plus en vue, un tableau noir, qu’un contrepoids permettait de lever ou d’abaisser à volonté, était couvert de signes algébriques. Dans un autre angle, un établi était encombré de délicates pièces d’acier, de cuivre et d’aluminium ; le sol y était jonché de limaille et de copeaux métalliques.

Quand Alban entra, Mme Molifer achevait de mettre le couvert, tandis que sa fille Armandine, armée d’un pinceau et de plusieurs godets à encre de Chine, achevait de colorier, en teintes plates, une épure de vaste dimension.

— Vous savez, cria joyeusement Alban dès le seuil de la porte, que j’ai les signatures… Le docteur a la foi !… Il m’ouvre un crédit presque illimité !… Enfin, je touche donc au succès ! Dans quelques jours, la Princesse des Airs nous enlèvera tous les trois dans les airs, pour la confusion des envieux et le plus grand triomphe de la science.

Armandine, une maigriote fillette qui gardait, de sa prime enfance, passée dans les baraques foraines, quelque chose d’étrange et d’un peu sauvage, sauta au cou de son père si brusquement, qu’elle renversa un des godets d’encre de Chine.

— Sois donc raisonnable, lui dit sa mère. Tu as failli gâter l’épure du grand moteur… Ne sois pas si folle… On dirait que tu apprends quelque événement inattendu… Moi, j’étais sûre que le docteur nous tirerait d’embarras. Il est trop bon, il aime trop la science pour ne pas s’être enthousiasmé pour les découvertes de ton père.

— Oh ! s’écria Alban, dans un élan de reconnaissance enthousiaste, le docteur m’a sauvé deux fois !… Malgré la certitude que j’ai de réussir, je tremble qu’un accident quelconque ne se produise au dernier moment… Les capitaux qu’il risque pour moi sont considérables. Je serais désolé qu’un échec, même partiel, entraînât de nouvelles dépenses.

— Pourquoi craindre ? s’écria Mme Molifer avec une belle confiance. Je suis, pour ma part, certaine de ton triomphe.

— Oh ! je n’ai pas de craintes sérieuses, fit Alban, dont le front s’assombrit un instant. Mais ce succès si inespéré, si rapide, si complet, m’effraie un peu. J’éprouve je ne sais quels[4] étranges pressentiments.

Mme Molifer eut vite fait de rassurer son mari. Une minute après, il ne pensait plus à ces fâcheuses idées, et s’était plongé dans un calcul de volts, d’ohms et d’ampères qui l’absorbait tout entier.

Armandine s’était mise à orner la robe de sa poupée d’un morceau de paillon emprunté à un ancien maillot d’acrobate.

Mme Molifer arracha bientôt le père et la fille à leurs occupations, en annonçant que le déjeuner était servi.





II


LE TERRIBLE MONSIEUR BOULDU


En pénétrant, sans frapper, dans le laboratoire de son protecteur et maître, le savant météorologiste Théodore Bouldu, Jonathan Alcott fit claquer violemment la porte vitrée.

Le savant, alors occupé à consulter un vaste tableau des hauteurs barométriques, se retourna et, d’une voix où perçait un commencement d’irritation :

– Eh bien, Jonathan, que signifie ce vacarme ? Tu as encore, probablement, quelque mauvaise nouvelle à m’annoncer ?

– Rien qui doive vous surprendre, répliqua l’Américain, avec une familiarité presque insolente… Ce que j’avais prévu arrive, voilà tout. Nous sommes volés.

– Alors, notre invention, nos plans ?…

– …Sont, en ce moment-ci, mis à exécution par ce scélérat d’Alban Molifer, avec la complicité du docteur Rabican, qui a fourni les capitaux.

– Tu es bien sûr de ce que tu avances ?

– Absolument certain, reprit le Yankee avec un sang-froid gouailleur bien fait pour exaspérer l’irritable météorologiste… J’ai filé Molifer toute la matinée. Il est allé chez un notaire, à la Banque, puis chez le docteur… Voilà, je crois, des démarches bien significatives ?

– Mais, qui te dit, interrompit presque rageusement le savant Bouldu, que ces démarches aient abouti, que le docteur ait donné de l’argent ?… Alban n’a peut-être fait qu’une tentative inutile sur le coffre-fort du docteur ?

– Le doute n’est pas possible… Ce maudit saltimbanque a, bel et bien, palpé la forte somme… La meilleure preuve, c’est qu’à son atelier les travaux continuent sans interruption, et qu’il a fait, encore hier, d’importantes commandes à Paris.

– Tu aurais dû me prévenir plus tôt, s’écria impétueusement M. Bouldu… J’en ai suffisamment appris. Laisse-moi réfléchir cinq minutes. Je vais prendre, immédiatement, une décision.

Jonathan savait, par expérience, combien il était imprudent de contrecarrer les volontés du savant, surtout lorsqu’il était en colère.

Il se retira dans un coin, et fit mine de s’absorber dans la contemplation d’une carte des courants aériens ; mais un sourire railleur restait figé sur ses lèvres ; et il observait sournoisement son maître, du coin de l’œil.

Théodore Bouldu, Breton d’origine, acariâtre et coléreux par tempérament, était un petit homme à la barbe d’un blond sale, au front têtu, chez lequel le tempérament bilieux et le tempérament sanguin se combinaient pour produire l’être le plus impatientant et le plus désagréable qui se pût rêver.

Quoiqu’il fût du même âge que le docteur Rabican, et qu’il se fût signalé par des découvertes capitales, il n’avait jamais pu atteindre à la grande notoriété, à cause de la virulence de ses propos, à cause de la facilité avec laquelle il disait, sans y être invité, la vérité aux gens, en leur fourrant le poing sous le nez,

Le docteur Rabican était un des rares savants avec qui il ne fut pas fâché mortellement. Le professeur Bouldu était redouté dans toutes les Académies d’Europe, et même d’Amérique. Il n’avait pas son pareil pour accoler une épithète vengeresse au nom d’un confrère déloyal. Les lettres d’invectives qu’il avait écrites se comptaient par centaines.

Aussi, à part de rares amitiés, dues à sa loyauté, malgré tout irréprochable, était-il cordialement détesté de tous les corps savants. Quand il annonçait une communication à quelque Académie, les trois quarts des membres s’abstenaient de venir, ce jour-là, à la séance, dans la crainte des attaques injurieuses et même des gifles, par quoi se terminaient régulièrement les discussions.

Malgré ses défauts, Théodore Bouldu était estimé comme météorologiste. Ses ouvrages faisaient autorité en la matière.

Heureusement doué d’une assez belle fortune, il poursuivait depuis dix ans ; à ses frais, le rêve chimérique de régulariser le cours des saisons, de faire disparaître les différences de climat, en un mot, de rayer entièrement des almanachs les tempêtes, ouragans, trombes, cyclones, tornades, simouns, siroccos et autres cataclysmes atmosphériques.

Le professeur Bouldu avait déjà obtenu quelques résultats. Il prétendait qu’avec des capitaux suffisants, il eût été possible d’installer des paratonnerres de son invention, pour aspirer, au moment des orages, toute l’électricité nuageuse.

Il avait, aussi, publié une formule très simple permettant de produire, à bon marché, les nuages artificiels, dont les vignerons font usage pour éviter les gelées.

Il était l’auteur d’un « Mémoire sur le dégel des régions arctiques, par la création de geisers artificiels », et il avait soumis, l’année précédente, au ministre des colonies – qui avait failli le faire interner à Sainte-Anne – un projet détaillé pour la suppression des vents brûlants qui désolent les régions sahariennes, et condamnent d’immenses territoires à l’infertilité et au néant.

Les courants atmosphériques sont produits, comme on sait, par une différence de température entre deux couches aériennes. L’air froid descend à la place de l’air chaud qui monte. C’est la température élevée du sol, dans les régions équatoriales, qui produit les vents alizés.

Partant de ce principe, le professeur Bouldu proposait d’installer, au centre du désert saharien, une série de gigantesques lentilles. Elles auraient, selon lui, décuplé la puissance du soleil tropical, et auraient suffi à produire un simoun artificiel qui, prenant l’autre simoun en travers, l’eût fait dévier et l’eût dirigé, par-delà l’Atlantique, chez les Yankees ou les Brésiliens. De cette façon, les colonies africaines eussent pu entrer dans une voie de prospérité jusque-là inconnue ; et les Provençaux eux-mêmes eussent été, une fois pour toutes, débarrassés du sirocco, répercussion affaiblie du grand courant atmosphérique saharien, qui vient briser ses dernières colères contre les glaciers des Alpes.

En dehors de ces projets, scientifiquement vraisemblables, mais peu pratiques, le savant breton avait doté une grande cité industrielle de ventilateurs puissants, dont l’installation avait, en quelques mois, fait diminuer le chiffre des décès de cinquante pour cent.

Le ventilateur Bouldu, en progrès sur celui du suédois Oscar Ostergren et sur les éventails électriques employés aux États-Unis, se compose essentiellement d’une immense tourille de métal remplie d’air liquide et surmontée d’un arbre à hélice creux, chargé de larges éventails métalliques, qu’un ingénieux système fait se mouvoir automatiquement. En quelques minutes, dans le plus vaste hall de construction, sur la place publique la plus encombrée de foule, au cœur de l’été, le ventilateur, en dégageant, à flots, un air pur et presque glacé, fait succéder la fraîcheur de la brise marine ou du sommet des montagnes, à l’atmosphère la plus viciée et la plus malodorante.

Le professeur eût eu grand besoin, en ce moment, de son bienfaisant appareil de ventilation.

Depuis la nouvelle que venait de lui apporter Jonathan, il était dans une violente colère. Il piétinait sur sa chaise, donnait des coups de poing sur son bureau, grinçait des dents et faisait mine de s’arracher les cheveux. La flamme d’une fureur sauvage passait dans ses yeux d’un bleu glauque, de la couleur de la mer, comme ceux de la plupart des Armoricains.

Jonathan, cependant habitué aux emportements de son maître, et qui, d’ordinaire, en riait sous cape, ne l’avait jamais vu dans un tel état d’exaspération. Le professeur, heureusement, se calmait aussi vite qu’il se mettait en colère.

Au bout de quelques minutes, il avait reconquis tout son sang-froid. Mais on voyait qu’il faisait de grands efforts pour se contenir. Ce fut d’une voix sèche et cassante qu’il dit à Jonathan :

– Toi, reste là. Tu vas me prendre la moyenne de la pression barométrique à Paris, hier et avant-hier. Je rentrerai dans une demi-heure.

Au moment où le professeur franchissait, d’un pas saccadé, le vestibule, dont la mosaïque représentait une rose des vents exécutée en marbre, de huit couleurs différentes, il s’entendit appeler par la voix joyeuse et fraîche de son fils Yvon.

– Eh bien, papa, où vas-tu ?… Et le déjeuner ?… Marthe, la bonne, a déjà sonné une fois.

Le docteur se radoucit visiblement, à la vue de son fils, un bel adolescent au regard limpide de franchise, au front intelligent ; et ce fut d’une voix d’où était bannie toute trace de mécontentement, qu’il répondit :

– Marthe attendra… Tu déjeuneras seul, ce matin… Je vais à côté, chez le docteur Rabican, pour une démarche très importante.

– Je vois, papa, que tu es encore en colère. Surtout ne te fâche pas avec les Rabican, j’en serais très peiné.

– Je vais faire mon possible. Au revoir…

M. Bouldu, pour éviter une explication embarrassante, ferma la porte de la rue ; et toujours du même pas saccadé, se dirigea vers la grille de l’institut Rabican.

Le docteur prenait le café dans son cabinet, en consultant une pile volumineuse de revues scientifiques, lorsqu’on lui annonça la visite du professeur Bouldu.

– Diable ! se dit le docteur, nous allons avoir une explication violente, ou je me trompe fort… Ce pauvre Théodore n’a jamais pu se guérir de ses violences de caractère.

Dès les premières paroles de son ami, le docteur Rabican s’aperçut qu’il avait deviné juste.

– Comment, s’écria M. Bouldu sans préambule, j’apprends que tu commandites une invention qui m’a été volée, ainsi que je te l’ai raconté moi-même !… Voilà qui est trop fort, par exemple. Cela me passe !… Je n’en ai rien cru. Il faudra que tu me l’apprennes de ta propre bouche, pour que j’y ajoute foi.

– Je t’en prie, fit le docteur, d’un ton conciliant, n’entame pas la discussion sur ce ton… Je serais désolé de me fâcher avec un ami de trente ans, un savant dont j’apprécie la haute valeur.

– Ne déplaçons pas la question, cria le professeur qui bouillait d’impatience. Es-tu, oui ou non, le commanditaire de ce saltimbanque, de ce coquin que j’ai dû chasser de chez moi, et qui s’est approprié les découvertes de mon préparateur, de mon aide, de mon fidèle Jonathan ?… Grâce à la direction des aéroscaphes, j’allais renouveler la météorologie, réaliser mon grand rêve de l’unification des climats ! C’est une gloire dont tu me dépouilles.

– Je t’ai déjà dit mon opinion sur ton fidèle Jonathan. C’est lui qui a volé une partie des découvertes d’Alban Molifer, que j’estime et que j’admire… Il est très exact que j’ai fourni des fonds à Alban pour la construction d’un dirigeable.

– Je ne te reverrai de ma vie !… rugit M. Bouldu, en se levant aussi brusquement que s’il eut été décoché par un ressort.

– Rassieds-toi, ordonna le docteur, agacé à son tour. Au lieu d’entrer en fureur, tu ferais mieux de m’écouter et de raisonner.

Le météorologiste se rassit, et pour se donner une contenance, se mit à mordre, rageusement, la pomme d’argent de sa canne.

Le docteur continua gravement :

– Depuis que Jonathan est à ton service, il n’a jamais fait aucune découverte intéressante… Alban n’est pas dans le même cas… À ma connaissance, il a réalisé sept ou huit perfectionnements, dont le moindre suffirait à faire la réputation d’un savant… Ce seul fait devrait te convaincre. D’ailleurs, j’ai toujours regardé Jonathan comme un fourbe et comme un hypocrite.

– Je suis sûr de son dévouement !

– Et moi de la loyauté d’Alban… l’avais bien remarqué que tu me battais froid, depuis cette histoire des plans volés. Mais, tu es dans ton tort. Livre-toi à une enquête sérieuse, et tu verras que j’ai raison.

Le météorologiste s’était levé, et avait remis son chapeau.

– C’est tout ce que tu trouves à me dire ?… Je ne ferai pas d’enquête. Ma conviction est faite. Je sais, maintenant, comment apprécier ta conduite. C’est la dernière fois que tu me vois ici.

Le docteur se précipita pour le retenir.

– Mon vieux Bouldu, s’écria-t-il, mon cher camarade ! Est-ce donc là le cas que tu fais d’une amitié de trente ans ?

Théodore Bouldu, qui avait déjà franchi le seuil de la porte, se retourna, et lança, dans un geste foudroyant :

– Non, jamais je ne te reverrai. Tu as aidé à me dépouiller ; tu es un faux bonhomme et un faux savant !

Sur ces paroles, il partit brusquement et le docteur l’entendit descendre, quatre à quatre, les escaliers. À ce moment, Mme Rabican, qui venait de voir le savant Bouldu traverser la cour d’entrée, au galop, en gesticulant, pénétra dans le cabinet de travail de son mari qui, en peu de mots, la mit au courant.

Elle partagea le chagrin que le docteur éprouvait de sa rupture avec un ancien ami, surtout dans de semblables conditions.

– Tu as pourtant raison, dit-elle… Ce M. Bouldu est un être insociable. Pourtant j’éprouve beaucoup de contrariété de ce qui vient d’avoir lieu. Son fils Yvon était, pour notre Ludovic, un excellent camarade. Sa fréquentation exerçait, sur lui, une heureuse influence… Désormais, ils ne pourront guère se voir.

– Je ne m’oppose pas à ce qu’Yvon continue ses visites ici… Bouldu m’en veut, mais moi je ne lui en veux nullement. Il est victime de son malheureux caractère… En tout cas, reprit le docteur, avec vivacité, notre rupture avec les Bouldu dût-elle être définitive, je ne pouvais pas faire autrement… Comme savant et comme honnête homme, je devais prendre le parti d’Alban, que tout le monde attaque, et qui a raison contre tous.

Mme Rabican se retira, pour accompagner sa fille Alberte à son cours de danse ; et le docteur eut bientôt oublié, dans une passionnante expérience sur la vitalité des cellules nerveuses, les sentiments de mauvaise humeur que venait de lui causer la déplorable sortie de son ancien camarade[5].

Il n’en fut pas de même de son adversaire. Théodore Bouldu rentra chez lui, dans un état de fureur à peine concevable.

Il rabroua Marthe, la vieille bonne, tança vertement son préparateur Jonathan, dont les sourires ironiques l’agaçaient, et envoya même promener Yvon, qui essayait de se faire expliquer par son père, les raisons de cet emportement.

– Tout ce que j’ai à te dire, vociféra-t-il, c’est que, désormais, je t’interdis expressément de fréquenter les Rabican, et d’adresser la parole à Ludovic ou à Alberte.

– Mais, mon père, objecta timidement Yvon…

– Je te défends même de les saluer, entends-tu ? Je les mets à l’index ; je les maudis ; je les excommunie… Va travailler ; et surtout ne t’avise pas de me désobéir.

Yvon se retira, le cœur gros. Il adorait le docteur et sa famille.

Privé, de bonne heure, de sa mère, il avait presque retrouvé, près de Mme Rabican, l’affection et les soins dont il était privé. Il passait la moitié de ses journées à l’institut, et considérait Alberte et Ludovic plutôt comme des frère et sœur que comme des camarades ordinaires.

Cependant sa curiosité combattait son chagrin. Tout en soupçonnant qu’il devait y avoir sous roche quelque rivalité scientifique, il se demandait quelles raisons avaient bien pu amener, entre les deux amis, une brouille aussi radicale. Son caractère entêté le poussait aussi à se révolter contre les ordres paternels.

– Mon père, s’écria-t-il, veut me séparer de mes plus chers amis… Eh bien, il n’en sera pas ainsi. J’irai chez les Rabican comme par le passé ; seulement, j’irai en cachette. Le docteur est trop indulgent et trop raisonnable pour me fermer sa porte ; et je suis sûr de l’amitié d’Alberte et de Ludovic… Puis, réfléchit-il, il y a dans tout cela quelque chose que je ne comprends pas. Je soupçonne encore quelque machination de cet hypocrite de Jonathan, qui a déjà fait renvoyer d’ici Alban Molifer.

Pendant qu’Yvon s’abandonnait à ses moroses réflexions, son père était en train de cuver sa fureur en se promenant à grandes enjambées dans son laboratoire, sous le regard narquois de Jonathan.

– Eh bien, demanda celui-ci lorsqu’il vit son maître un peu plus calme, le docteur a-t-il avoué sa participation à l’entreprise ?

– Parfaitement, s’exclama le savant… Mais je lui ai dit son fait ! Nous sommes brouillés à mort !…

– Si seulement nous avions le moteur à poids léger, dont j’avais eu la première idée, et qu’ils ont, paraît-il, fait exécuter, nous pourrions entrer en lutte avec eux, construire, nous aussi, un dirigeable, et arriver bons premiers dans la solution du problème.

– Tu es stupide, s’écria M. Bouldu en gesticulant avec fureur. Nous n’avons ni le moteur, ni les capitaux suffisants. Je ne suis pas riche comme ce coquin de Rabican, pour sacrifier un million en expériences… Tiens, je te défends de m’adresser la parole.

Jonathan marmotta une réponse incompréhensible, et se tint coi.

Histoire étrange que celle de ce Yankee, qui avait parcouru tous les pays du monde, et était au courant de toutes les inventions. Il était entré au service de M. Théodore Bouldu sur la recommandation de trois célèbres industriels américains. Pourtant, il eût été incapable de fournir de nettes explications sur son passé.

Il y avait en lui du domestique et du savant, du reporter et de l’industriel, du coureur d’aventures et de l’espion.

Jonathan Alcott avait fait tous les métiers. Né dans les faubourgs de Springfield, dans l’Illimois, d’un sollicitor qui avait fait de mauvaises affaires, Jonathan s’était, dès quinze ans, évadé de la maison paternelle, pour tâcher de gagner sa vie d’une façon indépendante.

Il avait été, tour à tour, commis épicier, contrôleur sur une ligne de tramways électriques, placier en machines à écrire, émailleur dans une fabrique de dents artificielles, enfin contremaître dans une usine d’appareils électriques.

Là, il avait trouvé sa voie.

Une fois au courant des procédés de fabrication de la maison qui l’occupait, il les avait vendus à une maison rivale. Son ancien patron avait fait faillite.

Six mois après, il recommençait la même fructueuse opération avec un industriel plus riche que celui qui avait payé une première fois sa trahison.

Depuis cette époque, il avait continué, passant d’atelier en atelier, d’usine en usine, trahissant tout le monde, et ne laissant derrière lui que ruines et que désastres.

Quoique la morale publique soit peu scrupuleuse, en Amérique, sur ces sortes d’agissements, Jonathan avait fini par en éprouver les inconvénients.

Il avait fait quelques séjours forcés dans les pénitenciers, et s’était vu, à plusieurs reprises, appliquer de magistrales corrections par quelques-uns de ses anciens patrons. Une fois même, il avait dû garder l’hôpital pendant six mois.

À la longue et quoiqu’il prît la précaution de changer de pays le plus souvent possible, il était devenu si connu dans le monde de l’industrie que personne ne voulait plus l’employer.

Jonathan pensa que le meilleur parti qui lui restait à prendre était de passer en Europe, où il pourrait appliquer son système avec toute la maëstria que donne une expérience chèrement acquise.

Recommandé par trois industriels peu consciencieux, il vint humblement frapper à la porte du coléreux météorologiste.

Mais là, il éprouva une déception : il n’y avait pas moyen de s’approprier les inventions de M. Bouldu ; et cela pour une excellente raison : elles n’étaient pas à vendre.

Dès qu’il avait fait quelque découverte, M. Bouldu la livrait au public, et en expliquait tous les détails dans les revues et dans les journaux.

Le voler, c’eût été perdre son temps.

Cependant, par suite d’une lassitude de sa vie de rapine et de vagabondage, Jonathan Alcott demeura à Saint-Cloud.

Grâce à ses connaissances spéciales, et surtout à son imperturbable patience, il se rendit indispensable au savant ; et, ce qui semblera plus extraordinaire, il en vint à s’attacher à lui.

Son caractère excentrique, sa grande bonté, avaient fait sur le Yankee une profonde impression.

Pendant cinq ans, il se montra, envers son maître, d’une absolue fidélité.

Aussi, l’on juge de la haine et de la jalousie qu’il éprouva lorsque Alban Molifer, à peine remis de sa blessure et présenté par le docteur Rabican, vint, à son tour, collaborer officiellement aux travaux météorologiques de M. Bouldu…

Jonathan était attaché à son maître, mais égoïstement, férocement. Il le voulait pour lui tout seul, avec ses bourrades, ses invectives, son cerveau sans cesse fumant d’imaginations bizarres, et ses éclairs de loyale bonté qui empêchaient qu’on pût lui en vouloir de ses violences.

Dès lors, Jonathan n’eut plus qu’une pensée : évincer, par tous les moyens possibles, cet Alban qu’il jalousait, et dont la supériorité l’humiliait.

C’est alors que ses instincts de détective et de pickpocket reprirent le dessus.

Il épia l’ancien acrobate, et lui subtilisa ses papiers, qu’il remettait en place après en avoir pris copie.

Puis, confidentiellement, en l’absence d’Alban, il entretint M. Bouldu d’une grande découverte qu’il méditait, réussit sans peine à enthousiasmer l’inflammable savant pour la navigation aérienne qui, seule, selon lui, devait donner la clef de tous les grands problèmes météorologiques.

Alban, sans défiance, continuait ses travaux personnels dans le plus grand secret, se proposant de n’en parler à son protecteur que lorsque tout serait complètement terminé.

Il ne lui restait plus à découvrir qu’un perfectionnement au moteur à poids léger, dont l’aéroscaphe devait être pourvu, lorsqu’il se résolut à confier au savant le résultat de ses travaux.

C’est alors que Jonathan intervint, prit à témoin M. Bouldu de l’antériotité de sa trouvaille et accusa nettement l’acrobate de l’avoir dépouillé.

M. Bouldu, après avoir hésité, prit violemment le parti de l’Américain.

Une scène terrible eut lieu, au cours de laquelle le laboratoire fut presque saccagé. Alban dut céder la place ; et toutes les tentatives que le docteur Rabican fit près de son ami, pour rétablir la vérité, furent inutiles.

C’est alors qu’avait commencé la brouille entre le médecin et le météorologiste.

Jonathan Alcott, resté maître de la place, n’était pourtant pas sans inquiétudes.

Il se sentait un adversaire redoutable dans la personne du jeune Yvon Bouldu, qui le détestait d’instinct, ne lui adressait que rarement la parole, et agissait en toutes choses de façon à le contrecarrer dans ses intrigues.

Jonathan sentait bien le péril de sa situation, et il n’en était que plus acharné dans sa haine contre Molifer et contre le docteur Rabican, auquel il en voulait tout spécialement.

M. Bouldu fut tiré de l’état d’irritation qui l’empêchait, cet après-midi-là, de se livrer à aucun travail, par la visite de son ami, le professeur Van der Schoppen, l’apôtre de la kinésithérapie.

L’honorable professeur répondait assez bien, comme physique, au type caricatural de l’universitaire germanique qu’ont popularisé, des deux côtés du Rhin, les journaux illustrés et les revues de fin d’année.

Un vrai géant par la taille, d’une obésité que faisait ressortir la maigreur de ses jambes héronnières, il était vêtu d’un long paletot-sac de couleur verdâtre, chaussé d’espadrilles spéciales, afin de pouvoir décocher plus agilement des coups de pied bas à certains malades, et coiffé d’une casquette de chauffeur à large visière.

De son visage, envahi par une barbe de fleuve qui lui descendait jusqu’à l’estomac, on n’apercevait que des lunettes bleues et de grosses joues roses, si rebondies que le nez en devenait presque invisible.

Le professeur était un fort savant homme, un infatigable chercheur, dont le seul défaut était une certaine naïveté, et trop de passion pour la médecine kinésithérapique.

– Cet animal-là, disait quelquefois M. Bouldu, a plus vite fait d’écrire quatre volumes in-quarto que de guérir un seul malade !… Ses livres sont excellents, mais ses consultations pitoyables… Il devrait se borner à la théorie. Quand il entre dans le domaine de la pratique, tout est perdu.

Par une anomalie assez étrange, Van der Schoppen et M. Bouldu s’entendaient admirablement.

Ils étaient inséparables.

Concession que le météorologiste n’eût faite à personne, il feignait poliment d’ajouter foi aux bienfaits de la kinésithérapie et se laissait, de temps en temps, administrer quelques bourrades démonstratives, par pure condescendance.

De son côté, Van der Schoppen supportait, avec le plus grand flegme, les accès de colère et les invectives.

Quand il pénétra dans le laboratoire, il demeura un instant saisi, à la vue de la face congestionnée du météorologiste.

– Diable ! diable ! fit-il avec un fort accent tudesque, l’apoplexie vous guette, mon pauvre ami.

– Ça m’est égal, fit Bouldu, heureux, au fond, de trouver un confident à sa peine.

Mais le professeur, très ému, et croyant remplir un devoir, s’était approché sournoisement.

Sa large main s’abattit à l’improviste sur la nuque congestionnée de l’irascible M. Bouldu, qui fut presque assommé.

– Vous savez, Van der Schoppen, s’écria-t-il, pas de mauvaises plaisanteries !… Je vous brise ce tabouret sur les reins, si vous recommencez !

Le placide Van der Schoppen, habitué de longue date à la mauvaise humeur de ses clients, se contenta de se mettre hors de portée, tout en s’apprêtant à décocher une seconde « potion » lorsque Bouldu ne se méfierait plus.

Mais le météorologiste, très au courant des ruses thérapeutiques du professeur, ne lâchait pas son tabouret.

Van der Schoppen, le poing serré, guettait l’occasion.

Dans son coin, Jonathan s’esbaudissait franchement.

Les deux honorables savants se regardaient dans le blanc des yeux, comme deux dogues prêts à s’élancer l’un sur l’autre.

La situation était si comique que, malgré toute sa colère, M. Bouldu éclata de rire, et, imprudemment, lâcha son tabouret.

Au même instant, le poing velu de Van der Schoppen s’abattit, pour la seconde fois, sur l’épaule de M. Bouldu.

– Ah ça, grommela ce dernier, moitié furieux, moitié content, j’ai déjà éprouvé assez de désagréments aujourd’hui, sans que vous me cassiez encore les clavicules, pour que la série soit complète… Restez tranquille ou je quitte la place.

Van der Schoppen poussa un éclat de rire qui ressemblait à un hennissement.

– Encore un petit coup seulement, mon bon ami, fit-il… Pour le principe !

M. Bouldu haussa les épaules, et, pour avoir la paix, reçut docilement une troisième bourrade, beaucoup moins violente que les deux autres.

– Ça y est, s’écria triomphalement Van der Schoppen, le sang circule… L’apoplexie est, maintenant, évitée.

– Vous avez peut-être raison, fit Bouldu sans enthousiasme, en frottant son épaule endolorie…

Puis, passant brusquement à un autre ordre d’idées :

– Et Mme Van der Schoppen, et vos huit charmants enfants, comment se portent-ils ?

– Admirablement… Mme la professeur Van der Schoppen devient d’une force étonnante. Elle m’a guéri, hier soir, d’un point de côté, de façon si magistrale, que j’ai bien cru qu’elle avait exagéré la dose… Je suis resté deux heures sans pouvoir bouger… Quant aux enfants, ils se soignent entre eux toute la journée. Ils sont couverts de bleus et de pochons ; mais leur santé est superbe… Par exemple, ce que je ne comprends pas, c’est l’ignorance et la mauvaise éducation des gens de ce pays-ci. Les parents d’un enfant, que mon petit Karl a voulu guérir d’une entorse, sont venus me dire mille injures, et me menacent d’un procès.

– C’est une injustice criante, railla Jonathan.

– Assez sur ce sujet, interrompit M. Bouldu, j’ai à vous parler, mon cher professeur, et sérieusement…

– Je vous écoute.

En quelques phrases brèves, nettes et saccadées, Van der Schoppen fut mis au courant des événements de la journée.

Quoiqu’il estimât fort M. Bouldu, qu’il regardait comme un admirable savant, seulement trop entiché de certaines idées, il ne lui donnait pas entièrement raison dans la querelle. Rivalité médicale à part, il rendait entièrement justice au docteur Rabican, et trouvait que Bouldu avait agi avec beaucoup trop de violence et de précipitation.

De plus, le bon et naïf Van der Schoppen, nourrissait contre Jonathan, une instinctive animosité. Ce serviteur trop habile, qui trouvait moyen d’avoir presque toujours raison, lui était antipathique au premier chef.

Néanmoins, Van der Schoppen, qui était la douceur même, se trouvait très peiné de la colère et du chagrin de son ami.

Pour ne pas encore augmenter sa déconvenue en lui donnant tout à fait tort, il le consola par de prudents raisonnements, qui finirent, peu à peu, par rasséréner le bouillant météorologiste.

– Croyez-le bien, dit-il, le problème de la navigation aérienne est beaucoup trop complexe, beaucoup trop délicat pour que vos adversaires l’aient ainsi résolu du premier coup. Ils ont peut-être réalisé des perfectionnements sérieux, je ne le nie pas ; mais, de là à la solution complète et définitive, il y a loin.

– Ils ont trouvé le moteur à poids léger ! gronda rageusement Bouldu… Avec cela, leur succès est certain.

– Vous raisonnez comme un enfant, reprit paternellement Van der Schoppen. En admettant que vous ayez[6] raison, vous savez bien que, dans une tentative aussi difficile, il suffit de négliger un détail, d’oublier de prendre une précaution élémentaire, pour amener un échec complet. Admettez, par exemple, qu’au dernier moment une tige d’acier renferme une paille et se brise, qu’un orage détraque leurs appareils électriques, c’en est assez pour ajourner une coûteuse ascension et ruiner leur entreprise.

Jonathan qui, dans son coin, ne perdait pas un mot de cette conversation, eut un tressaillement à la dernière phrase du docteur.

Il ne put réprimer un mouvement nerveux.

Un éclair de haine brilla dans ses yeux.

Le plus criminel des projets venait de germer dans son cerveau.

Il entrevoyait maintenant, confusément, le moyen de rendre inutile la générosité du docteur Rabican, et de se débarrasser, à tout jamais, de cet odieux Alban Molifer qui, partout, l’avait supplanté.

Cependant, l’excellent Van der Schoppen, de ce même ton monotone qui agissait, à la longue comme un soporifique sur les personnes nerveuses, continuait à débiter ses consolations platoniques.

– Vous voyez, mon cher Bouldu, disait-il, voici ce qui se produira :… L’ascension d’Alban Molifer n’aura qu’un demi-succès, échouera même, peut-être, complètement. D’ici là, nous piocherons la question. Je laisserai, momentanément, de côté, ma grande thèse sur « le Pugilat et la Longévité humaine », et nous chercherons ensemble ce moteur à poids léger qui vous tient si fort au cœur.

Sans être tout à fait convaincu par les raisons que lui donnait Van der Schoppen, M. Bouldu fut touché de l’amitié qui lui était témoignée.

Après avoir pris rendez-vous pour le soir avec le professeur, il sentit que sa colère était entièrement évaporée.

– Ma foi, songea-t-il quand l’Allemand se fut retiré, ce brave Van der Schoppen est de bon conseil. À nous deux, nous sommes capables de réaliser des découvertes très intéressantes. Travaillons. Il n’y a pas de déboires qui tiennent contre une heure de météorologie.

Peu d’instants après, M. Bouldu, plongé dans la rédaction d’un mémoire sur « la Circulation atmosphérique dans les régions équatoriales », avait entièrement oublié le reste de l’univers.




III


AUX CHANTIERS DE L’AÉROSCAPHE


Le docteur Rabican, dont M. Bouldu et Van der Schoppen partageaient, d’ailleurs, les opinions, n’avait jamais voulu confier à d’autres qu’à lui-même l’éducation de ses enfants.

Ludovic Rabican n’avait jamais connu ni devoirs fastidieux, ni leçons fatigantes, ni pensums inutiles.

Le docteur s’était contenté d’éveiller habilement sa curiosité, ou de piquer son émulation.

Dès que l’enfant avait su lire, une collection de volumes, choisis avec soin, avait été mise à sa disposition.

Le docteur complétait, par des explications données sur le ton de la causerie familière, le résultat de ces lectures.

Grâce à cette méthode, Ludovic avait fait des progrès surprenants.

Il était beaucoup plus avancé que nombre de ses camarades plus âgés que lui, et pourtant accablés de leçons et de répétitions.

Tout enfant, il s’était [7] passionné pour l’étude, dont on avait su lui faire goûter le charme, en lui en évitant l’amertume.

Ce système avait même si complètement réussi que, parfois, le docteur craignait d’avoir été trop loin, d’avoir forcé la croissance de ce jeune cerveau.

À certains jours, Ludovic posait à son père des questions effarantes, des questions qui étaient plutôt d’un savant déjà avancé dans sa carrière que d’un enfant.

Ces questions rendaient soucieux le docteur.

Il se demandait, avec inquiétude, si plus tard, devenu homme, Ludovic ne perdrait pas ses brillantes facultés ; si, faute d’un développement graduel et modéré, il n’était pas destiné à devenir, comme la plupart des petits prodiges, un homme fort ordinaire dans la suite de sa vie.

– Pourtant, réfléchissait-il, on ne peut pas dire que je l’ai surmené. Je ne lui ai jamais dit de travailler. Il a étudié toujours avec plaisir, et j’ai dû, bien des fois, me fâcher pour l’envoyer à la promenade, ou lui cacher des volumes qu’il me réclamait avec insistance

Ludovic était d’une grande vivacité d’intelligence, et d’une extrême sensibilité de tempérament.

Il voulait comprendre tout ce qu’il voyait ; et tout ce qu’il avait compris, il voulait le réaliser.

Il enrageait de n’être pas encore un homme, et de ne pouvoir partir, courageux explorateur, à la découverte de régions inconnues, de ne pouvoir tenter des descentes en navire sous-marin, ou des ascensions en dirigeable.

Mais la navigation aérienne surtout l’enthousiasmait.

Un aéronaute lui apparaissait comme un être merveilleux.

L’imagination de l’enfant, surchauffée par les conversations de son père et par les récits d’Alban Molifer, lui représentait les couches supérieures de l’atmosphère comme la seule patrie vraiment désirable.

Planer au-dessus de la mer des nuages, dans un ciel éternellement pur, éclairé par des astres dont nulle vapeur, nul brouillard ne vient troubler l’éclat, voir à ses pieds se former et se dissoudre les tempêtes, être emporté sans secousse par ces courants aériens qui traversent l’Europe en quelques heures, quel rêve !…

Pour Ludovic, la science laissait bien loin derrière elle les inventions les plus audacieuses des conteurs orientaux.

Le tapis merveilleux de la reine de Saba, l’anneau du Roi des Génies, et même la lampe d’Aladin, ne lui paraissaient que de misérables imaginations à côté du microphone qui permet au premier venu, comme à la fée Fine-Oreille elle-même, d’entendre l’herbe pousser – à côté du téléphone[8], cent fois[9] plus commode et plus pratique que les miroirs magiques où les enchanteurs faisaient apparaître l’image des absents – à côté des rayons Rœntgen qui photographient jusqu’à l’invisible – du cinématographe qui reproduit les mouvements mêmes de la vie – du phonographe qui emmagasine, pour les siècles futurs, la voix de nos cantatrices et les tirades de nos tragédiens – enfin de cent autres prodiges, effectués par la science, et que l’enfant s’énumérait avec émerveillement.

Ludovic regardait comme presque immédiatement réalisables les hypothèses hardies, mais pourtant justifiées, qui nous montrent, dans l’avenir, une humanité enfin libérée des lois de la pesanteur, installant au-dessus de la région des nuages, dans un air cent fois plus pur et plus vivifiant que le gaz empoisonné de miasmes que nous respirons, des cités flottantes, des îles aériennes, transportées rapidement autour de notre globe par les courants atmosphériques.

L’enfant s’était juré d’être aéronaute ; et quand son père le réprimandait doucement, lui conseillant d’attendre pour se choisir une vocation, il répondait que son parti était irrévocablement pris, que son choix était fait, que rien ne pourrait, désormais, le faire changer de résolution,

Ludovic émerveillait, par ses récits d’anecdotes aérostatiques, ses petits amis, Yvon Bouldu et les frères Van der Schoppen – Karl, Wilhem et Pétrus – qui, comme lui, avaient reçu une éducation presque exclusivement scientifique.

Il possédait, pour son âge, une érudition vraiment complète sur l’histoire de tous les inventeurs de machines volantes, depuis Icare jusqu’au colonel Renard et à Santos-Dumont, en passant par le jésuite Lana, les frères Montgolfier et le marquis Pilâtre des Roziers, sans oublier ce mécanicien espagnol dont le nom s’est perdu et qui, à Paris, sous la Restauration, s’envola, en présence d’une foule de curieux, et parcourut ainsi un espace de plus de trois cents mètres.

Les camarades de Ludovic, tout en s’intéressant à ses récits, ne partageaient pas entièrement son enthousiasme.

Yvon Bouldu, d’un tempérament très énergique, ne désirait qu’une chose, l’action et la lutte.

Il se promettait, plus tard, d’explorer les trois grands continents qui sont encore demeurés presque entièrement fermés à la civilisation européenne : l’Amérique du Sud et les forêts mystérieuses de l’Amazone ; l’Afrique avec ses lacs grands comme des mers, et ses peuples inconnus, parmi lesquels, il y a quelques années, on a retrouvé le peuple des Pygmées décrit par Hérodote ; enfin et surtout, cette Asie centrale où se trouvent les plus hautes montagnes du globe, et où la religion du Grand Lama possède plus de fidèles que l’église catholique romaine n’en a dans le monde entier.

Yvon Bouldu était un explorateur-né.

Quant aux jeunes Van der Schoppen, ils avaient des goûts beaucoup plus sédentaires.

Quoique l’exemple et les conseils paternels les eussent endurcis aux batailles, ils étaient, au fond, d’un tempérament très paisible.

Karl et Wilhelm adoraient l’herborisation et l’étude des insectes.

Dans les bois qui avoisinent Saint-Gond, ils faisaient de longues promenades, interrompues à chaque clairière, par de petits pugilats hygiéniques.

Quand à Ludwig et à Pétrus, ils étaient encore trop jeunes pour avoir une vocation bien marquée.

Ils se contentaient, pour le moment, de se bourrer d’énormes tartines, et de se chamailler, toute la journée, avec leur petite sœur Dorothée.

Au demeurant, les Van der Schoppen, grands et petits, vieux et jeunes, se ressemblaient tous.

Ils avaient les mêmes yeux, bleus et clairs, à fleur de tête, la même tignasse blonde ébouriffée, les mêmes faces rondes et roses, et les mêmes gestes, maladroits et lourds.

Yvon Bouldu, tout en étant en excellents termes avec Karl Van der Schoppen et ses frères, ne leur gardait pas, dans son affection, la même place qu’à Ludovic et à sa sœur Alberte.

Il tenait les petits Allemands pour de bons camarades, un peu bruyants, un peu batailleurs, et c’était tout.

À Ludovic, au contraire, il donnait toute sa confiance, ne lui cachant rien, et ne lui ménageant même ni les conseils ni les leçons.

Aussi, le jeune homme passa-t-il tout l’après-midi, là même où son père lui avait interdit d’aller, chez le docteur Rabican.

Le jeune homme se demandait avec angoisse si la brouille allait durer, s’il allait être, désormais, séparé pour toujours de ses amis ou forcé de ne les voir qu’en cachette.

Le mécontentement d’Yvon s’augmenta lorsque, à la tombée de la nuit, il vit Jonathan se glisser dans la rue et se diriger, en rasant les murs, comme quelqu’un qui craint d’être observé, du côté de la ville basse.

– Il faudra bien pourtant, s’écria le jeune homme en fermant les poings, que je règle un jour mon compte avec ce misérable. Il n’a déjà fait que trop de tort à mon père… Une première fois il a réussi à chasser d’ici Alban Molifer, que j’estime comme un savant et un homme de cœur. Maintenant, il sème la brouille entre mon père et son seul véritable ami, le docteur Rabican… Mais, je jure que j’y mettrai bon ordre ! Je trouverai le moyen de démasquer cet hypocrite Yankee !

Pendant qu’Yvon se dépitait ainsi, en cherchant vainement un moyen de réconcilier son père et le docteur Rabican, Jonathan s’était faufilé dans le parc.

Profitant de l’abri des grands arbres, se dissimulant derrière leurs troncs quand il apercevait un promeneur, l’Américain marchait, d’un pas rapide, vers une clairière où s’élevait une immense baraque en planches.

C’était là, sur un terrain prêté à Alban Molifer, grâce à l’influence du docteur Rabican, qu’avait été installé, provisoirement, l’atelier de construction de l’aéroscaphe : la Princesse des Airs.

Jonathan passait rarement une journée sans aller rôder de ce côté.

Il s’y sentait attiré par une invincible puissance.

Tous les soirs, son instinct malfaisant le conduisait là.

Il restait, parfois des heures, tapi dans un enfoncement sombre, à regarder, avec mille pensées de haine, le mince filet de lumière qui filtrait au-dessous de la porte. Il revenait de ces promenades plus jaloux et plus aigri contre Alban et son protecteur.

Ce soir-là, tout en continuant à prendre de minutieuses précautions, il marchait d’un pas très allègre.

Depuis le départ du professeur Van der Schoppen, il avait échafaudé tout un plan qui devait, croyait-il, le faire triompher de ses adversaires.

– Le professeur l’a bien dit, se répétait l’Américain, en foulant, avec précaution, le gazon humide de rosée, il suffirait d’un léger accident, d’un rien, pour faire manquer l’ascension de leur fameuse machine !… Eh bien, cet accident aura lieu, je le promets !

Haineusement, en disant ces mots, Jonathan tâtait, dans la poche intérieure de son veston une lime, un ciseau à froid et une clef anglaise qu’il avait eu soin d’emporter.

– Avec ces outils, ricana-t-il, j’ai de quoi démolir, en dix minutes, le plus bel aéroscaphe du monde… Et si je rencontre quelqu’un, malheur à lui !…

Aux abords de l’atelier, tout était silencieux.

Pas une lumière ne brillait entre les interstices de la palissade.

– Personne, murmura Jonathan. Ils sont tous partis !… Voilà le moment ou jamais !

Il se hissa pour enjamber la clôture.

Mais, à ce moment, une poigne de fer le saisit à la gorge, et il se trouva face à face avec Alban.

– Que faisais-tu là ? lui demanda celui-ci en le secouant rudement.

L’Américain tremblait de tous ses membres.

Les outils, qu’il avait apportés, avaient roulé à terre ; et dans la pénombre, Alban les avait aperçus.

Il comprit tout.

– Tu venais, s’écria-t-il, pour détruire le résultat des découvertes que tu as d’abord essayé de me voler !… Tu es le dernier des misérables ! Je devrais te livrer à la justice, ou te tordre le cou comme à un animal nuisible !

Le Yankee, haletant, à demi étranglé, n’avait garde de répondre.

– Tiens, ajouta l’acrobate avec dégoût, je te méprise trop… Tu n’es même pas capable de me nuire.

Et d’un formidable coup de poing, Alban l’envoya rouler à quelques mètres de là.

Jonathan tournoya, deux ou trois fois, sur lui-même, roula sur le sol, et se releva, tout meurtri.

Puis, il s’éloigna, en boitant.

Seulement, quand il fut à une bonne distance de son adversaire, il se mit à proférer une foule d’injures et de menaces, à l’adresse d’Alban Molifer.

Jonathan regagna piteusement son laboratoire, à la fois furieux et inquiet des suites de son équipée.

Cette imprudence pouvait lui coûter cher.

Si le météorologiste apprenait la vérité, il mettrait infailliblement à la porte, et peut-être ferait-il jeter en prison son trop zélé préparateur.

Jonathan se coucha donc, ce soir-là, plus haineux et plus mécontent que jamais.

La pensée que M. Bouldu ne voudrait même pas écouter les dénonciations de son adversaire, le rassurait à peine.

Alban Molifer, une fois seul, avait ramassé les outils qui pourraient, au besoin, servir de pièces à conviction ; puis il était rentré dans son atelier, qu’il n’osait plus abandonner.

Le premier mouvement de colère passé, il se trouvait profondément découragé.

Ainsi, ses ennemis ne reculaient même pas devant un crime, pour avoir le dessus dans cette lutte !

Après quelques réflexions qui lui rendirent tout son courage, il conclut qu’il n’avait rien d’autre à faire, que de veiller, nuit et jour, sur son œuvre.

Le soir même, Robertin, un ouvrier de confiance qui avait exécuté les parties les plus délicates du mécanisme de l’aéroscaphe, s’installa dans une cabane en planches, qui se trouvait près de la porte d’entrée de l’atelier.

Il devait y coucher une nuit sur deux, et alterner, dans sa surveillance, avec Rondinet, son aide et son camarade.

Pour plus de sûreté, un chien de garde, emprunté à un voisin, fut laissé libre dans la première enceinte de la palissade.

Alban se retira, un peu rassuré par ces précautions ; mais avant de rentrer chez lui, il se rendit à l’institut Rabican, pour avertir immédiatement le docteur, du fait grave qui venait de se produire.

Le docteur partagea l’indignation de son ami pour le procédé inqualifiable dont il avait failli être victime.

– Cependant, dit Alban, je ne croirai jamais que M. Bouldu qui, malgré son tempérament coléreux, est d’une loyauté parfaite, ait ordonné ou conseillé à Jonathan d’essayer de détruire nos appareils.

– Je ne le crois pas non plus, approuva le docteur, après un silence. Je réponds de l’honnêteté de mon vieux camarade.

– Jonathan serait donc le seul coupable ?

– Sans aucun doute. Lui seul peut avoir conçu l’idée d’un pareil crime.

– Mais alors, interrogea Alban très perplexe, que me conseillez-vous ? Dois-je avertir M. Bouldu, ou déposer une plainte contre Jonathan ?

Le docteur réfléchit un instant.

– Déposer une plainte, répondit-il, je ne vous y engage pas. Vous n’avez ni preuves ni témoins. Jonathan, appuyé par Bouldu, niera effrontément, prétendra que vous ne l’accusez que par rivalité scientifique. Dans le doute, la justice s’abstiendra…

– Mais ces outils que j’ai gardés ! interrompit Alban. Voilà des pièces à conviction.

– Ces outils ne constituent pas des pièces à conviction. On en trouve des milliers de pareils dans tous les ateliers d’ajustage, et même chez tous les quincaillers.

– Dans ce cas, je n’hésite plus. Je vais aller tout raconter à M. Bouldu. Sa première fureur passée, il me donnera probablement raison.

– Je vous aurais proposé, moi-même, de vous y accompagner, si je ne le connaissais trop bien pour savoir qu’il ne voudra pas écouter, de nous, un seul mot d’explications. Il ne verra dans notre récit, qu’une nouvelle machination de notre part, pour perdre son cher Jonathan. Il nous mettra à la porte, et nous abominera d’invectives. L’Américain, d’ailleurs, a dû prendre les devants et lui expliquer les faits à sa façon… Avec tout autre que Bouldu, je vous dirais : « Tentons l’aventure. » Mais il est têtu comme un âne rouge, et aussi brutal et aussi violent que les cyclones et les trombes dont il fait son étude favorite.

– Cependant, dit Alban avec une nuance d’irritation dans la voix, nous ne pouvons laisser détruire nos appareils par ce bandit !…

– Faites bonne garde. Ne vous relâchez pas un instant de votre vigilance. Faites vous-même, chaque nuit, une ronde autour des ateliers… Je n’ai rien de mieux à vous conseiller.

Alban se trouvait tout dépité.

Il pensait, à part soi, qu’il s’était peut-être un peu hâté de se montrer généreux envers son ennemi, et de le remettre si aisément en liberté.

Le docteur, qui devinait les sentiments d’Alban, s’efforça de dissiper sa contrariété, et de lui redonner du courage par quelques bonnes paroles.

– Croyez-moi, mon cher ami, lui dit-il. Dans la lutte que nous soutenons, notre probité et[10] notre désintéressement sont une grande force. La foi, même et surtout la foi scientifique soulèvent les montagnes. Nous réussirons, peut-être, là où de plus habiles, moins enthousiastes que nous, auraient échoué. L’âme des savants, qui ont tout sacrifié à leurs convictions, l’esprit des Archimède, des Galilée, des Képler, des Pasteur et de bien d’autres, nous soutient, et combat avec nous.

– Votre opinion, répondit Alban rêveur, est aussi la mienne. L’avenir montrera qu’elle est plus rationnelle et plus scientifique que beaucoup de gens ne le pensent. Dans la nature, aucune force ne se perd. Pourquoi la puissance psychique, la plus formidable de toutes, s’anéantirait-elle ?… Je n’en donnerai qu’une preuve. En dépit de tout, le progrès humain est un fait. Triomphante des superstitions, des préjugés et des bas instincts, la conscience de l’humanité s’affirme, de jour en jour, plus scrupuleuse et plus forte.

Une fois la conversation orientée du côté des idées générales, Alban et le docteur eurent vite oublié la tentative de vandalisme qui les avait, d’abord, tant préoccupés.

Émerveillé, le petit Ludovic écoutait, dans un profond recueillement, son père décrire, avec un véritable lyrisme, les splendeurs du siècle futur.

– Le xxe siècle, s’écriait le docteur Rabican sera le plus prodigieux, dans l’histoire des races humaines… Nos petits-fils, débarrassés des chaînes pesantes de l’attraction terrestre, maîtres des domaines aériens, délivrés des horreurs de la maladie, connaîtront une existence libre, harmonieuse, éthérée, dont on n’eût jamais pu prévoir, jadis, la possibilité… Déjà, la médecine triomphe de toutes les maladies, recule même, audacieusement, les limites de la dissolution de l’être… Grâce aux rayons Rœntgen, les aveugles voient, les sourds entendent, les voiles de l’invisible s’écartent. Grâce à la chirurgie antiseptique, les organes les plus essentiels sont extraits, guéris, nettoyés et remis en place. La vieillesse même et la caducité reculent devant la force électrique, ancienne puissance créatrice des univers, et que nous commençons à savoir capter… Sur la terre, débarrassée de la fumée délétère des usines, rendue, dans toute sa surface, belle par ses villes et verte par ses feuillages, nos petits-neveux habiteront des édifices entourés de jardins, où la science des saisons, enfin conquise, fera régner un éternel printemps. Ils s’élanceront, d’un lieu à l’autre, à travers les nuages ; ils sillonneront, avec la vitesse d’une ardente pensée, les flots de la mer et les entrailles du sol. Ils se mettront en communication avec les habitants des astres voisins, et recevront d’eux les moyens d’augmenter encore leur bonheur.

Le docteur continua, avec un enthousiasme croissant :

– Le travail sera devenu facile, presque inutile. L’homme n’aura plus guère qu’à surveiller de dociles et infatigables machines qui, sous ses yeux, transformeront la matière au gré de ses désirs. Allégé des soucis matériels, il pourra, tout entier, s’adonner au culte de la science et de la beauté. L’homme deviendra meilleur… Un vice est presque toujours le résultat d’une maladie. C’est dans les lieux où l’oxygène est le plus raréfié, qu’il se commet le plus de crimes. La statistique des suicides et des meurtres concorde avec le tableau météorologique des saisons. La morale est l’hygiène de l’esprit, comme l’hygiène est la morale du corps.

Pendant cette longue tirade, le docteur s’était promené, à grands pas, dans le salon.

Ses longs cheveux argentés voltigeaient autour de ses tempes ; une flamme juvénile brillait dans ses yeux.

Il s’arrêta enfin, en face d’Alban ; et lui serrant les mains avec effusion :

– Pour vous, mon cher ami, s’écria-t-il, vous aurez été un des glorieux promoteurs de l’ère bienheureuse qui va s’ouvrir. Votre place est marquée dans la reconnaissance des générations, à qui vous allez assurer, définitivement, la possession des plaines aériennes.

Alban se retira, très ému. Aux chaleureuses paroles du docteur, son découragement s’était évanoui, comme ces vapeurs malsaines que dissipent les premiers rayons du soleil.

Il avait passé la porte, bien décidé à faire un tour dans la direction des ateliers avant de rentrer chez lui lorsque, en traversant le vestibule de l’institut, que décoraient de hautes statues de bronze portant des torchères électriques, il se sentit tiré par la basque de sa jaquette.

C’était le petit Ludovic, encore sous l’impression des paroles qu’il venait d’entendre.

– Monsieur Alban, dit-il, d’une voix suppliante, je voudrais vous faire une demande… Est-ce que vous me permettrez, dans deux ou trois jours, d’aller visiter les ateliers de la Princesse des Airs, où papa n’a jamais voulu me mener ?

La figure de l’enfant exprimait un si ardent désir, qu’Alban n’eut pas le courage de refuser.

– Eh bien, oui, fit-il… Accordé. Mais venez seulement la semaine prochaine, quand le montage des moteurs sera terminé, et que l’atelier sera un peu moins encombré.

L’aéronaute se retirait.

Ludovic le retint encore.

– Monsieur Alban, balbutia-t-il timidement, je voudrais bien aussi emmener avec moi mon ami Y von Bouldu… Mais vous allez sans doute me refuser ; je sais que vous êtes brouillé avec son père.

– Cela est vrai, répondit sérieusement Alban. M. Bouldu s’est montré fort injuste à mon égard ; mais j’ai toujours eu beaucoup d’amitié pour Yvon qui a pris mon parti, à qui je dois beaucoup de reconnaissance, et qui, d’ailleurs, déteste Jonathan presque aussi cordialement que moi-même.

Ludovic est maintenant tout joyeux.

Le rendez-vous avait été fixé pour le mercredi d’après, dans la matinée.

Aucun incident ne se produisit les jours suivants.

Les travaux étaient poussés avec une activité fébrile.

Alban Molifer, aidé de Robertin et de Rondinet, travaillait nuit et jour.

Le montage de l’aéroscaphe fut poussé avec une telle hâte, qu’on put bientôt prévoir que l’expérience décisive aurait lieu une semaine plus tôt qu’on ne l’avait prévu.

En attendant le jour fixé pour la visite des ateliers, Ludovic avait peine à contenir son impatience.

Toutes les nuits, il voyait en songe des machines aérostatiques, toutes plus bizarres et plus compliquées les unes que les autres.

Une nuit, il rêva qu’il était monté, avec tous ses parents, son ami Yvon Bouldu et ses camarades, les petits Van der Schoppen, dans la nacelle d’une immense machine volante armée d’hélices, d’ailes en toile, et de tuyaux de machine à vapeur.

Le ballon se dirigeait, avec une rapidité extraordinaire, vers un pays féerique, lorsque d’en bas, on avait tiré des coups de canon sur le ballon.

Ludovic avait vu le projectile arriver, grossir démesurément, et finalement, prendre la forme d’un énorme oiseau de proie qui, les ailes étendues, les serres en avant, se précipitait avec une vitesse vertigineuse.

Le plus étrange, c’est que cet oiseau de proie, qui ressemblait assez, pour le reste, à un vautour, avait la tête de l’Américain Jonathan Alcott, dont les yeux étincelaient de haine, et dont un mauvais sourire plissait les lèvres.

Ludovic voyait déjà les serres d’acier du monstre, aussi larges et aussi acérées que des faux de moissonneurs, à quelques mètres à peine de l’aérostat, dont elles menaçaient de déchirer l’enveloppe, lorsque Alban, à l’aide d’un de ses appareils, avait dardé, vers l’oiseau fantastique, un rayon de lumière.

Jonathan avait poussé un grand cri.

Un sourd roulement de tonnerre s’était fait entendre ; et le vautour, devenu un énorme nuage noir, avait été promptement dissipé et déchiqueté en lambeaux par la brise…

Quoiqu’il ne fût pas superstitieux, Ludovic s’éveilla, tout réjoui de ce rêve, qui semblait présager, à ses amis, un triomphe complet.

Quand il fut bien réveillé, il constata, avec une vive satisfaction, en jetant un coup d’œil sur le calendrier qui se trouvait près de son lit, qu’il était arrivé au mercredi, et qu’il ne lui restait plus que quelques heures à patienter pour pénétrer dans les ateliers de l’aéroscaphe.

Il s’habilla en toute hâte, et alla rejoindre son ami Bouldu qui l’attendait près de la grille de parc.

Yvon n’était pas seul.

Le fils aîné du docteur Van der Schoppen, Karl, se trouvait avec lui.

Ludovic fut un peu contrarié de la présence du jeune botaniste ; mais Karl était un si bon camarade, un si franc et si loyal garçon, que sur l’insistance d’Yvon, il se décida à l’emmener aussi.

Karl, d’ailleurs, promit solennellement d’être muet sur l’escapade.

À cette heure, les avenues du parc étaient encore presque désertes ; on n’y voyait que quelques promeneurs, attirés par la beauté de cette matinée de printemps.

Les trois jeunes gens étaient ravis de leur équipée ; et ce fut avec une joie de précoces conspirateurs qu’ils se glissèrent, les uns après les autres, par la petite porte de la palissade.

Le chien de garde, pour qui Ludovic avait eu l’attention d’apporter un morceau de sucre, signala leur arrivée par ses aboiements.

Alban apparut au seuil de la seconde porte, et introduisit, lui-même, ses visiteurs, dans l’atelier.

Il fronça légèrement les sourcils à la vue du jeune Van der Schoppen ; mais la physionomie naïve et loyale du petit Allemand le rassura.

D’ailleurs Yvon répondit de lui.

Quant à Ludovic, il s’était déjà précipité du côté de l’aéroscaphe, et demeurait perdu dans une muette contemplation.

Bientôt Yvon et Karl partagèrent son émerveillement…

Sur des traverses de bois s’allongeait une vaste coque d’acier et d’aluminium qui jetait, aux rayons du soleil, mille éclairs éblouissants.

L’aéroscaphe avait à peu près la forme d’un gigantesque fuseau, percé de quelques étroites fenêtres.

À l’arrière, étaient fixées des hélices ; de chaque côté de l’avant, des portes, à fermeture hermétique, permettaient d’entrer dans l’appareil, ou d’en sortir.

Sur l’un des côtés se voyaient déjà deux immenses ailes en pégamoïd, que Robertin et son aide achevaient d’adapter.

La coque d’acier pouvait avoir quinze mètres de long sur trois mètres de large et quatre de hauteur.

Dans l’air il devait ressembler à quelque monstrueux oiseau.

– Il vous faudra sans doute, demanda Ludovic, un énorme ballon pour enlever toute cette masse ?

– Mon aérostat, répondit Alban, ne cube pas autant que vous pourriez le croire. Cela tient à ce qu’il est gonflé, non avec de l’hydrogène, ni même avec du coronium, ce gaz encore plus léger que découvrit, il y a quelques années, un savant italien, mais avec du « lévium centrifuge », une découverte de moi, un gaz presque impondérable, et qui est, lui, trente fois plus léger que l’hydrogène.

– Mais, interrompit Karl qui ouvrait de grands yeux, je vous avouerai que je ne comprends pas grand-chose à cette machine… Et d’abord, monsieur Alban, voudriez-vous m’expliquer, s’il vous plaît, comment fonctionne un ballon ordinaire ?

– Faut-il que tu sois ignorant !… s’écria Ludovic, sans laisser à l’aéronaute le temps de répondre… Un ballon monte dans l’air, pour la même raison qu’un bouchon flotte sur l’eau, parce qu’il est plus léger. Les ballons sont gonflés avec de l’hydrogène, gaz moins lourd que l’air, ce qui fait que le ballon s’élève.

– Mais pourquoi ne sait-on pas diriger les ballons ?

– Parce que, d’abord, répondit Alban, on les construit généralement de forme ronde, ce qui les rend aussi peu maniables que le serait un baquet à la surface de la mer. Aussi, maintenant, les dirigeables sont-ils généralement construits en forme de cigare. Ensuite, même en leur donnant cette forme, il faut encore leur imprimer une vitesse qui soit supérieure à celle des courants aériens dont ils sont le jouet, et au milieu desquels ils sont plongés.

– Oui, dit Ludovic ; et pour donner de la vitesse, il faut faire tourner des hélices ; et pour les faire tourner, il faut des machines très lourdes, que le ballon alors n’est plus assez fort pour enlever. Toute la difficulté est là.

– Aussi, mes jeunes amis, reprit Alban, malgré les magnifiques expériences du colonel Renard, les ballons sont-ils très peu pratiques comme machines aériennes… L’appareil que vous voyez est une machine plus lourde que l’air ; et elle s’y maintiendra, sans être soutenue par aucun sac rempli de gaz. Elle s’y maintiendra, grâce à la superficie de ses ailes et à la rapidité du mouvement de ses hélices. La difficulté pour les machines de ce genre, consiste surtout à pouvoir quitter la terre. Cette difficulté, je l’ai résolue, en adjoignant à mon aéroscaphe, un ballon ordinaire, gonflé de « lévium centrifuge », et qui sera installé au-dessus de la coque d’acier que vous voyez. Ce ballon enlèvera tout mon appareil, à une très grand hauteur. Arrivé là, je me débarrasse du ballon en faisant revenir le « lévium » à l’état liquide ; et la Princesse des Airs n’a plus qu’à se soutenir dans l’atmosphère, par le pouvoir de ses appareils moteurs. L’enveloppe du ballon, une fois vide de « lévium », est pliée et roulée, comme un parapluie après l’orage.

– Et pour redescendre ? questionna Yvon.

– Vous touchez là, jeune homme, une des plus graves difficultés du problème ! L’aéroscaphe ne se maintient en l’air que grâce à sa vitesse. Sitôt qu’on l’a ralentie, il est exposé, à cause de son poids considérable, à tomber comme une masse inerte. J’ai paré à cet inconvénient en disposant, tout autour de la coque de l’aéroscaphe une série de tubes d’acier chargés d’air liquéfié et dont l’ouverture est braquée du côté de la terre. Par le mouvement de recul que ces espèces de fusées impriment à la machine, d’une manière graduelle et continue, quand je donne issue à l’air liquide, l’aéroscaphe vient se reposer sur la terre avec la douceur et la légèreté d’un papillon qui se pose sur une fleur.

– Oui, demanda Karl, qui avait écouté ces explications en donnant tous les signes de la plus profonde et de la plus religieuse attention, vous avez dit tout à l’heure, monsieur Alban, que le moteur qui actionne vos hélices et vos ailes devait être d’une très grande puissance, et en même temps d’un très faible poids ?…

– Voilà une objection qui prouve beaucoup de bon sens, répondit Alban. La difficulté de trouver un moteur à poids léger, a longtemps retardé la science aéronautique. Grâce à l’air liquide et à l’électricité combinés, je l’ai enfin découvert, après de longues et pénibles recherches.

– C’est même le secret de ce moteur que Jonathan a vainement essayé de vous dérober ! s’écria Yvon.

– Précisément…

– Pourquoi, demanda Ludovic, l’aéroscaphe est-il construit presque complètement en aluminium.

– Parce que c’est un métal à la fois très résistant et très léger.

Alban fit voir à ses visiteurs l’intérieur de l’aéroscaphe, divisé en cinq pièces confortablement aménagées : celle de l’avant, munie d’épaisses vitres de cristal, devait être occupée par le timonier, qui avait, à sa portée, les différents leviers commandant la vitesse ou la direction.

La seconde, sur laquelle s’ouvraient les portes, était la salle commune ; la troisième renfermait les couchettes, aménagées à peu près comme dans les paquebots transatlantiques ; la quatrième était la salle des machines ; la dernière, le magasin.

Une passerelle circulaire, munie d’un garde-fou en cordage tressé, régnait tout autour de la coque.

Sous le plancher de la passerelle se trouvaient disposées les fusées.

On accédait à la plate-forme, légèrement bombée, qui formait, en quelque sorte, la toiture de la coque, par deux échelles à rampes qui partaient de la passerelle.

Les trois enfants remercièrent chaleureusement Alban de leur avoir ouvert l’entrée des chantiers de construction de la Princesse des Airs et se retirèrent.

– Je n’y ai pas grand mérite, dit l’aéronaute en les reconduisant. À part quelques perfectionnements, que la plupart des constructeurs auraient pu réaliser aussi bien que moi, tout le secret consiste dans l’invention de mon moteur léger ; et cette invention-là, je ne vous en ai pas expliqué les détails.

Au retour, les trois jeunes gens furent silencieux.

Karl, qui mettait beaucoup de temps à comprendre ce qu’il apprenait, ruminait encore les explications qu’on lui avaient données.

Yvon songeait aux belles explorations que l’on pourrait faire dans les régions inconnues du globe, avec un appareil aussi perfectionné et aussi facile à manier que le merveilleux aéroscaphe la Princesse des Airs.

Quant à Ludovic, il était plongé dans une profonde tristesse.

– Ainsi donc, songeait-il, sous prétexte que je suis trop jeune, il me faudra attendre six ans, dix ans peut-être, avant de pouvoir me lancer dans les belles aventures scientifiques qui m’enthousiasment. On dit que je ne suis pas un homme… Pourtant je me sens la force de tout entreprendre… Ah ! si mon père et Alban consentaient à me laisser m’embarquer dans l’aéroscaphe… Puisqu’il paraît qu’on n’y court aucun danger, je ne vois pas pourquoi on me refuserait…

Au déjeuner, en famille, Ludovic sembla préoccupé.

Sa sœur et sa mère le remarquèrent en plaisantant ; mais c’est à peine s’il daigna leur répondre, lui qui, d’ordinaire, était si prompt à la riposte, et réjouissait la famille de ses saillies.

Le repas terminé, Ludovic prit son père à part, et lui annonça gravement qu’il voulait lui parler en particulier.

– Tu me demandes une audience, alors ? s’écria le docteur, en souriant. Qu’est-ce que tu me veux ? Quelle nouvelle folie t’a traversé la cervelle ?… Dis-le-moi bien vite, car aujourd’hui je suis très occupé.

– Cela ne peut pas s’expliquer comme ça, répondit l’enfant avec le même sérieux. Ce que j’ai à vous dire est très important.

– Alors, monsieur, passons dans mon cabinet.

Quand Ludovic eut soigneusement refermé la porte, il s’approcha de son père qui s’était assis dans son fauteuil de consultation, et il déclara nettement.

– Vous me rendrez cette justice, mon père, que par mon travail et ma conduite, je vous ai toujours satisfait. Je viens, aujourd’hui, vous demander une grande faveur : je veux prendre part, avec Alban, à l’ascension de la Princesse des Airs.

Le docteur fronça les sourcils.

– Toujours ton idée fixe ?… Mais c’est de la folie, murmura-t-il… Je refuse net.

– Je vous en supplie, papa, insista l’enfant, les larmes aux yeux.

– Sois raisonnable, dit le docteur d’un ton plus doux. Tu n’as ni l’endurance ni l’expérience qui sont indispensables dans les expéditions de ce genre… D’ailleurs ma conscience est engagée. Vois-tu quelle serait ma responsabilité, s’il allait t’arriver malheur !… Tu n’as pas songé à cela ; tu n’as pensé qu’à satisfaire ton caprice !… Je t’aime trop, j’ai fondé sur toi de trop grands espoirs pour permettre que tu t’exposes aussi légèrement… Quand tu seras devenu vraiment un homme, que tu accorderas moins de part à l’imagination et davantage à la raison, tu me remercieras de ma prudence.

– Mais puisqu’il n’y a pas de danger !… insista l’enfant, à travers ses larmes.

– Il n’y en a peut-être pas beaucoup pour des hommes de métier et d’expérience comme Alban ; mais pour toi, il y en a suffisamment pour que je sois obligé de te refuser… Tu me feras même grand plaisir en ne me reparlant jamais de ce présomptueux projet.

Ludovic se le tint pour dit. Il savait que son père, très bon et très indulgent dans la plupart des cas, était inflexible lorsqu’il avait pris une résolution sérieuse.

Il essuya ses yeux, et monta à sa chambre pour s’y abandonner sans contrainte au chagrin et à la colère que lui causait cette déception.

Après avoir réfléchi tout l’après-midi, combattu entre la crainte qu’il avait d’affliger ses parents et son désir maladif de prendre part à l’ascension, il pencha enfin pour le second parti.

– Tant pis, s’écria-t-il, il en arrivera ce qu’il pourra, je vais faire en sorte d’être le compagnon d’Alban dans son voyage, et de prendre passage, en dépit de tout le monde, à bord de la Princesse des Airs.

Le lendemain, Ludovic avait repris sa gaieté habituelle ; le docteur pensa que l’enfant avait tout à fait renoncé à ses projets de vagabondage aérien, et il s’applaudit de la fermeté qu’il avait déployée la veille.

Seule Alberte, avec sa clairvoyance féminine, crut remarquer que son frère lui cachait quelque chose.

– Tu dois méditer une escapade, lui dit-elle ; tu ris du bout des dents ; tu n’as pas la franche gaieté que je te connais… Serais-tu dans tes mauvais jours ?

Les avances de la jeune fille furent inutiles.

Ludovic s’était promis de ne confier ses projets à personne.

Alberte ne put réussir à tirer de son frère aucun aveu, aucune confiance.





IV


AVANT L’EXPÉRIENCE

Les préparatifs de l’ascension de la Princesse des Airs avaient été poussés avec une énergie infatigable.

Alban et ses hommes avaient veillé plusieurs nuits de suite.

Tout était prêt, depuis les moteurs que l’on avait essayés à part, jusqu’aux hélices en acier chromé de première qualité, qu’Alban avait commandées aux usines du Creusot.

L’enveloppe de l’aérostat, munie de ses agrès, était disposée au-dessus de la coque, et déjà reliée par des tubes aux appareils producteurs de « lévium centrifuge » pour le gonflement.

Les provisions de bouche ainsi que les réserves d’air liquide et les acides destinés aux piles électriques avaient été embarqués.

La veille au soir, Alban avait fait démolir le toit mobile du hangar ; et bien qu’il fût brisé de fatigue par cinq nuits de veilles consécutives, il avait, avant d’aller goûter un peu de repos, inspecté lui-même, soigneusement, chacun des organes de l’aéroscaphe.

Tout était en ordre.

Pas une chaîne, pas une plaque, pas une tringle d’aluminium ou d’acier, dont la qualité ne fût garantie, dont la résistance n’eût été minutieusement éprouvée.

Le docteur, qui avait accompagné Alban dans sa visite, avait donné tout son soin à l’aménagement intérieur.

Il ne manquait ni un gramme de biscuit, ni une boîte de conserves dans les soutes, ni un flacon dans la pharmacie de voyage.

Assuré du succès, Alban alla dormir.

Il avait tout à fait oublié la criminelle tentative de Jonathan Alcott.

D’ailleurs, la présence du fidèle Robertin, qui continuait à coucher dans l’appentis situé entre l’atelier et la palissade de clôture, le rassurait complètement.

En outre, au moindre bruit, le chien de garde, laissé libre dans l’enceinte, eût donné l’alarme.

La date de l’ascension avait été tenue secrète, afin d’éviter l’affluence des curieux.

L’expérience, qui devait avoir lieu à huit heures du matin, n’était connue que d’un petit nombre de personnes, auxquelles le docteur avait adressé des invitations.

De ce nombre étaient les officiers de l’École d’aérostation militaire de Meudon, un commissaire du Gouvernement, et quelques autorités civiles, plus un groupe de savants français et étrangers, pour la plupart amis ou correspondants du docteur Rabican.

Il avait même invité le docteur Van der Schoppen, sa femme, son fils aîné, Karl, et l’irascible M. Bouldu.

Aux deux cartes d’invitation qu’avait reçues ce dernier, était jointe une lettre du docteur, dans laquelle celui-ci faisait une dernière tentative pour renouer leurs bonnes relations d’autrefois.

Il proposait même au météorologiste de l’associer, pour une part, à l’entreprise, à condition qu’il mît de côté toute rancune.

M. Bouldu, dès qu’il eut reconnu l’écriture, déchira, sans la lire, la lettre, en tout petits morceaux.

Les cartes d’invitation allaient avoir le même sort, lorsque Jonathan pénétra dans le laboratoire.

Depuis qu’il se croyait sûr de l’impunité, il avait repris toute son audace.

– Cher maître, s’écria-t-il, gardez-vous bien de détruire ces cartes.

– Et pourquoi, s’il te plaît ? demanda le savant, qui s’arrêta dans son geste.

– Parce qu’il faut que vous assistiez à l’ascension, déclara froidement l’Américain.

– Jamais de la vie !… Jamais je n’irai m’exposer à une semblable humiliation.

– Vous irez, vous dis-je.

– C’est ce que nous verrons.

Le météorologiste bondit de son fauteuil, en serrant les poings.

– Que diable, laissez-moi vous expliquer, insista Jonathan avec le même flegme… Vous irez, d’abord pour répondre à l’invitation du docteur, qui vous provoque et vous insulte par l’envoi de ces cartes et de cette lettre ; ensuite et surtout, pour jouir de leur confusion, lorsqu’ils verront leur machine incapable de s’élever… J’ai le pressentiment que leur Princesse des Airs ne leur causera que le plus piteux des insuccès, la plus humiliante des défaites.

– Il fallait donc le dire tout de suite, s’écria M. Bouldu rasséréné. Voilà qui change la thèse… Dans ces conditions j’irai certainement, et tu m’y accompagneras. Il ne sera pas dit que moi, Bouldu, j’aie reculé devant une provocation, de quelque nature qu’elle soit… Mets précieusement ces cartons de côté. Pour moi, je cours chez ce brave boxeur de Van der Schoppen pour lui dire la nouvelle.

Quand son maître fut parti, Jonathan Alcott se baissa, et ramassa soigneusement les menus fragments de la lettre, qu’il colla ensuite, patiemment, les uns après les autres, en les rapprochant sur une feuille de papier pelure.

Ce travail de reconstitution terminé, Jonathan lut la lettre du docteur ainsi reconstituée. Puis il la serra soigneusement.

– Le patron a bien fait, ricana-t-il, de la déchirer avant de la lire… J’ai décidément de la chance… En attendant, je vais mettre ce papier de côté ; on ne sait jamais à quoi cela peut servir.

Quand M. Bouldu rentra, une heure après, il était de fort méchante humeur.

Van der Schoppen, qui avait eu une entrevue, quelques jours avant, avec le docteur Rabican, s’était répandu en éloges sur son compte, et avait parlé du grand désir qu’avait le docteur de se réconcilier avec son vieux camarade.

Dans ces conditions, la provocation ne s’expliquait plus.

– Je suis toujours trop vif aussi, se dit M. Bouldu. J’aurais dû lire cette lettre… Mauvais drôle, s’écria-t-il, en s’adressant à Jonathan, où sont les morceaux de cette lettre que j’ai déchirée tout à l’heure ?

– Il y a beau temps que je les ai balayés et jetés dans le fourneau du laboratoire… Vous me reprochez toujours mon manque de soin et de propreté.

– Tais-toi, interrompit M. Bouldu avec humeur. Je sais que tu trouves le moyen d’avoir toujours raison.

Le savant météorologiste était fort mécontent de lui-même.

Il avait conscience d’être dans son tort.

Aussi se montra-t-il, tout le reste de l’après-midi, d’une humeur massacrante.


Il rudoya Jonathan, cassa plusieurs tubes d’expérience et finit par aller se coucher en envoyant tout le monde au diable.

Jonathan, lui, était radieux, et bien décidé à tout risquer, pour empêcher l’ascension de l’aéroscaphe.

– Ils ne partiront pas, je le jure, se disait-il. Et pourtant, je vais peut-être commettre une sottise. Ce Bouldu est si sentimental avec ses airs terribles, qu’il est capable de se réconcilier avec le docteur Rabican, ne fût-ce que pour le consoler de son échec… Dans ce cas, c’est moi qui paierais les frais du racommodement. Il faudra que je voie à empêcher cela !

Le docteur Rabican, tout entier aux apprêts de la grande solennité scientifique qu’allait être l’ascension de la première machine volante, vraiment digne du nom de dirigeable, était loin de se douter que son ami Bouldu n’avait même pas lu sa lettre.

Il fut d’abord un peu surpris de ne pas recevoir de réponse ; mais au milieu des mille préoccupations qui l’absorbaient, il n’y pensa plus.

Il oublia aussi de surveiller de près Ludovic, dont sa sœur Alberte était la seule à remarquer les manières étranges.

Quand il ne se croyait pas observé, l’enfant dépouillait bien vite le masque de gaieté grâce auquel il faisait illusion au reste de la famille, et apparaissait sombre et soucieux.

C’est que, malgré la résolution qu’il en avait prise, il ne pouvait se décider, sans remords, à son escapade.

Bien des fois, il fut sur le point d’y renoncer.

Il se représentait la douleur de sa mère, l’affliction et la colère de son père, le chagrin de sa chère Alberte et de son ami Yvon Bouldu, lorsqu’on s’apercevrait de sa disparition.

Il était bien obligé d’en convenir avec lui-même, il allait agir, envers ses parents, avec une noire ingratitude.

Le mercredi soir, la veille même du jour fixé pour l’ascension, il était encore indécis.

Après avoir embrassé ses parents, non sans émotion, – c’était peut-être la dernière fois qu’il les embrassait, – il se retira dans sa chambre, en proie à une extrême agitation.

De sa fenêtre, au premier étage, il apercevait les jardins de l’institut, dont les massifs d’arbustes rares étaient vivement éclairés par la lune ; et tout là-bas, derrière les futaies bleuissantes du parc, la silhouette d’une masse blanche, à peine visible dans la nuit, dont la seule vue lui faisait battre le cœur. C’étaient les ateliers de la Princesse des Airs.

Allait-il donc, pour satisfaire une de ses volontés, plonger dans les larmes toute sa famille !

Il ne s’en sentait plus le courage.

Il souffrait tellement de cette lutte intérieure, qu’il failli renoncer tout à fait à son projet de fuite.

Il était tenté de se lever, d’aller frapper à la porte de la chambre de son père, et de lui avouer tout.

Une mauvaise honte le retint…

– Après tout, se dit-il, mon père me pardonnera aussi bien au retour. Il est si bon… Puis, ce voyage ne durera que quelques jours peut-être… Je laisserai, d’ailleurs, une lettre pour Yvon, afin qu’il prévienne tout le monde… D’ailleurs le temps se passe, la nuit s’écoule ; ce n’est plus le moment d’avoir des irrésolutions.

Avec un trouble qu’il essayait vainement de se dissimuler à lui-même, Ludovic s’habilla de ses vêtements d’hiver ; car il avait entendu dire qu’à une grande altitude, la température est glaciale.

Il eut soin d’emporter les photographies de ses parents et celle d’Yvon, ainsi qu’un beau canif, à manche de nacre, dont, quelque temps auparavant, sa grande sœur Alberte lui avait fait présent.

– Allons, s’écria-t-il, le sort en est jeté !…

Délibérément, il appuya sur le bouton de sa lampe électrique, et plongea la chambre dans l’obscurité.

Il prêta l’oreille quelques instants : la maison était silencieuse ; chacun dormait d’un profond sommeil.

En tapinois, ses souliers à la main, il passa devant la chambre de ses parents.

Son cœur battit plus fort à cette minute.

Mais il réprima son émotion.

Il descendit, sans bruit, jusqu’au vestibule, prit, à une place qu’il connaissait, la clef d’une petite porte du parc, et dont le docteur se servait parfois pour sortir sans réveiller le concierge.

Après avoir ouvert la porte du parc, il l’assujettit avec une pierre pour l’empêcher de se refermer, et retourna porter la clef à l’endroit où il l’avait prise.

Une fois dehors, il traversa la ville endormie, et s’enfonça dans l’avenue pleine d’ombre.

Il se faufilait le long des troncs, ramassait encore sa petite taille, se faisait tout petit.

Comme il approchait de l’atelier, il faillit se heurter contre un individu aux aguets derrière un gros arbre.

Jonathan, car c’était lui, s’effaça et retint son souffle.

Ludovic, dans son trouble, n’aperçut même pas l’Américain.

Il continua tout droit, son chemin vers la palissade.

L’enfant était très agile. Il avait été entraîné, de bonne heure, à la gymnastique.

Ce fut, pour lui, un jeu, de grimper jusqu’au sommet de la palissade et de se laisser glisser de l’autre côté.

À son grand étonnement, le chien de garde n’aboya pas.

L’ajusteur Robertin, brisé de fatigue par le travail des jours précédents, n’entendit rien.

L’enfant put donc sans donner l’éveil, atteindre d’abord la passerelle à balustrade de cordages qui entourait la coque de l’aéroscaphe, et pousser ensuite la porte d’aluminium qui donnait accès dans l’intérieur de la salle commune.

Il pénétra, de là, dans la cabine où se trouvaient les couchettes, et se glissa sous l’une d’elles.

Il avait réfléchi que c’était là la meilleure cachette.

Alban irait, sans doute, fréquemment, dans la chambre des machines ; il pourrait avoir besoin d’un des objets empilés dans le magasin, à l’arrière. Les couchettes ne servant que la nuit, Ludovic espérait que personne ne viendrait le déranger dans son asile, pendant l’appareillage et le commencement de l’ascension.

Ludovic s’applaudissait de son idée, lorsqu’il crut entendre marcher, sur la plate-forme au-dessus de sa tête.

L’enfant, transi de peur, se raidit dans une immobilité absolue, et retint sa respiration.

Il écoutait de toutes ses oreilles.

La coque métallique de l’aéroscaphe, dans le silence de la nuit, transmettait les moindres bruits avec une incroyable netteté.

Ludovic, que son père avait habitué, de bonne heure, à se rendre compte de ses sensations et à les analyser, perçut d’abord le crissement de souliers ferrés sur la tôle d’aluminium de la plate-forme ; puis un murmure de jurons étouffés, et enfin le grincement d’une lime mordant le métal.

Puis, de nouveau, les pas lourds résonnèrent ; et tout rentra dans le silence.

Ludovic, glacé de peur dans son coin, se demandait avec angoisse, qui pouvait bien être venu travailler ainsi aux ailes de l’aéroscaphe, en pleine nuit, alors que tout devait être prêt.

– Peut-être, songea-t-il, Alban a-t-il eu, au dernier moment, l’idée d’un perfectionnement, d’une simplification… Mais non, c’est impossible. Alban est épuisé de fatigue ; et, d’ailleurs, les organes de l’aéroscaphe sont d’une construction trop délicate pour pouvoir être ainsi modifiés, en quelques instants, par quelques coups de lime – car c’est bien le bruit d’une lime que j’ai entendu… Mais si c’était un malfaiteur, un ennemi !… M. Bouldu ?… Jonathan, peut-être ! Ah ! si j’en étais sûr, je me lèverais et j’irais avertir mon père… Mais oui, ce doit être certainement Jonathan ! Je vais avouer mon escapade et tout raconter. Il le faut !

Ludovic, dont les nerfs étaient déjà très tendus par les émotions de cette nuit, fit un brusque mouvement pour sortir de dessous la couchette sous laquelle il était blotti.

Mais, dans sa précipitation, au milieu de l’obscurité profonde où il se trouvait, sa tête porta contre un des boulons d’acier qui reliaient entre elles les plaques d’aluminium.

Il poussa un faible gémissement et demeura inanimé dans sa cachette.

L’homme que Ludovic avait entendu était bien le misérable Jonathan Alcott.

La chance venait, encore une fois, de se déclarer pour lui.

Voici ce qui s’était passé : Jonathan, depuis longtemps résolu à empêcher, fût-ce au péril de sa vie, le succès de l’ascension de la Princesse des Airs, s’était, de très bonne heure, tapi dans un fourré pour surveiller les ateliers de l’aéroscaphe.

En voyant Alban Molifer et le docteur se retirer, il avait eu un ricanement satanique.

– Ils ne sont guère pratiques, s’était-il dit. Ils se relâchent de leur surveillance juste au moment où il leur faudrait redoubler d’attention… À moi la lime et le marteau !… Je vais leur préparer une belle chute verticale de deux ou trois mille mètres !…

À la nuit close, le Yankee s’était donc avancé, prudemment, jusqu’à quelques mètres de la palissade.

Il ne redoutait guère la surveillance de Robertin, qu’il savait épuisé de fatigue, et qui devait certainement dormir à poings fermés dans sa cabane.

– D’ailleurs, marmonna-t-il, s’il fait un mouvement, ce sera tant pis pour lui !

Et Jonathan vérifia, d’un geste, la présence d’un long couteau à virole dans la poche de son veston de cuir.

Le péril le plus sérieux venait du chien de garde.

Mais Jonathan avait prévu le cas.

Très adroitement, il lança, par-dessus la palissade, une douzaine de boulettes de viande fortement assaisonnées de strychnine.

Puis, anxieusement, il attendit.

Un quart d’heure s’était à peine écoulé, qu’il perçut un aboi sourd, une sorte de râle, qui lui prouvait le succès de sa tentative d’empoisonnement.

Par prudence, il laissa s’écouler encore un quart d’heure avant de risquer l’escalade de la clôture.

C’est à ce moment qu’il faillit se heurter contre Ludovic.

Il reconnut très bien l’enfant, devina immédiatement le motif qui le guidait, et le vit escalader la palissade.

D’abord, le Yankee se réjouit du hasard qui lui livrait ainsi le fils d’un de ses ennemis.

– Le petit sera écrabouillé en même temps que les autres, ricana-t-il… Le docteur en fera une maladie. Il sera peut-être un peu moins fier après cette aventure… Il est très heureux que ma strychnine ait déjà opéré sur le chien. Le jeune Ludovic n’éprouva aucune difficulté à choisir une cachette à sa convenance dans l’intérieur de la machine.

Telle fut la première pensée de Jonathan ; mais, dans sa joie, il avait oublié une chose :

L’enfant, caché dans l’intérieur de la coque de l’aéroscaphe, le verrait et l’entendrait.

Il pourrait devenir plus tard, s’il en réchappait, un témoin gênant et irréfutable.

Le Yankee demeurait très perplexe…

À la fin, il se décida.

– Je vais faire le moins de bruit possible, se dit-il… Si le petit bouge ou crie, j’ai mon couteau !… Je cache son corps dans une des soutes, l’écrabouillement total de la machine expliquera tout naturellement cet accident… Mais, il ne bougera pas. Il doit avoir trop peur de son père et d’Alban… En tout cas, je risque l’aventure !…

Cette décision prise, l’Américain se hissa péniblement au-dessus de l’enceinte de planches, grimpa sur la plate-forme de la coque, et alla droit à la partie la plus vulnérable de l’appareil.

Il lui eût fallu trop de temps et trop de travail pour fausser les hélices.

Une déchirure à l’enveloppe de l’aérostat eût été constatée et réparée, séance tenante, lors du gonflement.

Il s’attaqua donc aux tringles d’acier qui reliaient les ailes – les planeurs – aux machines motrices, et il les lima à l’articulation même de la bielle, d’une construction spéciale, qui communiquait aux ailes la force produite par les moteurs.

Jonathan avait eu soin de se munir d’une boule de mastic, colorée avec de la limaille métallique.

Il s’en servit pour dissimuler les traces de son méfait et se retira, persuadé qu’il n’avait été ni vu ni entendu de personne.

Il regagna à la hâte la maison de M. Bouldu, se déchaussa pour monter sans bruit l’escalier, et se coucha, persuadé qu’en cas de malheur il s’était créé un alibi, et qu’il pourrait, au besoin, justifier de sa présence, toute la nuit, dans la chambre qu’il occupait sous les combles.

La nouvelle de l’ascension de la Princesse des Airs[11], malgré les précautions prises par le docteur, s’était ébruitée par la ville et y causait une profonde sensation.

Tout le monde aurait voulu assister à l’expérience.

Les heureux mortels qui, comme le professeur Van der Schoppen et le savant Bouldu, avaient été favorisés d’une invitation personnelle, étaient regardés d’un œil d’envie par leurs concitoyens.

Le docteur Rabican s’applaudit d’avoir fixé le moment de l’expérience à une heure aussi matinale.

Si l’ascension de la Princesse des Airs avait eu lieu à midi, par exemple, il y aurait eu dix mille spectateurs, ce que les organisateurs voulaient éviter à tout prix.

Heureusement qu’en général les notables, et même les savants, se lèvent tard.

Les invités eux-mêmes durent faire preuve du plus louable zèle, afin d’arriver à l’heure exacte.

M. Bouldu, qui avait le sommeil très dur, avait eu soin de remonter, la veille au soir, une sirène, inventée par lui quelques années auparavant, pour éviter les abordages en mer, en temps de brouillard, et oubliée depuis, par lui, dans les greniers.

Cet appareil, qu’un simple mouvement d’horlogerie mettait en branle, produisait des sons si aigus et si discordants que les habitants de quatre ou cinq rues voisines sortirent épouvantés de leurs demeure en croyant à une révolution, ou tout au moins à la fin du monde.

Des sergents de ville, trop zélés, dressèrent un procès-verbal au météorologiste.

Mais, comme aucune des autorités compétentes en la matière ne se souciait de s’attirer les rancunes de l’irascible savant, le juge de paix et le maire reconnurent, d’une voix unanime, que le tapage ayant eu lieu en plein jour, « et peut-être pour cause d’expériences scientifiques importantes », il n’y avait pas lieu de poursuivre l’honorable M. Bouldu.

Aussi, Grâce à cette initiative hardie, quand le météorologiste et son fidèle Jonathan traversèrent les rues, les boutiques étaient-elles déjà ouvertes, et une foule de commères et de garçons laitiers discutaient-ils avec animation sur la nature des hurlements, aussi formidables que bizarres, qui avaient mis tout le quartier en émoi.

M. Bouldu, qui ne soupçonnait nullement les alarmes qu’il avait causées, fit remarquer à Jonathan que, depuis les récents progrès de la science, l’hygiène était bien mieux comprise des foules.

– On vit cent ans, déclara-t-il, en se levant avec l’aurore. L’anémie cérébrale, qui fait tant de ravages dans les grandes villes, serait encore un mal inconnu si l’on se couchait en même temps que le soleil, ainsi que les animaux guidés par leur instinct, nous en donnent l’exemple.

– Vous voyez, répliqua Jonathan avec son ironie coutumière, que les véritables principes de l’hygiène commencent à se faire jour… Admirez la mine éveillée de ces crémières et de ces garçons bouchers ; ils ont l’air d’être debout depuis deux ou trois heures.

Fidèle à sa méthode, le professeur Van der Schoppen n’avait voulu d’autre réveille-matin qu’une bonne bourrade kinésithérapique.

Il avait, dès la veille, donnée des instructions en ce sens à Mme Van der Schoppen, que ses poings robustes et sa stature colossale mettaient à même de réaliser ponctuellement les instructions de son mari.

Dès l’aurore, le digne professeur, encore plongé dans un rêve délicieux où il voyait tous les souverains de l’Europe, convertis à sa méthode, fraterniser à coups de poing, en fut tiré par un formidable renfoncement dans le creux de l’estomac.

Instinctivement, avant d’être complètement réveillé, il riposta ; et son poing redoutable envoya se pulvériser contre le mur une superbe veilleuse en cristal de Bohême, rouge-clair, de la bonne époque, qui était un cadeau de Mme Van der Schoppen à son mari.

Mme la professeur, qui était très sentimentale de sa nature, entra dans une réelle colère à la vue de ce dégât ; et ce fut avec une sincère conviction qu’elle appliqua à son époux la fin de la médication kinésithérapique…

Quand il fut tout à fait réveillé et habillé, le docteur remercia sa femme, frictionna vigoureusement les bleus qu’il avait reçus, et promit de rapporter de Paris une veilleuse beaucoup plus belle, qu’il avait vue chez un brocanteur.

Pendant que Mme van der Schoppen, déjà consolée, apprêtait, pour le petit déjeuner, une chaudière entière de café au lait et une colline de tartines beurrées, le docteur allait réveiller son aîné Karl, dont les ronflements, aussi sonores que la sirène de M. Bouldu, ébranlaient les cloisons de la chambre des enfants.

Karl était déjà presque aussi fort que son père.

Aussi, ce ne fut pas sans une lutte tumultueuse que le professeur parvint à lui persuader de s’habiller.

Dans les lits voisins, rangés à intervalles égaux comme dans un dortoir de collège, une véritable bagarre se produisit.

Chacun tapait consciencieusement sur son voisin.

À la fin, tout le monde, avec des yeux plus ou moins pochés, des membres plus ou moins endoloris, se réunit autour du café au lait central.

Le professeur partit en avant avec son fils Karl, muni des deux cartes qui leur donnaient accès dans l’enceinte réservée.

Mme Van der Schoppen et la petite classe devaient assister à l’ascension en dehors des palissades.

Le professeur tenait à frapper ces jeunes imaginations par le spectacle d’une des plus belles expériences de ces temps-ci.

– Il faut, dit-il gravement, que ces enfants voient monter en ballon. Un auteur français fort célèbre, et qui était contemporain de Montgolfier, n’a-t-il pas dit : « Montez, montez, il en restera toujours quelque chose. »

– Ce monsieur encourageait l’aérostation, monsieur le professeur Van der Schoppen ?

– Beaucoup, madame la professeur Van der Schoppen.

– N’était-ce pas M. de Voltaire ?

– Parfaitement.

Le docteur Rabican, lui, n’avait eu besoin d’employer ni la sirène de Bouldu, ni la kinésithérapie.

L’émotion, que lui procurait le grand fait scientifique qui allait s’accomplir, l’avait tenu, de bonne heure, en éveil.

Il était sûr du succès, mais il ne s’en réjouissait pas au point de vue de la gloire qui pourrait lui en revenir.

Le docteur n’avait aucune vanité : ses sentiments étaient plus généreux et plus larges.

Il se réjouissait seulement de voir l’intelligence humaine franchir un pas de plus vers la connaissance du vrai ; il espérait que la conquête et l’étude des régions atmosphériques, des immenses plaines d’air pur qui s’étendent à quelques centaines de mètres au-dessus de nous, créeraient de nouvelles conditions hygiéniques, permettraient de guérir certaines maladies et de reculer un peu plus, pour les hommes, le domaine de la mort.

– Il n’y a pas d’aéronaute phtisique, réfléchissait-il. L’air dénué de microbes, et plus oxygéné, des régions supérieures, active la circulation, excite l’appétit, et par conséquent favorise la suralimentation, seul remède à la tuberculose. Certaines espèces de folie, la neurasthénie, les migraines, l’épuisement ne tiendraient pas huit jours de suite contre l’air vivifiant et glacé que l’on respire aux grandes altitudes. Même, les expériences de l’allemand Charwell ont prouvé que les plaies et les blessures se cicatrisent mieux au-dessus de la région des nuages que dans la salle d’opération la mieux antiseptisée… À quand les hôpitaux aériens ?… Pourquoi l’homme, le véritable roi de la nature, consentirait il plus longtemps à ramper, tandis que les animaux, dont le cerveau est bien moins développé que le sien, sillonnent les royaumes de l’air ?… On atteindrait, j’en suis persuadé, l’âge des patriarches, en ne respirant que la pure atmosphère qui s’étend au-dessus de la couche des nuages… Nous vivons au fond de l’océan atmosphérique comme les crustacés[12] et les coraux au fond de la mer. Nous ignorons la moitié des merveilles de la nature, même sur notre propre planète. Grâce à nous, grâce à Alban surtout, les conditions de la vie humaine vont changer. D’ici quelques années, on aura une « ville captive » à trois mille mètres d’altitude, comme l’on en a une maintenant à Nice ou à Trouville. Les malades n’auront plus besoin d’aller chercher, à grands frais, très loin, l’air pur des montagnes. La santé se trouve au-dessus d’eux… plus haut, toujours plus haut.




V


LÂCHEZ TOUT


Alban Molifer n’avait pas toujours porté ce pseudonyme théâtral.

Il était l’unique descendant d’une très ancienne famille du nord de la France ; et il aurait pu, sur ses cartes de visite, faire surmonter son véritable nom d’une couronne de vicomte.

Il s’appelait Jean-Guillaume-Robert La Hardye de Florizel.

Dans toute la Flandre, le mélange de la race espagnole et de la race germanique a produit un type bien spécial.

L’hispano-flamand est à la fois un rêveur et un homme d’action.

Il a, de l’Espagnol, la fierté, la bravoure et l’amour des aventures ; du Flamand il tient la patience, l’entêtement et le sens commercial.

La Hollande, la Belgique et le nord de la France doivent leur prospérité à cette alliance de deux éléments en apparence inconciliables.

Le père d’Alban, le vieux vicomte La Hardye, descendait directement d’un gentilhomme espagnol qui avait accompagné Pizarre lors de la conquête du Mexique.

Son fils avait été envoyé en Flandre par Charles Quint à la suite du duc d’Albe, et pourvu d’un fief considérable, récompense d’une victoire partielle remportée sur la démocratie flamande, en révolte contre l’autocrate espagnol.

Avec le temps, les Florizel ne s’étaient pas enrichis.

Un ancêtre d’Alban, armateur à Dunkerque, avait commencé la ruine de la maison.

Les navires qu’il possédait avaient été capturés par des corsaires anglais, à l’époque de la Révolution.

Le père d’Alban, que son orgueil et son insouciance tinrent éloigné des intrigues de la cour de Louis-Philippe, avait accentué encore le désastre de la maison.

Sans vouloir, avec son tempérament d’Espagnol, tenir compte des progrès déjà considérables de la science moderne, il s’était occupé d’alchimie, essayant de réaliser à la lettre les fantastiques expériences de Bombaste Paracelse, d’Albert Le Grand, de Raymond Lulle et de Van Helmont.

Une à une il avait dû vendre, pour acheter des substances chimiques coûteuses ou des appareils délicats, les quatre grandes fermes qui entouraient le château de Florizel.

Le vicomte, travaillant sans méthode, et s’obstinant à réaliser l’impossible, n’était, comme on le pense bien, parvenu à aucun résultat sérieux.

Mais il était arrivé à de curieuses découvertes de détail.

En appliquant certaines formules de la médecine et de la pharmacie du Moyen Âge, il guérissait, chez les paysans, des maladies que la science officielle considère, encore aujourd’hui, comme incurables.

Dans le pays, il était à la fois aimé et craint. Les uns le considéraient comme un saint, les autres comme un infâme sorcier.

Privé de bonne heure de sa mère, Alban avait été élevé un peu à la diable, par de vieux serviteurs, qui faisaient, pour ainsi dire, partie de la famille, dans le château poussiéreux et mélancolique dont l’ameublement n’avait pas été renouvelé depuis Louis XIV, et dont toutes les pièces étaient encombrées de bouquins et d’appareils bizarres.

De bonne heure, son père, l’avait initié à la chimie telle qu’il la comprenait ; mais Alban, d’une intelligence très précoce, avait promptement reconnu la vanité de ce fatras de formules contradictoires ; et sur les conseils d’un vieux gentilhomme du voisinage, M. de Liberges, qui avait connu l’illustre baron Thénard, il s’était mis à étudier, tout seul, les sciences, avec la rigoureuse méthode moderne.

Le père et le fils n’avaient pas tardé à se brouiller.

Le vieux vicomte, qui était un mystique, une sorte d’illuminé, ne pouvait admettre des théories qui renversaient ses projets les plus chers, et mettaient à néant des idées qu’il avait regardées, toute sa vie, comme des articles de foi.

De plus, il trouvait son fils trop tapageur, trop enclin à s’adonner aux exercices corporels.

Le jeune homme tenait de sa mère une robuste Flamande, un besoin de lutte, d’activité, de vie au grand air, que le vieux vicomte, toujours confiné dans sa bibliothèque, ne parvenait pas à comprendre.

Alban chassait, pêchait, montait à cheval comme un écuyer de l’Hippodrome, passait des nuits entières à l’affût, et allait dénicher, à la cime des sapins ou des peupliers, des nids de pies et de corneilles.

Sa force physique et son agilité lui avaient conféré une sorte de royauté parmi les jeunes gens du pays.

Alban avait vingt ans lorsque le vieux vicomte, qui était devenu de plus en plus sévère et de plus en plus maussade, mourut subitement.

Le jeune homme trouva des affaires très embrouillées.

Il dut passer à travailler une huitaine de jours avant d’y voir clair dans le monceau de paperasses que son père avait oubliées, insoucieusement, un peu partout, jusque dans les tiroirs du buffet de la salle à manger.

Tout compte fait, les créanciers les plus exigeants apaisés, les hypothèques remboursées, Alban se trouva à la tête de trois cent mille francs.

C’était peu, en comparaison de la fortune princière qu’avaient possédée les Florizel un siècle auparavant.

Mais le jeune homme n’avait aucun goût dispendieux.

La science et la chasse lui suffisaient. Il se fût trouvé très heureux dans son château, perdu au fond des bois, sans une circonstance qui lui révéla sa vocation, et décida de sa vie.

Dans un voyage qu’il fit à Lille, pour ses affaires, il assista par hasard, à une ascension aérostatique.

Il fut enthousiasmé, et regagna son château, en proie à une foule de désirs et de pensées.

Le vieux sang de ses ancêtres, qui avaient, découvert et conquis un nouveau monde, le vieil esprit d’aventures des Colomb et des Cortez se réveilla en lui.

Ses pères avaient doté l’univers de riches continents insoupçonnés ; lui, il voulait conquérir le royaume des airs, transformer la science aéronautique encore dans l’enfance, et rendre faciles pour tous l’étude et l’observation[13] des plaines éthérées.

De ce jour, avec une insouciante prodigalité, un parfait mépris de l’argent, il commença une série de coûteuses expériences.

Rien ne le rebuta.

Ses tentatives, mal dirigées, eurent d’abord un insuccès complet.

Plusieurs fois, il manqua de perdre la vie.

Un jour qu’il était parti de la cour du château de Florizel dans un ballon de son invention, l’aérostat, trop gonflé, fit explosion à une altitude de mille mètres.

Alban déploya son parachute.

Il eût sans doute atterri sans accident, si sa nacelle n’avait heurté violemment la cime d’un sapin.

Le choc fut épouvantable.

Alban fut lancé en dehors de la nacelle d’osier, et précipité dans le feuillage de l’arbre.

Il dégringola de branche en branche, et n’arriva à terre que meurtri et contusionné.

On le crut mort.

Des paysans le soignèrent pendant quinze jours.

Au bout de ce temps, il regagna son château, mal guéri, mais nullement découragé.

Une autre fois, il s’envola, à l’aide d’un appareil qu’il avait imaginé, par l’une des fenêtres du château.

Il fit une chute, à peine amortie par les ailes qu’il s’était adaptées aux épaules, et se démit un pied.

Rien ne pouvait le corriger.

Cependant, ces coûteuses expériences entamaient sa fortune.

Les dernières fermes, puis le parc durent être vendus.

Alban, réduit à la pauvreté, se trouva dans l’impossibilité d’entreprendre de nouveaux essais.

Il ne renonça pas, pour cela, aux ascensions.

Il s’était mis en rapport avec les principaux aéro-nautes français et étrangers.

Chaque fois qu’on devait lancer un ballon, il se proposait pour accompagner les ascensionnistes.

Comme on connaissait son expérience et son sang-froid, il n’essuyait guère de refus.

Dans les loisirs forcés que lui laissaient ses voyages aériens, il travaillait, avec acharnement, aux plans d’un dirigeable.

Quand il crut avoir trouvé la solution du problème, il risqua noblement, dans une suprême tentative, les derniers capitaux qui lui restaient.

La machine qu’il avait construite, le Florizel, eût certainement pu, par un temps calme, partir d’un point et y revenir, comme nos aéorostats militaires.

Malheureusement, Alban et le savant qui l’accompagnait furent pris par une rafale terrible.

Le ballon fut précipité dans la mer Baltique.

Des pêcheurs les sauvèrent.

Mais Alban était ruiné.

Il fut rapatrié par les soins du consul, et eut, peu après, la douleur d’assister à la vente du château.

Le jeune homme, malgré ses déboires, gardait une foi tenace en ses idées.

Sa ruine ne le toucha que médiocrement.

La ville de Bruges organisait alors de grandes fêtes.

Il s’entendit avec la municipalité, et s’éleva, devant des milliers de spectateurs ébahis, dans une nacelle simplement composée d’un filet.

Son succès fut considérable.

Depuis lors, le jeune vicomte de Florizel, sous le pseudonyme emphatique d’Alban Molifer, courut les fêtes, et vécut du produit de ses ascensions.

Malheureusement, les mortes-saisons sont longues et fréquentes, dans le métier d’aéronaute-exhibitionniste.

Alban, après avoir été dans la gêne, connut la misère dans toute son horreur.

Il manquait de relations. Sa franchise et sa fierté naturelles avaient écarté de lui certains protecteurs. Il ne sut que devenir.

C’est alors qu’un acrobate, que la hardiesse avec laquelle il faisait du trapèze au-dessous de la nacelle d’un ballon captif, avait rendu célèbre, proposa à Alban, auquel il s’intéressait, un engagement dans un cirque.

Abandonné de tous, désespéré, le jeune homme accepta.

Sa force et son agilité naturelles lui permirent bien vite de tenter les exercices les plus difficiles et de rivaliser brillamment avec les professionnels.

Cependant, le jeune homme n’avait nullement renoncé à sa chère aérostation.

Il faisait des ascensions chaque fois que l’occasion s’en présentait.

Ce qui ne l’empêchait pas, dans ses heures de loisir, que ce fût dans l’écurie du cirque, ou dans la cellule roulante du nomade, de piocher, avec un acharnement inlassable, son projet de ballon dirigeable ; et il n’hésitait pas à sacrifier la majeure partie de ses maigres appointements en achats de traités spéciaux.

Dans le monde des forains, où Alban était très aimé et très respecté, on le considérait malgré tout un peu comme un maniaque.

C’est à cette époque qu’Alban fut engagé comme trapéziste par M. Stéphen Bunger, manager d’un grand cirque qui faisait le tour de l’Europe avec deux cents chevaux, quatre éléphants, treize lions, dix-huit tigres, un poney qui disait l’heure, deux ânes qui jouaient aux dominos, un chien parlant et valsant, six chats mandolinistes, une chèvre qui comptait jusqu’à cent – ex-comptable, assurait le clown en saluant, à la Banque royale d’Angleterre – deux dromadaires, trois chameaux, une girafe, un cochon qui, de son groin signait son nom sur le sable bien ratissé de la piste, aussi lisiblement que le clerc d’huissier le plus calligraphe, sans compter une foule de lapins, de hyènes, de singes, d’ours blancs et noirs et de chacals.

Alban gagna rapidement l’amitié du directeur.

Il n’avait pas son pareil pour jongler en équilibre sur la corde raide, avec une douzaine de poignards et des torches allumées, pour saisir au vol d’une seule main, le trapèze lancé à toute volée, de l’autre extrémité du cirque.

Grâce à ses connaissances scientifiques, il imagina même une attraction qui, pendant plusieurs mois, fît pleuvoir l’or dans la caisse directoriale.

Alban marchait littéralement la tête en bas et les pieds à un plafond disposé tout exprès, sur quatre poteaux, au centre de la piste.

Le truc employé était d’ailleurs des plus simples.

Alban portait des chaussures à semelles de fer doux qui communiquaient avec une pile minuscule qu’il portait sur lui, et qu’il pouvait actionner, sans être vu des spectateurs.

Le plafond, entièrement en acier était habilement machiné.

Pour y marcher, Alban désaimantait, d’abord la semelle de son pied gauche, la posait plus loin en la réaimantant, puis recommençait la même manœuvre pour le pied droit.

À force d’exercice, il était arrivé à marcher presque vite.

Mais, il eût suffi d’un instant de distraction, d’une erreur dans la manœuvre des électro-aimants, pour que les deux pieds de l’acrobate se détachassent en même temps, et qu’il fût précipité dans le vide.

C’est à cette époque que la fille du directeur, Mlle Ismérie, revint de l’institution où elle avait fait ses études.

M. Bunger, qui malgré son nom et ses favoris britanniques était aussi français que possible et s’appelait tout simplement Étienne Plongeur, ne cacha pas le désir qu’il avait de marier sa fille avec le plus brillant de ses artistes acrobates.

Mlle Ismérie Bunger, en dépit de son prénom théâtral et démodé, était une jeune fille très instruite, très intelligente et moderne à souhait.

Comme la plupart des forains, M. Bunger avait des idées particulières sur l’éducation.

Il avait consenti à des sacrifices pour donner à sa fille la plus brillante instruction possible ; mais il n’entendait pas en faire, comme il disait, une bourgeoise, une fainéante.

Il voulait qu’elle fût en état, comme ses père et mère, de présenter au public un cheval de race savamment dressé, et de franchir, d’un bond plein d’élégance, pour retomber ensuite sur sa selle, les disques de papier et les cerceaux enflammés.

Alban fut séduit par cette jeune fille qui joignait à une rare beauté, des qualités de femme d’intérieur que ne possèdent pas beaucoup de modernes fiancées.

Alban n’eut pas une minute d’hésitation.

Malgré ses parchemins, il consentit à unir sa destinée à celle de cette jeune fille élevée en dehors des préjugés habituels du monde, mais dont l’honnêteté et la grâce étaient parfaites.

Les deux jeunes gens n’étaient encore que fiancés lorsque M. Bunger fut victime d’une terrible catastrophe.

Le cirque se trouvait alors à Poitiers.

La ville avait loué, pour une durée de deux mois, un vaste baraquement en planches construit sur la place de la Lamproie.

Soit malveillance, soit incurie, le feu prit dans la lampisterie ; et malgré tous les secours, l’incendie, activé par un fort vent d’ouest, eut bientôt dévoré le fragile édifice.

C’est à grand-peine que les pompiers et les soldats purent préserver les maisons voisines.

Malheureusement, les dégâts ne furent pas seulement matériels.

M. Bunger, qui s’était précipité au milieu des flammes, pour sauver au moins la caisse et la comptabilité, fut une des premières victimes.

On retrouva dans les décombres, son cadavre à demi carbonisé.

À part quelques chevaux, qui avaient réussi à briser leurs longes, et qui, fous de terreur, s’étaient précipités à travers la ville dans une galopade effrénée, tous les animaux furent brûlés ou asphyxiés.

On entendit, à une distance considérable, le rugissement des lions, le barrissement des éléphants qui se débattaient affolés au milieu des flammes.

Il ne resta rien de la ménagerie et des accessoires[14], qui représentaient un capital fort important.

Ismérie qui, la veille, aurait pu être considérée comme un brillant parti, se trouva du jour au lendemain, sans ressources.

Alban, qui pendant l’incendie, s’était signalé par sa bravoure, et qui portait, aux mains et au visage, les traces de nombreuses brûlures, reçut, dans la chambre d’hôtel où ses blessures le clouaient, la visite de la jeune fille.

Elle était pâle et ses yeux étaient rougis de larmes.

– Monsieur Alban, dit-elle, je suis orpheline et je ne possède plus rien maintenant. Je ne suis plus qu’une humble foraine, sans argent et sans amis. Voudrez-vous encore de moi dans ces conditions ?…

Alban, tout emmailloté de bandages, et à qui on avait recommandé l’immobilité la plus absolue, se redressa, dans un élan dont il ne fut pas maître.

– Mademoiselle, s’écria-t-il, si les sentiments que vous venez de m’exprimer n’étaient dictés par une délicatesse exagérée, comme je le crois, je serais en droit de m’en trouver gravement insulté… Vous avez ma parole, comme j’ai la vôtre… Le malheur qui vous frappe n’est qu’une raison de plus, pour moi, de vous aimer davantage.

– J’avoue que j’ai eu tort, répondit la jeune fille avec émotion. Je n’ai jamais eu, un instant, la pensée de mettre en doute votre générosité et votre noblesse de cœur. D’avance, j’étais sûre de votre réponse… Que ceci soit oublié.

– Je ne vous en veux point, dit Alban avec un faible sourire.

– Ah ! sanglota la jeune fille, si seulement mon père n’était pas mort !…

Elle était en proie à une violente crise de larmes.

Alban la consola, la rassura par de bonnes paroles, et l’exhorta à prendre courage.

Le désastre était irréparable.

Ils allaient, désormais, être obligés de ne plus compter que l’un sur l’autre.

Mais, les temps de malheur ne dureraient pas toujours.

Alban avait espoir dans un avenir meilleur, et il se sentait la force de tout braver, de tout entreprendre pour le bonheur de celle qu’il aimait.

Le mariage eut lieu quelque temps après.

Puis, les époux durent se mettre en quête d’un engagement dans un autre cirque.

Ils l’eurent vite trouvé et continuèrent dès lors à mener l’existence hasardeuse et nomade des artistes forains.

Alban avait promptement fait partager à Ismérie sa passion pour les voyages aériens.

Ils exécutèrent ensemble plusieurs ascensions, et la jeune femme devint une aéronaute de première force.

C’est deux ans après l’incendie du cirque que naquit la petite Armandine, qui fut, de bonne heure, habituée aux exercices acrobatiques.

Dès l’âge de sept ans, elle avait déjà fait sa première ascension.

Après de longues années d’épreuves, Alban touchait enfin à la récompense de ses efforts.

Il allait dépouiller la défroque étincelante du banquiste pour redevenir, aux yeux de tous, le gentilhomme et le savant qu’il n’avait pas cessé d’être.

Mme Ismérie, qui allait avoir trente-cinq ans, n’annonçait en rien, par ses allures et sa toilette, la bohémienne des cirques et des champs de foire. À la voir, on ne se serait guère douté que cette silencieuse personne, aux traits réguliers et graves, au regard calme et limpide, était l’audacieuse gymnasiarque, l’ascensionniste intrépide dont, chaque année, à intervalles réguliers, les journaux parlaient avec éloge.

Toujours vêtue de noir, elle ressemblait bien plus à la femme d’un fonctionnaire ou d’un industriel qu’à une écuyère en renom.

D’ailleurs, c’était, par excellence, une femme pratique.

C’est elle qui, par une constante économie, par une comptabilité rigoureuse, réparait les écarts d’imagination d’Alban, et l’empêchait de glisser sur la pente fatale des prodigalités.

Mme Ismérie Molifer paraissait très jeune.

Grâce à sa vie passée tout entière au grand air, elle jouissait d’une robuste santé.

Alban prétendait même, d’accord avec les théories du docteur Rabican, que les nombreuses ascensions qu’elle avait faites, avaient eu, sur sa santé, la plus bienfaisante influence.

La petite Armandine tenait de sa mère de grands yeux bruns, très doux, et de superbes cheveux blonds cendrés.

Elle avait la même imagination rapide que son père, la même vivacité d’intelligence, le même défaut d’esprit pratique.

L’éducation singulière, qu’elle avait reçue, avait mis dans son cerveau un fatras de notions disparates.

Elle connaissait la barre fixe et la formule de l’hydrogène, et mélangeait curieusement, dans sa conversation, l’acrobatie et les mathématiques.

D’ailleurs, elle avait pour ses parents, qui l’avaient toujours surveillée de très près et lui avaient évité toute fâcheuse fréquentation, une affection et une reconnaissance sans bornes.

Alban n’eût pu se faire à l’idée de se séparer, même pour un seul jour, de sa femme et de sa fille ; et il trouvait tout naturel qu’elles partageassent les périls qu’il courait, qu’elles fussent les collaboratrices de ses expériences les plus audacieuses.

Grâce à la force de l’habitude, Mme Ismérie et sa fille n’avaient jamais eu la pensée qu’il pût y avoir quelque danger à monter en ballon.

Aussi, se réjouissaient-elles sincèrement de prendre place à bord de la Princesse des Airs et de participer à la gloire et au succès d’Alban. Armandine, surtout, laissait éclater une exubérante joie.

– C’est ma première ascension sérieuse, disait-elle avec la gravité d’une petite femme.

– Oui, répondait Alban, ton nom va prendre place, désormais, dans les annales de la science.

– Espérons que ce ne sera pas dans le martyrologe, fit gaiement Mme Ismérie.

Alban dormait encore à poings fermés, tant les veilles des nuits précédentes l’avaient fatigué, lorsque, vers six heures, sa fille vint le réveiller.

– Allons, père, s’écria l’enfant en battant des mains… Debout ! Vite ! Tu es bien paresseux aujourd’hui !… Le grand jour est arrivé !… Maman et moi nous sommes déjà prêtes.

Avec la rapidité propre aux hommes d’action, Alban se leva et s’habilla en un clin d’œil.

Un déjeuner de thé et de viande froide était déjà servi sur la table de la salie à manger.

Mme Ismérie et sa fille avaient déjà revêtu la culotte de cycliste qu’elles avaient adoptée, comme plus commode pour les ascensions.

Elles étaient coiffées de casquettes blanches et plates à large visière, au-dessus desquelles on lisait : Princesse des Airs en lettres d’or.

– Je vois que mon équipage est au complet, dit Alban, qui lui-même se coiffa d’une casquette semblable et revêtit un veston de cuir, intérieurement doublé de fourrure.

Il jeta sur ses épaules un ample caban en étoffe imperméable, dont il avait éprouvé l’utilité dans la traversée des masses nuageuses, au cours de ses précédentes ascensions.

Il se chargea, en outre, de couvertures de voyage pour les deux femmes, prit à la main une petite valise. Puis, on se mit en marche.

– Je crois, dit Alban, que je puis fermer la porte à double tour… Nous voilà partis ; qui sait quand nous rentrerons ?

– Voilà qui ne me préoccupe guère, fit Arman-dine en haussant les épaules avec insouciance.

– Vous avez tort tous les deux, fit gravement remarquer Mme Ismérie. La Princesse des Airs étant vraiment dirigeable, peut revenir exactement, à la minute précise, au point d’où elle est partie. Nous rentrerons donc quand nous voudrons.

– Pour que notre expérience soit véritablement décisive répondit Alban, notre voyage doit être d’une longue durée. Je veux, par exemple, aller atterrir en Allemagne ou en Russie, repartir de là, et revenir ensuite aux ateliers mêmes où a été construit l’aéroscaphe… En agissant ainsi, personne ne pourra me contester ma découverte. L’ascension de la Princesse des Airs doit avoir pour but un véritable voyage circumterrestre. Notre tentative ne doit pas être confondue avec les essais de certains dirigeables qui progressent de quelques mètres dans une enceinte fermée, où l’air est absolument calme, mais qui sont hors d’état de diriger leurs mouvements au sein des tourbillons atmosphériques.

– Bravo ! père, s’écria Armandine. Nous allons nous élever au-dessus de la région des orages, narguer la tempête et voir à nos pieds la cime des plus hautes montagnes.

Les aéronautes étaient arrivés à peu de distance des ateliers.

La foule, une foule silencieuse et grave, vêtue de noir, y était déjà nombreuse.

Une escouade de soldats du génie, sous la direction d’un sous-lieutenant, avait établi, dans l’avenue, une sorte de barrage, et ne laissait approcher de l’aéroscaphe que les personnes munies de cartes d’invitation.

Une équipe d’ouvriers, sous la direction de Ro-bertin, achevait de démolir les murailles de bois de l’atelier.

La Princesse des Airs, éblouissante aux rayons du soleil matinal, apparaissait ainsi qu’un fabuleux oiseau de métal, avec sa longue coque d’aluminium étincelante et ses vastes ailes d’une couleur plus sombre.

Le docteur Rabican, au centre d’un groupe de personnages chamarrés de décorations, paraissait radieux.

Il avait peine à répondre aux félicitations et aux compliments, et serrait énergiquement toutes les mains qui lui étaient tendues.

L’arrivée des trois aéronautes fut saluée par de longs vivats.

Alban Molifer, dont une flamme illuminait le regard, remercia modestement ses amis, franchit l’enceinte, et se mit en devoir de procéder à la préparation du « lévium » qui devait gonfler l’aérostat disposé au-dessus de la coque de la Princesse des Airs.

La préparation de ce gaz n’était, heureusement, ni longue ni difficile.

Quelques bonbonnes d’acide, quelques kilos de rognures métalliques, et c’était tout.

Une effervescence se produisit dans les cuves de porcelaine, et le gaz commença à se dégager.

Le ballon se gonfla lentement, et les soldats, gracieusement mis à la disposition du docteur Rabican par la Direction de l’artillerie, se saisirent des cordages qu’ils ne devaient abandonner qu’au moment du suprême : « Lâchez tout. »

Parmi les spectateurs, Alban remarqua le terrible M. Bouldu, dont les autres assistants s’écartaient prudemment.

Quelle ne fut pas la surprise de l’aéronaute, d’apercevoir à ses côtés Jonathan Alcott, dont un mauvais sourire plissait les lèvres minces.

– Vous avez vu, docteur, dit Alban… Ce maudit Yankee a eu l’impudence de venir nous braver ici !… C’est véritablement du cynisme. Mais, comment se fait-il qu’il ait pu pénétrer dans l’enceinte réservée !

– La faute vient de moi, répondit le docteur. J’ai cru devoir envoyer deux cartes à Bouldu ; mais je destinais la seconde à Yvon, qui est un camarade de mon fils, et non pas à ce maudit Américain.

– Cela n’a guère d’importance, interrompit Mme Ismérie. Je me réjouis même que M. Bouldu et son aide se trouvent ici. Ils auront la déception d’assister à notre triomphe…

– Ce pauvre Bouldu est capable de s’en faire mourir de colère, dit le docteur en souriant… Il gesticule comme un pantin, et sa face est aussi rouge qu’une pivoine. Je crains pour lui l’apoplexie.

– Votre conscience peut être en repos à ce sujet, répliqua Alban Molifer. Je vois arriver, là-bas, le professeur Van der Schoppen et sa belliqueuse famille. Si M. Bouldu se trouve mal, ils ne lui ménageront pas les coups de poing.

Les Van der Schoppen avaient revêtu, pour cette solennité scientifique, les costumes les plus brillants de leur garde-robe.

Le professeur était coiffé d’un immense chapeau de feutre gris, qui s’harmonisait assez mal avec une cravate rouge, une immense houppelande verte à gros boutons de nacre, des souliers vernis et une énorme canne à pomme d’ivoire.

Le jeune Karl avait arboré un chapeau haut de forme beaucoup trop grand pour son crâne, et qui, sans les oreilles qui l’arrêtaient, heureusement, lui fût venu jusqu’aux yeux.

Il portait un veston beaucoup trop court, et il était chaussé de souliers jaunes.

Une énorme chaîne de montre en argent, des gants beurre frais et une badine complétaient son équipement.

Mais Mme Van der Schoppen éclipsait toutes les personnes présentes par la somptuosité de sa toilette.

Pour honorer la capitale expérience scientifique qui allait avoir lieu, elle avait sorti de ses tiroirs une magnifique robe en soie bleue ornée de rubans vert-pomme.

Son corsage, de la même couleur, que la robe, représentant des couronnes de chêne et de laurier agréablement entrelacées, elle eût pu, très vraisemblablement, symboliser, dans une revue de fin d’année, l’Agriculture française ou la Cuisine nationale.

Quand à son chapeau, c’était un véritable poème.

Le professeur Van der Schoppen, qui avait la prétention d’innover en toutes choses, avait retrouvé, à l’usage de Mme la Professeur, la formule des chapeaux dramatiques autrefois inventés par Champ-fleury.

Sur le devant du chapeau, trois cigales s’enfuyaient, poursuivies par un merle empaillé.

Mais l’oiseau devait être bientôt châtié de sa voracité, car la tête d’une couleuvre, émergeant d’un énorme buisson de roses-choux, annonçait clairement aux moins avertis la punition prochaine de l’insectivore.

Les chapeaux de Mme Van der Schoppen étaient légendaires dans la ville de Saint-Cloud.

On les expliquait aux petits enfants, comme des fables de La Fontaine. Souvent, ils avaient donné lieu à des attroupements, que le professeur mettait naïvement sur le compte du bon goût et de l’admiration des passants.

Ajoutons que Mme la Professeur avait cru devoir exhiber tous ses diamants et tous ses bijoux.

Les officiers, que cette somptuosité amusait fort, déclarèrent la dame éblouissante.

De fait, au moindre mouvement, elle lançait des feux de toute part.

Les autres membres de la famille étaient tous habillés avec autant de richesse et d’élégance.

Aussi, les Van der Schoppen obtinrent-ils un véritable succès.

M. Bouldu lui-même en demeura stupide.

Il oublia, un moment, ses rancunes et sa colère, et poussa un long et strident éclat de rire, qui fit se retourner[15] toutes les personnes présentes.

– Vous êtes bien gai, mon bon ami, dit le professeur Van der Schoppen… Pourquoi donc riez-vous ?

– Je ris, répondit M. Bouldu, en reprenant aussitôt son sérieux, de la déconvenue qui attend nos adversaires… C’est de la folie ! Unir un ballon ordinaire à une machine plus lourde que l’air ! C’est, permettez-moi de le dire, un accouplement monstrueux, antiscientifique… La carpe et le lapin !… Cela ne marchera pas !

– Nous allons le savoir tout à l’heure, se contenta de répondre Van der Schoppen avec son sang-froid coutumier.

– Mais moi, je le sais d’avance que cela ne marchera pas, rugit M. Bouldu… Je n’ai même pas besoin de le voir ; j’en suis sûr.

Quand à Jonathan Alcott, il demeurait silencieux, et dissimulait de son mieux les angoisses qu’il éprouvait.

Il savait fort bien que si les avaries qu’il avait causées étaient constatées avant le départ de l’aéroscaphe, il serait, lui, Jonathan, soupçonné le premier, et arrêté séance tenante.

Le cœur lui battait à grands coups pendant qu’il suivait, d’un œil anxieux, les détails de l’opération du gonflement.

Qu’Alban eût l’idée de visiter une dernière fois, les organes de la machine, et Jonathan serait perdu, abandonné de son maître, livré au mépris et à la risée de ses adversaires.

Puis, il y avait l’enfant, le petit Ludovic…

– Il m’a peut-être entendu, se disait l’Américain… Peut-être même m’a-t-il vu et reconnu ! Peut-être va-t-il se montrer au dernier moment, et tout raconter !

Jonathan ne se rassura qu’en voyant le ballon, entièrement gonflé, soulever à quelques mètres de terre l’aéroscaphe, qui maintenant n’était plus retenu que par les amarres sur lesquelles tiraient les soldats.

Alban, entouré d’un groupe de savants, qui l’assaillaient de questions, ne songeait guère à visiter, de nouveau, l’aéroscaphe, de la parfaite solidité duquel il se croyait sûr.

Peu à peu, le soleil s’était élevé au-dessus de l’horizon.

La foule augmentait de minute en minute.

Les soldats avaient grand-peine à la maintenir.

Après une chaleureuse poignée de mains au docteur, les trois aéronautes se hissèrent jusqu’à la passerelle qui faisait le tour de la coque.

À ce moment, les applaudissements éclatèrent.

Un jeune homme, qui n’était autre que le jeune Karl Van der Schoppen, fendit la foule en brandissant un énorme bouquet de fleurs multicolores, et bizarrement composé, par le jeune naturaliste, de plantes rares et de corolles potagères.

Il le tendit à Mme Ismérie.

Ce fut la petite Armandine qui le prit, et qui remercia gentiment le public avec une profonde révérence, ainsi qu’elle l’avait vu faire, autrefois, au cirque, à ses grandes camarades.

Alban venait de pousser la porte d’aluminium qui donnait accès dans l’intérieur de la coque.

Il avait rattaché le chaînon mobile de la balustrade.

Tout était prêt.

Debout sur la passerelle, d’une voix ferme, Alban donna le signal du : lâchez tout !

Jonathan poussa un immense soupir de satisfaction, tandis que M. Bouldu laissait échapper un rugissement de colère, que d’ailleurs personne n’entendit, dans l’immense clameur d’enthousiasme qui s’éleva de toutes les poitrines, au moment où l’aéroscaphe quittait la terre.

Le vent était, ce jour-là, à peu près nul, dans les basses régions atmosphériques.

La Princesse des Airs monta presque en droite ligne.

Le docteur Rabican, et tous les savants qui l’accompagnaient, attendaient avec émotion, l’instant où Alban, parvenu à une altitude suffisante, allait dégonfler l’aérostat et faire usage des ailes et des hélices de son aéroscaphe.

À la grande surprise des assistants, à la consternation profonde du docteur, rien de semblable ne se produisit.

La Princesse des Airs devenue maintenant à peine visible, et sans doute emportée par un courant aérien impossible à maîtriser, disparaissait avec une vitesse vertigineuse dans la direction[16] de l’est…

Bientôt ce ne fut plus qu’un point noir qui finit par devenir imperceptible dans le ciel…



VI


L’AILE BRISÉE


À l’instant précis du départ, Alban Molifer avait refermé soigneusement, derrière lui, les portes métalliques qui donnaient accès dans l’intérieur de l’aéroscaphe et s’était installé à son poste dans la cabine vitrée de l’avant, d’où, à l’aide de quelques leviers, il pouvait mettre en marche les divers moteurs dont dépendaient la vitesse et la direction de la machine.

Mme Ismérie et Armandine, dans la salle commune, s’occupaient des détails de leur installation.

L’aménagement intérieur était une merveille de confortable[17] et d’ingéniosité pratique.

On s’était attaché à réduire le poids de tous les objets, sans pourtant que rien d’utile ni même d’agréable fît défaut.

Une banquette pneumatique faisait le tour de la salle commune ; et, au-dessus, était disposée une série de vitrines qui renfermaient les instruments de précision, les provisions, la pharmacie, et une foule d’autres objets.

Une plaque de cristal, encastrée dans le plancher métallique, permettait aux voyageurs de voir au-dessous d’eux.

Deux fenêtres, à droite et à gauche, et une ouverture circulaire au plafond, complétaient, pendant le jour, ce système d’éclairage.

Pour la nuit, il y aurait la lumière électrique.

De longues caisses, disposées sous les banquettes, renfermaient les appareils producteurs de la force éclairante, ainsi que de nombreuses bonbonnes ovoïdes en acier, contenant l’air liquide, nécessaire au fonctionnement des appareils de l’aéroscaphe.

On sait que les aéronautes ne ressentent aucune commotion, aucun mouvement appréciable.

Dans leur nacelle, ils pourraient se croire parfaitement immobiles s’ils ne voyaient, au-dessous d’eux, l’horizon terrestre s’éloigner, s’élargir, et contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, apparaître sous une forme concave.

Les deux femmes, habituées depuis longtemps à cette sensation, n’y prêtaient aucune attention ; elles s’occupaient, paisiblement, à ranger les objets et les appareils, tandis qu’Alban, l’œil fixé sur le baromètre, attendait d’être parvenu à une hauteur suffisante, pour s’occuper du dégonflement de l’aérostat, mettre en marche les ailes, les hélices et le gouvernail, sur le bon fonctionnement desquels il comptait absolument, puisqu’il l’avait vérifié, à plusieurs reprises, dans des expériences partielles.

Le ciel était d’un azur admirable.

Au-dessous de lui – car le plancher de la cabine était également muni de hublots de cristal épais – Alban voyait se dérouler le panorama du Paris à vol d’oiseau, et il distinguait, avec une singulière netteté, jusqu’aux moindres édifices.

Bien qu’il fût parvenu à plusieurs centaines de mètres, il percevait encore, transmis par les vibrations de l’atmosphère limpide de cette matinée, les cris et les acclamations des spectateurs, qui n’étaient pourtant déjà plus à ses yeux, qu’une tache grise, une sorte de fourmilière qui se confondait, de minute en minute, avec la tache verte des bois.

Les instruments indiquaient une altitude de six cents mètres.

Alban jugea que le moment était venu de dégonfler l’enveloppe de l’aérostat, et de mettre en mouvement les ailes et les hélices.

Il courut à la chambre des machines, à l’arrière, et actionna la roue qui commandait un puissant appareil liquéfacteur.

L’aérostat commença à se dégonfler.

Alban, aussitôt, essaya de mettre en jeu les ailes.

À son grand étonnement, elles demeurèrent immobiles.

Il jeta un coup d’œil sur le baromètre : l’aéroscaphe commençait à tomber d’une chute verticale et lourde.

Sans chercher à s’expliquer les raisons de l’immobilisation des appareils, Alban se précipita sur la roue du liquéfacteur : le gaz recommença à fuser par les tubes adducteurs ; l’enveloppe de l’aérostat se regonfla ; la Princesse des Airs reprit son mouvement ascensionnel.

Alban avait senti une sueur froide perler à son front.

Le danger d’une chute était momentanément écarté.

Mais il fallait découvrir, à tout prix, la cause de l’immobilisation des ailes.

Sans prévenir d’abord les deux femmes qu’il craignait d’effrayer, Alban commença par inspecter, soigneusement, la machinerie intérieure.

Les hélices, les moteurs, le gouvernail étaient en parfait état.

Il poussa la porte extérieure, s’engagea sur la passerelle, d’où il se hissa sur la plate-forme de la coque, immédiatement au-dessous de l’aérostat.

À sa droite et à sa gauche, il voyait les ailes, pendre inertes, comme paralysées.

La construction de ces ailes lui avait demandé un travail considérable.

Il leur avait donné, en les construisant, les courbures combinées des ailes des oiseaux qui volent le plus longtemps et le plus haut : l’albatros, qui fait le tour du monde en volant, et le grand condor des Andes, qui plane au-dessus des volcans et des neiges éternelles.

Les tringles d’acier qui les reliaient à la chambre des machines et leur transmettaient le mouvement, lui parurent d’abord intactes ; mais, en s’approchant de plus près, il vit qu’elles étaient cassées à l’endroit des articulations, d’une cassure nette et brillante, toute fraîche.

Il reconnut même les traces du mastic métallique que Jonathan avait employé, pour dissimuler les morsures de la lime.

L’aéronaute ne put retenir une exclamation de colère.

Ses premiers soupçons se portèrent sur Jonathan.

– Il n’y a, s’écria-t-il, que cette canaille de Yankee, pour avoir commis un tel méfait… Il est encore heureux, songea-t-il, qu’il n’ait pas pensé à détraquer le liquéfacteur. Nous aurions fait une chute de huit cents mètres, et nous aurions été broyés en mille miettes… Présentement, le danger n’est pas considérable. Nous allons continuer à nous élever ; et vers mille ou douze cents mètres, nous rencontrerons le grand courant atmosphérique qui porte dans la direction de l’est. Il nous mènera où nous avions d’abord résolu d’aller, c’est-à-dire sur la frontière russo-allemande ; et pendant le voyage, je trouverai bien le moyen de réparer l’avarie… Notre ascension réussira malgré tout. D’ailleurs je n’ai pas le choix. La descente, dans les conditions où je me trouve, est impossible. Sans les ailes, dont l’immense surface devait former parachute, les fusées à air liquide sont tout à fait insuffisantes pour modérer convenablement notre dégringolade verticale.

Après y avoir réfléchi, Alban se décida à prévenir sa femme de ce qui se passait.

Il la connaissait prudente et courageuse ; il valait mieux qu’elle connût tout de suite la vérité, qu’elle aurait fini par deviner.

Mme Ismérie se fit expliquer tous les détails de l’avarie ; et, comme son mari s’y attendait, ne se montra pas extraordinairement émue.

La Princesse des Airs dit-elle, ne peut plus actuellement être considérée comme un dirigeable… Puisque nous sommes forcés de ne pas dégonfler l’aérostat, notre voyage se réduit à une ascension ordinaire…

– Avec cette différence qu’il nous est difficile de descendre sans nous exposer à perdre la vie.

Dans la pièce voisine, celle où étaient disposées des couchettes, à peu près de la même façon que dans les cabines de première classe des transatlantiques, on entendit tout à coup Armandine pousser un cri de frayeur.

– Il y a quelqu’un de caché sous un lit !… Au secours ! Au secours !…

Alban se précipita, s’imaginant qu’il allait sans doute mettre la main sur le misérable qui avait disloqué l’appareil planeur de l’aéroscaphe.

Il saisit un pied qui dépassait, et bon gré mal gré, tira de sa cachette le petit Ludovic Rabican, plus mort que vif. On juge de la surprise des Molifer.

– Que faisiez-vous là, petit malheureux ? demanda sévèrement Alban.

L’enfant ne put d’abord articuler une réponse.

Il était pâle, défait, et le sang qui avait coulé de la blessure qu’il s’était faite à la tempe, lui barbouillait le visage.

– Je voulais prendre part à l’ascension, finit-il par dire, en pleurant. Je me suis caché ici la nuit dernière… En me débattant dans l’obscurité je me suis blessé à la tête, et j’ai dû rester très longtemps évanoui.

– Alors, ce n’est pas vous qui avez brisé les ailes de la machine, n’est-ce pas ?

– Ce n’est pas moi, je vous le jure, répondit l’enfant avec énergie… Mais je me souviens, ajouta-t-il en passant la main sur son front… J’étais à peine installé dans ma cachette, que j’ai entendu marcher au-dessus de moi, sur la plate-forme, et j’ai entendu distinctement le grincement d’une lime.

– Vous n’avez pas reconnu le malfaiteur ? demanda anxieusement Mme Ismérie.

– Ce ne peut être que Jonathan ! s’écria Alban avec violence.

– Je ne l’ai pas vu, répliqua l’enfant, mais c’est lui que je soupçonne… Quand j’ai entendu le bruit de la lime, j’ai deviné ce qui se passait. J’ai voulu me lever, aller prévenir mon père, vous-même, M. Bouldu ; et c’est dans le mouvement brusque que j’ai fait que ma tête a porté sur un angle du métal. Alors, je me suis sans doute évanoui, car, depuis ce moment, je ne me souviens plus de rien.

– Mais, mon pauvre enfant, interrompit Mme Ismérie, il faut bien vite appliquer une compresse sur votre blessure, et prendre quelque chose de réconfortant !…

Quelques minutes après, Ludovic, pansé et restauré, s’abandonnait tout entier au plaisir de voguer dans les plaines atmosphériques.

Il avait compté sans Alban.

– Vous avez commis une faute grave, dit sévèrement l’aéronaute. Par votre étourderie et votre désobéissance, vos parents doivent être, à l’heure actuelle, plongés dans le désespoir. J’ai d’autant plus le droit de vous faire des reproches que votre père peut me regarder comme responsable de votre existence, et qu’à l’heure actuelle nous courons un grave péril.

– J’ai eu tort, avoua l’enfant ; mais quant au péril, avec vous je ne redoute rien !

– Je vois, dit Alban en souriant de l’enthousiasme du jeune homme, que si vous êtes volontaire et inconsidéré, au moins vous êtes courageux ; mais il s’agit, d’abord, de prévenir vos parents.

Alban rédigea une note sommaire qu’il recopia à plusieurs exemplaires, et dans laquelle il prévenait le docteur Rabican de tout ce qui s’était passé.

Ces missives, qui se terminaient par une promesse de récompense pour la personne qui les ferait parvenir à destination, furent roulées et ficelées, chacune autour d’un boulon de métal, et jetées du haut de la passerelle de l’aéroscaphe.

Malheureusement aucune d’elles ne parvint à son adresse.

Il est à supposer qu’elles tombèrent dans des rivières ou des étangs, ou dans des forêts peu fréquentées, peut-être même dans des champs, où leur poids et la vitesse de leur chute les firent s’enfoncer profondément dans la terre molle.

Avec l’insouciance de son âge, Ludovic, qui s’imaginait que son père était presque aussi bien averti que par une lettre dûment affranchie et mise à la poste, se laissa aller à la joie de planer au-dessus des nuages.

Il accablait Alban de questions, voulait connaître le maniement de tous les appareils ; et il s’offrit pour l’aider à réparer les tiges d’acier brisées par la lime de Jonathan.

Alban remit à l’après-midi ce travail, qu’il voyait déjà la possibilité d’exécuter, sans trop de difficultés.

Tout le monde prit place, pour le déjeuner, autour du guéridon métallique vissé au centre de la salle commune.

Le frigorifique à air liquide était amplement muni de vivres frais.

Les casseroles électriques tirées de leurs compartiments, et les enfants s’émerveillèrent d’assister, en moins de quarante-cinq secondes, à la cuisson d’un poulet.

Ces casseroles, tout en nickel battu, ne différaient guère de celles que l’on emploie ordinairement.

Seulement, elles étaient mises en contact, par un fil, avec un accumulateur.

La queue de l’ustensile portait un cadran muni d’une aiguille, qu’il suffisait de faire avancer ou reculer de quelques degrés pour interrompre le courant, ou pour produire une chaleur intense.

Le fluide passe ; il n’y a plus qu’à servir chaud.

La cuisine électrique, qui ne produit ni mauvais goût, ni fumée, est la plus rapide et la plus économique de toutes.

Elle est, depuis plusieurs années, d’un usage journalier, dans beaucoup d’hôtels et de restaurants d’Allemagne, d’Angleterre et d’Amérique.

Les gourmets seuls préfèreront sans doute, longtemps encore, la vieille cuisine française ; et le perdreau rôti devant une claire flambée de sarments n’est sans doute pas encore prêt de perdre son antique réputation.

Par les fenêtres de cristal, les voyageurs apercevaient, au loin d’immenses plaines de nuages blancs, que les aéronautes ont justement comparées à un océan de laine cardée.

À leurs pieds, à douze cents mètres au-dessous d’eux, ils voyaient la terre comme une gigantesque carte géographique, dont la teinte verte générale se diaprait, par endroits, de roux, de brun, et de gris.

Les fleuves et les rivières n’apparaissaient que comme de minces rubans d’argent ; les villes et les villages, que comme ces minuscules constructions que les enfants édifient avec des osselets.

– Nous sommes, en ce moment-ci, au-dessus de la Champagne, déclara Alban. Cette petite masse grise, à gauche, doit être la ville de Troyes. Nous voguons au-dessus des plus fameux vignobles du monde.

Ludovic regardait de tous ses yeux et écoutait de toutes ses oreilles.

Mais, ce qui l’étonnait le plus, c’était l’immobilité apparente de l’aéroscaphe.

Bien qu’on lui eût expliqué ce phénomène très connu des aéronautes, il avait peine à croire, comme le lui dit Alban, que l’aéroscaphe marchât à une vitesse supérieure à celle des trains express les plus rapides.

Il dut, cependant, se rendre à l’évidence.

Le paysage se modifiait avec rapidité.

Les villes, les coteaux, les fleuves, se succédaient et disparaissaient, les uns après les autres, derrière la ligne de l’horizon.

Alban cita à l’enfant, pour le convaincre, plusieurs exemples de cette vitesse des aérostats, que l’on a reconnue être toujours égale à celle des courants atmosphériques dans lesquels ils sont plongés.

Un ballon, illuminé de verres de couleurs, lancé à Paris, le soir du sacre de l’empereur Napoléon Ier, vint atterrir à Rome, le lendemain matin.

Pendant le siège de Paris, des aéronautes furent portés, en quelques heures, jusqu’en Norvège…

Tout en racontant les anecdotes, du même genre, dont sa mémoire était amplement fournie, Alban s’était mis à l’œuvre.

Il croyait avoir trouvé un excellent moyen de ressouder les deux tronçons des verges d’acier.

Il monta sur la plate-forme, et ajusta, à l’endroit des cassures, une série de conducteurs électriques.

Il voulait, à l’aide des courants, très puissants, dont il disposait, faire rougir les tiges de métal, les fondre partiellement, de manière à ce qu’elles se soudassent par un simple rapprochement.

Par malheur, dans sa précipitation, Alban avait mal calculé la force du courant qu’il mettait en œuvre.

La chaleur produite fut si grande, qu’une portion de la tige s’amollit et se fondit.

Sous peine d’un désastre complet, il dut abandonner sa malencontreuse tentative.

Il était si dépité qu’il eut, un instant, malgré le danger auquel il se serait exposé, l’idée de tenter une descente.

Mais, il réfléchit qu’après tout, il valait mieux essayer encore de raccommoder les ailes, que de s’exposer imprudemment.

Tant qu’ils ne descendraient pas, ils étaient absolument en sûreté.

Le magasin de l’arrière renfermait même une provision suffisante de « lévium » liquide, pour parer à une déchirure ou à une déperdition de gaz.

D’ailleurs, la nuit allait venir dans quelques heures ; le moment était mal choisi pour faire un autre essai de réparation de l’appareil planeur.

Alban rentra donc dans la salle commune et, la tête entre ses mains, s’absorba dans ses pensées.

En lui-même, il ne voulait pas s’avouer vaincu.

Il faudrait bien qu’il découvrît le moyen de sortir d’embarras, et de faire, avec l’aéroscaphe, une rentrée triomphale à Saint-Cloud.

Le soleil commençait à décliner vers l’horizon.

De la hauteur où ils se trouvaient, les aéronautes voyaient se déployer les magnificences du couchant avec un éclat et une intensité dont ceux qui n’ont jamais fait d’ascension, ne peuvent se faire aucune idée.

Par-dessus la chaîne des Vosges, dont les sommets, colorés par la lumière, apparaissaient rose tendre et lilas, c’était un amoncellement de nuages d’une couleur plus riche, et dont les formes et les tons se modifiaient, d’instant en instant, comme un décor de féerie.

Il y en avait de violet sombre, de rouge-cuivre, d’orange et de jaunes.

Quand tout le monde eut joui de ce spectacle, que l’altitude à laquelle se trouvait la Princesse des Airs prolongea très longtemps, Alban demanda à Ludovic s’il savait ce que c’était que les nuages.

– Oui, répondit l’enfant. Ce sont des masses de vapeur d’eau qui flottent au-dessus de nous, et qui produisent la pluie.

– Cette explication est très incomplète. Si notre ennemi, le farouche M. Bouldu se trouvait ici, il ne manquerait pas de vous expliquer que beaucoup de nuages ne sont nullement formés de vapeur d’eau. Ceux qui flottent à la plus grande hauteur, par exemple, et qu’on appelle des cirrus, sont composés de menues aiguilles de glace.

– Je sais qu’il y a quatre sortes principales de nuages, dit Ludovic : les nimbus, qui sont les plus considérables, les cumulus, les stratus et les cirrus. Les premiers sont les plus sombres, et s’étendent sur le plus grand espace ; ce sont eux qui se rapprochent le plus près de la terre, et qui produisent la pluie. Ils sont d’une couleur gris sombre ou noirâtre. Les cumulus, que les marins appellent pittoresquement « balles de coton », sont de gros nuages blancs aux formes arrondies, dont l’épaisseur est de quatre à cinq cents mètres, et qui flottent à une hauteur variant entre cinq cents et trois mille mètres.

– Ce sont ces nuages, interrompit Mme Ismérie, qui prêtent le plus aux descriptions des poètes et aux caprices de l’imagination. Ce sont eux qui, dans nos climats tempérés, contribuent le plus au charme des ciels et à l’éclat des couchers de soleil. Le nimbus n’est qu’une masse épaisse et opaque qui voile et attriste toute une partie du ciel. Les cumulus, au contraire, grâce à leur extrême légèreté, à l’immense diversité d’aspects qu’ils revêtent, affectent, en peu d’instants, toutes les formes que peut imaginer l’esprit le plus capricieux et le plus varié. C’est dans les cumulus que les artistes et les rêveurs découvrent, tour à tour, des apparences de châteaux fantastiques, d’hommes, d’animaux, de montagnes, de dragons et de paysages.

– Et les stratus ? interrogea la petite Armandine.

– Les stratus, répondit Alban, sont ces petits nuages qui traversent le ciel comme de longs filaments. De même que les cirrus, qui affectent plutôt une forme crêpelée, ce sont des nuages de glace qui flottent à une hauteur de huit mille à douze mille mètres… Tous ces nuages, d’ailleurs, sont visibles de très loin. C’est ainsi que ceux dont nous admirions les brillantes couleurs à Saint-Cloud, lors du coucher du soleil, et qui semblaient tout près de nous, flottaient au-dessus de la mer de la Manche, dont le reflet contribue à les parer de leurs riches nuances. Les combinaisons des nuages entre eux sont infinies. Ils arrivent à produire des aspects tout à fait invraisemblables… Il y a des ciels dont une partie est envahie par un sombre nimbus, et dont le reste, couvert de cumulus aux formes tourmentées, surmonté, des longs filaments des stratus, offre aux regards la vision d’une falaise aux rivages battus par une mer de rayons et de fleurs…

Cependant le soleil était tout à fait tombé.

Très loin, une nappe de petits nuages d’un rose vif apparaissait seule au-delà des campagnes de France.

L’atmosphère était devenue d’une pureté glaciale.

Une rumeur douce et lointaine, un chuchotement mystérieux et indéfinissable, montaient de la terre, comme une invitation au recueillement et à la méditation.

L’aéroscaphe semblait immobile, au-dessous d’un ciel d’un bleu profond de velours, que des millions d’étoiles commençaient à illuminer.

Invinciblement, la solennité majestueuse du paysage aérien avait gagné tout le monde.

Ludovic surtout, dont le tempérament était d’une sensibilité presque maladive, s’abandonnait, pour la première fois, à cette espèce d’extase pendant laquelle le cœur bat plus également, le cerveau est plus libre, et l’intelligence pour ainsi dire plus vive.

Tous les aéronautes ont subi le charme d’une première nuit passée dans les hautes couches de l’atmosphère, dans cet air plus pur, plus froid et plus subtil, qui ne charrie pas, comme dans les villes et dans les campagnes terrestres, des milliards de microbes, des poisons et des vapeurs délétères.

Alors, l’immensité du spectacle que l’aéronaute a sous les yeux, l’incite à des pensées grandioses.

Il se rend compte du peu de place qu’occupe l’ignorante et faible humanité, dans l’infinité des univers.

Il voit les astres évoluer lentement au-dessus de sa tête « dans un orbe toujours pareil » avec une vitesse éternelle et qui les mène, comme tout ce qui est créé, vers des destinées inconnues.

Il lui semble qu’il n’est pas plus, dans le Grand Tout, qu’un de ces infusoires dont le microscope découvre l’existence dans une goutte d’eau, qu’un de ces minuscules cristaux de glace, flottant à des hauteurs immenses dans l’atmosphère.

La nuit était maintenant tout à fait venue.

Alban fut le premier qui rompit le silence.

Il éprouvait le besoin d’épancher le torrent de pensées et de sentiments dont son esprit débordait.

– Vous faites-vous une idée, s’écria-t-il, de ce qu’est l’atmosphère, cet immense océan de forces et de vies qui nous entoure, dans lequel nous sommes baignés, grâce auquel, sur la terre, subsistent tous les êtres animés, grâce auquel notre globe n’est pas un astre défunt comme son satellite la Lune, cette planète sépulcrale et glacée jetée dans l’infini comme un cimetière astral. C’est l’atmosphère qui permet à la terre de retenir et de garder la chaleur du soleil. C’est d’elle que dépend l’existence de toute créature. De leurs branchies, au fond de l’Océan, les poissons absorbent l’oxygène en dissolution dans l’eau, et peuvent chasser de leur sang l’acide carbonique qui les asphyxierait. L’homme meurt s’il est privé d’air pendant un court laps de temps ; les oiseaux et les insectes en sont tellement saturé que l’air pénètre jusque dans l’intérieur de leurs os, jusque dans les plumes de leurs ailes, jusque dans les plus délicates nervures de tout leur être. L’atmosphère est une mer sans limites dont les flots submergent jusqu’aux plus hauts sommets de notre globe, et qui a ses courants, ses tourbillons et ses cataclysmes, aussi bien que les océans terrestres. Elle tient en suspension des animalcules d’une variété infinie ; elle charrie même les cadavres pétrifiés d’animaux microscopiques, morts depuis des centaines de siècles et dont nous absorbons des milliers dans une seule aspiration… Un savant a observé qu’en passant auprès d’une maison en construction, on avale une incroyable quantité de ces coquillages microscopiques antédiluviens dont l’agglomération a formé les gisements de pierre calcaire, si abondants dans les environs de Paris. Tout, dans l’atmosphère, est dans un perpétuel mouvement. L’équilibre, toujours rompu, se rétablit toujours harmonieusement. Les rayons du soleil élèvent de la mer la vapeur d’eau qui, sous forme de pluie, de glaciers, de rivières et de ruisseaux, ira porter en tous lieux la fertilité et la vie. En rabattant vers le sol les substances en suspension dans l’air, la pluie enrichit, chaque année, le sol, d’une masse de substances fertilisantes, des azotates principalement, dont la quantité, pour un mètre carré et pour une année, a été évaluée, d’après des calculs précis, à plusieurs kilogrammes… C’est le mouvement imperceptible, mais continuel, des eaux qui travaille lentement à engloutir les montagnes les plus hautes et les plus rocailleuses dans le lit des mers. Car l’eau pénètre dans les moindres interstices du rocher. Cette eau, quand elle vient à se solidifier sous l’influence du froid, fait éclater la pierre, l’effrite, la pulvérise, la divise en parcelles assez minimes pour être transportées par les torrents et les rivières, ou pour être facilement assimilées par les plantes des sommets, dont les racines, en quête d’un aliment, rampent sur le roc… L’air, dont nous absorbons l’oxygène en respirant, et que nous saturons d’acide carbonique, est ramené à sa pureté primitive par les végétaux qui, eux, absorbent l’acide carbonique et dégagent de l’oxygène. Rien ne demeure inactif dans la nature… Nous-mêmes, en ce moment, non seulement nous sommes emportés autour du soleil avec une vertigineuse vitesse, en même temps que la terre, dont l’air forme comme la dernière écorce, mais nous progressons très rapidement à travers cette même atmosphère, portés par un courant de vent aussi régulier, aussi bien connu des savants, que peut l’être le cours de n’importe quel fleuve terrestre.

Alban se tut.

Dans la salle commune, le froid commençait à devenir très vif.

Les portes extérieures furent fermées et Mme Ismérie fit briller les lampes à incandescence.

On eût pu, à la rigueur, se passer de leur clarté.

Par les fenêtres et le plafond vitré, les étoiles répandaient une[18] lueur azurée qui eût pu permettre de lire.

C’est qu’à ces hauteurs l’atmosphère, que ne trouble aucune vapeur, est d’une limpidité qui donne à tous les astres un éclat presque insoutenable, un rayonnement féerique.

Alban avait atteint, dans un des casiers, un grand atlas météorologique.

Il expliqua sommairement, à Ludovic émerveillé, comment, par la différence de température, les courants aériens prenaient naissance, en vertu de la plus grande légèreté de l’air chaud qui vient, naturellement, prendre la place de l’air froid.

Il lui fit comprendre pourquoi certains vents, tels que les alizés, soufflent constamment, pendant six mois de l’année, de l’est à l’ouest, dans les régions équatoriales, et pendant six mois, de l’ouest à l’est.

Grâce aux divers courants des vents, il se fait un échange perpétuel entre l’air glacial des régions polaires et l’air embrasé des tropiques.

Dans les parages même de l’Équateur, il règne un calme à peu près absolu ; et l’on a justement remarqué que si Christophe Colomb, à son retour, n’avait pas été favorisé par l’alizé nord-est, qui le poussait vers l’Europe ; que s’il fût tombé dans la région des calmes équatoriaux, où l’immobilité de ses caravelles l’eussent condamné à mourir de soif et de faim, nous ignorerions peut-être encore l’Amérique…

Les vents se divisent en vents invariables, dont le trajet est aussi bien connu que celui des vaisseaux du corps humain, et en vents variables.

On a dressé, des premiers, des cartes fort complètes.

Quant aux seconds, de jour en jour on les connaît mieux.

– M. Bouldu, ajouta Alban, je me plais à lui rendre justice, malgré notre inimitié, a fait faire de grands pas à cette science. D’ici peu d’années, tous les courants atmosphériques seront prévus, connus et classés.

– Mais, interrogea Ludovic avec vivacité, le courant atmosphérique qui entraîne la Princesse des Airs est-il variable ou invariable ?

– Il tient le milieu entre les deux. C’est ce qu’on appelle un vent dominant. Il est, d’ailleurs, noté sur une des cartes de mon atlas.

– Alors, s’écria l’enfant, vous savez où nous allons !

– Certainement… Le courant atmosphérique qui nous porte part de la France, traverse l’Allemagne, l’Autriche et la Russie du Sud, franchit le Caucase, et va se perdre vers les régions de l’Himalaya et du centre de la Chine. Il est même probable qu’il se continue plus loin ; mais la science météorologique demande des observations longues et minutieuses, qu’il ne sera pas possible de faire, sans doute d’ici longtemps, dans ces régions presque inexplorées.

– Nous pourrions les faire, nous !… s’écria Ludovic avec la folle présomption de la jeunesse.

– Si nous étions dans d’autres conditions, je ne dis pas. Par malheur, nous pouvons dire qu’en ce moment, l’aéroscaphe, littéralement, ne bat plus que d’une aile… Mon projet est tout simplement de faire un dernier effort pour réparer notre avarie. Si je ne réussis pas, nous tenterons, à nos risques et périls, une descente dans le voisinage de quelque grande ville d’Autriche ou de Russie, où je puisse trouver des ouvriers capables de remettre tout en état pour le retour.

– Mais si nous nous cassons le cou dans la descente !

Alban demeura silencieux, les sourcils froncés de contrariété.

Il ne se dissimulait pas qu’il était autrement dangereux, avec un appareil aussi lourd que la Princesse des Airs, d’opérer une descente, qu’avec un aérostat ordinaire, ce qui n’eût été qu’un jeu pour lui.

Après un silence, il reprit :

– J’avoue que je ne me résoudrai à descendre que lorsque j’y serai absolument contraint. Je suis responsable ici de quatre existences. Je tiens à vous ramener sain et sauf à votre père. De plus, en admettant que j’arrive à vous débarquer tous heureusement, l’aéroscaphe sera toujours fortement endommagé, et peut-être même hors de service. Ce sera pour le docteur Rabican, qui m’a commandité, une perte d’argent considérable ; pour moi, l’humiliation d’une défaite, la ruine de mes espérances, l’ajournement à une époque indéterminée de la solution du problème de la navigation aérienne.

– Vous pourrez, plus tard, retrouver Jonathan, et lui faire payer chèrement cet insuccès !

– Oh ! Jonathan, je le retrouverai toujours ; mais je sacrifierais volontiers ma vengeance à la gloire d’un succès complet.

Pendant la fin de cette conversation, Mme Ismérie et Armandine s’étaient retirées dans leurs cabines respectives.

Ludovic, sur le conseil de l’aéronaute, ne tarda pas à en faire autant.

En se glissant sous les couvertures de l’étroite couchette, il ne put s’empêcher de penser à sa chambrette, dont les fenêtres donnaient sur les jardins, à la douleur de ses chers parents, dont il était maintenant séparé par plusieurs centaines de lieues.

Cependant, sa fatigue et ses émotions avaient été si grandes depuis vingt-quatre heures, qu’il ne tarda pas à dormir à poings fermés, derrière la cloison de métal.

La Princesse des Airs planait en ce moment au-dessus du massif des Alpes autrichiennes, dont Al-ban, resté de garde dans la cellule du timonier, entrevoyait les cimes bleuâtres, qui étincelaient aux rayons de la lune.





VII


DISPARU !


Après les premiers moments de silence et de stupeur qui avaient suivi la disparition de la Princesse des Airs, la foule, rassemblée pour assister à l’ascension, se divisa en groupes nombreux où l’on discutait avec animation.

Deux partis étaient en présence : M. Bouldu et ses amis, qui triomphaient de la façon la plus insultante, et criaient à tue-tête que l’expérience était complètement manquée, que c’était une mauvaise plaisanterie, puisque le prétendu dirigeable, l’aéroscaphe, n’avait pu, malgré le peu de violence du vent, opérer la moindre évolution aérienne, et était devenu, comme un vulgaire ballon en baudruche, le jouet des courants atmosphériques.

– J’ai de bonnes raisons pour croire, répéta Jo-nathan à plusieurs reprises, en s’adressant à diverses personnes, que l’opinion de M. Bouldu est la seule juste.

Le professeur Van der Schoppen, qui avait entendu ces paroles, pressa de questions l’Américain ; mais celui-ci, comprenant son imprudence, ne voulut rien dire de plus.

Quant au docteur Rabican, il demeurait silencieux et, au fond, très perplexe.

Mais ses amis, et ils étaient nombreux, répondaient victorieusement à leurs contradicteurs que le seul fait, pour l’aéroscaphe, de s’être élevé dans les airs, était une preuve non équivoque de réussite.

Là-dessus ils citaient, avec force détails, ce qu’ils connaissaient de la perfection des appareils moteurs et de l’ingéniosité des procédés de direction.

– Vos appareils sont merveilleux, répliquaient les autres, c’est entendu ; mais les aéronautes ne les ont pas fait marcher.

– Cela ne prouve pas qu’ils ne soient pas excellents. Une circonstance que nous ignorons en a sans doute retardé la mise en mouvement ; mais ils marcheront. Alban Molifer reviendra de son expédition en triomphateur…

– S’il ne se tue pas dans une descente imprudente, comme il est arrivé à la majorité des inventeurs de machines volantes.

– C’est ce que nous verrons !…

Cette discussion, grâce à l’acrimonie de M. Bouldu, à l’hypocrisie de Jonathan, qui se faufilait de groupe en groupe, ranimant la querelle par des insinuations perfides quand il voyait les gens à peu près d’accord, s’envenima si bien que les autorités, craignant une bagarre, firent tout doucement évacuer la place par les soldats et les agents.

Au retour, le docteur Rabican, très entouré, fut invité, par plusieurs savants, à donner son opinion sur la question qui passionnait tout le monde.

Le docteur était trop loyal pour feindre une satisfaction qu’il ne ressentait pas.

– Je suis, dit-il, très inquiet. Il y aurait autant de présomption à croire au succès, que de pessimisme à préjuger une catastrophe. Le mieux est d’attendre quelques jours. Quant à moi, j’ai la plus grande confiance dans l’intelligence et dans l’expérience d’Alban. C’est un aéronaute plein de ressources. Si l’avarie qui a immobilisé ses appareils n’est pas trop grave, j’ai le ferme espoir qu’il réussira.

Ces paroles arrêtèrent net les discussions.

Chacun sentit que le docteur avait parlé de la façon la plus raisonnable et la plus prudente, et que toute autre opinion serait prématurée.

On se sépara donc sans enthousiasme, presque silencieusement.

De son côté, le docteur Van der Schoppen avait, avec son ami Bouldu, une discussion des plus animées.

L’Allemand était de l’avis du docteur Rabican.

Avec son gros bon sens, il ne pouvait admettre que le public regardât comme avortée une tentative dont on ne connaissait pas encore le résultat.

– Je vous dis qu’ils sont perdus, s’écriait M. Bouldu avec feu ; et je les inscris, d’ores et déjà, en compagnie des Blanchard, des Pilâtre des Roziers, et de bien d’autres, au nombre des victimes de l’imprudence scientifique.

– Je m’inscrirai pour un dollar lorsqu’il s’agira de leur élever un monument commémoratif, glapit haineusement l’Américain.

– Permettez-moi, interrompit le professeur Van der Schoppen, dont les idées étaient très lentes, mais qui les suivait jusqu’au bout, permettez-moi, mon cher monsieur Bouldu, de vous demander sur quelles raisons vous vous appuyez pour croire que la Princesse des Airs ne pourra pas opérer sa descente comme un ballon ordinaire ?

– Vous ne savez donc pas le premier mot de la science aérostatique, répondit rageusement M. Bouldu. L’aéroscaphe, ou quelque soit le nom barbare dont on a baptisé cette machine, n’est pas du tout dans les mêmes conditions qu’un autre ballon. La coque métallique pèse un poids de tous les diables ! Quand ils arriveront à une certaine distance de terre, leur aérostat, dégonflé de son « lévium », n’aura plus la force de les soutenir. Ils tomberont avec la rapidité d’une pierre.

L’opinion du météorologiste, qui ignorait l’existence, à bord de l’aéroscaphe, de fusées à air liquide destinées à retarder la chute, était assez plausible.

Le professeur Van der Schoppen, après avoir demandé quelques explications complémentaires, finit par être de l’avis de son ami.

Quant à Jonathan Alcott, il exultait.

Ses yeux, froids et durs, étincelaient de haine satisfaite.

Il n’avait pas le moindre doute sur la catastrophe qui devait, selon lui, terminer l’ascension de l’aéroscaphe.

Il allait avoir la joie, dans quelques jours, peut-être dans quelques heures, d’apprendre la mort de son ennemi.

Il savait aussi, et il était le seul à savoir, que le trépas de l’aéronaute entraînerait celui du jeune Ludovic Rabican ; et il jouissait, par avance, des angoisses du docteur qui, frappé dans son affection paternelle, découragé, à demi ruiné, renoncerait sans doute pour jamais à la science aérostatique.

Les papiers et les plans d’Alban Molifer, auquel on ne connaissait plus aucun parent, seraient vendus aux enchères.

Jonathan les ferait acheter par M. Bouldu, et tous deux entreprendraient la construction d’un autre aéroscaphe qui, Jonathan se le promettait bien, n’aurait pas le même sort que la Princesse des Airs.

Malgré ses beaux projets, l’Américain conservait encore quelque crainte.

Alban avait dû raconter au docteur Rabican la première tentative criminelle.

Qui sait si, dans sa douleur, l’infortuné père n’ordonnerait pas une enquête, dont l’issue pourrait être fatale à l’Américain ?

Cette pensée gâta sa joie.

Il avait beau être sûr de n’avoir pas laissé, derrière lui, de preuves matérielles de son forfait, ses antécédents étaient si déplorables qu’il parvenait, avec peine, à se rassurer complètement.

Le docteur Rabican, lui, était rentré à l’institut un peu avant l’heure du déjeuner.

Il expliqua, avec un grand calme où perçait néanmoins un peu de contrariété, à sa femme et à Alberte les incidents qui avaient signalé l’ascension de la Princesse des Airs.

Le docteur ne voulait pas effrayer les deux femmes, et elles avaient une telle habitude d’ajouter une foi aveugle à ses paroles, qu’elles s’en tinrent strictement à ce qu’il leur raconta.

Il serait toujours assez tôt pour leur annoncer une catastrophe, si elle se produisait.

On se mit à table.

– Tiens, fit remarquer Alberte, Ludovic est en retard aujourd’hui.

– Il n’est pas bien difficile de deviner où il est, dit Mme Rabican. Avec son amour pour l’aérostation, nul doute qu’il ne soit encore à discuter avec ses camarades, dans les environs du lieu de l’expérience… Nous ne l’avons pas aperçu de toute la matinée.

– C’est singulier, fit remarquer le docteur, tout entier à ses préoccupations, je ne l’ai pas, en effet, rencontré une seule fois, dans les groupes… Il est vrai que j’avais à répondre à tant de personnes, qu’il a très bien pu me coudoyer sans que j’y fasse attention.

Le docteur avait pour principe de laisser à ses enfants le plus de liberté possible.

Il agissait toujours sur eux par des conseils, plutôt que par des réprimandes.

Il n’éprouva donc, pour le moment, nulle inquiétude.

Mais, à la fin du déjeuner, quand on vit que l’enfant ne reparaissait pas, le docteur éprouva un peu de mauvaise humeur.

– Ludovic, pensait-il, a vraiment agi avec beaucoup de sans-gêne. Il eût pu, au moins, s’il désirait déjeuner avec un de ses camarades, en demander l’autorisation à sa mère ou m’avertir. Quand il rentrera, je lui ferai remarquer l’incorrection de sa conduite.

Deux heures après, l’enfant n’était pas revenu, le docteur commença à s’inquiéter.

Mme Rabican surtout, éprouva de grandes appréhensions.

– Je crains, dit-elle à Alberte, qu’il ne soit arrivé quelque malheur à Ludovic. Jamais il ne s’est rendu coupable d’un pareil retard. Il est trop docile et trop affectueux pour que son absence ne soit pas involontaire.

Alberte tenta de rassurer sa mère.

– Il a certainement oublié de nous prévenir, répondit-elle. Je suis persuadée qu’il est parti en excursion dans le bois, avec les jeunes Van der Schoppen, ou avec Yvon Bouldu.

Sans se ranger à cette opinion, vraisemblable pourtant, Mme Rabican sonna les domestiques, et les interrogea tous les uns après les autres.

Aucun d’entre eux n’avait aperçu Ludovic depuis la veille au soir.

Le concierge fût dépêché en hâte dans toutes les maisons où l’on croyait avoir des chances de trouver l’enfant.

Personne ne l’avait vu.

Vers six heures du soir, on était toujours sans nouvelles.

En apprenant ce qui se passait, le docteur, que sa femme, tout éplorée, vint interrompre au milieu d’une consultation, eut le pressentiment d’un malheur.

Il essaya de donner le change à sa propre angoisse, en réprimandant doucement Mme Rabican de sa promptitude à s’alarmer.

– Voilà bien du bruit, s’écria-t-il sur en ton de plaisanterie affecté, à cause d’un gamin qui est allé faire l’école buissonnière, qui a profité du beau soleil, pour délaisser un peu ses bouquins. J’avoue que je ne saurais le désapprouver entièrement. Il ne mérite de réprimande que pour ne nous avoir pas prévenus.

– Il sera assez puni, fit observer Alberte, lorsqu’il apprendra les transes qu’il nous a causées, la peine qu’il nous a faite… Je crois, comme papa, qu’il va revenir pour le dîner.

Mme Rabican dut se contenter de ces paroles qui ne l’avaient point rassurée.

Mais, jusqu’à la cloche du repas, qui sonnait à six heures et demie précises, ses tourments ne firent que s’accroître.

Ce soir-là, le dîner fut expédié en quelques minutes.

Le docteur, très nerveux sous son calme apparent, avala en hâte quelques bouchées, et descendit en ville pour commencer, lui-même, les recherches.

Il refit, une à une, et sans plus de succès, les courses qu’avaient faites, inutilement, dans l’après-midi, les domestiques.

Il n’y avait plus que deux maisons où le docteur ne fut pas allé, celle du professeur Van der Schoppen, et celle du météorologiste Bouldu.

Ce fut par les Van der Schoppen qu’il commença.

L’apôtre de la kinésithérapie, présidant une longue table qu’entouraient ses enfants et leur mère, prenait son repas du soir dans un service de terre de fer dont pas une pièce n’était intacte.

Les assiettes, les soupières et même les carafes portaient la trace des luttes hygiéniques en honneur dans la famille.

Le professeur se leva promptement de table, en apprenant le motif qui amenait chez lui son confrère, et déclara qu’il voulait lui-même, aidé de ses deux fils, Karl et Wilhelm, coopérer aux recherches.

Il eut même la délicate attention de se proposer pour aller aux informations chez M. Bouldu, pensant éviter ainsi, au docteur Rabican, une démarche désagréable.

Le docteur attendit impatiemment le résultat de cette visite qui, naturellement, fut négatif.

En apprenant que Ludovic avait disparu, Jonathan n’avait pas bronché ; mais M. Bouldu avait paru très vivement impressionné.

Il n’avait émis aucune observation lorsque son fils Yvon, qui n’avait pu assister à l’expérience le matin, à cause d’un examen qu’il passait à Paris, déclara d’un ton résolu qu’il sortait avec M. Van der Schoppen pour se joindre à ceux qui allaient tâcher de retrouver son ami.

– Vous avez peut-être tort de laisser partir M. Yvon, fit remarquer Jonathan, quand le jeune homme fut sorti… Le docteur Rabican va voir là une concession de votre part !

– Jonathan, s’exclama M. Bouldu, avec un regard terrible, tu es ici pour t’occuper du laboratoire, et non pour te mêler de mes affaires personnelles. Ne l’oublie pas !… Yvon et Ludovic ont été élevés ensemble, comme deux frères. La demande de mon fils est toute naturelle. Je l’aurais vertement morigéné s’il ne l’eût pas faite, s’il m’eût donné une telle preuve de manque de cœur !… D’ailleurs, cela ne te regarde pas. Va-t’en !…

Jonathan s’éclipsa en maugréant.

Il savait, par une longue expérience, combien il était dangereux de contredire M. Bouldu à certains instants.

Le docteur Rabican avait serré avec émotion la main d’Yvon ; puis les recherches avaient continué.

Pendant la soirée, la ville et le parc furent explorés dans tous les sens.

La nouvelle de la disparition du jeune Rabican s’était promptement répandue par la ville.

Les habitants de Saint-Cloud, où le docteur était très populaire, vinrent en foule lui offrir leurs services.

Ce fut une battue générale. Tous les fourrés, toutes les maisons, toutes les ruelles furent explorés.

Sur le pas des portes, les femmes, malgré l’heure avancée, commentaient longuement l’événement.

Il n’y avait qu’une voix pour plaindre Mme Rabican.

Le mystère qui entourait la fuite de l’enfant, ajoutait encore à l’impression produite.

Quelques-uns ne se gênaient pas pour insinuer que M. Bouldu et son serviteur américain pouvaient bien être pour quelque chose dans cette disparition imprévue.

Le docteur dut hautement déclarer, à plusieurs reprises, qu’il n’avait aucun soupçon contre son ancien ami.

La police, immédiatement prévenue, redoutait plutôt, pour l’enfant, quelque accident de canotage, quelque attaque des rôdeurs des bords de la Seine.

Malgré la nuit, de fortes lanternes électriques furent disposées sur des bateaux et sur le rivage ; et une équipe de mariniers explora le fleuve dans tous les sens.

Évidemment, ces recherches demeurèrent sans résultat ; et à deux heures du matin, le docteur dut rentrer, brisé de fatigue, la mort dans l’âme, sans avoir même une parole de consolation, une lueur d’espoir à donner à sa femme et à sa fille.

À peine eut-il franchi le seuil du vestibule que Mme Rabican et Alberte, déjà informées de l’inutilité des recherches, vinrent se jeter en pleurant dans ses bras.

Entre ces trois êtres, si cruellement frappés, pas une parole ne fut échangée.

Le père, étranglé par l’émotion, ne put que mêler ses larmes à celles des deux femmes.

Le lendemain, de bonne heure, le docteur, qui n’avait pu fermer l’œil de la nuit, fit reprendre, avec plus de méthode, les recherches commencées la veille.

On télégraphia à Paris, pour faire venir les plus fins limiers de la police de Sûreté.

La photographie de Ludovic Rabican et son signalement furent expédiés dans toutes les directions.

Une forte récompense fut promise à ceux qui pourraient fournir quelque indice.

Tout fut inutile.

Les jours passèrent ; et non seulement l’enfant ne revint pas, mais personne ne put apporter le moindre renseignement sur la manière dont il avait disparu.

Seul, le concierge de l’institut Rabican se souvint d’avoir entendu ouvrir et refermer la petite porte qui donnait sur les jardins, dans la nuit qui avait précédé l’expérience aérostatique.

Cette porte, dont le docteur était le seul à se servir dans ses visites tardives, était interdite aux autres personnes de la maison.

Comme le docteur Rabican affirma n’être pas sorti cette nuit-là, il devint évident pour tout le monde que c’était Ludovic que le concierge avait entendu.

C’était là un indice précieux, mais qui laissait le champ libre aux plus sinistres suppositions.

L’enfant avait pu être attaqué, dévalisé, jeté à la Seine ; et les assassins avaient eu toute facilité pour faire disparaître les traces de leur crime.

– Mais aussi, s’écriait le docteur dans son désespoir, pourquoi donc est-il sorti à une heure pareille ! Qu’allait-il faire ?… Ah ! j’aurais dû veiller avec plus de soin sur cette imagination toujours brûlante, sur ce cerveau toujours en ébullition… Sait-on quelles idées fantasques peuvent germer dans une tête de treize ans !

Les agents de police que l’on avait fait venir, crurent, comme le docteur, à un crime.

Ils dirigèrent dans ce sens, leurs investigations.

Plusieurs individus malfamés furent mis en état d’arrestation.

Toute la population de miséreux des berges de la Seine défila dans le commissariat de police de Saint-Cloud, en une grotesque et lugubre théorie.

Tous les damnés de l’existence, tous les vaincus de la bataille sociale furent « raflés »… les sans-le-sou, les sans-logis, les sans-famille.

Il y avait là de tout jeunes hommes et des vieillards, des vieilles femmes au teint parcheminé, au dos courbé par la misère, en compagnie de fillettes de dix ans, nées on ne sait où, on ne sait de qui, échouées dans les parages des berges parce que, là du moins, au milieu des gueux, rebut de la grande et égoïste Ville, elles pouvaient se sentir à l’aise, sinon en sûreté.

Certains de ces pauvres êtres avaient des physionomies intelligentes.

On se demandait quelle fatalité les avait fait descendre si bas.

Chez d’autres, le regard ne luisait plus que comme un verre dépoli.

On sentait que de trop longues privations avaient fait de ces résignés, des êtres sans force morale ni physique.

De ce qui avait été leur esprit, toute flamme était partie.

Ils étaient devenus imbéciles et idiots.

Et ceux-là étaient renvoyés tout de suite, car on savait bien qu’ils ne pouvaient être dangereux.

D’autres figures portaient le masque d’un invincible désespoir.

Ils étaient nombreux, dans ce groupe.

Ils avaient appartenu à tous les mondes, à toutes les castes sociales.

Un des premiers qui furent arrêtés, n’était autre qu’un authentique marquis, d’une des plus vieilles familles françaises, dont le luxe, sous le second Empire, étonna ses contemporains.

Quand il eut mangé ses biens jusqu’au dernier centime, il était jeune encore, et il eût pu se réhabiliter dans son honneur d’homme, en travaillant.

Il préféra rouler de chute en chute, pour en arriver, finalement, à vivre au milieu des vagabonds, des gueux, des escarpes, des gens sans aveu, sans feu ni lieu, des déclassés de toute catégorie qui, loin de lui marquer leur amitié ou leur estime, se moquaient de ce vieillard, qui avait été un de ces riches qu’ils enviaient ou haïssaient – selon le tempérament de chacun – et qui était devenu, par sa faute, aussi misérable qu’eux-mêmes.

Le marquis-vagabond était connu de la police.

Il avait déjà été arrêté trois fois.

Aussi, comme on le savait complètement inoffensif, et parfaitement incapable de se rendre coupable d’un meurtre aussi odieux que l’assassinat du jeune Ludovic Rabican, ne fut-il retenu au commissariat que juste le temps qu’il fallait pour reconnaître son identité.

Mais il y en avait d’autres, parmi les vagabonds arrêtés, qui n’étaient ni des désespérés, ni des idiots, ni des résignés.

Presque tous dans la force de l’âge, un éclair de haine brillait dans leur regard.

On sentait qu’ils ne se résignaient pas encore, et qu’ils étaient très capables de se venger de ce qu’ils nommaient l’injustice de la Société à leur égard.

Fainéants d’instinct, pour la plupart ; d’autres, parmi eux, payaient chèrement une faute passée.

Lorsque la prison les avait rendus à la vie publique, ils avaient vu tous les ateliers, toutes les usines se fermer devant eux.

Nul ne désirait employer un criminel, ou quelqu’un ayant commis une faute si grave, que la justice avait été obligée de sévir contre lui.

Malgré tout, rien ne prouvait que ces gens eussent commis l’assassinat de Ludovic Rabican.

Car, enfin, dans quel but l’eussent-ils assassiné ?

Et ce crime même, était-il certain qu’il eût vraiment été commis ?

Tous furent relâchés en même temps que leurs camarades.

Un jour, un agent vint avertir le commissaire qu’on venait de retrouver, dans la Seine, le cadavre d’un enfant.

Immédiatement, le docteur Rabican fut prévenu.

On juge de son émotion à cette nouvelle.

Il défendit que l’on prévînt sa femme, ni Alberte, et il sortit seul.

Fébrile, angoissé, il suivit le policier qui était venu le prévenir.

Quand il entra dans la chambre où, sous un drap blanc, reposait le petit cadavre, il fut obligé de s’appuyer à la muraille pour ne pas tomber.

Ses yeux se voilèrent, et il ne pouvait rien apercevoir dans la demi-obscurité de la salle.

Enfin, il fit un effort sur lui-même.

Il se raidit contre son émotion, et, encouragé par les bonnes paroles d’espoir que lui donnaient les agents de la police, il s’approcha…

– Ce n’est pas lui !… Ce n’est pas mon fils !… Ce n’est pas Ludovic ! s’écria-t-il avec un immense soupir de soulagement… Non, ce n’est pas lui !… Dieu soit loué ! tout espoir n’est peut-être pas encore perdu !…

L’enfant retiré de l’eau était à peu près du même âge que Ludovic et de sa taille ; mais les traits étaient si dissemblables que l’erreur n’était pas possible.

Le soir même, il fut reconnu par ses parents… Le petit malheureux s’était noyé par accident : l’idée d’un crime devait être écartée.

Le docteur Rabican rentra chez lui. Et ce ne fut que quelques jours plus tard qu’il raconta à sa femme et à sa fille, la terrible alerte qu’il avait subie.

– Oui, dit Mme Rabican, dont les larmes recommencèrent à couler… mais, qui sait si mon pauvre enfant n’est pas mort, lui aussi, par accident, dans cette Seine aux eaux profondes, et qui charrie tant de cadavres !

Quoi qu’il en soit, plus que jamais, la fuite de Ludovic Rabican demeurait couverte d’un impénétrable mystère.

À l’institut Rabican, dont la façade, autrefois si gaie, avait pris un air de deuil, Alberte et sa mère passaient de mélancoliques journées, dans le silence et dans les larmes.

La maison, naguère pleine de chants et de rires, était devenue lugubre comme un tombeau.

Les riches étrangers, les lords splénétiques, les excentriques Yankees que la face soucieuse et profondément ravagée du docteur ennuyait, s’en allaient, les uns après les autres, se plaignant qu’on les négligeât, qu’on ne s’occupât plus assez de leurs maladies réelles ou imaginaires.

Tout entier à son chagrin, le docteur ne faisait rien pour les retenir.

Il méprisait leurs dollars : et il eût voulu n’être qu’un médecin ignoré, dans une petite ville de province, pourvu qu’il eût encore à ses côtés le fils qui faisait, naguère, toute sa joie et tout son espoir.

On n’avait reçu aucune nouvelle de la Princesse des Airs.

On avait seulement signalé son passage au-dessus de Paris, dans les campagnes de Seine-et-Oise où des paysans l’avaient observée.

À partir de là, on perdait sa trace.

Le docteur pensait souvent au courageux Alban, et restait à se demander par quelle inexplicable fatalité, l’aéronaute ne donnait pas de ses nouvelles par quelque moyen indirect.

Mais, il n’avait pas un regret pour les capitaux, relativement énormes, qu’il avait consacrés à la construction de la Princesse des Airs et qui étaient selon toute vraisemblance, sacrifiés.

L’aéroscaphe avait peut-être été entraîné très loin, en mer ; peut-être avait-il été le jouet de quelque cataclysme aérien, et sa brillante coque d’aluminium brisée, tordue, gisait sans doute dans quelque vallon perdu des Karpates ou du Caucase.

Et l’on serait, sans doute, des années avant de la découvrir.

Les malheurs, dit-on, ne viennent jamais seuls.

Une maison de banque où le docteur avait placé la majeure partie de ses économies, fit faillite.

Le docteur dut congédier plusieurs de ses domestiques, qui le quittèrent en pleurant.

Il réduisit considérablement son train de maison, cessa de paraître dans le monde, et se donna tout entier à sa douleur.

L’institut, dont la plupart des fenêtres étaient fermées, dont l’herbe envahissait les allées, autrefois râtissées[19] avec soin, avait revêtu la lugubre physionomie des demeures que hantent les deuils.

Depuis le jour où son enfant avait disparu, Mme Rabican n’était plus sortie d’une espèce de stupeur, qui donnait à son mari, les plus graves craintes.

Elle demeurait silencieuse des journées entières, ne répondant que par un signe de tête plein de lassitude aux paroles de consolation les plus chaleureuses.

Elle eût pu prendre la même devise que cette grande dame du Moyen Age qui, inconsolable de la mort de son époux, inscrivit au-dessus de la porte de sa cellule :

« RIEN NE M’EST PLUS, PLUS NE M’EST RIEN. »

Il fallait l’avertir à l’heure des repas ; et le docteur était forcé de mettre en œuvre sa plus persuasive éloquence, pour la décider à prendre quelques aliments.

Alberte ne quittait sa mère ni jour, ni nuit.

Elle lui faisait la lecture pendant de longues heures.

C’était la seule distraction que Mme Rabican se permît, et qui apportât quelque adoucissement à sa peine.

Alberte avait été, elle aussi, très douloureusement frappée de la fuite de son frère ; mais elle ne partageait pas, à ce sujet, l’opinion de ses parents.

Elle gardait en elle-même un espoir vivace, qu’aucune raison sérieuse, d’ailleurs, ne justifiait.

Le mystère, la soudaineté de la disparition de Ludovic étaient, pour l’enthousiaste et naïve jeune fille, des raisons suffisantes de conserver un peu de foi dans le retour ou le salut de son frère.

– Il est impossible, se disait-elle, que Ludovic, si intelligent, si brave, soit ainsi mort pour nous, du jour au lendemain. Avec sa folle imagination, il doit s’être lancé dans quelque aventure, poursuivre quelque chimérique entreprise… que sais-je ? Mais il n’est pas mort ; il nous reviendra. Une voix secrète me le dit.

Dans la ville, où le malheur du docteur Rabican ne cessait de faire le sujet de toutes les conversations, beaucoup de personnes, surtout parmi les jeunes gens, étaient de l’opinion d’Alberte.

Des légendes, même, s’étaient formées et circulaient dans les quartiers[20] populaires.

Les uns affirmaient que c’était M. Bouldu qui s’était emparé de la personne de Ludovic, et le retenait prisonnier jusqu’à ce qu’on lui eût restitué[21] l’aéroscaphe, dont il se disait le véritable inventeur.

Les autres prétendaient, au contraire, que l’enfant avait pris passage à bord de la Princesse des Airs, avec la complicité d’Alban, pour une expédition mystérieuse, dont les résultats seraient d’une colossale importance.

Cette fois, le bon sens populaire avait presque deviné juste ; mais, naturellement, comme l’idée du départ de Ludovic à bord de l’aéroscaphe était la plus sensée, personne, parmi les gens d’âge et d’expérience, ne s’y arrêta.

D’ailleurs, l’ascension avait été publique.

On savait qu’Alban avait visité soigneusement toutes les parties de la coque, dont il avait dressé les plans et dont il connaissait les moindres recoins.

Il était impossible qu’on n’eût pas découvert Ludovic, si vraiment celui-ci avait été assez imprudent pour s’y cacher.

On aimait beaucoup mieux supposer que l’enfant avait eu l’étourderie de faire une promenade nocturne, et qu’il avait été assassiné par les rôdeurs qui pullulent aux environs du parc de Saint-Cloud et sur les berges de la Seine.

M. Bouldu, qui fut informé de ces bruits, par Yvon et Marthe, la vieille domestique, fut extrêmement mécontent du rôle que certains lui attribuaient dans la disparition du fils de son ami.

Il ne décolérait plus.

D’un bout de la journée à l’autre, il jurait et tempêtait.

M. Van der Schoppen, et surtout Jonathan, ne l’approchaient plus qu’avec mille précautions.

Évidemment, et quoique, par orgueil, M. Bouldu ne voulût pas en convenir, un revirement se produisait lentement dans son esprit.

Il devait regretter la précipitation et l’injustice dont il avait fait preuve envers son vieil ami, le docteur Rabican.

Jonathan Alcott, qui connaissait admirablement le caractère de son maître, et devinait ce qui se passait en lui, s’émut beaucoup de ces symptômes.

Il en tira la conclusion qu’une réconciliation inopinée de son maître avec le docteur pouvait se produire d’un jour à l’autre.

M. Bouldu avait cela de bon, qu’il se réconciliait aussi vite qu’il s’était fâché.

La perspective d’un raccommodement entre les deux camarades donna beaucoup à réfléchir à l’Américain.

Qu’ils pussent se parler, seulement pendant un quart d’heure, sur le ton de l’ancienne cordialité, et il était perdu.

Jonathan savait que, dans ce cas, la vengeance de M. Bouldu serait terrible.

Il se voyait déjà condamné à de nombreuses années de prison, ou mis en pièces par la foule, qui était toute dévouée aux Rabican, et qui ne manquerait pas de lui attribuer la mort de Ludovic.

Le météorologiste, d’ailleurs, était devenu, dans les derniers temps, absolument insociable.

Au moindre mot, il fracassait ses appareils, jetait ses livres par la fenêtre, et accablait son préparateur d’injures expressives et originales.

– Véritablement, finit par se dire l’Américain, après plusieurs jours de réflexion, la place n’est plus tenable ici. Il y a, d’ailleurs, l’histoire du chien de garde, dont personne n’a encore parlé, jusqu’à présent, mais qui finira bien par me causer, un jour ou l’autre, du désagrément. Il serait de toute prudence de disparaître. Je n’ai pas encore séjourné en Alle-magne où, certainement, je recevrais un bon accueil, grâce aux découvertes et procédés inédits que j’ai collectionnés chez mes anciens patrons. Si j’y allais ?…

Malheureusement, Jonathan était dénué d’argent.

Il avait eu, à différentes époques de sa vie, des sommes importantes à sa disposition ; mais il ne lui restait, maintenant, que les appointements mensuels qu’il recevait de M. Bouldu.

Pour tenter un voyage à l’étranger, il fallait de l’argent comptant.

La première idée qui se présenta à l’esprit de l’Américain, fut de faire main-basse sur toutes les valeurs que pouvait posséder son maître.

D’autres eussent été retenus par des scrupules.

Jonathan, décidé à quitter la France, ne songea pas un instant à l’horrible ingratitude dont il allait se rendre coupable.

Il n’avait qu’une seule préoccupation : savoir exactement le jour où son maître aurait, en caisse, la plus forte somme et se l’approprier.

Quoique Jonathan fût au courant de tous les trucs ingénieux inventés par les cambrioleurs de l’Ancien et du Nouveau-Monde, et professés, presque ouvertement, à l’Université des pickpockets de Londres, l’entreprise n’était pas aisée.

Les valeurs que possédait M. Bouldu étaient toutes renfermées dans un coffre-fort gigantesque, construit d’après ses plans et muni d’un système d’avertisseurs électriques et de revolvers automatiques, qui rendaient l’effraction des plus périlleuses.

Sans être découragé par ces difficultés, Jonathan, très versé dans la mécanique, se promit d’étudier minutieusement la question, et de saisir aux cheveux l’occasion favorable.

Dans tous les cas, il était bien décidé à quitter la France, dont le séjour commençait à devenir, pour lui, dangereux.

Une autre raison, qui militait, dans l’esprit de Jonathan, en faveur de la fuite, c’était l’animosité [22] déclarée que lui montraient les habitants de la ville.

Quoiqu’on lui eût répété qu’en France, la justice avait seule à intervenir dans les affaires criminelles, il avait assisté, dans son pays natal, à trop d’exécutions sommaires, à trop d’applications de la loi de Lynch, pour ne pas garder, de l’opinion populaire, un salutaire respect.

Depuis la fuite de Ludovic, il n’osait plus se montrer en plein jour.

Les hommes le huaient, les femmes se le montraient du doigt, les enfants lui jetaient des pierres.

Toute la population de Saint-Cloud, surtout depuis qu’on connaissait sa ruine, avait pris fait et cause pour le docteur Rabican.

Il ne pouvait suffire à visiter tous les malades qui le réclamaient à grands cris.

La salle d’attente de son cabinet de consultation était, chaque matin, trop étroite pour la foule qui s’y entassait ; et, si le docteur eût eu la fantaisie[23] de se porter comme candidat à la députation, il eût été, du jour au lendemain, élu à une majorité écrasante.

Aucun de ses amis ne l’avait abandonné.

Des indifférents, même, ou d’anciens adversaires, lui avaient prodigué des témoignages non équivoques de sympathie.

Le professeur Van der Schoppen, avec qui le docteur Rabican n’avait, autrefois, que des relations de politesse, venait, maintenant, deux fois par semaine, à l’institut, prendre des nouvelles de Mme Rabican, dont le visage s’animait parfois d’un faible sourire, au récit des folies kinésithérapiques du professeur et de sa famille.

L’Allemand, excellent homme au fond, eût voulu réconcilier le docteur et M. Bouldu.

Mais ce dernier était intraitable, et d’autant plus entêté dans sa rancune, qu’il était persuadé d’avoir tort.

Au fond, l’irascible météorologiste eût été très heureux de trouver un biais, un moyen terme qui lui permît de reprendre ses anciennes relations, sans paraître avoir fait la moindre concession.

Néanmoins, il avait, ouvertement, donné la permission à Yvon, de rendre visite aux Rabican.

Le jeune homme usait largement de cette autorisation.

Il passait toutes ses soirées en compagnie d’Al-berte et de sa mère, auxquelles, dans la réclusion qu’elles s’étaient imposées, sa société était une précieuse consolation.

Au sujet de la disparition de Ludovic, Yvon partageait absolument l’opinion des gens du peuple, de ceux qui prétendaient que l’enfant était parti avec Alban dans l’aéroscaphe, et il était parvenu sans peine à inspirer la même croyance à Alberte.

Mme Rabican, seule, quand Yvon se hasardait à lui parler de son fils, hochait désespérément la tête, se refusant à sortir de son mutisme et de sa douleur.

Yvon s’était alors adressé au docteur ; mais il en avait reçu le même accueil découragé.

Depuis le départ de son fils, il semblait qu’il ne pensât plus, que son esprit eût été subitement dépouillé de sa puissance et de son acuité de naguère.

Il remplissait maintenant, d’une façon machinale, les devoirs de sa profession ; mais la science ne l’intéressait plus.

Il ne lisait pas, ne mettait plus les pieds dans son laboratoire, où les flacons et les appareils se recouvraient d’une couche épaisse de poussière.

Il n’eût pas fait un pas pour mener à bien la plus magnifique découverte.

Il était las de corps et d’esprit, vieilli, ridé, les épaules légèrement voûtées ; son ancien esprit d’initiative et d’énergie l’avait entièrement abandonné.

Cependant l’idée d’un départ de Ludovic en aéroscaphe faisait du chemin parmi les jeunes gens de son âge.

Le clan tout entier des Van der Schoppen, qu’Yvon avait catéchisé, s’était converti à cette hypothèse.

Le professeur lui-même n’était pas loin d’y ajouter foi.

Yvon, qui était d’un caractère sérieux et concentré, avait eu aussi une autre idée.

Les rires ironiques de Jonathan, lorsqu’on parlait de la catastrophe, les plaisanteries qu’il faisait, avaient éveillé les soupçons du jeune homme, qui se promit de le surveiller étroitement.

L’Américain pressentait instinctivement le péril. Il devenait de plus en plus réservé lorsqu’à la table commune, on venait à parler des Rabican.

Un jour même, il lui arriva de déclarer hypocritement que la mort du petit Ludovic était un grand malheur.

M. Bouldu, perdu sans ses réflexions, ne sourcilla pas ; mais Yvon jeta au Yankee un regard si foudroyant, si indigné, que celui-ci s’arrêta net au milieu de sa phrase, rougit, balbutia, et se remit à manger en silence, le nez dans son assiette.

Une foule de menus faits du même genre venaient, chaque jour, attirer l’attention du jeune homme.

Petit à petit, une conviction confuse se précisait dans son esprit.

S’il était arrivé malheur à Ludovic, Jonathan devait y être pour quelque chose.

Malheureusement, Yvon n’avait pas de preuves.

Mais, avec l’entêtement d’un véritable Breton, il se jura d’en trouver.

Dès lors, avec une patience de détective, il épia et nota les moindres gestes du Yankee, enregistra ses paroles ; et dans cette surveillance acharnée, ne lui laissa pas un moment de répit.

Jonathan Alcott était très alarmé.

Il se sentait comme ces voyageurs qui s’enfoncent insensiblement dans le sable mouvant et dont les efforts ne parviennent qu’à les enliser davantage.

Il ne se voyait toujours pas d’autre moyen de salut qu’une prompte fuite à l’étranger.

Il attendait impatiemment le jour où M. Bouldu devait toucher les coupons de ses valeurs, pour mettre à exécution une ingénieuse tentative de cambriolage, dont il avait, d’avance, combiné tous les détails.

Le docteur Rabican se reprenait lentement à la vie.

Il éprouvait, au moral, les impressions que cause un évanouissement prolongé, après une chute dans un précipice.

Il lui semblait qu’il y avait eu, dans son existence, comme un trou noir, un vide, que pendant toute la période qui venait de s’écouler, il avait vécu d’une vie automatique, d’où toute volonté était absente.

Il s’était remis, mais sans la belle conviction d’autrefois, à quelques-uns de ses travaux.

Un matin, qu’il achevait, mélancoliquement, de mettre au net un mémoire sur les maladies nerveuses commencé bien des mois auparavant, il entendit frapper, avec violence, à la porte de son cabinet.

La porte ouverte, il se trouva en présence du professeur Van der Schoppen ; mais dans quel état, justes dieux !…

Ses lunettes étaient cassées, ses yeux pochés.

Sa houppelande vert-olive était dépouillée de ses boutons comme un arbre dont la tempête à fait tomber tous les fruits.

Le professeur s’écroula, plutôt qu’il ne s’assit, en poussant un bruyant soupir, dans un des fauteuils de consultation, dont les ressorts gémirent.

– Eh bien, mon bon ami, dit le docteur en s’empressant… Que se passe-t-il ? En quel état m’arrivez-vous ?

– J’ai eu affaire à forte partie, souffla Van der Schoppen, en s’épongeant avec une compresse d’eau boriquée que le docteur lui tendait.

Après avoir bu un verre de rhum et consolidé sa houppelande avec des épingles, le professeur parut tout à fait remis.

À part un œil poché, qu’auréolait un large cercle noir, il avait repris sa physionomie de tous les jours.

– Mais enfin, interrogea le docteur Rabican que les façons flegmatiques du professeur agaçaient, que vous est-il donc advenu ?

– Oh ! un accident très simple, déclara sérieusement l’Allemand. Une erreur de dose, voilà tout !

– Une erreur de dose ?

– Voilà… J’ai été appelé, ce matin par un garde-chasse, une espèce d’hercule bourru qui loge tout au bout de la ville, à proximité de la forêt. Il souffrait de rhumatismes articulaires. Je lui ai d’abord appliqué quelques coups de pied bas qu’il a empochés sans sourciller. J’ai cru la dose insuffisante, j’ai redoublé. Alors mon homme, que j’avais sans doute atteint au centre même de la maladie, s’est rebiffé, et m’a administré la plus magistrale volée que j’aie jamais reçue au cours de ma longue carrière… Vraiment, je l’admire. Quelle poigne !

Le docteur Rabican qui avait écouté attentivement ces explications posément énoncées, ne put réprimer un sourire.

– Votre méthode est dangereuse, dit-il.

– C’est possible ; moi, je la trouve excellente, répondit Van der Schoppen en prenant congé pour aller changer d’habits.

Dans le vestibule, il se croisa avec une femme, pauvrement vêtue, qui lui jeta, en passant, un regard chargé de haine.

Le savant professeur reconnut la femme de son client, Velut, le garde-chasse, qui venait, sans doute, solliciter, pour son mari, les soins du docteur Rabi-can.

Van der Schoppen ne se trompait pas.

La mère Velut, comme l’appelaient ses voisines, pressa le docteur de se rendre près de son mari, qu’un mauvais charlatan avait presque estropié.

– Heureusement, ajouta-t-elle, que mon mari lui a rendu la monnaie de sa pièce. Il n’est pas près de revenir.

Arrivé à la maisonnette qu’occupait Velut à l’orée du bois, le docteur Rabican ne fut pas peu surpris de trouver son malade sur pied, se promenant de long en large, aussi allègrement que s’il n’avait jamais su ce que c’était que des rhumatismes.

La violente colère qu’avait éprouvée le garde-chasse, en se voyant ainsi rossé tout à loisir, avait déterminé chez lui une réaction si violente que le mal avait disparu, au moins momentanément.

Le bon La Fontaine n’a-t-il pas dit de la goutte, cousine germaine du rhumatisme :

Goutte bien tracassée Est, dit-on, à demi pansée.

La médecine, d’ailleurs, a confirmé, par de nombreux exemples, l’opinion du fabuliste.

Le docteur Rabican, fort égayé par une semblable cure, qui donnait, au moins pour une fois, raison à la kinésithérapie, eut la malicieuse générosité de prendre la défense de son confrère.

– Vous voyez bien que vous êtes guéri, fit-il. Il m’eût certainement été impossible de vous remettre sur pied en aussi peu de temps que l’a fait mon honorable confrère le professeur Van der Schoppen.

Velut ne paraissait nullement convaincu.

Il atteignit une bouteille de vin blanc et deux verres, et força le docteur à trinquer.

– Vous ne voulez faire de tort à personne, vous, dit-il… Mais Van der Schoppen est une canaille ! Je lui pardonnerais encore s’il ne m’avait pas pris en traître… Taper sur un pauvre homme, malade et sans défense, c’est indigne !

– Avouez, riposta le docteur, que vous vous êtes tout de même bien défendu.

– Pour ça, oui. Il a trouvé à qui parler ! Je lui ai donné une leçon de boxe française dont il se souviendra longtemps.

– Il faut vous dire, interrompit Mme Velut, que mon mari, monsieur le docteur, est un ancien moniteur à l’École de Joinville-le-Pont.

– Vous, monsieur Rabican, fit remarquer le garde-chasse après un silence, je vous connais bien. J’ai logé, pendant quelque temps, un ouvrier qui travaillait au ballon que vous avez lancé dans le parc.

– Robertin ?

– Non, l’autre, Rondinet… Il m’a même emprunté, pour garder les ateliers, un de mes chiens, Noiraud, auquel je tenais beaucoup… Le matin du lancement on a retrouvé le cadavre de la pauvre bête, que quelqu’un avait certainement empoisonnée… Rondinet est reparti le même jour pour Paris, sans m’avoir vu ; et je n’ai pas été, d’ailleurs, indemnisé de la perte de mon chien.

– Il fallait venir me trouver, dit vivement le docteur, devenu tout à coup soucieux ; mais je vous paierai ce qu’il faudra.

Les Velut, qui avaient leur fierté, ne voulurent accepter aucun argent.

– On vous a dérangé inutilement, fît Velut avec un gros rire. C’est bien le moins qu’on ne vous fasse pas payer votre visite. D’ailleurs ce n’est pas à vous qu’on avait prêté Noiraud, c’est à Rondinet. Ce ne serait pas juste de vous le faire payer.

Le docteur prit congé de ces braves gens, en proie à mille idées contradictoires.

Pour la première fois depuis le départ de son fils, venait de luire un faible espoir.

L’empoisonnement de Noiraud, dont Jonathan seul pouvait être l’auteur, ouvrait toute une nouvelle voie aux recherches.

Grâce à cet indice, le docteur, dont l’énergie se ranimait, pressentait qu’il allait arriver à découvrir la vérité, peut-être même à retrouver Ludovic.






Deuxième partie : LES ROBINSONS DE L’HIMALAYA



I


UN CAMBRIOLAGE ÉLECTRIQUE


Au cours de la surveillance, de plus en plus étroite, qu’il exerçait sur Jonathan Alcott, Yvon Bouldu fut dérouté par certains faits.

Pourquoi, par exemple, l’Américain, chaque fois qu’il ne se croyait pas observé, pénétrait-il dans le petit salon qui précédait la chambre à coucher de M. Bouldu, et y demeurait-il de longues heures ?

Pourquoi aussi avait-il, depuis quelques jours, fait emplette de plusieurs flacons de produits chimiques, qu’il manipulait, seul, dans son réduit, et qui ne pouvaient certainement pas être destinés à faire des expériences de météorologie et d’aérostation ?

Un autre fait attira tout spécialement l’attention du jeune homme.

Toutes les pièces de la maison étaient éclairées à l’électricité.

M. Bouldu tenait à ce que, chez lui, tout fût en harmonie avec les idées de progrès qu’il affichait.

Jonathan, qui d’ordinaire ne s’occupait jamais de ces détails d’intérieur, s’avisa de remarquer que les piles qui produisaient la force électrique et qui, au rez-de-chaussée, occupaient un réduit spécial, étaient trop faibles, que les éléments, à la longue, s’étaient usés ; et il insista si bien en piquant l’amour-propre de M. Bouldu, que celui-ci, quoique la dépense fût assez considérable, fit raccorder les appareils de sa maison avec le câble du secteur électrique de la ville.

De cette façon, avait assuré l’Américain, M. Bouldu aurait à sa disposition une puissance électrique à peu près illimitée, qui lui serait d’une grande utilité dans certaines expériences.

– Évidemment, pensait Yvon, le Yankee poursuit un autre but que de faciliter les études de mon père. Il a des raisons pour agir ainsi ; mais lesquelles, voilà ce que je ne puis m’expliquer… Il médite sans doute quelque trahison. Redoublons de vigilance.

Yvon avait le sommeil très léger.

De plus, levé avant tout le monde dans la maison, il ne s’endormait jamais sans s’être assuré que son adversaire s’était lui-même endormi.

Une nuit, le jeune homme n’entendit pas l’Américain s’enfermer à double tour, suivant son habitude, dans la petite chambre qu’il occupait, non loin de celle de M. Bouldu.

Peu après, il lui sembla distinguer, dans le silence de la nuit, des bruits de pas, des frôlements étouffés par les épais tapis dont le plancher des paliers et des vestibules était recouvert.

Yvon s’attendait à tout de la part de Jonathan.

Il s’habilla promptement, glissa ses pieds dans des pantoufles de feutre, mit à tout hasard son revolver dans la poche de côté de son veston, et s’aventura à son tour, retenant son souffle, s’étudiant à ne pas faire crier les parquets, du côté où il avait cru entendre marcher, c’est-à-dire du côté de la chambre de M. Bouldu.

Le cœur du jeune homme battait à se rompre.

La terrible pensée que le Yankee était peut-être en train d’attenter à la vie de son père, hâta la marche d’Yvon.

En arrivant à l’entrée du petit salon, il fut fort étonné de voir de la lumière filtrer au-dessous de la porte. Il colla son œil au trou de la serrure, et demeura béant de surprise, devant l’étrange spectacle qui s’offrait à ses regards.

Jonathan Alcott, les yeux brillants et les sourcils froncés par l’extrême attention qu’il apportait à sa tâche, était debout, devant le coffre-fort. Dans ses mains, gantées de gutta-percha, il tenait un conducteur en charbon de cornue, muni d’un manche de verre isolant, et le maintenait en contact avec la porte du coffre-fort. Jonathan avait descellé un des fils servant à l’éclairage et l’avait ajusté au conducteur qu’il tenait à la main.

De cette façon, un dégagement énorme de force électrique se produisait.

Le métal du coffre-fort, déjà rougi à blanc, commençait à devenir pâteux, à se liquéfier.

Dans quelques minutes, un premier trou allait être pratiqué, et l’Américain n’aurait plus qu’à réitérer cinq ou six fois l’opération pour obtenir une sorte de fenêtre par laquelle, sans forcer la serrure, sans mettre en mouvement les sonneries, il pourrait aisément passer une main et s’emparer de l’argent et des valeurs qu’il convoitait.

La lueur qu’Yvon apercevait, se produisait, comme dans les arcs électriques, à l’extrémité de la baguette de charbon que Jonathan avait si habilement transformée en pince-monseigneur.

Hâtons-nous de le dire, le Yankee n’avait pas le mérite de l’invention.

Aux États-Unis, les voleurs se servent souvent d’un procédé identique pour dévaliser les maisons de banque.

Des assassinats ont été commis de la même façon, et l’on a arrêté, il y a peu de temps, à New York, un repris de justice qui n’avait trouvé rien de mieux que de capter, à l’aide d’un fil et d’un conducteur, semblable à celui qu’employait Jonathan, la force électrique servant à l’éclairage d’une avenue.

Armé de ce revolver improvisé, il se ruait sur les passants qui tombaient foudroyés, et les dépouillait ensuite, impunément, de leurs bijoux et de leur porte-monnaie.

Après un instant de stupéfaction, Yvon comprit ce qui se passait.

Sa première pensée fut d’ouvrir brusquement la porte, de se précipiter sur Jonathan et de lui mettre le revolver sur la gorge. Mais il réfléchit qu’avec l’arme terrible dont le cambrioleur était muni, et dont un seul contact était mortel, il risquait, dans la lutte, d’être foudroyé.

Il hésita.

Ne serait-il pas en droit de brûler la cervelle du misérable, en profitant de sa surprise, et de l’exécuter ainsi sans autre forme de procès ? il dut encore renoncer à ce second projet. Jonathan possédait des secrets qu’il importait de connaître, et qui rendaient précieuse, au moins momentanément, l’existence de cet affreux gredin.

Le jeune homme était frémissant d’impatience.

Allait-il donc assister froidement au crime qu’il voyait se perpétrer sous ses propres yeux ?

Déjà Jonathan commençait à percer un second trou très rapproché du premier.

En cet instant Yvon eut l’inspiration du meilleur parti à prendre. Il arma soigneusement son revolver ; puis, ouvrant la porte avec le plus de bruit possible, du seuil, il mit l’Américain en joue, et s’écria, d’une voix de tonnerre :

– Si vous faites un pas, vous êtes mort !

Une distance de plusieurs mètres séparait les deux hommes.

Jonathan jeta, autour de lui, un regard désespéré et se jugea perdu.

Yvon le regardait d’un air si implacable et si résolu, qu’il vit bien qu’à la moindre tentative de résistance, c’en était fait de sa vie.

– Jetez votre conducteur, ordonna Yvon, impérieusement.

L’Américain obéit.

Son visage était marbré de plaques livides.

Il tremblait de tous ses membres.

Le jeune homme, sans cesser de tenir en joue le misérable, s’approcha de lui, le saisit au collet, le renversa, et lui mit le genou sur la poitrine.

Alors seulement Yvon, qui venait d’agir en cette circonstance, avec la vaillance et le sang-froid d’un véritable héros, appela au secours de toutes ses forces.

La vieille Marthe et le cocher accoururent.

En un clin d’œil Jonathan fut saisi et garrotté solidement sur un fauteuil.

– Mais, s’écria tout d’un coup Yvon, et mon père, où est-il ? Comment se fait-il qu’il n’ait pas répondu plus tôt à nos cris, qu’il ne soit pas déjà ici ?… Si par malheur tu l’as tué, misérable, gronda-t-il en se tournant vers Jonathan, je te brûle la cervelle séance tenante !

Jonathan bégaya, d’une voix pâteuse, quelques mots qu’Yvon n’entendit pas.

Celui-ci, déjà, avait ouvert la porte de la chambre à coucher, et s’était penché sur le corps de son père.

M. Bouldu paraissait plongé dans une sorte d’évanouissement.

Une forte odeur de chloroforme emplissait la pièce. Yvon ouvrit, toutes grandes, les fenêtres, fit respirer à M. Bouldu des révulsifs énergiques, et dix minutes après, le météorologiste sortait de sa léthargie et roulait autour de lui des regards étonnés.

– Il me semble que je viens d’être la proie d’un affreux cauchemar, murmura-t-il… Je suis si faible que je comprends à peine ce que tu m’expliques. Des points noirs dansent devant mes yeux. Tout tourne autour de moi. J’ai le vertige.

– Il faut, conseilla Yvon, respirer largement à la fenêtre, pendant au moins une heure, puis vous rendormir. Demain nous verrons ce qu’il convient de faire de la personne de cet infâme Jonathan, que nous allons surveiller de très près.

Pendant le reste de la nuit, l’Américain, garrotté sur son fauteuil, se livra aux plus amères réflexions.

Il regretta presque de ne s’être pas laissé tuer par Yvon au moment où celui-ci l’avait mis en joue. Il finit par s’endormir, au petit jour, d’un mauvais sommeil, et ses rêves furent peuplés de visions de guillotines, de potences et même de fauteuils à électrocution, tels qu’il en avait autrefois admiré un, à New York.

M. Bouldu se leva de bonne heure.

Par une contradiction dont, seuls, auraient pu s’étonner ceux qui ne le connaissaient pas, il s’éveilla d’une humeur charmante, se rasa, revêtit son plus bel habit de cérémonie, et déclara qu’avant d’être remis entre les mains des gendarmes, le perfide Jonathan serait d’abord interrogé, solennellement, par une sorte de petit tribunal de famille, composé du professeur Van der Schoppen, d’Yvon, et présidé par M. Bouldu lui-même.

M. Bouldu, qui ne voulait pas qu’on pût l’accuser d’avoir imité les barbaries de l’instruction criminelle au Moyen Age, décida que le prévenu Jonathan Alcott, déjeunerait confortablement, mais sans luxe.

Le Yankee, dont on avait délié un des bras, et que la vieille Marthe servit avec mille grimaces de dégoût et de mépris, ne mangea que du bout des dents. Il était presque contrarié de n’avoir pas été déjà remis entre les mains de la justice régulière, et se demandait avec inquiétude, quelle idée diabolique avait bien pu traverser le cerveau de M. Bouldu, et à quelles tortures raffinées, à quelles expériences peut-être, il allait être soumis.

M. Bouldu qui, comme la plupart des savants, avait, dans l’imagination, un grain de fantaisie et même d’enfantillage, fit disposer, dans le grand salon, une longue table recouverte d’un tapis vert, et trois fauteuils.

Une simple chaise de paille fut réservée à l’accusé que Jean, le cocher, qui jouait dans cette tragi-comédie le rôle de gendarme, ne devait pas perdre de vue, et dont il répondait sur sa tête.

En homme avisé, Jean s’était muni d’un vieux manche de fouet, de grosseur raisonnable, et dont il se promettait de caresser les épaules de l’inculpé, à la moindre tentative de rébellion.

Le professeur Van der Schoppen, que le météorologiste avait mandé d’urgence, arriva un peu après le déjeuner, ganté de beurre frais et vêtu, de la fameuse houppelande vert-olive complètement restaurée.

Il s’efforçait de prendre la mine sévère et compassée d’un d’Aguesseau ou même d’en Caton ; mais le bleu énorme qu’il portait sur l’un des yeux, lui donnait une physionomie assez peu juridique.

Yvon avait passé toute la matinée à inventorier les papiers cachés dans la chambre de l’inculpé, et qui devaient, avec la fiole de chloroforme et le conducteur électrique, garnir le guéridon réservé aux pièces à conviction.

MM. Bouldu et Van der Schoppen achevaient de prendre le café en attendant le moment de la séance, irrévocablement fixée à deux heures précises, lorsque Yvon pénétra, tout haletant, dans la salle à manger.

– Mors père, s’écria-t-il, il y a une personne qu’il serait de votre devoir d’inviter à ce solennel jugement.

– ?…

– Le docteur Rabican.

Et Yvon mit sous les yeux de son père, les fragments de la lettre du docteur, autrefois ramassés, rapprochés et collés entre deux feuilles de papier pelure, par Jonathan Alcott.

M. Bouldu, après y avoir jeté les yeux, pâlit, toussa, se mordit les lèvres, et finit par laisser percer une profonde émotion, surtout lorsqu’il eut achevé de parcourir les quelques lignes, empreintes de la plus cordiale bonté, par lesquelles le docteur faisait appel à l’amitié de son vieux camarade, en le suppliant de partager avec lui les risques et les avantages de la construction et du lancement de la Princesse des Airs.

– Je suis un misérable et un idiot, rugit-il… Yvon, va chercher immédiatement le docteur Rabican. Dis-lui que je lui présente toutes mes excuses pour ma conduite passée, et que je l’invite à venir présider le jugement d’un des plus grands scélérats que j’aie jamais rencontrés.

– Mais, objecta gravement Van der Schoppen qui faisait, dans la vie, toute chose avec gravité, nous allons être un juge de trop.

– Nullement, répartit M. Bouldu avec tout son entrain des bons jours. Yvon n’a que seize ans. Il est bien jeune pour faire déjà partie de la magistrature assise. Il remplira donc le rôle de procureur de la République.

– Et je le remplirai bien, je vous en donne ma parole, murmura Yvon entre ses dents.

Yvon ne fit qu’un saut jusqu’à l’institut.

Il mit, tout d’abord, Alberte au courant des événements ; et sans répondre aux questions dont l’accablait la jeune fille, il grimpa jusqu’au cabinet du docteur qui, malheureusement, venait de sortir.

Alberte, qui avait rejoint Yvon tout essoufflé, le gronda de sa précipitation, et lui promit que le docteur se rendrait chez M. Bouldu, sitôt qu’il serait de retour.

M. Bouldu éprouva un vif mécontentement, en apprenant l’absence de son ami. Il déclara néanmoins, sur les instances de Van der Schoppen, que l’on pourrait commencer l’interrogatoire, quitte à céder, bien entendu, le fauteuil de la présidence au docteur Rabican, dès qu’il se présenterait.

À l’heure dite, les portes de la salle furent ouvertes au public, uniquement composé, dans cette occasion, de la vieille Marthe, qui eut soin de se placer le plus loin possible de l’accusé.

M. Bouldu prit le premier la parole.

– Messieurs, dit-il, le triste personnage que vous avez devant les yeux a été comblé, par moi, toutes les bontés imaginables. Je l’ai installé dans ma maison, et bienfait inappréciable, je lui ai ouvert les portes de mon laboratoire, et l’ai initié à la météorologie, la reine de toutes les sciences… Est-ce vrai, scélérat ? Qu’as-tu à répondre ?

Jonathan, dont le malaise augmentait, était maintenant tout à fait ancré dans l’idée que M. Bouldu allait lui faire subir quelque torture spéciale.

Il eût préféré, de beaucoup, se trouver dans la prison la plus noire, dans le plus humide des cachots, que dans ce salon confortable, en face de ces juges improvisés.

– Tu ne réponds rien, gredin, continua M. Bouldu… Toi que j’ai traité comme mon fils, que j’ai nourri du pain de la science, que j’ai paternellement initié au mécanisme des cyclones, des trombes et des phénomènes atmosphériques de toute sorte ; tu as retourné la science même, comme un poignard, contre moi. Précisons les faits… je t’accuse d’avoir dirigé, contre mon coffre-fort, un courant électrique de plusieurs milliers de volts. Je t’accuse d’avoir déshonoré le chloroforme, qui n’a été inventé que pour le soulagement des malades, à la gloire de la chirurgie, en le faisant servir à tes turpitudes…

M. Bouldu avait prononcé ces paroles tout d’une traite.

Il s’arrêta pour souffler.

Ses yeux lançaient des éclairs, et il balançait, d’une façon peu rassurante pour le prévenu, un presse-papier de bronze massif représentant le dieu Borée.

– Ta seule vue, continua-t-il, me fait entrer dans une telle fureur que, pour ne pas perdre le sang-froid et la gravité nécessaires à la mission que je remplis, je vais céder la parole à l’accusation.

Yvon s’était levé.

Devant le regard irrité du jeune homme, Jonathan baissa les yeux et se tint coi.

Il tremblait comme une feuille.

– Je vais, dit Yvon, exposer, depuis leur commencement, tous les crimes dont s’est rendu coupable cet homme. J’en ferai passer, à mesure, les preuves sous vos yeux… D’abord, il a dépouillé de ses inventions un savant que nous estimons tous et qui fut, quelques temps, le collaborateur de mon père. J’ai nommé Alban Molifer… Voici des notes photographiées et des plans de la propre écriture de l’aéronaute. Je les ai saisis dans la chambre de Jonathan Alcott.

D’une pâleur livide, l’Américain était de plus en plus atterré.

Quant à M. Bouldu, à la vue de ces papiers, il était devenu pourpre.

Van der Schoppen jetait des coups d’œil anxieux sur sa face congestionnée.

– Nous perdrons notre temps à juger ce misérable, s’écria M. Bouldu. Qu’on aille immédiatement chercher la police, et qu’on nous en débarrasse.

La vieille Marthe s’était levée avec empressement.

Yvon la retint d’un geste.

– Nullement, dit-il. Vous avez tort, mon père. Il est extrêmement important que nous procédions nous-mêmes au jugement et à l’interrogatoire. Il sera toujours temps de le remettre entre les mains de la justice… Je vais continuer à vous parler de ceux de ses crimes que vous ignorez encore… Jonathan Alcott – le docteur Rabican en témoignera – a été surpris par Alban, au moment où il essayait de franchir la palissade qui entourait les ateliers de la Princesse des Airs… Et voici, ajouta le jeune homme, en désignant, sur la table des pièces à conviction, une lime et un ciseau à froid, les outils dont il voulait se servir.

M. Bouldu n’en revenait pas de saisissement.

Il regrettait amèrement d’avoir imposé tant de fois silence à son fils, lorsque celui-ci voulait plaider la cause du docteur Rabican, et dire ce qu’il savait de l’Américain.

Il baissa la tête avec confusion.

Le professeur Van der Schoppen esquissa une grimace d’horreur et de dégoût, qu’en d’autres circonstances, tout le monde eût trouvée risible.

Yvon expliqua ensuite, avec une parfaite clarté, l’attentat de la veille : M. Bouldu chloroformé et le coffre-fort fracturé.

– Mais enfin, malheureux, s’écria le météorologiste avec plus de tristesse que de colère, pourquoi voulais-tu me voler ?

L’Américain, qui jusque-là était demeuré silencieux, se sentit ému du ton d’affliction[24] paternelle de son vieux maître.

– Je ne voulais pas vous voler, répondit-il d’une voix sourde. Je voulais prendre seulement l’argent nécessaire à un voyage en Allemagne. Je savais[25] que je n’étais plus en sûreté ici, depuis ma tentative de destruction de l’aéroscaphe. Cette tentative, je ne l’ai faite que par dévouement pour vous, Monsieur Bouldu, pour vous éviter une humiliation dans le monde savant. Je savais que vous détestiez Alban Molifer, et même votre ancien ami le docteur Rabican, et que l’échec de leur entreprise vous causerait la plus vive satisfaction.

– Je suis puni de ma haine et de ma partialité, s’écria M. Bouldu, en réprimant, à grand-peine, son indignation, puisque j’ai la honte d’entendre ce scélérat insinuer que je suis moralement son complice !

Laissant Jonathan qui, sous la garde de Jean, commençait à reprendre espoir, le tribunal improvisé passa dans une pièce voisine, pour délibérer.

M. Bouldu gardait un sombre silence.

Il était humilié, confus, irrité, de l’erreur grossière qu’il avait commise en considérant, pendant si longtemps Jonathan comme un serviteur dévoué.

Il s’accusait en lui-même d’avoir indirectement causé, par sa faiblesse, tous les crimes qu’avait perpétrés le Yankee.

Yvon et Van der Schoppen respectaient ce silence, et se gardaient bien de le rompre par quelque parole maladroite.

Ils attendaient que M. Bouldu prît, de lui-même, une décision.

– Mes amis, dit enfin le météorologiste, d’un ton dépouillé de toute arrogance, qu’allons-nous faire de ce misérable ?… Je pense qu’il faut immédiatement le livrer à la justice.

– Immédiatement, oui !… s’écria Van der Schoppen, en brandissant un poing redoutable.

– Je ne partage pas votre avis, déclara sérieusement Yvon. Je suis persuadé que nous ne connaissons pas encore tous les méfaits de Jonathan ; et je tiens du docteur Rabican, un fait qui me donne beaucoup à penser : le chien de garde des ateliers de l’aéroscaphe a été empoisonné la veille même de l’expérience… Qui peut avoir fait cela, sinon Jonathan ? Et dans quel but ?… J’ai l’intime conviction qu’il a risqué une seconde tentative criminelle, cette nuit-là ; et qu’il a pleinement réussi… Ce n’est qu’à lui, certainement, qu’il faut attribuer l’échec de l’ascension de la Princesse des Airs. Mais je n’ai qu’une certitude morale. Il faut obtenir, de Jonathan, des éclaircissements complets à ce sujet… Puis, ajouta le jeune homme, qui sait, s’il n’est pas pour quelque chose dans la disparition du petit Ludovic !

– Fort bien, objecta M. Bouldu. Mais ce misérable a tout intérêt à ne pas aggraver son cas par l’aveu de nouveaux méfaits. Il ne voudra rien dire. Il sait fort bien que nous n’avons, sur lui, aucune autorité légale ; il nous enverra promener.

– Alors, comment faire ? demanda Van der Schoppen dont la physionomie naïve exprimait, en ce moment, une profonde perplexité.

– Je ne vois qu’un moyen, fit Yvon, après un instant de réflexion, c’est de lui promettre la liberté s’il fait des aveux complets.

– Rendre la liberté à cette fripouille, tonitrua M. Bouldu. Jamais de la vie, par exemple !… J’aimerais mieux m’instituer moi-même son geôlier.

– Cependant, poursuit le jeune homme, je crois que nous serons obligés d’en passer par là… Sa punition ne nous procurera aucun avantage. Ses aveux peuvent nous être fort précieux, à nous-mêmes et surtout au docteur Rabican !

– S’il s’agit du docteur, acquiesça M. Bouldu, je ferai comme tu dis, Yvon ; mais ce sera toujours un remords pour moi d’avoir laissé échapper un tel misérable.

Le professeur Van der Schoppen, que cette aventure émerveillait comme un drame contemplé au théâtre, n’était pas encore arrivé à mettre de l’ordre dans ses idées. Faute d’avoir une opinion personnelle à émettre, il se rangea à l’avis commun…

Pendant que ses juges délibéraient, Jonathan Alcott avait eu le temps de se remettre un peu de ses terreurs. Il avait réfléchi, repris son sang-froid, et s’était préparé à la lutte.

Ce fut Yvon, dont le visage avait revêtu involontairement une expression de méprisante dureté, qui se chargea de l’interroger.

– Mon père, dit-il, est assez faible pour consentir à vous remettre en liberté, à condition que vous quittiez la France.

Jonathan Alcott respira bruyamment, comme soulagé d’un grand poids.

Sa face avait presque instantanément repris l’expression d’assurance et d’ironie gouailleuse qui lui était habituelle.

Yvon continua :

– Mais, avant tout, mon père met, à votre grâce, une condition. Il faut que vous racontiez, sans omettre la moindre circonstance, comment vous vous y êtes pris pour vous introduire dans les ateliers de la Princesse des Airs, et pour fausser, ou démolir, les appareils directeurs de l’aéroscaphe… Nous sommes sûrs que c’est vous qui avez empoisonné le chien !

Jonathan pâlit affreusement.

Il crut que la grâce qu’on venait de lui promettre n’était qu’un piège ; et ses regards anxieux interrogèrent éperdument le visage de ses juges, pour tâcher d’y lire la vérité.

M. Bouldu tambourinait nerveusement, sur la table, une marche, avec son coupe-papier.

Van der Schoppen semblait enseveli dans de laborieuses réflexions.

Yvon demeurait impassible.

Voyant que l’Américain, affolé, ne se hâtait pas de répondre, Yvon tira sa montre.

– Si dans cinq minutes, déclara-t-il d’une voix vibrante, vous ne vous êtes pas décidé à parler, j’envoie chercher le commissaire de police qui saura bien, lui, vous faire avouer votre dernier crime… Si, au contraire, vous faites preuve de franchise et de repentir, je vous donne ma parole d’honneur, au nom de mon père et au mien, que vous pourrez sortir d’ici librement.

– Eh bien, oui, murmura enfin le Yankee décontenancé, je vais tout vous dire…

Il raconta, d’une voix haletante, comment il avait empoisonné le chien avec des boulettes de strychnine, comment il avait escaladé la palissade et limé l’articulation d’une aile de l’aéroscaphe.

Un silence mortel suivit cet aveu.

M. Bouldu se contenait à grand-peine.

Il regrettait fort de s’être engagé à mettre son prisonnier en liberté…

Soudain la porte du salon s’ouvrit avec fracas.

Le docteur Rabican, qui s’était hâté d’accourir, aussitôt sa visite terminée, traversa le salon ; et d’un premier mouvement irraisonné, se précipita vers M. Bouldu, dont il serra les mains avec effusion.

Les deux amis étaient si émus qu’ils ne purent prononcer aucune parole.

Van der Schoppen, attendri de ce spectacle, avait, tiré un madras à carreaux, de la dimension d’une serviette ordinaire, et il essuyait furtivement une larme.

Yvon avait serré la main du docteur ; mais il ne perdait pas de vue Jonathan qui, en présence de cette réconciliation, n’avait pu réprimer un rictus diabolique.

Quand le calme se fut un peu rétabli, le docteur Rabican prit place entre M. Bouldu et le professeur Van der Schoppen ; et il consentit, de bonne grâce, à accepter la présidence du tribunal improvisé.

– Je vous en conjure, mes chers amis, dit-il d’une voix pleine de trouble, pardonnez à ce malheureux ; mais qu’il raconte sans détours, la part qu’il a prise à la catastrophe de la Princesse des Airs et peut-être à la mort du malheureux Alban et de sa famille.

Jonathan avait aussitôt compris tout le parti qu’il pourrait tirer de la bonté du docteur Rabican.

– J’ai déjà tout avoué, s’écria-t-il d’une voix lamentable. Je suis profondément repentant de mes crimes, et je ne demande qu’à les expier. La meilleure preuve que je puisse vous donner de ma conversion, c’est que je vais raconter tout ce que je sais sur le sort de Ludovic Rabican… L’enfant n’est pas mort…

Comme un habile comédien qui ménage ses effets, Jonathan eut un silence après cette déclaration capitale.

– Où est-il ? Parlez ! demanda le docteur avec angoisse.

Jonathan poursuivit, de la même voix larmoyante :

– Le petit Ludovic s’est embarqué clandestinement à bord de la Princesse des Airs. Je l’ai vu moi-même, à peu près vers minuit, se glisser dans la coque de l’aéroscaphe où il a dû trouver une cachette… Quant aux avaries que j’ai causées à la machine, elles sont assez graves pour l’empêcher de se diriger, mais non pas de se maintenir dans les airs… Mon crime n’a pas été jusqu’à vouloir assassiner les aéronautes. J’ai voulu seulement empêcher le succès de l’expérience, et le triomphe de mes adversaires.

Jonathan s’était tu ; et courbant la tête, feignait d’être abîmé dans un profond repentir.

Quant aux membres du tribunal, ils étaient terrassés par la surprise et l’émotion.

M. Bouldu pleurait à chaudes larmes, et demandait pardon à son ami.

Le docteur, étourdi d’une péripétie si imprévue, était en proie à une agitation fébrile.

Il sentait subitement un nouveau courage lui revenir ; et il se jurait à lui-même de retrouver son enfant.

Ce fut Yvon qui recouvra, le premier, sa présence d’esprit.

– Il est nécessaire dit-il, que Jonathan signe une déclaration écrite des aveux qu’il vient de faire. De plus, il faut qu’il reste à notre disposition, jusqu’à démonstration complète de la vérité de ce qu’il avance… Qui sait s’il ne vient pas de nous conter un habile mensonge pour se tirer d’affaire ?…

Dans l’exaltation de sa joie, le docteur Rabican n’était nullement tenté de mettre en doute les paroles du Yankee. Il était convaincu que le misérable avait dit la vérité. Pour un peu, il eût trouvé Yvon trop défiant et trop méticuleux.

Mais M. Bouldu et Van der Schoppen lui-même approuvèrent la prudence du jeune homme ; et il fut décidé que Jonathan Alcott serait, jusqu’à nouvel ordre, gardé à vue dans une chambre du deuxième étage, dont l’unique fenêtre était munie de gros barreaux de fer, la porte très épaisse et nantie de solides verrous[26]. L’Américain ne parut nullement contrarié de cette décision.

Il réitéra ses promesses de repentir, écrivit et signa tout ce qu’on voulut.

– Il ne serait pas besoin, s’écria-t-il, de me tenir prisonnier. J’ai à cœur de prouver que j’ai dit la vérité tout entière, et de racheter, par ma conduite, les fautes que la vanité et le désir d’être agréable à mon maître m’ont fait commettre.

– Je veux bien croire, dit sévèrement M. Bouldu, qu’en ce moment vous êtes sincère. Mais prenez garde ; vous allez être surveillé étroitement. Si, par malheur, vous vous trompiez, si vous tentiez de vous enfuir, je me vengerais moi-même sur vous, et d’une façon si terrible, que vous ne pouvez même pas vous en faire une idée !…

Jonathan Alcott renouvela ses protestations de dévouement et de repentir, et déclara qu’il se soumettrait à tous les châtiments qu’on voudrait lui infliger, et qu’il avait la conscience d’avoir si bien mérités.

Comme on allait l’entraîner vers l’espèce de cellule qui lui était destinée, le professeur Van der Schoppen intervint :

– Les vices et les crimes, déclara-t-il gravement, proviennent tous d’un état morbide des cellules cérébrales. Il faut se bien porter pour être honnête. La santé est le commencement de la vertu – aussi, continua-t-il, en se tournant vers Jonathan, vous devez être bien malade, mon garçon… Je vais donc commencer, à l’instant même, à vous appliquer un traitement qui vous rendra, en peu de jours, le plus vertueux des hommes.

Malgré l’opposition de M. Bouldu et du docteur Rabican, Jonathan dut essuyer quelques vigoureux coups de poing derrière la tête, dans la région même du cervelet. Jamais, dans sa longue carrière médicale, le professeur n’avait appliqué d’aussi bon cœur la méthode kinésithérapique. Il était enchanté de son idée.

– Voilà un garçon qui est dans la bonne voie maintenant, murmura-t-il pendant qu’on emmenait Jonathan qui, à part soi, donnait le professeur à tous les diables, et se promettait bien de tirer, plus tard, de lui, une éclatante vengeance.

Malgré ces petits désagréments, Jonathan était enchanté que l’affaire eût si bien tourné pour lui.

– Monsieur Bouldu est un niais, songeait-il. Le docteur Rabican n’a aucune espèce d’énergie. Ils s’apercevront, plus tard, de la faute qu’ils viennent de commettre, en ne me faisant pas mettre en prison, et en ajoutant foi à mes belles promesses de repentir… Mais c’est, surtout à Yvon que j’en veux. C’est lui le plus à craindre ; et j’ai bien vu, hier soir, qu’il est capable de me brûler la cervelle sans le moindre scrupule… Patience ! J’aurai mon tour. Je vais, en attendant, m’appliquer à bien jouer mon rôle de criminel converti.

Yvon Bouldu tint à être le premier à porter la grande nouvelle à Mme Rabican et à Alberte.

Quoique très satisfait de voir qu’il restait encore des chances de retrouver Ludovic, de constater que ses suppositions et les espoirs irraisonnés d’Alberte se trouvaient en partie justifiés, il gardait un arrière-fond de mauvaise humeur.

Il était mécontent que Jonathan Alcott s’en fût tiré à si bon compte ; et il trouvait, à part lui, que son père et le docteur avaient montré beaucoup trop d’indulgence et même de faiblesse.

Il se promit, d’ailleurs, de surveiller, de très près l’Américain et de ne pas lui laisser la moindre occasion de s’évader.

La nouvelle qu’apportait le jeune homme, produisit, sur Mme Rabican, un effet plus salutaire que toutes les potions, tous les traitements, par lesquels on avait essayé de la guérir.

Yvon et Alberte furent étonnés de la soudaineté avec laquelle les traits de son visage morne et flétri s’illuminèrent d’une joyeuse flamme d’espoir.

Elle ordonna que la chambre de Ludovic, où personne ne pénétrait plus depuis sa disparition, fût nettoyée et ornée, comme si l’enfant eût dû revenir d’un jour à l’autre.

Alberte se garda bien de contredire sa mère qui, dans son exaltation, trouvait son idée toute naturelle.

Certes, la jeune fille savait bien que, même en admettant les circonstances les plus favorables, son frère mettrait beaucoup de temps à revenir.

Mais elle craignit de gâter le bonheur de Mme Rabican ; et la petite chambre de l’enfant fut disposée et parée comme si on l’eût attendu le jour même.

Le soir, chez M. Bouldu, un repas cordial réunit les acteurs de la scène du jugement, pour fêter la réconciliation de M. Bouldu et du docteur Rabican, et surtout pour discuter les chances que l’on avait de retrouver la Princesse des Airs et de sauver son équipage.

M. Bouldu déclara, tout d’abord, qu’il prenait sur lui d’aviser les guetteurs des postes météorologiques du monde entier, avec lesquels il était journellement en communication télégraphique.

Le docteur, de son côté, se promit de faire passer dans tous les grands journaux français et étrangers, une note contenant la description détaillée de l’appareil, et même le signalement des voyageurs.

– Mais, objecta le professeur Van der Schoppen, qui avait, parfois, d’excellentes idées, est-il donc impossible de deviner la direction qu’a pu prendre l’aéroscaphe ? Il me semble que pour vous, mon cher monsieur Bouldu, qui êtes météorologiste, rien ne doit être plus facile.

– Vous vous trompez, répondit le savant, après un instant de réflexion. Les courants atmosphériques varient suivant l’altitude. À trois cents mètres, par exemple, vous trouvez un courant qui va vers l’est. Deux cents mètres plus haut, vous en trouverez un autre qui va vers l’ouest… Il faudrait savoir, d’ailleurs, si l’aéroscaphe a été pris par un vent constant, ou par un vent irrégulier.

– Pourquoi, s’écria Yvon, n’aurait-il pas été pris par un de ces vents réguliers dont vous possédez la carte ?

– Parce qu’il est fort probable que dans son affolement, Alban Molifer a dû plusieurs fois, faire monter et descendre l’aéroscaphe. Dans ces conditions, il peut avoir été aussi bien emporté vers le nord que vers le sud, vers l’est que vers l’ouest.

– Eh bien, moi, s’écria Yvon avec feu, je suis persuadé qu’ils ont été emportés par un vent régulier. Alban a dû avoir assez de sang-froid, voyant que l’atterrissage était sans doute impossible – s’ils étaient descendus, nous aurions de leurs nouvelles – pour ne pas s’abandonner au hasard des courants irréguliers.

– Si ce que vous dites était exact, Yvon, répliqua tristement le docteur Rabican, votre père nous indiquerait de suite, à peu de chose près, où ils peuvent se trouver. C’est un anémologue de première force.

– Pardieu, s’écria M. Bouldu, ils auraient été pris par un des trois grands courants qui passent au-dessus de Paris, et se dirigent vers l’est. Ils devraient être, par conséquent, soit au Pôle Nord, soit en Sibérie, soit en Chine ou au Thibet.

– Ils doivent être au Pôle Nord ou au Thibet, s’écria Yvon. S’ils étaient tombés dans un pays civilisé comme la Russie ou même la Sibérie, nous aurions déjà eu de leurs nouvelles il y a longtemps. Ils n’ont pu atterrir que dans un pays tout à fait sauvage.

– À moins, murmura le docteur, qu’ils ne soient tombés dans la mer.

Un silence funèbre suivit ces paroles, que personne n’eut le courage de commenter.

Pourtant, comme il restait encore, en somme, bien des raisons d’espérer, il fut décidé qu’on commencerait, dès le lendemain, les recherches les plus minutieuses.

Tout un plan de campagne fut arrêté.

M. Bouldu jura solennellement d’interrompre toute espèce d’études personnelles, jusqu’à ce qu’il eût retrouvé les aéronautes, morts ou vifs.



II


UNE DÉPÊCHE DU MONT BLANC


Le docteur Rabican, dont l’abattement et la neurasthénie s’étaient dissipés comme par enchantement, prit la direction des recherches avec une ardeur et une sagacité toutes juvéniles.

Des milliers de photographies de l’aéroscaphe et de son équipage furent envoyées aux principaux journaux français et étrangers, accompagnées d’une notice promettant une forte récompense à ceux qui pourraient apporter quelques renseignements sur la Princesse des Airs.

Les récompenses offertes étaient graduées suivant l’importance du renseignement.

Comme M. Bouldu l’avait promis, il fit avertir, télégraphiquement, tous les postes météorologiques, presque tous installés sur des montagnes.

Il en reçut, au bout de quelques jours, des réponses négatives…

Personne n’avait vu l’aéroscaphe.

Le docteur et M. Bouldu, à qui leur réconciliation avait prêté une nouvelle force, ne se découragèrent pas.

Par l’entremise toute-puissante du ministre de l’Instruction publique, des dépêches furent envoyées aux gouvernements d’Allemagne et de Russie, sur le territoire desquels on supposait que la Princesse des Airs avait dû être entraînée.

M. Bouldu ne décolérait pas.

À chaque dépêche, à chaque lettre annonçant que l’on n’avait rien vu, il entrait dans de véritables accès de rage.

Il passait toutes ses journées au télégraphe, à la grande consternation des employés qui redoutaient son humeur bourrue, et dont la besogne se trouvait triplée par cette quantité de messages expédiés à tous les points du globe.

Quant au docteur Rabican, après huit jours de démarches infructueuses, il était retombé dans sa tristesse.

De nouveau, le désespoir, qui l’avait un instant quitté, l’envahissait.

– J’ai beau me faire illusion, se disait-il ; Bouldu a beau essayer de me donner de l’espoir, je suis persuadé, moi, qu’ils ont été entraînés au-dessus de l’Atlantique, et qu’ils y ont péri lamentablement. S’ils vivaient encore, il y a longtemps que nous en serions informés.

Une autre cause venait s’ajouter à la mélancolie du docteur.

Mme Rabican, dont les nerfs étaient devenus d’une excitabilité maladive, éprouvait, à la réception de chaque dépêche, de dangereuses crises. On fut obligé, dans l’intérêt de sa santé, de lui dire qu’on ne pourrait guère connaître le résultat définitif que dans un mois. Mais il était impossible de faire entièrement illusion à son instinct maternel. À la mine sombre du docteur, au visage encoléré de M. Bouldu, aux chuchotements d’Alberte et d’Yvon, elle devinait bien qu’on lui cachait la vérité. Plusieurs fois par jour c’étaient des scènes déchirantes entre elle et son mari.

– J’aime mieux tout savoir, s’écriait-elle, être certaine du trépas de mon pauvre Ludovic. Mais, du moins, ne me torture pas ainsi. Le doute me fait presque autant souffrir que la certitude de l’horrible vérité.

– Tu as tort, je t’assure, répliquait le docteur navré. Tu dois bien te rendre compte que des recherches du genre de celles que nous faisons sont longues et difficiles. Sois patiente. Je mentirais en te disant qu’à l’heure actuelle nous savons quelque chose de plus qu’au premier jour.

Mme Rabican fondait en larmes.

Son mari passait de longues heures à la consoler, à essayer de la persuader.

Puis, il s’échappait en hâte, pour continuer ses démarches ou visiter ses malades.

Il ne dormait plus maintenant que quelques heures par nuit.

Huit jours se passèrent ainsi, depuis les aveux de Jonathan, sans apporter aucun résultat. On recueillit seulement le témoignage de quelques paysans du département de l’Aisne, qui racontaient avoir vu planer, très haut, une espèce d’oiseau énorme, brillant comme de l’argent.

Ces témoignages, qui n’avaient d’autre importance que de justifier l’hypothèse de M. Bouldu sur la direction prise par l’aéroscaphe, permirent cependant au docteur de se rendre compte au moins en partie, de l’insuccès des recherches.

– Parbleu ! s’écria-t-il, je comprends maintenant qu’on ne nous ait apporté aucun renseignement. L’expression des paysans : un énorme oiseau, brillant comme de l’argent, me l’explique… À une très grande hauteur, l’aéroscaphe a dû être confondu avec un grand oiseau de proie : aigle ou gypaëte… Et voilà pourquoi la Princesse des Airs a pu traverser l’Allemagne et peut-être même la Russie, sans éveiller l’attention.

– Vous oubliez cependant, mon cher ami reprit M. Bouldu, une autre circonstance très importante : la rapidité de translation des courants aériens. Nos amis ont pu se trouver transportés hors de l’Europe en moins de quarante-huit heures ; et ils peuvent être descendus dans un pays où ne se trouvent ni télégraphe ni journaux.

– Ce que ces témoignages ont de plus consolant, dit le docteur, c’est qu’ils apportent au moins la certitude que la Princesse des Airs n’a pas été entraînée dans la direction de l’ouest, au-dessus de la mer. Si faible que soit cet espoir, nous pouvons encore espérer.

Depuis les témoignages des paysans, qui s’étaient produits tout au commencement de l’enquête, aucun fait nouveau n’avait été recueilli.

Le docteur et M. Bouldu avaient dépensé, en télégrammes et en frais de toute sorte, une somme considérable.

De plus après le bon vouloir qu’ils avaient déployé à l’origine, les ministères et les administrations commençaient à trouver obsédante l’importunité des deux savants.

Tout le monde s’arrangeait maintenant pour les éconduire poliment.

– Se figurent-ils, répétaient à l’envi les chefs de bureau et même les simples employés, que nous ne pouvons penser qu’à leur ballon ! Nous avons, heureusement, des préoccupations plus graves.

Et ils se remettaient à tailler artistement des crayons de diverses couleurs, ou à recopier, en belle ronde, des communiqués insignifiants.

Après plusieurs démarches infructueuses, plusieurs voyages à Paris, M. Bouldu et le docteur Rabican comprirent qu’ils n’obtiendraient plus rien par la voie officielle.

Les journaux aussi se lassaient. On recevait froidement les deux savants dans les bureaux de rédaction ; et on leur donna bientôt à entendre que, désormais, leurs notes ne pourraient passer dans le journal qu’à titre d’insertions payées.

Force fut donc aux deux amis de se croiser les bras, de demeurer dans l’inaction.

Alors, l’espoir qui les avait soutenus tant qu’il y avait eu des démarches à faire, des dépêches à envoyer, de l’activité à déployer, les abandonna tout à fait.

Le docteur se reprit tristement à visiter sa clientèle, qu’il avait forcément un peu délaissée ; M. Bouldu se confina dans son laboratoire.

La cause de Ludovic parut, encore une fois, perdue.

Les deux savants voyaient rarement le professeur Van der Schoppen.

Lui aussi vivait retiré dans son cabinet de travail, et mettait en ordre des monceaux de notes et d’observations pour un immense Mémoire sur les conditions physiologiques de la vie humaine sous tous les climats du globe.

Il en avait déjà terminé la première partie, qui avait trait aux habitants de l’Europe ; et les deux cents pages qu’il avait écrites étaient un chef-d’œuvre de clarté, de concision et de documentation consciencieuse. L’Asie lui donnait beaucoup plus de mal. Il y avait là de vastes régions, des peuples entiers, sur lesquels il n’avait que des données tout à fait vagues, des racontars contradictoires de voyageurs, indignes de figurer dans un ouvrage d’une réelle valeur scientifique.

D’ailleurs, le professeur, après avoir partagé, au début, l’espoir de ses amis, semblait s’être découragé le premier.

Il paraissait avoir, sur le lieu de la retraite – ou du tombeau – des aéronautes, une opinion à lui, une idée de derrière la tête, qu’il ne trouvait pas encore bon d’exprimer.

Seuls, Alberte et Yvon avaient toujours la même confiance qu’aux premiers jours.

Le jeune homme s’était entêté dans l’hypothèse que ses amis avaient dû atterrir en un point quelconque du plateau central de l’Asie ; et il n’en démordait pas.

Il avait facilement persuadé Alberte.

Les deux jeunes gens formaient tous les jours mille projets de voyage en Asie.

– Il faudrait, s’écriait Yvon, organiser une expédition, explorer les déserts de la Mongolie et les montagnes du Thibet[27]… Je suis sûr que c’est là qu’ils sont ; ils ne peuvent être que là.

– Tu raisonnes comme un enfant, répondait M. Bouldu. En admettant que la Princesse des Airs ait été précisément emportée par le courant aérien qui passe au-dessus de ces régions, et non par celui qui se dirige vers le pôle, pourquoi veux-tu que ce courant les ait précisément déposés là, et ne les ait pas entraînés plus loin !…

– Oui, appuyait le docteur, pourquoi voulez-vous qu’ils ne soient pas arrivés en Chine, au lieu de choisir comme lieu de descente les glaciers inhospitaliers et les rocs arides des cimes de l’Himalaya ?

– Précisément, reprenait Yvon avec feu ; c’est parce qu’ils sont descendus dans ces déserts, ou sur ces sommets inhospitaliers, que nous ignorons leur sort. S’ils avaient pris terre dans un pays comme la Chine, il y a longtemps que nous aurions de leurs nouvelles.

– Je te dis que non, rugissait M. Bouldu.

Et la discussion se terminait toujours par un accès d’emportement de la part de l’irascible météorologiste.

Quant à Jonathan Alcott, sur lequel Yvon exerçait une surveillance minutieuse, il paraissait de plus en plus repentant et résigné à la singulière situation qui lui était faite.

Il avait même demandé en grâce à son ancien maître de lui confier la mise au net et la vérification d’un très important tableau de statistique, sur la hauteur des eaux de pluie en France depuis dix ans.

Il paraissait travailler avec plaisir, et ne laissait jamais échapper la moindre plainte sur sa séquestration.

Il était plein de politesse et même d’amabilité pour la vieille Marthe, qui lui apportait ses repas, et pour le cocher Jean.

Celui-ci, chaque soir, étendait son lit de sangle dans le couloir, en travers de la porte de la cellule, de façon à prévenir toute velléité d’évasion.

Jonathan, comme beaucoup d’Américains, avait une certaine quantité de sang Peau-Rouge dans les veines.

Il devait à cette hérédité une inlassable patience, une assurance et un flegme imperturbables.

Il s’était dit qu’à force de temps M. Bouldu, sans rancune, comme toutes les personnes très violentes, lui pardonnerait et lui rendrait même sa confiance.

Cette opinion était tellement ancrée dans son esprit, qu’il eût été très vivement contrarié si on lui eût offert la liberté sans condition.

Libre, il eût été obligé de passer à l’étranger, et sa vengeance lui aurait échappé.

Car il voulait se venger, et terriblement, d’Alban Molifer, d’abord, première cause de tous ses malheurs – si par hasard il avait échappé à la catastrophe probable de la Princesse des Airs – d’Yvon, qui l’avait humilié et qui avait tenu sa vie entre ses mains – et même de M. Bouldu, ainsi que du docteur Rabican, à qui il gardait rancune pour la générosité même qu’ils avaient déployée envers lui.

Il n’était pas jusqu’à l’inoffensif Van der Schoppen qui n’eût sa part dans la rancune du Yankee. Jonathan s’était promis de le punir du rôle qu’il avait accepté dans la comédie judiciaire où lui-même avait joué celai d’inculpé.

L’application kinésithérapique qui avait terminé la séance du jugement, n’était pas, comme on pense bien, pour peu de chose dans la haine du Yankee contre l’excellent professeur.

Trois semaines s’étaient écoulées depuis le commencement de l’enquête entreprise par le docteur Rabican et M. Bouldu, pour connaître le sort des aventureux voyageurs, lorsqu’un accident, gros de conséquences, vint modifier la face des choses.

Yvon Bouldu, qui parlait couramment l’allemand et l’anglais, et qui, depuis les derniers événements, s’était habitué à lire les principaux journaux et périodiques en ces langues, découpa, un jour, dans une gazette allemande, un entrefilet dont voici la traduction littérale :

CURIEUSE AVENTURE D’UN CHASSEUR

« Un sous-officier de Cosaques, du district de Semiretschensk (Sibérie méridionale), se trouvant à la chasse avec plusieurs hommes de son escouade, eut l’idée d’envoyer l’un d’eux dénicher un nid à la cime d’un cyprès géant.

« Quelle ne fut pas la surprise des chasseurs en découvrant que ce nid, un nid de milan, était entièrement capitonné avec un lambeau de toile, sur lesquels étaient tracés des caractères en langue française, malheureusement presque illisibles.

« La pluie, les excréments de l’oiseau et ses coups de griffe n’avaient laissé qu’un fouillis de caractères indéchiffrables.

« Le lambeau de toile fut porté, comme une curiosité, au capitaine de la sotnia, qui, comme la plupart des officiers russes, parlait couramment le français.

« Voici ce document, tel qu’il a été restitué par M. Nicolas Hanief :

….osca… Prince.. es.. Air…
…………… perdition
rassurez… eur… Rabi…
…………… dovic
……………………………
……………. secours
..………ban Moli…

« Les caractères ont été tracés avec de l’encre ordinaire.

« Nul doute que l’on ne se trouve en présence d’un document par lequel une mission en détresse essaie de demander du secours.

« Le mot perdition ne laisse aucun doute à cet égard.

« Mais il n’y a, en ce moment, aucune mission européenne, ni surtout française, dans l’Asie centrale.

« La mystérieuse missive trouvée dans le nid de l’oiseau n’est-elle qu’une plaisanterie de mauvais goût, ou nous trouvons-nous en présence d’un appel désespéré jeté par quelque Européen, perdu depuis de longues années dans les régions himalayennes, peut-être prisonnier des farouches tribus mongoles ou des lamas du Thibet ?

« Encore un mystère à éclaircir. »

Le journal qui faisait paraître cet entrefilet était une feuille de second ordre, publiée dans une ville de la frontière russo-allemande, et qu’Yvon ne recevait pas d’ordinaire. On la lui avait expédiée avec un paquet d’autres journaux.

L’article était imprimé en tout petit caractères, dans un coin du journal, lorsque le regard d’Yvon fut arrêté par la singulière disposition typographique du document.

Distraitement, d’abord, il le parcourut. Il eut comme un éblouissement. Le journal lui tomba des mains. Il le reprit, mais il tremblait de tous ses membres, tant son émotion était grande.

Malgré les efforts qu’il faisait pour se dominer, les caractères gothiques de la gazette allemande dansaient devant ses yeux.

– Mais oui, s’écria-t-il après une seconde lecture, en se levant tout d’une pièce pour courir porter la bonne nouvelle à M. Bouldu, ce sont eux !… Osca… prince… es… air, c’est l’aéroscaphe, la Princesse des AirsPerdition

Ici, le front du jeune homme se rembrunit.

– Ils sont en perdition ou y ont été… Heureusement qu’à la ligne suivante le mot rassurez laisse de l’espoir… Rabi… c’est évidemment le docteur Rabican… dovic, Ludovic !… Ce scélérat de Jonathan a donc dit vrai, pour une fois… Et la signature… ban Moli… évidemment Alban Molifer, ne permet de conserver aucun doute.

Yvon s’était précipité dans le laboratoire paternel. M. Bouldu, en ce moment occupé à collationner plusieurs cartes des vents dominants, reçut fort mal son fils.

– Tu ne pouvais pas, gronda-t-il, choisir un autre moment pour venir me déranger !…

Yvon, oubliant dans sa joie que son père ne connaissait pas la langue allemande, lui mit le journal sous les yeux.

– Tiens, s’écria-t-il, seras-tu convaincu, maintenant !

M. Bouldu entra dans une nouvelle colère :

– Qu’est-ce que tu veux que cela me fasse, ton journal allemand ?… Traduis-le-moi, au moins… Et d’abord, qu’y a-t-il ?

– Il y a, clama Yvon impatienté à son tour, que la Princesse des Airs est retrouvée, ou près de l’être. Ce journal en donne des nouvelles… Jonathan avait dit vrai… Ludovic est parti avec Alban Molifer.

– Que diable ! il fallait me dire cela plus tôt, fit M. Bouldu en exagérant son attitude grondeuse pour dissimuler sa joie et son émotion.

Quand le jeune homme eut traduit fidèlement le bienheureux article, M. Bouldu donna cours à toute sa satisfaction.

Il serra énergiquement la main de son fils.

– Tu ne peux pas t’imaginer, s’écria-t-il, le plaisir que tu me fais. Je suis aussi heureux que le jour de ma réconciliation avec Rabican… C’est ce pauvre ami qui va être content !

Je vais, sans perdre un instant lui porter la bonne nouvelle.

Yvon disparut en faisant claquer joyeusement les portes, et en brandissant toujours la fameuse gazette. Resté seul, M. Bouldu réfléchit. Une idée venait de lui traverser la cervelle.

– Il résulte de tout ceci, se dit-il, que ce coquin de Jonathan a dit la vérité au sujet du petit Ludovic… Je lui ai promis la liberté ; il faut que je tienne parole… Je cours le délivrer, comme je m’y suis engagé.

M. Bouldu, qui avait pour habitude, d’exécuter immédiatement tout ce qu’il avait résolu, grimpa, en toute hâte, à la logette du prisonnier.

Il s’arrêta pour souffler, au dernier palier. Il fallait parler avec dignité au serviteur infidèle.

Jonathan Alcott ne put réprimer un haut-le-corps de surprise à la vue de son maître.

– Rassurez-vous, dit M. Bouldu, majestueusement. Je viens vous remettre en liberté, comme je me suis engagé à le faire, si vos assertions, au sujet du fils de mon ami, monsieur Rabican, se trouvaient confirmées… Un honnête homme n’a qu’une parole. Vous êtes libre.

Jonathan Alcott ne bougea pas.

– Eh bien, entendez-vous ce que je vous dis ?… Vous pouvez partir. Je ne plaisante pas.

L’Américain poussa une sorte de grognement. Il se trouvait très contrarié, et au fond très embarrassé de cette liberté dont il ne savait que faire. Il avait beau réfléchir, il ne découvrait aucun moyen d’éviter son renvoi.

À la fin, il se hasarda à demander à M. Bouldu comment il avait eu des nouvelles de l’aéroscaphe.

En quelques phrases brèves, car il commençait à s’impatienter, le météorologiste le mit au courant.

– Et c’est sur d’aussi faibles preuves, sur d’aussi futiles indices, soupira aussitôt Jonathan, que vous avez la générosité de me pardonner mes crimes, et d’ouvrir les portes de ma prison ! Je ne le souffrirai pas. Je resterai ici jusqu’à ce que vous soyez bien sûr que je n’ai pas voulu vous tromper.

– Restez, si vous voulez, déclara avec indifférence, M. Bouldu ; mais personne ne vous surveillera plus.

– D’ailleurs, fît observer doucereusement l’Américain, il faut que je termine le grand tableau météorologique dont vous avez bien voulu me confier l’exécution.

– Je vois, conclut M. Bouldu avec un rire sonore, que je serai obligé de vous mettre à la porte !… Le voilà, le voilà bien, le prisonnier par persuasion !

Fort de cette espèce de consentement tacite, Jonathan se remit tranquillement à son travail.

Quant à M. Bouldu, qui avait descendu l’escalier en sifflotant comme un collégien, il se jura bien d’expulser cette canaille d’Américain, sitôt qu’on aurait des nouvelles plus précises de l’aéroscaphe, ce qui ne saurait tarder.

Jonathan était ravi.

– Décidément, murmura-t-il, je ne croyais pas le père Bouldu aussi naïf. J’aurai beaucoup moins de peine que je ne l’avais pensé à regagner sa confiance. Il finira bien quelque jour, par me donner son coffre-fort à garder !

En arrivant à l’institut, Yvon eut la chance de rencontrer le docteur Rabican, qui se préparait à sortir.

À la surprise du jeune homme, le docteur, qui avait d’abord manifesté une grande joie, parut soudainement devenir soucieux.

On eut dit que le plaisir qu’il éprouvait était gâté par quelques pénibles préoccupations.

Il n’en remercia pas moins chaleureusement Yvon Bouldu.

– Je n’oublierai jamais, mon cher enfant, s’écria-t-il, que vous avez été le premier à m’annoncer que mon fils vivait encore. Je vais donc pouvoir redonner un peu d’espoir à Alberte et à sa mère.

Le docteur avait prononcé ces paroles d’un ton de tristesse et de mélancolie qui n’échappa point à Yvon.

– Que peut donc avoir le docteur ? s’écria-t-il. Il y a, dans sa tristesse, un mystère que je ne m’explique pas.

Yvon observa plus attentivement son interlocuteur. Évidemment, il faisait des efforts pour échapper à une obsédante pensée.

La conversation languissait lorsque Yvon, sans calculer la portée de ses paroles :

– Nous sommes maintenant, dit-il, moralement certains que la Princesse des Airs a pris terre dans quelque contrée de l’Asie centrale. Il ne reste plus maintenant qu’à organiser une expédition, et à nous lancer, nous-mêmes, à la recherche de nos amis.

À ces paroles, le docteur pâlit et balbutia :

– Oui, oui, en effet, vous avez raison… une expédition… Il faudrait une expédition.

Yvon Bouldu comprit, sans en deviner la raison, qu’il venait, involontairement, de froisser son vieil ami.

Il se retira tout rêveur, se demandant, avec anxiété, la cause des soucis du docteur.

Comme il traversait la cour de l’institut maintenant envahie pas les hautes herbes, il se frappa brusquement le front.

– Suis-je assez simple, s’écria-t-il… J’aurais dû comprendre cela du premier coup !…

Yvon venait d’avoir une bonne idée.

Il retourna chez son père beaucoup plus tranquille. Il croyait avoir trouvé le moyen de dissiper la tristesse du docteur, et il se proposait de supplier son père de l’aider dans cette tâche.

Il trouva M. Bouldu dans son laboratoire.

Le météorologiste était d’excellente humeur.

Il se promenait de long en large, en se frottant les mains avec tant de vigueur que l’on eût pu croire, à première vue, qu’il voulait allumer du feu, comme font les sauvages, en frottant énergiquement deux bâtons de bois sec l’un contre l’autre.

– Tu sais, cria-t-il à son fils, d’une voix sonore, que j’ai mis Jonathan en liberté… Du moment où il nous avait dit la vérité, nous ne pouvions pas le transformer en petit Latude domestique.

Yvon ne put réprimer un mouvement de dépit.

– Vous avez fait là de la belle besogne, mon père, grommela-t-il… Mais nous en reparlerons… Pour le moment, il ne s’agit pas de cela… J’ai vu le docteur Rabican.

– Eh bien ?… il doit être enchanté.

– Oui et non… Il est d’une tristesse mortelle.

– Par exemple, s’écria M. Bouldu, déjà prêt à entrer en effervescence, voilà qui est singulier… Comment ! tu viens lui apprendre que son fils est peut-être vivant, et il n’est pas content ! Que lui faut-il donc de plus ?

– Le docteur est certainement très heureux de la nouvelle que je lui ai apportée ; mais vous n’avez peut-être pas réfléchi que, pour retrouver Ludovic, il faut organiser une expédition…

– Eh bien, Rabican organisera une expédition.

– Oui ; mais une expédition est très coûteuse. Pour explorer des pays tels que le massif de l’Himalaya, il faut une escorte nombreuse, des vivres, des armes, des chevaux, des munitions… À moins que le docteur n’obtienne une mission du gouvernement, ce qui n’est guère probable, puisque ses récentes démarches ont épuisé tout son crédit dans les ministères, jamais il ne sera en état de subvenir à des frais aussi considérables. La construction de la Princesse des Airs, d’après ce que tu m’as raconté, a fortement entamé sa fortune. L’institut est vide de pensionnaires ; et l’opinion publique considère le docteur comme à peu près ruiné… Où veux-tu donc qu’il prenne les fonds nécessaires à un voyage d’exploration dans l’Asie centrale ?

M. Bouldu réfléchit un instant.

– Si Rabican n’est arrêté que par le manque d’argent, répondit-il enfin, la question n’est pas insoluble… Je serai heureux, pour ma part, de mettre ma fortune à la disposition de mon vieil ami. En somme, n’y a-t-il pas beaucoup de ma faute, dans cette série de désastres ?

Yvon sauta au cou de son père.

– Je savais bien, s’écria-t-il, que tu serais le premier à faire cette généreuse proposition. Nous allons retrouver Ludovic et Alban ; et nous allons faire un merveilleux voyage dans le pays le plus intéressant, celui que je désirerais le plus connaître.

– Ne t’enthousiasme pas si vite, bougonna M. Bouldu ; tu ne sais pas encore si le docteur Rabican va accepter mon offre. Il est d’une telle fierté, et quelquefois de tels scrupules, qu’il est bien capable de refuser.

– C’est impossible… Jamais il n’hésitera à employer le seul moyen qu’il ait de retrouver son fils… D’ailleurs, je sais comment le persuader ; c’est de lui donner à entendre que le sauvetage de l’aéroscaphe et le retour d’Alban vous dédommageront amplement des avances que vous allez faire pour l’expédition.

– C’est cela, approuva joyeusement M. Bouldu, j’achète à Rabican la moitié de sa part de commanditaire dans l’affaire de la Princesse des Airs. Il ne pourra pas me refuser ; il me l’a proposé lui-même.

– Oui, murmura Yvon pensif. Il vous l’a proposé au moment où il se croyait sûr du succès ; il a trop de délicatesse pour ne pas refuser maintenant.

Le père et le fils étaient là de leur conversation, lorsqu’un coup discret fut frappé à la porte du laboratoire.

– Entrez, cria M. Bouldu.

Jonathan Alcott fit son apparition, les yeux hypocritement baissés, et salua gravement.

– Que désirez-vous ? demanda rudement Yvon.

– Excusez-moi de venir vous déranger, fit le Yankee sans quitter son attitude humble et compassée ; mais puisque Monsieur Boulin m’a, tantôt, autorisé à reprendre ma liberté, j’ai cru me rendre utile en compulsant les journaux étrangers. Je viens malheureusement de mettre la main sur un article qui contredit entièrement celui sur lequel vous fondiez l’espérance de retrouver vos amis,

– Alors, pourquoi nous l’apportez-vous ? rugit M. Bouldu. Vous agissez contre vos intérêts !

– Je sais que la preuve de ce que j’ai avancé se trouve ainsi remise à plus tard ; mais j’ai cru qu’il était de toute loyauté de vous avertir. L’avenir démontrera certainement, d’une autre façon, que je n’ai pas menti.

Cependant Yvon, qui avait arraché, des mains du Yankee, un exemplaire du journal russo-allemand dont le lecture, la veille, leur avai t causé tant de bonheur, lut avec désespoir :

CURIEUSE AVENTURE D’UN CHASSEUR
(Suite).

« Nous sommes heureux d’offrir, aujourd’hui, à nos lecteurs, une restitution plausible et probablement exacte du mystérieux document en langue française découvert par les chasseurs du district de Sémiretschensk.

« Comme nous le croyions, il ne s’agit pas d’un appel adressé par des explorateurs européens en péril. Un officier russe, qui a beaucoup voyagé dans tout l’Empire, nous adresse l’explication suivante.

« Le document se lirait ainsi :

La Tosca, Prince des Arts a été mis en répétition Rassurez directeur Rabichac Succès au Prado. Victoire. Avons reçu secours du public. Bancs démolis.

« L’auteur de cette version, M. Gobelet, a très intimement connu, à Moscou, un imprésario français, M. Rabichac, qui fait encore, à l’heure actuelle, des tournées artistiques, à la tête d’une troupe d’opéra, dans le sud de la Russie.

M. Rabichac qui est très connu, a eu, au cours de ses voyages théâtraux, d’innombrables aventures.

« Maintes fois, ses accessoires ont été démolis par les paysans, et les artistes de sa troupe malmenés.

« Il est exact que M. Rabichac soit allé donner des représentations jusque dans les régions les plus sauvages du Caucase.

« Vérification faite, M. Rabichac est toujours à la tête de sa troupe, et donnait encore, il n’y a pas un mois, une représentation à Nijni-Novogorod. Il y a donc tout lieu de croire que l’explication de M. Gobe-lef est la vraie.

« Le fameux document a dû être expédié à l’imprésario par un de ses artistes, dans une des nombreuses circonstances où la troupe s’est trouvée en détresse dans les steppes. »

Yvon ne prit même pas la peine de finir l’article, et froissa le journal avec dépit.

Ainsi tout était remis en question.

Ludovic, retrouvé, quelques heures auparavant, était maintenant perdu de nouveau.

Il allait falloir annoncer la déchirante vérité au docteur Rabican, qui devait, maintenant, croire au salut de son fils.

Yvon baissa la tête avec découragement, pendant que Jonathan, congédié d’un mot, par M. Bouldu furieux, se retirait en riant sous cape.

Entre le père et le fils, la soirée se passa tristement.

D’un commun accord, ils s’étaient donné jusqu’au lendemain pour aller remplir la cruelle mission d’informer le docteur Rabican de cette déconvenue.

Vers dix heures, le timbre électrique de la porte d’entrée retentit soudainement.

M. Bouldu et Yvon en reçurent comme un coup en plein cœur.

Sans nul doute, c’était le docteur Rabican qui venait s’entretenir avec ses amis, de ses projets d’expédition, et qu’il allait falloir désespérer.

Si cruelle que fût cette tâche, on devait la vérité au docteur.

C’était bien le docteur Rabican ; mais il paraissait en proie à une exaltation tout à fait en dehors de ses habitudes et de son tempérament.

– Mes amis, s’écria-t-il, dès l’entrée, je vous apporte une grande et heureuse nouvelle.

M. Bouldu et son fils, se méprenant sur le sens de ses paroles, firent appel à tout leur courage pour le détromper.

– Oui, continua le docteur, l’entrefilet que vous avez lu est confirmé de tout point. Alban Molifer vient de m’envoyer une dépêche.

– Une dépêche ! s’écrièrent à la fois M. Bouldu et Yvon, en proie à l’étonnement le plus profond.

– Oui ; et une vraie dépêche. Mais elle m’arrive par une voie peu ordinaire. Elle vient de l’Himalaya, en passant par le Mont Blanc.

– Mais il n’y a pas de ligne télégraphique dans l’Himalaya ! objecta Yvon.

– Non, répliqua victorieusement le docteur… Mais vous oubliez la télégraphie sans fil !… Du lieu où ils se trouvent, c’est-à-dire probablement d’un des hauts sommets de l’Himalaya, Alban Molifer a trouvé le moyen d’installer, avec les machines électriques de l’aéroscaphe, les appareils, d’ailleurs extrêmement simples, qui servent à la transmission des ondes électriques, sans l’intermédiaire d’aucune espèce de conducteur métallique. Il a télégraphié, sans savoir où sa dépêche aboutirait, ni même sans savoir si elle aboutirait quelque part. Les employés du télégraphe sans fil du Mont Blanc, ont été fort surpris, la nuit dernière, d’entendre vibrer, d’une façon tout à fait irrégulière et inusitée, la sonnerie de l’avertisseur. Ils se sont mis immédiatement à enregistrer le message de leur correspondant inconnu ; mais malheureusement, soit défectuosité des appareils construits par Alban, soit pour tout autre cause, ils n’ont pu recueillir que les mots suivants, qui viennent de m’être fidèlement transmis… Le message, quoique incomplet, est suffisamment explicite… Lisez plutôt…

M. Bouldu prit des mains du docteur le télégramme qu’il lui tendait. Il lut :


« Docteur Rabican, Saint-Cloud, France. Prière de transmettre, contre récompense, cette dépêche d’aéronautes perdus dans les monts de l’Himalaya, à docteur Rabican, Saint-Cloud, France. Sommes en bonne santé… Princesse… préservée malgré avaries… Ludovic avec nous…………… »

– Le message est inachevé, fit remarquer Yvon.

– Oui, répondit le docteur… Les employés ont eu beau lancer, dans la direction approximative d’où était venue la dépêche, leur courant le plus puissant, Alban n’a pas répondu… Mais cela n’a pas d’importance. Nous en savons assez. Je vais immédiatement me mettre à la recherche de mon fils, dussé-je entreprendre seul ce voyage.

– Vous ne l’entreprendrez pas seul, mon vieil ami, s’écria M. Bouldu en serrant les mains du docteur. Nous tenons absolument Yvon et moi, à faire partie de l’expédition.

Le docteur, ramené à ses préoccupations pécuniaires, avait repris brusquement sa mine soucieuse.

Avec mille précautions, M. Bouldu fit ses offres de service. Le docteur finit pas accepter, même sans trop s’être fait prier.

– Du moment que mon fils vit, qu’Alban et sa famille existent encore, que la Princesse des Airs est intacte, je suis sûr de pouvoir vous rembourser… D’ailleurs n’êtes-vous pas, mon cher Bouldu, le seul ami à qui je puisse m’adresser en cette occasion !

– Ce n’est pas un service que je vous rends, répliqua M. Bouldu. Je ne fais que vous accorder la réparation que je vous devais, pour mon injustice et ma méchanceté à votre égard.

Cette importante question d’argent une fois réglée, Yvon jugea bon de mettre sous les yeux du docteur, le second entrefilet du journal allemand.

Personne n’ajouta foi à l’explication fantaisiste de l’officier russe.

La dépêche reçue par le docteur, confirmait trop bien les termes du document trouvé dans la basse Sibérie, pour qu’il subsistât le moindre doute sur le salut de Ludovic.

Le docteur demeura, fort avant dans la soirée, avec ses amis.

Yvon se fit expliquer par son père le fonctionnement du télégraphe sans fil.

Le télégraphe sans fil, inventé par l’ingénieur italien Marconi, et perfectionné par l’inventeur Telsa, ne transmettait d’abord les dépêches qu’à une très faible distance : quelques centaines de mètres.

Maintenant on peut correspondre d’un bout à l’autre de la terre.

M. Telsa espère même entrer en communication avec les planètes.

Les appareils de télégraphie sans fil sont extrêmement simples et peu coûteux. Un employé quelconque peut les mettre en mouvement, après les avoir vu fonctionner une seule fois…

Grâce à l’oscillateur Telsa, les ondes électriques les plus faibles sont amplifiées des millions de fois, et peuvent se transmettre à travers le sol ou la terre, avec une rapidité presque égale à celle de la lumière.

Ces ondes, d’ailleurs, se comportent comme les rayons X et traversent les eaux ou les rochers aussi facilement que l’air.

Dans un avenir très prochain, chaque maison particulière, chaque établissement public aura sa tour.

Pour les villes qui ne se trouvent pas situées sur des hauteurs, les postes de télégraphie sans fils seront installés sur des ballons captifs retenus par des câbles métalliques, et lancés à une très grande hauteur, de manière à atteindre les couches supérieures d’air raréfié, à travers lesquelles les ondes se transmettent plus facilement…

– Quand le télégraphe sans fil sera installé partout, conclut M. Bouldu, la solidarité humaine aura fait un grand pas. Les idées se répandront avec une rapidité inconcevable ; les journaux seront informés instantanément des événements et les opérations commerciales pourront se traiter sans déplacement.

M. Bouldu donna rendez-vous au docteur pour le lendemain, afin de fixer la date du départ et de combiner les préparatifs de l’expédition.

Yvon nageait dans une joie sans bornes.

Un seul détail contrariait le jeune homme.

Pourquoi donc son père, après avoir remis en liberté Jonathan Alcott, ne s’en était-il pas débarrassé, ne l’avait-il pas envoyé se faire pendre ailleurs !

L’Américain, dont l’arrivée subite du docteur Rabican avait éveillé la curiosité, avait pu, en collant son oreille à la porte du salon, entendre une partie de la conversation.

Il était allé se coucher, très mécontent de la tournure que prenaient les événements.

– Si M. Bouldu part en expédition, s’était-il dit, on me renverra certainement, et je perdrai ma vengeance, en même temps que ma situation.

Il réfléchit une partie de la nuit aux moyens de parer à cette éventualité.

Il n’en trouva pas de meilleur que d’aller se jeter aux pieds de M. Bouldu et du docteur Rabican, et de les supplier de l’emmener avec eux dans leur voyage.

Jonathan Alcott se rendait compte du peu de succès qu’aurait sans doute sa demande ; mais c’était la seule chance qui lui restât de ne pas voir échapper la vengeance que son âme haineuse mûrissait depuis si longtemps.

– Ce sont de braves gens si naïfs, murmura-t-il en s’endormant, qu’ils sont, après tout, bien capables de me pardonner et de m’emmener… Alors, ce sera tant pis pour eux !



III


EN ROUTE POUR L’ASIE CENTRALE


M. le professeur Van der Schoppen était, depuis quelques jours, devenu absolument invisible.

Les enfants de la ville, à qui sa houppelande verte était familière, n’avaient plus la joie de le voir traverser les rues de son pas lourd et automatique.

Il y avait presque une semaine que le docteur Rabican n’avait entendu relater quelque nouvelle mésaventure advenue au propagandiste de la médecine kinésithérapique.

Le professeur Van der Schoppen travaillait…

Enveloppé d’une copieuse robe de chambre à ramages, coiffé d’une calotte de velours, il ne quittait plus son cabinet de travail.

Ce sanctuaire, où personne n’avait le droit de pénétrer, sauf Mme Van der Schoppen qui, à de rares intervalles, venait essayer d’y mettre un peu d’ordre, offrait le spectacle d’un extravagant pêle-mêle. Des tomes, ouverts à la bonne page, étaient entassés sur le plancher, où ils formaient des piles branlantes. Dans les coins, il y avait des monceaux de notes, que le professeur passait quelquefois des heures à remuer, sans arriver à découvrir celles qu’il cherchait.

Des cartes, des tableaux synoptiques, recouvraient entièrement les murailles.

Il n’était pas jusqu’au plafond qui n’eût été utilisé : des échantillons d’animaux rares s’y balançaient et achevaient de donner au cabinet de travail de l’honnête savant l’apparence d’une tanière de sorcier au Moyen Âge.

Ailleurs, au-dessus d’une bibliothèque, on voyait toute une série de crânes divisés en compartiments, correspondant chacun à un penchant ou à un vice, car M. Van der Schoppen avait été, autrefois, un fervent adepte de la phrénologie.

Il n’y avait que très peu de temps qu’il avait délaissé la science de Gall et de Spurzheim pour s’éprendre d’un tel enthousiasme pour la médecine kinésithérapique.

Brandissant d’une main une grosse pipe de porcelaine au tuyau de merisier de la Forêt-Noire, Van der Schoppen s’agitait au milieu d’un nuage de fumée si opaque, que M. Bouldu n’eût certes pas hésité à le ranger au nombre des phénomènes météorologiques, dans la série des cumulo-stratus.

Parmi ce fatras d’in-quarto, de dictionnaires et de manuscrits, où il aurait été imprudent, à tout autre qu’à lui, de s’aventurer, Van der Schoppen se démenait avec les précautions minutieuses et la grâce d’un ours fourvoyé dans la boutique d’une lingère.

Jamais il n’abandonnait sa pipe.

Quand le travail marchait au gré de ses désirs, il lançait, d’un rythme toujours pareil, de petites bouffées de satisfaction en donnant, à intervalles égaux, comme par habitude, de légers coups de poing sur son bureau.

S’il était arrêté par quelque difficulté, c’étaient de véritables trombes de nicotine que lançait la pipe de porcelaine.

Les coups de poing aussi devenaient formidables ; le bois du bureau craquait lamentablement et les piles de tomes oscillaient, sur leurs bases fragiles, de façon menaçante.

Les habitants de la maison voisine, d’abord alarmés de ces bruits insolites, avaient fini par s’y habituer.

Quant à Mme Van der Schoppen, instruite dans les bons principes kinésithérapiques, elle n’y faisait plus attention depuis longtemps.

D’ailleurs, quand il était plongé dans quelque travail d’importance, M. Van der Schoppen ne voulait être dérangé sous aucun prétexte.

Aux heures des repas seulement, Mme Van der Schoppen pénétrait, sur la pointe du pied, dans le cabinet de travail, mettait le couvert sur un petit guéridon spécialement affecté à cet usage et se retirait sans avoir fait le moindre bruit.

Quand il avait faim ou soif, le professeur courait au guéridon, mangeait et buvait au hasard ce qui lui tombait sous la main, et se remettait au travail avec un nouvel acharnement.

Le professeur Van der Schoppen était beaucoup plus estimé comme théoricien et comme écrivain médical que comme praticien.

La plume à la main, il raisonnait avec une logique impeccable. Beaucoup de ses ouvrages faisaient autorité de l’autre côté du Rhin, et même en France. Au fond, il eût été plutôt fait pour être un philosophe, adonné aux seules conceptions abstraites, que pour jouer un rôle actif dans la vie pratique.

Son grand défaut était de vouloir réaliser de point en point, de réaliser jusqu’à leurs dernières limites sur ses malades, les théories qu’il avait une fois adoptées.

Malgré sa bonté naturelle, lorsqu’il se croyait sûr de l’efficacité d’un genre de médication, il l’appliquait inexorablement, quelles qu’en dussent être les conséquences.

Depuis qu’il avait attaqué le second volume de son ouvrage sur les Conditions physiologiques de la vie humaine sous tous les climats du globe par rapport aux influences climatériques, le professeur était fort mécontent.

Il possédait, au suprême degré, l’art de développer, à perte de vue, les plus minces observations, et d’en tirer des conclusions tout à fait inattendues. Mais encore fallait-il qu’il eût un point de départ.

Or, pour son étude comparée des races asiatiques, il n’avait pas la dixième partie des documents indispensables. Il avait vainement exploré les bibliothèques. Sur toute l’immense population de l’Asie centrale, il n’avait trouvé, comme renseignements, que les relations incomplètes et parfois même contradictoires, d’un petit nombre de voyageurs et de missionnaires.

La pipe de porcelaine lançait des fumées si épaisses que le docteur en devenait invisible comme les dieux d’Homère au sein de leur nuage ; et le bureau geignait si douloureusement, et à des intervalles si rapprochés, que les voisins eussent pu croire que M. Van der Schoppen avait abandonné la médecine pour la cordonnerie, et qu’il confectionnait, en amateur, des galoches, à l’usage de sa nombreuse famille.

Cependant, le tome II du mémoire n’avançait pas. Un jour que M. Van der Schoppen[28] avait passé tout l’après-midi sans arriver à mettre sur pied plus d’une demi-page, le découragement le prit. Il déposa sa pipe, se dépouilla de sa robe de chambre et de son bonnet de velours, endossa la houppelande verte, et sortit, avec l’intention de se rafraîchir le cerveau par une bonne promenade, qui se terminerait par une visite à l’ami Bouldu.

Une particularité du caractère du professeur Van der Schoppen, c’était de ce posséder, qu’à un très faible degré, la notion du temps. Il n’arrivait jamais à l’heure aux rendez-vous. Quand il se trouvait dans un endroit où il se plaisait, les heures s’écoulaient, pour lui, comme des minutes ; et il s’étonnait, naïvement, après une demi-journée entière passée à discuter, de voir venir la nuit. Il lui semblait qu’il n’était là que depuis un quart d’heure.

Dans sa fièvre d’étude, il avait totalement oublié M. Bouldu et le docteur Rabican.

Il fut fort surpris de constater qu’il avait laissé passer toute une semaine sans aller voir ses amis, et sans prendre de leurs nouvelles.

– Je serai donc toujours aussi distrait, murmura-t-il… Je me suis plongé jusqu’aux oreilles dans les paperasses ; et j’ai tout oublié. Je suis vraiment un étourdi et un égoïste.

Pour se punir de sa distraction, le professeur décida qu’il commencerait par se rendre chez son ami Bouldu, sans faire la promenade qu’il s’était promise. Le météorologiste, après avoir grondé son ami de son indifférence, le mit au courant des événements des jours derniers.

Van der Schoppen se réjouit franchement de la bonne tournure que prenaient les recherches du docteur Rabican.

En entendant parler de l’Himalaya et de l’Asie centrale, il dressa l’oreille.

– Je voudrais bien, soupira le professeur, que vous fussiez de retour de votre exploration ! Vous pourriez me fournir les renseignements qui me manquent pour mon livre sur les conditions physiologiques de la vie humaine…

– Je vous rapporterai toutes les observations que vous voudrez, s’écria M. Bouldu… Vous n’avez qu’à me remettre, au départ, un questionnaire. Je vous le rendrai, au retour, exactement rempli.

– Je vous remercie… Vos notes me seront évidemment qu’un[29] grand secours ; mais il y a des observations que je suis seul capable de faire utilement.

– Allez-y donc vous-même ! s’écria M. Bouldu avec sa brusquerie habituelle.

Van der Schoppen demeura bouche bée.

Il réfléchissait, tout surpris qu’une idée aussi simple ne se fut pas, tout d’abord, présentée à son esprit.

– Mais oui, balbutia-t-il enfin ; c’est une excellente inspiration. Je vais y songer. On ne décide pas une aussi grosse affaire au pied levé.

– Décidez-vous promptement, alors, ajouta M. Bouldu ; car nous sommes bien résolus à partir la semaine prochaine.

L’idée d’un voyage en Asie centrale avait dû faire une grande impression sur Van der Schoppen ; car, pendant tout le reste de l’entretien, il parut n’être plus du tout à la conversation, et il répondit, à tort et à travers, aux plaisanteries de son ami.

Cette préoccupation n’échappa pas à M. Bouldu.

– Vous viendrez avec nous, lui cria-t-il, du seuil de la porte, en le reconduisant… C’est entendu, n’est-ce pas ?

Le professeur partit, sans répondre ni oui, ni non, très alléché, au fond, par l’idée du voyage.

Le lendemain, à la première heure, il sonnait à la porte de M. Bouldu.

– Eh bien, lui demanda malicieusement celui-ci. Et ce voyage ?

– J’ai réfléchi toute la soirée d’hier ; j’ai pris l’avis de Madame la professeur Van der Schoppen. Elle m’a fait plusieurs objections que j’ai victorieusement réfutées. Comme c’est une estimable personne, qui a beaucoup de bon sens et de raisonnement, elle m’a posé quelques questions que j’ai résolues. Et bref, nous avons fini, somme toute, à nous décider…

– Et bien, à quoi ? s’écria M. Bouldu, qui bouillait d’impatience.

– Nous avons fini, somme toute, par nous mettre d’accord. Madame la professeur Van der Schoppen a reconnu avec moi que ce voyage serait utile à l’avancement de la science, et à la gloire personnelle de son mari.

– Alors, c’est décidé ?

– Mais oui, mon bon ami.

M. Bouldu poussa un hurrah de triomphe, et serra énergiquement les mains du brave allemand, sur la face duquel errait un sourire béat.

Les préparatifs du départ furent poussés avec une grande activité.

M. Van der Schoppen, afin de diminuer, en partie, les frais considérables de l’expédition, multiplia les démarches afin d’obtenir officiellement, de son gouvernement, une mission ethnographique pour les régions de l’Himalaya.

Grâce à ses honorables antécédents scientifiques, grâce surtout à la protection d’un ministre dont il avait été, autrefois, le camarade, à l’université d’Heidelberg, il eut la chance de réussir, et fut mandé à Paris, à son ambassade, pour recevoir des lettres qui l’accréditaient, officiellement, près des souverains des pays qu’il comptait traverser.

M. Bouldu et le docteur Rabican essayèrent, eux aussi, d’obtenir une mission du gouvernement français. Leur proposition fut acceptée avec joie par le ministre ; mais le budget de l’année n’était pas encore voté, et les formalités indispensables exigeaient des délais qui auraient reculé l’expédition à plusieurs mois. Force fut donc de passer outre, et de se contenter d’une subvention qu’accorda la Société de Géographie.

Un matin que M. Bouldu, entouré de guides et d’indicateurs de chemins de fer, étudiait sur une carte, les divers itinéraires, Jonathan Alcott se présenta devant lui.

Depuis qu’il savait que l’expédition était décidée, il évitait le plus possible, d’attirer l’attention, guettant une occasion de parler seul à seul, à M. Bouldu, quand il le saurait bien disposé.

Justement ce jour-là, Yvon était allé déjeuner chez les Rabican ; et Jonathan avait fini de calligraphier les tableaux synoptiques qu’on lui avait donné mission de mettre au net.

C’était là deux circonstances favorables, dont l’Américain voulait profiter.

– Que désirez-vous ? demanda rudement M. Bouldu qui n’employait plus jamais, avec Jonathan, le tutoiement amical d’autrefois.

L’Américain présenta modestement le travail qu’il apportait, et dont M. Bouldu se montra très satisfait.

– Voilà qui est d’une netteté merveilleuse, s’écria-t-il… Je vous félicite… Je sais, parbleu, que vous êtes intelligent et capable ! Il est fâcheux que vous ayez agi envers moi avec tant de scélératesse.

Jonathan baissa piteusement la tête et ne répondit pas un mot.

– Oui, continua M. Bouldu, j’aurais pu faire quelque chose de vous ; mais il n’y faut plus penser. Je vais vous donner un mois d’appointements ; vous irez ensuite où vous voudrez.

À ces mots, Jonathan éclata en sanglots.

Il se jeta aux pieds de M. Bouldu interloqué et lui embrassa les genoux à la façon des suppliants antiques.

– Ce n’est pas maintenant qu’il faut pleurer, grommela le savant, un peu ému, malgré lui, de ces larmes qui paraissaient sincères.

– Ne me congédiez pas, sanglota Jonathan. Je veux rester près de vous, racheter tout mon passé par un dévouement sans bornes, et vous accompagner dans votre exploration… Peut-être en me précipitant entre vous et les dangers qui vous attendent là-bas, aurai-je le bonheur de vous sauver la vie.

M. Bouldu, qui avait fait signe à Jonathan de se relever, l’écoutait patiemment, bien décidé à se débarrasser de lui, le jour même, d’une façon définitive.

Jonathan, qui épiait, d’un œil anxieux, les divers sentiments qui se reflétaient sur le visage de son maître, continuait sa défense avec une éloquence véritable. Il insista sur l’attachement dont il avait toujours fait preuve, attachement qui l’avait même poussé à commettre des crimes dont, en somme, en cas de succès, le météorologiste eût recueilli tous les bénéfices.

Le savant, qui avait conscience d’avoir fait preuve, à certaine époque, de beaucoup d’animosité et de beaucoup de partialité, ne savait trop quoi répondre. Il était très ennuyé, au fond qu’on lui remît ainsi ses égarements sous les yeux, et il ne pouvait s’empêcher de trouver que, par sa haine contre Alban, par sa brouille avec le docteur, il avait quelque peu encouragé les méfaits de Jonathan Alcott.

L’Américain termina cette espèce de plaidoyer par une série de chaleureuses protestations.

Enfin, il fit habilement valoir qu’un préparateur aussi exercé que lui était difficile à trouver, et serait d’une grande utilité dans une expédition du genre de celle qui se préparait.

– Qui ferait les photographies ? conclut-il… Qui entretiendrait les appareils ? Qui recopierait vos notes ? Qui préparerait les oiseaux et les insectes que vous voudrez rapporter, si je n’étais pas là ?

M. Bouldu résistait encore, mais plus faiblement. Jonathan Alcott redoubla d’éloquence et de protestations de repentir. Il jura solennellement qu’il regardait, pour son propre compte, l’expédition comme une sorte de pèlerinage expiatoire, au cours duquel il recouvrerait sa propre estime, et peut-être, ajouta-t-il humblement, celle de son vénéré maître.

À la fin, M. Bouldu, moitié attendri, moitié convaincu, s’écria de sa voix la plus bourrue :

– Eh bien, accompagnez-nous si vous voulez, après tout. Mais je vous préviens qu’Yvon, qui ne vous porte pas précisément dans son cœur, sera spécialement chargé de votre surveillance. À la moindre incartade de votre part, il est bien capable, de vous faire payer tous vos méfaits en bloc.

Jonathan répliqua qu’il ne demandait pas mieux qu’à être surveillé, qu’à occuper, dans l’expédition, le rang le plus infime, et qu’il obéirait aveuglément à tous les ordres qu’on voudrait bien lui donner.

L’Américain se retira, au comble de la joie.

Quant à M. Bouldu, il était très mécontent de lui-même. Il avait conscience d’avoir montré, cette fois encore, beaucoup trop de faiblesse.

De plus, il n’était pas sans inquiétudes sur la façon dont son fils allait accueillir l’annonce de sa réconciliation avec Jonathan.

Yvon fut, en effet, très contrarié ; et, sans manquer au respect qu’il devait à son père, il lui adressa quelques observations amères sur la faiblesse dont il venait de faire preuve. M. Bouldu mit timidement en avant les services que pourrait rendre Jonathan, le repentir qu’il montrait.

– Ces services, répliqua Yvon avec ironie, se borneront sans doute, comme par le passé, au crime et à la trahison. Heureusement que nous serons assez nombreux pour le forcer à être fidèle, bon gré, mal gré.

Yvon, qui sortait de chez le docteur Rabican, fit part à son père d’un autre sujet de préoccupation.

Mme Rabican, à qui la lecture de la dépêche, transmise par le poste de télégraphie sans fil du Mont Blanc, avait presque miraculeusement rendu la santé et l’énergie, voulait à toute force faire partie, elle aussi, de l’expédition.

Alberte refusait de se séparer de sa mère.

Le docteur Rabican était dans la consternation.

M. Bouldu, aussi, n’en revenait pas d’une pareille prétention de la part des deux femmes.

– Mais, c’est insensé, s’écria-t-il… que ferons-nous, au milieu des déserts et des hordes de Tartares, de ces deux Parisiennes délicates et maladives, à qui il nous sera impossible de procurer le confortable auquel elles sont habituées !… Elles retarderont notre marche en exposant, sans profit pour personne, leur santé et leur existence !

– Vous avez en partie raison, mon père, mais je dois dire aussi que le sentiment qui guide Mme Rabican est très légitime et très humain… Elle l’a déclaré, tout à l’heure, devant moi, elle mourrait d’inquiétude et de chagrin si, après avoir cru si longtemps son fils perdu, il lui fallait encore se séparer de son mari… Ce ne serait pas, d’ailleurs, le premier exemple d’expéditions de ce genre entreprises par des femmes. On cite les noms de plusieurs voyageuses célèbres.

– Oui, mais elles étaient d’un tempérament très robuste, et avaient été entraînées de longue date aux fatigues et aux privations.

– Mme Rabican et Alberte seront soutenues, dans les épreuves qui nous attendent là-bas, par la foi profonde qu’elles ont au succès de l’entreprise… Pour retrouver son fils, la mère de Ludovic supportera les plus dures privations, triomphera de tous les obstacles… D’ailleurs, ne sommes-nous pas là pour les protéger ?

– Après tout, conclut M. Bouldu, cela m’est égal… Qu’elles viennent si elles le désirent… C’est plutôt Rabican que moi que cette question regarde.

Yvon Bouldu était à la fois vexé et satisfait.

Il était vexé de la décision que son père avait prise d’adjoindre Jonathan Alcott à l’expédition, et il était heureux de voir que M. Bouldu n’eut pas fait plus d’objections à la présence de Mme Rabican et d’Alberte.

Il les aimait aussi tendrement qu’une mère et qu’une sœur, et il eût éprouvé un véritable chagrin à en être séparé pendant de longs mois.

Enfin, il savait que, malgré les objections qu’il avait faites pour la forme, le docteur était, au fond, du même avis que lui. L’inquiétude que M. Rabican eût ressentie en abandonnant en France, les êtres qui lui étaient le plus cher, eût certainement paralysé toute son initiative, au cours de la campagne d’exploration qui allait s’ouvrir. Cette question, réglée à la satisfaction générale, on s’occupa de l’itinéraire.

La cruelle guerre qui, pendant deux années, avait ravagé la région turco-russe, venait de prendre fin. Les voyageurs pouvaient donc traverser ces contrées en toute sécurité.

M. Bouldu, le docteur Rabican et le professeur Van der Schoppen furent unanimes à adopter la voie suivante, qui leur parut la plus rapide.

Les voyageurs partiraient de la gare de l’Est, à Paris, par l’Orient-Express qui les conduirait à Constantinople, d’où ils prendraient le bateau à vapeur jusqu’à Poti.

Le chemin de fer transcaucasien, qui va de Poti à Bakou, les déposerait sur le rivage de la mer Caspienne qu’ils traverseraient sur les navires de la compagnie russe « Kavkaz et Merkur », qui fait le service entre Bakou et Tachkent, tête de ligne du chemin de fer transcaspien.

Après Samarkande, les voyageurs diraient définitivement adieu à la civilisation, et réuniraient une escorte pour les accompagner dans les régions himalayennes.

C’est véritablement alors que l’expédition commencerait.

Cet itinéraire une fois convenu, on s’occupa des préparatifs immédiats.

Suivant les conseils que donnent tous les grands explorateurs, on n’emporta que le nombre d’objets strictement indispensables, en ayant soin de les choisir du poids le plus faible possible.

M. Bouldu se chargea lui-même du choix des appareils photographiques et des instruments de précision.

Le docteur Rabican s’occupa de la pharmacie portative qui, sous un faible volume, devait être approvisionnée d’une façon très complète, puisqu’on allait avoir des centaines de lieues à franchir, dans des régions presque entièrement barbares, et où la température saute brusquement du froid glacial des pôles à la torridité des régions sahariennes.

Le professeur Van der Schoppen fut spécialement chargé des approvisionnements. Il n’eut garde d’oublier les tablettes de bouillon concentré, les boîtes de lait stérilisé ; et même le tabac comprimé par la presse hydraulique et réduit à un volume insignifiant, que l’on débite spécialement aux explorateurs. Des boîtes de conserves et des caisses de biscuit, sans omettre quelques bouteilles de cognac, complétèrent les provisions de bouche.

Yvon Bouldu s’était chargé de l’achat des armes. Chacun des voyageurs fut muni d’une carabine à répétition à douze coups, sortant des manufactures nationales de Saint-Étienne ; chacun d’eux eut, en outre, une paire de revolvers, une épée-baïonnette et un solide poignard à manche de corne.

Yvon eut même la galanterie de faire présent aux deux dames d’un mignon revolver à crosse d’ivoire et à canon nickelé.

Deux caisses de munitions furent aussi jointes aux bagages.

Outre les cartouches ordinaires à poudre sans fumée, on emportait une certaine quantité de cartouches à balles explosibles, de celles que l’on emploie pour chasser l’éléphant sauvage ou le tigre, et une provision de ces fusées en usage dans la marine pour les signaux, et que M. Bouldu avait déclarées absolument indispensables.

– Avez-vous donc l’intention de nous régaler d’un feu d’artifice ? demanda Alberte.

– Nullement, répliqua M. Bouldu, ces pièces d’artifice sont destinées à un emploi plus sérieux. Nous leur devrons peut-être un jour notre salut, ou le succès même de notre entreprise.

– Comment cela ?

– Admettez, par exemple, mademoiselle, que pour une raison ou pour une autre, nous nous trouvions divisés en deux troupes. Les fusées deviendront pour nous un moyen très pratique de faire connaître le péril que pourra courir l’un de nos détachements, ou de correspondre, entre nous, à de grandes distances…

– De plus, ajouta le docteur Rabican, lorsque nous croirons être parvenus dans le voisinage d’Alban, les fusées que nous lancerons à des intervalles réguliers, seront, pour lui, un moyen de voir que le secours approche, et de savoir dans quelle direction avancer pour aller à notre rencontre.

Restait la question des vêtements.

On dut en emporter un assortiment très varié, depuis les complets de toile blanche, les casques doublés de liège pour les pays torrides, jusqu’aux pardessus fourrés, aux toques de loutre et aux triples gants, pour les régions de glaces éternelles.

M. Bouldu, connaissant les accidents nombreux que cause la réfraction de la lumière sur la surface éblouissante des neiges, commanda également un assortiment de lunettes munies de verres noircis, qui éviteraient aux voyageurs les ophtalmies et les inflammations d’yeux si fréquentes dans les régions de montagnes.

Yvon Bouldu insista, pour qu’à l’exemple de certains voyageurs illustres, on se munît, pour la traversée des cours d’eau, d’un canot démontable.

Ce canot, tout en caoutchouc, s’ajustait sur une armature d’acier, et n’offrait, une fois replié, qu’un volume[30] insignifiant.

Enfin, on se pourvut encore de pics, de pelles, de marteaux, de clefs anglaises, en un mot, de tous les outils indispensables à la réparation des appareils et à l’installation d’un campement.

Les voyageurs possédaient, en outre, d’excellentes cartes des pays qu’ils allaient avoir à traverser. Les unes avaient été offertes à M. Bouldu et au docteur Rabican par la Société de Géographie, les autres, expédiées de Hambourg au professeur Van der Schoppen, par ses savants collègues d’outre-Rhin.

Cependant, la nouvelle du départ de l’expédition s’était répandue dans les milieux scientifiques.

Le sort des aéronautes de la Princesse des Airs passionnait le public plus vivement que jamais.

M. Bouldu, le docteur Rabican et Van der Schoppen étaient assaillis par une nuée de reporters.

Tous les journaux publièrent leurs portraits, leurs biographies et la liste de leurs travaux scientifiques.

Van der Schoppen et M. Bouldu, qui ne se seraient jamais attendus à un tel succès, étaient devenus rapidement populaires.

Des journaux amusants publièrent leur caricature, et les échos contenaient, tous les jours, quelques anecdotes plus ou moins véridiques sur les bizarreries de leur caractère et de leur existence privée.

L’engouement du public fut tel que, les derniers jours qui précédèrent le départ, une foule d’objets hétéroclites furent adressés aux explorateurs, en guise de présents, par des industriels avides de publicité ou de simples particuliers, désireux de voir leur nom imprimé dans les journaux.

C’étaient des caisses de liqueurs et de conserves, des appareils photographiques, jusqu’à une énorme lunette astronomique, et même deux gros chiens.

Un train tout entier n’eut pas suffi au transport de ces petits cadeaux.

Le docteur Rabican dut faire passer une note dans les journaux.

Tout en remerciant ses aimables correspondants, il les priait de cesser, à l’avenir, leurs envois.

La plupart des objets déjà expédiés furent retournés.

Mais M. Bouldu insista pour garder les chiens, deux danois superbes, qu’il avait baptisés immédiatement : Zénith et Nadir, et qui devaient, assura-t-il, rendre d’importants services aux explorateurs.

Le départ de Saint-Cloud eut lieu avec une certaine solennité.

Le matin, un déjeuner d’adieu avait réuni les trois familles chez M. Bouldu.

Sa salle à manger fut, ce jour-là, à peine assez vaste, grâce à la lignée encombrante des Van der Schoppen, grands et petits.

Au dessert, Van der Schoppen, plus ému qu’il ne voulait le paraître, embrassa avec effusion Mme la Professeur… puis les enfants, chacun à son tour, par rang d’âge.

Dans une allocution très sentie, quoique un peu longue, il les exhorta à ne pas oublier, en son absence, les principes qu’il leur avait inculqués, à ne pas s’adonner à la paresse et à la désobéissance, qui les empêcheraient de devenir des savants.

Mais, il fallut mettre un terme à ces effusions. L’heure du train approchait.

Le départ du cortège s’effectua dans un ordre vraiment imposant.

En tête, M. Bouldu et le docteur Rabican s’avançaient, bras-dessus, bras-dessous, comme pour bien montrer à tout le monde que leur ancienne inimitié était effacée.

Derrière eux, Yvon et le professeur Van der Schoppen, plus éclatant que jamais dans une houppelande neuve, précédaient Mme Rabican, Alberte et Mme la Professeur, qui avait jugé bon d’arborer, en cette occasion, une toilette d’adieu, à longs voiles flottants, de l’effet le plus romantique.

Ensuite, venait la tribu nombreuse des petits Van der Schoppen.

Enfin, Jonathan Alcott, la mine humble et contrite, fermait la marche, tenant en laisse Zénith et Nadir, dont il avait grand-peine à réprimer les sauts et les gambades.

Ce cortège n’avait pas fait cinquante mètres dans la rue que, déjà, une foule sans cesse grossissante se pressait sur son passage. Cent mètres plus loin, il devint impossible aux voyageurs d’avancer. Les nombreux malades guéris par le docteur Rabican, ceux même jadis éclopés par le professeur Van der Schoppen, et qui, d’ailleurs, ne lui en gardaient pas rancune, poussaient des vivats retentissants.

Au centre d’un groupe, composé en majeure partie des anciens domestiques de l’institut Rabican, le garde-chasse Velut, juché sur une borne, se faisait remarquer par la puissance de ses organes vocaux.

– Voilà qui est de bon augure pour notre entreprise ! fit remarquer le docteur Rabican.

Van der Schoppen, qui avait fait la moue à la vue de son malade récalcitrant, esquissa un sourire satisfait.

– Ils sont moins ingrats que je ne le pensais, répliqua-t-il. Leurs acclamations montrent qu’ils sont plus reconnaissants que je n’aurais cru, envers la doctrine kinésithérapique.

Le docteur Rabican se fût fait un scrupule de détromper son ami.

Van der Schoppen resta donc dans ses illusions, et demeura persuadé qu’il suffit de semer des coups de poing à bon escient pour recueillir de la popularité.

En réalité, le sentiment populaire, parfois très juste dans ses appréciations, regardait Van der Schoppen comme un maniaque inoffensif, et ne se passionnait réellement que pour le docteur Rabican.

À la gare de Saint-Cloud, dont la police municipale avait dû protéger les abords, les explorateurs furent salués par les autorités de la ville ; et un vin d’honneur leur fut offert dans la salle d’attente des premières.

On déboucha quelques bouteilles de champagne, et l’on trinqua au succès de l’expédition.

Enfin le docteur remercia ses concitoyens des preuves de sympathie qu’ils venaient de lui donner, à ses amis et à lui-même.

Il serra des mains à la ronde ; le professeur Van der Schoppen embrassa, une dernière fois, sa nombreuse famille ; et tous les voyageurs prirent place dans un compartiment de première classe.

En arrivant à la gare de l’Est, les explorateurs furent salués par deux délégués de la Société de Géographie, et un envoyé spécial du Ministre de l’Instruction publique, qui venait leur dire adieu officiellement.

En proie à cette sorte de fièvre qui précède les départs, nos voyageurs étaient un peu agacés d’avoir à répondre à tant de paroles complimenteuses ; et ce fut avec un véritable soupir de soulagement qu’ils gagnèrent, respectueusement guidés par le chef de gare, le quai de l’Orient-express, dont la superbe locomotive et les sleeping-cars – les plus confortables de tous les trains européens – étincelaient de tous les feux de leurs cuivres fraîchement fourbis.

Quand chacun eut prit place, et se fut commodément installé, il y eut, en attendant le dernier coup de sifflet, un silence où se trahissait l’émotion longtemps contenue.

Après les ovations et les compliments, le voyage sérieux commençait.

Chacun se recueillit, en songeant que peut-être, ils ne reverraient jamais la France, et ce merveilleux Paris qu’ils venaient de traverser.

M. Bouldu grommelait sourdement.

Yvon était grave, et le docteur Rabican pensif.

Il venait de voir sa femme, dont Alberte serrait les mains entre les siennes, essuyer furtivement une larme.

Quant à Van der Schoppen, il souriait béatement, encore sous l’impression des bravos, accordés, croyait-il, à sa méthode.

Enfin, la stridence du sifflet déchira l’air.

Le train s’ébranla ; les faubourgs, la banlieue, puis les campagnes défilèrent avec une rapidité vertigineuse.

On était en route pour l’Asie centrale.

Après l’involontaire tristesse du départ, tous eussent voulu être aux prises avec les bêtes féroces et les hordes des Tartares des grands déserts, qui les séparaient de ceux qu’ils aimaient.

La locomotive, qui les entraînait avec une vitesse régulière de quatre-vingt-dix kilomètres à l’heure, semblait encore trop lente au gré de leurs désirs.




IV


PÉRIPÉTIES AÉRIENNES


Alban Molifer, installé dans la cage vitrée qui se trouvait à l’avant de l’aéroscaphe, veilla toute la nuit, les regards fixés sur les instruments qui lui indiquaient la vitesse du ballon et l’altitude des couches d’air traversées.

Pendant cette nuit, que la lune illuminait de sa magique clarté, dans le grand silence supra-terrestre où les bruits de l’agitation humaine n’arrivaient plus, il eut tout le temps de se livrer à ses réflexions.

Aucun incident ne se produisit, qui réclamât son intervention. Le baromètre indiquait une hauteur à peu près constante.

Portée par un courant aérien aussi régulier, dans sa vitesse et dans sa direction, qu’eût pu l’être le cours d’un grand fleuve terrestre, la Princesse des Airs était entraînée vers le sud-est, avec une rapidité toujours égale.

Vers le milieu de la nuit, Alban aperçut, au-dessous de lui, une série de massifs rocheux, dont la lune, éclairant les sommets, silhouettant l’ombre des vallons, accusait profondément les reliefs[31].

Alban pensa que l’aéroscaphe devait voguer au-dessus du massif des Balkans.

Dans la contemplation de cette nuit sereine, les heures passaient comme des minutes. Il vit les astres descendre lentement vers l’Occident, puis pâlir et s’effacer. Du côté de l’Orient, le ciel blanchit. De longues bandes d’un orange vif et d’un rose clair d’une douceur idéale, annoncèrent la proche venue du soleil.

Alban était tout entier à ce spectacle lorsque Mme Ismérie, suivie bientôt de Ludovic et d’Armandine sortirent de leurs cabines.

La lumière éblouissante du matin, faisant irruption par les hublots de cristal de leur cellule, dont la veille, au soir, ils avaient négligé de tirer les rideaux, les avait réveillés. Ils s’étaient levés aux premiers rayons, comme auraient pu faire des oiseaux, et ils babillaient joyeusement.

– J’ai passé une nuit excellente, déclara Ludovic, dans le silence parfait des espaces célestes. J’ai dormi comme jamais je n’avais dormi, à poings fermés. Je suis absolument remis de mes blessures, et prêt à vous aider dans vos travaux.

– J’aurai justement besoin de vous, répondit Alban. Avec des barres d’aluminium qui sont au magasin, je vais essayer de reforger moi-même les pièces endommagées. C’est ce que j’aurais dû commencer par faire hier ; mais les idées les plus simples viennent toujours les dernières… En voulant aller trop vite, j’ai augmenté le dégât.

Pendant ce temps, Mme Ismérie et Armandine s’étaient précipitées aux fenêtres.

Au-dessous de l’aéroscaphe, un pays gris et plat, sans montagnes et sans villes, s’étendait à perte de vue.

Elles n’y purent rien distinguer, sauf un large cours d’eau, qui ressemblait, avec ses affluents, à un dessin anatomique du système artériel.

– Où sommes-nous ? demanda Armandine.

– Très probablement, répondit Alban, à peu de distance de l’embouchure du Danube. Nous allons passer au-dessus de la mer Noire. Dans quelques heures, nous planerons au-dessus du territoire de l’empire de Russie.

Après le petit déjeuner, préparé électriquement, Alban confia à Mme Ismérie le soin de surveiller les instruments, et se rendit, accompagné de Ludovic, dans le magasin situé à l’arrière.

Une minuscule forge de voyage y était installée.

Pour faire rougir la pièce de métal que l’on avait à travailler, il suffisait de l’engager entre les branches d’une pince mobile, et de pousser un levier. Le courant électrique passait ; la pièce devenait rouge.

Alban expliqua à Ludovic qu’il suffisait d’augmenter, tant soit peu, l’intensité du courant, pour amener la fusion complète du métal.

Comme on le voit, cette installation offrait un progrès considérable sur l’agencement primitif de la plupart des forges, où il faut des quintaux[32] de houille, et le long et pénible maniement d’un soufflet, pour obtenir une chaleur, par comparaison, insignifiante.

Alban avait saisi, dans un coin, une barre d’aluminium, qu’on eût pu prendre pour une barre d’argent dans ses reflets bleuâtres très accusés. Il s’était emparé d’un marteau, et pendant que Ludovic, ganté de gutta-percha, graduait, suivant les besoins, le passage du courant, il s’était mis à forger.

– Pourquoi, fit remarquer Ludovic, n’employez-vous pas de l’acier, pour ces pièces qui doivent offrir une grande solidité ?

– L’acier est certainement plus résistant, répliqua Alban, mais il est aussi plus difficile à travailler. D’ailleurs je n’en possède pas en quantité suffisante pour refaire des barres entières. Je n’ai emporté, en fait d’acier, que quelques écrous de rechange.

– Vous avez donc oublié d’en prendre ?

– Ce n’est pas un oubli. J’étais loin de prévoir ce qui nous arrive. L’aluminium étant très suffisant pour une réparation provisoire, j’avais cru obvier à tout inconvénient, en en emportant quelques barres.

Alban Molifer était d’une merveilleuse adresse. Il limait, martelait, forgeait, ajustait comme s’il n’eût fait que cela de toute sa vie. Le travail avançait rapidement. Vers le milieu de la matinée, une première barre put être mise en place. La jointure de la bielle qui réunissait deux barres et qui transmettait le mouvement, demanda plus de peine et surtout plus de temps.

Malgré les facilités que donnait le courant électrique, la réparation était à peine terminée, qu’Armandine dont les gambades sonnaient sur le plancher métallique, vint crier, de sa voix joyeuse.

– À table, messieurs les forgerons, le déjeuner est servi.

Le repas fut expédié rapidement, Alban et Ludovic s’étaient enthousiasmés pour leur travail.

Le capitaine de l’aéroscaphe tenait essentiellement à ce que la réparation fût terminée avant l’approche de la nuit.

Dans l’après-midi, on passa au-dessus de la mer Noire. Le vent avait faibli ; Armandine put, tout à loisir, contempler les paquebots et les navires de commerce qui, de cette hauteur, paraissaient à peine plus gros que des coques de noix.

L’enfant, d’ailleurs, ne manqua pas de remarquer que la mer Noire n’était pas noire du tout.

Elle apparaissait comme une immense surface ardoisée, avec des reflets grisâtres.

Alban avait presque entièrement terminé son travail. Il forgeait et rodait la dernière barre lorsqu’on pénétra dans les régions atmosphériques situées au-dessus du territoire russe.

Le soleil commençait à décliner sur la mer quand Armandine accourut, tout effrayée.

– Père, s’écria-t-elle, nous sommes poursuivis…

Alban lâcha brusquement la barre de métal qu’il façonnait, et grimpa sur la plate-forme supérieure de l’aéroscaphe, muni d’une excellente lorgnette marine, afin de voir à quelle sorte d’ennemis on avait affaire.

Quelle ne fut pas sa surprise de distinguer, à quelques milles sous le vent, un immense aérostat, de forme allongée, semblable, sauf quelques détails, aux dirigeables que construisent les ingénieurs militaires français.

C’était, à n’en pas douter, un aérostat appartenant au gouvernement russe.

À l’aide de sa lorgnette, Alban distingua même les uniformes verts et blancs des officiers qui le montaient, et le pavillon impérial qui flottait à l’arrière, au-dessus du gouvernail de toile.

Mais ce qui l’étonna le plus, ce fut de voir, tout autour du dirigeable, une quantité de minuscules aérostats munis de voiles et d’hélices, et montés chacun par un seul homme. Alban avait lu la description de ces appareils, que les Américains appellent aérocycles, et qui participent à la fois de l’aérostat et du cerf-volant ; mais il ignorait qu’un gouvernement européen en eût déjà fait construire, surtout en aussi grand nombre.

Favorisés par le calme, le dirigeable et la flottille aérienne qui lui faisait escorte, avançaient avec rapidité, et menaçaient de rejoindre la Princesse des Airs dans un très bref laps de temps. L’aéroscaphe, en effet, ne marchait qu’à la même vitesse que le courant aérien dans lequel il était plongé.

Les Russes, qui profitaient du même courant, bénéficiaient en outre de l’impulsion de leurs hélices et de la forme plus allongée de leur aérostat.

– Il est forcé qu’ils nous rattrapent, pensa Alban. La Princesse des Airs est dans le même cas qu’un esquif abandonné au fil de l’eau, et que poursuivraient de vigoureux rameurs… Je ne vois pas, après tout, conclut-il, pourquoi j’essaierais de les éviter. Ils pourront peut-être nous porter secours…

La nuit était tout à fait tombée.

Alban, qui n’avait pas quitté sa lunette marine, remarqua, à l’arrière du dirigeable, une sorte de lueur rougeâtre ; et perçut le bruit sourd de continuelles détonations. Il s’expliqua bientôt ce fait, qui l’avait, d’abord, fortement intrigué.

– Ils doivent employer comme moteur, songea-t-il quelque puissant explosif. Il est certainement plus facile d’emporter quelques kilos de dynamite qu’une machine à vapeur qui peut, d’un instant à l’autre, enflammer le gaz hydrogène… Pour mon compte, je préfère, à tout cela, l’électricité.

Les Russes se rapprochaient de plus en plus.

Le bruit des détonations de leur moteur était devenu très perceptible.

Alban, qui n’avait pas quitté son observatoire, eut l’idée de héler ses collègues inconnus… Pour toute réponse une balle siffla à ses oreilles, et alla raser la tôle de la coque, avec un bruit sonore.

Ce fut comme un signal.

Le crépitement d’une fusillade retentit.

Alban se laissa glisser, en toute hâte, par l’échelle métallique et rentra dans l’intérieur de la coque, épouvanté.

– J’avais oublié, s’écria-t-il, que la Russie est en guerre avec la Turquie. Il n’y a rien à faire. Ces gens-là vont nous mitrailler sans merci… Arborer notre drapeau, c’est bien inutile, par cette sombre nuit… D’ailleurs, ils croiraient à une ruse de guerre, et n’en tireraient pas moins sur nous… D’abord, qu’on éteigne toutes les lumières.

Mme Ismérie, quoique un peu pâle, n’avait pas quitté son poste près des appareils.

Armandine se tenait à ses côtés, sans soupçonner l’imminence et la gravité du péril.

– Il faut à toute force raccorder notre dernière barre, s’écria Alban, fut-ce même sous le feu de l’ennemi…

Et il se précipita dans le magasin où Ludovic, armé d’un lourd marteau, essayait vainement de terminer la dernière pièce.

– Laissez cela, commanda Alban, d’un ton bref. Nous sommes poursuivis ; notre salut dépend de notre sang-froid. Il faut absolument que la Princesse des Airs s’élève… Jetez par-dessus bord tous les objets inutiles pour nous délester… Il me faudrait plus d’une heure pour faire fonctionner les appareils producteurs de « lévium ».

Ludovic se précipita vers la salle commune.

Aidé d’Armandine et de Mme Ismérie, il traîna jusqu’à la porte extérieure, puis précipita dans le vide, d’abord un coffre plein de vivres, puis deux caisses de conserves, et un des réservoirs d’eau filtrée.

Mme Ismérie regarda le baromètre.

– Bravo ! s’écria-t-elle ; nous avons fait un bond d’une centaine de mètres… Nos adversaires nous chercheront vainement maintenant.

Alban accourait, sa barre complètement terminée à la main.

Il avait dû finir, tant bien que mal, son travail, à la lueur d’une lampe électrique placée dans un angle et invisible du dehors.

Les Russes étaient, pour le moment, dépistés.

Leur dirigeable, qu’on apercevait très nettement entouré d’une auréole rougeâtre, apparaissait bien en dessous de la Princesse des Airs.

Un grand remue-ménage paraissait s’y produire. Des silhouettes, à casquette blanche et à grosses moustaches, s’agitaient.

Semblable à un essaim de lucioles, la flottille des aérocycles s’était rapprochée du ballon principal.

– Il n’y a pas un instant à perdre, s’écria Alban, arrachant Ludovic à cette contemplation. Nous allons monter, tous les deux, sur la plate-forme et rajuster, en toute hâte, notre barre. Cela fait, nous pourrons nous moquer de tous les ennemis terrestres ou aériens.

Le travail de pose et d’ajustage fut, malgré l’obscurité, très rapidement terminé.

Il ne restait plus qu’un écrou à visser.

– Voulez-vous vous en charger, demanda Alban. Quant à moi, je cours actionner les moteurs et les dynamos. Ensuite, je vous ménage peut-être une surprise…

Très fier de la confiance qu’on lui accordait, Ludovic avait commencé à visser gravement son écrou à l’aide d’une clef anglaise, lorsqu’un rayon, d’une clarté aveuglante, l’enveloppa tout entier.

Au même instant, une grêle de balles rebondit tout autour de lui sur la coque de l’aéroscaphe.

L’enfant sentit le sang refluer vers son cœur.

Ses mains tremblèrent ; mais il eut quand même le courage en deux ou trois tours de main nerveux, de finir d’assujettir l’écrou.

Il se laissa ensuite glisser jusqu’au bas de l’échelle.

Alban, qui volait à son secours, le reçut dans ses bras, et le déposa, tout pâle, sur une des banquettes de la salle commune.

– Le travail est terminé, dit fièrement Ludovic.

– Notre enfant !… s’écria Alban… Dire qu’ils auraient pu vous tuer : je ne me le serais jamais pardonné… Ah ! les misérables nous ont découverts à l’aide de leurs projections électriques !… Ils se croient déjà vainqueurs ; mais ils ont compté sans les rayons Rœntgen. Ils vont reconnaître, un peu tard, l’imprudence qu’il y a d’emporter des matières explosives à bord d’un aérostat !

Ludovic, dont la terreur était tout à fait dissipée, entendit alors ronfler les dynamos.

Dans quelques minutes, les ailes puissantes de l’aéroscaphe allaient l’entraîner loin de ses ennemis.

À cet instant, un craquement aigu déchira l’air.

– Les misérables, s’écria Mme Ismérie ; ils ont troué l’enveloppe de l’aérostat ! Nous tombons !

– Pas encore ! clama triomphalement Alban Molifer qui poussait, de toutes ses forces, le levier de mise en action des appareils planeurs.

Un silence d’angoisse régna pendant quelques secondes.

Puis un choc fît vibrer toute la coque de l’aéroscaphe, et se continua par un balancement très doux qu’accompagnait un sourd bruissement.

– Mon Dieu ! les ailes marchent !… s’écria Mme Ismérie toute joyeuse. Nous sommes sauvés !…

Les immenses ailes de l’aéroscaphe, après s’être agitées avec lenteur, battaient maintenant l’air avec une rapidité sans cesse accélérée.

Ce n’était plus une machine, un aérostat inerte, jouet des courants atmosphériques que la Princesse des Airs. À présent, c’était un être doué de vie et de volonté, plus puissant et plus rapide dans son vol que l’aigle ou l’albatros, bien digne du nom que lui avaient donné ses créateurs : la Princesse des Airs.

Les aéronautes, dans leur ravissement, dans la joie de se voir sauvés, s’éteignaient les mains avec enthousiasme, lorsqu’une explosion formidable retentit.

Le dirigeable, avec tout son équipage, venait d’être réduit en miettes.

On voyait la flottille des aérocycles disparaître vers les basses régions de l’atmosphère, dans une débandade éperdue…

Ludovic, ses grands yeux étonnés fixés sur Alban tout pâle, semblait attendre de lui une explication.

– Je regrette cette catastrophe, dit gravement l’aéronaute… Je n’ai fait qu’user du droit de légitime défense… Mais aussi pourquoi être assez imprudent pour charger une nacelle d’explosifs, comme ils l’ont fait !…

Ludovic ne comprenait pas encore.

– C’est bien simple, expliqua Alban, je ne savais pas, moi, si nos ailes allaient fonctionner… Pendant que vous acheviez de visser votre dernier écrou sous une pluie de balles, – et permettez-moi, de vous féliciter encore de votre héroïsme, – j’ai dirigé contre nos ennemis, un engin de défense que je gardais comme suprême ressource : l’appareil inventé par le savant suédois Axel Orling pour mettre le feu aux torpilles à de grandes distances. Leur moteur était actionné par un explosif. Les rayons Orling ont rencontré leur provision de détonateurs, et ils ont sauté !… Ce n’est vraiment pas de ma faute.

– Tant pis pour eux, s’écria Armandine.

– Je te défends de parler de la sorte, reprit sévèrement l’aéronaute. Il est toujours terrible d’être cause de la mort d’un homme. Je viens peut-être de priver l’humanité de savants dont l’existence était cent fois plus précieuse que la mienne.

– Si tu avais été sûr que les ailes marchaient, dit tristement Mme Ismérie, tu n’aurais pas eu besoin d’employer ce terrible moyen de défense.

– Je me proposais d’arrêter l’appareil Orling aussitôt que je serais sûr du bon fonctionnement de nos planeurs… Ces pauvres Russes n’ont vraiment pas eu de chance. Quelques secondes de plus, et ils étaient sauvés.

Cependant, Alban qui, pour échapper aux Russes, avait donné à ses appareils moteurs, toute l’impulsion qu’ils étaient capables de recevoir, s’aperçut, en jetant un coup d’œil[33] sur les instruments, que l’aéroscaphe marchait à une vitesse folle qu’il était urgent de modérer.

Les ailes de l’hélice se mouvaient avec tant de rapidité, que les plaques de tôle de la coque trépidaient, et que la Princesse des Airs progressait avec un bourdonnement sourd, pareil à celui que produit une pierre partie d’une fronde.

Alban se dirigea du côté des appareils.

Il était bien aise, d’ailleurs, d’essayer, dans toutes les parties de son mécanisme, cette machine qui lui avait coûté tant d’années d’étude et de travail.

Il ralentit, d’abord, le mouvement des ailes ; puis il embraya l’hélice : la Princesse des Airs s’inclina doucement vers la terre.

Remettant alors l’hélice en marche, il immobilisa complètement les ailes. L’aéroscaphe glissa sur les couches aériennes, pareil à quelque grand oiseau planant, les ailes étendues, et ne continuant son vol qu’en vertu de la vitesse acquise.

Ensuite, Alban arrêta une seule des ailes, en imprimant à l’autre une vitesse moyenne : l’aéroscaphe tourna lentement sur lui-même.

En combinant la manœuvre du gouvernail, de l’hélice et des ailes, la Princesse des Airs montait ou descendait, en ligne oblique, tournait en cercle, reculait, avançait contre le vent, en un mot obéissait à tous les mouvements, plus vite et plus fidèlement que le cheval le mieux dressé, que le navire à voile ou à vapeur le mieux construit et le mieux gouverné.

Ludovic, à qui Alban avait confié, quelques instants, le gouvernail, ouvrait des yeux émerveillés.

Alban Molifer, lui, ressentait une telle joie de voir ses espérances enfin réalisées, son chef-d’œuvre parfait de tout point, qu’il tremblait d’émotion. Il éprouvait l’orgueil du créateur qui voit prendre corps et se matérialiser les imaginations longtemps mûries dans son cerveau.

C’était bien sa créature, sa chose, cet infatigable oiseau de métal qui paraissait doué de volonté et qui dépassait, par sa structure merveilleuse, les plus fantastiques imaginations des poètes orientaux. L’oiseau Roc, dont les Mille et une Nuits affirment l’existence fabuleuse, et qui éclipse la lumière du soleil quand il étend les ailes, n’était qu’un monstre lourd et grossier à côté de cette Princesse des Airs qui allait enfin permettre à l’humanité de conquérir le royaume encore vierge des plaines aériennes, de s’y installer et d’y vivre.

– Maintenant, dit gravement Alban, je puis mourir en paix. J’ai réalisé l’œuvre que j’avais donnée pour but à ma vie. Même si nous périssions dans une catastrophe, ma découverte ne serait point perdue pour l’humanité, puisque le docteur Rabican en connaît tous les détails. J’aurais quand même la gloire d’avoir été le premier et le pacifique conquérant des royaumes atmosphériques.

Ludovic considérait Alban avec un respect involontaire.

Pour la première fois, son cerveau d’enfant se rendait compte de l’admiration que mérite un grand inventeur ; et en songeant à ce qu’il avait lu des peuples de l’Antiquité, il trouvait tout naturel qu’ils eussent placé au rang des divinités quelques-uns de leurs plus illustres savants : Prométhée, qui ravit le feu du ciel pour réchauffer, défendre et civiliser la pauvre humanité barbare des époques primitives, Vulcain, Tubalcaïn qui, les premiers, forgèrent les métaux… Esculape, Apollon avaient été d’abord de grands savants, avant de prendre place dans l’Olympe et sur les autels.

Ludovic éprouvait un sentiment bizarre.

Si absurde que cela puisse paraître, il ressentait, à l’égard d’Alban, une sorte de jalousie ; et il était furieux de n’être encore qu’un enfant, de n’avoir encore fait aucune découverte.

Mais il réprima bien vite cette mauvaise pensée.

– Ce n’est pas de l’envie, songea-t-il, c’est de l’émulation que doivent m’inspirer les réalisateurs des miracles scientifiques qu’il m’est donné de contempler. Je travaillerai, j’étudierai, et plus tard, moi aussi, je ferai reculer, devant le flambeau de la vérité, les ténèbres du mystère qui entourent encore la connaissance de la destinée humaine.

Ludovic fut tiré de ces réflexions, un peu trop sérieuses, peut-être, pour un enfant de son âge, par Alban, qui le priait de surveiller, pendant quelques instants, les appareils.

Cette surveillance n’était guère difficile.

À la hauteur où elle se trouvait la Princesse des Airs n’avait aucune poursuite à redouter.

Alban eût très bien pu, à la rigueur, maintenant que la vitesse était parfaitement réglée, abandonner à lui-même l’appareil ; mais il savait faire grand plaisir à Ludovic en le traitant en homme, et en ayant l’air de lui laisser une certaine responsabilité dans la marche de l’aéroscaphe.

– Je vais, dit l’aéronaute, m’occuper de liquéfier ce qui reste de « lévium » dans l’enveloppe de notre aérostat, déchiqueté par les balles russes. Le volume relativement énorme de cette enveloppe offre, à la masse aérienne, une résistance considérable. De plus, à mesure que l’aérostat va se dégonfler davantage, il s’affaissera, à droite et à gauche de notre coque, et il pourrait alors être la cause d’une catastrophe.

– Comment cela ? demanda Ludovic, pendant qu’Alban, aidé de Mme Ismérie et d’Armandine, mettait en mouvement la roue d’un puissant aspirateur qui refoulait le « lévium » dans un gros tube d’acier muni d’un appareil réfrigérant.

Le gaz, soumis à une forte pression, retournait lentement à l’état liquide et allait remplir une série de bonbonnes d’acier qui, sitôt pleines, étaient immédiatement séparées de la machine et isolées les unes des autres.

– Parce que, dit Alban, répondant à la question de Ludovic, si par malheur les cordages et les agrès s’embarrassaient dans nos ailes, je ne serais plus maître de l’aéroscaphe ; et cette fois, ce serait la chute irrémédiable.

Mais déjà Alban était sorti et avait grimpé sur la plate-forme.

Il ne fallait pas attendre, pour commencer à rouler l’enveloppe de l’aérostat à l’aide du treuil et du système de poulies destinés à cet usage, qu’il fut entièrement dégonflé, et que les agrès se fussent enchevêtrés dans les ailes.

Quand l’aérostat était vide de son gaz, son enveloppe de soie de Chine enduite d’un vernis spécial se repliait de manière à occuper, sur la plate-forme, le moins de place possible, à peu près comme ces plaids de voyage que l’on comprime à l’aide d’une courroie.

Au bout d’une demi-heure, Alban redescendit, son travail complètement terminé.

Débarrassée de l’aérostat, la Princesse des Airs avait augmenté sa vitesse d’une façon vertigineuse. Il fallut de nouveau la modérer.

Malgré la perfection du système de graissage, Alban redoutait, surtout avec des pièces aussi peu résistantes que celles qu’il avait fabriquées lui-même en aluminium, d’exposer les organes délicats de l’aéroscaphe à un échauffement, qui eut pu avoir pour conséquence une avarie peut-être irréparable.

Comme la prudence le lui conseillait, il résolut de ne marcher désormais qu’à une allure modérée.

Pour parer à tout événement, l’aéronaute qui avait besoin, cette nuit-là, de prendre du repos, expliqua minutieusement à Mme Ismérie et à Ludovic, qui devaient se relayer dans la surveillance des appareils, le fonctionnement de chacun des leviers qui commandaient les différentes mises en marche.

Pendant le repas du soir, où tout le monde mangea d’un formidable appétit, aiguisé aussi bien par les périls et les travaux de cette journée que par l’air glacial et vif des grandes altitudes, on discuta la question de l’itinéraire à suivre.

– Et d’abord, où sommes-nous ? demanda Mme Ismérie.

– La vitesse folle que j’ai tout d’abord imprimée à nos moteurs, répondit Alban, nous a fait faire un saut formidable. Si mes calculs sont exacts, nous devons planer en ce moment, au-dessus des steppes qui s’étendent à l’est de la mer Caspienne, sur les frontières de la Perse et de la Russie d’Asie.

– Ne croyez-vous pas, fit Ludovic, qu’il serait temps de mettre le cap sur la France et de retourner à Saint-Cloud, où mes pauvres parents doivent être plongés dans le désespoir ?

Alban Molifer demeura quelque temps sans répondre.

Il faisait des efforts de réflexion qui plissaient son front, pinçaient ses lèvres, et fronçaient ses sourcils.

– Je suis très indécis, déclara-t-il enfin ; très perplexe même. Il ne faut pas songer à repasser par la Russie d’Europe ni même par la Turquie d’Asie, où la guerre sévit actuellement dans toute son horreur, et où nous courrions le risque de recevoir quelque obus ou quelque paquet de mitraille. Nous serions certainement découverts et traqués par les aérostats militaires de l’une ou l’autre nation ; ou peut-être bombardés par les canons verticaux récemment inventés pour tirer sur les ballons.

– Faisons un détour, proposa Mme Ismérie.

– Nous n’avons, pour éviter le théâtre de la guerre, que deux routes à choisir : ou remonter, à travers la Sibérie, jusqu’à la région polaire, d’où nous redescendrions en Europe par la Suède, ce qui est périlleux ; ou pousser jusqu’à l’Inde, franchir l’océan Indien, et revenir chez nous par l’Afrique centrale et l’Algérie. Ce chemin est aussi impraticable que l’autre. Avec des ailes installées d’une façon aussi peu solide, je n’oserais jamais me risquer à faire la traversée de l’océan Indien et des régions barbares du centre africain. Ajoutez à cela que nous serions obligés, dans les deux cas, d’aller contre le vent, ce qui fatiguerait beaucoup nos appareils.

– Qu’allons-nous devenir, alors ? s’écria Ludovic, désappointé.

– Voici ce que je compte faire, déclara Alban ; et c’est, je crois, la meilleure solution du problème. Nous allons continuer à profiter du courant atmosphérique qui nous a portés jusqu’ici ; et nous[34] irons atterrir dans la colonie française la plus proche, c’est-à-dire au Tonkin. Nous en sommes, maintenant, beaucoup moins loin que de Paris, et le vent nous y porte. Une fois arrivés là-bas, je ferai réparer solidement les pièces défectueuses, raccommoder et regonfler l’aérostat. Alors, je n’hésiterai plus à tenter les traversées les plus longues. Après avoir télégraphié au docteur Rabican pour le rassurer, nous pourrons revenir par le chemin qu’il nous plaira. Il nous faut à peine deux jours, même en tenant compte des variations du courant atmosphérique, pour atteindre les possessions françaises.

Cette importante question une fois réglée, les fronts se déridèrent.

Autour de la théière fumante, il faisait bon, dans la salle commune de l’aéroscaphe.

Au-dehors, le froid était glacial.

Mme Ismérie avait dû porter au rouge les plaques calorigènes qui permettaient, grâce à l’électricité, de donner à l’atmosphère intérieure de la coque, une température aussi chaude que possible.

Armandine n’avait point oublié, lors du départ de l’aéroscaphe, de prendre avec elle la plus belle de ses poupées, qu’elle avait baptisée « Virginie ». Elle n’eût voulu, pour rien au monde, assura-t-elle, se séparer de sa fille ; et tout en réparant un accroc qui s’était malheureusement produit à la robe de Virginie, elle lui adressait mille discours sur le plaisir qu’il y a de voyager dans les airs, de visiter des pays inconnus, pour pouvoir, au retour, émerveiller ses petites amies.

Pendant ce temps, Ludovic se faisait expliquer, par Alban, ce que c’était que cet extraordinaire appareil Orling qui avait causé, de si terrible façon, le trépas des aéronautes russes.

– L’invention du savant suédois, dit Alban, est basée sur la découverte qu’ont faite, avant lui, deux savants américains : Hayes et Bell qui ont eu l’idée de remplacer, dans les téléphones, le fil électrique par un rayon lumineux. C’est ainsi qu’ils sont arrivés à construire des téléphones sans fil. M. Orling, lui, a substitué aux rayons lumineux ordinaires des rayons invisibles à peu près de la même nature que les Rayons X… ou Rayons Rœntgen. C’est à la manœuvre des torpilles qu’il a fait la première application de sa découverte. Installé sur le rivage, ou à bord d’un navire, l’opérateur peut, à volonté, détruire une flotte ennemie, sans courir aucun risque, et avec une dépense pour ainsi dire insignifiante. – Cet appareil, qui tient tout entier dans cette petite boîte d’acajou – et Alban la désignait à l’enfant – je l’avais emporté pour réaliser certaines expériences. J’étais loin de supposer que la nécessité m’obligerait à le transformer en engin de défense.

– Et quelle est la nature de ces rayons ?

– Elle est encore très mal connue. On sait s’en servir ; mais on ignore ce que c’est exactement.

Ludovic ne donnait pas une minute de répit, par ses questions, à son bienveillant interlocuteur. Après l’avoir interrogé sur les torpilles, il lui demanda ce que c’était que ces canons verticaux, avec lesquels on pouvait tirer sur les aérostats.

– Ce sont tout bonnement, répondit Alban, des canons ordinaires, montés sur un affût qui permet de les diriger vers tous les points de l’horizon, et de rester perpendiculaires au sol, c’est-à-dire braqués vers le ciel. Ils ont été employés pour la première fois, pendant le siège de Paris, en 1870. Bismark, voyant que les assiégés opéraient, presque chaque jour des ascensions couronnées de succès, et parvenaient ainsi à franchir les lignes prussiennes, et à donner de leurs nouvelles au reste de la France, fit construire, pour la première fois quelques-uns de ces engins, par Krupp, le célèbre fondeur allemand. On les appela des « mousquets ». Il ne paraît pas, d’ailleurs, que ces canons aient produit d’excellents résultats. Pendant toute la durée du siège, aucun ballon ne fut atteint par eux. Depuis, ils ont été notablement perfectionnés, munis d’un frein de recul spécial ; et toutes les nations de l’Europe et de l’Amérique en possèdent dans leurs arsenaux.

La soirée s’écoula ainsi, au milieu de paisibles conversations entre les passagers de la Princesse des Airs. Un observateur, transporté brusquement dans la salle commune de l’aéroscaphe, se fût plutôt cru dans le salon de quelque tranquille rentier, et eût eu beaucoup de peine à s’imaginer que l’aéroscaphe, en apparence immobile, filait avec une vitesse de cent vingt kilomètres à l’heure, au-dessus des steppes désolées de la Russie d’Asie.

– Il n’y a qu’une chose qui m’inquiète un peu, dit tout à coup Mme Ismérie, qui, jusque-là était demeurée silencieuse. N’allons-nous pas manquer de vivres ? Nous avons jeté, par-dessus bord, les deux grandes caisses qui contenaient la majeure partie de notre approvisionnement… J’ai inspecté ce qui reste : nous n’en avons pas pour longtemps… Dans deux jours, toutes les réserves seront épuisées.

– Voilà qui n’a pas grande importance, répondit Alban. Dans deux jours notre voyage sera terminé. Si la famine se faisait sentir, nous en serions quittes pour descendre chasser ou pêcher.

– Chasser ou pêcher, s’étonna Ludovic ; mais nous n’avons pas d’armes !

– Que cela ne vous préoccupe pas, fit Alban, de l’air supérieur d’un homme qui a résolu des difficultés autrement sérieuses… Des armes, j’en improviserai ou j’en fabriquerai quand il me plaira.

Cependant Armandine tombait de sommeil.

Sans abandonner sa poupée, sa chère Virginie, elle s’était accotée dans un angle : et Mme Ismérie dut l’appeler à haute voix et la secouer, pour la tirer de sa somnolence.

Après avoir renouvelée ses recommandations à Ludovic Rabican sur la façon dont il devait guider les appareils, Alban alla se coucher à son tour.

Les fatigues accumulées des jours précédents, et les émotions qu’il avait ressenties, lui firent trouver le repos délicieux.

Il n’avait, d’ailleurs, aucune inquiétude, au sujet de l’aéroscaphe.

Étant donnée la vitesse modérée à laquelle on marchait, nul accident n’était à craindre. La surveillance était pour ainsi dire, une pure formalité.

Tel n’était pas l’avis de Ludovic.

Tout fier du poste d’honneur qu’il allait occuper jusqu’à ce que Mme Ismérie le remplaçât, il ne quitta pas du regard, un instant, les appareils enregistreurs, et nota consciencieusement les variations de vitesse ou d’altitude qu’ils indiquaient.

Au bout de trois heures de ce travail d’attention soutenue, assez fatiguant pour une jeune tête, il alla se coucher ; et jusqu’au matin Mme Ismérie prit sa place dans la cage vitrée d’où l’on dominait une immense étendue de ciel, constellée d’astres éblouissants.

La nuit s’écoula sans incident.

Levé dès l’aurore, Alban fit le tour de la galerie extérieure, et monta sur la plate-forme, pour inspecter l’horizon.

Très loin vers l’est, apparaissaient des cimes bleuâtres.

Mais, au-dessous de l’aéroscaphe, presque à perte de vue, le paysage s’étendait, d’une platitude et d’une monotonie désolantes.

Alban imprima à l’aéroscaphe un mouvement de descente oblique.

Bientôt les voyageurs planèrent à deux ou trois cents mètres à peine de la steppe désolée.

Ludovic Rabican, qui venait de sortir de sa cabine, se précipita sur la galerie extérieure, tout heureux de contempler pour la première fois, un paysage d’Asie.

Il fut un peu désappointé, en présence de l’immense océan d’herbes d’un vert profond, qui ondulait mélancoliquement sous le vent.

– Je préfère les hautes régions de l’atmosphère[35], déclara l’enfant. L’air y est plus pur, et le spectacle, sans cesse renouvelée[36], des nuages est cent fois plus beau que ce pays de désolation.

Alban qui n’avait aperçu, à proximité, aucun village de Cosaques nomades, aucun lac, aucun cours d’eau même d’où il eût pu tirer une indication topographique, imprima, de nouveau, à l’aéroscaphe, un mouvement ascensionnel.

Avec un battement d’ailes accéléré la Princesse des Airs s’éleva, suivant une ligne une ligne oblique qui formait, avec la ligne d’horizon, un angle très aigu.

C’est au cours de ce mouvement ascensionnel que se produisit un incident qui devait avoir son importance pour les voyageurs.

Deux oiseaux, qui paraissaient exténués de faim et de fatigue, vinrent s’abattre sur la galerie extérieure, où ils demeurèrent pantelants.

Ludovic s’en empara, et les reconnut sans peine pour des pigeons voyageurs.

Ils portaient à la patte un petit anneau couvert de caractères russes, et devaient venir de quelques pigeonnier militaire.

La petite Armandine prit les oiseaux sous sa protection, leur émietta du pain et leur donna à boire.

Ils avaient dû être poursuivis par quelque oiseau de proie, ou battus par une tempête, car ils paraissaient aussi fatigués qu’affamés.

– Je veux les garder, dit la petite fille ; je les apprivoiserai et j’en aurai bien soin.

– Il faudra, au contraire, décida Alban, les remettre en liberté. Ces pigeons voyageurs peuvent devenir, pour nous, des messagers providentiels.

– Ah ! je comprends, s’écria Ludovic ; vous voulez les charger d’une dépêche pour mon père et nos amis de Saint-Cloud. Mais comment leur parviendra-t-elle ?

– Très aisément… Lorsque ces oiseaux auront regagné le pigeonnier d’où ils sont partis, un pigeonnier militaire russe sans nul doute, on trouvera notre missive, que les autorités du pays feront traduire et expédieront à nos amis.

Ludovic accueillit cette idée avec enthousiasme.

Une fois que les pigeons furent bien restaurés et ragaillardis, une courte dépêche fut écrite, sur un fragment de toile très fine, qui fut enroulé autour de la patte des oiseaux.

Voici quelle était exactement la teneur de ce message :

L’aeroscaphe la Princesse des Airs
quoique avarié n’est pas en perdition,
Rassurez le docteur Rabican,
Saint-Cloud (France) père de Ludovic
qui est avec nous, bien portant.
Planons sur l’Asie centrale
où sont impossibles tous secours
Nouvelles bientôt. Alban Molifer. »

Il était difficile d’écrire beaucoup de mots sur du linge ; mais Alban, n’ayant pas les minces pellicules dont on se sert pour les dépêches par pigeons, avait préféré, au papier, le linge, qui n’a rien à craindre de la pluie ou de l’humidité, et qui est plus difficile à détruire.

Quand tout fut prêt, les oiseaux furent apportés sur la galerie extérieure ; et tout le monde, même la petite Armandine, quoiqu’elle eût le cœur un peu gros de se séparer de ses chers oiseaux, accompagna de ses vœux les plus ardents, les petits messagers ailés.

Après s’être élevés à une certaine hauteur, autour de l’aéroscaphe, comme pour s’orienter, ils prirent délibérément leur vol dans la direction de l’Ouest, et ne furent plus, bientôt, que deux points imperceptibles, qui finirent par se confondre avec le bleu du ciel.





V


AU FOND DU GOUFFRE


Au repas de midi, qui eut lieu peu après le lâcher des pigeons voyageurs, les parts furent strictement mesurées. Ne sachant pas exactement combien durerait encore le voyage, Mme Ismérie, en bonne ménagère, usait de prudence. Elle préférait que chacun restât un peu sur son appétit, plutôt que d’obliger ses hôtes à passer un ou deux jours sans manger avant qu’on ne fût arrivé au Tonkin.

La Princesse des Airs planait maintenant à une très faible hauteur, Alban Molifer ayant reconnu que les couches d’air plus denses des régions inférieures offraient aux ailes un point d’appui plus solide, et fatiguaient moins les appareils. En effet, dans les régions très élevées de l’atmosphère, où l’air est excessivement raréfié, il fallait un effort deux ou trois fois plus considérable.

L’aspect du paysage s’était totalement modifié.

À la steppe immense et verdoyante que les Tartares ont si pittoresquement dénommée « Terre des herbes » avait succédé un horizon de forêts, de montagnes et de lacs.

De tous côtés, les croupes monstrueuses du massif himalayen barraient la vue, couronnées à leur sommet de glaciers étincelants, profondément déchiquetés par des ravines.


C’était un enchevêtrement titanesque de vallons, de pics, de hauts plateaux, qui rappelaient, par leur apparence désolée, les photographies du système orographique de la lune.

Tout ce pays paraissait frappé de stérilité et de mort. Pas un village, pas une fumée révélant la présence de l’homme ; seulement, de temps à autre, un vol de vautours planant au-dessus d’une gorge, un troupeau de yacks ou d’antilopes paissant paisiblement quelque pâturage perdu dans un repli des rochers.

Ce panorama géologique, où, ainsi que l’a dit Théophile Gautier en parlant des Pyrénées, le savant peut, comme sur une sorte d’écorché terrestre, étudier à nu l’anatomie du globe, offrait un spectacle à la fois mélancolique et grandiose.

La chaîne de l’Himalaya renferme les plus hauts sommets du globe. Le Mont Blanc, qui n’a que quatre mille huit cent dix mètres d’altitude, n’apparaît que comme une montagne sans importance à côté de monstres orographiques tels que le « Gaorisankar » et le « Kintchindjinga » qui portent jusqu’à des hauteurs de huit mille huit cent trente-neuf mètres, et huit mille cinq cent quatre-vingt-un mètres, leurs cimes sourcilleuses et couvertes de neiges éternelles.

De la galerie extérieure de l’aéroscaphe, les voyageurs, passant à mi-côte des montagnes, planaient au-dessus d’une véritable mer de nuages, d’où les sommets étincelants émergeaient comme des récifs sur la mer. Au-dessous de cette couche nuageuse, il y avait peut-être des pluies ou des tempêtes ; au-dessus, c’était l’azur, immuablement bleu et profond, sur lequel se découpaient, avec une netteté incroyable, les sommets, immaculés de blancheur, des montagnes géantes…

Tout entier à la contemplation du merveilleux panorama qui se déroulait devant ses yeux, Ludovic demeurait comme en extase.

Alban Molifer, lui, était tout entier à la direction des appareils. Il ne fallait pas songer à s’élever au-dessus des sommets : la vie humaine et la respiration sont déjà presque impossibles à partir de quatre mille mètres.

Comme un pilote entre les récifs, Alban Molifer, qui cherchait à se maintenir à une hauteur de mille ou deux mille mètres, était parfois obligé de louvoyer. La Princesse des Airs s’engageait dans des gorges profondes, s’aventurait entre de hauts pics, qui ne lui laissaient parfois que juste la place de passer.

Alban ne quittait plus les leviers qui commandaient le gouvernail, les ailes de l’hélice.

Il faisait preuve d’un sang-froid admirable.

Une fois, vers le milieu de l’après-midi, l’aéroscaphe se trouva engagé dans une sorte d’entonnoir montagneux, un véritable cul-de-sac, bordé de rochers à pic, de granit rouge, dans les crevasses desquels poussaient des arbres tordus, et qu’il était absolument impossible de franchir.

La Princesse des Airs dut faire machine en arrière, reculer jusqu’à une vallée assez vaste pour permettre de virer de bord.

L’aéroscaphe longea ensuite la chaîne montagneuse, pour trouver un passage, un détroit, par lequel on pût continuer d’avancer.

Alban Molifer n’était pas sans inquiétudes.

La chaîne himalayenne couvre une superficie[37] de plusieurs milliers de kilomètres.

Alban, qui avait compté sur une navigation aussi facile et aussi rapide que dans la région des steppes, ne se dissimulait pas qu’il mettrait beaucoup plus de temps qu’il n’avait cru pour atteindre la partie civilisée du Tonkin.

Il se passerait peut-être bien des jours, avant qu’il fût sorti de ces régions chaotiques, où une vigilance de toutes les minutes s’imposait.

De plus, pendant la nuit, on serait obligé de marcher à très petite allure.

Un choc de l’aéroscaphe contre une masse rocheuse eût été fatal aux délicats organes moteurs, d’où dépendaient l’existence des aéronautes et le succès du voyage.

Alban songeait avec angoisse que, malgré la parcimonie des distributions, les vivres allaient complètement manquer.

Il faudrait atterrir pour se ravitailler ; et l’atterrissement offrait mille dangers. De plus, en admettant que la descente s’effectuât heureusement, on tomberait sur un sol inhospitalier, où la chasse et la pêche n’offriraient que des ressources très hasardeuses. Ce seraient de longs retards ; et les parties de l’appareil planeur réparées, tant bien que mal, par Alban, ne résisteraient peut-être pas assez longtemps, pour permettre aux voyageurs d’atteindre leur but.

Pendant qu’Alban se livrait à ces réflexions, l’aéroscaphe courait, à petit vitesse, à peu près la vitesse d’un train ordinaire, le long d’une haute muraille de rochers rouges qui paraissaient infranchissables.

D’énormes vautours, au col pelé et rougeâtre, hypnotisés par le métal brillant de la coque, tournaient autour de l’aéroscaphe avec des piaillements discordants. Quelques-uns même eurent l’impudence de venir se poser sur la plate-forme, où ils s’alignèrent en file, leurs griffes accrochées à la balustrade extérieure.

Ludovic, armé d’une tringle de fer, monta sur la plate-forme, pour les chasser.

Leurs serres, ou même leur bec acéré, pouvaient causer à l’appareil planeur des dégâts irrémédiables.

Les effrontés oiseaux, aux paupières cerclées de rouge, détalèrent, sans se presser, et d’un lent battement de leurs lourdes ailes, continuèrent à faire escorte à l’aéroscaphe.

La chaîne rocheuse se continuait presque sans interruption. De temps en temps seulement, les voyageurs apercevaient un torrent, étincelant entre les rocs, comme un panache d’argent.

Dans les anfractuosités, où s’était amassée un peu de terre végétale, des pins avaient pris racine. Par comparaison avec la gigantesque montagne, ils paraissaient aussi petits, aussi perdus, aussi insignifiants, qu’une pousse de giroflée ou de pariétaire au haut d’un vieux mur.

Cependant Alban se dépitait. Allait-il donc être obligé de longer interminablement cette chaîne de montagnes qui, allant du sud au nord, écartait l’aéroscaphe de sa route, le forçant à prendre la direction des frontières de la Chine et de la Sibérie, au lieu de celles du Tonkin !…

Il fallait absolument franchir ces montagnes avant la nuit.

Alban, qui se croyait, en droit, d’après l’expérience du jour précédent, de compter, jusqu’à un certain point, sur la solidité des ailes, se résolut à employer un moyen extrême.

La coque de la Princesse des Airs était disposée de manière à pouvoir se fermer hermétiquement.

Un système d’obturateurs en caoutchouc s’appliquait exactement autour des portes métalliques, de façon à intercepter toute communication avec l’atmosphère extérieure.

Ce dispositif avait été adopté, afin de permettre l’ascension à de grandes hauteurs.

Dans ce cas, les voyageurs respiraient, à l’aide de l’air liquide ; et de vastes récipients, contenant des substances chimiques de la même nature que la potasse caustique, étaient disposés, de place en place, pour absorber l’acide carbonique produit par la respiration, et maintenir la pureté de l’atmosphère intérieure.

Mais, comme Alban l’avait remarqué, pour demeurer longtemps dans les régions supérieures, il fallait imprimer aux appareils moteurs leur vitesse maximum ; et Alban craignait fort que les tringles d’aluminium qu’il avait ajustées, à la place des barres d’acier limées par Jonathan, ne fussent pas capables de supporter cet effort, sans se rompre ou se fausser.

Il fallait, néanmoins, à tout prix, franchir ces maudites montagnes.

L’aéronaute, après avoir calculé toutes les chances, se résolut à risquer le tout pour le tout.

– Je vais choisir, songea-t-il, la crête la plus basse, et nous passerons. Les ailes ont déjà résisté à la furieuse vitesse que je leur ai imprimée lorsque nous avons échappé aux Russes ; elles résisteront bien à cette traversée des montagnes, qui ne durera pas plus d’une demi-heure. Aussitôt sortis de la région himalayenne, nous reprendrons, pour tout le reste du voyage, notre allure modérée.

Ludovic et Mme Ismérie, qu’Alban crut devoir mettre au courant de son projet, s’en montrèrent chaudement partisans.

Il valait mieux courir un léger risque, que de tourner des jours et peut-être des semaines, dans ce cirque de pics désolés.

D’ailleurs, ils avaient pleine confiance dans la solidité de l’appareil qui, ainsi que le disait Ludovic, avait fait ses preuves.

En conséquence, on se mit immédiatement à l’œuvre.

Les obturateurs de caoutchouc furent appliqués aux portes métalliques, une bonbonne d’air liquide fut tirée du magasin et placée sur la table centrale de la salle commune ; les récipients pour l’absorption de l’acide carbonique furent débouchés ; et la Princesse des Airs virant de bord, se recula de plusieurs kilomètres.

En vertu des principes qui avaient présidé à sa construction, l’aéroscaphe, délivré de son aérostat, ne pouvait s’élever suivant une ligne perpendiculaire. Il ne montait et ne descendait que selon un plan très oblique.

Arrivé à la distance convenable, Alban actionna ses moteurs, et la Princesse des Airs commença à s’élever. Les plaques de la coque vibraient ; et le mouvement des ailes était devenu si rapide que, des hublots de la salle commune, elles semblaient immobiles.

En quelques minutes, l’aéroscaphe s’éleva à six mille mètres. Du givre recouvrit les vitres extérieurement ; le baromètre, disposé à l’avant, en dehors de la cage du timonier était descendu à moins vingt degrés.

Un froid glacial saisit les voyageurs.

Armandine grelottait, et Ludovic était transi.

Mme Ismérie dut porter au rouge les plaques métalliques qui permettaient de régler, à volonté, la température intérieure.

Au-dessous d’eux, les voyageurs apercevaient comme un immense océan d’une couleur plombée.

C’était une mer de nuages, que crevaient, çà et là, les pics neigeux des montagnes.

Alban, la main sur le levier du gouvernail, le regard fixé sur le baromètre, les dents serrées, avait le visage contracté par l’émotion. Les appareils indiquaient une altitude de sept mille mètres.

Au-dessous de l’aéroscaphe, les cimes montagneuses fuyaient avec rapidité.

– La chaîne de montagne est franchie, s’écria enfin Alban en poussant un soupir de satisfaction. Je vais ralentir notre vitesse ; nous allons redescendre vers des régions plus tempérées.

– Cela n’a pas été long, fit remarquer Ludovic. Nous n’avons même pas eu besoin, pour respirer, de nous servir d’air liquide !…

L’enfant ne put achever sa phrase. Un craquement sec retentit au-dessus de l’aéroscaphe.

Une des ailes, entièrement détachée par la rupture des tringles d’aluminium, venait de retomber, inerte, et obstruait les fenêtres de tout un côté.

L’autre aile, continuant de battre, l’aéroscaphe tournait sur lui-même, dansait comme un bouchon au milieu d’un torrent, et tombait lentement, en oscillant à droite et à gauche.

Un même cri était sorti de la poitrine des voyageurs. Puis, tous s’étaient tus, et avaient roulé par terre, culbutés par le choc.

Armandine s’était cramponnée au pied du guéridon central de la salle commune.

Alban faisait de vains efforts pour immobiliser la seconde aile ; et Ludovic essayait, en rampant, de parvenir jusqu’à lui, pour être prêt à l’aider.

L’aéronaute n’eut qu’un cri :

– Nous tombons ! Vite aux fusées !

D’un geste, il lança le courant électrique dans la tige métallique qui reliait les bouchons de plomb des bonbonnes d’air liquide, ce qui permettait, grâce à la fusion instantanée du métal, de les déboucher tous au même instant.

L’orifice de ces bonbonnes-fusées était dirigé vers la terre.

Le puissant mouvement de recul qui se produisit lorsque l’air commença à fuser, ralentit immédiatement la chute.

Alban avait réussi à immobiliser les ailes qui, par leur immense surface, formaient, en quelque sorte, parachute.

Les yeux hors de la tête, les poings crispés, Alban attendit seul, debout, le moment de la catastrophe. Sur son ordre, Mme Ismérie, Armandine et Ludovic s’étaient allongés sur les couchettes des cabines.

C’était la meilleure posture pour supporter la terrible secousse qui allait se produire, au moment où la Princesse des Airs toucherait le sol.

Pendant les quelques minutes que dura la chute, Alban eut des sensations effroyables.

L’aéroscaphe, où une sorte de demi-obscurité s’était produite, dégringolait entre les parois d’un immense puits de rochers.

L’air continuait de fuser hors des bonbonnes.

Alban, après un coup d’œil sur le baromètre, jugea la chute imminente ; et il alla, à son tour, s’allonger sur une des couchettes des cabines.

L’air liquide, retournant brusquement à l’état gazeux et se précipitant hors des cinquante réservoirs de métal, produisait un sifflement strident, un bruit aigu, comparable seulement à celui des sirènes à vapeur.

Un silence de mort planait dans les cabines.

Tous fermaient les yeux, s’agrippaient désespérément aux couchettes, dans l’attente de l’épouvantable choc qui allait se produire.

Malgré la lenteur relative de la descente, tous avaient la sensation vertigineuse de choir, en tournoyant, au fond d’un gouffre.

Tout d’un coup, l’aéroscaphe parut chavirer sur lui-même. Un heurt très violent venait de se produire. L’aile cassée, touchant la première le sol, s’était rompue net.

Pendant quelques secondes, les aéronautes, affolés, cognant de la tête contre les parois métalliques, perdirent toute conscience de ce qui se passait. Ils étaient secoués et ballottés, comme sur un navire par un jour de grande tempête.

Relancé en l’air, par la force des fusées à air liquide, l’aéroscaphe touchait le sol, puis rebondissait, se cognant, avec des craquements sinistres, contre les rocs, dont le contact achevait de démolir les ailes et bossuait la coque.

Le chargement des fusées à air liquide avait été calculé pour une très longue descente. Les bonbonnes d’acier étaient loin d’être vides lorsque l’aéroscaphe toucha, une première fois, le sol.

Par bonds irréguliers, l’aéroscaphe parcourut ainsi une centaine de mètres ; puis, lentement, le bruit strident du gaz s’échappant par les ouvertures, s’affaiblit et cessa bientôt.

La Princesse des Airs gisait, à présent, sur un lit de blocs granitiques, que parsemaient de chétifs rhododendrons et de maigres fleurs des hauts sommets.

Meurtris, contusionnés par les effroyables secousses qu’ils venaient de subir, les voyageurs avaient tous perdu connaissance.

Au fond de l’entonnoir perpendiculaire de rochers où ils étaient tombés, une nuit épaisse régnait déjà. Les dernières gouttes d’air liquide s’étaient évaporées ; l’hélice ne tournait plus.

Semblable à quelque gigantesque cétacé échoué sur un rivage inconnu, l’aéroscaphe s’étendait au milieu des pierrailles, dans le silence et le froid mortel de ce ravin perdu du massif himalayen.

Plusieurs heures s’écoulèrent ainsi.

Enfin, Alban Molifer, qui, pendant les secousses de l’atterrissement, avait le mieux résisté, à cause de sa grande force musculaire et de son agilité acrobatique, se releva en chancelant et porta instinctivement la main à son visage où coulait du sang.

Sa tête vacillait ; il se sentait endolori dans tous ses membres, comme s’il eût été bastonné ou qu’il eût subi le supplice de l’estrapade.

Il se traîna en trébuchant jusqu’à la salle commune, ralluma, d’un coup de doigt, les lampes électriques dont la clarté vive l’éblouit, et faillit lui causer une seconde syncope.

Puis, s’approchant du coffre à provisions, il saisit une bouteille de cognac dont il but quelques gorgées.

L’effet de ce cordial fut magique et presque instantané sur le robuste tempérament de l’ancien gymnasiarque. Il se tâta, il toussa, se regarda dans une glace : il n’avait d’autre blessure qu’une grande écorchure au nez. Sa face avait heurté contre la muraille de métal, ce qui expliquait ce sang dont il était tout couvert.

Sans songer un instant à se soigner lui-même, Alban se mit en devoir de secourir ses compagnons. Comme tous, au moment de la chute de l’aéroscaphe, avaient adopté la même position horizontale sur les couchettes, tous portaient à peu près les mêmes blessures : des contusions à la tête et aux jambes.

Armandine n’avait, au genou, qu’une légère écorchure, mais elle portait, au front, une grande balafre. Mme Ismérie n’avait reçu aucune blessure à la tête, mais ses jambes étaient sillonnées de profondes écorchures.

Quant à Ludovic, il était souillé de sang, et son visage était d’une pâleur de cire.

Alban s’occupa d’abord de sa femme et de sa fille. Il leur fit respirer des sels, introduisit, entre leurs lèvres quelques gouttes de cognac.

Elles ouvrirent bientôt les yeux et commencèrent à revenir à la vie.

Pendant qu’elles achevaient de se remettre, en se prodiguant des soins mutuels, Alban s’occupait de Ludovic ; mais l’enfant, malgré les sels, l’alcool et l’éther, continuait à demeurer inerte.

Alban colla avec anxiété son oreille contre la poitrine de l’enfant.

Il dut écouter une minute, qui lui parut un siècle, avant de percevoir le faible battement du cœur.

– Pourvu qu’il soit encore vivant ! s’écria l’aéronaute avec angoisse… Si, par malheur, il a succombé, je n’oserai jamais plus me présenter devant le docteur Rabican !…

Mme Ismérie, que sa blessure faisait beaucoup souffrir, et qui boitait, s’était courageusement jointe à son mari.

Tous deux frictionnaient les tempes de l’enfant, et sa poitrine couverte d’ecchymoses, avec de l’alcool emprunté à la pharmacie de voyage.

Grâce à leur emballage pneumatique, tous les flacons avaient parfaitement supporté le redoutable choc.

Mais Ludovic, dont les pommettes sous l’influence des frictions, s’étaient pourtant colorées d’une légère rougeur, n’ouvrait pas les yeux, restait toujours plongé dans sa syncope.

Au bout d’une heure de soins, à part le faible battement du cœur, il n’avait pas encore donné signe de vie.

– Il faut que nous le sauvions, dit Alban. J’aimerais mieux renoncer à tout jamais à mes découvertes, redevenir l’obscur saltimbanque que j’ai été si longtemps, et voir ce pauvre enfant plein de vie et de santé !…

– Tant que son cœur battra, dit Mme Ismérie, il y aura de l’espoir.

Cependant, tout demeurait inutile. L’enfant ne reprenait pas connaissance.

– Il ne me reste plus, réfléchit Alban, qu’à employer un moyen énergique, mais peut-être hasardeux… Que l’on m’apporte un flacon d’air liquide… La température de quatre cents degrés de froid que possède l’air au moment où il passe de l’état liquide à l’état gazeux, produira sans doute sur Ludovic une révulsion assez énergique pour lui faire reprendre tout à fait connaissance. L’air liquide, par la profonde et instantanée révolution qu’il produit dans les tissus, est seul capable de le rendre à la vie.

Le bras droit de Ludovic fut mis à nu, et on lui fit une première application du gaz liquéfié.

L’enfant eut un tressaillement nerveux ; et aussitôt le cœur commença à battre plus vite.

Le pouls, jusqu’alors imperceptible, reprit son activité normale.

À la cinquième application, Ludovic ouvrit des yeux hébétés, comme s’il fut sorti d’un sommet causé par quelque puissant anesthésique.

Incapable de penser, de rassembler ses idées et ses souvenirs, il regardait autour de lui avec stupeur, et portait machinalement la main à son front dont les blessures avaient été pansées, et que Mme Ismérie avait entourées d’un bandeau destiné à maintenir en place des compresses de teinture d’arnica.

S’il ne s’était pas produit de lésions internes, l’enfant était sauvé.

Il ne lui faudrait plus, maintenant, que du repos et des soins.

Jamais malade ne fut veillé avec tant de sollicitude.

Alban, Mme Ismérie et même la petite Armandine ne quittaient pas son chevet.

Un peu tranquillisé sur le sort de Ludovic, Alban se décida à tenter une reconnaissance.

Il débarrassa une des portes extérieures des bandes de gutta-percha qui en rendaient la fermeture hermétique et l’ouvrit toute grande.

Il dut la refermer immédiatement : une bouffée d’air glacé venait de le frapper au visage.

Il rentra promptement dans l’intérieur de la salle commune où les plaques électriques, encore rouges, maintenaient une tiède température.

– Nous sommes tombés sur quelque plateau glacé, réfléchit-il. Cela n’a rien qui me surprenne ; mais il faut, néanmoins, que j’explore la contrée, que je me rende compte du lieu où nous sommes et des ressources qu’il nous offre.

En conséquence, Alban revêtit un pardessus fourré, jeta sur ses épaules un caban de drap très épais, s’encapuchonna, se ganta, prit d’une main un de ces bâtons munis d’une pointe ferrée que les touristes appellent des alpenstocks, de l’autre, une lampe électrique à pile portative, et s’aventura dans les ténèbres glacées.

La vive lueur des rayons électriques lui montra l’aéroscaphe écroulé sur les débris de ses ailes.

Les parois en étaient déjà recouvertes d’une étincelante couche de givre.

Tout autour s’érigeaient de géantes murailles granitiques, dont les sommets se perdaient à une telle hauteur, qu’Alban ne put les apercevoir, même en dirigeant, presque verticalement, le faisceau lumineux de sa lampe.

L’espèce de ravin où était venu s’abattre la[38] Princesse des Airs n’avait qu’une très faible étendue.

Alban en fit le tour sans rencontrer la moindre issue, le moindre défilé qui laissât l’espoir de sortir.

De tout côté, cet espèce de puits étendait ses parois lisses et accores[39], sans crevasses et sans aspérités, aussi implacablement unies et fermées que si elles eussent été construites de main d’homme.

Alban rentra, transi de froid et désespéré.

Il se considérait comme tout à fait perdu.

Jamais la Princesse des Airs ne pourrait se dégager de cette espèce d’oubliette naturelle.

Les voyageurs mourraient de faim entre ces rocs stériles, avant que personne pût venir à leur secours, ni même avoir connaissance de leur situation.

Quand ils auraient rongé les quelques touffes d’herbe, l’écorce et les feuilles des quelques arbustes qui poussaient entre les pierres, il ne leur resterait plus qu’à mourir de la plus horrible des morts.

Alban se rappelait, non sans un frisson d’effroi et de dégoût, les grands vautours qui, la veille, avaient escorté, pendant quelques heures, l’aéroscaphe.

Le repas du soir fut triste ; on se partagea mélancoliquement la dernière boîte de conserves et le biscuit qui restaient.

Depuis la veille il n’y avait plus de vin ; on but de l’eau aromatisée de quelques gouttes de cognac.

Ludovic s’était endormi d’un paisible sommeil.

On mit religieusement de côté pour lui la plus grosse part de viande de conserve et la moitié d’un biscuit.

Alban avait jugé inutile de mettre ses compagnons au courant du décourageant résultat qu’avait eu sa reconnaissance aux alentours de l’aéroscaphe.

Il comptait sur les réflexions de la nuit pour trouver quelque heureuse inspiration.

Mais la nuit se passa sans qu’aucune bonne idée se fût présentée à son esprit.

Réparer l’aéroscaphe ?…

Il lui faudrait des semaines, en admettant que ses appareils ne fussent pas tout à fait hors de service.

Franchir la muraille de rochers ?…

Il eût fallut avoir les ailes d’un vautour ou un solide aérostat.

Alban eut bien, un instant, l’idée de réparer et de regonfler l’enveloppe trouée de son aérostat, qu’il avait roulée lui-même au-dessus de la plate-forme, après avoir liquéfié le « lévium » qui la remplissait, mais il se rendit compte très vite que ce projet était impraticable.

La réparation et le gonflement de l’enveloppe dureraient assez de temps pour que les voyageurs mourussent de faim dans l’intervalle.

Alban ne put fermer l’œil de la nuit.

Dès les premières lueurs du matin, après s’être assuré que Ludovic se portait aussi bien que possible, il revêtit de nouveau son costume d’hivernage, bien décidé à recommencer son exploration de la veille. Peut-être, à la lumière du jour, découvrirait-il quelque issue.

L’espèce de vallée profonde où ils se trouvaient était certainement d’origine volcanique.

Le feu central seul avait pu projeter ces coulées de basalte, et donner au vallon cette singulière forme de citerne ou d’entonnoir.

Le sol, entre les rochers, allait en s’abaissant par une pente très rapide, et affectait à peu près la forme d’un triangle.

À des centaines de pieds au-dessus de sa tête, Alban apercevait le bleu du ciel, comme une tache lointaine.

Dans sa promenade de reconnaissance, il n’aperçut aucun être vivant.

À part quelques rhododendrons chétifs qui cherchaient une maigre nourriture entre les pierres, il ne remarqua que quelques petites fleurettes bleues, de la même famille que les gentianes.

Ce lieu était décidément inhospitalier et maudit.

Le froid y était intolérable ; et le soleil, descendant obliquement dans cette sorte de cave, ne parvenait à projeter jusqu’au fond qu’une lueur funèbre.

Alban remarqua que dans la partie la plus basse du ravin, la muraille de rocher était moins haute ; et il supposa que s’il parvenait à la franchir, il trouverait sans doute, de l’autre côté, un plateau fertile ou une vallée conduisant à des contrées habitées.

Ancien gymnasiarque, Alban put se rendre compte, d’un seul coup d’œil, que l’escalade des rocs était impossible.

Il avait d’abord songé à atteindre le sommet, en s’aidant de cordages et de crampons de fer.

Mais la hauteur et la perpendiculaire du rempart rendaient l’entreprise impraticable.

La matinée se passa dans des transes mortelles.

Pour la première fois, depuis le commencement du voyage, on ne déjeuna pas.

Ludovic seul dévora avidement la petite part de vivres qu’on lui avait mise en réserve la veille.

L’enfant était d’ailleurs loin d’avoir satisfait entièrement son appétit. Il était devenu nerveux, s’impatientait facilement ; et il fallut qu’Alban lui expliquât la situation.

Lorsque, hochant la tête d’un air découragé, l’aéronaute l’eut mis au courant des détails de la chute, lui eut décrit, minutieusement, l’espèce de gouffre escarpé au fond duquel la Princesse des Airs était venue s’abattre, l’enfant s’écria avec exaltation :

– Eh bien, ces rochers, pourquoi ne les faites-vous donc pas sauter pour nous ouvrir une issue ? Vous avez bien fait sauter le ballon des Russes, ce qui était bien plus difficile !

– Vous oubliez, reprit Alban avec découragement, que j’ai produit l’explosion de leur aérostat avec la propre dynamite des Russes. Ici, je n’ai ni poudre, ni explosif d’aucune sorte.

L’enfant se rendormit peu après d’un sommeil lourd et agité.

Mais l’idée qu’il avait émise ne cessait de tracasser Alban.

Après deux heures de réflexion, l’aéronaute finit par se ressouvenir d’un procédé d’explosion récemment inventé : la cartouche d’eau.

En volatilisant brusquement, à l’aide d’un courant électrique, une petite quantité d’eau contenue dans une enveloppe métallique, résistante et hermétiquement fermée, on arrive à produire une explosion d’une puissance mécanique aussi considérable que celle de la poudre ou même de la dynamite.

Alban avait sous la main tous les éléments nécessaires.

Il remplit d’eau une des bonbonnes d’acier qui avaient servi à renfermer le « lévium » liquéfié, y adapta un conducteur électrique qu’il relia, par un long fil, aux puissants accumulateurs de la Princesse des Airs.

Il pratiqua ensuite, à coups de pic, un trou dans la muraille de basalte, et y fit entrer de force cette torpille d’un nouveau genre.

Pour n’avoir pas à redouter la pluie de blocs de rocher qui suivrait peut-être l’explosion, Alban avait choisi la partie de la muraille située tout à fait en contre-bas de l’endroit où se trouvait l’aéroscaphe.

C’était d’ailleurs, à cette place que le roc semblait le moins élevé et le moins épais.

Très ému, Alban rentra dans l’intérieur de la coque et se disposa à faire jouer le commutateur.

Son engin était-il assez habilement construit pour avoir une efficacité quelconque ?

La muraille de basalte n’était-elle pas trop épaisse pour être entamée ?

Autant de questions qu’Alban se posait anxieusement.

Son cœur battait à se rompre lorsqu’il se décida à lancer le courant.

Instantanément, une terrible commotion ébranla le sol.

Alban se précipita hors de l’aéroscaphe dont la balustrade extérieure se trouvait à quelques pieds du sol, et courut à l’endroit où il avait disposé son engin.

Une énorme crevasse, une sorte de faille trouait maintenant le roc de haut en bas.

Alban poussa un cri de joie.

Immédiatement, toutes les bonbonnes disponibles furent remplies d’eau et disposées de la même façon que la précédente fois.

Il s’agissait maintenant de continuer la brèche commencée, et de se faire jour au dehors.

Alban avait repris tout son courage et tout son enthousiasme.

Aidé de Mme Ismérie et d’Armandine, il travaillait avec une fiévreuse ardeur.

– Dussions-nous percer la montagne, s’écria-t-il, nous passerons !

Pour être plus sûr de l’effet qu’il avait à produire, Alban divisa ses cartouches en deux lots de chacun cinq cartouches.

Les premières furent enfoncées à coups de levier jusqu’au plus profond de l’énorme crevasse, et reliées entre elles par un fil unique.

Cette fois, l’explosion fut formidable.

Une vapeur s’éleva des flancs de la montagne, et un énorme bloc de basalte alla rouler à quelques pas seulement de l’aéroscaphe.

Mme Ismérie, Armandine et même Ludovic – qui avait été réveillé et prévenu dès la première tentative – ne purent s’empêcher d’éprouver une grande frayeur.

Alban, lui, avait poussé un hurrah d’enthousiasme, en voyant une mince bande verticale de ciel apparaître entre les rocs, et projeter, sur cette gorge désolée, le rayon de lumière espéré avec tant d’ardeur.

La brèche produite n’était pas encore assez grande, pourtant, pour qu’un homme pût s’y glisser.

– Il s’agit maintenant, s’écria Alban avec enthousiasme, de continuer notre œuvre de destruction et de nous ouvrir, vers la liberté une route carrossable.

On se remit au travail avec une vivacité et une ardeur singulières. Les bonbonnes restantes furent chargées et préparées en un clin d’œil.

Alban disposa ses cartouches au plus profond de la crevasse.

Il voulait que l’éboulement se produisît, cette fois, dans la direction de la vallée inconnue, où les voyageurs voulaient pénétrer.

L’explosion eut un résultat inattendu.

Sans doute profondément ébranlé par les deux précédentes décharges, tout un pan de la muraille de rochers s’écroula avec un terrible fracas, dégringola avec de sourds grondements dans la vallée inférieure, en laissant voir aux aéronautes, inondés de clarté, la perspective verdoyante d’une campagne immense, qu’entouraient les croupes bleuâtres des montagnes.

Devant le libre chemin qu’ils venaient de s’ouvrir, les voyageurs demeuraient silencieux, comme stupéfaits d’un résultat aussi prompt.

Alban lui-même n’en croyait pas ses yeux.

Armandine et Ludovic riaient aux éclats et trépignaient de joie, devant cette délivrance qui s’était produite avec la soudaineté d’un changement de décor.

La nuit tombait.

Alban déclara qu’il était trop tard pour se lancer à l’aventure dans cette vallée inconnue ; si bien que le dîner ne se composa, ce soir-là, que d’une boîte de lait stérilisé, soigneusement mise en réserve par Mme Ismérie.

Tout le monde se coucha, plein d’espoir, avec la ferme résolution de dormir à poings fermés pour être prêt à affronter les périls et les fatigues du lendemain.





VI


LES CARTOUCHES D’EAU


Le lendemain, Alban Molifer s’éveilla le premier. Il remarqua que le jeûne de la veille, en produisant sur lui une légère excitation cérébrale, lui avait communiqué une lucidité entière, une parfaite clarté dans les idées. Il réveilla Ludovic, qui se fit un point d’honneur de ne pas faire même allusion aux légers tiraillements d’estomac qu’il commençait à ressentir.

Alban devina, d’un coup d’œil, ce qui se passait dans l’esprit de l’enfant.

– L’air vif de ces hauteurs, dit-il, surexcite singulièrement l’appétit. Cela ne nous donnera que plus d’ardeur dans la conquête de notre déjeuner.

Ludovic ne répondit que par un geste d’insouciance, comme pour montrer qu’un héros de sa trempe ne prêtait que peu d’attention à des ennuis aussi terre à terre que l’absence du déjeuner.

Au fond, il était enchanté, et se promettait le plaisir d’aventures tout à fait inédites.

Alban et lui revêtirent donc de chauds vêtements, prirent pour toute arme de solides bâtons et des couteaux, et s’aventurèrent résolument à travers la brèche ouverte, la veille, par l’explosion des cartouches d’eau, et à l’extrémité de laquelle ils voyaient le soleil se lever au-dessus d’un cirque de montagnes aux sommets roses et bleus.

La muraille de basalte une fois franchie, ils s’étonnèrent de l’immense amoncellement de rochers qui s’étendait de l’autre côté.

– Il est heureux, fit remarquer Alban, que la force de l’explosion se soit portée du côté opposé à l’aéroscaphe. Nous aurions été réduits en miettes, littéralement écrabouillés, si cette avalanche de blocs de pierre se fût abattue sur la fragile coque d’aluminium.

– Pourquoi, demanda Ludovic, l’effort de l’explosion a-t-il donc porté de ce côté plutôt que d’un autre ?

– Les masses basaltiques s’avançaient comme un cap au-dessus de la vallée. Nos cartouches d’eau, en attaquant la base du gigantesque entassement, ont rompu l’équilibre. La montagne s’est, pour ainsi dire, écroulée du côté où les lois de la pesanteur la sollicitaient. C’est ce qui explique que nous ayons pu si facilement nous frayer un passage.

Alban et Ludovic suivirent pendant près d’un quart d’heure une pente très raide, tout encombrée de blocs de basalte projetés par l’éboulement, et dont quelques-unes étaient aussi larges et aussi hautes qu’une maison â six étages.

En contemplant ces résultats de leur travail de la veille, Ludovic ne pouvait s’empêcher d’éprouver une certaine vanité.

– Nous sommes les auteurs d’un véritable cataclysme ! s’écria-t-il avec orgueil.

– Nous avons été merveilleusement servis par la disposition géologique des rocs. C’est comme si nous eussions miné la base d’une pyramide en équilibre sur sa pointe. L’honneur du cataclysme revient presque tout entier à la nature.

En continuant leur route vers une forêt aux cimes rousses et brunes, qu’ils apercevaient à quelque distance devant eux, ils traversèrent des pentes gazonnées où couraient de petits ruisseaux d’une eau claire et glaciale, provenant sans doute de la fonte des neiges.

Alban proposa de suivre le cours d’un de ces ruisseaux, dans la certitude qu’ils parviendraient ainsi à quelque rivière plus considérable.

Le ruisseau les conduisit sous le couvert d’une forêt centenaire de pins et de bouleaux.

Les arbres énormes, à l’écorce rougeâtre, et qui semblaient se soulever de terre par leurs monstrueuses racines tordues, avaient l’air presque aussi anciens que le monde.

Alban en aperçut plusieurs qui dépassaient certainement, par la vaste circonférence de leurs troncs, les cèdres légendaires du Liban, et qui eussent pu entrer en parallèle avec les baobabs de l’Afrique centrale.

Des oiseaux et des écureuils sautillaient entre leurs branches.

Alban essaya, mais sans succès, d’en abattre quelques-uns à coups de pierre.

– Si nous fabriquions un arc et des flèches, proposa Ludovic tout plein du souvenir de certaines lectures.

– Ce moyen inefficace et grossier, répliqua Alban, est bon tout au plus pour des sauvages. C’est le dernier que j’emploierai. L’essentiel est qu’il y ait du gibier. N’avons-nous pas à notre disposition, pour nous en emparer, l’électricité de nos accumulateurs ?

– Comment ferez-vous ? interrogea Ludovic en ouvrant de grands yeux étonnés.

– C’est mon secret, petit curieux, dit Alban en souriant. Retournons à l’aéroscaphe.

Arrivé au magasin, Alban se chargea d’un accumulateur portatif, remit à Ludovic un rouleau de fil de cuivre et quelques bâtonnets de verre.

Il eut grand soin aussi de placer, dans la poche de côté de son pardessus fourré, une poignée des miettes de biscuit qui étaient restées au fond d’une des caisses.

– Je comprends, s’écria Ludovic à la vue de ces préparatifs. Notre futur gibier va être foudroyé ni plus ni moins qu’un électricien imprudent qui touche, sans s’être muni de gants isolateurs, un conducteur chargé de fluide.

– Précisément. Et j’espère bien que les oiseaux de ces régions inconnues n’auront pas pris la précaution de se botter de gutta-percha pour nous contrarier.

Quand ils furent rendus au bord du ruisseau, les chasseurs enfoncèrent soigneusement en terre les bâtonnets de verre, préalablement essuyés avec soin ; puis il les relièrent par les fils de cuivre, de façon à former une sorte de ligne télégraphique en miniature.

Puis le fil fut déroulé dans toute sa longueur, et rattaché à l’accumulateur qu’Alban avait déposé derrière un bloc de basalte assez gros pour dissimuler les chasseurs. Le biscuit fut ensuite émietté au pied des poteaux de la petite ligne télégraphique ; et le cœur battant d’émotion, Alban et Ludovic se mirent à l’affût.

Un à un, les oiseaux descendirent des sapins et se mirent à picorer les miettes de biscuit.

Il y avait de grosses perdrix blanches, des poules de neige, et d’autres volatiles plus petits dont les chasseurs ignoraient le nom.

Au bout de peu d’instants, une vingtaine d’oiseaux s’étaient posés sur le fil qu’ils trouvaient sans doute un perchoir commode.

Alban jugea que le moment était venu de lancer le courant.

Les oiseaux poussèrent un dernier pépiement et roulèrent foudroyés.

Alban et Ludovic, en poussant des hurrahs triomphaux, allèrent ramasser leurs victimes.

Il y avait huit perdrix blanches, cinq poules de neige et une quinzaine de petits oiseaux que Ludovic déclara, d’après la forme de leur bec, appartenir à l’ordre des passereaux.

Le garde-manger de l’aéroscaphe était approvisionné pour au moins trois jours.

Le fil électrique fut soigneusement roulé ; car il ne fallait pas habituer le gibier à la vue de ce piège et l’effaroucher ; et les chasseurs rentrèrent, solennellement, presque pliants sous le poids de leur gibier, qu’ils avaient enfilé en chapelet avec l’aide d’une cordelette.

Mme Ismérie et Armandine, qui s’étaient levées dans l’intervalle, se tenaient à la balustrade extérieure, chaudement emmitouflées de fourrures.

Elles accueillirent les chasseurs par des exclamations de joie.

La vue d’une telle quantité de gibier avait réveillé l’appétit de tout le monde.

Sous la direction d’Alban, chacun se mit à l’œuvre.

Mme Ismérie et sa fille plumaient les oiseaux, Alban les vidait, et Ludovic les faisait flamber.

Il restait encore à Mme Ismérie une boîte de sel et de poivre échappée au désastre.

Aussi, le copieux salmis qu’elle confectionna, fut-il déclaré excellent de tout point par les convives.

Personne ne s’avisa même de se plaindre du manque de pain.

La petite Armandine seule, à la fin du repas, étourdiment, s’avisa d’en réclamer pour mieux nettoyer son assiette.

– Le pain est sorti, mademoiselle, répondit sérieusement Alban.

– C’est vrai, dit l’enfant, j’avais oublié qu’il n’y en a plus.

– Si nous demeurons encore longtemps dans ces parages, dit Ludovic avec enthousiasme, M. Alban est bien capable de nous en fabriquer.

– J’ai tout lieu de croire, fit Alban, que nous ne demeurerons pas longtemps ici. La journée de demain sera employée à une exploration complète de cette vallée. J’ai la certitude que les cours d’eau qui descendent de ces hauteurs nous mèneront à quelque grand fleuve de la Chine ou du Thibet. Sans doute pourrons-nous atteindre ainsi quelque monastère bouddhique ou quelque village. Là, je pourrai peut-être trouver des gens pour m’aider au renflouement de l’aéroscaphe.

– Mais, objecta Mme Ismérie, je croyais que ce pays était tout à fait barbare et inhabité ?

– Dans des montagnes inaccessibles comme celles-ci, oui. Mais, sur le bord des fleuves, on rencontre des villes assez peuplées, que gouvernent des délégués de l’empereur de Chine, ou des monastères, des lamasseries, qui renferment des hommes très instruits, au courant même, jusqu’à un certain point, des découvertes européennes. Le tout est de sortir de ces maudites montagnes, ce qui, je l’espère, ne sera pas difficile.

L’après-midi fut employée à différents travaux, et à une promenade aux abords de la forêt.

Ludovic prétendait avoir vu des poissons, qu’il affirmait être des truites, dans les eaux du petit cours d’eau visité le matin.

En prévision d’une pêche possible, Mme Ismérie se fabriqua cinq ou six hameçons avec des fils de cuivre tordus, et emporta, comme appâts, quelques fragments des oiseaux tués le matin.

Le paysage, borné de tous côtés par de hautes cimes, rappelait, par son aspect sévère, ses interminables massifs de pins et de bouleaux, certaines contrées montagneuses et boisées de la Norvège, qu’Alban avait visitées au cours de ses voyages.

On longea quelque temps le ruisseau, qui venait déboucher dans une sorte de petit lac ou d’étang entouré de toutes parts par les troncs serrés des grands arbres.

Le ruisseau sortait de là considérablement grossi, devenu presque navigable, et se perdait à travers l’interminable futaie.

L’assertion de Ludovic se trouva être exacte.

Le lac fourmillait de poissons, dont la chair dans ces eaux limpides et glacées, devait être excellente.

Alban coupa les branches légères d’une espèce de saule, installa des lignes dont l’hameçon fut garni de petits morceaux de viande, et chacun, même Armandine et Ludovic, se mit à pêcher avec un recueillement digne des plus obstinés amateurs de ce sport, si cher aux natures paisibles.

Cette première pêche fut couronnée de succès.

Ludovic ferra lui-même un superbe saumon qui faillit briser sa ligne, et qu’Alban dut l’aider à tirer de l’eau. Ce fut Ludovic qui eut les honneurs de la journée.

Au total, la pêche fournit une douzaine de pièces qui vinrent heureusement s’ajouter au gibier, dans la glacière à air liquide qui servait de garde-manger.

– Voilà un pays vraiment agréable, dit Ludovic, tout fier de ses succès à la pêche.

– Si nous y restions ! s’écria Armandine.

– C’est cela, approuva Alban en plaisantant, nous construirons une maison de bois, à la mode scandinave. Je défricherai quelques hectares de terre, et nous serons les rois incontestés de ce pays où, jusqu’ici, je n’ai aperçu la trace d’aucun être humain.

Au retour, Alban découvrit un arbuste chargé de fruits rouges, en grappes, qu’il reconnut être une variété de sorbier dont les baies, légèrement aigrelettes, sont d’une saveur très agréable.

Armandine battit des mains.

Avec l’autorisation de son père, elle goûta des sorbes, et en emplit ses poches.

– Ce sera pour le dessert, s’écria-t-elle… Je me charge d’aller en cueillir tous les jours.

Le soleil n’était pas encore près de se coucher, lorsqu’on revint à l’aéroscaphe.

Alban profita des dernières heures de jour pour examiner plus minutieusement qu’il n’avait encore pu le faire, les avaries causées par la chute.

La coque était bossuée en plusieurs endroits ; la balustrade extérieure était tordue.

Mais, ce n’étaient pas là les plus graves avaries.

On pouvait, à la rigueur, se passer de galerie extérieure, ou remplacer la balustrade par un simple cordage ; et les érosions des plaques d’aluminium de la coque ne devaient apporter à la marche aucun inconvénient sérieux.

Mais, l’aile de droite, celle-là même qu’Alban avait réparée avec des barres d’aluminium, était complètement brisée et reployée sur elle-même.

Les billes en étaient faussées.

Il eût fallu plusieurs semaines de travail et un outillage complet pour la remettre convenablement en état.

L’aile de gauche, quoique moins endommagée, avait aussi beaucoup souffert.

Le choc terrible de la descente avait rompu net plusieurs tringles d’acier.

Enfin, une des palettes de l’hélice était faussée, et le gouvernail de toile pégamoïdée absolument hors de service.

Après avoir tout examiné, Alban fut heureux de constater que l’arbre de l’hélice et les machines productrices de la force n’avaient que peu souffert.

Les accumulateurs, les appareils liquéfacteurs et la réserve d’air liquide étaient intacts.

Quant aux objets contenus dans l’intérieur de l’aéroscaphe, protégés par l’emballage pneumatique dont avaient été munies leurs gaines et leurs caisses, ils n’avaient éprouvé aucun dommage.

Le repas du soir fut très animé.

Tout le monde avait pris son parti de manger la viande ou le poisson sans pain.

Personne ne fit la moue lorsque Mme Ismérie prévint qu’elle réservait pour le cas de maladie ou d’extrême nécessité, le peu de cognac qui restait, et que, désormais, on n’aurait d’autre boisson que l’eau fraîche et limpide des ruisseaux de la vallée.

Ludovic, toujours heureux de faire montre de ses connaissances, s’empressa d’indiquer la recette d’une excellente limonade, composée d’eau additionnée de sucre et de quelques gouttes de vinaigre.

– L’eau et le vinaigre, remarqua Alban, étaient la boisson habituelle des mercenaires carthaginois. Ils n’ont pas eu d’autre breuvage pour franchir les Alpes ; nous n’en aurons pas d’autre, non plus, pour traverser l’Himalaya.

– Les Alpes ! fit Ludovic d’un petit air dédaigneux. Leur plus haut sommet, le Mont Blanc, n’est qu’une taupinière à côté des moindres pics de la chaîne himalayenne.

Mme Ismérie fit cuire quatre perdrix qu’Alban et Ludovic devaient emporter dans leur exploration.

Tout le monde regagna les cabines, un peu réconcilié avec le mauvais sort.

Le lendemain, en quittant l’aéroscaphe, Alban recommanda à Mme Ismérie et à sa fille de ne pas s’éloigner, de ne pas dépasser, dans leur promenade, la rive la plus rapprochée du petit lac, où il leur serait loisible, si elles voulaient se distraire, d’aller pêcher.

Puis, les deux explorateurs se mirent en marche, en longeant la muraille de basalte, à partir de l’endroit où avait eu lieu l’éboulement.

Leur projet bien arrêté était de faire le tour du plateau jusqu’à ce qu’ils eussent trouvé un chemin vers la plaine.

Ils marchèrent toute la matinée.

À leur droite, la forêt, dont les derniers taillis venaient mourir entre des blocs de granit, se continuait, aussi monotone et aussi lugubre.

À gauche, c’était toujours la muraille rocheuse, un peu moins élevée à mesure que le terrain descendait vers la plaine, mais aussi infranchissable, et n’offrant qu’une série de défilés qui menaient à des abîmes et ne laissaient entrevoir qu’une perspective de ravins et de pics stériles.

Çà et là, pourtant, elle semblait s’abaisser et disparaître : mais, quand Alban et Ludovic s’avançaient, croyant se trouver en face d’un chemin praticable, ils arrivaient au bord d’une falaise, et reculaient, saisis de vertige, en voyant, au-dessous d’eux, et à une profondeur considérable, onduler un horizon de forêts sur lesquelles pesaient de lourdes bandes de nuages.

À midi, ils s’arrêtèrent auprès d’un ruisseau qui tombait d’un rocher en bouillonnant.

Ils se reposèrent quelques instants, tout en donnant une sérieuse atteinte aux provisions de viande froide dont leur havresac était garni.

Dans le milieu de l’après-midi, ils arrivèrent à un endroit où une vaste percée s’ouvrant dans l’entassement des rocs.

En approchant, ils distinguèrent le grondement d’un torrent.

Une rivière assez considérable qu’Alban supposa être celle qui sortait du petit lac visité la veille, se frayait tumultueusement un passage et retombait, avec un mugissement de tonnerre, le long des contreforts à pic du plateau, en formant une véritable cataracte.

– Voilà qui est de très mauvais augure pour nous, dit Alban, le plateau où nous avons échoué doit être entièrement borné par un système de précipices et de falaises. Les eaux ont certainement suivi la seule pente praticable. Nous ne pourrions donc sortir d’ici que par ce gouffre.

– Tout espoir n’est pas encore perdu, répondit Ludovic. Il nous reste une chance de trouver une issue, tant que nous n’aurons pas complètement fait le tour de notre royaume.

– Ce n’est guère probable. D’après ce que j’ai observé, ce plateau offre partout la même configuration. Nous sommes arrivés à l’endroit le plus bas de la pente ; et il n’y a aucune raison pour que la région ouest ne soit pas exactement semblable à la région est que nous venons de visiter.

Partant de la cataracte, Alban et Ludovic commencèrent à remonter dans la direction de la Princesse des Airs.

La végétation était partout uniforme.

À part un massif de framboisiers arctiques, dont Ludovic nota soigneusement l’emplacement, à l’intention d’Armandine, ils n’avaient rencontré que les éternels pins et les éternels bouleaux entre les branches desquels se jouaient un monde d’oiseaux et d’écureuils gris.

Ludovic prétendait avoir aperçu un ours, mais soit que l’enfant se fût trompé, soit que l’animal se fût retiré dans un hallier, Alban ne put vérifier le fait.

Le soleil allait se coucher lorsque Alban et Ludovic débouchèrent dans une vaste prairie émaillée de fleurs, et sillonnée de ruisseaux d’eau courante.

Cet endroit était certainement le plus délicieux de toute la contrée qu’ils avaient jusque-là traversée. Alban s’expliqua la fertilité plus grande de cette portion du plateau, par son exposition au midi, et par la chaleur que devait produire la réflexion des rayons lumineux sur la muraille de basalte.

Tout d’un coup, Ludovic poussa un cri.

Du doigt, il montrait à Alban un troupeau de gros animaux qui, dans la lumière indécise du crépuscule, paraissaient, grâce à leur bosse et à leurs cornes, d’une grandeur et d’une grosseur fantastiques.

Ces animaux, quels qu’ils fussent, avaient pris l’alarme, aux cris de l’enfant.

Leur masse, s’ébranlant lourdement, disparut avec un bruit sourd sous la futaie.

– Nous venons de courir un terrible danger, dit Alban à demi-voix… Ces animaux, que je suppose être des yacks, appartiennent à une variété de ruminants, assez semblables au bœuf, mais d’une férocité beaucoup plus grande. S’il leur avait pris fantaisie de se précipiter sur nous, nous aurions été éventrés et piétinés en un clin d’œil… Ils ne doivent jamais avoir aperçu d’être humain pour s’être laissé effrayer aussi facilement.

– Nous les rattraperons, fit Ludovic, qui ne doutait de rien… Voilà des vivres assurés pour la cuisine électrique de Mme Ismérie.

– Pas tant de hâte, mon jeune ami, fit observer Alban. Les yacks ne mettront pas tant autant de complaisance à se laisser foudroyer, que les perdrix et les poules de neige.

– Vous voyez bien que cette vallée ne doit pas être sans issue, puisque ces animaux ont trouvé le moyen d’y venir… Nous trouverons donc bien le moyen d’en sortir.

– Cela n’est nullement certain, répondit Alban, qui réfléchissait. On trouve, dans les Alpes et dans les Pyrénées, à de très grandes hauteurs, des plateaux ou des petites vallées bien abritées, absolument inaccessibles à l’homme, mais où pullulent les chamois. Rien ne prouve que notre plateau n’a pas été isolé et surélevé, avec tous les êtres vivants qu’il porte, par un soulèvement volcanique. La nature géologique de la muraille de rochers semble venir à l’appui de mon assertion.

Alban et Ludovic, traversant le pâturage, s’engagèrent de nouveau sous le couvert des grands arbres, où l’obscurité se faisait de plus en plus profonde.

Un froid glacial les envahissait.

Tous deux, mais surtout Ludovic, étaient des plus fatigués.

Pendant la première partie de leur voyage de découverte, ils avaient toujours marché en suivant une pente extrêmement rapide, depuis l’aéroscaphe jusqu’à l’endroit où les eaux de la rivière se précipitaient du haut des rochers.

À partir de la cataracte le terrain montait ; ils avançaient donc deux fois moins vite, et avec beaucoup plus de peine.

Malgré ses efforts, Ludovic ne parvenait pas à dissimuler sa fatigue.

Pendant leur marche, à travers les rochers pointus et les racines d’arbres, il s’était écorché les pieds et boitait légèrement.

À plusieurs reprises, Alban dut ralentir le pas, et même faire halte pendant quelques instants, pour lui permettre de continuer.

La nuit était maintenant tout à fait tombée.

Entre les troncs gigantesques des vieux arbres, on n’y voyait pas à quatre pas devant soi.

Le froid devenait insupportable : les voyageurs n’entendaient plus que le grondement sourd des torrents dans la montagne, qui dominait tous les autres bruits de la nature.

– Nous ne pouvons suivre plus longtemps cette muraille de rochers, dit Alban : nous ignorons si le plateau n’est pas beaucoup plus vaste de ce côté ; et nous risquerions de passer la nuit en plein air.

– Alors, rentrons, s’écria Ludovic avec empressement.

– C’est ce que nous allons tâcher de faire, en prenant le chemin le plus court, c’est-à-dire en essayant de nous orienter vers le petit lac qui m’a paru occuper à peu près le centre du plateau.

Par malheur, l’orientation, dans cette obscurité, était à peu près impossible.

Il fallut s’en fier au hasard. Alban avait justement oublié d’emporter sa boussole de poche.

De plus, Ludovic grelottait, et souffrait beaucoup de ses écorchures.

Néanmoins, il ne se plaignait pas.

Mais Alban l’entendait claquer des dents à côté de lui, et était maintenant obligé de s’arrêter, presque à chaque pas, pour lui permettre de le suivre.

Il devenait, d’ailleurs, de plus en plus difficile d’avancer.

Les arbres, d’abord clairsemés au sortir de la prairie, se faisaient, maintenant, de plus en plus rapprochés les uns des autres.

À tout instant, il fallait faire le tour de buissons épineux.

Aussi, après tant de détours. Alban avait-il entièrement perdu la notion de la route suivie.

Les voyageurs étaient complètement égarés.

Ils durent bientôt s’arrêter tout à fait : un inextricable rempart de buissons leur barrait le passage. Ludovic s’était affaissé, anéanti, entre les racines d’un pin couvertes d’une longue mousse grise, et faisait d’héroïques efforts pour ne pas pleurer.

Alban, sérieusement inquiet, laissa l’enfant se reposer, le rasséréna par de bonnes paroles ; puis, l’on se remit péniblement en marche.

Tout d’un coup, l’aéronaute poussa un cri de joie.

– J’aurais dû y songer plus tôt, s’écria-t-il. Dans une heure nous serons arrivés à l’aéroscaphe.

Il venait de se coucher à plat ventre ; et l’oreille appliquée sur le sol, il écoutait avec une profonde attention.

– Que faites-vous donc ? demanda Ludovic qui, hébété de fatigue et de froid, ne comprenait plus.

– C’est très simple. Les corps solides, sans en excepter la terre, sont d’excellents conducteurs du son…

– Eh bien ?

– J’écoute dans quelle direction il y a un ruisseau à proximité. Nous nous dirigeons du côté où on l’entend murmurer. Le ruisseau nous mènera à une rivière ; la rivière au petit lac…

– D’où nous regagnerons l’aéroscaphe sans difficulté !… s’écria Ludovic avec enthousiasme, et en collant, à son tour, son oreille contre le sol durci.

Après avoir répété cette manœuvre plusieurs fois, en se guidant sur le murmure d’eau courante que leur transmettait admirablement le sol à demi glacé, ils atteignirent enfin un petit cours d’eau qui fuyait, entre deux lignes de maigres bouleaux.

Ils en suivirent la rive pendant un quart d’heure.

Ils commençaient à trouver le temps bien long et les méandres du ruisseau bien compliqués, lorsque Ludovic s’arrêta soudain en poussant un cri. Il montrait à Alban, au-dessus d’eux, entre les arbres, une grande lumière blanche.

– Ce sont les fanaux électriques de l’aéroscaphe ! Nous sommes sauvés !

Guidés par cet espèce de phare, les voyageurs reprirent leur route avec un nouveau courage.

Ils étaient sûrs d’arriver à l’aéroscaphe ; mais ce ne fut pas sans difficulté qu’ils y parvinrent.

La lueur qui les guidait semblait s’éloigner à mesure qu’ils en approchaient.

Puis le terrain devenait montueux et accidenté.

À certains endroits, il fallait franchir ou contourner des blocs de rochers.

Plus loin, on rentrait sous le couvert de la forêt. La lumière, voilée par le feuillage des arbres, devenait, pour quelques instants, invisible.

Ailleurs, ils s’embourbèrent jusqu’aux genoux, dans une sorte de marécage ou de tourbière qu’avait formée l’eau d’un ruisseau en s’amassant dans un pli de terrain.

Quand ils approchèrent du petit lac, où toutes les eaux du plateau se réunissaient, une autre difficulté se présenta.

Il fallait, à chaque instant, sauter d’une rive sur l’autre ; et plusieurs fois Alban, de l’eau jusqu’à mi-cuisse, dut passer Ludovic, à demi-mort de lassitude, sur ses épaules ou sur son dos.

Enfin ils atteignirent la pente rocheuse au haut de laquelle s’était produite l’explosion de la cartouche d’eau.

Alban s’expliqua alors l’intensité de la lumière qu’ils avaient aperçue du fond des bois.

Mme Ismérie avait eu l’idée d’installer une puissante lampe à arc sur la galerie extérieure où elle se tenait en compagnie d’Armandine.

Dès que la silhouette des voyageurs fut visible dans le vaste cône de lumière que projetait le fanal, elles poussèrent des exclamations joyeuses et vinrent à la rencontre de Ludovic et d’Alban.

Un quart d’heure après, tous se trouvaient réunis dans la salle commune, autour d’un vaste salmis de petits oiseaux.

Alban rendit compte de son expédition.

Ludovic, lui, malgré ses efforts pour faire bonne contenance, s’était endormi la bouche pleine ; et on l’avait porté dans sa cabine, déshabillé et couché sans qu’il en eut conscience.

– Je suis maintenant persuadé, dit l’aéronaute, qu’il ne nous reste aucun moyen de quitter ce plateau par la voie terrestre. Nous sommes plus isolés que des naufragés perdus dans une île. Notre seule ressource est de réparer, tant bien que mal, l’aéroscaphe, et de nous en aller de la même façon que nous sommes venus.

– Il nous faudra de longs mois, fit observer Mme Ismérie, pour remettre les ailes en état. Encore n’est-il pas sûr que nous y réussissions.

– Nous y réussirons, affirma Alban ; mais nous devons nous installer tout à fait ici, et ne plus songer à revoir l’Europe de longtemps.

– Je ne me plaindrais pas de cette nécessité si nous n’avions avec nous Ludovic ; et si le docteur Rabican était prévenu ?

– Peut-être l’est-il à l’heure actuelle. D’ailleurs je compte bien trouver le moyen de lui adresser d’autres messages.

Il fut décidé que, le lendemain, on prendrait les mesures nécessitées par un séjour de longue durée.

En s’éveillant, Alban réfléchit que la première chose à faire était de tirer l’aéroscaphe de l’espèce de puits où il était tombé, et d’où, une fois réparé, il lui serait impossible de s’élever.

Mme Ismérie fut de cet avis.

Elle ne serait pas fâchée, ajouta-t-elle, de voir leur maison de métal transportée hors de cette caverne glaciale, dans un site plus riant, abrité par quelques arbres, à proximité de leur territoire de chasse et de pêche.

Quoique l’aéroscaphe fut d’un poids considérable, l’entreprise n’était pas aussi malaisée qu’elle le paraissait au premier abord.

Le plus difficile était de faire franchir à la lourde coque le défilé semé de blocs de roc qu’avait ouvert l’explosion dans le flanc de la montagne.

Ensuite, la tâche devenait relativement aisée.

Le terrain, jusqu’à l’orée du bois, descendait sans accidents, en suivant toujours une pente très raide.

Toute cette journée fut employée par Alban à faire sauter, à l’aide de cartouches d’eau proportionnées à leur volume, les plus grosses des masses rocheuses qui encombraient le passage.

– Voilà, fit observer Ludovic en riant, un procédé peu banal pour faire des routes !

Ce travail, qui avait paru d’abord facile, dura six jours. Quand on eut fait disparaître les plus gros rochers, il fallut niveler le terrain, et le rendre parfaitement égal.

Après avoir été terrassiers, les aéronautes durent se faire bûcherons.

Alban choisit dans la forêt une demi-douzaine de jeunes pins aux troncs parfaitement lisses et arrondis, et il les abattit.

Ludovic et Armandine, pendant le répit que leur laissaient la chasse et la pêche, dont ils étaient spécialement chargés, les ébranchèrent et les écorcèrent.

Tout le monde se mit ensuite à l’œuvre ; et pendant tout un jour, on transporta, hors de l’aéroscaphe, pour les mettre à l’abri, soigneusement recouverts de toiles goudronnées, tous les objets pesants.

Les meubles furent déboulonnés, les caisses tirées de leurs alvéoles ; l’arbre de l’hélice fut même démonté et transporté.

Les ailes furent détachées ; il ne resta plus que l’éblouissante coque d’aluminium, pareille à un merveilleux poisson d’argent.

Les troncs des jeunes pins, coupés à la longueur voulue, avaient été transformés en rouleaux.

Armé d’un levier et secondé par les efforts de Mme Ismérie, de Ludovic et d’Armandine, Alban souleva légèrement l’avant de la coque et y engagea le rouleau le moins épais.

Après une demi-heure d’efforts, l’aéroscaphe glissait facilement sur les rouleaux, et était déjà presque sorti du défilé.

Alors, une autre difficulté se présenta.

La pente était tellement rapide qu’Alban craignit que l’aéroscaphe, quittant le lit de bois sur lequel il roulait, ne descendit trop vite, et n’allât dégringoler en se brisant, au bas de l’escarpement.

Il para à cet inconvénient en ralentissant la descente, grâce à deux grosses pierres qui servirent de butoir et qu’il déplaçait alternativement.

L’aéroscaphe fut ainsi amené jusqu’au bord du ruisseau le plus proche de son ancien emplacement, et installé à demeure sur les rouleaux qui avaient servi à son transport et qui pourraient, à l’occasion, rendre son déplacement plus facile.

L’endroit était un des plus charmants du plateau.

Le bois et les rives du lac formaient le premier plan du paysage ; et l’on voyait, par une éclaircie, se perdre dans le lointain les croupes tourmentées de la chaîne himalayenne.

On procéda, le lendemain, à la réinstallation du mobilier et des instruments.

L’arbre de l’hélice même fut remis en place ; les ailes seules, qui avaient été démontées, furent installées, ainsi que le gouvernail et l’hélice, dans une sorte de hangar qui fut bâti avec des branchages, à proximité de l’aéroscaphe.

– La première chose qu’il nous faut construire, déclara ensuite Alban, c’est un atelier convenable, pour travailler à couvert à la réparation des ailes.





VII


CHASSE AU YACK


Avant de commencer le grand travail de réparation, Alban jugea que deux choses étaient indispensables : d’abord, expédier des messages qui laissassent aux naufragés – car Alban et ses compagnons étaient bien de véritables naufragés, jetés par le flot atmosphérique sur ce plateau désolé – une chance de donner, s’il était possible, des nouvelles de leur situation au monde civilisé.

Alban avait bien, d’abord, pensé à se servir d’oiseaux ; mais toutes les espèces qui vivaient sur le plateau étaient d’un vol lent et lourd. Gallinacés et passereaux ne s’élèvent guère qu’à quelques mètres de terre, et auraient été incapables de porter, aussi loin qu’en Europe, la lettre attachée à leurs ailes.

Les rapaces de haut vol, aigles ou vautours, qui planaient souvent au-dessus de la muraille de rochers, étaient inabordables. Alban dut chercher un autre moyen.

Il crut l’avoir trouvé.

De même que tous les ruisseaux du plateau venaient aboutir au torrent central, celui-ci devait aller se jeter dans un des grands fleuves de la Chine ou de l’Inde.

Il n’y avait donc qu’à expédier le message par voie fluviale.

Une trentaine de missives, contenant des renseignements aussi exacts que possible sur la situation des voyageurs, furent donc recopiés par Ludovic, puis enfermés dans de petits flacons vides qui furent soigneusement bouchés.

Chacun de ces flacons fut introduit entre deux gros morceaux de bois, évidés de façon à former, en se rapprochant, une espèce de boîte.

Pour plus de précaution, les morceaux de bois furent reliés avec du fil de fer, de façon à ne pouvoir être disjoints par un choc contre les rochers, dans le lit des torrents qu’ils auraient à traverser.

Une fois les trente bouées complètement prêtes, elles furent apportées au pied du versant extrême du plateau, à l’endroit même où le petit fleuve central tombait du rocher en formant une imposante cataracte.

Pour augmenter les chances de succès de l’entreprise, en ne plaçant pas toutes les bouées dans les mêmes conditions, elles ne furent lancées dans le gouffre, d’où s’élevait un arc-en-ciel de vapeur, que les unes après les autres, en laissant, entre le lancement de chacune d’elles un espace de temps assez considérable.

Tous accompagnèrent de leurs vœux ces fragiles esquifs qui allaient peut-être porter de leurs nouvelles à leurs parents et à leurs amis, lesquels s’empresseraient certainement d’organiser une expédition pour venir à leur secours.

Les enfants ne doutaient pas un seul instant que leurs messages n’arrivassent dans quelque grande ville de l’Hindoustan où, comme le coffre qui renfermait l’épouse d’Haroun-al-Raschid, ils seraient arrêtés dans les filets de quelque pêcheur mahométan, qui les porterait au gouverneur de la ville.

Le gouverneur appellerait ses interprètes et ses vizirs, la bouteille serait solennellement débouchée, le document traduit, puis porté au consul de France, qui s’empresserait de télégraphier au docteur Rabican.

Alban voyait les choses avec beaucoup moins d’enthousiasme.

– Ce que vous espérez peut arriver, dit-il, surtout si notre torrent rejoint un des affluents de l’Indus ou du Gange. Dans les contrées arrosées par ces fleuves, les Européens sont en grand nombre. Si, au contraire, ce qui est fort possible, nos flotteurs suivent l’autre versant et sont entraînés du côté de la Chine, nous nous serons donnés une peine inutile. Les Chinois sont, en général, d’un caractère trop égoïste, trop ennemi des Européens, pour perdre une heure de leur temps en faveur de ceux qu’ils appellent : « les diables d’Occident ».

– Tu oublies, dit Mme Ismérie, qu’en Chine notre bouée peut encore tomber entre les mains des missionnaires européens, catholiques ou protestants, qui la feraient certainement parvenir à destination.

– C’est vrai, répondit Alban ; mais les missionnaires sont bien peu nombreux. Le plus sûr est encore, je crois, de ne compter que sur nous-mêmes, d’agir comme si nous n’attendions aucun secours. Tout le monde fut de l’avis d’Alban ; et, suivant ses instructions, il fut résolu que l’on s’occuperait maintenant et avant tout, d’une façon sérieuse, de la question des approvisionnements.

– Il faut, dit Alban, que lorsque nous aurons commencé les travaux de réparation de l’aérosca-phe, nous ne soyons pas interrompus par le manque de vivres. C’est une difficulté qui doit être résolue une fois pour toutes. Nous n’aurons sans doute pas terminé nos travaux avant l’approche de l’hiver, qui doit être terrible dans ces contrées ; et pendant lequel il nous sera à peu près impossible de chasser ou de pêcher.

On se mit donc au travail… D’abord un vivier fut creusé dans le voisinage de l’aéroscaphe. C’était une sorte de fossé très long, et peu profond, dont les parois furent revêtues de larges pierres plates, et qui fut divisé en plusieurs compartiments communiquant entre eux par d’étroites ouvertures. De cette façon, en effrayant les poissons, il était facile de les chasser jusqu’au dernier compartiment, qui était le plus étroit et le moins profond, et de les prendre à la main.

Le cours d’un petit ruisseau fut détourné ; et le vivier, bientôt, fut largement approvisionné de saumons et de truites.

C’était déjà une première ressource ; mais on ne pouvait pas manger que du poisson.

Restait le gibier.

Mme Ismérie regrettait que l’on n’eût pas d’oiseaux vivants ; mais Alban lui fit observer qu’en admettant que l’on eût pu en prendre, ce qui était assez facile, on se fut trouvé dans l’impossibilité de les nourrir, puisque l’on ne possédait aucune espèce de grains.

– J’ai une idée beaucoup plus raisonnable, dit Alban. Dans toute la partie est, que nous n’avons qu’incomplètement visitée, lors de notre première exploration, il y a des troupeaux de yacks et de superbes prairies. L’avenir de notre petite colonie sera absolument assuré, le jour où nous aurons réussi à les tuer ou à les domestiquer.

– Nous aurons un troupeau ! s’écria Mme Ismérie avec enthousiasme.

– Nous prendrons du lait chaud, le matin, dit Armandine.

– Et des rosbifs saignants à midi, ajouta Ludovic.

Alban n’eut pas le courage de leur enlever ces illusions, ni de leur faire prudemment remarquer qu’il ne faut jamais vendre la peau de l’ours, ni même celle du yack, avant de l’avoir tué ; et l’on s’occupa des préparatifs de la chasse avec une ardeur fébrile.

Ludovic proposait de creuser des fosses recouvertes de branchages et d’un peu de terre, comme cela se pratique pour chasser les éléphants. Alban trouva le procédé trop lent et trop hasardeux.

– Voilà, dit-il, une manière de chasser bonne, tout au plus, pour des sauvages. N’avons-nous pas l’électricité qui, comme une fée bienfaisante, pourvoira à notre nourriture, comme elle a déjà pourvu à notre chauffage, à notre éclairage, et à notre transport à travers les airs ?

Les préparatifs de l’expédition furent vite terminés.

Alban aiguisa deux tringles d’aluminium, de façon à en faire deux javelots très aigus.

L’extrémité opposée à la pointe fut munie d’un anneau métallique, auquel devait être attaché le fil conducteur de l’électricité.

Trois accumulateurs, fortement chargés, furent ensuite transportés sur la lisière du bois qui avoisinait la prairie.

Pour préserver ces délicats appareils, Alban les avait entourés d’une petite palissade assez forte et assez haute pour ne pouvoir être franchie par la troupe furieuse des animaux.

Alban ne se dissimulait pas que cette chasse n’était pas sans danger : le yack est beaucoup plus féroce et beaucoup plus vigoureux que le taureau d’Europe ; un coup de corne ou de sabot est vite reçu.

Cette considération décida Alban Molifer à défendre à Ludovic de l’accompagner.

– Je suis responsable de votre personne, déclara-t-il. Ici, je remplace votre père ; et comme tel, je trouve fort imprudent que vous veniez avec moi. Vous resterez à l’aéroscaphe avec Ismérie et Armandine.

Cet arrangement ne faisait pas le compte de Ludovic. Il cria, pleura, tempêta, protesta de sa prudence et de son sang-froid, et fit si bien qu’Alban se laissa fléchir.

– Je vous permets de me suivre, dit-il enfin, mais à la condition expresse que vous m’obéirez exactement et que vous règlerez tous vos mouvements sur les miens.

Ludovic promit tout ce qu’on voulut ; et les chasseurs se mirent en route, laissant Armandine et Mme Ismérie remplies d’inquiétude.

On arriva à l’endroit où se trouvaient les accumulateurs. Alban s’assura de leur bon fonctionnement, assujettit le fil à l’anneau des javelines, et revêtit ses gants isolateurs.

Il s’agissait d’approcher sans bruit d’un des yacks et de le foudroyer.

Ludovic s’installa derrière la palissade qui protégeait les accumulateurs, pour se tenir prêt à lancer le courant à l’instant précis ou la javeline d’Alban toucherait l’animal.

Se glissant avec prudence entre les arbres, Alban, qui avait eu soin de se placer contre le vent pour que sa présence ne fût pas reconnue par le troupeau, jeta son dévolu sur trois animaux qui paissaient un peu à l’écart des autres.

Il en était à quelques mètres, lorsque ceux-ci, flairant un péril, se dressèrent de l’herbe épaisse où ils étaient vautrés, et commencèrent à pousser des beuglements d’inquiétude.

Rapide comme l’éclair, Alban se démasqua, et planta son javelot dans l’épaule de l’un des animaux avec autant d’adresse et de sang-froid qu’eût pu le faire un toréador de profession.

L’animal, un superbe yack femelle, fit retentir un épouvantable meuglement et tomba sur les genoux. Les deux autres s’étaient enfuis vers le gros du troupeau, en faisant trembler la terre sous leur galop désordonné.

Alban s’était approché et avait retiré son javelot, lorsque la bête, que le choc du courant n’avait point tuée, se releva, et furieuse, les yeux injectés de sang, les cornes basses, fonça sur l’aéronaute qui se mit à fuir éperdument, en faisant des crochets pour ne pas être transpercé par les cornes effilées qu’il voyait à quelques mètres de lui.

Pendant cette poursuite, qui dura deux minutes, longues comme des siècles, Alban s’était rapproché des accumulateurs.

Il aperçut Ludovic qui, pâle, mais résolu, se précipitait à son secours, armé du second javelot.

L’aéronaute sentit ses tempes s’emperler d’une sueur froide, et ses cheveux se dresser d’horreur.

L’enfant n’avait pas compris que la décharge électrique avait été insuffisante, et il abandonnait l’accumulateur, s’exposant et exposant Alban lui-même à une mort certaine.

– Le courant ! rugit-il désespérément. Augmentez la force du courant.

Cette exclamation faillit lui coûter cher.

Il sentit l’haleine brûlante du monstre effleurer son visage et n’eut que le temps de faire un bond de côté.

Ludovic avait compris !… Alban s’apprêta à percer une seconde fois le yack en se garant de ses attaques.

Mais l’animal, que la vue de son sang avait rendu furieux, fouillait la terre de ses cornes.

Alban poussa un cri.

Le yack, rencontrant à terre le fil conducteur qui traînait dans les herbes, l’avait entortillé autour de ses cornes et allait le rompre.

L’irrémédiable accident ne se produisit pas.

Au cri d’Alban avait répondu un meuglement caverneux et rauque.

Le yack, cette fois sérieusement atteint, s’était de nouveau affaissé sur les genoux et agonisait en beuglant lamentablement.

Alban mit fin à ses souffrances en lui enfonçant son javelot entre les deux yeux.

L’animal, après quelques convulsions suprêmes, demeura immobile.

Avec la rapidité d’un tourbillon, le restant du troupeau, affolé, s’était enfui dans la direction de la muraille de rochers.

Alban serra la main de Ludovic, plus mort que vif derrière sa palissade ; le courant électrique fut interrompu, et les deux chasseurs s’approchèrent du formidable gibier qu’ils venaient d’abattre.

C’était un yack femelle qui parut, en tout, semblable aux vaches d’Europe, sauf la forme de sa queue garnie de longs crins et à peu près pareille à une queue de cheval.

C’est avec la queue du yack que les potentats orientaux fabriquent la plupart de leurs chasse-mouches, et c’est avec les poils du même animal que les Chinois font des houppes pour décorer leurs bonnets d’été.

L’animal était d’un poids trop considérable pour que l’on pût songer à le transporter jusqu’à l’aéroscaphe. Alban résolut de le vider, de l’écorcher et de le dépecer sur place.

Les bras nus et le couteau à la main, il avait même commencé à inciser la peau, lorsque Ludovic poussa une exclamation de frayeur.

– Les yacks ! les yacks !…

Et il montra avec épouvante, à l’autre extrémité de la prairie, une ligne menaçante de cornes et de mufles baissés qui s’avançaient vers eux avec une effrayante rapidité.

Le péril était imminent. Sous le sabot des yacks, le sol durci résonnait.

Alban n’eut que le temps de courir avec Ludovic jusqu’à l’orée du bois, et de hisser l’enfant sur la plus grosse branche de l’arbre le plus proche. D’un simple tour de reins, l’ancien acrobate fut, à son tour, installé dans ce poste de sûreté d’où les chasseurs purent voir passer devant eux, comme une trombe, le troupeau effaré des yacks qui soufflaient et renâclaient à grand bruit, en brisant tout sur leur passage.

Alban s’applaudit alors de la précaution qu’il avait eue d’entourer les accumulateurs d’une palissade. Les appareils eussent été, sans cela, littéralement réduits en miettes.

Après avoir passé à côté de la palissade, les yacks continuèrent leur course folle, dans la direction de l’aéroscaphe. Une terrible crainte envahit alors l’âme d’Alban. Il descendit précipitamment de l’arbre, suivi de Ludovic.

– Ils se dirigent du côté de notre campement ! s’écriait Alban… Pourvu qu’Ismérie ou Armandine ne se trouvent pas dehors !…

Alban, brandissant un de ses javelots dont il avait brisé le fil, s’élançait à toute vitesse entre les arbres, laissant bien loin derrière lui Ludovic, qui courait de toutes ses forces, sans parvenir à le rejoindre.

Alban pénétra, hors de lui, dans la salle commune de l’aéroscaphe : il n’y trouva que Mme Ismérie.

– Où est Armandine ? demanda-t-il d’une voix que l’émotion faisait rauque et tremblante.

– Elle m’a demandé la permission d’aller pêcher au bord du lac, répondit Mme Ismérie, épouvantée à son tour du visage bouleversé de son mari… Mais, grands dieux, qu’y a-t-il donc ?

En deux mots, Alban mit au courant Mme Ismérie, et tous deux, bientôt rejoints par Ludovic, se précipitèrent dans la direction du lac.

À mi-chemin, ils rencontrèrent Armandine qui revenait, chargée d’un petit panier rempli de poissons.

– Je rentre, dit l’enfant, qu’Alban serrait sur son cœur et que Mme Ismérie embrassait éperdument : je rentre, parce que j’ai entendu, au loin, dans le bois, un bruit terrible. On eût dit que le tonnerre tombait…

On expliqua à Armandine ce qui s’était passé ; mais cet incident avait donné à réfléchir à Alban.

Toute la soirée il fut dominé par la préoccupation de trouver un moyen plus commode et moins dangereux de s’emparer des féroces ruminants dont les biftecks étaient indispensables à l’alimentation de la petite colonie.

Le problème d’ailleurs, pour Alban, n’était guère difficile à résoudre.

Il était sorti à son honneur de difficultés plus sérieuses que celle-là.

Voici le moyen auquel il finit par s’arrêter.

Un bouquet de sapins, suffisamment espacés entre eux, serait choisi, aux abords de la prairie des yacks. Les troncs des arbres seraient entourés de fils conducteurs, de façon à former une espèce de parc, avec une seule entrée dirigée du côté de la prairie.

Lorsqu’on aurait besoin de renouveler la provision de viande, il suffirait d’isoler, en les effrayant à l’aide d’une longue corde garnie de chiffons rouges – comme cela se pratique dans les haciendas de l’Amérique du Sud – un ou deux animaux que l’on forcerait d’entrer dans le parc.

Une fois qu’ils y auraient pénétré, le circuit électrique serait brusquement fermé, et les yacks seraient pris. Il suffirait, en effet, de lancer dans les fils, un courant de peu d’intensité, assez puissant seulement pour procurer aux yacks une légère sensation de brûlure.

Ils n’oseraient franchir cette faible barrière.

– Mais, fit observer Ludovic, les yacks essaieront de sauter !…

– Le cas est prévu, répondit Alban. Une seconde rangée de fils, placée à peu près à hauteur d’homme, réfrénera toutes les tentatives de rébellion qui pourraient se produire. Je vais, d’ailleurs, m’occuper de la construction d’une carabine à air liquide qui, sans porter beaucoup plus loin que le fusil à air comprimé de l’ingénieur Pictet, nous permettra d’abattre nos yacks prisonniers sans nous mettre à portée de leurs redoutables cornes.

– Vous venez de parler d’air liquide, s’écria Ludovic tout joyeux de sa bonne idée… il y aurait encore un moyen…

– Et lequel, s’il vous plaît, monsieur l’inventeur en herbe ?

– Eh bien, j’ai réfléchi que les yacks, surtout pendant les froids rigoureux, doivent posséder quelque part une retraite plus sûre que le couvert des sapins. Pendant les froids, peut-être même chaque nuit, ils se réfugient sans doute dans quelque étable naturelle, ravin ou caverne, où il nous serait facile de les surprendre.

– Cette caverne, encore faut-il la découvrir !

– Nous la découvrirons ; notre petit royaume n’est pas si vaste, rien alors ne nous sera plus facile que de déboucher, à l’entrée de cette caverne, une de nos bonbonnes d’air liquide. Il n’est pas de yack capable de résister à un froid de trois cents degrés.

– Belle idée ! s’exclama Alban en souriant. Avec votre procédé, nous anéantirions, d’un coup, notre troupeau, et serions condamnés à le manger sous forme de conserves.

– Permettez, riposta Ludovic avec véhémence, je n’ai pas dit qu’il fallait détraire tout le troupeau d’un seul coup. Ne m’avez-vous pas expliqué, hier, que l’air liquide est un anesthésique des plus puissants, puisqu’on l’emploie même dans les opérations chirurgicales ? Nous n’en administrerons à nos yacks que juste assez pour les engourdir pendant quelque temps, ce qui nous permettra de choisir notre victime, et de l’abattre à loisir et sans dépense d’électricité.

– Le raisonnement est juste, dit Alban… Je n’en aurais, ma foi, pas eu l’idée. Nous verrons si votre moyen peut être mis en pratique. J’avoue que je n’en serais pas fâché. En arrivant ici, nous avons gaspillé, un peu inconsidérément, nos réserves de force électrique. C’est un de mes plus graves sujets de préoccupation. N’oublions pas que, sans électricité, la Princesse des Airs nous devient inutile ; et que nous sommes cloués, pour toujours peut-être, sur ce plateau désolé.

En prononçant ces paroles, Alban était devenu grave. Il parut s’abîmer dans une profonde méditation que Ludovic respecta.

Un quart d’heure après, derrière les portes métalliques soigneusement fermées, tout le monde dormait d’un profond sommeil, à l’intérieur de l’aéroscaphe.

La journée du lendemain commença par un travail peu agréable auquel Alban et Ludovic seuls prirent part.

Après avoir été aéronautes, mineurs et chasseurs, ils s’improvisèrent bouchers.

En arrivant à l’endroit où ils avaient, la veille, abattu l’animal, ils s’aperçurent que des auxiliaires inattendus étaient en train de leur éviter la partie la plus difficile de la besogne.

Une demi-douzaine de grands vautours roux plongeaient leur bec crochu dans les entrailles de la bête, dont ils avaient déjà, presque entièrement dévoré les intestins.

Ces rapaces effrontés, dont les yeux jaunes entourés d’un cercle rouge, se fixaient avec impudence sur les ennemis assez audacieux pour venir les déranger dans leur festin, s’envolèrent à quelques mètres, tout prêts à revenir à la charge si les importuns s’écartaient.

Alban dut en assommer un avec son javelot d’aluminium.

L’animal était à peine tombé que déjà les autres se précipitaient et commençaient à le déchiqueter. Alban et Ludovic se mirent, alors, à l’œuvre.

Non sans peine, le yack fut écorché et débité par Alban. Dès qu’un morceau était détaché, Ludovic courait le porter à l’aéroscaphe, où Mme Ismérie et Armandine le déposaient dans la glacière à air liquide.

Au dernier voyage qu’il fit, Ludovic remarqua, non sans surprise, qu’il ne restait plus, du vautour abattu, qu’un squelette, aussi poli que de l’ivoire, et qui eût pu figurer avec honneur dans une galerie d’anatomie comparée.

– Il faut le garder pour l’offrir au Muséum d’histoire naturelle du Jardin des Plantes ! s’écria Ludovic.

Alban ne vit aucune raison de s’opposer au désir de l’enfant. Le squelette du vautour fut transporté avec précaution à la salle commune, consolidé par des fils de fer et installé en bonne place.

C’était une pièce superbe. Les ailes mesuraient presque un mètre d’envergure ; et Ludovic s’applaudit à l’idée de voir, plus tard, le vautour figurer derrière une vitrine avec la mirifique inscription :


VAUTOUR DE L’HIMALAYA

offert par l’aéronaute

Ludovic Rabican


Au déjeuner, tout le monde eut une surprise. Mme Ismérie apparut, portant une marmite de nickel, d’où s’échappaient d’embaumantes vapeurs.

– Le pot-au-feu !… s’écrièrent Ludovic et Armandine, d’une même voix.

– Oui, mes enfants, dit Mme Ismérie. J’ai trouvé au bord du lac certaines racines aromatiques dont vous me direz des nouvelles.

Le pot-au-feu fut accueilli avec enthousiasme.

Ludovic redemanda trois fois du potage ; et Armandine qui, en France, avait une véritable aversion pour le « bouilli », absorba une énorme tranche du gîte à la noix, que Mme Ismérie, en ménagère expérimentée, avait choisie entre toutes les pièces de viande apportées le matin par Ludovic.

– Nous nous embourgeoisons, fit-elle gaiement. Il va nous être bien dur de quitter ce plateau de la montagne himalayenne, où nous voilà si confortablement installés.

Alban ne répondit pas à ce trait de bonne humeur.

Il s’assombrissait de plus en plus. Il venait de calculer qu’en réduisant au strict minimum la dépense d’électricité pour l’éclairage et le chauffage, il n’en resterait pas, dans quinze jours, en quantité suffisante pour alimenter les appareils moteurs de la Princesse des Airs.

Pour réduire d’autant la dépense, il décida que, désormais, on se coucherait de très bonne heure, jusqu’à ce qu’il eût fabriqué une provision de chandelles de résine qui permettraient de prolonger les veillées comme par le passé.

Le jour même, il construisit, en dehors de l’aéro-scaphe, un fourneau grossier, formé de blocs de rochers et abrité d’une cabane de feuillage, pour y faire la cuisine.

Ludovic et Armandine furent chargés de l’approvisionnement de bois.

La vie s’était organisée d’une façon tout à fait régulière. La chasse, la pêche, le travail se succédaient avec une monotonie dont tout le monde commençait à se lasser.

Alban, qui semblait de plus en plus préoccupé, s’était mis aux travaux de réparation de l’appareil moteur. Mais il n’avançait que lentement.

Les besognes préparatoires avaient été longues et pénibles.

Il avait fallu déblayer un grand espace de terrain, l’entourer d’une palissade recouverte d’un toit de branchages, qui mît les appareils et les travailleurs à l’abri des intempéries.

Puis, Alban était mal outillé. Le magasin ne contenait que les instruments indispensables à de menues réparations, et tout à fait insuffisants pour la réfection totale d’une pièce importante.

Entre-temps, Ludovic et Alban avaient achevé l’exploration complète du plateau, et découvert la retraite nocturne du troupeau de yacks.

Du côté de la prairie, la falaise rocheuse paraissait aussi inaccessible que dans le reste du pourtour ; mais son aspect était plus irrégulier et plus tourmenté.

Elle formait comme un vaste enfoncement qui avait dû, autrefois, communiquer avec une autre région de la montagne.

En observant la nature des roches, toute différente de celles qu’il avait vues jusqu’ici, Alban reconnut que l’espèce de défilé ou de gorge profonde qui fermait la prairie, avait dû être, à une époque lointaine, obstrué par un éboulement considérable, qui avait isolé, du reste de la création, le plateau et les êtres vivants qui l’habitaient.

Un tremblement de terre, une poussée glacière, peut-être l’action combinée de l’électricité et du froid qui fendille les roches les plus dures, avaient-ils détaché tout ce pan de montagne qui les retenait prisonniers ?… La surface de cette partie du rocher n’était nullement lisse et perpendiculaire comme dans les autres endroits.

De toutes parts s’y ouvraient des cavernes, des couloirs, que l’action des eaux avait creusés dans la pierre tendre.

Alban fit, ce jour-là, une autre découverte qui avait bien son importance. Il s’était aperçu que plusieurs yacks léchaient avec avidité certain endroit du roc, d’où transsudait une perpétuelle humidité. Il eut la curiosité de goûter cette eau, reconnut qu’elle avait une saveur fortement salée.

– D’après la nature du terrain, dit-il à Ludovic, je me crois en mesure d’affirmer qu’il y a, derrière ces rochers, une mine ou tout au moins une caverne de sel.

– Nous pourrions le vérifier, dit l’enfant… Une cartouche d’eau, et nous aurons le sel à volonté. Cela serait d’autant plus heureux que la provision de Mme Ismérie s’épuise… Et qui sait si nous ne nous ouvrirons pas, de ce côté, un chemin pour quitter cette forteresse ?

Dès le lendemain, une cartouche d’eau fut préparée par Alban.

Il expliqua à Ludovic qu’il lui aurait été tout aussi facile de fabriquer du fulmi-coton, à l’aide de l’acide azotique et de l’acide sulfurique de leur pharmacie, puisque cet explosif s’obtient simplement en trempant du coton ordinaire dans ces deux acides, et en lavant ensuite, à grande eau.

Mais la cartouche d’eau était plus expéditive, plus puissante et surtout moins dangereuse à manier.

– Et pourquoi ne feriez-vous pas de la poudre ordinaire ? demanda Ludovic.

– De la poudre, peuh !… fit Alban, en haussant les épaules avec un dédain comique… Cet explosif barbare et ridicule était bon, tout au plus, pour nos naïfs aïeux du Moyen Âge !… Quel chimiste, quel ingénieur, oserait aujourd’hui faire usage d’un produit aussi arriéré ! La poudre à canon, est, en science, ce que sont, en pharmacie, la thériaque, l’huile de lézard et la poudre de corne de licorne.

– Vous avez d’autres raisons pour ne point fabriquer de poudre, fit observer, malicieusement, Ludovic… C’est qu’il vous manque les matières nécessaires.

– Nullement, répartit Alban un peu désarçonné. N’ai-je pas le charbon de nos arbustes, le salpêtre de toutes les cavités humides du rocher ?

– Et le souffre ?

– Il y en a un bocal dans la pharmacie.

– Hum !… Pas beaucoup. Pas assez pour faire sauter des blocs de rochers de cette taille.

Alban convint gaiement que l’enfant avait raison ; et on se mit à l’œuvre.

Grâce à la récente expérience qu’il en avait faite, ce fut en mineur consommé qu’Alban disposa sa cartouche à la meilleure place, laissant à Ludovic le plaisir de lancer le courant.

À la grande surprise de l’aéronaute et de son petit compagnon, l’explosion ne rejeta, de leur côté, que quelques débris de rochers d’un volume insignifiant.

Ils se précipitèrent pour avoir l’explication de cette anomalie : une cavité béante s’était ouverte dans le flanc de la montagne.

Les décombres s’étaient écroulés en dedans et obstruaient à demi l’entrée de cette caverne.

Armé d’une chandelle de résine dont il avait eu soin de se munir, Alban se précipita dans l’intérieur de la grotte.

Un féerique spectacle s’offrit à ses yeux.

Des stalactites à la transparence cristalline tapissaient la voûte et les parois d’une vaste crypte souterraine, qui semblait s’enfoncer à l’infini dans les entrailles de la montagne.

Les angles des stalactites et des stalagmites accrochaient la lumière rougeâtre de la torche et la renvoyaient, aux regards éblouis, avec mille reflets adamantins.

Le premier moment de stupeur passé :

– Je ne vois pas trop, dit Alban, de quelle utilité pratique pourra nous être cette grotte… Mais elle est splendide !

– C’est du cristal de roche, s’écria Ludovic.

– Je crois plutôt que c’est du sel gemme, fit Alban en se baissant pour ramasser un des fragments de l’éblouissant minéral.

Alban ne s’était pas trompé ; ils se trouvaient dans une caverne de sel.

Cependant Ludovic, après les premiers pas faits dans la caverne, était devenu la proie d’un étrange vertige.

– Je me sens mal, murmura-t-il, haletant.

Alban porta l’enfant à l’air libre ; et presque aussitôt son malaise se dissipa.

Alban réfléchissait.

– Vous venez d’être victime d’un commencement d’asphyxie, déclara-t-il, et c’est de ma faute. J’aurais dû réfléchir que les cavités du genre de celle que nous venons de découvrir sont remplies de gaz méphytiques, souvent même de gaz explosifs, comme l’hydrogène carboné, que les mineurs appellent feu grisou, et qui a la même composition que le gaz d’éclairage.

Quand ils eurent laissé passer un temps suffisant pour que l’atmosphère de la caverne de sel se fût purifiée, ils s’engagèrent de nouveau sous ses arceaux étincelants.

La grotte était fort vaste. Une foule de couloirs s’y croisaient, formant des carrefours que décoraient de superbes colonnes naturelles.

On ne pouvait rêver une architecture plus élégante et plus belle ; on eût dit le palais d’une jeune reine, ou quelque cathédrale féerique, que des génies auraient commencé à tailler au cœur d’une montagne de marbre blanc, et qu’ils auraient capricieusement abandonnée, laissant inachevées les ogives, les statues et les coupoles.

Alban et Ludovic explorèrent en tout sens ce palais souterrain.

Ils en sortirent émerveillés, mais sans avoir découvert aucune autre issue.

– Pourquoi, demanda Ludovic, ne placez-vous pas une cartouche d’eau au fond d’un des couloirs ? L’explosion nous ouvrirait peut-être un passage de l’autre côté.

Alban réfléchit un instant.

– J’y ai bien songé, dit-il ; mais les ramifications des galeries sont presque innombrables. Laquelle choisir ?… Qui m’assure, d’ailleurs, que j’obtiendrais un résultat ? Je ne veux ni entamer davantage ma provision d’électricité, ni m’exposer à provoquer l’écroulement de toute la caverne. Nous avons du sel en abondance et un superbe palais… Tenons-nous en là pour l’instant.

On regagna l’aéroscaphe, avec des échantillons magnifiques de sel gemme.

Alban avait résolu de transférer, sous les voûtes spacieuses de la grotte, ses ateliers de réparation.

Il choisit la plus vaste salle et y transporta l’enveloppe de l’aérostat, ainsi que les deux ailes.

La vie de travail reprit son cours monotone.

C’est vers ce temps qu’Armandine, dans une promenade à la recherche des framboises arctiques, au sud du plateau, captura dans le gazon une grosse sauterelle verte.

L’enfant, que la bestiole effrayait un peu, l’apporta, après l’avoir soigneusement enveloppée dans son mouchoir, pour la montrer à son père.

– Voilà, dit l’aéronaute, une sauterelle de la plus grande espèce. Cet animal, que l’on ne rencontre guère que dans les contrées chaudes, n’est certainement pas né sur notre plateau glacial. Il a dû y être jeté par quelque tempête, peut-être même par quelque cyclone.

– Il y a bien, dit Ludovic, des pluies de grenouilles et des pluies de poissons.

– Des pluies de grenouilles ? fit Armandine avec stupeur.

– Certainement, mademoiselle, répondit Ludovic d’un ton légèrement pédant. Il ne se passe guère d’années sans que l’on constate des pluies de sang, de soufre, de lait et même de viande, des pluies de fleurs, de feuilles, de poissons et d’insectes. Charles XII, le roi de Suède, dont Voltaire a écrit l’histoire, fut arrêté, après sa défaite de Pultawa, par une pluie de criquets. Les pluies de hannetons sont très communes. Et il tomba, à Tours, en 764, et en Suède en 1354, une pluie qui laissait l’apparence de croix rouges sur les vêtements. Enfin, pour ne pas citer d’autres exemples, il est tombé à Ham, en 1835, une pluie de grenouilles et de poissons. Je tiens ces faits de M. Bouldu, qui a recueilli une collection considérable d’anecdotes du même genre.

– Vous oubliez, ajouta Alban, que ces pluies, en apparence merveilleuses, ont toutes une explication fort naturelle. Les pluies de sang sont dues à des argiles rougeâtres délayées et transportées par les orages ; les pluies de soufre à des argiles jaunes, et quelquefois au pollen très abondant de certaines variétés de pins. Les pluies de lait doivent être attribuées au lavage des terres blanches. On a reconnu que les pluies de viande, que signalent certains historiens de l’Antiquité et du Moyen Âge, n’était autres que des pluies d’une espèce de lichen, de consistance fort molle. On a même cité, à Naples, une pluie d’oranges, phénomène certainement plus agréable à constater qu’une pluie de crapauds. Ces phénomènes, d’ailleurs, ont tous la même cause. Une trombe aspire l’eau d’un étang qu’elle met entièrement à sec, dépouille toute une forêt, emporte avec elle des objets même d’un certain poids, et va les déposer plus loin. C’est ainsi qu’on explique les pluies de poissons et de grenouilles.

– Mais, demanda Armandine, qui avait écouté très attentivement, et les croix rouges ?

– D’abord ces croix rouges, fit Alban, n’étaient pas, si j’en crois ce que dit le célèbre Cardan, très exactement dessinées. Leur couleur était due à des terres rougeâtres. Quant à leur forme de croix, c’est celle que prend toute goutte d’eau en tombant sur la trame d’un tissu très grossier, comme étaient les étoffes du Moyen Âge.

– Alors, dit Armandine, qui avait placé sa sauterelle sous un verre renversé, cet insecte a été apporté ici par une trombe ?

– Un simple coup de vent a suffi, répondit Ludovic.

– Ce sont, dit Alban, de redoutables ennemis pour l’agriculture que ces insectes. Ils sont un des fléaux de l’Algérie. Certaines années, on voit leurs bandes innombrables occuper tout le fond de l’horizon. Le crissement de leurs millions d’ailes est comparable au bruit de la mer. Quand cet horrible nuage passe au-dessus d’une contrée, les habitants se réunissent, et s’arment de tous les instruments bruyants qu’ils ont à leur disposition, pour effrayer les sauterelles et les forcer à continuer leur route. Mais ce moyen ne réussit pas toujours. Alors le pays est dévasté. En quelques heures, sur une étendue de plusieurs kilomètres, les feuilles des arbres sont dévorées. Les moissons les plus fertiles sont détruites, les plantes rongées jusqu’à la racine. Les Arabes et les nègres du Soudan, qui ont une terreur considérable de ces insectes, s’en vengent en les mangeant.

– Pouah ! fit Armandine avec une grimace de dégoût. Ça doit être bien mauvais !

– Les voyageurs qui en ont goûté, continua Alban, trouvent à la sauterelle le goût de la crevette. Elle s’assaisonne, d’ailleurs, à peu près de la même façon. La sauterelle est la crevette des airs.

– N’allez pas manger la mienne surtout ! s’écria Armandine.

– Je vois une meilleure façon de l’utiliser, dit Ludovic d’un air réfléchi.

– Et comment cela ?

– J’ai lu, expliqua l’enfant, que certains apiculteurs se servaient des abeilles, de la même façon qu’on se sert des pigeons voyageurs. L’abeille emmenée loin de sa ruche, la regagnait toujours, portant collée à son abdomen, une mince pellicule de collodion sur laquelle se trouvait le message photographiquement réduit.

– Voilà qui est d’une ingéniosité merveilleuse ! dit Mme Ismérie.

– Pourquoi notre sauterelle ne nous rendrait-elle pas le même service ? Elle est beaucoup plus grosse et peut parcourir de plus grandes distances.

– En effet, répondit Alban, des sauterelles, parties du fond du Sahara, sont venues s’abattre jusqu’en Irlande.

Ludovic, passant immédiatement de la conception à l’exécution, s’était mis à rédiger un message. Alban qui se prêtait, sans grand espoir, au désir des enfants, le photographia sur une pellicule de collodion, qui fut disposée, en forme de ceinture, autour du corselet de l’insecte captif.

Puis la sauterelle, bien repue de jeunes pousses fraîches, fut précipitée, du haut de la falaise, dans la vallée inférieure.

Elle n’y parvint pas ; car les enfants la virent, avec une indicible joie, étendre ses ailes, hésiter un instant sur sa direction, puis prendre son vol du côté de l’ouest, et disparaître bientôt à leurs regards.

Ce soir-là, Alban annonça tristement qu’il ne restait plus, dans les accumulateurs, qu’une quantité d’électricité insignifiante.






Troisième partie : DE ROC EN ROC



I


LA FÉE ÉLECTRICITÉ


Alban Molifer, depuis quelques jours, avait totalement délaissé les travaux de l’aéroscaphe.

Il errait maintenant des heures entières le long de la rivière qui, sortant du petit lac, allait tomber à l’extrémité sud du plateau, d’une hauteur de plusieurs centaines de mètres, en formant une cataracte grandiose.

Bien des fois l’aéronaute s’était arrêté auprès de cette cataracte, d’où s’élevait un panache de vapeur, et s’était absorbé dans ses songeries.

Cette eau écumante, dont le bruit retentissait majestueusement dans la solitude, était sans doute le point de départ d’un des grands fleuves asiatiques. Après avoir roulé le long des pentes abruptes de l’Himalaya, après avoir traversé les régions glacées de la Mandchourie et du Thibet, le fleuve allait arroser les plaines fertiles, les villes féeriques de l’empire chinois.

Ah ! si l’on avait pu franchir les quelques centaines de mètres qui séparaient le plateau du fleuve navigable que la cataracte formait certainement à son arrivée dans la vallée !

Mais c’était chose impossible. Alban, après avoir longuement examiné cette partie du plateau, remontait à pas lents vers le petit lac.

Là, sa physionomie paraissait s’éclairer.

Il faisait des calculs, mesurait des distances, semblait se livrer à des combinaisons.

Ludovic, dont la curiosité et l’esprit d’observation étaient éveillés depuis quelque temps par les singulières allures d’Alban, ne le perdait pas de vue une minute.

Cependant, il n’osait le questionner.

Un matin pourtant, qu’Alban, après avoir passé plusieurs heures à forger des pièces de fer doux dans l’atelier, se promenait au bord de la rivière, l’enfant se hasarda à lui dire :

– Vous regardez l’eau avec tant d’attention qu’on dirait que vous avez envie d’établir ici un moulin.

– Vous ne vous trompez pas, mon cher Ludovic, répondit Alban avec un grand sang-froid. C’est bien un moulin que je veux construire. Je suis, en ce moment, en train de me demander quel est l’endroit le plus propice à l’installation d’une écluse.

– Un moulin ? fit Ludovic avec étonnement… Mais nous n’avons ici, ni froment, ni orge, ni céréales d’aucune sorte. C’est même, peut-être, la seule denrée de première nécessité qui nous fasse défaut.

– Aussi, reprit Alban, n’est-ce point à moudre du blé que servira mon moulin. Ce n’est point de la farine qu’il produira.

– Quoi, alors ? demanda Ludovic, dont la curiosité était excitée au plus haut point.

– De l’électricité, mon cher ami, simplement de l’électricité.

Et comme l’enfant demeurait bouche bée, Alban continua avec gravité :

– De l’électricité, c’est-à-dire de la force vive pour nous défendre, et même nous habiller et nous nourrir ; de l’électricité qui nous permettra de redonner la vie au cadavre inerte de notre aéroscaphe ; et grâce à laquelle, sans doute, nous pourrons regagner la France et revoir nos amis.

Ludovic était émerveillé. Mais il ne comprenait encore que vaguement le projet de l’aéronaute.

– Donnez-moi quelques explications, sollicita-t-il humblement…

– Vous savez, fit Alban qui avait coupé une baguette de saule, et s’en servait pour sonder le lit de la rivière, qu’il n’y a qu’une seule force dans la nature. Le son, la chaleur, l’électricité et peut-être la pensée humaine, n’en sont que les manifestations diverses.

Alban étendit la main vers les sommets irisés de glace.

– C’est la seule action combinée de la chaleur et du froid, dit-il, qui a entassé au-dessus de nos têtes, ces masses énormes de neige, que des siècles de travail humain n’arriveraient pas à entamer… La vapeur d’eau, cristallisée en microscopiques[40] hexagones de glace, retourne ensuite, sous l’action de la chaleur, à l’état liquide. Les glaces éternelles des sommets sont l’inépuisable réservoir de ces cours d’eau, grâce auxquels la vie et la végétation sont possibles sur ce plateau. La force de ces cours d’eau, à son tour, mettra en mouvement une roue munie de palettes, qui actionnera une machine dynamo-électrique que j’ai déjà commencé à construire. La chaleur solaire, devenue force mécanique, aura été ainsi transmuée en électricité.

– Et cette électricité ? interrogea Ludovic, puissamment intéressé.

– J’en ferai, à mon gré, du mouvement, de la chaleur, du son, de la lumière, et même de la végétation.

– Mais, observa Ludovic, si, au lieu d’être mû par un cours d’eau, votre appareil dynamo-électrique était actionné par une machine à vapeur ?

– Cela ne changerait rien à mon explication. C’est la chaleur solaire – emmagasinée par les végétaux géants de l’époque antédiluvienne, lentement carbonisés dans les couches profondes du globe – c’est toujours cette même chaleur solaire, enfin rendue à la liberté après être demeurée inutile pendant des milliers de siècles, qui servirait à transformer l’eau de la chaudière en vapeur. C’est encore elle qui, par l’intermédiaire de la vapeur d’eau, pousserait le piston de la machine, et se changerait en énergie motrice, puis en puissance électrique, pour continuer, sans interruption, le cercle infini de ses transformations.

Enthousiasmé par ces explications, Ludovic se mit au travail avec ardeur.

Au-dessous du lac, à l’endroit où la pente du terrain était le plus rapide, une muraille de pierres sèches, qu’Alban fortifia d’un épais remblai de terre, fut construite de manière à barrer le cours de la rivière.

Mais l’ouvrage était à peine commencé qu’Alban s’aperçut que l’eau, s’infiltrant entre les pierres, et amollissant peu à peu la terre du remblai, menaçait de détruire rapidement son ouvrage.

Alban, qui pourtant était un chimiste distingué et un aéronaute de premier ordre, avait oublié une précaution que n’eût pas omise le moindre maître maçon.

Il importait de rendre imperméable la muraille intérieure de l’écluse. Cet obstacle, si minime en apparence, faillit arrêter l’entreprise, et décourager les constructeurs.

Il fallait trouver du mortier hydraulique.

Pour faire du mortier, il faut de la chaux, et pour faire de la chaux, de la pierre calcaire ; or, sur le plateau, il n’y avait pas trace de pierre calcaire.

– Si seulement, disait Alban, nous étions au bord de la mer, je ramasserais des monceaux de coquilles ; et, en les maintenant quelques heures dans un grand feu, nous aurions d’excellente chaux.

– Pourquoi donc, s’écria Ludovic, en se frappant le front, ne fabriquons-nous pas notre écluse avec des pieux ?

– Ma foi, je n’y avais pas songé, fit Alban. Voilà, une fois de plus, l’occasion de remarquer que les idées les plus simples sont celles dont on s’avise après avoir épuisé toutes les autres.

On reprit les travaux avec un nouveau courage.

L’intérieur du réservoir fut doublé d’un rang serré de pieux, qui le rendirent absolument étanche, surtout quand Alban eut calfeutré les moindres interstices avec de l’étoupe, plongée dans la résine bouillante extraite des pins de la forêt.

L’installation de l’écluse dura huit jours. Alban l’avait voulue de grande dimension, et d’une résistance à toute épreuve.

– Aurons-nous des canards sur le bassin de notre écluse ? dit gaiement Ludovic à Mme Ismérie qui était venue, accompagnée d’Armandine, visiter les travaux.

– Non. À moins qu’il ne nous arrive des canards sauvages auxquels on rognerait les ailes. Mais, à défaut de canards, je vous promets des poules d’eau.

– Oui, s’écria Armandine. J’en ai même trouvé un nid dans les roseaux de l’étang ; et maman les élève à la becquée.

– Petite bavarde, gronda Mme Ismérie… Moi qui comptais vous faire la surprise de ma basse-cour et de mes omelettes !… Voilà que tout est gâté par ton indiscrétion.

Une fois qu’on eut achevé l’écluse, dont les eaux tranquilles devaient être égayées par les fameuses poules d’eau, les travaux allèrent vite.

Au milieu de la petite cascade que formait maintenant la rivière, Alban installa une vaste roue de bois munie de palettes. L’axe reposa solidement sur deux contreforts de pierre. À cet axe était adapté un cylindre de bois formé d’un tronc d’arbre parfaitement rond, et qui tournait avec la même vitesse que la roue principale.

Une courroie sans fin, que Mme Ismérie avait cousue elle-même avec du cuir de yack, et qu’Alban s’était contenté de saler, faute d’écorce de chêne pour la tanner, transmettait le mouvement à la machine dynamo-électrique.

Pour se procurer l’acier et le fer doux nécessaires à la construction de cette machine, Alban avait employé toutes les pièces métalliques de l’aménagement intérieur, qui n’étaient pas absolument indispensables à la solidité de l’aéroscaphe. Les barreaux de fer d’une des couchettes lui avaient fourni la principale matière, et il possédait heureusement dans le magasin quantité de fils de cuivre.

Cette machine, installée avec une grande simplicité de moyens, donna tous les résultats qu’on en attendait.

Les accumulateurs inventés par Alban, et dont l’aéroscaphe était muni, furent rechargés ; et l’on remplaça, à la satisfaction générale, l’éclairage à la chandelle de résine, par l’éclairage électrique.

Une petite ligne télégraphique relia même l’écluse à l’aéroscaphe, et permit d’utiliser, sans déplacement, le courant, pour tous les travaux intérieurs.

Les travaux de l’aéroscaphe reprirent avec une nouvelle activité, sans faire tort aux besognes journalières que nécessitait l’amélioration du confortable intérieur.

Depuis longtemps, Mme Ismérie se plaignait de manquer de savon. Elle avait essayé d’y suppléer à l’aide de cette argile grasse qu’emploient les fabricants de drap pour le nettoyage de leurs laines, et que l’on appelle encore, dans certains pays, terre à foulon.

Mais ce moyen était fort long, et surtout très insuffisant.

Alban avait bien, depuis longtemps, promis de fabriquer du savon ; mais, absorbé par des préoccupations plus graves, il remettait, de jour en jour, la réalisation de sa promesse.

Pourtant rien n’eût été plus facile.

– Le savon, expliquait Alban, n’est que de la potasse alliée à un corps gras ; il suffit donc de faire bouillir la cendre des végétaux terrestres, pour s’en procurer.

– Pourquoi avez-vous dit des végétaux terrestres ? fit Ludovic, qui ne laissait passer aucun mot sans se l’être fait expliquer.

– Parce que, répondit Alban, en brûlant des algues, des varech, ou même des plantes du bord de la mer, ce n’est pas de la potasse que l’on obtiendrait, mais de la soude, corps qui présente, d’ailleurs, avec la potasse, de nombreuses analogies. J’ai donc employé une expression exacte, en disant végétaux terrestres… Avant l’ingénieur Leblanc qui, sous Napoléon Ier, a trouvé le moyen de fabriquer chimiquement la soude, sur tous les rivages de la Normandie et de la Bretagne, on avait construit des fours où, nuit et jour, on brûlait des plantes marines.

– Mais, interrompit Ludovic, à quoi pouvait donc servir toute cette soude, puisque la chimie, et les industries qui en dérivent, étaient encore dans l’enfance ?

– La remarque est juste. Mais vous oubliez que la soude est indispensable à la fabrication du verre. Les soudiers de nos côtes approvisionnent les verreries des Cévennes, de la Picardie et des Ardennes dont la célébrité s’étend encore dans toute l’Europe.

– Nous voilà loin de mon savon, s’écria Mme Ismérie. Je demande qu’on interrompe tout travail, jusqu’à ce qu’on m’en ait fabriqué. Puisque vous dites que c’est si facile, faites-en.

– Nous n’en ferons pas, dit malicieusement Alban.

– Par exemple ! Et pourquoi donc, s’il vous plaît ?

– Parce que, en y réfléchissant, je viens de me souvenir d’un moyen de nettoyage bien supérieur au savon et à l’eau.

– Supérieur au savon, passe encore ; mais de l’eau, il en faudra toujours.

– Nullement. Pas plus d’eau que de savon. Il faut que tu sois, ma chère femme, une ménagère bien arriérée pour employer des moyens de nettoyage aussi démodés, aussi antiques, aussi préhistoriques si j’ose dire.

– Alors, dis-nous vite ton fameux moyen.

– Eh ! parbleu, nous nous nettoierons, nous et nos hardes, à l’électricité… Maintenant que nous avons une machine dynamo-électrique, je ne vois pas pourquoi nous ferions des économies de courant.

– Eh bien, je serai curieuse de voir cela.

– Tu le verras aujourd’hui même. Je possède heureusement, à l’atelier, de quoi installer le merveilleux et pourtant très simple appareil de Telsa, pour nettoyer et laver : l’oscillateur électrique.

Ludovic, suivant son habitude, réclama des explications, qu’Alban lui donna volontiers.

– Grâce à l’oscillateur, dit-il, on fait passer, à travers le corps d’une personne montée sur un tabouret isolant, à pieds de verre, un courant de deux ou trois milliers de volts. Instantanément, les poussières ou les impuretés qui recouvrent la peau, ou qui sont logées dans les vêtements, sont réduites en une poudre impalpable, en une sorte de vapeur qui se volatilise dans l’atmosphère. Un nettoyage ainsi pratiqué est bien supérieur aux savonnages à l’eau chaude les plus énergiques. La peau et les vêtements acquièrent une blancheur, une netteté tout à fait idéales. Cette méthode à l’avantage de détruire radicalement tous les microbes ; et elle a été efficacement employée dans les opérations chirurgicales. Dans peu d’années, toutes les blanchisseuses seront devenues des électriciennes, et beaucoup d’épidémies auront disparu. Il ne faut pas se dissimuler qu’actuellement, surtout dans les grandes villes, le linge est le grand véhicule des maladies contagieuses. Beaucoup de microbes survivent à l’eau bouillante, et même au chlore et à l’empesage. Les chemises glacées que nos élégants envoient à Londres, et dont la propreté au retour, est en apparence si éblouissante, ont souvent causé des maladies mortelles. Plusieurs cas de lèpre, signalés à Paris, n’avaient pas d’autre cause. Le microbe nous arrivait en droite ligne des Indes, par voie anglaise. Il suffit, dans l’immense cuve où tout le linge d’une rue est lavé en commun, d’une chemise de pestiféré ou de cholérique, pour répandre partout l’un ou l’autre fléau. Beaucoup de médecins, qui connaissent le fait, ont vainement proposé l’installation d’oscillateurs Telsa, dans nos grandes villes. En fait d’hygiène, nous allons donc être, sur ce plateau désolé, en avance sur toutes les nations civilisées.

Ludovic, Armandine, et même Mme Ismérie ouvraient de grands yeux.

Après ce petit cours sur l’avenir de la blanchisserie dans l’Himalaya, tous grillaient d’envie de passer de la théorie à l’application.

Ce fut vite fait.

L’oscillateur fut installé, mis en communication avec le courant électrique fourni par la chute d’eau ; et Ludovic eut, le premier, l’honneur de monter sur le tabouret à pieds de verre.

Il annonça bientôt qu’il éprouvait une sensation de bien-être extraordinaire. Il se sentait le cerveau plus libre ; ses muscles jouaient avec plus d’aisance.

À l’émerveillement général, on vit ses mains et son visage se nettoyer à vue d’œil. Une tache d’encre qu’il avait au bout d’un doigt, fusa sous la forme d’un petit jet de vapeur noirâtre, laissant la place entièrement nette et blanche.

Tout le monde voulut tâter de l’oscillateur ; et chacun déclara, d’une même voix, que le savon, les brosses et chiendent, et l’eau de javelle étaient des objets de musée, bons tout au plus à reléguer avec les couteaux de silex, les armures de chevalier, ou les perruques louis-quatorzièmes.

Mme Ismérie se montra entièrement satisfaite ; et, dès lors, tout le personnel de l’aéroscaphe arbora des plastrons et des manchettes d’une blancheur à faire honte à l’ex-prince de Galles, Sa Majesté le roi Édouard VII

Habillés d’une façon aussi hygiénique, les aéronautes ne pouvaient que bien se porter. Aussi leur santé, à tous, était-elle excellente.

Ludovic surtout avait grandi et s’était fortifié d’une manière extraordinaire.

Ce n’était plus l’enfant grêle et nerveux de la villa de Saint-Cloud.

Il était devenu un adolescent robuste, au teint hâlé, aux épaules déjà larges ; et les travaux auxquels Alban l’avait habitué, avaient donné à ses biceps une grosseur fort respectable.

Il portait maintenant les cheveux ras car Alban les lui coupait chaque semaine, lui-même, à l’aide d’une tondeuse électrique de son invention.

Cette tondeuse se composait simplement de plusieurs rangées de peignes métalliques réunis par des fils conducteurs.

Il suffisait de faire passer le courant pour que la coupe de cheveux fut parfaite.

Cette méthode, en apparence compliquée, avait, suivant Alban, l’avantage de produire la cautérisation immédiate du cheveux, et par conséquent de lui conserver toute sa force, en évitant l’espèce de blessure que produisent les ciseaux, et par où s’écoule le fluide capillaire indispensable à la production de ces sécrétions parasitaires de l’organisme.

L’air vif du haut plateau procurait à Ludovic un excellent appétit.

Il dormait à merveille, et il était ravi des aventures et des inventions qui, depuis sa fuite, s’étaient succédées presque chaque jour, sans interruption.

Il professait, à l’endroit d’Alban, un véritable culte, adorait Mme Ismérie et Armandine… Pourtant Ludovic n’était pas heureux.

La pensée de la douleur de ses parents, l’obsédait comme un remords, et ne le laissait pas jouir, un seul instant, de cette paix du cœur, de cette sérénité morale, sans lesquelles il n’y a point de vrai bonheur ici-bas. Avec le temps, ses remords et son chagrin s’accentuaient.

Les premiers jours, il y pensait à peine ; la nouveauté des périls et la diversité des pays avaient distrait sa jeune imagination.

Mais, depuis que, sur le plateau, l’existence s’était organisée d’une façon régulière et méthodique, depuis surtout qu’il avait pu réfléchir à la gravité de sa faute, à l’égoïsme de sa conduite, l’enfant souffrait beaucoup.

Il ne se passait presque pas de jours qu’il n’interrogeât Alban sur les chances qu’avaient d’arriver à destination les divers messages.

Alban craignait de chagriner Ludovic, mais il ne pouvait lui dissimuler que les pigeons voyageurs, les bouées lancées dans la cataracte, et surtout la sauterelle constituaient des moyens de correspondance bien aventureux.

– Vous qui êtes si ingénieux et si savant, disait quelquefois Ludovic à Alban, ne pourriez-vous trouver un moyen efficace de prévenir mes parents ?

– J’essaierai, répondait simplement l’aéronaute, chaque fois que Ludovic revenait sur ce sujet.

Mais Alban avait beau chercher, il ne trouvait pas ; et le jeune homme devenait de plus en plus mélancolique, perdait même le goût du travail, demeurant de longues heures à rêver, sans que ni les paroles affectueuses de Mme Ismérie, ni le gentil bavardage d’Armandine, ni même la logique réconfortante d’Alban Molifer pussent le tirer de ce marasme.

Il en vint même, dans les derniers temps, à perdre l’appétit.

Les rosbifs de yack au céleri sauvage, les poules d’eau rôties, les corbeilles de framboises arctiques, et les savoureuses traites du lac le laissaient indifférent. Alban commença à s’inquiéter sérieusement.

– Cet enfant tombera malade si cela continue, se disait-il. Il faudra que je lui donne satisfaction… Avec de l’électricité et de l’imagination, cela ne doit pas être impossible.

Alban avait beaucoup d’idées, mais elles étaient toutes d’une réalisation impraticable. Un matin pourtant, il aborda Ludovic d’un air plus joyeux que de coutume.

Cette fois, il croyait avoir trouvé.

– Il y aurait bien, dit-il à Ludovic, un moyen d’entrer en communication avec l’Europe. Mais pour cela, il faudrait arriver à gravir la ceinture de rocs qui entoure notre petit domaine.

– Je ne saisis pas bien la relation entre les deux idées, fit Ludovic… D’ailleurs, ajouta-t-il avec découragement, vous savez bien qu’il est impossible de la franchir, cette falaise de rochers…

– Je n’ai pas dit franchir ; j’ai dit gravir, ce qui est différent.

– Admettons que nous l’ayons gravie, à quoi cela nous avancerait-il !

– Cela nous avancera, répliqua Alban avec feu, à ceci, qu’une fois parvenus à un point culminant, rien ne nous sera plus aisé que d’y installer un appareil de télégraphie sans fil.

Ludovic se jeta dans les bras d’Alban.

– Je vous remercie, s’écria-t-il avec effusion… Nul miracle ne vous est impossible.

Le jour même, tous deux se rendirent au pied de la muraille de basalte, et en étudièrent soigneusement les aspérités.

Le résultat de cet étude ne fut pas encourageant.

Partout le roc semblait coupé au ciseau, selon des perpendiculaires d’une effarante netteté.

Un mur construit de main d’homme eût offert plus de chances d’escalade.

– Nous ne pourrons jamais arriver là-haut, s’écria Ludovic avec tristesse.

– Vous manquez de confiance, Ludovic, répliqua sévèrement Alban ; nous y arriverons, puisque je vous l’ai promis. C’est seulement une question de temps et de patience… Et la première chose que nous ayons à faire, c’est de fabriquer des échelles.

Ils rentrèrent dans la forêt, où deux jeunes arbres, parfaitement droits et élancés, furent choisis, abattus et ébranchés.

Il s’agissait maintenant de les réunir par des échelons.

Alban n’avait pas, dans ses outils, de tarière assez grosse pour percer les trous nécessaires, il y suppléa ingénieusement à l’aide d’une tige de métal, qu’il choisit de la même grosseur que les barreaux qu’il voulait adapter.

À l’aide de cette tige munie d’un manche isolant et mise en communication avec le courant électrique jusqu’à ce qu’elle devînt rouge, Alban perça tous les trous, sans courir le risque de faire éclater le bois comme une tarière.

Il avait à peine achevé ce travail que Ludovic, qui suivait l’opération d’un air songeur, s’écria tout à coup :

– J’ai l’idée d’un moyen bien supérieur à l’emploi des échelles. Puisque nous avons encore l’aérostat de la Princesse des Airs pourquoi ne pas escalader le roc en ballon captif ?

Alban laissa retomber la tarière électrique qu’il manœuvrait, et il se mit à réfléchir.

– Cela ne serait guère pratique, dit-il enfin… L’enveloppe de notre aérostat que j’ai remisée dans la caverne de sel gemme, a été trouée comme une écumoire par les balles russes. La réparation en sera très longue. D’ailleurs l’aérostat est d’un volume beaucoup trop considérable, et il nous est trop nécessaire pour que je consente à l’aventurer dans une entreprise de ce genre.

– Eh bien, s’écria Ludovic, construisons une montgolfière !

– Et avec quoi confectionnerons-nous l’enveloppe, puisque nous ne possédons, en fait de papier, que quelques vieux journaux, en fait de soie qu’une robe d’Ismérie.

– Et les draps de lit !… Fabriquons une enveloppe avec la toile de nos draps de lit !… La seule difficulté sera de la rendre imperméable.

– S’il n’y avait que cela ! dit Alban… Rien n’est plus facile. L’enduit dont on se sert pour rendre l’enveloppe des aérostats imperméable, se compose d’une dissolution de caoutchouc dans l’essence de térébenthine. L’emballage pneumatique de nos caisses nous fournira le caoutchouc et la résine de nos pins l’essence de térébenthine. Nous nous servirons d’une partie des agrès de l’ancien aérostat.

– Et la nacelle ?

– Il pousse au bord du lac assez de saules et d’arbustes aux branches flexibles pour nous en fournir les matériaux. Quoique je ne sois pas fort expert dans l’art du vannier, je me sens capable de tresser une nacelle, sinon très élégante de forme, du moins assez solide pour porter un ou deux voyageurs.

La construction de la montgolfière fut menée avec grande ardeur. Tous les draps des couchettes furent sacrifiés ; et Mme Ismérie se mit à coudre sans relâche. Pendant qu’elle s’occupait de ce travail, Armandine et Ludovic cueillaient et écorçaient des brassées de légères baguettes de saule qu’Alban commença à tresser, en fortifiant les parties faibles avec du fil d’archal.

Le résultat de ce travail fut une espèce de grand panier, assez disgracieux d’aspect, mais, d’une solidité à toute épreuve.

Deux ou trois personnes auraient pu y prendre place sans difficulté. Alban avait eu soin de ménager, tout autour, des anneaux de cordage où devaient venir se rattacher les agrès empruntés à l’ancien aérostat.

Après huit jours de préparatifs, tout fut terminé.

La montgolfière, à laquelle Alban avait donné une largeur de six mètres, de façon à ce qu’elle pût enlever deux personnes, se balançait, suspendue à un cercle de bois attaché à mi-hauteur de trois grands arbres.

Il ne s’agissait plus maintenant que de la gonfler.

On sait que les montgolfières, qui sont des ballons remplis d’air chaud, sont d’un gonflement excessivement difficile.

Comme il faut continuellement entretenir du feu au-dessous de la machine, le moindre danger auquel on s’expose est celui d’un incendie.

Alban résolut en partie la difficulté en disposant, au-dessous de l’orifice inférieur, une sphère de métal perpétuellement maintenue au rouge. De cette façon, le danger que font courir les flammèches était évité.

– Je ne tiens nullement, avait dit Alban, à avoir le sort de Pilâtre des Roziers.

Le gonflement de la montgolfière était à peu près terminé, et les câbles qui devaient la maintenir captive s’enroulaient autour d’un treuil grossier formé de troncs d’arbres, lorsqu’une discussion éclata entre Ludovic et Alban.

L’enfant s’était attendu à prendre part à l’ascension ; mais Alban, forcé d’emporter pour l’installation du télégraphe sans fil, un poids considérable d’accumulateurs, était obligé de partir seul.

Ludovic laissa éclater sa contrariété.

– Chaque fois, dit-il, qu’il y a du danger, vous me laissez de côté. Vous auriez dû construire la montgolfière plus grande.

– Je suis seul juge de la responsabilité que j’ai envers vous. Je dois vous empêcher de commettre des imprudences inutiles. Vous me gêneriez fort dans la manœuvre… D’ailleurs, ajouta-t-il plus doucement, une promenade en ballon captif ne doit guère avoir d’attrait pour quelqu’un qui, comme vous, a traversé en aéroscaphe l’Europe et la moitié de l’Asie.

Ludovic finit par se rendre à ces raisons ; mais il garda un silence de mauvaise humeur, et n’ouvrit plus la bouche que pour faire des objections aux procédés employés par Alban pour la construction de sa montgolfière.

– Pourquoi, demanda-t-il, n’avez-vous pas fait usage du « lévium », dont la force ascensionnelle est bien des fois plus considérable que celle de l’air chaud ? De cette façon, vous auriez pu m’emmener avec vous sans surcharger la nacelle.

– J’ai bien pensé au « lévium » répondit Alban, et c’est tout à fait volontairement que je ne m’en suis pas servi. Le « lévium » est trop précieux pour nous et il nous en reste trop peu pour que je le gaspille dans une occasion comme celle-ci. Quand les réparations de la Princesse des Airs seront terminées, c’est notre aérostat, gonflé de « lévium » qui nous enlèvera hors de ce plateau désolé, et nous donnera la possibilité de sillonner de nouveau les plaines de l’air.

Ludovic se rendit à ces raisons avec une évidente maussaderie. Une minute après, il avait trouvé une nouvelle objection.

– Vous ne pourrez pas, dit-il, employer pendant toute votre ascension, cette boule métallique comme productrice d’air chaud. Vous auriez vite épuisé, étant donné le petit nombre d’accumulateurs que vous emportez, la force électrique qui la maintient à l’état d’incandescence, et il ne vous en resterait plus pour installer le télégraphe sans fil.

– Cette remarque est juste, répartit Alban : aussi, n’est-ce point l’électricité que j’emploierai au cours de mon ascension. Si vous aviez été moins troublé par la mauvaise humeur que vous éprouvez, vous auriez remarqué que j’emporte un réchaud, que je vais, d’ailleurs, installer immédiatement au-dessus de la nacelle, et une provision d’essence de térébenthine.

– Grave danger d’incendie, grommela Ludovic.

– Pas si je suis prudent, répondit Alban sur le même ton… Mon réchaud est muni d’une éponge d’amiante, qui produira une chaleur très régulière, et d’une clef qui me permet de l’éteindre instantanément.

Ludovic reprit un peu de sa gaieté, lorsque avant de monter dans la nacelle, Alban lui recommanda solennellement de veiller à tout en son absence, et lui expliqua de quelle manière il devait manœuvrer le treuil sur lequel étaient enroulés les cordages.

Alban avait emporté avec lui deux petits drapeaux rouges.

Il fut convenu que tant qu’il en laisserait flotter un, on continuerait à dévider la corde pour lui permettre de s’élever.

S’il les arborait tous les deux, c’est que, pour une raison ou pour une autre, il désirait redescendre.

Tous ces détails étant ainsi réglés, Ludovic et Mme Ismérie firent manœuvrer le treuil, qui était muni de leviers disposés en croix, et de crans d’arrêt qui en rendaient le maniement facile.

La montgolfière commença à s’élever doucement, poussée par un petit vent d’est qui la portait du côté de la muraille de rochers et tendait légèrement les cordages du treuil.

Bientôt la montgolfière eut dépassé la première crête à une cinquantaine de mètres du sol, et, toujours portée par la brise, se dirigea vers un second escarpement aussi élevé que le premier.

Ludovic, qui ne perdait pas de vue la nacelle, n’apercevait toujours qu’un seul drapeau rouge.

C’est alors que le câble prit contact avec l’arête vive du rocher, contre lequel il se mit à frotter d’une façon inquiétante.

Alban, qui s’était aperçu du danger, activa le feu de son réchaud et s’éleva encore.

Mais le vent, plus violent à mesure que la hauteur augmentait, rendait, par sa résistance, la manœuvre du treuil de plus en plus pénible.

Alban arbora son second drapeau.

Ludovic et Mme Ismérie firent de vains efforts pour ramener à eux la montgolfière.

Ils ne pouvaient plus ni la faire monter, ni la faire descendre.

Alban modéra son feu ; la montgolfière s’abaissa, mais ce fut de l’autre côté de la crête, si bien que la descente ne fit qu’accentuer la tension et le frottement du câble.

À ce moment, un bruit sec se produisit ; le câble venait de se rompre avec un claquement de fouet.

Le treuil fit plusieurs tours sur lui-même, renversant brutalement à terre Ludovic et Mme Ismérie, pendant que la montgolfière, débarrassée de ses liens, s’élançait d’un seul bond, à plus de cent mètres.

Tout autre qu’Alban eut perdu la tête.

Il voyait, au-dessous de lui, un horizon d’abîmes, un cirque de pics et de gorges déchiquetés.

Le plateau n’apparaissait plus que comme une grande tache verte, au centre de laquelle la coque brillante de la Princesse des Airs piquait un point lumineux.

Alban jugea d’un coup d’œil la situation.

S’il continuait à monter, le vent d’est l’emporterait toujours plus loin des siens.

Il fallait, à tout prix, descendre.

Alban ralentit encore le feu ; la montgolfière s’abaissa, la corde rompue frôlant les cimes du roc.

Le vent continuait à souffler dans la même direction.

Alban voyait, autour de lui, d’affreux précipices, où tout atterrissage eut été impossible.

Il était devenu pâle de frayeur. Jamais, peut-être, il n’avait couru un danger aussi imminent, aussi impossible à éviter.

Dans cette extrémité, il dut, de nouveau, activer son feu, pour ne pas être broyé contre les quartiers de roc.

Ce qui achevait de le réduire au désespoir, c’est que le vent l’éloignait toujours dans la direction de l’ouest.

S’il réussissait à sauver sa vie, jamais il ne pourrait rejoindre les siens, et il périrait de faim sur ces cimes inaccessibles.

Il fallait pourtant atterrir. Alban aperçut, à quelques mètres de lui, une plate forme rocheuse qui lui offrait une dernière chance de salut.

Mais, il importait de se hâter.

D’un geste brusque, Alban éteignit le réchaud ; et comme la montgolfière ne s’abaissait pas encore assez vite à son gré, il troua, de son couteau, l’enveloppe de toile.

À ce moment, la nacelle affleurait le sol de la plateforme du rocher.

Le gaz s’échappait en abondance par l’ouverture béante.

Entraînée par le vent, la montgolfière fit encore quelques mètres sur le roc ; puis, brusquement, s’affaissa en claquant.

L’aéronaute et la nacelle se trouvèrent ensevelis sous un amas de toile.

Alban se dégagea promptement, prit pied sur le roc ; et pour empêcher que les débris de la montgolfière ne fussent emportés par le vent, qui faisait onduler ses plis comme ceux d’un drapeau, il couvrit promptement de grosses pierres l’enveloppe déchirée.

Il regarda autour de lui. L’endroit où il était descendu occupait le sommet d’un escarpement formidable, d’où le regard dominait, à perte de vue, un panorama de montagnes et de plaines.

Quant au plateau, Alban ne l’apercevait plus.

Le sol de l’espèce de promontoire aérien où il venait d’échouer, était absolument stérile et nu.

Alban ne remarqua que quelques maigres herbailles, quelques buissons rabougris et des lichens gris et jaunes qui avaient poussé dans les anfractuosités de la pierre.

Il fit le tour de cette espèce d’îlot.

De toute part, les pentes étaient presque verticales.

Il songea, un moment, à lier ensemble les câbles de suspension de la nacelle, et à se laisser glisser le long du roc.

L’effrayante profondeur de l’abîme le fit, bien vite, renoncer à cette idée…

Renflouer la montgolfière ?

Il ne fallait pas y penser davantage.

Quand même il eût pu y réussir, il n’eût fait que changer de genre de mort, puisqu’il était incapable de diriger son aérostat, et qu’il n’avait plus assez de combustible pour le maintenir longtemps gonflé.

D’ailleurs Alban, même au prix de son salut, n’eût jamais consenti à laisser, derrière lui, ceux qu’il aimait, et dont sa présence faisait la sauvegarde.

Le malheureux aéronaute eut un moment de désespoir.

Il n’entrevoyait aucune chance de salut.

Il s’étendit, tout de son long, sur l’enveloppe déchirée de la montgolfière, et demeura longtemps sans pensée, sans énergie, terrassé par la fatalité des circonstances.

Mais, bientôt, il se releva courageusement, à la pensée qu’il avait encore un devoir à remplir.

– Je suis venu, s’écria-t-il, pour installer ici le télégraphe sans fil, pour avertir le docteur Rabican de la présence de Ludovic parmi nous, et du péril que nous courons… Eh bien, installons d’abord notre appareil ; nous verrons ensuite. Si je succombe sur ce roc, ma mort, du moins, n’aura pas été inutile à mes amis !…

Sur cette noble résolution, Alban se mit aussitôt à la besogne.

L’endroit où il se trouvait paraissait disposé comme à souhait pour l’installation d’un poste de télégraphie sans fil.

De toute part la vue s’étendait librement.

Alban put se rendre compte que, dans la direction de l’ouest, aucun massif montagneux n’arrêterait la propagation du fluide.

N’avait-il pas toutes les chances de succès, puisqu’il se trouvait sur l’un des points les plus élevés du globe ?

Fiévreusement, Alban dressa ses appareils, qu’il put fixer solidement grâce à une crevasse du rocher.

Il disposa des accumulateurs au pôle positif et au pôle négatif de l’appareil, s’assura que le cadran et la sonnerie fonctionnaient bien ; puis il lança le courant qui devait transmettre sa pensée aux veilleurs des postes télégraphiques situés à des milliers de lieues de là, sur quelque sommet des Alpes ou des Karpates.

Cela fait, les bras croisés, il attendit que la sonnerie du timbre électrique l’avertît que son appel avait été entendu.

La moitié de l’après-midi se passa ainsi, dans l’angoisse de cette expectative.

Alban Molifer commençait à ressentir de cruels tiraillements d’estomac, et il se repentait amèrement de n’avoir pas, le matin, garni de quelques provisions, la nacelle de la montgolfière.

Pour tromper la faim, il se mit à mâcher des tiges d’herbe, et à sucer des lichens au goût visqueux et fade.

Mais on eût dit qu’en lui procurant une salivation abondante, en lui mettant, comme on dit, l’eau à la bouche, ces maigres aliments ne faisaient qu’augmenter son appétit.

Il finit par s’étendre de nouveau, avec résignation, sur la toile de l’enveloppe, non sans avoir remarqué, en jetant un coup d’œil sur l’appareil, que les deux tiers du fluide des accumulateurs étaient déjà dépensés.

Une heure d’angoisse mortelle s’écoula encore pour Alban.

Maintenant les accumulateurs devaient être à peu près vides.

Soudain, il bondit en poussant un cri de joie.

À moins que la fièvre et la faim n’eussent fait tinter ses oreilles, c’était bien un faible appel de la sonnerie électrique qu’il venait de distinguer !

Il se précipita vers l’appareil, et le manœuvra fiévreusement.

Avec un indicible bonheur, il entendit de nouveau le bruit de la sonnerie.

On allait lui répondre…

Réfléchissant qu’il ne restait presque plus de force électrique dans les accumulateurs sans même attendre que son correspondant inconnu lui eut communiqué son nom, Alban télégraphia hâtivement le message suivant :

« Docteur Rabican, Saint-Cloud, France. Prière transmettre, contre récompense, cette dépêche d’aéronautes perdus dans les monts de l’Himalaya, à docteur Rabican, Saint-Cloud, France. Sommes en bonne santé…

Le courant devenait de plus en plus faible.

Alban étouffa une exclamation de colère.

Il importait de faire le message extrêmement court.

Il continua :

Princesse des Airs préservée malgré avaries. Votre fils Ludovic avec nous, très bien portant… »

Alban laissa retomber le manipulateur de l’appareil avec découragement.

Depuis quelques secondes le courant ne passait plus… Les accumulateurs étaient vides.

Les derniers mots du message n’avaient pas dû être transmis.

Malgré tout, Alban se sentait réconforté.

Il avait dit le plus essentiel.

Ses amis seraient sans doute prévenus.

Il pourrait mourir tranquille.

Il restait assez de ressources de toutes sortes aux habitants du plateau, pour attendre l’arrivée d’un secours venu d’Europe.

Alban s’était étendu de nouveau sur le rocher.

Pressant de ses mains ses tempes enfiévrées, il faisait de surhumains efforts pour découvrir un moyen de salut.

Mais il ne trouvait rien ; et, avec le crépuscule qui allongeait des ombres grises sur la pente des monts, un froid glacial envahissait ses membres.

Des cris d’oiseaux de proie, répercutés par l’écho des vallées, lui arrivaient à travers l’atmosphère limpide de la nuit.

Découragé, brisé de fatigue et d’émotion, Alban s’enroula tout entier dans l’enveloppe de la montgolfière, et s’endormit, accoté à un énorme bloc de basalte.




II


DE ROC EN ROC


Après la rupture du câble de la montgolfière, Ludovic et Mme Ismérie se relevèrent gravement contusionnés.

Les leviers du treuil, en se brisant, les avaient heurtés avec violence, au front et à l’épaule, et les avaient renversés.

Quand ils furent debout, encore tout étourdis par le choc, ils aperçurent la montgolfière planant à une grande hauteur au-dessus d’eux.

Tout d’abord, ils ne comprirent pas l’étendue de la catastrophe. Ils demeurèrent comme stupides.

Ce fut Mme Ismérie qui recouvra, la première, son sang-froid. Elle fit taire Armandine, qui s’était mise à sangloter en poussant des cris aigus.

Mais, quand la montgolfière eut disparu, emportée par la brise au-delà de la muraille rocheuse, seulement alors ils eurent conscience de l’immense danger que courait Alban, et du malheur qui les frappait.

Ludovic était atterré, et se tordait les mains dans un geste de désespoir.

Mme Ismérie pleurait à chaudes larmes, en serrant contre son cœur la petite Armandine.

Dans leur affolement, ils s’exagéraient la nature du péril que courait Alban.

Sans réfléchir que la montgolfière n’était construite que pour se soutenir quelques heures dans les airs, ils le voyaient déjà, entraîné par des courants atmosphériques, à des centaines de lieues, perdu pour eux, et allant misérablement s’abîmer dans quelque précipice de la montagne.

Cet état de prostration ne dura pas. Mme Ismérie était une femme énergique qui, une fois le premier mouvement de douleur passé, se mit à réfléchir froidement aux meilleurs moyens de porter secours à son mari.

Ludovic, de son côté, tenait à faire preuve d’ingéniosité et de courage, à montrer qu’il était un homme pour le sang-froid et la résolution. En son âme d’enfant, il s’enorgueillissait à la seule pensée de devenir le sauveur d’Alban. Les poings serrés, la bouche crispée, les sourcils froncés, il réfléchissait, de toute la puissance de sa volonté.

— Avez-vous une idée ?… Avez-vous un projet ?… demanda Mme Ismérie, en essuyant furtivement ses yeux rougis de larmes. Quel qu’il soit, nous l’exécuterons. Il faut sauver mon mari, fut-ce au péril de notre vie.

— Madame, répondit Ludovic, mon existence vous appartient. Dussé-je périr, nous sauverons Alban.

— Mais comment ?

— Je ne vois, pour le moment, d’autre moyen que la construction d’une seconde montgolfière.

— Vous oubliez, répondit Mme Ismérie, en hochant tristement la tête, que les matériaux nécessaires nous manquent. Nous pourrions, il est vrai, à la rigueur, utiliser l’ancienne enveloppe de l’aérostat, et la provision de « lévium » de la Princesse des Airs ; mais ce travail nous demanderait dix ou douze jours. D’ici là, mon pauvre Alban aurait le temps de mourir de faim ou d’être entraîné si loin, si loin que nous ne pourrions jamais le rejoindre.

— Alors, que faire ? gronda Ludovic, en frappant nerveusement la terre du pied…

— Essayons de l’échelle, fit Mme Ismérie. C’est par ce moyen qu’Alban comptait d’abord atteindre le sommet des rochers.

— Madame, répartit tristement Ludovic, ce moyen ne vaut pas mieux que l’autre. Il nous faudrait des jours et des jours, pour entamer le roc aux endroits convenables, et pour construire des échafaudages et d’autres échelles… Encore n’arriverions-nous à rien. Ce rempart de rocs une fois franchi, nous en rencontrerions un autre qu’il faudrait escalader avec encore plus de difficultés.

Mme Ismérie demeura silencieuse. De grosses larmes avaient recommencé à couler de ses yeux.

Ludovic se mordait les poings, dans sa rage impuissante.

L’après-midi s’écoula ainsi.

Chaque fois que Ludovic ou Mme Ismérie émettait une idée, elle était bien vite reconnue impraticable. C’était le désespoir, le découragement et la douleur dans ce qu’ils ont de plus terrible.

Quand le soleil descendit derrière les montagnes, ils étaient encore à la même place.

Ludovic était saisi de véritables accès de fureur, en pensant qu’il allait falloir laisser périr son ami, sans avoir pu rien faire pour le sauver.

Quand la nuit fut tout à fait venue, Mme Ismérie, qui ne pleurait plus, mais dont le visage s’était empreint d’une gravité plus effrayante que les larmes, prit Armandine par la main et, sans un seul mot, tous les trois se dirigèrent tristement du côté de l’aéroscaphe, à travers les taillis enténébrés, où ne retentissaient que la plainte lointaine des torrents, et le mugissement plein de mélancolie des yacks regagnant leur caverne.

Arrivés dans la salle commune, ils s’assirent autour de la table centrale. Ils demeurèrent ainsi, les bras croisés, les uns en face des autres, dans un aussi mortel silence que celui qui préside aux veillées funèbres.

Une heure s’écoula ainsi.

La place qu’occupait habituellement Alban, maintenant vide, donnait à leur silence une effrayante signification.

Il leur semblait que quelqu’un d’invisible se tenait au milieu d’eux, que d’une minute à l’autre, l’absent allait apparaître, en faisant claquer joyeusement les sonores portes d’aluminium.

Mais, le silence et la nuit persistaient, devenaient plus profonds et plus désespérants, à mesure que s’écoulaient lentement les heures.

Tout d’un coup, Ludovic poussa un cri si aigu, tellement surhumain, que Mme Ismérie crut, un moment, qu’il venait de perdre la raison.

L’enfant ricanait, dans un accès de joie nerveuse, que son intensité rendait presque diabolique.

— Qu’y a-t-il, mon Dieu ? demanda Mme Ismérie.

— Il y a, clama l’enfant, dont la surexcitation était arrivée à son comble, qu’à force de me creuser l’imagination de toutes les façons, j’ai enfin trouvé le moyen pratique, rapide, de secourir notre cher Alban.

— Et quel est ce moyen ?

— Eh bien, répondit l’enfant, le voici : Nous n’avons pas songé un seul instant à la caverne de sel. Là, les couches géologiques diffèrent entièrement de celles qu’on observe dans le reste du plateau. D’après l’opinion d’Alban lui-même, il devait y avoir là une vallée qu’un écroulement de montagne a obstruée depuis plusieurs siècles… Puisque nous avons l’électricité en abondance, il s’agit seulement de défoncer la caverne de sel. Une fois passés de l’autre côté de la vallée, il nous sera facile de retrouver Alban qui n’a pu aller bien loin avec sa montgolfière, et qui a dû certainement, étant donné sa grande expérience des aérostats, opérer son atterrissage sans blessures.

— Ah ! si ce que vous dites était possible ! s’écria Mme Ismérie en joignant les mains… À cette seule pensée, je sens tout mon courage me revenir !…

— Je vous jure que je ne me trompe pas, s’écria Ludovic, avec toute l’assurance que donne la foi… Je ne me trompe pas, je ne puis pas me tromper !…

— Puissiez-vous dire vrai ! dit Mme Ismérie, subissant elle-même la contagion de cet enthousiasme. S’il en est ainsi, mettons-nous à l’œuvre immédiatement. Il n’y a pas une heure, pas une minute à perdre.

Sous la direction de Ludovic, qui avait retenu, dans tous ses détails, la façon dont opérait Alban, une vingtaine de cartouches d’eau furent immédiatement préparées.

Mme Ismérie se chargea des accumulateurs, Ludovic des cartouches d’eau, d’un rouleau de fils et d’un pic, pendant qu’Armandine emportait une provision de chandelles de résine.

Ces préparatifs terminés, on se dirigea, à la lueur des torches, par le sentier le plus court, du côté de la caverne de sel.

Les oiseaux, réveillés par la lueur rougeâtre des résines, voletaient en piaillant autour du cortège, qui se hâtait à travers les buissons.

Arrivé à l’entrée de la caverne, Ludovic fit déposer sur le sol les accumulateurs, y adapta le fil dont il s’était muni, et commença à le dérouler, en s’engageant, avec Mme Ismérie et Armandine, sous la voûte étincelante de sel gemme.

Les cristaux décomposaient la lueur des torches comme un prisme, et scintillaient de mille feux.

Après avoir avancé d’une trentaine de pas dans l’intérieur de la caverne, Ludovic, arrivé à un carrefour où se croisaient une douzaine de corridors souterrains, commença à éprouver de l’hésitation.

Il s’agissait de choisir, pour y placer les cartouches d’eau, l’endroit où la paroi de la caverne était la moins épaisse.

S’il se trompait, il ne réussirait qu’à produire un éboulement intérieur, sans arriver à se faire jour de l’autre côté de la montagne.

Plus de deux heures se passèrent à explorer les galeries, sans que Ludovic arrivât à se décider pour l’une ou pour l’autre.

À la fin, énervé par l’insomnie et l’émotion, il choisit la plus longue, celle qui s’enfonçait le plus profondément dans les flancs du rocher.

Il y disposa, tout au fond, ses cartouches d’eau, dans une excavation qu’il pratiqua à coups de pic. La mine, ainsi chargée, devait produire un effet terrible.

Ludovic s’aperçut même que, pour le nombre de ses cartouches d’eau, il n’avait pas apporté assez d’accumulateurs, et il retourna, en toute hâte, en chercher d’autres à l’aéroscaphe. Ces apprêts avaient demandé de longues heures.

Quand tout fut terminé, une aurore blême pâlissait déjà les cimes des montagnes.

Le cœur battant d’espoir, Ludovic lança le courant…

Une explosion, plus formidable que le roulement du tonnerre, se produisit, longuement répercutée par les échos.

Une gerbe de blocs, de pierres et de rochers avaient jailli au-dessus de la montagne…

Quand le dernier écho se fut perdu dans l’éloignement, Ludovic et Mme Ismérie se précipitèrent vers l’entrée de la caverne.

Ils y avaient fait à peine quelques pas, qu’ils poussèrent un long cri d’épouvante.

Non seulement les cartouches d’eau n’avaient ouvert nul passage du côté d’une autre vallée, mais la commotion produite avait fait tomber la plupart des colonnes de sel gemme qui soutenaient les voûtes : la caverne était maintenant murée.

— Qu’avons-nous fait ! s’écria Mme Ismérie. Les ailes de la Princesse des Airs et l’enveloppe de l’aérostat sont ensevelies sous des milliers de mètres cubes de sel et de rochers. Nous voilà privés, à tout jamais, des moyens de quitter ce désert.

Ludovic attéré, tremblant, était aussi pâle qu’un condamné dont la dernière heure est arrivée. Il s’enfuit en criant, à travers les bois, sans vouloir entendre les paroles de consolation qu’essayait de lui prodiguer Mme Ismérie.

Le jeune homme, affolé, ayant perdu complètement la tête, se figurait, bien à tort, que Mme Ismérie allait lui en vouloir de son inutile tentative. Honteux et brisé de fatigue, il s’était caché dans un fourré, et s’était étendu sur le sol couvert d’une longue mousse grisâtre, où un invincible sommeil ne tarda pas à s’emparer de lui.

Mme Ismérie, ne comprenant rien à la conduite de Ludovic, avait dolemment regagné l’aéroscaphe, avait couché la petite Armandine morte de fatigue.

Puis, demeurée seule, elle s’était absorbée dans une sombre rêverie.

Elle songeait à Alban ; mais elle songeait aussi à sa fille et à Ludovic.

C’était à elle qu’allait maintenant incomber le soin de les sauver tous les deux et de les ramener en Europe !

La pauvre femme, malgré son courage, n’entrevoyait même pas quels moyens elle emploierait pour y réussir…

Cependant, sur le roc glacial, où la fatigue et la faim l’avaient cloué, Alban fut tiré de son sommeil agité de rêves pénibles par le grondement sourd d’un bruit qu’il prit d’abord pour le grondement du tonnerre, ou pour la chute d’une avalanche.

En une seconde, l’aéronaute fut sur pied.

Quoiqu’il se fût enroulé dans l’enveloppe de la montgolfière, il était transi de froid.

Ses pieds et ses mains étaient ankylosés.

Il se mit à marcher, à grands pas, sur l’étroite plate-forme, en s’étirant les membres, pour activer la circulation du sang.

Mais, il demeura bien vite immobile, comme figé de stupeur et d’effroi, devant le spectacle qui s’offrait à ses yeux.

Dans le ciel, au-dessus de sa tête, tournait tout un vol de vautours ; et les cercles qu’ils traçaient autour de lui, allaient sans cesse en se rétrécissant. À peu de distance, il en aperçut d’autres, immobiles sur les pointes du roc, et qui lui parurent aussi funèbres que des statues de granit de monstres égyptiens aux yeux de pierres précieuses. Il se retourna ; il y en avait d’autres derrière lui.

Il était pris dans un cercle infranchissable de becs et de griffes acérés ; et les rapaces n’attendaient que sa mort pour se précipiter sur son cadavre, qu’ils avaient pour ainsi dire, flairé d’avance.

Alban se sentit froid dans les os, en songeant au sort qui l’attendait.

Il se voyait déjà déchiqueté, dépecé, avant même que d’avoir rendu le dernier soupir.

Par la pensée, il voyait son squelette blanchi, se désagréger lentement sur ce roc perdu.

Aucun des siens ne saurait jamais ce qu’il était devenu.

Alban frissonna ; mais il était de ceux chez qui un premier mouvement de crainte provoque promptement une généreuse réaction.

Il eut honte d’avoir eu peur.

— Alors, s’écria-t-il, je périrais lâchement sur ce roc désolé, sans même tenter un dernier effort, moi qui, jusqu’ici, suis sorti vainqueur de tous les périls et de toutes les difficultés ! Cela ne sera pas dit ! J’aime mieux me briser les os dans quelque gouffre que de devenir la proie de ces rapaces immondes.

Et Alban, à qui la fièvre et le jeûne laissaient une entière lucidité d’esprit, se remit à chercher un moyen d’évasion.

Il allait, plein de découragement, se résigner à son sort, lorsque ses regards s’arrêtèrent machinalement, sur la toile grossièrement vernie, dans les plis de laquelle il s’était enroulé pour passer la nuit.

Il se frappa le front.

Une idée lumineuse, venait de jaillir de son cerveau.

— Mais le voilà, s’écria-t-il joyeusement, le voilà bien le moyen d’évasion. Je vais, avec cette toile, me fabriquer un parachute… Drouet, le conventionnel qui fit arrêter Louis XVI à Varennes, franchit bien les murailles d’une citadelle allemande, simplement soutenu dans les airs par les rideaux de son lit qu’il avait arrangés en parachute. Je ne vois pas pourquoi je n’essaierais pas d’en faire autant… Ce Drouet n’était pas aéronaute et ne pouvait pas, comme moi, calculer exactement les dimensions de son appareil !…

Sans se préoccuper des vautours dont le nombre s’accroissait de minute en minute, Alban se mit à l’œuvre.

À l’aide de son couteau, il découpa, dans la montgolfière, une circonférence d’un diamètre, juste assez grand pour que l’appareil soutint son propre poids dans les airs.

Il pratiqua, au centre, un trou, une cheminée qui, en permettant le passage de l’air, devait empêcher le parachute d’osciller pendant la descente.

Il joignit ensuite à la circonférence de toile, une série de cordages empruntés au gréement de la montgolfière, et qui, partant des bords du parachute, venaient s’attacher à une corde destinée à passer sous les aisselles.

Le véhicule était enfin prêt.

Il ne s’agissait plus que de se mettre en route.

Avant que de se lancer dans l’espace, Alban eut la présence d’esprit d’empaqueter dans la nacelle, les accumulateurs déchargés, l’appareil de télégraphie sans fil, et ce qui restait de la toile de la montgolfière.

Il traîna ensuite la nacelle jusqu’au bord du rocher, à l’endroit d’où lui-même allait s’élancer dans le vide, et il l’y précipita.

La nacelle rebondit de roc en roc.

Au grand effroi d’Alban, elle alla disparaître dans une profonde crevasse.

— Voilà peut-être, ne pût-il s’empêcher de s’écrier, le sort qui m’attend… Et pourtant, n’ai-je pas opéré souvent, sur des places publiques, des descentes en parachute, de sept ou huit cents mètres de hauteur !

Cette réflexion lui rendit tout son courage.

Délibérément, il s’élança dans le vide, en sautant, le plus loin qu’il pût, du bord du rocher.

Pendant les premières secondes de sa chute, il éprouva des sensations vertigineuses.

Il tombait avec une rapidité foudroyante.

Il ressentait cette chaleur d’estomac, ce bourdonnement dans les oreilles que donne le mal de mer.

Mais, presque aussitôt, la descente se modéra ; et Alban qui, dans les premiers instants, avait instinctivement fermé les yeux, les rouvrit juste à temps, pour voir qu’il touchait, mollement et sans secousse, les pentes gazonnées d’un plateau situé au-dessous de celui qu’il venait de quitter.

Très loin, au-dessus de sa tête, il voyait tournoyer les vautours déçus dans leur attente.

Alban examina le lieu où il se trouvait.

C’était un plateau assez vaste, abrité par la base de quatre montagnes, rafraîchi par un filet d’eau, une sorte de jardin suspendu à l’usage des oiseaux et des insectes de la montagne.

Alban but avec délices une gorgée d’eau fraîche.

Il était maintenant plein d’espoir.

Ensuite, il étudia l’endroit le plus propice à une seconde descente.

Le principal danger qu’il avait à éviter, c’était de tomber dans un ravin, d’où il lui eût été impossible de remonter.

Il eut beaucoup de peine à trouver une place convenable.

La pente de ce second plateau était trop oblique pour qu’Alban en atteignît la base d’un seul bond.

Il risquait, à moitié chemin, d’être broyé.

C’est alors qu’il se souvint qu’il avait été acrobate.

Il prit son élan : et un bond formidable le porta à plus de quatre mètres du bord du précipice.

Malheureusement cette distance n’était pas encore suffisante.

À quelques mètres du pic où il comptait atterrir, Alban prit rudement contact avec la paroi rocheuse.

Il s’écorcha douloureusement le pied, et ne toucha vraiment terre qu’après une dégringolade qui le couvrit de contusions.

Quand il se fut relevé, et se fut assuré qu’il n’avait pas de sérieuses blessures, il fit, en boitant, une centaine de mètres, pour atteindre une éminence qu’il apercevait en face de lui.

Arrivé là, il poussa un cri de joie.

Un souffle de bonheur dilata ses poumons.

Il était tout près de la crête rocheuse qui ceignait le plateau ; et il pouvait distinguer – comme un point d’argent dans les verdures sombres – la coque brillante de l’aéroscaphe.

Ce qui lui restait à faire n’était plus qu’un jeu.

Il atteignit la crête de la muraille basaltique, choisit, pour y descendre, un emplacement dans la prairie des yacks, et une dernière fois, prit son élan.

Il toucha terre sans aucun accident.

Mme Ismérie était encore plongée dans ses mélancoliques pensées, lorsque Alban, pâle comme un mort, les vêtements souillés de poussière, franchit le seuil métallique de la salle commune.

Dans l’état d’accablement physique où elle était, Mme Ismérie crut se trouver en présence d’une apparition d’outre-tombe.

Elle poussa un cri en détournant les yeux.

Mais, déjà Alban s’était précipité, et lui donnait, en la serrant dans ses bras, des preuves irrécusables de son existence matérielle.

L’aéronaute était exténué de faim et de fatigue.

Avant de fournir la moindre explication sur la manière quasi-miraculeuse dont il avait franchi la falaise de basalte, il engloutit une énorme tranche de rosbif de yack, et tout un saladier de framboises arctiques.

Il raconta ensuite, brièvement, ses aventures, et gagna une des couchettes.

Il y était à peine étendu qu’il s’endormait d’un sommeil de plomb, d’un de ces sommeils lourds et profonds, qui ressemblent à l’anéantissement de la mort.

Dans sa joie et dans son effarement, Mme Ismérie n’avait même pas eu la pensée de raconter à son mari la catastrophe survenue dans la caverne de sel.

Il connaîtrait assez tôt ce malheur, qui allait peut-être contraindre les aéronautes à demeurer prisonniers sur le plateau où ils avaient fait naufrage.

Dans l’après-midi, Armandine se réveilla, fraîche et bien reposée ; et Mme Ismérie, en mettant un doigt sur ses lèvres, fit voir à l’enfant son père qui souriait dans son sommeil.

Armandine n’avait pu retenir un cri de joie ; mais Alban était si complètement engourdi qu’il ne s’éveilla pas.

Un faible tressaillement des muscles de son visage montra seulement qu’il avait entendu le cri de sa fille, de la façon obscure et vague dont nous percevons toutes les sensations pendant le sommeil.

Mais sa physionomie reprit bien vite l’expression de calme souriant qu’elle possédait quelques minutes auparavant.

Mme Ismérie emmena Armandine dans la salle commune, après avoir refermé, avec mille précautions, la porte de la cabine…

— Je vais, dit-elle à sa fille, te charger d’une mission importante… Ludovic est honteux et consterné du mauvais succès de sa tentative dans la caverne ; et il s’est caché dans le bois. Il se figure que je lui en veux, et, comme un enfant qu’il est, il n’ose reparaître.

— Ce pauvre Ludovic, fit Armandine ; il a pourtant bien fait tout ce qu’il a pu.

— Tu vas aller le chercher ; tu lui apprendras que ton père est de retour, sain et sauf, et tu le ramèneras avec toi, en l’assurant que non seulement je ne lui en veux pas, mais que je lui suis très reconnaissante de la décision et du sang-froid dont il a fait preuve, la nuit dernière.

— De quel côté, maman, supposes-tu que je le trouve ?

— Je pense qu’il est dans le bois, derrière le lac. Il a dû éviter avec soin la prairie des yacks dont il connaît, par expérience, la férocité.

Armandine, toute joyeuse, partit en courant dans la direction du lac. Elle ne tarda pas à rencontrer Ludovic qui, après avoir fait un bon somme dans la mousse, se promenait mélancoliquement sous les sapins, un peu honteux de son coup de tête.

— Papa est revenu ! s’écria la petite fille, du plus loin qu’elle l’aperçut ; et maman ne vous en veut pas du tout de l’éboulement d’hier soir !

Ludovic s’approcha, légèrement vexé d’être traité ainsi en enfant boudeur, mais ravi de savoir qu’Alban était sauvé, et brûlant déjà d’impatience de connaître par quels ingénieux moyens l’aéronaute avait bien pu descendre de la montagne.

Quand Alban se réveilla, complètement remis de ses fatigues, il trouva la petite société réunie, au grand complet, dans la salle commune.

Il embrassa Armandine, et serra énergiquement la main de Ludovic.

— Je ne mérite pas un si brillant accueil, fit ce dernier. En votre absence, j’ai involontairement occasionné un grand malheur.

— Comment cela ? fit l’aéronaute avec inquiétude.

— Oui. Je me suis figuré qu’il nous serait possible de vous aller porter secours, en nous frayant un chemin par le fond de la caverne de sel.

— Eh bien ?

— J’ai disposé, à l’endroit que je croyais le plus favorable, une quantité de cartouches d’eau et…

Ici Ludovic hésita. Sa voix tremblait légèrement.

— Achevez, s’écria Alban.

— Eh bien l’explosion a produit un éboulement formidable. Les ailes de la Princesse des Airs et l’enveloppe de l’aérostat sont ensevelies sous l’amoncellement des décombres. La montagne s’est, pour ainsi dire, écroulée sur elles. Jamais nous ne pourrons les retrouver.

Alban demeura quelque temps silencieux.

Sa physionomie avait revêtu une expression de gravité et de mécontentement. Mais, bientôt il domina cette première impression.

— Certes, dit-il, c’est un grand malheur ; mais je ne saurais vous en vouloir, puisque c’est pour me sauver que vous tentiez cet effort.

Et il serra cordialement la main de Ludovic qui baissait la tête, plein de confusion.

— D’ailleurs, intervint Mme Ismérie, la plus grosse part de responsabilité doit retomber sur moi. N’ai-je pas accueilli avec enthousiasme l’idée de Ludovic, parce qu’elle me paraissait la seule pratique et la seule réalisable ; et ne l’ai-je pas aidé de tout mon pouvoir ?

— Il n’y a, dit Alban, personne de fautif dans tout ceci. Vous n’êtes coupables, les uns et les autres, que de générosité et de dévouement à mon égard… Puis, le mal n’est peut-être pas si grand que vous le croyez.

Demain j’irai à la caverne, juger par moi-même de l’étendue du désastre.

— C’est cela, fit Mme Ismérie. Laissons pour aujourd’hui, cette question de côté… Mon mari, ajouta-t-elle en se tournant vers Ludovic, va vous apprendre une nouvelle qui vous fera bien plaisir.

— Aurait-il réussi à télégraphier ?

— J’y ai réussi, répondit Alban ; incomplètement, il est vrai, mais la dépêche que j’ai lancée est conçue de façon assez explicite pour que nos amis n’aient plus de doute sur notre sort. À l’heure qu’il est, le docteur Rabican doit-être rassuré.

Ludovic se fit expliquer minutieusement tout ce qui avait trait à l’expédition du télégramme, et le reste de la soirée se passa à parler des amis d’Europe qui, Alban et Ludovic en étaient sûrs, ne manqueraient pas d’organiser une expédition pour venir à leurs secours.

Ce soir-là, chacun se retira de bonne humeur.

On prévoyait, pour le lendemain, de longs et pénibles travaux.

Il s’agissait de dégager les organes de l’aéroscaphe, ensevelis par l’éboulement.

En arrivant, de bonne heure, à la caverne, Ludovic et Alban, qui s’étaient munis simplement d’un pic et d’une pelle, furent arrêtés, dès les premiers pas qu’ils firent sous la voûte de sel gemme.

Un amas de blocs irisés leur barrait le passage.

Alban donna quelques coups de pioche qui rendirent un son mat.

— Nous allons, dit-il, avoir à déblayer pendant quinze ou vingt jours. La salle qui nous servait d’atelier, se trouve à quarante pas de l’entrée. Cela nous fait bien des mètres cubes de sel et de pierre à remuer !…

On se mit immédiatement à l’œuvre. Alban entamait les décombres à coups de pioche ; et Ludovic, aidé de Mme Ismérie, les transportait, en dehors de la caverne.

On comprend que, dans ces conditions, le travail devait avancer très lentement.

De plus, pour éviter de nouveaux éboulements, Alban fut obligé de boiser les parois et la voûte du couloir qu’il creusait, ainsi que cela se pratique dans les mines.

Il fallut donc abattre des pins, les scier à longueurs égales, ce qui causa de nouveaux retards.

Après six jours de travail, il n’y avait que trois mètres de couloir de creusés.

Alban devenait soucieux à la pensée que tant de peine serait peut-être inutile.

Il trouverait sans doute les ailes brisées, et l’enveloppe de l’aérostat réduite en charpie par la chute des blocs de sel.

Une autre préoccupation le tourmentait encore : l’approche imminente des grands froids.

Il prévoyait que les réparations de l’aéroscaphe ne seraient pas encore terminées.

Heureusement que le septième jour de ces travaux de déblaiement, il se produisit un incident qui vint rendre, aux terrassiers improvisés, du courage et de l’espoir.

Ludovic, qui s’escrimait à coups de pic dans un angle, fut tout étonné de s’apercevoir que, sous son outil, la paroi sonnait creux.

Il redoubla d’efforts, et continua à piocher avec acharnement.

Mais, à un coup de pioche donné plus violemment que les autres, l’outil s’échappa des mains de Ludovic, qui l’entendit retomber de l’autre côté…

Une excavation béante s’était ouverte dans la muraille de décombres.

Ludovic courut immédiatement prévenir Mme Ismérie, puis Alban, alors occupé à scier de jeunes pins pour le boisage.

Alban abandonna immédiatement son travail et accourut.

L’excavation fut facilement élargie, Ludovic alla ramasser sa pioche.

Alban et lui, munis de bougies de résine, s’engagèrent dans l’ouverture de cet antre obscur.

À leur grande joie, ils firent une dizaine de mètres, sans rencontrer d’obstacles.

— Voilà qui avance singulièrement notre travail, s’écria Ludovic. C’est toute une portion de couloir que nous n’aurons pas à creuser.

— L’éboulement n’a été que partiel, répondit Alban ; les voûtes les plus solides ont résisté à la commotion. Et j’ai tout lieu de croire que notre atelier, situé dans la partie la plus épaisse du massif salin, a échappé à l’éboulement.

L’opinion d’Alban se trouva justifiée. À part quelques endroits, où de gros blocs de sel détachés de la voûte obstruaient le passage, le chemin se trouva libre jusqu’à l’atelier, où Alban et Ludovic eurent la joie de retrouver, parfaitement intactes, les ailes de la Princesse des Airs, et l’enveloppe de l’aérostat.

Ce fut avec une véritable satisfaction que tout le monde abandonna les travaux de terrassement.

Mme Ismérie avait des ampoules, et Alban se prétendait menacé de durillons aux mains.

L’après-midi de ce jour-là, Ludovic demanda quel nouveau travail on allait commencer.

— Je vous conseillerai tout d’abord, dit Mme Ismérie, de renouveler nos provisions de bouche. Je n’ai plus le moindre morceau de yack dans ma glacière à air liquide.

— Eh bien, soit, approuva Alban ; nous allons employer le reste de la journée à abattre un ou deux ruminants. Mais il faut varier un peu nos moyens de destruction… Ludovic, pria-t-il, vous allez aller me chercher dans le bois, deux belles branches de sapin, bien élastiques et bien droites…

— Pourquoi faire ?

— Pour faire un arc. Pendant que vous couperez le bois de l’arc, je m’occuperais de la corde et des flèches.

— Comment, s’écria l’enfant, au comble de la surprise, vous voulez employer un arc et des flèches, alors que nous avons l’électricité sous la main ?

— Je n’ai pas dit que je n’emploierais pas l’électricité !

Ludovic, très intrigué, ne voulut pas partir avant qu’Alban lui eut fourni une explication.

— Je vais simplement, dit celui-ci, fabriquer un arc électrique. La flèche sera un mince barreau de métal, à la pointe bien aiguisée, et qu’un fil conducteur mettra en communication avec un accumulateur.

— Ah ! je comprends, fit Ludovic enthousiasmé. Avec votre arc, nous pourrons tuer les yacks à distance, sans courir le moindre danger.

Ludovic partit dans la direction du bois et revint bientôt avec deux branches de sapin, parfaitement égales et rondes dans toute leur longueur.

Alban y adapta une cordelette enduite de résine.

Il prit ensuite deux ou trois flèches d’aluminium, qu’il avait préparées en l’absence de Ludovic, un rouleau de fils et un accumulateur ; et tout le monde se dirigea vers le terrain de chasse.

L’effet des flèches électriques fut merveilleux.

Deux yacks superbes, qui avaient eu l’imprudence de s’écarter du gros du troupeau, furent abattus sans incident, et dépecés.

Pour ménager l’air liquide, Alban porta dans la caverne les plus grosses pièces de viande, qui y furent salées par les soins de Mme Ismérie.

C’était là une réserve précieuse pour l’époque des grands froids, qui n’allaient pas tarder à sévir sur le plateau.

Déjà, les arbres à feuillage non persistant commençaient à roussir et à se dépouiller.

La température devenait de plus en plus rigoureuse.

Plusieurs matins de suite, Alban avait vu la prairie et les bords du lac étincelants de gelée blanche.

Les vivres, il est vrai, ne manquaient pas.

Le perchoir électrique continuait à fournir du gibier en abondance ; et l’approche de l’hiver avait amené sur le plateau, une quantité d’oiseaux migrateurs, presque tous comestibles.

C’étaient des canards, des outardes, et même des oies et des cygnes sauvages.

On en abattit un grand nombre.

Les uns, accommodés tout frais, fournirent d’excellents salmis ; d’autres furent fumés et salés, ainsi que cela se pratique dans les pays Scandinaves.

La pêche offrait encore une ressource qui n’était pas à mépriser.

Le vivier, qui avait été construit dans le voisinage de l’aéroscaphe, regorgeait de truites, de saumons, et de truites saumonées.

Alban fit aussi préparer une certaine quantité de ces poissons.

Avec cet amas de provisions, on pouvait impunément, affronter les rigueurs de l’hivernage.




III


LA NEIGE


Brusquement, la neige se mit à tomber. Ce n’était pas la neige menue et rare des climats tempérés, qui fond au souffle du premier rayon de soleil et qui n’attriste que momentanément les moineaux et les mésanges. C’était la neige épaisse et drue, aux larges flocons, presque verticale dans sa descente inlassable et lente.

En vingt-quatre heures le paysage se trouva subitement transformé.

Depuis les conifères superbes de la forêt, dont les branches aplaties s’étalaient en panache vers la terre, jusqu’aux roseaux du lac dont les sommets s’encapuchonnaient de blancheurs, tous les végétaux du plateau avaient changé d’aspect.

C’était maintenant, à l’infini, des horizons recueillis et graves où chaque arbre, sous sa carapace liliale, semblait rêver aux éclosions futures du printemps, semblait méditer sur les floraisons imprudentes de l’été.

Il régnait, sur tout le plateau, un silence morne, que troublaient seulement les cris de quelque oiseau noir détachant derrière lui une minuscule avalanche de neige.

Les ruisseaux et le lac étaient recouverts d’une couche de glace déjà forte.

Les poissons devaient s’engourdir, tapis dans la boue tiède, entre les racines des glaïeuls et des autres plantes aquatiques.

Après être tombée pendant deux jours, la neige cessa subitement. L’air était d’une pureté glaciale et le décor, magiquement transformé, déroulait à l’infini des horizons de blancheurs.

Alban Molifer permit à Ludovic et à Armandine de sortir de l’aéroscaphe, et d’aller jouer dans la neige.

Les enfants poussèrent des cris de joie.

Leur plus vif désir se trouvait satisfait.

D’abord, les deux enfants s’adonnèrent tout au plaisir d’admirer les longues stalactites de glace qui pendaient aux branches des arbres, de regarder les traces triangulaires que laissaient sur la molle surface les pieds des petits oiseaux.

Puis ils résolurent de jouer à la guerre.

Alban, qui suivait les deux enfants du regard avec un bon sourire paternel, les vit dresser avec ardeur de petits retranchements.

Ils roulaient devant eux des boules de neige, et lorsqu’elles étaient devenues très grosses, ils les rapprochaient, les cimentaient, et cela finissait par former une sorte de petit mur.

Quand, après une demi-heure de travail, les deux puissances belligérantes jugèrent leurs retranchements assez forts, elles commencèrent à s’approvisionner de munitions.

Aucune bataille ne peut être de longue durée si les combattants ne sont pas bien fournis de munitions.

Aussi, Armandine et Ludovic, pétrissant des poignées de neige et les roulant en boule, s’approvisionnaient-ils avec une ardeur extraordinaire.

Les pelotes de neige, entassées dans un bel ordre derrière les retranchements, offraient déjà un aspect assez imposant, lorsqu’Armandine, profitant de ce que Ludovic lui tournait le dos, ouvrit la première les hostilités.

Ludovic se sentit une oreille frôlée par une pelote de neige.

Aussitôt, il se rua vers ses munitions.

Armandine se vit littéralement bombardée par une pluie de projectiles. Mais, tapie derrière son rempart elle ne ripostait guère.

En tacticienne habile, elle attendait que son adversaire eut épuisé ses réserves.

Ce fut bientôt fait, tant il mettait d’ardeur dans son attaque.

Quand Ludovic se trouva entièrement démuni de projectiles, il comprit, mais un peu tard, la faute qu’il avait commise ; et il se mit en devoir d’en préparer une nouvelle provision.

Cependant Armandine, outre les boules de neige qu’elle avait elle-même confectionnées, avait eu soin de mettre en réserve la plupart de celles que lui avait lancées Ludovic.

Elle pouvait attaquer à son tour, et triompher facilement de son ennemi, désarmé et mal protégé par son rempart de neige.

Elle remplit son tablier de projectiles ; et bravement monta à l’assaut de la citadelle ennemie.

À ce moment, Ludovic s’occupait à la confection de nouvelles munitions.

Il apportait une telle attention à son travail, qu’il ne vit pas Armandine escalader ses remparts.

En un clin d’œil, il fut bombardé de projectiles, que la fillette tirait de son tablier et lui jetait avec une vigueur et une adresse étonnantes.

— Rends-toi, Ludovic ! Rends-toi ! Tu es vaincu !

Incapable de résister plus longtemps au feu de l’ennemi, Ludovic se rendit de bonne grâce.

Puis, les deux enfants firent la paix, en se donnant une franche poignée de main ; et Ludovic évacua sa citadelle avec les honneurs de la guerre.

Alban Molifer avait suivi cette petite scène avec beaucoup d’intérêt, et il félicita chaudement Armandine de sa prudence.

— Je serai plus heureux une autre fois, dit Ludovic. Un ennemi vaincu doit savoir tirer de lui-même un enseignement des cruelles leçons que lui donne la mauvaise fortune.

Ce jeu avait occupé les deux enfants toute la matinée. Dans l’après-midi ils inventèrent un nouveau divertissement.

Ils fabriquèrent des bonshommes de neige.

Mais, ils ne se contentèrent pas de créer le classique personnage, coiffé du chapeau haut de forme, fumant sa pipe, avec un manche à balai sous le bras, que tout gamin a au moins une fois édifié dans sa vie.

Ils en fabriquèrent toute une série, dont ils varièrent la forme et l’attitude autant qu’ils le purent ; et ils les baptisèrent des noms de leurs amis absents.

Ce fut d’abord un bonhomme trapu, composé de trois boules énormes, aux bras arrondis, aux jambes courtes, la bouche largement ouverte, comme quelqu’un en proie à une violente colère : c’était une grossière représentation de M. Bouldu.

À côté de lui se dressait un deuxième personnage, long et maigre, au nez crochu, aux yeux louches, le visage encadré de favoris confectionnés avec des herbes desséchées : avec un peu d’imagination on pouvait reconnaître Jonathan Alcott.

Puis, ce fut le tour de la famille Rabican : le docteur donnait le bras à Mme Rabican, et devant eux marchait Alberte grave et recueillie.

Tout en confectionnant ce groupe qui avait la prétention de lui rappeler sa famille, Ludovic ne put retenir une larme, en songeant aux tourments que devaient endurer ses parents depuis sa disparition.

Mais, peu à peu, cette impression pénible s’effaça de son esprit, et le jeune garçon se remit bientôt à jouer joyeusement.

C’était maintenant le tour de la famille Van der Schoppen.

Ce groupe devait être le plus important de tous.

Dans l’esprit des jeunes statuaires, il devait représenter les membres de cette importante famille inculquant à Yvon Bouldu les principes de la kinésithérapie à grand renfort de bourrades et de coups de pied.

Pendant trois heures ils travaillèrent avec acharnement à ce grand œuvre.

Vingt fois, ils durent recommencer les bras, qui se dressaient menaçants sur la tête de l’infortuné patient, et qui s’écroulaient brusquement au moindre défaut d’équilibre.

Enfin, le monument fut achevé.

La nuit commençait à tomber, et le groupe de la famille Van der Schoppen apparaissait dans l’ombre naissante comme la représentation d’un combat d’ours blancs.

Néanmoins, malgré ce léger défaut, Armandine et Ludovic se montrèrent satisfaits de leur œuvre et, par des cris et des battements de mains, manifestèrent leur joie d’avoir si bien réussi.

Ils exécutèrent même une danse folle autour du groupe kinésithérapique.

Ludovic, que rien ne rebutait, proposait déjà à sa petite camarade de mettre en chantier une œuvre plus colossale encore, un modèle de l’aéroscaphe – sans le ballon bien entendu – avec Alban Molifer et Ludovic aux appareils de direction, Mme Ismérie à la cuisine, et Armandine dans la salle commune soignant sa poupée, quand la voix de Mme Molifer les rappela :

— Allons, mes enfants, il faut rentrer. C’est assez joué pour aujourd’hui. Venez dîner : la nuit sera bientôt complète, et vous pourriez prendre froid.

Les deux enfants ne se firent pas prier. Quelques minutes après, ils se mettaient à table, et mangeaient d’un excellent appétit.

Alban Molifer et sa femme qui, de l’intérieur de l’aéroscaphe, avaient assisté à l’érection des statues de neige, complimentèrent les statuaires improvisés, qui ne tardèrent pas à regagner leurs couchettes, où ils s’endormirent aussitôt, brisés de fatigue.

Le lendemain, les enfants se trouvèrent dans l’impossibilité de sortir.

Pendant la nuit, la neige s’était remise à tomber, et en telle abondance qu’Armandine et Ludovic ne purent reconnaître les statues de neige qu’ils avaient eu tant de peine à ériger la veille.

Ils se regardèrent consternés.

— C’est bien ennuyeux, dit Ludovic ; nous ne pourrons pas continuer nos statues aujourd’hui.

— Oui, répondit Armandine ; et nous ne pourrons pas commencer notre aéroscaphe de neige.

— J’avais trouvé quelque chose de mieux.

— Et quoi donc ?

— Voilà ; nous nous serions construit une maison de neige, et nous y aurions habité pendant le jour, toutes les fois que le temps nous aurait permis de sortir.

— Une maison à la façon des Esquimaux, dans laquelle il aurait fallu entrer à plat ventre, par une étroite ouverture percée dans le bas de la muraille ?

— Mais non ; une véritable habitation, avec tout ce qu’il faut pour y vivre à l’aise : des tables, des chaises, des lits, et des chambres munies de fenêtres dont les vitres auraient été faites de glace polie. Voilà une chose peu banale, n’est-ce pas ?

— Assurément, répondit Alban Molifer qui avait écouté la conversation des deux enfants ; mais, mon cher Ludovic, vous n’en auriez pas eu le mérite de l’invention.

— Comment, cela a déjà été fait ?

— Mais oui ! et par une impératrice encore !

— Oh ! raconte-nous cela, père ?

— Cela se passait en 1740. L’impératrice Anne de Russie s’ennuyait. Un de ses favoris, nommé Biren, ne savait qu’inventer pour chasser la mélancolie de son auguste maîtresse. Un jour, il eut l’idée de construire un palais entièrement composé de glace.

— Un palais ! s’écria Ludovic, mais cela a dû demander beaucoup de temps ?

— C’est-à-dire, répondit l’aéronaute, que cette singulière construction n’eut de palais que le nom. Elle avait environ quarante pieds de long, vingt de large et dix de haut, et contenait plusieurs chambres qui avaient été décorées avec un goût exquis. De plus, elle avait été édifiée sur la Néva, dont le lit, entièrement pris par les glaces, avait en même temps fourni les matériaux de construction.

— Mais, interrompit Armandine, cela devait être peu gracieux, ces murailles uniquement faites d’eau congelée ?

— Biren avait pensé à tout : les murailles avaient été habilement sculptées par les meilleurs artistes de l’époque, et l’aspect de la maison avait tellement frappé l’esprit des contemporains, que l’un d’eux, un certain Kraft, avait consacré tout un livre à la description du palais de glace.

— Et que dit ce M. Kraft ? demanda Ludovic.

— Il nous apprend, poursuivit Alban Molifer, qu’au devant de la porte d’entrée six canons de glace avaient été disposés, et qu’à diverses reprises ces canons furent chargés et tirés.

— Comment ? Et ils n’éclatèrent pas ?

— Vous savez bien que la résistance de la glace est considérable sous une épaisseur relativement minime ! Pour vous donner une idée de cette résistance, je vous dirai que, lors de la construction du chemin de fer transsibérien, des voies ferrées furent installées sur les fleuves glacés, et des trains d’un poids considérable les parcoururent, sans qu’il y ait jamais eu d’accidents. Enfin, pour en revenir à notre histoire, deux mortiers de glace lancèrent des bombes du poids de soixante livres.

— C’est incroyable, murmura Ludovic rêveur.

— Deux dauphins et un éléphant vomissaient des torrents de naphte enflammé. Et, tout autour de l’habitation, on avait sculpté, en pleine glace, toute une forêt d’arbres magnifiques, sur les branches desquels était perché tout un monde d’oiseaux.

— Et l’intérieur ? interrogea Armandine.

— À l’intérieur, chaises, meubles, vaisselle, et même les cartes à jouer, étaient de glace. Il y avait également un lit entouré de rideaux de glace.

— Mais personne ne s’étendit sur cette couche glaciale ?

— Malheureusement si ! Il y avait, à la cour de Russie, un prince nommé Galitzin, qui descendait d’une des plus grandes familles de l’empire. Mais, pour des raisons politiques, Anne de Russie le disgracia et le nomma page, par dérision. Alors, tout le monde se moqua de lui, et il fut traité ni plus ni moins qu’un bouffon.

— Le pauvre homme ! fit Armandine.

— Or, le prince Galitzin était veuf. Anne de Russie se mit dans la tête de le faire se remarier. Galitzin ne put refuser d’obéir à sa maîtresse et il se choisit une femme. L’impératrice avait promis de faire tous les frais de la noce, et elle exigea de son « page » qu’il passât la première nuit de ses noces dans le palais de glace, étendu sur le lit. On enferma les nouveaux mariés, et on plaça, à la porte du palais, une garde de six hommes, avec ordre de les empêcher de sortir. Toute la nuit, on entendit les gémissements des deux époux ; et l’on s’en amusait fort à la cour. Mais, le lendemain, quand on voulut leur rendre la liberté, on s’aperçut qu’ils étaient morts de froid !

Le récit de ce sombre drame historique émut vivement Armandine et Ludovic.

Ce dernier demeura longtemps songeur.

Il cherchait à concilier ce qu’il venait d’entendre avec certaines anecdotes des livres de voyages aux pôles.

Quant à la petite fille, elle s’écria naïvement :

— Nous avons bien fait de ne pas construire notre maison de neige ; nous aurions été gelés tout vivants, comme le prince Galitzin !

— Pourtant, objecta gravement Ludovic, j’ai lu que beaucoup d’Esquimaux passaient toute la mauvaise saison dans des huttes faites de blocs de glace et cimentés avec de la neige.

— Oui, mais dans le palais de glace établi sur la Néva, l’on ne faisait point de feu. Le lit était de glace, et ses rideaux étaient formés de longues stalactites ; tandis que les Esquimaux, chaudement enveloppés dans d’épaisses fourrures d’ours blancs, de phoques ou de morses, entretiennent dans leurs cabanes de glace un feu d’enfer.

— Comment s’y prennent-ils ?

— Ceux qui sont le plus rapprochés des établissements civilisés possèdent de petits poêles de fonte. Mais beaucoup se contentent de construire, avec des mottes de gazon, une sorte de cheminée rudimentaire. La fumée s’échappe comme elle peut, par un trou pratiqué dans la toiture.

— Mais que brûlent-ils ? demanda à son tour Ar-mandine. Le bois et le charbon doivent être hors de prix au milieu des banquises et des plaines de glace ?

— D’autant plus, ajouta Ludovic d’un petit air entendu, qu’à une certaine latitude toute végétation s’arrête. Bien avant le cercle polaire, il n’y a plus de forêt.

— Les Esquimaux ne sont pas difficiles en fait de combustible, répondit Alban Molifer, et ils ont plusieurs moyens de s’en procurer. D’abord, pendant l’été, ils font provision de la tourbe que l’on rencontre en abondance dans les marécages du Nord ; puis ils ont l’huile, les arêtes, les peaux et les débris de poissons. Ce mode de chauffage est d’ailleurs des plus malodorants, mais il est des plus efficaces. Aveuglés par la fumée, asphyxiés par la puanteur, les pauvres Esquimaux ne se plaignent pas tant qu’ils ont chaud ; ils se serrent, eux et leurs chiens, les uns contre les autres, autour de leurs fétides brasiers, et ainsi pelotonnés, ils attendent le retour du printemps, qui vient faire éclore quelques maigres fleurettes, et faire surgir quelques maladifs arbrisseaux dans la zone maudite et déshéritée des régions arctiques.

Cependant la neige continuait à tomber. Armandine et Ludovic commençaient à s’ennuyer des savantes explications d’Alban Molifer.

La face collée au cristal épais des fenêtres de l’aéroscaphe, ils regardaient mélancoliquement tourbillonner les silencieux papillons blancs de la neige qui, toujours plus volumineuse et plus dense, achevait d’ensevelir le paysage, en supprimait les détails, et noyait tout d’une triste et aveuglante blancheur.

Mme Ismérie survint tout à coup. Elle tenait à la main un fragment de journal illustré, froissé et déchiré, qu’elle venait de découvrir dans l’emballage d’une des caisses.

— Eh bien, s’écria-t-elle d’un ton de reproche amical, voilà M. Ludovic et Mlle Armandine qui s’ennuient. Pourtant, il faudra bien prendre votre parti, mes enfants, de ne plus courir à travers la campagne, et de vous habituer à une existence sédentaire. L’hivernage va commencer.

— Nous aurons assez de travaux pour nous occuper, dit Alban.

— En attendant, répliqua Mme Ismérie, j’ai trouvé quelque chose qui fera grand plaisir à Ludovic et à Armandine.

Les deux enfants se rapprochèrent ; toute leur mélancolie s’était déjà dissipée.

— Oui, continua Mme Ismérie, je viens de mettre la main sur un débris de journal illustré qui contient un joli conte. Ludovic nous en fera la lecture en attendant le déjeuner.

— Quel est le titre ? demanda Alban.

— La Fille du Roi des Neiges. C’est, à n’en pas douter, un conte qui a été traduit du danois ou du norvégien, ou peut-être du russe ou du sibérien.

Tout le monde prit place sur le divan pneumatique, et Ludovic, s’étant avidement emparé du fragment de journal, commença :

HISTOIRE DE LA FILLE
DU ROI DES NEIGES

— Voilà, dit Ludovic, un titre bien approprié au temps qu’il fait et tout à fait de circonstance. Je commence :


« Autrefois, dans un petit village du nord de la Russie, sur les rives de la mer Glaciale, habitaient deux familles de pêcheurs qu’unissait la plus étroite amitié.

« Ces braves gens vivaient du modeste produit de leur pêche et de la culture de leur jardin et d’un petit champ. L’un des pêcheurs avait une fille, Véra, et l’autre un fils, Serge. Ils avaient été élevés comme frère et sœur, et ne se quittaient presque jamais.

« C’était pendant l’hiver ; une croûte épaisse de glace recouvrait la mer. Les bateaux et les filets étaient bien au sec sous un hangar, et dans la cuisine, les esturgeons et les saumons achevaient de sécher, enfilés sur des baguettes.

« Serge et Vera sortirent, chacun de son côté, de chez leurs parents, bien emmitouflés, gantés et cravatés, et se mirent à jouer dans le jardin du père de Serge. Ce jardin, tout tapissé de neige neuve, séparé de la rue par une petite barrière blanche, n’était garni pour le moment que d’une demi-douzaine de bouleaux effeuillés.

« Assise derrière la croisée de sa cuisine où brûlait en ronflant un énorme poêle de brique, la mère de Serge surveillait les jeux des deux enfants tout en donnant ses soins à des vêtements neufs qu’elle cousait pour son petit garçon.

« Serge et Vera, livrés à eux-mêmes, après avoir longtemps couru dans tous les sens l’un après l’autre, venaient d’imaginer un jeu nouveau : Vera avait proposé à Serge de faire une belle poupée de neige, qui serait leur fille. Et Serge, enchanté, s’empressait à ramasser et à pétrir la neige en boules que la petite fille disposait à peu près suivant les formes de la statue.

« Ce fut d’abord une masse informe ; mais, peu à peu, elle se dégrossit sous les mains agiles des jeunes sculpteurs et prit bientôt une tournure élégante. De sa fenêtre, la mère de Serge, quoique surprise, était ravie de voir ces enfants réussir dans une entreprise qui était bien au-dessus de leurs forces ; et elle s’applaudissait intérieurement de les voir si habiles.

« Cependant, l’étonnement de la brave femme croissait de minute en minute : la statuette était trop parfaite, trop artistique même pour être l’œuvre exclusive de deux bambins inexpérimentés. Il y avait là-dessous quelque chose qu’elle ne s’expliquait pas, et naïvement elle s’imaginait que les anges gardiens de ces jeunes enfants étaient descendus du ciel pour se mêler à leurs jeux et se faire leurs collaborateurs mystérieux.

« Serge et Vera ne semblaient pas s’apercevoir de la perfection de leur œuvre : pour eux elle était simplement belle, et déjà ils se mettaient à la chérir comme une sœur.

« — Faisons-lui de beaux cheveux, disait Vera, en ajoutant une poignée de neige à la chevelure déjà épaisse de sa fille.

« — Il faudra lui mettre aussi de bonnes chaussures bien chaudes ajoutait Serge. Nous ne pouvons laisser notre enfant courir ainsi nu-pieds dans la neige.

« — Oui, c’est cela, mais tout à l’heure. Mettons lui deux petits glaçons sous les paupières. Je veux que ma fille ait des yeux brillants.

« Et Vera, joignant l’action à la parole, enchassait deux minuscules morceaux de glace dans les grands yeux blancs et ternes de la statuette, dont le visage parut s’animer.

« Enchantés, les deux enfants battirent des mains, et appelèrent à grands cris la mère de Serge. Joyeuse, l’excellente femme sortit dans le jardin, pour admirer de plus près cette merveille sortie des mains de son enfant. Mais quel ne fut pas son étonnement quand, éblouie par un rayon du soleil couchant qui frappait le visage de la statue, il lui sembla voir une fillette aux cheveux blonds, aux yeux brillants, tombée du ciel comme par miracle au milieu du jardin.

« Pour les enfants il n’y avait pas de doute : la statue était bien vivante ; tout à l’heure elle allait s’animer, et courir avec eux sur la neige. Ils lui tendent les bras, en poussant de joyeux cris, et leurs lèvres mignonnes s’offrent déjà pour un baiser.

« Mais, ô surprise ! nouvelle Galathée, la statue de neige s’anime réellement. La mère de Serge n’en croit pas ses yeux. Elle s’imagine être victime d’une illusion et se persuade aisément qu’elle n’a devant elle qu’une petite fille imprudente, qui s’est échappée de chez ses parents, sans autres vêtements qu’une simple robe blanche.

« Serge et Vera, enchantés, se mettent à courir après leur fille avec de grands éclats de rire ; mais ils ne peuvent la rejoindre. Elle est plus leste qu’eux, et elle court sans prononcer une parole, sans même faire de bruit. Seule, sa chevelure légère qui flotte au vent, produit un faible grésillement, assez semblable au bruit de la neige qui tombe sur les branches.

« Les oiseaux qui volètent à travers le jardin, viennent sans façon se poser sur ses bras et sur ses épaules, et ne s’envolent pas quand elle reprend sa course.

« Pendant que la mère s’étonne de ce nouveau miracle, son mari attiré par les cris des enfants, sort à son tour dans le jardin. Il est mis au courant de ce qui se passe, mais il refuse de croire à une pareille merveille.

« Le père de Serge est un homme qui s’inquiète facilement. La présence de la petite inconnue si légèrement vêtue, et qui court pieds nus dans la neige, sans se soucier du froid glacial qui a gelé même la mer, lui semble une incroyable extravagance.

« — La mère de cette enfant est une grande coupable, dit-il enfin, de la laisser sortir ainsi. Cette enfant va s’enrhumer gravement. Il est de notre devoir de la recueillir et de nous informer de ses parents. Allons, mes enfants, faites entrer votre petite camarade à la maison.

« Serge et Vera s’étonnent d’un pareil ordre.

« — Mais père, dit le petit garçon, si nous la faisons entrer dans l’habitation qui est chaude, elle fondra, notre petite amie, puisqu’elle est de neige.

« Le père hausse les épaules et répond :

« — Si vraiment elle était de neige, courrait-elle comme elle fait ?

« Vainement sa femme lui raconte à nouveau ce qui s’est passé. Il ne veut rien entendre, et lui-même se lance à la poursuite de la fillette. Il a enfin saisi par la main la petite étrangère ; mais elle se débat vigoureusement lui échappe, et légère comme un sylphe, reprend sa course.

« Enfin le père de Serge finit par s’en emparer et la maintient solidement ; et malgré les remontrances de sa femme, et les larmes de ses enfants, il l’emmène dans la direction de la maison.

« L’enfant de neige ne pousse pas un cri : elle se débat toujours violemment. Mais elle ne peut s’échapper. Le grésillement de ses cheveux se fait entendre avec plus de force, mais le pêcheur n’y prend pas garde.

« Il a enfin gagné la porte : mais, à ce moment, un phénomène étrange se produit.

« Une rafale s’abat, en mugissant, sur la maison qu’elle secoue jusqu’en ses fondements : la neige du jardin, soulevée en épais tourbillons, enveloppe les acteurs de cette scène qui demeurent tout épouvantés. Le père de Serge pousse une exclamation de colère ; au même moment tout redevient calme.

« Les deux enfants et la femme du pêcheur voient alors celui-ci sur le seuil de la porte, les bras vides : la fille de neige lui a échappé pendant la tourmente. Ils entrent dans la maison, mais le père de Serge s’arrête brusquement : sur le seuil brille une petite étoile de neige qui ne tarde pas à fondre, et le pêcheur se signe en disant :

« — Votre statue, mes enfants, n’était rien moins que la Fille du Roi de la Neige !

« Il courait dans le village une foule de légendes sur le roi des Neiges, que les pêcheurs regardaient comme un être de chair et d’os, et auquel ils attribuaient un pouvoir surnaturel.

« Vera souhaita le bonsoir à Serge et rentra tout effrayée chez ses parents. Mais, le petit garçon avait été profondément frappé de la beauté et des étranges façons de la petite fille de neige. Il y pensa pendant tout le dîner, et y pensait encore lorsqu’après le repas, il alla prendre place sur le grand poêle de briques, qui est le meuble principal de toute habitation russe et qui, en hiver, sert de lit à toute la famille.

« Cependant, les jours passèrent et le printemps revint. Le golfe se débarrassa de ses glaces, la neige fondit ; les bouleaux et les sorbiers se couvrirent de feuilles, l’orge leva et la framboise arctique mûrit dans les fourrés du bois. Serge était heureux du retour de la belle saison. Il accompagnait son père à la pêche ; il allait, en compagnie de Vera, recueillir les osiers rouges et des pommes de pin dans la forêt ; mais, il y avait des jours où le souvenir de la fille du roi des Neiges hantait son esprit.

« Sans rien dire à personne, il attendait avec impatience le retour de l’hiver, dans l’espoir que la petite princesse blanche lui apparaîtrait de nouveau.

« Mais, l’hiver vint ; et Serge avait beau s’aventurer au milieu des averses de neige, il avait beau modeler des centaines de statues en compagnie de Vera, la fille du roi des Neiges semblait avoir disparu à tout jamais.

« Le printemps revint, puis d’autres printemps et d’autres hivers.

« Entêté et patient, comme tous les Russes, Serge n’avait point oublié sa chimère ; et ses regrets ne faisaient que s’accroître avec le temps.

« Cependant, les années avaient marché. Vera était maintenant une belle jeune fille aux joues roses, aux cheveux pâles comme le lin. C’était la plus belle et la plus gracieuse de tout le village. Beaucoup de jeunes gens aspiraient à la prendre pour fiancée : mais elle refusait les plus riches partis et demeurait attachée à Serge, son ami et son compagnon d’enfance.

« Le mariage avait été en principe décidé par les deux familles. Pourtant, au grand désespoir de Vera, et pour des raisons que personne ne comprenait, Serge le remettait toujours d’année en année.

« Le jeune homme n’avait pas suivi la même profession que son père. Il s’était fait chasseur ; il tendait des pièges aux zibelines, aux renards bleus et gris et aux lièvres blancs. Suivant la saison, il poursuivait les loutres de mer, les phoques à fourrure et les féroces ours blancs. À l’occasion, il allait dénicher les eiders et ne dédaignait pas les ptarmigans qui, nourris de sorbes et de groseilles sauvages, constituent un mets si délicat. Quelquefois, ces expéditions entraînaient Serge fort loin, vers les îles du nord ; et il cheminait parfois sur les champs de neige, à la lueur des aurores boréales, pendant des semaines entières, dans son traîneau attelé de chiens esquimaux.

« À force d’échanger des fourrures précieuses contre des roubles, avec les marchands venus de Pétersbourg et Shelsingfors, Serge était devenu riche. Il avait le meilleur fusil et le plus beau traîneau de tous les chasseurs du village. Malgré cela, il n’était pas heureux : un besoin d’aventures et d’imprévu le tourmentait sans cesse. Et, quoiqu’il n’en parlât jamais à Vera, qui demeurait pour lui la plus affectueuse et la plus dévouée des amies, il pensait toujours à la mystérieuse fille du roi des Neiges.

« Pourtant, le scepticisme commençait à entrer dans son esprit : il se disait parfois que l’enfant dont il avait gardé un si vivace et si persistant souvenir, n’était peut-être, comme ses parents le lui avaient autrefois répété, qu’une petite fille du voisinage, sans doute de quelque village des environs, qui, à l’approche de la nuit, s’était hâtée de rentrer chez ses parents.

« Serge allait atteindre ses dix-huit ans. Cette année-là il y eut un hiver terrible. Serge résolut de profiter du froid pour entreprendre une grande chasse dans une forêt qu’il n’avait pas encore visitée. Il pourvut son traîneau de bœuf salé et de pain pour lui, de poisson sec pour ses chiens, se munit de ses souliers à neige et de deux grandes peaux d’ours pour dormir ; puis, il se mit hardiment en route.

« Chaque soir il faisait halte, se taillait à coups de hache une hutte de glace, y allumait du feu à la manière des Esquimaux, et s’endormait, roulé dans ses fourrures et veillé par ses chiens. Après avoir marché pendant six jours, il arriva à l’entrée d’une forêt. Jamais il n’avait vu d’arbres aussi gros et aussi vieux : les sapins et les bouleaux y étaient d’une taille gigantesque.

« Il laissa son traîneau à la garde de ses chiens et s’enfonça dans la forêt pour y chasser : mais, à sa grande surprise, il ne rencontra aucun gibier. Seuls, des corbeaux tout blancs croassaient tristement au sommet des arbres. Le soir, très fatigué, il regagna son traîneau ; mais, en son absence, les loups étaient venus et avaient dévoré ses chiens ou les avaient mis en fuite. La couverture du traîneau était déchirée, et les provisions pillées et éparses sur la neige. Serge était triste et découragé ; il se coucha sans avoir dîné.

« Le lendemain, il résolut d’abattre quelque gibier, pour lui permettre de réparer son abstinence de la veille. Il se dirigea donc de nouveau vers la forêt. Vers le milieu du jour, il n’avait encore rien tué, lorsqu’il aperçut un gros lièvre blanc qui, assis sur ses pattes de derrière, semblait le regarder ironiquement. Serge fit feu : mais, quoiqu’il fût un excellent tireur, le lièvre ne bougea point. Il se déplaça seulement d’une cinquantaine de pas. Le jeune homme, furieux, fit feu une seconde fois, puis une troisième, sans plus de résultat. Il n’y comprenait rien.

« — Ce diabolique animal doit m’avoir jeté un sort ! songea-t-il.

« Et il jugea qu’il serait plus sage de battre en retraite. Il voulut tenter de retourner en arrière.

« Cinq gros ours blancs lui barrèrent le passage, mais n’essayèrent pas de le poursuivre dès qu’il eut repris sa marche en avant. Très inquiet, Serge pensa que le mieux était de s’abandonner à sa destinée. Il continua donc sa route, toujours précédé du lièvre blanc qui semblait lui montrer le chemin.

« À mesure qu’ils avançaient, la forêt se faisait plus giboyeuse, mais aussi plus sombre. Les arbres étaient si serrés et si touffus que la faible clarté de la nuit polaire ne parvenait pas à en dissiper les ténèbres. Serge entrevit dans l’ombre des rennes aux andouillers d’argent, des loups, des ours, tout un monde d’animaux. Mais, ce qui l’épouvanta le plus, ce fut un gigantesque éléphant blanc, pareil à ceux dont les pêcheurs ont retrouvé les cadavres gelés dans les îles. Serge sentait le vertige de la peur l’envahir : ses cheveux se hérissaient tous droits sous son bonnet de fourrure ; mais, il avançait toujours dans les ténèbres, sentant bruire autour de lui des milliers d’animaux.

« Enfin, une lueur brilla, pareille à celle de l’aurore boréale. Et brusquement, sans savoir comment il était venu là, Serge se trouva en face d’une banquise énorme décorée de colonnes et de stalactites de glace, découpées et festonnées comme par la main de l’homme, avec un goût merveilleux. Le cœur de Serge battit à se rompre.

« — Je suis dans le palais du roi des Neiges ! s’écria-t-il.

« Il s’avança hardiment vers le portique principal, que gardaient deux ours blancs… »


Ludovic s’était arrêté brusquement dans sa lecture.

— Quel ennui ! s’écria-t-il, il manque toute une page.

— C’est dommage, fit Armandine, mais peut-être qu’en lisant la suite, nous pourrons deviner ce qui s’est passé.

Ludovic continua :


« … Lorsque le premier rayon du soleil du printemps frappa le visage de la fille du roi des Neiges, de rose qu’elle était, elle devint pâle. Les fleurs que Serge lui avait offertes se fanèrent entre ses doigts. Elle fit un signe d’adieu au jeune homme.

« Serge se précipita pour la prendre dans ses bras ; mais il ne trouva plus devant lui qu’un bloc de neige à moitié fondue ; et, de l’éblouissante princesse, son fiancé n’aperçut plus qu’une flaque d’eau, que burent les mousses verdoyantes de la forêt.

« Derrière lui, il crut entendre un ricanement diabolique : mais ce n’était que le croassement des corbeaux blancs dans la cime des pins. Le désespoir dans l’âme, il regagna son village.

« Éclairé par l’expérience, il comprit qu’il ne faut jamais essayer de s’égaler aux puissances surnaturelles, ni essayer de percer le mystère dont elles s’entourent.

« Il épousa Vera, sa petite amie d’enfance, et ils furent fort heureux en ménage.

« Cependant Serge conserva dans le caractère un arrière-fond de mélancolie. Les gens du village le montraient curieusement aux étrangers ; et l’on disait : « Voilà Serge, le chasseur qui a pénétré dans le palais du roi des Neiges, et qui lui a enlevé sa fille. »

« Mais jamais, depuis, il n’osa s’aventurer du côté de la forêt magique où il avait rencontré le lièvre blanc. »


Tout en regrettant qu’il ne fût pas complet, les enfants trouvèrent le conte intéressant.

Le déjeuner était servi, tout le monde se mit à table. Ce jour-là et les jours suivants, le froid redoubla de violence. La neige continuait à tomber. Ludovic et Armandine ne purent quitter l’aéroscaphe.

C’étaient les rigueurs de l’hiver himalayen qui commençaient.




IV


HIVERNAGE


Depuis leur naufrage sur le plateau, les aéronautes avaient eu, en somme, beaucoup de chance dans tous les périls qu’ils avaient courus.

Ils avaient l’espoir de regagner l’Europe, et ils ne se trouvaient à plaindre d’aucune façon.

Grâce à leur ingéniosité, grâce aussi aux ressources que leur avaient offertes la faune et la flore du plateau, ils n’avaient presque rien à désirer sous le rapport du confortable.

Il ne leur manquait guère que deux choses essentielles : le vin et le pain.

Pour le vin, Alban, Mme Ismérie et Armandine, n’en ressentaient nullement la privation.

Ils étaient, par régime et par goût, d’une grande sobriété. Aussi s’étaient-ils promptement habitués à se contenter de l’eau limpide et fraîche qui descendait des sommets de la montagne.

Ludovic avait été plus sensible à la privation de vin ; mais, il en avait vite pris son parti et avait fini par s’y résigner. Il s’habitua si promptement au régime d’eau claire, qu’il refusa l’offre que lui fit un jour Alban de lui fabriquer de la bière, en faisant fermenter de jeunes bourgeons de pin, ainsi que le pratiquent les habitants du nord de la Russie.

— Non, dit-il, mon cher Alban, je vous remercie. La boisson que vous me proposez doit, si j’en crois les récits de certains voyageurs, avoir un goût de résine fortement prononcé. J’attendrai notre retour en Europe, pour me remettre à boire du vin.

— À votre aise, avait dit l’aéronaute. Je crois, d’ailleurs, que nous ferons bien de perdre le moins de temps possible en travaux superflus. Nous devons tout notre temps à la réparation de l’aéroscaphe.

L’absence de vin sur la table commune ne souleva donc aucune récrimination.

Il n’en fut pas de même de celle du pain.

Alban, tout le premier, s’y montra sensible.

Pour donner le bon exemple aux enfants, il crut devoir n’en laisser rien paraître, et Mme Ismérie l’imita.

Ludovic, dont l’orgueil était le principal défaut, et qui tenait, en toutes choses, à faire preuve de courage et de patience, se garda bien de se plaindre quand il vit qu’Alban acceptait le manque de pain comme une privation facile à supporter.

Seule, la petite Armandine regrettait amèrement les croissants dorés de ses petits déjeuners de jadis et les tartines du goûter ; et elle ne se gênait pas pour faire retentir tout haut, presque à chaque repas, des plaintes éloquentes.

— Non, s’écriait-elle, jamais je ne m’accoutumerai à déjeuner et à dîner exclusivement de viande et de fruits sauvages. Hélas ! où sont donc les beaux petits pains à la croûte dorée, et les grosses miches de pain tendre qui exhalent une si bonne odeur en sortant du four.

Il n’était pas de nuit qu’elle ne rêvât de brioches et de petits pâtés.

Alban et Mme Ismérie avaient beau la reprendre sévèrement, ou même se moquer de ce qu’ils appelaient sa gourmandise, l’enfant n’en continuait pas moins ses doléances.

Ludovic ne se mêlait jamais à ces discussions, pendant lesquelles sa physionomie exprimait une indécision comique.

Il était partagé entre le désir de prendre fait et cause pour Armandine et celui de la morigéner, pour montrer clairement qu’un explorateur de sa trempe était au-dessus de pareilles misères.

Un jour, Alban dit à Armandine qui s’était plainte plus amèrement que de coutume :

— Tu me demandes toujours du pain, comme si je pouvais en fabriquer avec n’importe quoi !… Pour faire du pain, il faut du blé ! Donne-moi du blé, et je te fabriquerai des petits pains et même des gâteaux sans la moindre difficulté.

L’enfant se leva de table sans répondre, et fut deux ou trois jours, sans remettre la conversation sur le chapitre de la boulangerie.

Mais un matin, elle arriva triomphante, dans l’atelier de la caverne de sel, où Ludovic et Alban étaient en train de limer des pièces d’acier. Elle tenait à la main deux ou trois épis de blé.

— Voilà, dit-elle, avec une éloquente simplicité.

D’étonnement, Ludovic laissa tomber sa lime et son barreau d’acier.

Quant à Alban lui-même, bien qu’il essayât de dissimuler sa surprise, il était absolument interloqué.

— Où as-tu pris ces épis ? demanda-t-il.

— C’est mon secret, fit la petite fille, en souriant malicieusement… Voilà ce que vous n’auriez pas trouvé, messieurs les savants.

Cependant Ludovic avait pris des mains de l’enfant, un des épis et l’examinait avec attention.

— Mais ils sont vernis, vos épis, s’écria-t-il. Ce sont des épis artificiels.

— Nullement. Vous pouvez voir que les grains y sont.

— C’est vrai, il n’y a rien à dire, fit Ludovic, de plus en plus intrigué.

— Vous renoncez à deviner, n’est-ce pas ? dit Armandine. Eh bien, c’est tout simple… Ces épis servaient d’ornement à un des chapeaux de maman… Seulement, voilà, il fallait y penser. Ils sont vernis, mais cela ne leur enlève aucune de leurs qualités.

Alban réfléchissait profondément. Ce fut Ludovic qui prit la parole.

— Ces quelques épis ne nous avancent pas à grand-chose, affirma-t-il, doctoralement. Pour nous procurer assez de blé pour fabriquer du pain, il faudra semer ces quelques grains de blé, attendre qu’ils aient produit eux-mêmes d’autres épis, et recommencer ainsi deux ou trois années de suite… Au bout de ce temps, nous auront peut-être de quoi faire du pain. Seulement…

— Seulement quoi ? fit Armandine.

— Seulement, à cette époque, il y aura beau temps que nous aurons quitté ce plateau, et que nous serons revenus à Saint-Cloud, où les petits pains, les gâteaux, les tartelettes et les pâtés sont en abondance.

— Ludovic a raison, interrompit Alban, jusque-là demeuré silencieux… Il ne se trompe que sur un point. Il ignore que la science possède, depuis quelques années, le moyen de hâter artificiellement la végétation.

— C’est merveilleux, s’écria Ludovic.

— C’est cependant fort exact… En plantant des graines dans un terreau mélangé d’acide formique, et placé dans une caisse dont les parois sont munies d’électrodes disposés de façon particulière, on peut arriver à faire pousser des plantes presque instantanément.

— Je serais curieux de voir cette expérience, s’écrièrent, d’une seule voix, Ludovic et Armandine.

— Eh bien, acquiesça Alban, vous la verrez. Nous sommes amplement pourvus d’électricité ; et il y a, dans notre pharmacie de voyage, un flacon d’acide formique, qui en contient suffisamment pour faire pousser quelques épis… Pour ce qui est de fabriquer du pain, c’est une autre affaire.

Le même jour, Alban donna satisfaction aux enfants. Une caisse métallique fut disposée sur un support isolant, et rempli de terreau finement tamisé, que l’on mélangea d’acide formique en proportion convenable…

Puis, les grains y furent semés, avec autant d’attention et de solennité que ceux que l’Empereur de Chine dépose lui-même, tous les ans, en présence de sa cour, dans les sillons du champ sacré.

Le lendemain, de petits points verts presque imperceptibles, mouchetaient la surface brune du terreau.

— Quel dommage, s’écria Ludovic. Si nous avions eu des graines de plantes potagères, nous aurions pu installer un petit jardin électrique… Il faudra que vous nous trouviez des graines, Armandine, vous qui avez déniché, si facilement, des épis de blé !

— Eh ! je ne dis pas non, répartit la petite fille piquée au jeu.

— Où les prendrez-vous ?

— Je ne sais pas encore. Mais, tenez, il y a peut-être là, des graines utiles.

Et Armandine montrait du doigt, au-dessus du squelette du vautour, tué dans la première chasse au yack, le bouquet offert à Mme Ismérie, à Saint-Cloud, lors du départ de la Princesse des Airs, et qu’on avait religieusement conservé.

Il était maintenant absolument desséché.

Ludovic se précipita, détacha le bouquet, que nouaient encore des faveurs roses et bleues, et l’examina soigneusement.

Ludovic poussa un cri de joie.

Le jeune Van der Schoppen, en sa qualité de botaniste, ne faisait aucune différence entre les plantes d’agrément et les plantes potagères.

Il les trouvait toutes aussi belles les unes que les autres et avait employé les fleurs les plus disparates.

Les belles corolles violettes des salsifis et les embelles blanches des carottes l’avaient séduit.

Son bouquet contenait de tout, des lys et de la graine d’oignon, des géraniums et de ces fleurs de pommes de terre que le roi Louis XVI ne dédaigna pas d’arborer à sa boutonnière, le jour où il admit à sa table l’illustre Parmentier.

Malheureusement, les graines étaient en petit nombre.

Mais Ludovic en recueillit encore assez pour commencer à installer son potager électrique.

Sur les conseils d’Alban, il ne sema que la moitié de ses graines, dans le terreau saturé d’acide formique.

Le reste fut mis dans des caisses en bois, pleines de terre végétale ordinaire, et qu’on plaça près d’un hublot de la salle commune, où le soleil donnait toute la journée.

Bien lui en prit d’avoir agi avec cette prudence.

Quelques jours après, le jardin électrique fut victime d’un véritable désastre.

Armandine, que son père avait chargée de lui apporter un flacon d’air liquide, se heurta, dans sa précipitation, contre un meuble. Le bouchon, mal assujetti, du flacon, sauta ; et un jet glacial vint fuser sur les jeunes pousses, espoirs des petits cultivateurs à domicile.

L’air, en passant de l’état liquide à l’état gazeux, produit, comme on sait, un froid considérable.

C’est ce froid qui est utilisé pour la conservation des aliments, et que M. Bouldu avait employé avec tant de succès pour rafraîchir l’atmosphère brûlante des ateliers et même des places publiques.

Le jardin électrique fut entièrement gelé.

Les jeunes pousses furent fanées, flétries ; pas une n’en réchappa.

Armandine en eut beaucoup de chagrin, et fut très longtemps à s’en consoler.

Cependant, les réparations de l’aéroscaphe étaient poussées avec ardeur.

À l’atelier de la caverne de sel, on travaillait nuit et jour.

Alban aurait voulu partir avant l’hiver ; mais, on eut beau se hâter, l’hiver arriva bien avant que les ailes eussent été remises en état, et que l’enveloppe de l’aérostat fut réparée.

Les arbres du plateau étaient tous dépouillés ou jaunis ; des rafales de vent chassaient des monceaux de feuilles mortes par les sentiers.

Mme Ismérie et Armandine ne se risquaient plus hors de l’aéroscaphe que pour les courses indispensables, au vivier ou au perchoir électrique.

Les plaques de chauffage, dans la salle commune, étaient continuellement portées au rouge.

Alban et Ludovic, qui se rendaient, matin et soir, à l’atelier de réparation, ne sortaient plus que chaudement enveloppés.

Heureusement que, dans la caverne de sel, la température, de même que dans une cave profonde, se maintenait toujours égale, et qu’ils n’avaient point, pendant leur travail, à souffrir des rigueurs de la saison.

Bientôt la neige tomba en abondance.

Les yacks, la plus grande partie du jour retirés dans leur caverne, ne sortaient plus que pour gratter la neige de leurs sabots, et arracher à la terre durcie, de maigres touffes de mousse et de lichen.

En prévision d’un hivernage, Alban dut en abattre plusieurs.

Leur peau, sommairement tannée avec de l’eau de cendre, servit à confectionner des pelisses, des bonnets et des guêtres pour tout le monde.

Mme Ismérie imagina même d’orner le sommet de ces bonnets de queues de Yacks, qui donnaient aux aéronautes, surtout vus d’un peu loin, l’aspect de dignitaires du Céleste-Empire.

Le seul inconvénient de ces vêtements, c’est qu’ils exhalaient une odeur assez désagréable. Alban dut y remédier en procédant à leur stérilisation et à leur dessication, à l’aide d’un fort courant électrique.

Le premier mois d’hiver s’écoula presque sans incidents.

Il ne fut signalé que par la capture d’un second vautour, dans des circonstances assez curieuses.

Ludovic était, un jour, occupé à chasser des poules de neige et des canards sauvages, à l’aide du perchoir électrique, lorsqu’un vautour, sans doute enhardi par la faim, tomba comme une masse, du haut des airs, et saisit, entre ses serres, un superbe canard sauvage.

Mais, l’oiseau de proie eut le malheur d’effleurer le fil chargé d’électricité. Il roula à terre, à demi-foudroyé.

Ludovic qui, dissimulé dans sa cachette habituelle, faisait manœuvrer l’accumulateur, s’élança et acheva l’oiseau de proie à grands coups de baton.

Les plus belles plumes de ses ailes furent soigneusement mises de côté pour être rapportées en Europe, et gardées à titre de souvenir.

Cependant, le froid devenait de plus en plus vif.

Un matin que Mme Ismérie voulut se servir de son fourneau électrique pour apprêter le déjeuner de la famille, elle s’aperçut, avec surprise, que le courant n’arrivait plus.

Immédiatement, elle alla prévenir Alban, qui, lorsque de pareilles interruptions se produisaient, avait vite fait d’en découvrir la cause et d’y remédier.

Mais, cette fois, il eut beau examiner, en détail, toutes les pièces du fourneau électrique, il n’y remarqua rien qui expliquât l’interruption du courant.

Il pensa que le fil qui reliait l’accumulateur à l’usine dynamo-électrique avait dû être brisé par le vent, et il s’apprêta à sortir, pour chercher à quel endroit s’était produite la rupture.

Quand il eut descendu l’escalier extérieur de l’aéroscaphe, il poussa un cri de surprise.

Comme sous la baguette de quelque puissant magicien, le décor s’était entièrement modifié pendant la nuit.

La neige recouvrait le sol d’une couche épaisse, d’une blancheur éblouissante.

Les cascades pendaient, du flanc du rocher, solidifiées en longues stalactites cristallines.

Avec ses hauts sapins chargés de neige, son lac glacé et ses rochers, le plateau avait revêtu l’aspect de certains paysages de la Suisse.

L’atmosphère, pure et froide, permettait d’entrevoir les objets à de grandes distances.

— Parbleu, dit Alban à Ludovic, qui s’était empressé de revêtir son caban de peau de yack et de sortir à la suite de l’aéronaute, je ne suis plus surpris que nos appareils ne marchent point. La rivière est gelée ; la roue de notre moulin s’est arrêtée. C’est fort ennuyeux.

— Il faut casser la glace !

— Cela ne nous avancerait à rien.

— Et pourquoi ?

— Parce que la rivière gèlera de nouveau dans quelques heures. De plus, nous ne sommes qu’au commencement de l’hiver. Dans quelques jours, je prévois qu’il se produira des froids tels, que la couche de glace deviendra assez épaisse pour braver tous nos efforts… Je connais heureusement un moyen de remédier, d’une autre façon, à l’accident. Mais ce travail, qui nous occupera bien pendant une huitaine de jours, va encore nous retarder. Cependant, il le faut.

— Vous aviez parlé d’un moulin à vent ?

— Précisément. C’est bien un moulin à vent que je veux construire. Puisque les courants aquatiques nous refusent le service, nous allons nous adresser aux courants atmosphériques qui, eux, ne chôment jamais, surtout à cette altitude.

— Mais, que va faire, d’ici là, Mme Ismérie ? Elle va être obligée de dépenser l’électricité que nous avons en réserve dans nos accumulateurs.

— Je ne vois pas d’autre moyen… L’intérieur de l’aéroscaphe ne possède ni cheminée, ni poêle, et n’a été aménagé qu’en vue du chauffage par l’électricité.

La construction du moulin à vent, qui devait mettre en mouvement les électro-aimants de la machine dynamo-électrique, fut commencée sans retard.

Pour simplifier les travaux, Alban s’avisa d’un expédient assez ingénieux.

Il choisit, dans un endroit bien exposé au vent, cinq gros sapins.

Quatre d’entre eux étaient disposés à égale distance l’un de l’autre, de manière à former un carré dont le cinquième occuperait le centre.

Les quatre premiers arbres furent sciés à un mètre du sol ; le cinquième à six mètres.

C’est ce cinquième arbre qu’Alban utilisa pour servir d’axe à la tourelle mobile du moulin à vent.

Quand cette tourelle fut construite, munie de ses ailes et du mécanisme rudimentaire par lequel, grâce à une simple courroie de transmission, le mouvement était communiqué à la machine dynamo-électrique, Alban scia le pied de l’arbre central, en amincit l’extrémité inférieure, et l’emboita dans un creux pratiqué dans la partie du tronc restée en terre.

Des étais, en nombre suffisant, assuraient la solidité de cette installation.

Au bout de six jours de travail, le moulin à vent était terminé.

Au moyen d’un levier, que la force de deux personnes suffisait à faire mouvoir, on pouvait, à volonté, faire évoluer la tour mobile, sur le tronc qui lui servait de base, et présenter les ailes au vent dominant, quelle que fût sa direction. Ce moulin à vent, quoique grossièrement installé, donna de très bons résultats.

Les naufragés de la Princesse des Airs n’eurent pas à craindre d’en être réduits à s’éclairer avec des chandelles de résine, et à se chauffer avec du bois de sapin.

Mais, tous ces travaux avaient causé une perte de temps.

Alban s’aperçut qu’à son grand regret, les réparations ne seraient terminées qu’à l’époque du froid le plus rigoureux.

La monotone existence d’hivernage commença.

Alban et Ludovic, tout le jour occupés à la caverne de sel, n’avaient pas le temps de s’ennuyer.

Il n’en était pas de même de Mme Ismérie et d’Armandine, confinées dans la salle commune de l’aéroscaphe.

Et, par malheur, tous les livres avaient été précipités, avec la caisse qui les contenait, pour alléger la Princesse des Airs poursuivie par un aérostat militaire, lors du passage de l’aéroscaphe au-dessus du territoire russe.

Il ne resta aux deux recluses que la ressource des travaux d’aiguille et de l’écriture.

Cette dernière occupation était la distraction préférée de Mme Ismérie. Elle mit à profit ses loisirs forcés, en relatant, avec le plus de détails possibles, tous les incidents du voyage.

Le soir, quand Alban et Ludovic rentraient, brisés de fatigues, elle leur lisait, après le repas, ce qu’elle avait écrit pendant la journée. Alban et Ludovic trouvaient toujours moyen de se rappeler quelque détail, quelque incident laissés de côté par la narratrice, à qui son mari avait décerné le titre d’historiographe de la Princesse des Airs. Mme Ismérie recopiait soigneusement ces notes, qu’elle avait l’espoir de présenter, un jour, à la Société de Géographie.

— Il ne manquera qu’une chose à ma relation de voyage, dit-elle un jour ; j’ai des vues photographiques, des échantillons de minéraux, des spécimens de la faune et de la flore de notre plateau ; mais il faudrait aussi en dresser la carte.

Alban, qui ne cherchait qu’à fournir des moyens de distraction aux membres de la petite colonie, approuva fort cette idée, et promit de consacrer, de temps en temps, quelques heures au relevé topographique du plateau.

— Puis, ajouta-t-il gaiement, une fois notre carte dressée, il faudra y mettre des noms. Nous ne pouvons décemment quitter le pays qui nous a donné l’hospitalité et dont nous sommes certainement les premiers habitants, sans baptiser les cours d’eau, les montagnes et les ravins, qui ont été le théâtre de nos aventures.

Mme Ismérie, et surtout Armandine et Ludovic, applaudirent bruyamment à cette idée.

Sans plus attendre, chacun se mit à proposer des noms.

— D’abord dit Alban, le ravin où nous avons abordé si miraculeusement, s’appellera le « Ravin de l’Aéroscaphe ».

— Oui, approuva Mme Ismérie, mais je suis d’avis, dans cette nomenclature, de faire plutôt usage des noms et des prénoms des amis que nous avons laissés là-bas !… À notre retour, ils s’apercevront, ainsi, que nous n’avons pas cessé un instant de penser à eux.

— Sans doute, interrompit Ludovic. Mais il serait injuste de nous oublier nous-mêmes… Je demande à donner mon nom à la caverne de sel, dont j’ai si malencontreusement provoqué l’éboulement.

— C’est trop juste, s’écria-t-on de toute part, en riant. Désormais cette caverne s’appellera la « Caverne Ludovic ».

— Moi, dit Armandine à son tour, je voudrais baptiser de mon nom, une des petites rivières qui tombent dans le lac.

La motion fut adoptée à l’unanimité, à la grande joie de la petite fille.

Alban lui-même prenait goût à ce jeu, et s’amusait comme un enfant. Il donna le nom de « Mont Alban » au pic d’où il était si miraculeusement descendu en parachute.

Mme Ismérie se contenta de devenir la marraine du petit lac où l’on avait, pour la première fois, pêché des truites et des saumons.

Alban fit la remarque qu’il n’allait plus rester grand-chose pour les parents et les amis.

— Mais si, dit Mme Ismérie, il en restera pour tout le monde. Je propose, par exemple, de placer la cataracte qui gronde au bas de la vallée, sous l’invocation de l’irascible M. Bouldu ! Ce sera une innocente vengeance de la mauvaise humeur dont il a toujours fait preuve à notre égard.

Dans le même ordre d’idées, Alban proposa de donner le nom de Jonathan Alcott, à qui il gardait rancune, au gouffre du rebord duquel on avait précipité la sauterelle.

Yvon Bouldu eut en apanage le cours d’eau principal ; et les jeunes Van der Schoppen décorèrent de leurs prénoms tudesques, huit des ruisseaux qui descendaient de la falaise basaltique.

Leur père donna son nom à une des montagnes que l’on apercevait à l’horizon.

Robertin et Rondinet eux-mêmes, les deux constructeurs de la Princesse des Airs eurent aussi chacun une montagne.

Alberte Rabican eut en partage la prairie des yacks, et sa mère, le moulin de l’écluse.

De cette façon tout le monde eut son lot, même le docteur Rabican qui donna son nom à la forêt.

Toutes ces appellations que Ludovic avait notées à mesure, furent plus tard reportées avec soin, par Mme Ismérie, sur une carte du plateau, qu’Alban avait dressée aussi soigneusement que possible.

— Maintenant, s’écria Armandine, d’une petite voix triste, il ne nous reste plus qu’à partir d’ici. Malgré tout, vous savez, je préfère de beaucoup Saint-Cloud à ce désert où l’on ne peut même plus aller se promener.

— Nous n’en avons sans doute plus pour longtemps, dit Alban d’une voix pleine de mélancolie.

Ses regards, s’arrêtèrent longuement sur la petite fille qu’il trouva pâlie.

Depuis le commencement de l’hivernage, la santé d’Armandine s’était altérée.

Jamais elle ne se plaignait ; mais elle passait des heures entières à rêver, et elle avait perdu toute sa gaieté.

Quand sa mère la voyait ainsi plongée dans cet état de prostration, elle lui demandait pourquoi elle était triste.

— Je ne suis pas triste, répondait l’enfant. Je pense…

— À quoi ?

— À nos amis de là-bas !

Et il était impossible de tirer d’elle rien autre chose. Alban commença à s’alarmer.

Il fit de vains efforts pour distraire l’enfant.

Un jour, il lui fit la surprise d’un jeu de dames qu’il avait fabriqué lui-même avec les débris d’une caisse, et il lui apprit à jouer.

Mais, au bout de deux jours, Armandine délaissa le damier qui ne l’amusait plus.

Ludovic lui tressa une cage avec des baguettes d’osier flexible et parvint à attraper, dans la neige, deux petits oiseaux.

Armandine se montra enchantée du cadeau.

Elle leur donnait elle-même à manger, et ne voulait laisser à personne le soin de s’occuper d’eux.

Malheureusement, les oiseaux, habitués à se nourrir d’insectes, dépérirent et moururent au bout de quelques jours.

L’enfant en eut un grand chagrin, et devint plus pâle et plus morose que jamais. Elle avait entièrement perdu l’appétit, et, sans être atteinte d’une maladie bien caractérisée, elle s’alanguissait de plus en plus, s’anémiait, ne bougeant plus de la journée du fauteuil où elle venait s’asseoir le matin.

Armandine dépérissait d’ennui.

Il eût fallu la distraire ; et Alban et Mme Ismérie, secondés par Ludovic, que la maladie de sa petite camarade affligeait profondément, avaient épuisé tous les moyens à leur disposition.

D’ailleurs, Alban et Ludovic, absorbés par leur travail, étaient obligés de s’absenter toute la journée.

Cet état de choses se fut peut-être terminé pour l’enfant d’une manière fatale, si Alban ne se fut avisé d’un ingénieux expédient.

Depuis les grands froids, les yacks, réduits à ne plus subsister que de mousses et de lichens, à ronger l’écorce des arbres, étaient devenus moins sauvages.

À plusieurs reprises, Alban, qui avait intérêt à leur conservation, leur avait porté des brassées d’herbages tirés à grand-peine de dessous la neige, au bord du lac.

Maintenant, chaque fois qu’ils voyaient Alban ou Ludovic, ils s’approchaient en mugissant et regardaient pitoyablement les deux hommes, de leurs gros yeux suppliants.

Il eût été certainement très facile, alors, de les prendre vivants.

Alban en avait eu bien des fois l’idée ; mais il l’avait rejetée, comme devant causer une perte de temps inutile, et donner un surcroît de travail.

— Ces animaux, se disait-il, sont habitués à hiverner, et ne périront pas pour avoir un peu pâti. Ils en seront quittes pour brouter deux ou trois fois plus, quand les prés auront reverdi.

Ludovic ne partageait pas entièrement cet avis ; et il s’était habitué à déposer, tous les jours, à la même place, quelques poignées d’herbe que venait prendre un tout jeune yack.

— Si vous le permettez, dit un jour Ludovic à Alban, je m’emparerai de ce petit yack – cela ne sera pas difficile – et il distraira peut-être Armandine.

Alban ne vit aucune difficulté à accorder à Ludovic ce qu’il demandait ; et le jour même, le jeune yack, habilement circonvenu, grâce à quelques poignées d’herbe fraîche mêlée de sel, se laissa mettre la corde au cou, et fut emmené, sans résistance, jusqu’à l’aéroscaphe.

Le jeune yack devint très vite fort sociable.

Il reconnaissait Armandine et saluait sa venue par de joyeux mugissements.

— Nous l’emmènerons avec nous en France, disait parfois l’enfant. J’irai le mener paître dans le parc de Saint-Cloud.

— Je ne sais, répondait son père en souriant, si nous pourrons nous charger d’un voyageur aussi encombrant. Les yacks n’ont, que je sache, aucune aptitude pour l’aérostation.

D’autres fois, la petite fille regrettait de ne pas avoir une voiture pour y atteler son yack.

Elle était montée, naguère, au Jardin d’Acclimatation, dans la voiture aux chèvres, et avait gardé, de cette excursion, un vif et charmant souvenir.

— Je vais te donner satisfaction, lui dit enfin son père.

— Tu vas me fabriquer une petite voiture.

— Non, pas une voiture, un traîneau.

Armandine battit des mains ; et Mme Ismérie, tout heureuse de voir son enfant s’intéresser à quelque chose, se mit immédiatement en devoir de découper, dans un grand morceau de cuir, des harnais pour le yack.

Alban de son côté, fabriqua, de deux planches de sapin, un petit traîneau que Ludovic décora de clochettes en aluminium.

On profita du premier jour de froid sec pour essayer cet équipage.

Ludovic et Armandine, chaudement emmitouflés, prirent place dans le traîneau.

On eût dit le petit roi et la petite reine de quelque féerique royaume des neiges.

Ludovic, à qui on avait recommandé la plus grande prudence, prit les rênes, armé d’une branche de sapin en guise de fouet.

De la galerie extérieure de l’aéroscaphe, Alban et Mme Ismérie assistaient à ce départ, et ne pouvaient s’empêcher de sourire de la mine grave des deux petits excursionnistes.

Le yack se prêta de bonne grâce aux fantaisies de ses conducteurs.

Il revint à son étable, après avoir fait le tour du petit lac.

Le seul reproche qu’on eût pu lui adresser, c’était d’aller un peu lentement.

Ces promenades se renouvelèrent fréquemment, à la grande joie d’Armandine, qui s’était apprise à conduire et qui faisait maintenant de longues excursions toute seule.

Le petit yack, est-il besoin de le dire, était soigné, gâté, choyé de toutes les façons.

Sa mangeoire était toujours pourvue d’herbes fraîches ; et un bloc de sel avait été disposé, à son intention, dans un angle de son étable de branchages, pour qu’il pût le lécher à sa fantaisie.

Grâce à l’exercice qu’elle prenait, Armandine reconquit vite son appétit et sa bonne humeur d’autrefois. Elle reprit ses fraîches couleurs, et sembla enfin tout à fait résignée aux longs ennuis de l’hivernage.

Cependant le froid avait augmenté, et était devenu d’une rigueur véritablement sibérienne. D’énormes masses de neige couvraient maintenant le sommet de la falaise, et enveloppaient le plateau d’un blanc rempart, d’un éclat immaculé.

À l’horizon, les lointains avaient perdu leurs teintes azurées, et les sommets apparaissaient maintenant uniformément couverts de glaces, qu’un pâle soleil irisait de ses rayons.

Le ciel lui-même, les jours où il n’était pas couvert de nuages gris lourds de neige, était de ce bleu léger, à peine teinté, de ce bleu presque métallique qui fait le charme des ciels scandinaves.

Sur le plateau, un profond silence régnait, à peine troublé, de temps à autre, par le cri de quelque oiseau de neige, ou par la chute d’une avalanche partielle détachée du sommet d’un sapin.

On eut dit un paysage de velours blanc, au centre duquel l’aéroscaphe, à demi enlisé, apparaissait comme un fantastique navire d’argent.

Alban fit remarquer à Ludovic combien ce silence et cette nudité des paysages septentrionaux étaient favorables au travail de la pensée.

Dans les contrées méridionales, l’homme, enchanté par tout ce qui l’entoure, ne vit que de sensations.

Dans le Nord, il est forcé de ne vivre que de logique.

Tout Suédois est toujours un peu philosophe, comme tout Italien un peu peintre ou musicien.

Le tempérament français, le mieux pondéré de tous, grâce à la situation géographique du pays, garde un juste équilibre entre les deux extrêmes.

Le froid est ennemi de la paresse.

Aussi Alban et Ludovic, dont l’atmosphère pure de toute poussière et de tout microbe, maintenait la santé dans un état florissant, avançaient-ils, dans leur travail, deux ou trois fois plus vite que pendant les chaudes journées de l’été.

Les ailes étaient presque entièrement remises en état, et il ne restait plus guère qu’à les adapter à la coque de la Princesse des Airs, à recoudre et à regonfler l’enveloppe de l’aérostat, lorsque se produisit une terrible catastrophe.

Un matin que Ludovic et Alban s’étaient rendus, comme d’ordinaire, à l’atelier de la caverne, ils furent tirés de leur travail par un grondement terrible.

On eut dit que la foudre éclatait dans le flanc de la montagne. Puis, le bruit alla en diminuant, et finit par s’éteindre.

Alban ne s’alarma pas tout d’abord.

Depuis quelque temps, ces terribles grondements se produisaient fréquemment ; et Alban n’avait pas tardé à reconnaître d’où ils provenaient.

C’étaient des avalanches détachées des hauts sommets, et qui, après s’être augmentées de toute la neige qu’elles rencontraient sur leur passage, allaient s’engloutir, avec fracas, dans les vallées inférieures.

Mais jamais ce bruit n’avait été perçu aussi distinctement, n’avait paru aussi rapproché.

Alban ne songea pas une minute que l’avalanche dont il venait d’entendre le sinistre grondement, se fut abattue sur le plateau.

La falaise rocheuse était, selon lui, un rempart assez haut pour les protéger contre tous dangers sérieux.

Alban et Ludovic continuèrent donc à travailler jusqu’à l’heure du déjeuner ; mais, lorsqu’ils sortirent de la caverne, ils restèrent comme pétrifiés de stupeur et d’effroi, en face du spectacle qui s’offrait à leurs yeux.

Le cataclysme qu’Alban avait regardé comme impossible, s’était produit.

L’aéroscaphe et toute une partie de la forêt, disparaissaient sous un monstrueux amoncellement de neige, une véritable colline.

— Mme Ismérie ! Armandine ! s’écria Ludovic.

Alban considérait d’un air sombre la masse neigeuse.

Il serrait les poings avec la rage d’un lutteur terrassé par un adversaire invincible.

Ce fut d’une voix brève et rauque qu’il murmura :

— L’aéroscaphe doit être aplati, écrasé. Je ne retrouverai plus que les cadavres de ma femme et de mon enfant !…

— Mais, objecta timidement Ludovic, la carcasse d’acier de la coque a peut-être résisté ?

Alban haussa les épaules avec un commencement de colère.

— Mais non, vous dis-je. Elles ont péri ! La coque est écrasée, et il ne me reste plus qu’à mourir à mon tour.

De grosses larmes coulaient des yeux d’Alban.

Les bras croisés, la tête basse, il demeurait plongé dans son désespoir.

Un mot de Ludovic le tira de cette prostration.

— Vous devriez, en tout cas, essayer de leur porter secours. Qui sait si elles n’ont pas été miraculeusement préservées !

— Soit, fit l’aéronaute d’une voix brève ; mais pour moi je ne conserve aucun espoir, aucune illusion.

Alban et Ludovic prirent chacun une pelle, et se dirigèrent du côté de la colline de neige.

L’ensevelissement de l’aéroscaphe avait été si complet qu’il leur fut impossible de reconnaître exactement à quel endroit se trouvait la Princesse des Airs.

Ils se mirent néanmoins au travail, et commencèrent à creuser, au sommet de la colline, un puits vertical, qui leur permettrait d’atteindre plus rapidement la plate-forme supérieure de l’aéroscaphe, ou ce qui restait de ses débris.

Après cinq heures d’un travail acharné, ils touchèrent le fond de l’excavation qu’ils avaient pratiquée.

Mais ce ne fut pas la coque d’aluminium qu’ils rencontrèrent ; la terre durcie résonna seule sous leur pelle. Ils étaient encore éloignés de l’aéroscaphe d’au moins dix ou quinze mètres.

— Que faire ? s’écria Alban complètement découragé… Je donnerais ma vie pour savoir ce que sont devenus les êtres qui me sont chers !

Baignés de sueur, Alban et Ludovic étaient remontés jusqu’au bord de l’espèce de puits qu’ils venaient de creuser.

Leurs regards erraient avec angoisse de tous côtés, comme si le paysage désolé qui les environnait eût pu leur fournir quelque inspiration.

Tout à coup, Ludovic poussa un cri.

Ses yeux venaient de s’arrêter sur les poteaux de la petite ligne télégraphique, qui reliait le moulin à vent à l’aéroscaphe.

— L’électricité !… s’écria-t-il.

Alban avait compris.

Il s’agissait de faire fondre la neige, en se servant du courant électrique qui, une fois encore, pouvait devenir, pour eux, un élément de salut.

Tous deux coururent à l’atelier. Ils en revinrent portant une sorte de bouclier formé de barres métalliques reliées avec des fils de cuivre.

Ce bouclier fut aussitôt mis en contact avec le conducteur de l’usine dynamo-électrique.

En quelques instants, les barres devinrent rouges.

Tout autour la neige se mit à fondre et à se vaporiser en sifflant.

Poussant devant eux cet appareil, à l’aide de solides perches, Alban et Ludovic mirent moins d’une demi-heure à se frayer un passage jusqu’à l’endroit où se trouvait l’aéroscaphe.

Sous leurs pieds, la neige fondue s’écoulait en véritables ruisseaux.

Au grand étonnement d’Alban et de Ludovic, la coque de l’aéroscaphe leur apparut intacte.

D’un coup d’œil, Alban s’expliqua comment la Princesse des Airs avait échappé à la destruction.

Le sommet arrondi de la colline neigeuse se trouvait beaucoup plus éloigné de la coque qu’il ne l’avait pensé.

L’avalanche, dont la force avait été déjà amortie par les blocs basaltiques qui se trouvaient en avant de la Princesse des Airs, et qui provenaient de l’explosion de la première cartouche d’eau, n’avait atteint la coque que par contrecoup.

Alban poussa un immense soupir de satisfaction.

— Il reste encore quelque espoir, s’écria-t-il.

Fiévreusement, Ludovic et lui escaladèrent la galerie extérieure, complètement déblayée en face de la porte d’aluminium.

Il faisait, en ce moment, tout à fait nuit ; mais dans leur hâte et leur affollement, Alban et Ludovic ne s’étaient pas aperçus de la chute du jour.

Alban, d’un geste saccadé, poussa la porte de métal.

Une nappe de lumière l’éblouit.

Il demeura immobile, paralysé par la surprise et le bonheur.

Au centre de la salle commune, dont les lampes électriques étincelaient, la table était mise.

Mme Ismérie et Armandine, souriantes, achevaient de surveiller la cuisson d’un superbe aloyau de yack.

On s’embrassa avec effusion, et on s’expliqua.

Alban, à peine remis de son émotion, dit les affres terribles qu’il avait ressenties pendant cette journée.

Mme Ismérie raconta comment elle avait été surprise par l’avalanche.

— Je n’ai pas soupçonné, dit-elle en souriant, la gravité du péril que nous avons couru. Un choc sourd a retenti dans toutes les membrures de la coque ; puis, nous nous sommes aperçues que toutes les fenêtres étaient obstruées par la neige. Nous avons essayé d’ouvrir les portes. Impossible. Mais nous ne croyions pas l’avalanche aussi formidable, et nous avons bien pensé que vous viendriez à notre secours.

— Mais, demanda Ludovic encore haletant d’angoisse, comment n’êtes-vous pas asphyxiées !

— Vous oubliez, dit Mme Ismérie, avec son paisible sourire, que nous avons ici tout ce qu’il faut pour respirer artificiellement. Dès que nous nous sommes aperçues que l’atmosphère de la salle commune se chargeait de vapeurs délétères, se saturait, par notre respiration, d’acide carbonique et d’oxyde de carbone, nous avons ouvert une bonbonne d’air liquide.

Alban gardait le silence, comme brisé par les émotions terribles de cette journée.

— Je t’assure, ajouta Mme Ismérie, en serrant les mains de son mari entre les siennes, que nous n’avons pas eu peur un seul moment… Je comptais même tellement sur vous, ce soir, que j’ai fait cuire un morceau de yack beaucoup plus considérable que d’ordinaire ; car vous n’avez pas dû déjeuner, j’en suis sûre !

— Tiens, c’est vrai, s’écria Ludovic ; nous n’en avons même pas eu la pensée !

On dit que les émotions creusent.

C’est pour cela sans doute que Ludovic et Alban mangèrent comme de véritables ogres.

Il ne resta pas trace de l’aloyau ; et Mme Ismérie dut faire appel aux provisions de la glacière à air liquide, pour les rassasier complètement.

Toute la journée du lendemain fut employée au déblaiement de la neige.




V


L’ÉVASION


Alban Molifer ne songea pas un instant à faire disparaître l’amas entier des neiges qui enserraient la Princesse des Airs.

Il ménagea simplement, autour de l’aéroscaphe, un large espace libre, qu’entouraient, de tous côtés, des escarpements neigeux.

Alban avait ses raisons pour agir ainsi.

Il voulait que cette colline, apportée par l’avalanche, servit de rempart à l’aéroscaphe, si une seconde catastrophe venait à se produire.

Dans ce cas, la coque ne recevrait pas un choc direct, et ses habitants seraient préservés.

En se livrant à ce travail, les aéronautes exhumèrent le corps du petit yack qui avait été enseveli par l’éboulement dans sa cabane, et dont le corps était devenu aussi dur qu’une pierre.

Ludovic eut même la délicate pensée de cacher le cadavre de l’animal sous un tas de broussailles, afin que la petite Armandine ne le vit pas.

Quand elle demanda des nouvelles de son yack, on lui répondit qu’il avait dû s’échapper.

— Les animaux, dit Alban, ont un instinct bien supérieur au nôtre ; il les avertit des grands cataclysmes de la nature. Tu retrouveras ton yack à la belle saison.

— Si nous sommes encore là, ajouta Ludovic.

L’enfant parut se contenter de ces explications, et l’on évita, pendant les jours qui suivirent, de faire allusion à la mort du yack.

Alban, d’ailleurs, était sûr que les incidents du départ, maintenant tout proche, apporteraient à l’enfant des distractions suffisantes.

Il activait de plus en plus les préparatifs du départ. Il avait hâte d’avoir quitté ce plateau.

De jour en jour, des avalanches partielles, descendues de la brèche ouverte par les cartouches d’eau, venaient s’ajouter à l’ancien amoncellement glaciaire.

Alban voyait avec terreur le moment où, malgré tous ses efforts, la surface entière du plateau serait couverte d’une couche de neige, de vingt ou trente mètres d’épaisseur.

Déjà, il fallait se livrer, chaque matin, à un véritable travail de déblaiement, pour gagner l’atelier de réparation de la caverne de sel.

De plus, la lente poussée des neiges, se tassant insensiblement sous l’impulsion de leur propre pesanteur, rétrécissait de jour en jour l’emplacement ménagé autour de la coque.

Alban ne dormait plus tranquille.

Il craignait qu’un glissement, plus fort que les autres, ne broyât, pendant la nuit, l’aéroscaphe, entre les deux murailles de glace subitement rapprochées.

C’était là un grave péril. La Princesse des Airs eut été, alors, aplatie, ainsi qu’il arrive aux navires des explorateurs du Pôle, lorsqu’ils se trouvent pris entre deux banquises.

Alban se demandait, en outre, avec inquiétude, ce qu’il ferait si, une fois qu’il aurait adapté les ailes à la coque, une avalanche, même minime, se produisait et brisait de nouveau les délicats appareils d’aviation.

Il faudrait, alors, recommencer encore une fois tous les travaux.

Le départ serait indéfiniment retardé, et l’on en serait réduit à endurer, dans ce désert de glace, toutes les horreurs d’un hivernage terrible.

Une nuit, Alban fut réveillé par un bruit sourd, dont il avait appris, depuis peu, à connaître la nature.

C’était une avalanche qui descendait de la montagne.

Il sauta hors de son lit, et tourna le commutateur du puissant fanal électrique situé à l’avant de la Princesse des Airs.

Un pinceau de lumière dissipa les ténèbres.

Les yeux collés à la vitre de cristal de la cabine d’avant, il entrevit alors un spectacle épouvantable et grandiose.

Une trombe blanche, qui semblait rouler des blocs de diamants, éblouissants, sous le jet lumineux du fanal, de tous les feux de l’arc-en-ciel, fila devant ses yeux avec la rapidité de la foudre, dans un grondement terrible, et alla se perdre dans la nuit, vers les dernières pentes du plateau.

L’aéronaute avait senti son cœur palpiter à grands coups dans sa poitrine, et ses cheveux se dresser d’épouvante.

Il était, peut-être, le premier homme qui eut contemplé, d’aussi près, un semblable cataclysme.

Le mystère des forces indisciplinées de la nature le pénétra d’une horreur sacrée.

C’est à peine s’il réfléchit que l’avalanche avait passé à quelques centaines de mètres à peine de la coque de l’aéroscaphe.

Il rassura, en balbutiant, Mme Ismérie et les enfants, que le bruit avait réveillés ; mais, il n’éteignit pas le fanal. La véritable situation lui apparut dans son horreur.

Il voyait clairement, maintenant, que le salut de ceux qui lui étaient chers, allait dépendre de la promptitude du départ.

Ce n’était plus une question d’heures, c’était, peut-être, une question de minutes.

Avec l’augmentation du froid et la tombée perpétuelle des neiges, c’étaient des montagnes entières de glace qui allaient s’écrouler sur le plateau.

Le danger parut tellement imminent à Alban qu’il ordonna à tout le monde de se lever. On s’habilla chaudement, on se munit de fanaux électriques, et l’on partit pour l’atelier de la caverne de sel. Tous avaient si bien le sentiment de la gravité de la situation, que personne ne songea à demander d’explications à Alban.

La petite troupe se mit silencieusement en marche à travers la blanche solitude, où la lumière des fanaux faisait danser les ombres fantastiques des vieux sapins.

— Toi, Ismérie, commanda Alban d’une voix brève, tu vas t’occuper, avec Armandine, de la réparation de l’enveloppe de l’aérostat. Pendant ce temps, Ludovic et moi, nous visserons les derniers écrous des ailes. Je veux qu’elles soient mises en place demain, avant midi. Il n’y a pas un moment à perdre.

Mme Ismérie avait déroulé l’immense enveloppe, dont elle visitait soigneusement les déchirures.

— Comment vais-je faire ? dit-elle au bout d’un instant… N’avais-tu pas parlé de baudruche et de colle de poisson pour ce travail ?

— Oui, répondit Alban qui s’escrimait, une clef anglaise à la main ; mais tout cela serait trop long…

Nous allons simplement employer, pour le rebouchage sommaire des déchirures, la toile de ma montgolfière et ce qui reste de caoutchouc, en solution dans l’essence de térébenthine. Mais surtout, hâtons-nous…

Chacun se mit à l’œuvre avec une silencieuse ardeur.

Personne ne se sentait plus ni sommeil, ni fatigue.

Trois heures plus tard, la réparation des ailes était complète, et celle de l’aérostat très avancée.

Ludovic et Alban se chargèrent d’une des ailes qui, malgré leur longueur considérable, étaient d’une grande légèreté.

Ils se dirigèrent du côté de l’aéroscaphe, laissant Armandine et Mme Ismérie poursuivre leur travail.

Un jour gris et sale montait sur le plateau.

Alban et Ludovic furent effrayés du spectacle qui s’offrait à eux.

Un grand tiers de la forêt, depuis le lac jusqu’à la cataracte, avait été englouti par l’avalanche.

Des pins, vieux de plus de cent ans, avaient été brisés comme des roseaux.

Du moulin à vent et de la machine dynamoélectrique, il ne restait plus trace.

Une chaos de blocs tourmentés avait nivelé entièrement la pente inférieure du plateau.

Ludovic jetait autour de lui des regards d’épouvante.

Toute une révolution se faisait dans sa jeune imagination.

Il soupçonnait maintenant ce qu’avaient pu être les convulsions géologiques, aux premières époques du globe.

Quant à Alban, il était dominé par l’idée fixe du départ.

— C’est bien heureux, dit-il pourtant, lorsqu’ils furent arrivés, que nos accumulateurs soient complètement chargés. Que serions-nous devenus maintenant que notre usine d’électricité est enterrée sous cent pieds de neige.

Après avoir mangé debout une tranche de viande froide, Alban commença immédiatement le montage des ailes.

Cette opération était des plus simples.

C’était, pour chaque aile, une demi-douzaine de boulons à river et rien de plus.

Pendant qu’Alban était ainsi occupé, Ludovic alla porter le repas de Mme Ismérie et d’Armandine, et les aider dans le raccommodage des déchirures de l’enveloppe.

Ce travail était terminé, lorsque Alban retourna chercher la seconde aile, qui fut mise en place avec autant de succès que la première.

La Princesse des Airs avait maintenant repris son aspect de monstre aérien.

Elle ne ressemblait plus, comme la veille, à la coque d’un navire naufragé dans les glaces.

On eût dit plutôt le cadavre de quelque géante chauve-souris, de l’époque antédiluvienne.

À midi, tout le monde prit un peu de repos, sauf Alban qui visita soigneusement les appareils, le magasin aux vivres, et s’assura que tout était en ordre.

Au moment où l’on allait se remettre en route pour l’atelier, afin d’y prendre l’enveloppe de l’aérostat et les outils qui s’y trouvaient, Armandine demanda quand on partirait.

— Le plus tôt possible, répondit Alban. Aujourd’hui même, dès que notre aérostat sera gonflé.

— Mais, objecta l’enfant, si l’on vient nous chercher ?… Si nos amis de Saint-Cloud, qui connaissent maintenant, certainement, notre présence dans ces montagnes, parviennent jusqu’ici, ils ne nous trouveront plus.

— Nous n’avons pas le moyen de les attendre, répondit Alban. Chaque heure de plus que nous passons ici aggrave le péril de notre situation… Nous arriverons assez à temps, je l’espère, pour éviter à nos amis des fatigues et des dépenses inutiles.

— Et s’ils sont déjà en route ?

— Alors, tant pis ; nous aviserons. En ce moment, nous n’avons pas le choix.

— Quelle route comptez-vous suivre ? demanda Ludovic.

— J’en reviens à notre projet primitif. Nous ne sommes qu’à quelques centaines de lieues des possessions françaises de l’Indochine. Le plus sûr et le plus court est donc de reprendre notre ancien itinéraire, et de faire route dans la direction du sud-est. Nous irons atterrir à Saïgon, ou dans le voisinage de quelque autre ville du littoral. De là, il nous sera facile de regagner l’Europe. Nous aurons le choix entre de nombreuses lignes de bateaux à vapeur, ou notre aéroscaphe.

— Et pour atterrir ? demanda Mme Ismérie. Que comptes-tu faire pour parer aux difficultés de la descente ?

— Nous atterrirons dans les meilleures conditions possibles… Du moment où les ailes et l’aérostat sont en bon état, nous ne courons aucune espèce de risque. D’ailleurs, nous avons encore, en magasin, assez d’air liquide, pour le chargement des fusées auxquelles nous avons dû de ne pas être écrasés, lors de notre chute sur ce plateau… Mais, ajouta l’aéronaute, ne perdons pas de temps en explications. Depuis longtemps, j’ai songé à tout cela. Vous pouvez vous en fier à moi.

Le travail fut repris avec une nouvelle fièvre.

L’aérostat fut porté, de l’atelier à l’endroit où se trouvait la Princesse des Airs.

Puis, on l’assujettit, à l’aide de longues perches, au-dessus de la plate-forme.

L’orifice inférieur de l’enveloppe fut mis en communication avec les appareils producteurs de « lévium ».

Bientôt, elle commença à se gonfler, et à se balancer au-dessus de la coque brillante.

Il faisait tout à fait nuit quand l’opération du gonflement fut terminée.

Une neige épaisse avait recommencé à tomber.

Les aéronautes étaient brisés de fatigue.

Déjà, les moteurs électriques ronflaient, avec des crépitements secs et précipités ; les portes extérieures avaient été fermées hermétiquement ; les fanaux électriques étaient allumés.

— Le moment suprême est arrivé ! s’écria Alban Molifer, le cœur battant d’une vive émotion.

Il coupa le câble qui retenait encore l’aéroscaphe…

La Princesse des Airs s’éleva, d’une seule poussée, à trois cents mètres du plateau, et s’enfonça à travers les nuages de neige !…


.......................





VI


CONSTANTINOPLE


M. Lecormier, professeur au Muséum d’Histoire naturelle, habitait, rue Lacépède, à Paris, une petite maison à deux étages, derrière laquelle s’étendait un jardin qu’il avait toujours refusé de vendre, malgré les offres brillantes des entrepreneurs de maisons de rapport.

C’est que M. Lecormier était d’un caractère et d’un tempérament bien spéciaux. Quoiqu’il eût soixante-cinq ans, et qu’il fût l’auteur de découvertes considérables, il n’était même pas décoré, et vivait avec une simplicité que ses collègues, plus jeunes et plus intrigants, qualifiaient volontiers de mesquinerie.

Vêtu, hiver comme été, d’une redingote noire rapée, il n’avait pour tout domestique qu’un jeune homme qu’il avait adopté et recueilli, et qui lui servait de garçon de laboratoire et d’aide dans ses expériences.

Au physique, M. Lecormier était grand, sec, et sa physionomie, très osseuse et toujours bien rasée, se décorait de lunettes d’argent d’un modèle ancien et solide, ainsi que d’un chapeau à larges bords.

Dans son quartier, il passait pour maniaque.

Toujours préoccupé d’une expérience ou d’une théorie, il ne répondait jamais aux saluts qu’on lui faisait dans la rue, et ne fréquentait presque personne.

L’emploi de son temps était méthodiquement fixé d’avance, et il ne se fût jamais permis de déroger, sous quelque prétexte que ce fût, à l’ordre du tableau qu’il dressait, chaque matin, des occupations de la journée.

Son aide, Pierre, avait été habitué par lui, de longue date, à respecter toutes ses manies.

Pierre était un grand garçon au sourire un peu niais qui exécutait, avec une rigueur toute militaire, les consignes qui lui étaient données.

Aussi M. Lecormier ne fut-il pas peu surpris, un matin qu’il était occupé à la rédaction consciencieuse du tome troisième de son grand ouvrage sur les coléoptères antédiluviens, d’entendre Pierre frapper à la porte de son cabinet de travail.

Les sourcils grisonnants et hérissés du vieux savant se froncèrent.

De huit à dix, il était convenu que Pierre ne devait jamais déranger son maître, même, avait dit le vieux savant, si le feu prenait dans le quartier, ou ce qui serait plus grave encore, à la bibliothèque du Muséum.

Ces deux heures de la matinée étaient invariablement consacrées à la notation des expériences faites la veille.

Aussi, Pierre fut-il très mal accueilli.

Ce fut d’un ton à la fois sec et glacial que M. Lecormier s’écria :

— Quelle catastrophe se produit donc ? Es-tu fou de venir me déranger à pareille heure ? Tu n’as donc pas consulté le tableau de l’emploi du temps ? Tu sais que je ne fais pas de cours, puisque c’est aujourd’hui samedi ?…

Pierre se disposait à répondre.

M. Lecormier, lui imposant silence d’un regard foudroyant, continua lentement, de cette même voix sans timbre qui semble l’exclusif apanage des purs logiciens.

— Par conséquent, j’attends que tu me fournisses des explications sur ta conduite.

Pierre ouvrit une large bouche, roula autour de lui des yeux égarés, mais son gosier, paralysé par la crainte, n’émit aucun son.

Il se contenta de déposer, sur le rebord du bureau de M. Lecormier, un petit paquet carré enveloppé d’un fort papier gris, dans lequel on avait pratiqué une quantité de trous à l’aide d’une épingle.

Le savant n’eut pas plutôt jeté les yeux sur le minuscule colis, qu’il s’en empara avec une joie fébrile.

— Tu ne pouvais pas m’annoncer plus vite, dit-il sévèrement à Pierre, qu’il s’agissait d’un envoi d’insectes de M. Lissajoux, l’entomologiste avignonnais, mon excellent correspondant et collaborateur !

Pierre, entraîné de longue date au silence comme un trappiste, se dirigeait vers la porte sans une parole, quand M. Lecormier le rappela.

— Si la même circonstance se représente, dit-il d’un ton plus doux, tu pourras me déranger, fût-ce à l’heure de mon travail de rédaction… Va Pierre, tu es un brave garçon.

Un sourire béat illumina la face de l’honnête serviteur qui disparut, cette fois définitivement, pendant que son maître, avec une impatience toute juvénile, achevait de couper les ficelles et de déchirer le papier gris qui enveloppait le paquet. Le papier ôté, M. Lecormier trouva une petite cage grillée de fil de fer, d’où s’échappait un bruit strident et monotone.

— Pardieu ! s’écria le savant avec joie, je parie que ce sont des sauterelles de la grande espèce, des sauterelles d’Afrique que le vent à portées d’Algérie jusqu’en Avignon.

M. Lecormier s’était arrêté, avant d’ouvrir définitivement la cage.

Il s’était croisé les bras, et penchant l’oreille, il écoutait, avec un sourire de béatitude, le stridulement léger…

Évidemment les sauterelles ne trouvaient pas la captivité de leur goût.

— Elles font du bruit, dit M. Lecormier en se frottant les mains, donc elles sont en excellent état… Ce ne sont pas de ces insectes à moitié morts comme on m’en a envoyé tant de fois… Ce seront d’excellents sujets pour une prochaine expérience.

Ces réflexions préliminaires une fois terminées, M. Lecormier s’arma d’une forte loupe, et se décida enfin à ouvrir la cage.

Il s’empara habilement du premier insecte qui se présenta par l’entrebâillement du couvercle, le tint quelques instants dans sa main fermée ; puis, avec une dextérité toute professionnelle, le fit glisser entre son pouce et son index.

Alors, il put l’examiner à loisir.

Mais, il avait à peine porté la loupe à son arcade sourcilière gauche, qu’il poussa une exclamation, moitié de plaisir, moitié d’étonnement.

Il faillit, sans sa surprise, laisser échapper le long insecte vert.

— Voilà qui est surprenant, par exemple, s’écria-t-il. Cette sauterelle est d’une espèce tout à fait rare, on ne la rencontre je crois que sur les hauts plateaux de l’Asie centrale. Le Muséum n’en possède guère qu’un ou deux exemplaires… Pour arriver, jusqu’en Provence, pour se faire prendre dans le filet de mon ami Lissajoux, cette bestiole a dû faire la moitié du tour du monde !… Quelque courant atmosphérique l’aura portée jusque dans le centre africain d’où un autre courant l’aura prise et emmenée en Avignon. Le voyage de cette sauterelle tient véritablement du prodige. C’est bien ce qui confirme une opinion de moi, et dont on s’est autrefois moqué. J’ai dit que, pour s’occuper de la science des insectes, il fallait être ferré en météorologie. Avec une bonne carte des vents, je vais reconstituer exactement l’itinéraire qu’a suivi ce petit animal… Et dès ce soir, sans plus tarder, je vais acheter les œuvres complètes de Bouldu. C’est véritablement le seul qui connaisse quelque chose à la météorologie.

Après avoir minutieusement noté l’emplette qu’il comptait faire, M. Lecormier porta la grande sauterelle sur une table voisine, et l’immobilisa sous l’objectif d’un microscope spécialement disposé pour les examens entomologiques. Il approcha l’œil de l’oculaire ; et les mains appuyées sur le rebord de la table, s’absorba dans l’étude de cet insecte, presque nouveau pour lui.

Mais la sauterelle asiatique offrait sans doute des particularités tout à fait remarquables, car le savant resta plus d’une demi-heure dans la même posture fatigante.

Ses sourcils s’étaient froncés, son front s’était plissé sous l’effort de l’attention.

Il y avait certainement quelque chose qu’il ne comprenait pas.

À la fin, M. Lecormier abandonna le microscope, et alla se rasseoir sur son fauteuil pour y réfléchir tout à son aise.

Au bout d’un instant, il se releva, prit la sauterelle entre deux doigts, et avec un scalpel à la lame très effilée, il détacha de son corselet une mince pellicule qu’il recueillit sur une plaque de verre.

Pendant cette opération, ses mains tremblaient d’émotion.

Ensuite, il envoya, presque brutalement, la sauterelle rejoindre dans la boîte ses compagnes de captivité ; puis, sans plus s’en occuper, il essuya méticuleusement le verre de ses lunettes et disposa, avec mille précautions, la pellicule qu’il venait de détacher, sous l’objectif d’un autre microscope d’un très fort grossissement.

— Je ne m’étais pas trompé, s’écria-t-il après un instant d’examen. Sur cette pellicule de collodion, on a reproduit, par la photographie, en caractères minuscules, tout un message. Pour que ceux qui l’ont envoyé aient employé un moyen aussi peu usité et aussi hasardeux, il faut qu’ils se soient trouvés dans un grave péril, dans une situation tout à fait extraordinaire et hors des aventures communes. Des savants seuls peuvent avoir eu l’idée d’un tel moyen… Et se sont des savants français… car le message est entièrement écrit en français. Il ne me reste plus qu’à le transcrire.

M. Lecormier appuya sur le bouton d’un timbre électrique.

Pierre, pour qui cette matinée devait être décidément fertile en incidents, montra, dans l’entrebâillement de la porte, sa large face rose, étonnée et naïve.

— Tu vas prendre une feuille de papier, commanda M. Lecormier, et écrire sous ma dictée ce que je suis en train de déchiffrer.

Pierre s’installa.

Et voici le texte du document que M. Lecormier lui dicta lentement :

« Pour être remis, contre récompense, à M. Rabican, docteur médecin à Saint-Cloud, près Paris, France. Les personnes qui trouveraient cette lettre sont priées de la faire parvenir à son adresse, dans le plus bref délai possible. L’existence de plusieurs personnes en dépend. L’aéroscaphe la Princesse des Airs monté par l’aéronaute Alban Molifer, par Mme Molifer et leur fille Armandine, ainsi que Ludovic Rabican, fils du docteur, est venu, après une traversée mouvementée, s’échouer, par suite d’avaries à ses appareils moteurs, sur un plateau des monts Himalaya, entouré de rocs escarpés qu’il leur est impossible de franchir. Ils n’attendent de secours que de leurs amis de France. Jusqu’ici, ils sont en bonne santé. Ils n’ont pu déterminer exactement la latitude de l’endroit où il se trouvent ; le seul renseignement qu’ils peuvent donner à leurs amis, c’est que les altitudes des monts qui les entourent dépassent cinq mille mètres. Ils doivent donc se trouver dans la partie la plus élevée de la chaîne. Ludovic Rabican prie ses parents de lui pardonner et de venir à son secours. »

M. Lecormier avait dicté le texte de cette lettre, d’une voix émue et solennelle que Pierre ne lui connaissait pas.

Il était profondément agité.

Dans toute sa carrière de savant, jamais pareille aventure ne lui était arrivée.

La transcription terminée, il colla précieusement la pellicule de collodion sur une lamelle de verre qu’il renferma dans un tiroir.

Puis, il ordonna à Pierre de lui apporter son chapeau, sa canne à pomme d’ivoire et son pardessus.

Pendant qu’il s’habillait avec une coquetterie inaccoutumée, Pierre exécutait une seconde copie de la lettre si miraculeusement arrivée du fond des déserts asiatiques.

M. Lecormier prit la dernière copie, qui était la plus nette, fit appeler une voiture, et jeta au cocher l’adresse du Figaro.

M. Lecormier connaissait, par la lecture des journaux, le départ tout récent de l’expédition Rabican-Bouldu-Van der Schoppen.

Il n’eut donc pas un seul instant l’idée de se rendre à Saint-Cloud.

Il jugea que le meilleur moyen de répondre au désir des naufragés de la Princesse des Airs était de livrer à la presse le document tombé entre ses mains. Tous les journaux de l’univers s’empresseraient de le reproduire, ne fût-ce qu’à cause de la singulière façon dont il était parvenu à destination.

Très autoritaire dans la vie privée, M. Lecormier était, en public, d’une extrême timidité.

Il sentit tout son aplomb s’évanouir, en se trouvant mêlé à la foule élégante qui remplissait le salon d’attente du grand journal parisien.

Tous les regards se tournaient vers lui.

Les uns le prenaient pour un vieux poète de province, les autres pour un inventeur ; et le vieux savant se trouvait très gêné par la façon trop curieuse dont chacun le dévisageait.

Il avait fait passer sa carte.

Son nom et ses ouvrages étaient connus de toute l’Europe ; aussi fut-il introduit sans retard.

On accéda immédiatement à sa demande.

Un des rédacteurs scientifiques se mit aussitôt à l’œuvre et élabora un article qui contenait un résumé, agréablement présenté, de la tentative d’Alban Molifer, un portrait des explorateurs, et même une biographie succincte de M. Lecormier.

L’article, qui devait passer en première page, se terminait par le texte exact du document et le récit de la façon merveilleuse dont il était parvenu en France.

Le secrétaire de la rédaction promit même d’envoyer, dans le plus bref délai, rue Lacépède, un reporter chargé de photographier la sauterelle et l’image de la pellicule de collodion, agrandie par le système des projections électriques.

Respectueusement reconduit par un des rédacteurs, M. Lecormier traversa triomphalement le salon d’attente.

Il regagna son laboratoire, enchanté de sa démarche.

Le lendemain matin, M. Lecormier, dès son lever, se fit acheter le Figaro et savoura l’article de tête jusqu’à la dernière ligne.

Bien que d’un caractère très désintéressé, le brave homme n’était pas insensible aux satisfactions de la vanité.

Il terminait à peine cette lecture, que Pierre frappait à la porte du cabinet.

Le savant eut une moue de mécontentement.

— Décidément, bougonna-t-il, le drôle va prendre l’habitude de me déranger à tout instant… Entre, ajouta-t-il d’une voix où perçait un commencement de colère.

— Monsieur, bredouilla Pierre, c’est un grand jeune homme qui veut absolument vous parler.

— Quelque reporter qui vient m’ennuyer ; quelqu’un de mes élèves qui veut des explications complémentaires sur mon dernier cours…

— Voici sa carte, monsieur.

M. Lecormier lut :

KARL VAN DER SCHOPPEN


ÉTUDIANT ÈS SCIENCES NATURELLES
Saint-Cloud (Seine).

Ces mots étaient tracés en superbe gothique, sur un vaste carton…

— Van der Schoppen, murmura le savant ; mais c’est le nom de ce médecin allemand qui soigne ses malades à coups de poing et qui a accompagné le docteur Rabican et M. Bouldu dans leur expédition en Asie centrale… Ce visiteur doit être son fils… Faites entrer, ajouta-t-il.

Un instant après, Pierre introduisait un adolescent au visage joufflu, aux grands yeux bleus, à qui sa redingote trop longue et son pantalon trop court achevaient de donner un air de gaucherie et de maladresse tout à fait caractéristiques.

Il tenait à la main un numéro du Figaro.

La physionomie de Karl revint à M. Lecormier, qui apprit avec joie que le jeune homme s’occupait d’entomologie et comptait au nombre de ses lecteurs assidus.

Il le fit asseoir, l’interrogea, lui montra la sauterelle messagère, et finalement lui conseilla de télégraphier à ses parents, s’il en était encore temps, le texte entier de la dépêche.

Karl prit congé de M. Lecormier enchanté de l’affabilité du savant qui lui avait fait promettre de revenir le voir.

En sortant, il courut au bureau de poste le plus proche et télégraphia à Tiflis, dans la province russe du Caucase où, d’après l’itinéraire qu’ils lui avaient laissé, son père et ses amis devaient alors se trouver.

En sortant du bureau de poste, Karl se dirigea, tout pensif, du côté de la Seine, pour prendre le bateau qui devait le ramener à Saint-Cloud.

Il avait le cœur gros. Au fond, sans s’en bien rendre compte lui-même, il était un peu jaloux de son père et de ses amis, qui allaient accomplir sans lui le voyage de Paris à l’Himalaya.

Il ne put s’empêcher de pousser un soupir, en songeant que la dépêche qu’il venait de lancer, courant déjà sur les fils des réseaux télégraphiques européens, allait, plus heureuse que lui, rejoindre les voyageurs déjà parvenus en plein Caucase.

Il eut bien voulu, comme eux, pénétrer dans ces contrées où avaient fleuri et s’étaient éteintes des civilisations inconnues.

C’est de ces profondes steppes asiatiques, qui semblent un des plus vastes réservoirs de la vitalité de la race humaine, que s’étaient élancés les conquérants qui avaient dévasté le monde, et les religions qui l’avaient moralisé.

Pendant que le bateau l’emportait vers Saint-Cloud, il évoquait par la pensée, les empereurs et les apôtres asiatiques dont il avait lu l’histoire : Houlagou, le destructeur et le conquérant féroce qui ne laissait que le désert partout où il avait passé ; Timour-Lenk qui construisait des pyramides avec les crânes de ses ennemis, et qui éleva, un jour, un rempart avec les corps encore vivants de ses prisonniers, qu’il fit murer malgré leurs supplications, entre des pierres et du mortier, pour laisser aux générations futures, un éternel monument de ses instincts barbares.

Les temps avaient passé, les empires des conquérants s’étaient écroulés, l’Asie centrale était retournée à son mystère ; et ses déserts étaient redevenus impénétrables aux investigations de la science européenne, pendant qu’il s’y préparait peut-être une nouvelle religion ou une nouvelle invasion de barbares.

C’était ces antiques contrées que son père et ses amis allaient traverser à la recherche des naufragés de la Princesse des Airs.

Cette réflexion fit comprendre à Karl à quels puérils sentiments il avait obéi en jalousant le sort des explorateurs, et il ne regretta plus sa présence parmi eux pour le plaisir qu’il aurait eu à partager leurs dangers et à les défendre contre les ennemis.

Cependant Karl, qui était doué d’un grand bon sens et d’une résignation extraordinaire, finit par se répéter le raisonnement qu’il se faisait presque tous les jours depuis le départ de son père :

— Malgré les difficultés du voyage, se dit-il, il est certain que nos chers explorateurs sont dans les meilleures conditions possibles de succès. Jusqu’à Sa-markande où le chemin de fer transcapien les déposera, ils ne courent aucun danger. Pour ce qui est de la suite du voyage, ils sont nombreux, bien armés, bien outillés, et munis de toutes les recommandations officielles qui peuvent faciliter leur tâche près des autorités de la Tartarie chinoise et des autres peuplades himalayennes.

Doué d’une imagination très peu ardente, Karl était loin de soupçonner les tragiques aventures qui attendaient son père et ses amis.

De Paris à Constantinople le voyage s’était effectué sans aucun accident.

Les trains de l’Orient-Express sont à la fois les plus rapides et les plus confortablement installés de tout le réseau européen.

À la gare de Constantinople même, il leur fallut subir un véritable combat, contre une armée de douaniers turcs, aux moustaches énormes, qui jetaient sur les colis des voyageurs des regards féroces, énuméraient sur les doigts l’interminable liste des redevances à payer, et semblaient bien décidés à se montrer intraitables, à visiter inexorablement, malles et valises, sans respect pour les objets fragiles.

Ce fut alors que l’intervention de Jonathan Alcott, fut précieuse.

Pendant le voyage, il était demeuré invisible, et s’était tenu modestement à l’écart dans un autre compartiment que celui de ses compagnons.

Il sentait que, dans la situation toute spéciale qu’il occupait près du docteur, il était nécessaire qu’il usât de la plus grande prudence.

D’ailleurs, le perfide Yankee ne s’était nullement amendé. Il conservait intacte toute sa haine envers M. Bouldu et ses amis, et il se proposait de tirer, dès qu’une occasion favorable se présenterait, une éclatante vengeance des humiliations méritées qu’il avait subies.

La pensée d’une trahison habilement machinée était donc bien arrêtée dans son esprit.

Mais, pour trahir, il faut posséder la confiance, et, ce n’était pas le cas de Jonathan.

Tout le monde, depuis l’impétueux Bouldu, jusqu’au flegmatique Van der Schoppen, avait l’œil sur lui.

Jonathan savait par expérience que son maître était doué d’un cœur excellent, et lui pardonnerait bien vite le passé, pourvu qu’il fît montre de quelque dévouement.

Jonathan s’était donc résolu à paraître, jusqu’à nouvel ordre, dévoué et même servile.

Ce fut à la gare de Constantinople qu’il commença à se montrer sous cet aspect, tout à fait nouveau pour ceux qui le connaissaient depuis longtemps.

Le Yankee avait de grandes qualités pratiques.

Dans ses nombreuses pérégrinations, il avait étudié à fond l’art de voyager sans perdre de temps, et avec le moins de dépense possible.

Il eut vite fait de mettre les douaniers à la raison.

Il n’ignorait pas qu’en Turquie comme dans tout l’Orient, le pourboire ou bacchich est, dans toutes ces occasions de la vie, un talisman magique.

Les pourboires et les pots-de-vin sont tellement entrés dans les mœurs ottomanes, que tout le monde en reçoit, et même en exige, depuis le dernier portefaix, jusqu’au plus sublime vizir.

Jonathan s’approcha donc des douaniers, et avec des gestes expressifs, leur distribua quelques pièces blanches.

L’effet de cette gratification fut instantané.

En un clin d’œil, les féroces Osmanlis se trouvèrent transformés en serviteurs empressés.

M. Bouldu n’avait pu s’empêcher de sourire pendant toute cette scène.

— Quel habile coquin que ce Jonathan ! murmura-t-il. Quel homme précieux s’il voulait se montrer honnête !

— Il le sera, monsieur ! répondit à demi-voix l’hypocrite Yankee, qui avait entendu la réflexion.

En prononçant ces paroles, Jonathan avait posé la main sur sa poitrine et levé les yeux au ciel, d’un air si convaincu que le naïf savant en fut touché.

— Après tout, grommela-t-il, il se repent peut-être de ses erreurs.

Ni le docteur Rabican, ni Yvon n’avaient entendu la réflexion de M. Bouldu. À peine débarrassés des douaniers, il leur fallut tenir tête à une troupe de portefaix en turban, de Levantins aux longues dents blanches et au sourire obséquieux, et de garçons d’hôtel, anglais, français, allemands, italiens, qui se ruaient sur les valises dans un vacarme étourdissant.

Un professeur de linguistique eut reconnu dans leur charabia, des mots, appartenant à toutes les langues, à tous les patois de l’Orient et de l’Occident.

— Une voiture pour Mylord ?

— Où faut-il porter des bagages de Vos Seigneuries ?

— Mylord, Great Britain’s Hôtel ?

— Messieurs, ce n’est qu’à l’hôtel de Paris que vous trouverez des chambres confortables à des prix modérés.

— Posada del Madrid !

— Man spricht Deutsch !

— Si parla italiano !

— Govoriat pa rucckii !

C’était une cohue extraordinaire, un tohu-bohu invraisemblable.

Le débarcadère semblait une succursale de la tour de Babel.

Mme Rabican et sa fille s’étaient craintivement rapprochées du docteur.

Yvon, Jonathan et M. Bouldu défendaient leurs bagages contre une demi-douzaine de Levantins aux barbes noires et frisées.

Quant au professeur Van der Schoppen, qu’une troupe de garçons d’hôtel cherchait à démunir d’un vaste sac de toile rempli de notes scientifiques, il avait commencé par répondre patiemment à ses adversaires, en employant tour à tour mais sans succès, les trois seules langues qu’il parlât : l’anglais, le français, l’allemand.

Voyant l’inutilité de ses efforts, il avait ensuite proféré d’affreux jurons tudesques.

Enfin, pour empêcher la curée des malles, des valises et des sacs, qui, sur le dos des porteurs de toutes les nations, partaient tous dans des directions différentes, il avait songé à appliquer à ces enragés son infaillible méthode.

Cette fois la kinésithérapie fit merveille. Quelques coups de poings appliqués avec méthode, eurent vite fait de mettre à la raison les récalcitrants.

En quelques instants, l’honorable professeur eut récupéré tout son bagage.

Un large vide s’était fait autour de lui.

Ses adversaires se contentaient maintenant de lui crier leurs offres à distance, tout en le considérant avec un certain respect.

Yvon Bouldu et Jonathan avaient suivi l’exemple du professeur. Au bout de cinq minutes la place se trouvait libre.

Les voyageurs se firent alors conduire dans un hôtel français du faubourg de Péra qui leur avait été recommandé.

Cet établissement, qui réunissait à la fois les raffinements de la civilisation orientale et le confort de l’Occident, était entouré de jardins.

Des cours intérieures, ornées de colonnades de marbre blanc et rafraîchies par des jets d’eau, en faisaient un séjour délicieux.

Le soleil déclinait déjà à l’horizon, lorsque les voyageurs y arrivèrent.

On remit au lendemain les courses indispensables.

D’ailleurs, le bateau à vapeur de Constantinople à Poti, tête de ligne du chemin de fer transcaucasien ne devait partir que le surlendemain.

À la demande de Mme Rabican, le couvert du dîner fut mis dans le jardin, sous de grands massifs de lauriers roses, d’orangers et de cyprès.

À l’horizon, les voyageurs apercevaient les dômes dorés des mosquées, les mâts des navires à l’ancre, et tout un fouillis pittoresque de minarets, de coupoles et maisons peintes en gris, en rose et en bleu, environnées de ces éternels cyprès, l’arbre que l’on rencontre le plus fréquemment à Constantinople, et dont le noir feuillage fait si bien ressortir la beauté des constructions claires de l’Orient.

Tous les voyageurs, mais surtout Mme Rabican et Alberte, éprouvaient l’émotion que la beauté du site et du ciel de Constantinople produit toujours chez ceux qui y arrivent pour la première fois.

Un grand silence, à peine troublé par la rumeur lointaine du port et de la ville, s’élevait des jardins.

Un parfum, où dominaient la rose et le jasmin, se répandait dans l’atmosphère, montait des bosquets, et semblait pour ainsi dire saturer tout le paysage.

La table était somptueusement servie. À côté des vins et des mets de l’Europe, se trouvaient les produits spéciaux à Constantinople : le raki, sorte d’alcool que l’on extrait de l’arbre mastic et qui, d’abord incolore, se trouble et devient laiteux comme l’absinthe, quand on y verse de l’eau. Le docteur Van der Schoppen et Jonathan furent les seuls à apprécier ce breuvage, que son goût prononcé de térébenthine rend peu agréable aux Européens qui le goûtent pour la première fois.

Il y aussi des vins de Chio et de Samos, à la fois alcoolisés et sucrés comme ceux de l’Espagne et de la Sicile.

Parmi les mets, les dames n’apprécièrent que des confitures sèches de cédrat de Damas, et de délicieuses conserves de roses.

Du côté des hommes ont fit surtout honneur à certain ragoût de poulet, et de riz accommodé aux tomates et au safran.

Il y avait encore des pâtisseries au miel et des fruits de toute beauté : oranges, raisin muscat de l’Archipel, figues, limon, et surtout certaines pastèques auxquelles Yvon fit largement honneur.

Son père dut lui rappeler qu’en abusant de ce fruit, il s’exposait à la dysenterie et péchait contre la première vertu d’un explorateur sérieux : la sobriété.

— Je crois, dit paternellement le docteur Rabican, qu’Yvon peut s’abandonner, pour cette fois encore, à sa gourmandise. Il ne faut pas croire que nous trouverons aussi bonne chère dans tout l’Orient. Une fois engagés dans le désert, il nous arrivera sans doute d’être obligés de nous contenter de mouton grillé, ou même de racines cuites à l’eau.

Yvon rougit de se voir pris en faute, et abandonna la tranche rose de pastèque, qu’il avait entamée.

Après le café, qu’on servit avec le marc, dans de petites tasses entourées de filigranes d’argent, on apporta les sorbets, parfumés de diverses façons, et que l’on ne fabrique nulle part aussi bien qu’à Constantinople.

La nuit était presque entièrement tombée.

On avait allumé des cigarettes de latakieh.

Chacun s’abandonnait en silence à la magie de ce soir d’Orient, de ce ciel d’un azur profond de velours ou de pierre précieuse, de cette tiédeur de la brise parfumée, à la douceur de laquelle personne ne résiste.

Chacun rêvait, le docteur aux difficultés du voyage, dont il se reprochait en secret d’avoir fait partager les dangers à sa femme et à sa fille ; Yvon à la joie de commencer sa première exploration, le professeur Van der Schoppen au triomphe que son livre, documenté sur place, lui ferait obtenir près de ses confrères d’Europe.

Mme Rabican et sa fille s’entretenaient à voix basse de Ludovic.

Elles avaient pleine confiance dans le succès de l’expédition, et elles se sentaient presque joyeuses à la pensée de lutter par elles-mêmes pour retrouver le cher enfant disparu.

M. Bouldu lui, ne songeait à rien.

Depuis le commencement du voyage, il était d’une humeur charmante.

Avec une insouciance d’enfant, il s’abandonnait tout entier au plaisir d’avoir reconquis l’amitié du docteur Rabican et de traverser avec lui des pays nouveaux.

En savant qui a toujours plus tenu compte des idées que des obstacles matériels, il n’était pas loin de considérer l’expédition comme une simple promenade, que l’étude des courants atmosphériques de l’Asie centrale allait rendre pour lui particulièrement intéressante.

Quant à Jonathan qui, dans un coin ombragé par des massifs de lauriers-roses, sirotait à l’écart un verre de raki, il poursuivait toujours l’idée fixe de sa vengeance.

Cette vengeance, il la voulait à la fois complète et lucrative pour lui-même.

Il se demandait avec anxiété si le hasard le mettrait à même de réaliser ses projets, c’est-à-dire de faire périr tous les membres de l’expédition, avant qu’ils eussent rejoint Alban, qu’il comptait bien laisser se tirer d’affaire comme il l’entendrait.

Jonathan espérait que l’aéronaute et ses compagnons mouraient de faim et de froid sur leur rocher.

Il n’entrait pas dans les vues de l’Américain de faire un pas pour les secourir.

Au contraire, une fois l’expédition détruite, Jonathan regagnerait, au plus vite, l’Europe, avec ce qu’il pourrait emporter des notes et des manuscrits de ses compagnons ; et il reviendrait à Paris, où on le considérerait comme un héros.

Il recueillerait ainsi tous les bénéfices moraux et matériels du voyage ; il serait regardé comme un grand explorateur, ce qui lui permettrait, sans nul doute, d’organiser, pour son compte personnel, une autre expédition.

Il se voyait déjà, dans l’avenir, comblé d’honneurs et de richesses.

Estimé de tous, il reprendrait alors à son profit, les idées et les découvertes de M. Bouldu et d’Alban Molifer, sur le sort desquels il se proposait déjà d’écrire plus tard des pages attendrissantes.

Jonathan fut brusquement tiré de ses rêves de grandeur et de ses homicides projets par la voix aigre de M. Bouldu qui lui commandait de prendre note des courses et démarches à faire pour le lendemain.

Avant de regagner les confortables chambres de l’hôtel, on arrêta soigneusement l’emploi du jour suivant.

Le docteur Rabican et M. Bouldu devaient aller aux consulats russe et français faire viser les lettres de recommandation officielles dont ils étaient munis et en solliciter d’autres, ainsi que des passeports bien en règle pour les gouverneurs des régions de la Russie d’Asie qu’ils allaient avoir à traverser.

Yvon et le docteur Van der Schoppen devaient aller retenir sept cabines de première classe sur le paquebot le Volga de la Compagnie de navigation des bateaux à vapeur russes de la Mer noire.

Jonathan Alcott serait chargé du recensement des bagages, et s’occuperait en outre de la question des approvisionnements.

Comme toutes ces courses seraient sans doute terminées dans la matinée, il fut convenu que l’après-midi serait employée à faire visiter la ville à Mme Rabican et à Alberte.

Ces dispositions prises, tout Se monde se retira.

Le lendemain, dès la première heure, chacun courut s’acquitter de la mission dont il avait pris la responsabilité.

Le docteur Rabican et M. Bouldu reçurent aux consulats un accueil empressé. Leur départ avait été annoncé par tous les journaux, et il n’eût tenu qu’à eux de passer agréablement sept ou huit jours dans les salons de la haute société européenne de Constantinople.

Ils s’étaient excusés sur l’urgence de leur mission, et revenaient chargés d’un véritable monceau de lettres de recommandation.

Quant à Jonathan, pour être agréable aux dames, il avait acheté une abondante provision de ces délicieuses confitures qui avaient eu tant de succès la veille au soir.

II avait, en outre, fait emplette, dans un bazar, d’un gros pain d’opium de Smyrne, sous prétexte que cette substance serait un utile objet de trafic, lorsque l’expédition serait parvenue aux frontières de l’Empire Chinois.

Tout le monde trouva l’idée excellente, et l’opium fut glissé dans la pharmacie de voyage.

Après le déjeuner, qui eut lieu dans une des cours intérieures de l’hôtel, près d’une fontaine, dont l’eau retombait à gros bouillons dans une vasque de marbre blanc entourée de citronniers et d’orangers en caisses, on fit venir une longue voiture surmontée d’une sorte de tente en coutil blanc, et l’on partit pour visiter la ville.

Constantinople, située au centre de trois continents, bâtie entre deux mers, est comme la capitale du Vieux Monde.

Les Grecs, les Romains, les Byzantins et jusqu’aux Turcs y ont accumulé des merveilles.

Les explorateurs visitèrent successivement les quais de la Corne d’Or, la Pointe du Sérail où s’élèvent les Palais du Sultan, le Château des Sept Tours, terrible construction gothique où furent étranglés ou décapités tant de personnages historiques, et les remparts en ruine de Byzance, dont les créneaux se recouvrent d’un fouillis de ronces et de lentisques.

Ils visitèrent aussi l’extérieur de sept des principales mosquées qui, toutes, sont construites à peu près sur le même modèle.

Au centre, un vaste dôme écrasé, recouvert de feuilles de plomb ou de briques émaillées : tout autour, des minarets, c’est-à-dire de hautes colonnes cannelées et minces, munies, jusqu’à leur sommet, d’un escalier à jour.

C’est sur les minarets que se placent les « muezzins » pour appeler les fidèles à la prière.

Les mosquées s’élèvent toujours du centre d’un bois de sycomores et de cyprès qui abritent, sous des kiosques de marbre blanc, les tombes des anciens sultans.

La plus belle mosquée est l’ancienne basilique autrefois bâtie par Constantin sous l’invocation de Sainte-Sophie.

Comme Saint-Pierre de Rome, Sainte-Sophie est précédée d’une espèce de péristyle, que soutiennent d’énormes colonnes de granit.

La coupole est gigantesque.

L’intérieur où, grâce à un large pourboire ; les voyageurs purent jeter un coup d’œil, est décoré de colonnes de marbre, de jaspe, de porphyre et de granit égyptien, toutes précieuses, mais toutes différentes ; elles ont été apportées là, après avoir été enlevées par les Turcs à toutes les basiliques et à tous les palais de l’ancienne Byzance.

De la voûte, pendent des lampes de cuivre et des œufs d’autruche ; des tribunes de bois de cèdre s’étendent tout à l’entour.

Dans les environs d’une autre mosquée, on montra aux voyageurs la géante urne de porphyre qui a servi, dit-on, de tombeau à Constantin.

Quoique le temps dont ils disposassent fût très minime, les voyageurs auraient voulu tout voir.

Ils subissaient de plus en plus l’attrait profond de cette ville unique dont toutes les civilisations et tous les peuples se sont disputé la possession.

Constantinople, sous le merveilleux ciel de l’Orient, est une ville toute blanche.

Dans certains quartiers, elle ne semble, au premier abord, composée que de palais et de jardins superposés.

Partout, des avenues de sycomores centenaires aussi hauts quelquefois que les coupoles des mosquées ; partout, des cyprès et des cèdres reposent le regard de l’éclat insoutenable du ciel et de la blancheur aveuglante des maisons.

Les figuiers sont aussi très communs ainsi que des rosiers énormes.

Au-dessus de tous ces bois et de tous ces jardins voltigent, dans l’air bleu, des nuées de tourterelles et de pigeons blancs, qui donnent à Constantinople l’inoubliable aspect d’un jardin enchanté.

Après la mer couverte de blanches voiles, sillonnée de navires de toutes les nations et de tous les tonnages, depuis les kaifs dorés du Grand Seigneur qui ressemblent aux gondoles de Venise, jusqu’aux torpilleurs filant comme des flèches noires entre les vagues, on aperçoit, de l’autre côté du Bosphore, la côte d’Asie émaillée de jardins, de villes blanches, et dans le lointain les croupes de montagnes couronnées de forêts.

Mme Rabican éprouvait un tel enthousiasme pour ce décor féerique, qu’elle fit renvoyer la voiture, et voulut elle-même parcourir, à pied, quelques-uns des quartiers les plus pittoresques.

Constantinople est infiniment variée dans ses aspects.

À côté de quartiers et de monuments qui n’ont subi aucun changement depuis l’époque de la conquête, on trouve des coins entièrement européens, aussi animés à l’heure de la promenade, qu’une rue de Paris ou de Vienne.

Au contraire, dans certains faubourgs entièrement turcs, le touriste se heurte à des amas de décombres, à des masures construites avec les colonnes de marbre des palais.

Là, les habitants sont d’une saleté repoussante.

Des vieillards à longue barbe blanche fument philosophiquement leur chibouck au milieu d’enfants demi-nus et de chiens errants.

Avant de regagner l’hôtel, les voyageurs, quoique harassés de fatigue, voulurent terminer leur excursion par la visite des bazars.

Les bazars sont de longues et larges galeries voûtées, bordées de boutiques, où s’échangent et se vendent les objets les plus divers : les étoffes de l’Europe, les fourrures de la Russie, les châles des Indes et de la Perse, les tapis du Daghestan et de la Karamanie, l’essence de rose de Constantinople, les narghilés et les pipes de toute sorte, les unes en simple merisier d’Arménie, les autres enrichies de pierres précieuses, de bouquins d’ambre et de corail, pour fumer le tabac et le tombéki (haschich).

Mme Rabican fit emplette d’un manteau arabe, tissé de fils d’or et de poils de chèvre, et Alberte d’un long voile de gaze d’argent brodé d’arabesques merveilleuses.

Le docteur Rabican acheta un petit coffret de remèdes orientaux, Yvon un pistolet damasquiné et M. Bouldu une pipe à opium.

Van der Schoppen, en homme pratique, ne s’offrit qu’une paire de babouches en maroquin.

Quant à Jonathan il regardait avec un mépris tout américain ce fouillis d’objets d’art qu’il appelait dédaigneusement des colifichets.

Les voyageurs se couchèrent harassés.

Le paquebot qui devait les conduire à Poti, partait le lendemain, à dix heures.




VII


INCIDENTS ET PAYSAGES


Il faisait un temps magnifique lorsque le Volga, de la compagnie russe de navigation à vapeur de la mer Noire, s’éloigna des jetées de Constantinople.

Les explorateurs avaient pris place sur la passerelle des premières et, commodément installés sur des pliants, regardaient disparaître au loin les maisons blanches de Soutari. À l’aide de lorgnettes marines, ils examinaient curieusement les côtes de la Turquie d’Asie, toutes couvertes de jardins, de villas et de minarets.

— Décidément, dit Mme Rabican qui, depuis le commencement du voyage, semblait avoir reconquis sa santé et sa gaieté, si notre exploration se continue toujours de la même façon, ce sera une véritable partie de plaisir.

— Ne te hâte pas trop de te réjouir, répartit le docteur, les périls de notre expédition ne commencent qu’à Samarkande. C’est alors seulement que nous serons livrés à nos propres ressources. Jusqu’à ce que nous soyons arrivés à l’ancienne capitale des conquérants tartares, nous allons voyager sur de bons paquebots et dans les confortables sleeping-cars du Transcaucasien et du Transcaspien.

— Ma foi, fit étourdiment Alberte, j’avoue que je ne serais pas fâchée de quelque aventure. Cette vie de chemins de fer, de paquebots et d’hôtels, deviendrait rapidement fastidieuse.

Le docteur ne répondit pas. Plus on avançait, plus il devenait soucieux, plus il regrettait la faiblesse de M. Bouldu qui avait consenti à emmener Jonathan.

Très perspicace observateur, le docteur était moralement certain que le Yankee ne s’était nullement amendé, et qu’il ne cherchait, probablement, qu’une occasion de se venger.

Mais, M. Bouldu était si insouciant et, en dépit de son tempérament coléreux, si naïvement optimiste, qu’il eût été inutile de lui adresser des observations.

Quant à Van der Schoppen, toujours plongé dans les nuageuses abstractions de quelque théorie médicale ou scientifique de son cru, il était indifférent à tout ce qui n’était pas science ; et il ne se préoccupait des dangers que lorsqu’il avait à les combattre d’une façon immédiate.

Tout ce qu’avait pu faire le docteur, c’était de faire part de ses appréhensions à Yvon, qu’il avait trouvé entièrement de son avis.

Le jeune homme s’était promis de surveiller plus que jamais les faits et gestes du Yankee, et de prévenir le docteur, s’il découvrait quelque chose de suspect dans sa conduite.

Jusque-là, il faut bien le dire, Jonathan s’était montré le modèle des serviteurs.

Le docteur se livrait à ses réflexions, tout en jetant, de temps à autre, un coup d’œil distrait sur les magnifiques panoramas que déroulaient les rivages de l’Asie Mineure, lorsque Alberte lui posa doucement la main sur l’épaule.

La jeune fille paraissait vivement contrariée.

Ses beaux yeux étaient humides de larmes.

— Père, dit-elle, nous avons commis un grave oubli. Depuis Paris, personne ne s’est occupé de nos chiens.

— Zénith et Nadir ?

— On a dû les laisser à Constantinople ! s’écria-t-elle avec dépit. Eux qui auraient été nos compagnons et nos défenseurs dans le désert !

Jonathan qui, à quelques pas de là, semblait absorbé par la contemplation de la mer, s’était approché tout doucement.

Il n’avait pas perdu un mot de la conversation.

— Pardon, mademoiselle, fit-il en saluant jusqu’à terre, sans le vouloir, il m’a semblé entendre que vous vous préoccupiez de Zénith et de Nadir ?

Le docteur Rabican avait froncé le sourcil à la vue de l’Américain.

Alberte semblait décontenancée par cette intervention inattendue.

Jonathan continua imperturbablement :

— Vous pouvez vous rassurer, mademoiselle, les deux fidèles danois sont en sûreté. J’ai veillé moi-même hier à leur transbordement de la gare au navire. Ils sont, à l’heure actuelle, dans l’entrepont, commodément installés dans une des grandes cages qui servent ordinairement au transport du bétail.

Alberte ne put s’empêcher de gratifier Jonathan d’un sourire, dont l’Américain la remercia par un salut aussi profond que le premier.

Après quoi, il se retira discrètement.

Ce qu’il s’était bien gardé de dire à la jeune fille, c’est que c’est Yvon qui, le premier, avait eu l’idée de penser aux chiens et lui avait ordonné de s’occuper d’eux.

Yvon n’était pas là pour raconter la vérité. À demi couché sur la banquette de velours du salon des premières, il avait commencé à déballer quelques-uns des lexiques des idiomes tartares qu’il avait apportés de Paris.

Il avait même, la veille, augmenté sa collection de quelques livres russes, achetés chez un bouquiniste arménien du faubourg de Galata.

À quelques pas de lui, Van der Schoppen se livrait à la même étude, et scandait à demi-voix, comme un écolier, les syllabes hirsutes du mandchou, du mongol et du thibétain.

Le docteur Rabican parlait assez correctement le russe.

De cette façon, la petite caravane pourrait, dans la plupart des cas, se passer d’interprète.

Le docteur Van der Schoppen était tout entier à ses exercices de mémoire et de prononciation, lorsque Jonathan s’approcha de lui.

L’Américain avait compris de quelle importance allait être, pour ses projets, la connaissance de la langue des pays traversés.

— Monsieur le professeur, dit-il avec humilité, auriez-vous la bonté de me prêter un des lexiques dont vous ne vous servez pas ? Je possède une mémoire excellente et, dans l’intérêt général, il est bon que je sois au courant de la langue que parlent quelques-unes des peuplades avec lesquelles nous allons entrer en relations.

— Certainement, mon ami, répondit Van der Schoppen avec un sourire bénévole ; choisissez ce qu’il vous plaira, vous avez eu là une très bonne idée.

Jonathan s’empara avec vivacité des livres qui lui convinrent et se retira, non sans avoir chaleureusement remercié le professeur. L’Américain était ravi d’avoir trouvé le moyen d’employer utilement les loisirs de la traversée.

Quand il eut disparu dans la direction des cabines, Yvon murmura à demi-voix :

— Ne croyez-vous pas, monsieur le professeur, qu’il y a imprudence à donner à ce traître, ce bandit que mon père a emmené bien malgré moi, un moyen de plus de nous trahir ?

— Bah ! répondit Van der Schoppen, en haussant les épaules, je ne le crains pas. Et de cette façon, il nous rendra des services malgré lui. D’ailleurs n’est-il pas converti ?

Et le professeur poussa un formidable éclat de rire.

Il lui semblait plaisant, d’abord, que Jonathan Alcott fût converti ; en second lieu, qu’on eût quelque chose à craindre de lui.

Yvon Bouldu, qui trouvait fort intempestive l’humeur facétieuse du professeur, ne répondit pas un seul mot, et se replongea avec acharnement dans l’étude de l’alphabet thibétain.

Le voyage de Constantinople à Poti devait durer environ une semaine. La vie à bord s’organisa.

Le temps continua à se montrer parfaitement beau. Aussi M. Bouldu et les Rabican passaient-ils la majeure partie de leurs temps sur la passerelle.

De là, ils dominaient l’avant, où s’entassaient les passagers de seconde classe.

Jamais foule ne fut plus disparate.

Il y avait là des Turcs en redingote noire et en fez, des Arméniens en turban noir et en robe bleue, des Russes en touloupes graisseux, des Circasiens au profil d’une régularité admirable, des Persans coiffés d’un haut bonnet d’astrakan ou de feutre et aussi bon nombre d’Européens, entre autres une demi-douzaine de commis-voyageurs allemands, et toute une famille de Piémontais, embauchés pour des travaux du chemin de fer de Sibérie.

Au nombre des passagers de première classe, avec qui les explorateurs se trouvaient forcément en contact, deux fois par jour, à la table du bord, se trouvaient plusieurs officiers russes qui regagnaient leurs garnisons du Caucase, et un pacha qui retournait à Trébizonde après avoir été rendre compte de sa gestion au sultan.

Ce personnage ne quittait guère sa cabine, et il ne faisait pas un pas sans deux jeunes esclaves ou fonctionnaires attachés spécialement à sa personne.

C’était le chiboudji, chargé de nettoyer la pipe du pacha et de la lui présenter à la moindre réquisition, bourrée et allumée, et le cafedji, chargé de veiller à ce que son maître eût, à portée de sa main, une tasse toujours pleine de moka.

Ce pacha qui, à en juger par son costume à l’ancienne mode turque, devait appartenir au parti des « Vieux Turcs », regardait les Européens avec arrogance.

Pas une fois, il ne daigna descendre à la table d’hôte.

Heureusement qu’il se trouvait, au nombre des passagers, des compagnons plus aimables.

Entre autres, certains des officiers russes qui parlaient couramment le français, et n’avaient d’autre défaut que de se livrer à de fréquentes libations de Champagne et surtout de cette détestable eau-de-vie de grains qu’on appelle vodka.

Il y avait encore un Anglais nommé William Lubbock qui, tout en représentant en Asie une importante maison de cotonnades de Birmingham, se livrait aussi, pour son compte, à un commerce original.

Il achetait ou se faisait céder, le plus souvent à vil prix, tous les manuscrits et tous les livres en langue persane, arabe, syrienne, qu’il pouvait trouver ; et, de retour en Europe, les revendait, au poids de l’or, aux savants orientalistes de Paris ou de Londres.

William Lubbock, grâce à sa profession même, possédait une instruction au-dessus de la moyenne. Il était au courant de l’expédition du docteur Rabican, et il fournit aux voyageurs plusieurs renseignements pratiques très précieux sur les régions qu’ils avaient à traverser.

Comme beaucoup de ses compatriotes, M. Lubbock était d’une extrême obligeance chaque fois qu’il ne fallait rien débourser, et que cela ne lui faisait pas perdre de temps.

Il y avait parmi les passagers un personnage dont l’aspect formait avec celui de M. Lubbock, qui était grand, froid, maigre et avare de ses paroles, un contraste parfait.

Il était français, et, comme l’indiquaient les cartes de visite rédigées en plusieurs langues, et dont il faisait cadeau aux premiers venus, il se nommait Philibert Dubois, et voyageait pour une grande maison de curiosités parisienne.

M. Dubois était bruyant, mal élevé et bavard.

Il tapait fréquemment sur son gousset où tintaient quelques pièces de cinq francs.

À table, il se servait le premier, buvait sec et faisait part à ses voisins du menu des meilleurs repas qu’il avait faits la semaine précédente.

Il plaisantait familièrement avec tout le monde et, malgré leurs grimaces et leur air renfrogné « blaguait », suivant son expression, les Turcs et même les Russes dans leur propre langue, dont il estropiait d’ailleurs la plupart des mots avec une désinvolture charmante.

Malgré tout cela, on ne pouvait s’empêcher de l’aimer.

Sous l’écorce déplaisante du farceur de table d’hôte, on lui reconnaissait vite de réelles qualités de franchise, de courage et de générosité.

Il n’avait d’ailleurs pas son pareil dans sa partie et son flair était tout spécial pour dénicher, dans des villages perdus, des cuivres ouvragés, des aciers du Korassan, des tapis de mosquées ou des faïences peintes de la bonne époque.

Au physique, M. Dubois était chauve, bedonnant, toujours vêtu d’un complet de coutil blanc et d’un panama à larges bords. Sa trogne enluminée, au nez en trompette, au regard gouailleur, s’agrémentait d’une superbe paire de moustaches.

Dès le second jour de la traversée, M. Philibert Dubois, qui était un répertoire vivant d’anecdotes et de calembours, était devenu indispensable à tout le monde.

Il avait eu deux ou trois querelles violentes avec M. Bouldu, qu’il avait fort intrigué en lui racontant que les Arabes possédaient des statues talismaniques qui non seulement indiquaient le beau temps et l’orage comme nos baromètres, mais encore l’approche des ennemis, la peste, la famine.

Monsieur Dubois n’était pas en moins bons termes avec l’anglais William Lubbock, auquel il avait fourni des renseignements sur certaines bibliothèques musulmanes.

L’Anglais et le Français étaient devenus les meilleurs amis du monde. Il n’y avait qu’un seul des passagers du « Volga » qui fût demeuré rebelle aux avances de M. Philibert Dubois.

Cette exception faite, il avait réussi à apprivoiser tout le monde, même l’arrogant pacha et ses deux fanatiques gardes du corps ; même deux marchands de thé, aux yeux bridés et à la face camuse, qui ne parlaient que le chinois et quelques mots de russe et qui semblaient, de prime abord, tout à fait insociables.

Ils revenaient de la foire d’Astrakan et retournaient en Sibérie après s’être arrêtés quelque temps à Constantinople pour leurs affaires.

Le personnage qui avait repoussé toutes les avances de M. Philibert Dubois était d’un âge imprécis, mais plutôt jeune que vieux.

Grand, flegmatique, il avait le visage émacié, les pommettes saillantes, la barbe et les cheveux complètement rasés.

De par le type de sa physionomie, il appartenait évidemment à la race mongolique, mais son front élevé, son sourire plein de finesse, la simplicité de ses manières indiquaient qu’on avait affaire à un prêtre ou à un lettré.

Prêtre, oui, mais de quelle religion ?

Lettré, mais de quelle littérature ?

Il s’était fait inscrire sur le livre de bord, sous le nom d’Okou.

— Ce n’est pas un missionnaire catholique, disait à M. Bouldu, Philibert Dubois, il ne parle aucune des langues européennes. Pas davantage un prêtre Arménien ou un rabbin, puisqu’il a le type de la race jaune. Ce n’est pas un uléma, puisqu’il n’observe aucun des rites mahométans. Décidément, nous nous trouvons en présence d’une énigme insoluble. Après tout, d’ailleurs, les affaires de cet homme ne nous regardent pas.

Au fond, le commis-voyageur, déçu dans sa curiosité, était très mortifié.

Le costume de l’abbé Okou — comme le dénommait plaisamment M. Bouldu — ne pouvait fournir aucun renseignement.

Ce costume se composait d’une longue robe de laine brune d’une coupe très simple, d’un bonnet de soie noire sans ornements et de grossières sandales de cuir de bœuf.

Une seule supposition restait vraisemblable : Okou était sans doute un bouddhiste fervent, un Lama du Thibet.

Mais, cette hypothèse n’expliquait guère sa présence dans une partie de l’Asie, si éloignée des régions bouddhistes, et où il est tout à fait exceptionnel de rencontrer un sectateur du Dalaï-Lama, le pape de H’Lassa, le chef tout-puissant de cent cinquante millions de fidèles.

Faute de pouvoir deviner ce qu’était en réalité le mystérieux Okou, on cessa de s’occuper de lui ; d’ailleurs il faisait tout pour passer inaperçu. Toujours silencieux, il prenait ses repas en hâte, et courait aussitôt se renfermer dans sa cabine, d’où il ne sortait plus.

Quoique plus curieux qu’une vieille femme, Philibert Dubois finit par laisser Okou tout à fait tranquille et par ne plus faire attention à lui.

Cependant, le Volga, superbe paquebot à hélice, livré l’année précédente à la Compagnie russe de navigation, par la société des Forges et Chantiers de la Méditerranée, continuait rapidement sa marche vers l’est, favorisé par un temps immuablement beau et par l’excellente installation de sa machinerie.

Dans l’après-midi du troisième jour, on était arrivé au large de l’antique ville de Sinope, où se trouvent d’admirables ruines, lorsqu’un grave incident se produisit à bord.

Il y avait, parmi les officiers russes de passage, un jeune capitaine d’artillerie nommé Ladislas Korewitch, qui regagnait son régiment en garnison dans une forteresse des environs de Tiflis.

L’Anglais, William Lubbock, eut l’imprudence de parler politique en sa présence et d’exprimer sans ménagement son opinion sur ce qu’il appelait les agissements tyranniques de la Russie en Extrême-Orient.

Le bouillant capitaine répondit sur le même ton et parla des empiètements de l’Angleterre dans toutes les parties du monde.

De courtoise, la discussion devint promptement aigre et haineuse.

Des allusions blessantes, on en vint bientôt aux paroles grossières.

M. Lubbock, offensé dans son orgueil national, essayait vainement de dissimuler son irritation sous un flegme apparent ; son visage s’était empourpré ; et ce fut d’une voix rauque qu’il déclara que les Russes étaient encore à demi-barbares, et que leur incomplète et factice civilisation n’aurait qu’un temps.

— Vous en avez menti ! s’écria l’officier en se levant impétueusement.

L’Anglais ne répondit qu’en poussant un formidable juron, et en s’élançant, les poings fermés, dans la direction de son adversaire.

Le docteur Rabican et M. Bouldu se précipitèrent entre les combattants, qu’ils eurent grand-peine à séparer.

Mais, l’affaire n’en demeura pas là.

Le Russe et l’Anglais, se déclarant mutuellement offensés, constituèrent des témoins. Une rencontre fut jugée inévitable.

Il fut décidé que les deux hommes se battraient à la première relâche, c’est-à-dire à Samsoun.

L’officier russe avait choisi pour témoins le professeur Van der Schoppen et M. Bouldu, qui n’avait jamais fait mystère de ses opinions antianglaises.

William Lubbock prit le docteur Rabican et le facétieux Philibert Dubois, qui s’était vanté, à maintes reprises, d’avoir assisté à une douzaine de rencontres, soit comme témoin, soit comme principal acteur.

Tous quatre se réunirent dans une cabine vide, mise à leur disposition par le capitaine, et l’on discuta les conditions du combat.

Le Russe avait déclaré choisir le sabre d’ordonnance.

L’Anglais ne voulait se battre qu’au pistolet.

Philibert, qui jusqu’alors n’avait pas dit une parole, alla s’assurer que Sa porte de la cabine était bien fermée, et que personne n’écoutait au-dehors.

— Vous comprenez, dit-il, en poussant un joyeux éclat de rire, qu’il est de notre devoir de ne pas laisser ces deux braves gens s’exterminer ainsi. Heureusement, ajouta-t-il, que je me trouve là à point pour arranger les choses.

— Et comment ? demanda Van der Schoppen, avec des yeux étonnés.

— C’est bien simple, monsieur le professeur.

— Sans doute en proposant aux adversaires de se battre simplement à coups de poing, ce qui serait d’une excellente hygiène ?

— Nullement, M. Van der Schoppen. Il ne faut pas mettre de la kinésithérapie partout. Je vais tout bonnement dire à mon Anglais que le Russe regrette énormément ses paroles ; vous, de votre côté, vous direz au Russe que l’Anglais lui fait des excuses. Voilà mon moyen. Pour être renouvelé de Molière, il n’en est pas moins infaillible.

— Très bien, cher Monsieur Dubois, dit en souriant le docteur Rabican ; mais permettez-moi de vous faire observer que vous faites bien peu de cas de notre dignité de témoins, et qu’une telle façon d’agir est en matière de duel, tout à fait incorrecte.

— L’humanité avant tout ! déclama solennellement Philibert, en se campant, les bras croisés, dans une pose à la Mirabeau.

— Parfaitement, l’humanité avant tout ! Et je me battrai avec le premier qui dira le contraire, affirma l’impétueux M. Bouldu, sans s’apercevoir de l’évidente contradiction que contenaient ses paroles.

— La manie homicide du duel, déclara sentencieusement à son tour, le professeur Van der Schoppen, est une folie bien caractérisée. Si les adversaires ne se réconcilient pas, je les classe dans la catégorie des malades, je quitte le rôle de témoin pour prendre celui de médecin, et je fais à mes duellistes, pris ensemble ou séparément, une sérieuse application de ma méthode !

Et le professeur Van der Schoppen, retroussant ses manchettes, mit en évidence deux poings si bien musclés qu’on eût pu, sans hyperbole, les comparer à des épaules de mouton.

— D’après la tournure que prennent les événements, dit le docteur Rabican, je crois qu’il ne fera pas bon être à la place de nos clients, le Russe et l’Anglais.

Le docteur, voyant l’allure héroï-comique que prenait l’histoire du duel, résolut de laisser aller les événements.

Il avait beaucoup de confiance d’ailleurs dans la finesse malicieuse de Philibert Dubois. Quelques instants après, ce dernier s’approchait de son ami l’Anglais.

— Mon cher monsieur Lubbock, dit-il en lui serrant affectueusement les mains, si votre adversaire se repentait des paroles qu’il a prononcées contre vous, je pense que vous n’exigeriez pas que le combat ait lieu, je vous crois trop humain pour cela.

— Assurément non, répondit M. Lubbock, je ne suis pas un tigre altéré de sang. D’ailleurs, je suis père de famille. Néanmoins, j’exige une réparation, je veux des excuses effectives.

— Vous les aurez. Votre adversaire regrette amèrement les paroles qu’il a prononcées. Tout ce qu’il demande c’est que, de votre côté, vous reconnaissiez vous-même que vous avez mis trop d’animosité dans la défense de vos opinions.

— J’en conviendrai volontiers, car c’est l’exacte vérité. Je tiens seulement à ce que l’on ne doute pas de la bravoure d’un citoyen anglais.

— Sur ce pied-là, l’affaire est arrangée. Je reviendrai dans un instant vous soumettre un projet de procès-verbal.

Pendant ce temps, M. Bouldu avait tenu au Russe un semblable langage.

L’officier, de même que son adversaire, reconnaissait avoir eu beaucoup de torts, mais exigeait, lui aussi, des excuses.

Philibert Dubois, rédigea donc, d’une façon habilement ambiguë, un procès-verbal, à la lecture duquel chacun des adversaires pouvait croire que l’autre lui faisait des excuses.

Le Russe et l’Anglais, d’un même mouvement, se donnèrent une cordiale poignée de mains qui compléta la réconciliation.

Au repas suivant, Philibert eut le soin de tenir le dé de la conversation, et il le fit avec tant de verve et d’abondance, que ni le Russe, ni l’Anglais n’eurent la possibilité de placer une parole qui pût dissiper la méprise causée par le procès-verbal.

Au dessert, les deux ennemis de la veille sablaient ensemble le Champagne et jetaient les bases d’une grandiose alliance anglo-russe, qu’ils déclaraient invincible.

Tout le monde félicita le commis-voyageur sur la maestria avec laquelle il arrangeait les affaires d’honneur.

Le silencieux Okou lui-même, quoique tout le monde fût convaincu qu’il n’entendait aucune langue européenne, montra, par quelques sourires discrets, qu’il avait admirablement compris toutes les péripéties du petit drame dont le Volga venait d’être le théâtre.

Le lendemain, on relâcha à Samsoun ; le paquebot ne s’y arrêta que le temps de remplir ses soutes de charbon et de renouveler ses approvisionnements d’eau et de vivres frais.

Samsoun, une petite ville turque à demi-ruinée, n’offre rien de curieux.

Aussi les explorateurs s’abstinrent-ils d’y descendre.

Le Volga, après avoir mis à terre nombre de passagers turcs, entre autres le pacha et ses deux acolytes, se remit en route vers le milieu de l’après-midi.

Il devait, le surlendemain matin, toucher à Trébi-zonde, d’où il n’y aurait plus, pour arriver à Poti, que douze heures de traversée.

Le temps continuait à être admirable.

Le voyage se poursuivit sans incident, égayé par les facéties de Philibert Dubois, la naïveté de Van der Schoppen et la bonne humeur de M. Bouldu, qui ne se mettait plus guère en colère que quatre ou cinq fois par jour.

Jonathan Alcott était devenu invisible ; il piochait assidûment ses grammaires et ses lexiques, comme le faisaient, d’ailleurs, avec non moins d’acharnement, Yvon Bouldu et Van der Schoppen.

Mme Rabican et Alberte avaient jusqu’alors admirablement supporté la traversée.

On fit escale à Trébizonde, l’ancienne ville grecque, pendant trois heures.

Il y a, dans les environs, d’admirables ruines. Tout le monde descendit à terre pour les visiter ; et Alberte profita de l’occasion pour faire prendre l’air à ses deux protégés, Zénith et Nadir, qui, depuis Constantinople, avaient témoigné, par leurs aboiements, du mécontentement qu’ils éprouvaient de se trouver prisonniers dans l’entrepont du Volga.

Ils montraient leur joie par mille gambades, et ce ne fut, au retour, qu’au prix de mille efforts et d’une quantité notable de morceaux de sucre, qu’on put leur persuader de prendre place dans les canots qui devaient les ramener à bord.

Parmi les passagers, deux seulement n’étaient pas descendus à terre : Jonathan, acharné à l’étude, et le mystérieux Okou.

Depuis l’incident du duel, celui-ci n’avait pas reparu à la table d’hôte des passagers. L’on apprit qu’il se trouvait souffrant dans sa cabine.

Le capitaine craignait même, tant l’état du malade était grave, qu’il ne trépassât avant qu’on fût arrivé à Poti.

Le docteur Rabican, que la physionomie méditative d’Okou avait impressionné, et qui, d’ailleurs, prenait au sérieux les obligations de sa profession de médecin, jugea de son devoir d’aller visiter l’inconnu.

Okou était en proie à un violent accès de fièvre.

Il bégayait des paroles sans suite, et tout son corps était agité de crispations nerveuses.

Le docteur lui tâta le pouls, lui fit prendre des cachets de quinine et fit composer, par le cuisinier du bord, une tisane rafraîchissante.

Le lendemain, Okou allait déjà mieux.

Il serra affectueusement la main de son médecin et, à la grande surprise de celui-ci, balbutia quelques mots de mauvais français mêlés de latin.

Le docteur Rabican avait été, quelque vingt ans auparavant, ce qu’on appelle au lycée un fort en thème ; la conversation put donc avoir lieu sans trop de difficultés.

Après avoir formulé d’emphatiques remerciements, Okou se dressa sur son séant et demanda, avec inquiétude, au docteur :

— N’ai-je rien raconté pendant mon délire ? Vous m’obligerez fort (ero gratissimus) en me répétant les paroles que j’ai pu prononcer.

— Cela me serait absolument impossible… Vous avez, il est vrai, beaucoup parlé, mais c’était dans un langage mélangé de tant d’idiomes divers et inconnus de moi, que je n’ai pas compris un traître mot de ce que vous avez dit.

Devant cette déclaration catégorique, dont la franche et loyale figure du docteur ne permettait pas de mettre en doute la véracité, Okou parut soulagé d’un grand poids.

— Je suis heureux de ce que vous me dites, déclara-t-il. Je suis chargé d’affaires importantes, confident de secrets qui ne sont pas les miens ; je redoutais de les avoir involontairement trahis.

Le docteur Rabican avait inspiré, sans nul doute, une grande confiance à son malade, car celui-ci daigna le mettre au courant d’une partie de son histoire.

Tout enfant, Okou avait été élevé dans le palais que le chef de la religion bouddhique occupe aux environs de H’Lassa, et il n’avait pas tardé à obtenir la confiance des lamas dont le grand conseil assiste le Dalaï-Lama, toujours très jeune, quelquefois même encore enfant, dans l’administration de son vaste royaume spirituel.

Plus tard, Okou s’était trouvé en rapport avec des missionnaires européens qui lui avaient appris le latin, et l’avaient initié aux sciences et aux langues de l’Europe.

Les bouddhistes, surtout les plus instruits, sont généralement fort sociables et vivent en excellents termes avec les missionnaires catholiques ou protestants que l’Europe envoie dans leur pays.

Ceux que le jeune lama avait connus, avaient essayé, d’ailleurs inutilement, de le convertir, mais ils étaient restés ses amis, et il avait gardé, de cette fréquentation, un grand respect pour les sciences, les religions et la politesse de l’Europe.

Okou n’en dit pas davantage.

Mais à ses réticences, le docteur Rabican crut comprendre qu’il n’avait été envoyé à Constantinople, et peut-être en Russie, que pour mener à bien une négociation diplomatique, ayant trait à la situation politique du Dalaï-Lama et de ses partisans.

Le Thibet, placé sous le protectorat plus nominal qu’effectif de la Chine, situé entre les Indes et la Sibérie, est à la fois convoité par les Anglais et par les Russes.

Mais, le Dalaï-Lama a une grande crainte des Anglais et penche plutôt du côté de l’influence russe.

En se rappelant ces détails, qu’il avait lu autrefois, le docteur Rabican crut avoir deviné la véritable cause de la présence d’Okou en Europe.

Évidemment, le lama venait de Saint-Pétersbourg ou de Moscou par la voie de Constantinople.

Le docteur Rabican était sûr d’avoir deviné juste, et il était trop discret pour faire à son malade des questions dont celui-ci évitait d’ailleurs de faire naître l’occasion, avec un machiavélisme tout oriental.

Le lama était d’une intelligence très vive et très ornée ; sa conversation latine enchanta le docteur, qui regretta vivement qu’on fût arrivé à Poti, où Okou avait annoncé qu’il séjournerait quelque temps.

Comme le Volga entrait dans les jetées du port, Okou dit au docteur Rabican qui l’avait mis au courant du but de son voyage dans l’Asie centrale :

— Je vous dois beaucoup de reconnaissance ; mais je sais, comme le disent nos livres saints, qu’aussi bien que celle du religieux, la patrie de l’homme de bien est partout ; permettez-moi de faire ce qui est en mon pouvoir pour le succès de votre entreprise. Il se peut que vous ayez à traverser les régions thibétaines. Voici une recommandation à laquelle on aura égard dans toutes les lamasseries et dans tous les pays de religion bouddhique.

Et il tendait, au docteur, une enveloppe fermée.

Sitôt arrivés à terre, pendant que Jonathan s’occupait du débarquement des chiens et des bagages, que Van der Schoppen veillait aux formalités de passeport et de douane, le docteur, demeuré sur le quai avec M. Bouldu, près de Mme Rabican et d’Alberte, eut la curiosité d’ouvrir l’enveloppe.

Elle ne renfermait qu’un petit carré de papier couvert de caractères orientaux, au-dessous desquels s’étalait, au lieu de signature, un large cachet de cire.

Le docteur, sans savoir si cette espèce de sauf-conduit lui serait d’une sérieuse utilité, le serra soigneusement dans son portefeuille. Puis, il n’y pensa plus.

Le train pour Tiflis, capitale de la province du Caucase, et Bakou, tête de ligne de chemin de fer et port sur la mer Caspienne, devait partir dans une heure.

Les voyageurs, qui avaient dit adieu à tous leurs compagnons du Volga, n’avaient que juste le temps de prendre un léger repas.

Ils avaient eu, au débarcadère, la satisfaction de voir William Lubbock et son ex-adversaire, le capitaine russe, s’éloigner bras dessus, bras dessous, suivis à peu de distance, du joyeux Philibert Dubois, qu’ils avaient invité à un somptueux déjeuner d’adieu.

Le docteur et ses compagnons avaient été l’objet d’une semblable invitation, qu’ils avaient dû décliner.

De l’office postal de Poti, où le docteur Rabican s’était rendu en toute hâte, il ne rapporta qu’une volumineuse missive, adressée par Mme Van der Schoppen à son mari, et qu’elle avait dû mettre à la poste le lendemain même de son départ, ainsi qu’un paquet de journaux français.

Dans la salle d’attente de la gare de Poti, les voyageurs rencontrèrent Philibert Dubois, qui surveillait l’embarquement d’une véritable montagne de malles noires à coins de cuivre. Ce diable d’homme semblait avoir le don de l’ubiquité. Ils l’avaient laissé, une heure auparavant, en train de se rendre à un plantureux déjeuner, ils le retrouvaient, bousculant les employés du train, les menaçant de l’amende, de la prison et même de la Sibérie et du knout s’ils avaient le malheur d’égarer une de ses précieuses malles à coins de cuivre.

Une fois rassuré sur le sort de ses colis, Philibert Dubois s’épongea le front avec un ample mouchoir de batiste, et alla serrer la main de M. Bouldu et présenter ses respects aux dames.

— Mais, dit le docteur, avec une pointe de malice, je vous croyais arrêté à Poti pour quelques jours, mon cher Monsieur Dubois. Quel heureux hasard nous procure de nouveau l’avantage de votre société ?

— C’est bien simple, répondit Philibert, en tapant harmonieusement sur le gousset aux pièces de cent sous, nous en étions au café lorsque le jeune kalmouck, qui nous servait de garçon d’hôtel, est venu m’apporter un télégramme de mon correspondant de Samarkande. J’ai laissé mon Russe et mon Anglais s’enivrer à loisir du vin du Caucase et de politique… Et me voilà.

— De vin du Caucase ? s’étonna M. Bouldu.

— Mais oui, il y en a, et même d’excellent…

Et avec un gros rire, Philibert, déboutonnant son paletot-sac, laissa entrevoir, un instant, deux flacons aux cols entourés de papier.

— Décidément, fit le docteur Rabican, vous êtes un homme admirable… Pourriez-vous, ajouta-t-il à voix basse, en le tirant un peu à l’écart, vous qu’on ne trouve jamais à court, me dire ce que c’est que ceci ?

Le docteur avait tiré de son portefeuille le sauf-conduit du mystérieux Okou. Philibert Dubois n’y eut pas plutôt jeté un regard, qu’il se recula de trois pas en esquissant un salut cérémonieux.

— Sapristi, excusez du peu !… Vous vous mettez bien, vous autres, comme on dit !

— Eh bien ?

— Le papier que vous venez de me faire voir est revêtu du sceau du Dalaï-Lama, ni plus, ni moins !

— Mais alors, c’est une excellente recommandation ?

— Une recommandation de premier ordre, et qui vous vaudra mieux, dans plus d’une occasion, qu’une escorte de cent Cosaques.

— C’est parfait. J’en suis ravi.

— Tenez, sans être très habile, parions que je devine d’où vous vient cette recommandation ? Ce doit être de ce mystérieux personnage que j’appelais l’abbé Okou, et à qui vous avez donné vos soins entre Trébizonde et Poti ?

— Peut-être bien, dit le docteur en laissant son interlocuteur dans le doute.

À ce moment, le signal du départ fut donné. Le docteur Rabican et Philibert Dubois se précipitèrent vers le compartiment où leurs compagnons avaient déjà pris place.

Les wagons étaient extrêmement confortables.

Beaucoup plus hauts et beaucoup plus larges que nos wagons français, ils étaient munis, à la mode américaine, d’un couloir central.

Des passerelles de communication pourvues de balustrades extérieures, permettaient aux voyageurs de circuler d’un bout à l’autre du train, et de contempler commodément les beautés du paysage.

Le trajet de Poti à Bakou est d’environ deux jours.

En prévision des nuits à passer en chemin de fer, le wagon peut aisément se transformer en dortoir.

Il suffit de retourner chaque banquette, pour trouver, au-dessous, les éléments d’un véritable lit, avec draps, couvertures et oreillers, le tout de la plus grande propreté.

Les explorateurs s’extasièrent à l’envi sur les avantages pratiques de cette installation.

Philibert Dubois, qui avait remplacé son panama par une calotte de voyage, se promenait d’un bout à l’autre du convoi, une cigarette à la bouche, s’arrêtant de temps à autre pour lier conversation avec les voyageurs dont la physionomie lui revenait.

Sur le train, de même que sur le paquebot, il ne tarda pas à devenir populaire.

D’ailleurs, comme c’était la septième ou huitième fois qu’il traversait le Caucase, il possédait, sur le pays, un inépuisable trésor de renseignements et d’anecdotes.

Il raconta à ses compagnons, sans leur faire grâce d’un seul détail, l’histoire du Caucase, depuis Prométhée qui, pour avoir dérobé le feu du ciel, fut enchaîné par Jupiter sur le mont Kashek, jusqu’à l’iman Schamyl, qui défendit si courageusement, contre les Russes, l’indépendance de sa patrie.

Le paysage était magnifique, mais un peu monotone.

La voie du chemin de fer suit presque en ligne droite la vallée du Kour.

Il en résulte que le voyageur a toujours devant lui la même plaine, coupée çà et là de bouquets d’arbres et de petits villages tartares, au premier plan, avec les sommets neigeux du Caucase, à l’horizon, comme une immuable toile de fond.

En somme, le voyage se faisait dans des conditions très supportables.

Le train était muni d’un wagon-restaurant, où Philibert Dubois eut le plaisir de faire goûter à ses compagnons le célèbre vin de Kislar, que récoltent des vignerons arméniens, et que l’on vend dans toute la Russie sous le nom de Bordeaux ou de Bourgogne.

Il les initia aussi au schislick, le mets national du Caucase.

— Pour faire le schislick, expliqua complaisamment le commis-voyageur gastronome, on prend un morceau de mouton, du filet autant que possible, on le découpe en fragments de la grosseur d’une noix, et l’on met ces fragments à mariner pendant dix ou douze heures dans du vinaigre avec du sel, du poivre, des oignons et du sumac. Quand la marinade est à point, on enfile tous ces petits morceaux de mouton dans une brochette, et on les fait rôtir devant un feu vif. Bien préparé, le schislick est, comme vous pouvez le voir, un mets délicieux.

Dans le Caucase, comme dans tout l’Orient, le mouton forme, pour ainsi dire, la base de l’alimentation.

On se procure difficilement du bœuf, même dans les villages d’une certaine importance, mais il n’est guère de bourgade tartare, d’aoul perdu dans la montagne, où l’on ne puisse trouver, à des prix très raisonnables, du mouton d’excellente qualité.

Dans cette contrée encore à demi-sauvage, le gibier est aussi très commun, surtout la perdrix et le pluvier.

L’art culinaire n’était pas la seule spécialité de Philibert Dubois. Il connaissait aussi, admirablement, les mœurs et les coutumes de pays traversés. À Koutaïs, la première station importante après Poti, il apprit à ses compagnons à quelles différentes races appartenaient les personnages vêtus d’oripeaux voyants dont se composait la foule qui encombrait la salle d’attente de la station.

Il y avait là des Juifs, des Arméniens, des Tatars, des Kalmoucks, des Nogaïs et des Cosaques.

Dans tout le Caucase, le commerce, l’industrie et l’agriculture sont entre les mains des Arméniens.

Les objets de leur commerce se composent, d’abord, du fameux vin de Kislar et de l’excellente eau-de-vie qu’on en extrait, enfin, des soieries, du riz, du sésame et du safran.

En dehors des Arméniens et des Juifs, la population se divise en Russes, tous officiers, employés ou fonctionnaires du gouvernement, en Cosaques, tous soldats, et en montagnards indigènes, pasteurs, chasseurs ou bandits.

Ces montagnards, mahométans fanatiques, ont fourni à Schamyl ces terribles soldats dont la Russie n’a pu venir à bout qu’en les massacrant systématiquement.

Encore aujourd’hui, on n’a jamais pu empêcher les montagnards du Caucase de ne sortir qu’armés jusqu’aux dents et de se livrer à de nombreux actes de brigandage.

Tels furent les principaux renseignements que Philibert Dubois fournit à ses compagnons de voyage. Grâce à lui, le temps s’écoulait sans ennui, en conversations joviales et en discussions intéressantes.




Quatrième partie : AU PAYS DES BOUDDHAS



I


LA MER DE FEU


À Tiflis, grande ville morne, qui renferme une petite colonie d’émigrants français, le train s’arrêtait une heure.

Le docteur mit ce temps à profit, en se rendant au bureau de poste. Il eut la joie d’en revenir avec la dépêche que Karl lui avait adressée à la suite de son entrevue avec M. Lecormier.

Ce message, si miraculeusement arrivé à destination, sur l’aile d’un faible insecte, mit le comble au bonheur de Mme Rabican. Cette fois, elle ne doutait plus du salut de son fils.

Le docteur était moins enthousiaste.

— Cette dépêche, dit-il en prenant à part M. Bouldu et Philibert Dubois, ne nous apprend en somme pas grand-chose de nouveau. Sa date est antérieure au message transmis par le télégraphe sans fil.

— Il est regrettable, dit Philibert Dubois, que les voyageurs n’aient pu indiquer exactement la longitude et la latitude du lieu où ils ont atterri.

— Certes, murmura le docteur, j’ai quelquefois de terribles moments de découragement, en pensant que la contrée à explorer est plusieurs fois grande comme la France.

Cependant M. Bouldu, qui avait écouté d’un air distrait, poussa un cri, se frappa le front et disparut comme une flèche à l’autre extrémité du train, laissant ses interlocuteurs fort étonnés.

Il revint quelques instants après, chargé d’un atlas des courants atmosphériques, qu’il étala sur ses genoux et qu’il se mit à étudier consciencieusement.

Le docteur Rabican et Philibert Dubois attendaient patiemment que M. Bouldu voulût bien leur fournir une explication de son étrange conduite.

Après avoir examiné attentivement la carte d’Asie, puis la carte d’Afrique et enfin celle d’Europe, il ferma son atlas des vents, se frotta les mains, puis, brusquement :

— Alors vous croyez, dit-il, que ce message n’a pas une capitale importance ?

— Ma foi non, fit le docteur.

— Eh bien, vous vous trompez. Il en a une telle que, grâce à lui, je vais pouvoir établir la position approximative du lieu où se trouvent nos amis.

— Avec la latitude et la longitude ? demanda le docteur.

— Avec la latitude et la longitude, affirma triomphalement M. Bouldu.

— Par exemple ! s’écria Philibert, si vous faites cela, vous, vous serez un habile homme.

— Rien n’est plus simple, continua M. Bouldu en ouvrant de nouveau son atlas. La sauterelle messagère a été prise aux environs d’Avignon.

Elle venait donc du Sahara portée par le simoun, et ensuite par le mistral.

« Ce premier point établi, puisque nous connaissons le courant qui a porté la Princesse des Airs de Paris en Asie centrale, il ne nous reste plus qu’à chercher s’il existe un courant atmosphérique allant du nord-est au sud-ouest, c’est-à-dire du Thibet au Sahara. L’endroit où les deux courants se croisent ou se rencontrent est forcément celui où se trouvent nos amis.

— C’est merveilleux ! s’écria Philibert.

— Certainement, dit le docteur Rabican après un instant de réflexion, votre hypothèse est très ingénieuse, mon cher Bouldu, mais permettez-moi de vous faire une objection. Vous raisonnez comme si la sauterelle ne se fût arrêtée nulle part et n’eût jamais volé contre le vent. Elle a peut-être fait des détours, ce qu’il nous est impossible de vérifier. Voilà qui rend vos conclusions très aventureuses.

— C’est vous qui êtes dans l’erreur, répliqua M. Bouldu en gesticulant avec véhémence ; il suffit de calculer la vitesse moyenne des courants atmosphériques, par rapport au temps que l’insecte a mis à faire son voyage – ce que nous connaissons par la date de la missive – pour constater que l’animal ne s’est pas arrêté en route. Ensuite les sauterelles ne volent jamais contre le vent. Je suis persuadé, moi, que la nôtre s’est laissé emporter sans résistance, pour ainsi dire à la dérive, par les courants.

— J’espère que vous avez raison, fit le docteur. Mais j’avoue qu’il me reste encore quelques doutes.

— Mais alors, demanda Philibert qui n’en revenait pas de la sagacité de M. Bouldu, quel est, d’après vous, l’endroit exact où se trouvent les naufragés de la Princesse des Airs ?

M. Bouldu désigna du doigt, sur la carte, un massif montagneux du Thibet, un peu au nord de la chaîne des monts Karakorum.

— C’est là qu’ils sont, affirma-t-il avec une confiance qui gagna peu à peu ses interlocuteurs. En explorant ce massif sur une superficie de trente ou quarante lieues, j’affirme que nous retrouverons nos amis.

Le docteur Rabican ne dit rien, mais, à partir de ce jour, il se montra beaucoup plus joyeux. Après avoir examiné à son tour l’atlas de M. Bouldu, il fut obligé de convenir que l’opinion de ce dernier était sinon absolument juste, du moins vraisemblable.

Le professeur Van der Schoppen et les autres membres de l’expédition furent informés de l’heureuse découverte du météorologiste ; mais Yvon insista, appuyé en cela par le docteur Rabican, pour que Jonathan Alcott ne fût pas mis au courant du nouvel et précis itinéraire qui allait être adopté.

Malheureusement, la précaution était inutile.

L’Américain, toujours aux aguets, avait trouvé moyen de se glisser dans le compartiment voisin de celui où discutaient le docteur Rabican, Philibert Dubois et M, Bouldu, et il avait surpris toute leur conversation. Il fut, d’ailleurs, très mécontent de ce qu’il avait entendu, très irrité de la chance qui semblait favoriser l’expédition.

Fidèle à sa tactique, il continua de faire en sorte qu’on s’occupât de lui le moins possible, et il se replongea avec un acharnement plus grand que jamais dans l’étude de ses lexiques.

Cependant, le voyage se poursuivit sans incidents jusqu’à Bakou, d’où les voyageurs devaient s’embarquer sur la mer Caspienne pour Ouzoun-Ada, tête de ligne du chemin de fer transcaspien.

À Bakou, ville mi-orientale, mi-européenne, et qui est appelée à devenir une des capitales du Caucase, les voyageurs se reposèrent vingt-quatre heures, avant de s’embarquer sur un des bateaux de la Compagnie Kavkaz et Merkur.

Le paquebot le Turkestan ne prenait la mer qu’à cinq heures du soir.

Les voyageurs, qui étaient descendus dans un hôtel assez confortable, situé sur le port, eurent donc le loisir de se promener par la ville.

Bakou est une cité en formation.

Les mosquées et les casernes de Cosaques s’y confondent dans un pêle-mêle pittoresque avec les maisons à l’européenne et les vieilles tours du temps de la domination persane.

Pendant cette promenade, le complaisant Philibert servit de guide à ses amis.

Deux personnes demeurèrent seules à l’hôtel : le studieux Jonathan Alcott et le professeur Van der Schoppen, qui avait déclaré avoir à mettre au net ses impressions de voyage.

En demeurant au logis, le professeur avait un autre dessein, dont il s’était bien gardé de faire part à ses compagnons.

Aussitôt que ceux-ci eurent disparu dans l’intérieur de la ville, Van der Schoppen fit prévenir Jonathan d’avoir à descendre dans sa chambre.

L’Américain, qui ne se sentait pas la conscience très nette, n’obéit qu’en rechignant.

Aussitôt qu’il fut entré, le professeur, avec la méthodique lenteur dont il ne se départait jamais, alla pousser les verrous de la chambre.

Cette opération terminée, il se tourna vers le Yankee, de moins en moins rassuré, et lui dit à brûle-pourpoint :

— Jonathan, vous êtes une canaille !

— Moi !

— Oui, vous. J’ai eu l’imprudence, depuis Constantinople, de vous charger de diverses emplettes, et vous en avez profité pour me voler, en majorant le prix de tous les objets et en ajoutant impudemment des zéros à toutes les additions.

— Je vous jure… protesta Jonathan d’une voix faible.

Le professeur lui imposa silence d’un geste impérieux et continua avec autant de flegme que s’il eût fait un cours dans l’amphithéâtre de quelque université :

— Vous avez cru que, préoccupé et distrait comme je suis, j’accepterais vos calculs de confiance. Vous vous êtes trompé. J’ai vérifié tous mes comptes ce matin, vous m’êtes donc redevable de la différence entre votre compte et le mien. Cette différence, vous allez me la rembourser.

Jonathan était devenu d’une pâleur livide. Il ne trouva pas un mot à répliquer et s’exécuta immédiatement.

— Fort bien, dit le professeur ; mais maintenant je devrais prévenir le docteur Rabican et M. Bouldu de la petite canaillerie que vous avez commise et les prier de vous chasser immédiatement.

— Oh ! monsieur le professeur, je vous en supplie…

— Je ne vous dénoncerai pas pour cette fois, reprit imperturbablement le professeur Van der Schoppen, parce que je crois que, dans tout ceci, il n’y a pas eu de votre faute.

Jonathan respira plus librement. Sa face blême reprit ses couleurs naturelles. Le professeur continua :

— Il n’y a pas eu de votre faute, parce que vous êtes malade. Je suis persuadé, avec beaucoup de mes collègues, et des plus illustres, que l’habitude du vol est une maladie mentale. La science la désigne sous le nom de kleptomanie.

Jonathan craignait de comprendre. Il ne tarda pas à être complètement fixé.

— Cette maladie morale, il s’agit de la soigner ; et mes études et mon expérience m’ont convaincu que la méthode kinésithérapique est, dans votre cas, la plus prompte et la plus efficace. Après l’application que je vais vous en faire, je répondrai de votre probité future.

— Grâce ! s’écria Jonathan en voyant le professeur se retrousser les manches jusqu’au coude.

— Inutile de me supplier. Nous sommes assez habitués, nous autres médecins, à voir les malades se révolter contre les ordonnances les plus salutaires. Il est de notre devoir de passer outre.

Et, sans s’attarder davantage à des explications oiseuses, le professeur Van der Schoppen administra avec le plus grand sang-froid, à Jonathan Alcott, une homérique raclée.

Après quoi, il lui ouvrit la porte en l’assurant qu’il le considérait comme à peu près guéri.

Boitant et se frottant les reins, Jonathan regagna sa chambre, et passa le reste de la matinée à frictionner ses contusions, en proférant d’horribles blasphèmes et en jurant, pour la millième fois, qu’il se vengerait.

Fidèle à la parole donnée, le professeur Van der Schoppen ne raconta à aucun de ses compagnons le trait d’indélicatesse de Jonathan.

D’ailleurs, ceux-ci, encore sous l’impression des merveilles de leur excursion dans la ville de Bakou, cette porte de l’Orient russe, ne remarquèrent même pas l’air profondément mortifié du Yankee.

Ils avaient tout vu : les trois enceintes de citadelles qui datent du Moyen Age, l’ancien palais des khans, bâti par Abbas Ier et maintenant en ruines. On y montre encore, dans la salle du jugement, une oubliette où l’on jetait les têtes des condamnés.

Enfin, les bazars avaient été visités, où l’on trouve les plus belles armes du monde, les fusils, les pistolets et les kandjars, incrustés d’or et d’ivoire, et d’une trempe sans rivale, les tapis de la Perse, et la riche orfèvrerie du Caucase.

Bakou est une des villes les plus mystérieuses du monde. Ce n’est que là et à Bombay que l’on trouve encore les Guèbres ou Parsis, adorateurs du feu, et anciens disciples de Zoroastre.

Le docteur Rabican regretta vivement de n’avoir pas assez de temps pour aller visiter, à quelques lieues de Bakou, à Artech-Gah, le sanctuaire du feu éternel, qu’alimentent des sources souterraines de pétrole. C’est à quelque distance de la ville, qu’au dire des historiens anciens et entre autres de Plutarque, Pompée et son armée furent arrêtés dans leur marche par une multitude prodigieuse de serpents. Le pays, à l’heure qu’il est, en est d’ailleurs encore infesté.

Philibert Dubois fit remarquer à ce propos qu’à Bakou, les animaux venimeux étaient très nombreux, les serpents, les vipères, une variété de scorpions rouges très dangereux et les phalanges, hideux insectes tout aussi terribles.

— Heureusement, ajouta Philibert avec emphase, que la nature, toujours prévoyante, a placé le remède à côté du mal. La meilleure manière de se préserver du scorpion, de la phalange et même du serpent, est tout simplement de coucher sur une peau de mouton ; son odeur seule met en fuite toute cette vermine.

— Pourquoi ? demanda Yvon Bouldu.

— Parce que, mon jeune ami, le mouton est très friand de scorpions et de phalanges. Autant d’aperçus par lui, autant de dévorés.

— Je veux bien vous croire, interrompit Mme Rabican, mais je vous avoue que je ne suis pas fâchée que nous partions de Bakou dans deux heures. Quelque pittoresque que soit la ville, je ne m’y sentirais plus tranquille après ce que vous venez de nous apprendre.

— Ce sera pourtant bien pis quand nous serons en plein désert, grommela Jonathan Alcott entre ses dents.

Personne, heureusement pour l’Américain, n’entendit cette réflexion.

— D’ailleurs, continua Philibert, sur le ton aimable d’un propriétaire qui fait les honneurs de son domaine, je n’ai pas encore fini de vous énumérer tous les animaux désagréables du pays, par exemple les sauterelles, dont les Persans et les Géorgiens ont une peur atroce, car elles laissent la plus riche contrée nue comme la main.

— Ne dites pas de mal des sauterelles, grommela M. Bouldu. Depuis la dépêche de Tiflis ce sont des animaux que je vénère.

— En direz-vous autant des moustiques ?

— Ceux-là je vous les abandonne. Mais, comment se fait-il que nous n’en ayons point encore été piqués ?

— Parce que, là encore, le remède est à côté du mal. Tous les appartements de cet hôtel ont été saupoudrés d’une sorte de poudre fortement aromatique que l’on fabrique en Perse, avec les pistils d’une certaine espèce de camomille.

— Jonathan, dit d’une voix douce le professeur Van der Schoppen, je vous prierai d’acheter pour le compte de l’expédition un ou deux sacs de cette poudre, avant que nous n’embarquions.

Le Yankee ne répondit que par un grognement inintelligible, et il quitta la table, après avoir décoché un regard plein de haine au propagateur de la médecine kinésithérapique.

Tout le monde, d’ailleurs, se sépara bientôt, pour veiller aux derniers préparatifs. Yvon prit les devants, tenant en laisse Zénith et Nadir, à qui l’on eut toutes les peines du monde à faire franchir la passerelle d’embarquement.

Ils paraissaient avoir, pour la navigation, une profonde horreur.

À cinq heures, tout le monde était à bord. À six heures, le Turkestan, arborant à la corne d’artimon, le pavillon russe, au grand mât le guidon jaune et vert de la Compagnie Kavkaz et Merkur, sortait des jetées du port de Bakou.

Les flots de la mer Caspienne étaient d’une merveilleuse transparence et d’un azur à la fois doux et profond, beaucoup plus beau, de l’avis d’Alberte, que le bleu criard et cruel des vagues méditerranéennes.

Le temps était beau. Cependant M. Bouldu, chez qui la météorologie ne perdait pas ses droits, remarqua avec inquiétude, dans la direction du sud-ouest, un amas roussâtre de cumulo-stratus qui présageait, assura-t-il, un violent orage.

— Que nous importe cet orage, dit Yvon Bouldu avec une crânerie superbe, la traversée n’est pas longue et le Turkestan est un excellent navire… Je vous avoue, pour ma part, que je ne serais pas content si notre voyage s’achevait sans que j’aie assisté à une belle et bonne tempête.

— La voilà bien, la jeunesse, toujours folle et présomptueuse ! On voit bien que vous ne savez pas ce que c’est qu’une tempête sur la mer Caspienne, pour parier de la sorte, répondit Philibert Dubois avec sévérité. Savez-vous continua-t-il, en appréhendant Yvon par un bouton de son veston, que cet immense lac, à l’eau si bleue, est une des énigmes de la science. Il passe sans transition de la bonace à la tempête.

— On n’a jamais su où se perd l’immense volume d’eau qu’il reçoit des fleuves de l’Europe et de la Sibérie. La mer Caspienne devrait déborder ; au contraire, elle s’ensable.

— Comment explique-t-on ce fait, demanda Yvon ?

— On ne se l’explique pas entièrement. Cependant, on suppose que des canaux souterrains mettent la Caspienne en communication avec l’Océan Indien. On trouve, à certaines époques de l’année, dans le golfe Persique, des fleurs, des racines et des branches d’arbres qui sont propres aux seules rives de la mer Caspienne. Cependant, il est certain qu’elle s’ensable. Dans quelques siècles peut-être, ce ne sera plus qu’une steppe désolée, qu’un marécage coupé de lacs salés, une de ces immenses régions désertes comme on en rencontre dans l’Asie centrale.

— Vous oubliez, M. Philibert, s’écria Yvon avec enthousiasme, qu’avant que cette époque n’arrive, la civilisation aura défriché les steppes, refoulé les sables, et bouché les trous par où fuient les eaux du grand lac russe.

— Tant mieux, dit Philibert avec insouciance. Et il ajouta, avec ce besoin de bavardage qui le caractérisait, qui le forçait à dire, sur une question donnée, tout ce qu’il savait et même tout ce qu’il ne savait pas.

— J’ai oublié de citer une des particularités les plus merveilleuses de la Caspienne : ses sources de pétrole. Vous savez que toute cette région est comme imbibée de naphte. La locomotive qui nous a portés de Poti à Bakou, était chauffée au pétrole ; celle qui nous emmènera demain d’Ouzoun-Ada à Samarkande, sera également chauffée au pétrole. Aux environs de Bakou, c’est par milliers de quintaux qu’on extrait le naphte et qu’on l’expédie dans les cinq parties du monde. Ici, on l’emploie à tous les usages ; on en enduit les outres qui renferment le vin, ce qui lui communique un goût spécial et plutôt désagréable. On en graisse les armes et les essieux des chariots et des wagons, ce qui dispense les Musulmans, en majorité dans la région, de toucher à la graisse de porc, dont ils ont horreur. Enfin, avec la pierre de naphte, on fabrique ce fameux ciment, presque indestructible, qui a servi à la construction de Ninive et de Babylone. Cependant, le pétrole n’a jamais été exploité très sérieusement ; et quand on songe que la marne argileuse qui le renferme s’étend à plusieurs centaines de lieues, tant sur la rive asiatique que sur la rive européenne de la mer Caspienne, on prévoit que le pétrole russe, exploité d’une façon véritablement industrielle, concurrencera bientôt, victorieusement, sur le marché de l’univers, les pétroles américains, auxquels tant de milliardaires ont dû leur fortune.

— Pardon, objecta Yvon Bouldu, vous aviez parlé tout à l’heure du pétrole de la Caspienne.

— J’y arrive. La mer Caspienne, renferme dans ses profondeurs un grand nombre de sources de pétrole qui, beaucoup plus léger que l’eau, monte à la surface et y flotte. Dans le voisinage de ces sources, il suffit de jeter une allumette enflammée pour voir la mer se couvrir, parfois sur une vaste étendue, de belles flammes bleues qui, d’ailleurs, s’éteignent d’elles-mêmes.

— Mais alors, les navires qui se trouvent au milieu de ces incendies aquatiques doivent courir un grand danger ?

— Pas le moins du monde, la couche de naphte n’acquiert un peu d’épaisseur que dans les endroits de la mer où il y a des sources. Le pétrole, très volatil, se vaporise rapidement. J’ai moi-même assisté à un de ces incendies que les Russes et les indigènes de Bakou appellent : feux de mer. Ils sont fréquents et absolument sans danger. La flamme ne s’élève jamais haut : elle donne très peu de chaleur et pourrait, par sa couleur bleue, être comparée à la flamme de l’alcool.

Yvon ne se lassait pas de questionner son ami Philibert, dont la mémoire semblait intarissable.

Ils furent arrachés à leur conversation par la cloche du bord, qui appelait les passagers du Turkestan au dîner.

Il n’y avait, parmi les convives, aucun personnage remarquable. C’étaient presque tous des négociants arméniens ou tartares, ou des officiers russes.

Après le repas, tout le monde remonta sur le pont, pour admirer le soleil, disparaissant derrière le Caucase, dans une magnifique apothéose couleur de sang et d’or.

— Décidément, fit M. Bouldu, je ne m’étais pas trompé, l’orage que j’annonçais tantôt est imminent.

Sauf Yvon, convaincu de l’infaillibilité de son père en matière de météorologie, personne ne fit attention à cette prédiction. Chacun continua de s’amuser à contempler les figures capricieuses qui se formaient dans la masse nuageuse qui, peu à peu, envahissait tout l’horizon.

Mais, une heure ne s’était pas écoulée que la mer, jusque-là aussi calme qu’une nappe d’huile, devint tout à coup houleuse et dure. Les mouvements de roulis et de tangage s’accentuèrent.

Depuis que le soleil avait disparu, l’obscurité, sous un ciel sans lune et sans étoiles était devenue profonde.

Alberte et Mme Rabican avaient regagné leurs cabines.

— Je crois, dit Philibert à Yvon, que votre souhait de tout à l’heure va se trouver pleinement réalisé. Nous allons assister à une jolie tempête.

Comme il prononçait ces paroles, un large éclair blafard déchira le manteau sombre des nuages. M. Bouldu et le docteur Rabican, qui étaient fort sujets au mal de mer, regagnèrent aussi les cabines. Yvon demeura seul avec Van der Schoppen et Philibert. Quant à Jonathan, on ne l’avait pas aperçu depuis le départ de Bakou.

À mesure que le navire faisait route et laissait plus loin l’abri des côtes, les vagues grossissaient, s’enflaient, devenaient de véritables montagnes d’eau, entre lesquelles le Turkestan, balloté comme un fétu de paille, disparaissait parfois de la quille à la pomme des mâts, pour remonter aussitôt au sommet d’une lame gigantesque, d’où il ne tardait pas à dégringoler, l’étrave en avant, le pont inondé d’eau d’un bout à l’autre.

Yvon et ses compagnons étaient trempés jusqu’aux os. Des vagues leur avaient passé par-dessus la tête, les immergeant aussi complètement que si on les eût plongés dans la mer. Tous trois se tenaient cramponnés à des amarres, et, balottés à droite et à gauche, ils avaient besoin de toutes leurs forces pour n’être pas enlevés.

— Il est très imprudent de rester ici, hurla Philibert en se faisant un porte-voix de ses deux mains pour dominer le bruit de la tempête.

Donnant, le premier, l’exemple, il disparut du côté des cabines. Yvon et Van der Schoppen le suivirent. Ils ne tardèrent pas à s’expliquer la véritable raison de la retraite précipitée de leur ami.

Affalé sur un divan du salon des premières, M. Philibert Dubois, blanc comme un linge, était en proie à une terrible attaque de mal de mer.

Van der Schoppen et Yvon, qui, jusqu’alors, en avaient été indemnes, s’empressèrent de voler à son secours. On lui fit boire de l’alcool, et sucer un morceau de sucre trempé dans l’éther.

Mais aucun de ces spécifiques ne fut efficace, et ne contribua à soulager le malade.

Tout à coup, le professeur Van der Schoppen, sans se soucier des coups de mer qui risquaient de le faire tomber de sa hauteur sur le parquet ciré du salon, se frappa le front avec enthousiasme.

— Pardieu ! s’écria-t-il, voilà bien le moment ou jamais de faire une belle application de la kinésithérapie !

— Monsieur le professeur, supplia Yvon, vous n’y songez pas !… Donner des coups de poing à ce pauvre malade, c’est l’achever.

— C’est le sauver, au contraire.

Les supplications du jeune homme furent inutiles. Van der Schoppen s’arcbouta, se retint d’une main à la clenche de cuivre de la porte de la cabine, et de l’autre asséna à l’infortuné Philibert, qui le regardait avec des yeux mourants, un solide coup de poing dans le creux de l’estomac.

À la grande surprise d’Yvon et peut-être du professeur lui-même, l’effet de cette médication fut instantané. Philibert Dubois fut aussitôt pris de vomissements qui le soulagèrent immédiatement.

Ainsi allégé, bien réconforté par une nouvelle absorption de rhum, il ne tarda pas à se remettre complètement.

Son premier mouvement fut pour donner au professeur Van der Schoppen une énergique poignée de main. Cette fois, loin d’être payé d’ingratitude, le professeur venait de gagner un nouvel et fervent adepte à la cause kinésithérapique.

Une accalmie, cependant, paraissait se produire dans la tempête, le Turkestan roulait et tanguait beaucoup moins.

Il pleuvait et le tonnerre faisait, sans interruption, entendre de sourds grondements.

Yvon se glissa en rampant jusque sur le pont.

Il regardait, à la lueur des éclairs, la crête blanche des lames fuir dans la nuit, comme les crinières d’un troupeau de monstres pris de panique, lorsqu’un coup de tonnerre, plus violent que les autres, fit tressaillir dans toutes ses membrures la coque du Turkestan.

Un jet de feu coula du ciel sur les vagues.

Au même instant l’horizon s’éclaira d’une immense flamme bleue. La foudre, en tombant dans la mer, venait de mettre le feu dans le voisinage d’une source de pétrole.

Yvon, pétrifié de terreur et d’admiration, regardait de tous ses yeux.

Les vagues, presque calmées maintenant, étaient casquées de flammes bleues.

C’était, dans la nuit, un infernal paysage de feu, dont le ciel reflétait l’éclat livide, et au travers duquel le Turkestan, fuyant à toute vapeur, semblait quelque vaisseau enchanté, quelque légendaire navire fantôme.

Cette lumière ne ressemblait à aucune autre.

Ce n’était ni la lueur argentine de la lune, ni l’état blême de l’aube, ni la rougeur du couchant ; c’était quelque chose de fantastique, de merveilleux à la fois et d’horrible.

Philibert Dubois, qui était venu rejoindre Yvon, observa que c’est sans doute sur les bords de la mer Caspienne que les poètes avaient dû prendre l’idée du Phlégéton, le fleuve de feu de l’enfer mythologique. La tempête était alors tout à fait calmée ; les flammes de naphte, maintenant d’une belle couleur d’or, ne brûlaient plus que par endroits, par petites îles de feu qui allaient se rétrécissant, s’éteignant les unes après les autres.

Quand l’aube se leva, il ne restait plus aucune trace ni de l’orage, ni des « feux de mer ».

Quelques légers nuages flottaient seulement dans le ciel d’un bleu pur ; et l’on apercevait à l’horizon une longue terre basse et nue, aux rives couvertes de roseaux.

C’était la steppe, l’immense steppe, qui commence en Pologne pour ne finir qu’en Chine et qui couvre de ses hautes herbes, plus de la moitié de l’empire de Russie.

Après avoir pris des nouvelles de Mme Rabican et d’Alberte qui, ayant souffert de la tempête, goûtaient maintenant un peu de repos, Yvon et ses deux compagnons allèrent, à leur tour, s’étendre sur leur couchette.

Dans quelques heures, on allait être en vue d’Ouzoun-Ada.

On y arriva sans autre accident et, après un repas auquel, malgré et peut-être à cause des fatigues de la nuit, chacun fit honneur avec un superbe appétit, tous les passagers sortirent pour s’occuper du visa des passeports.

En effet, on ne peut prendre place dans les wagons du chemin de fer transcaspien, sans être muni d’une autorisation spéciale de voyager en Transcaspie, que l’on ne délivre qu’à Ouzoun-Ada.

Grâce aux références dont il était muni, le docteur revint avec une « podorojnaïa » ou feuille de route, dûment visée, pour lui et pour tous ses compagnons.

Le chemin de fer transcaspien, qui met un peu moins de deux jours à faire le trajet d’Ouzoun-Ada à Samarkande, ne le cède en rien comme confortable et comme luxe d’installation au chemin de fer de Poti à Bakou : le matériel en est entièrement neuf et les aménagements très bien compris.

Le buffet était largement approvisionné de mets européens et asiatiques. C’est là qu’Yvon fit, pour la première fois, connaissance avec le chtchi et le bortch, savoureuses soupes, dont les choux, le mouton, le fenouil et l’angélique forment les principaux éléments.

Le Transcaspien, qui court à travers une plaine à peu près sans accidents, n’offre sur son parcours que très peu de travaux d’art, à peine quelques ponts, sur les fleuves tributaires du lac d’Aral et de la mer Caspienne. Le plus beau de ces ponts traverse l’Amou-Daria.

Il n’y a pas un seul tunnel, pas un seul viaduc dans tout le parcours.

Les stations offraient toutes le même aspect, avec leur garde de Cosaques, et leurs maisons en ruine éparpillées autour d’une mosquée.

De temps à autre, pendant que la locomotive, chauffée au pétrole, dévorait la steppe immense et monotone comme la mer, Philibert indiquait à ses amis, dans le lointain, de grandes taches grises sur le gazon, taches qui n’étaient autres que les tentes rondes en feutre gris d’un campement de Kalmoucks ou de Turcomans.

Malgré la complaisance et les bavardages de Philibert, les explorateurs avaient hâte d’être arrivés à Samarkande.

C’était véritablement là qu’allaient commencer les véritables périls, qu’il allait falloir déployer de l’initiative et du courage pour retrouver les naufragés de la Princesse des Airs.

Depuis, Mme Rabican, qu’un peu de sommeil avait tout à fait reposée de l’orageuse traversée de la mer Caspienne, jusqu’à Yvon, épris de dévouement et d’aventures, jusqu’à Jonathan, altéré de vengeance, tous avaient hâte de se trouver aux prises avec le désert.

Ce fut donc avec un véritable sentiment de bonheur, qu’après avoir traversé la vieille cité turcomane de Merv, les voyageurs débarquèrent à Samarkande, l’ancienne capitale de Gengis-Khan.




II


EN TARANTASS


Samarkande est une des stations principales du chemin de fer transcaspien.

C’est de là que l’expédition allait partir, et se diriger vers les monts Karakorum où, selon les prévisions de M. Bouldu, devaient se trouver les naufragés de l’aéroscaphe.

On procéda avec ardeur aux derniers préparatifs, sans prendre même temps de visiter la ville, cependant une des plus curieuses du monde, avec ses ruines de mosquées et de palais, ses magnifiques jardins et sa population cosmopolite, où les Turkomans, les Kirghiz, les Kalmoucks, les Baschirs se rencontrent avec les Persans, les Russes, les Indiens et les Anglais.

M. Philibert Dubois, qui était au désespoir de se séparer de ses amis, se mit à leur disposition pour toutes les courses et les renseignements pratiques.

Sur ses conseils, ils firent d’abord renouveler leur padorojnaïa ou feuille de route en y faisant joindre, par le gouverneur de la ville, une note spéciale qui les recommandait aux chefs de poste des stations russes, et les autorisait à exiger, au nom du gouvernement, des chevaux et une escorte.

— Sans passeport, dit Philibert, sur tout le territoire russe, on ne trouve ni nourriture, ni abri, ni moyens de transport, et de plus, on ne tarde pas à être mis en prison.

Toujours d’après les conseils de Philibert, les voyageurs se firent confectionner, par un tailleur arménien, des vêtements plus appropriés au pays et surtout moins capables que leurs habits européens d’attirer l’attention.

C’était pour tous, même pour les dames, une sorte d’uniforme ainsi composé : haut bonnet de feutre, tunique à grandes manches ou touloupe, pantalons immenses et valinki ou hautes bottes de feutre indéchirable comme du cuir.

En fait d’approvisionnements, ils avaient les caisses de conserves emportées de Paris.

Mais, ils se proposaient d’être fort économes de cette ressource, de la réserver pour les contrées absolument désertes et de vivre autant qu’il serait possible, à la manière des indigènes, c’est-à-dire de riz, de mouton et de fruits.

— Vous trouverez tout cela en abondance, avait assuré Philibert Dubois, jusqu’à ce que vous soyez arrivés à la région montagneuse, dans les parages glacés du Thibet et de la Mongolie chinoise. Là, le seul aliment qu’on puisse se procurer, c’est de la farine d’orge assaisonnée d’un peu de beurre, et du thé.

Quant aux moyens de transport, le docteur Rabican et M. Bouldu y pourvurent en achetant, à un négociant tartare, deux longues voitures, munies à l’arrière d’une capote de cuir et suspendues sur des ressorts de bois.

On nomme ces véhicules « tarantass ».

Elles sont traînées par quatre vigoureux petits chevaux de la race boukharienne.

On engagea aussi, pour servir à la fois de guide et de yemchtchik (postillon), un Kalmouck nommé Chady-Nouka. Il devait conduire la première tarantass, où prendraient place Van der Schoppen et Yvon Bouldu, et qui porterait la plus lourde partie des bagages.

Dans la seconde, monteraient Mme Rabican, le docteur, Alberte et M. Bouldu.

Cette tarantass, beaucoup moins chargée que la première, devait être conduite par Jonathan, que le docteur n’était pas fâché d’avoir toujours sous les yeux et de surveiller par lui-même.

Chady-Nouka, que Philibert Dubois avait présenté et dont il avait répondu, possédait dans toute sa pureté le type kalmouck. Maigre, nerveux, petit de taille, il avait le nez épaté, les sourcils noirs et peu fournis, les yeux obliquement dirigés l’un vers l’autre. Les pommettes de ses joues étaient saillantes, ses lèvres grosses et charnues surmontées d’une maigre moustache. Ses oreilles énormes étaient très écartées de la tête, qu’il avait à la fois plate et ronde.

Le docteur Rabican avait fait prix avec Chady-Nouka, à raison de cinq roubles d’argent par semaine. Moyennant cette somme, Philibert Dubois avait assuré que son kalmouck se montrerait d’une fidélité à toute épreuve ; et il n’avait pas manqué, à cette occasion de citer un proverbe qui a cours dans le monde commercial de Samarkande :

— Si un Kalmouck vous dit oui d’un signe de tête, vous pouvez avoir confiance en lui pour quelque affaire que ce soit. Vous pourrez vous fier à un Russe s’il vous a donné sa parole, à un Persan s’il vous a donné sa signature, à un Arménien, s’il vous a donné sa signature en présence de deux bons témoins.

Chady-Nouka parlait suffisamment le russe pour se faire comprendre du docteur Rabican.

De plus, accoutumé dès l’enfance à la vie nomade de la steppe, il lui était indifférent de suivre ses maîtres dans quelque pays où ils voulussent aller.

Ce fut un lundi matin, après une nouvelle et soigneuse étude des cartes du pays, que les voyageurs quittèrent Samarkande par une des portes de l’Est.

Ce n’est pas sans émotion que Philibert Dubois et ses amis se séparèrent.

Il accompagna la caravane jusqu’à une certaine distance de la ville.

Pour chacun des voyageurs, il eut des conseils différents et appropriés à leur caractère.

À Yvon Bouldu, il recommanda la prudence, au professeur Van der Schoppen, un peu moins de facilité à appliquer sa méthode thérapeutique à tort et à travers, à M. Bouldu, d’être moins exclusif dans ses opinions, et, quelle que fût sa conviction dans les indications fournies par son atlas des vents, de ne pas négliger pour cela de se renseigner, partout où il passerait, sur la Princesse des Airs.

Enfin, il rappela à Mme Rabican et à sa fille les précautions à prendre contre la morsure des scorpions et des serpents ; et il leur apprit l’existence, dans toute la steppe, des tarrakanes, vocable ronflant qui désigne, en langue tartare, les désagréables insectes que nous nommons en français des cancrelats.

Comme Philibert Dubois, après avoir serré énergiquement la main de tous ses amis, et leur avoir promis de les retrouver à Paris, se disposait à remonter dans la tarantass qui devait le ramener à Samarkande, il prit à part le docteur Rabican :

— Jusqu’à la frontière chinoise, lui dit-il, vous ne courez pas de danger sérieux. Ensuite, la recommandation que vous tenez du prêtre bouddhiste que vous avez soigné pendant la traversée de Constantinople à Poti, vous sera d’un grand secours. Elle vous assurera l’hospitalité dans les lamasseries ou monastères bouddhiques, le respect de beaucoup de chefs de tribus mongols, khirgiz ou thibétains. Peut-être vous conciliera-t-elle la protection, ou tout au moins la neutralité des tribus de montagnards féroces et encore mal connus, qui habitent le Thian-Chan et le Mouz-Tagh.

Le docteur Rabican assura Philibert Dubois qu’il tiendrait grand compte de ses conseils, et l’on se sépara enfin.

La caravane avait à peine fait une centaine de mètres par un chemin boueux et défoncé comme le sont la plupart des chemins de la Russie d’Asie, que le docteur Rabican, qui avait toujours présentes à l’esprit les dernières paroles de Philibert, chercha dans son portefeuille la recommandation d’Okou. Mais, il eut beau fouiller tous les compartiments avec la plus grande attention, il ne put retrouver le précieux papier.

— Je n’ai pu le perdre, réfléchit le docteur. Si cela était, j’aurais égaré en même temps tout ce que contient mon portefeuille : on me l’a donc volé. Mais qui ? Et dans quel but ?

Le docteur songea un moment à Jonathan. Après mûre réflexion, il finit par rejeter cette idée.

M. Bouldu, à qui il fit part de ses soupçons, fut de son avis. Ignorant le vol commis au préjudice du professeur Van der Schoppen, il prit même chaleureusement la défense de son ancien préparateur.

— Jonathan, lui dit-il, ne nous a pas fourni une seule fois l’occasion, depuis le départ de nous plaindre de sa conduite. Je crois son repentir très sincère. D’ailleurs, quel intérêt aurait-il eu à dérober ce papier dont il ignore la valeur et qu’il ne sait même pas que vous possédez, puisque vous n’avez mis dans la confidence que Van der Schoppen, mon fils, notre ami Philibert et moi-même.

Évidemment, il n’y avait pas moyen d’incriminer Jonathan.

M. Bouldu eut vite oublié cet incident auquel il n’attachait pas beaucoup d’importance. Le docteur Rabican, lui, ne cessait d’y penser et en concevait une inquiétude de plus pour l’avenir de l’expédition.

La vérité, c’est que les premiers pressentiments du docteur ne l’avaient pas trompé.

Jonathan, qui avait la spécialité d’écouter aux portes et de lire tous les papiers sur lesquels il pouvait mettre la main, avait surpris, à Bakou, entre le docteur et M. Bouldu, une conversation qui avait trait au fameux sauf-conduit, et il s’était juré de s’en emparer à tout prix.

Le hasard l’avait servi. Pendant la tempête qui avait assailli le paquebot, au cours de la traversée de Bakou à Ouzoun-Ada, le docteur, pour voler plus vite au secours de sa femme et de sa fille, s’était précipitamment débarrassé de sa redingote qui contenait son portefeuille. Toujours aux aguets, Jonathan avait mis cet instant à profit et s’était emparé du précieux sauf-conduit. Il espérait bien en faire usage en temps et lieu, soit pour susciter des ennemis aux explorateurs, soit pour les faire tomber dans quelque embûche.

Heureux de voir que son larcin n’avait pas encore été découvert, le perfide Yankee exultait.

À grands coups de fouet, il faisait voler la tarantass à travers les ornières et les buissons de la route, dans la joyeuse conviction que chaque verste de chemin parcouru le rapprochait un peu plus du théâtre de sa vengeance.

Autour des voitures, Zénith et Nadir, heureux de se sentir en liberté, couraient, sautaient et gambadaient avec de joyeux aboiements.

La région que l’on traversait était agréablement accidentée.

Le terrain y était coupé de vallons et de prairies, et planté de massifs de platanes et de cyprès.

Vers midi, on fit halte au bord d’une source ombragée, et l’on déjeuna d’une partie des provisions apportées de Samarkande.

Le professeur Van der Schoppen exécuta quelques photographies, pendant qu’Yvon Bouldu et Jonathan, aidés du docteur qui leur servait d’interprète, prenaient de Chady-Nouka une première leçon de dialecte kalmouck.

Malgré les formidables cahots qu’occasionne le mode de suspension rudimentaire des tarantass, ce fut sans trop de fatigues, qu’à la fin de cette première journée, les voyageurs atteignirent un petit village moitié mahométan, moitié tartare où un détachement de Cosaques tenait garnison.

Sur le vu de leur padorojnaïa ou feuille de route qu’ils firent viser par le « starosta » (maître de poste), on mit à la disposition des voyageurs, dans l’établissement même de la poste ou « stantzia », trois chambres qui n’avaient pour tout mobilier que de larges bancs de bois et des peaux de mouton. On s’y installa tant bien que mal, et l’on acheva les provisions, déjà fortement entamées par le repas du matin.

Pendant trois jours, le voyage se poursuivit ainsi. On faisait quotidiennement une marche de six à sept lieues, coupée vers midi d’une halte de deux heures, et l’on couchait le soir dans une stantzia, tantôt sur des bancs recouverts d’épaisses pièces de feutre, tantôt sur des lits tartares ou « sartes », qui ne sont autre chose qu’un filet tendu sur un cadre de bois.

Suivant les conseils de M. Dubois, on ménageait les conserves, et presque tous les repas se composaient de mouton accommodé de différentes façons.

On l’appelle « kébab », quand il est grillé sur des baguettes, et « kévardak » quand il est sauté à la marmite.

Chady-Nouka répondait parfaitement aux espérances que l’on avait conçues de lui.

Il était loyal, infatigable et docile à souhait.

Il n’avait qu’un léger défaut, c’était d’adorer l’alcool sous toutes ses formes.

D’un goût peu délicat, il faisait montre d’étranges opinions en matière de comestibles et de liquides. Un jour, il supplia M. Bouldu de lui donner le fond d’une bouteille d’eau de Cologne.

On n’eut pas plutôt fait droit à sa demande, qu’il absorba le liquide jusqu’à la dernière goutte, avec un clappement de langue des plus satisfaits.

M. Bouldu, absolument estomaqué de ce qu’il venait de voir, alla raconter le fait au docteur Rabican.

Les deux amis se divertirent fort de l’aventure.

Une autre fois, à la grande stupeur de Van der Schoppen, Chady-Nouka dévora froidement, avec une galette de seigle, le contenu d’un pot de vaseline boriquée qu’on avait oublié de remettre dans la pharmacie de voyage.

— Tout cela n’a rien de surprenant, dit le docteur Rabican, Chady-Nouka est le dernier descendant d’une longue série d’ancêtres barbares. Il couche n’importe où, boit et mange de tout en grande quantité, et sa santé demeure florissante. Je suis certain qu’il n’a jamais eu à se plaindre de ses digestions et qu’il a un estomac excellent.

À partir de ce jour, M. Bouldu, qui était sujet à des dyspepsies, conçut pour le Kalmouck une véritable admiration, et il gagna tout à fait l’amitié de Chady-Nouka en lui offrant, de temps à autre de petits verres de sirop de tolu et d’huile de foie de morue, dont le Tartare se montrait très friand.

— Si je laissais faire ce gaillard-là, disait-il parfois en plaisantant, il viderait toute la pharmacie par gourmandise.

— Gare à nos alcools, ajoutait le docteur.

— Et à l’huile de ricin, finissait flegmatiquement le professeur Van der Schoppen.

Chady-Nouka était, pour la petite caravane, un éternel sujet de gaieté. D’ailleurs, il se montrait plein d’attachement pour ses nouveaux maîtres. Il n’y avait guère que Jonathan, en qui son instinct plus affiné de sauvage lui faisait sans doute flairer un traître, pour qui il montrât de l’aversion.

Le quatrième jour de marche, au détour d’un petit bois, l’expédition se trouva tout à coup en face d’un campement tartare, composé de sept ou huit tentes de feutre, qu’entourait un immense troupeau de chevaux, de moutons et de bœufs. On délibéra sur la conduite à tenir envers les nomades.

— Chady-Nouka m’assure qu’il n’y a aucun inconvénient à entrer en relations avec eux, dit le docteur. Ce sont de braves gens fort inoffensifs. Grâce à eux, nous pourrions renouveler nos provisions…

— Et, ajouta Van der Schoppen qui depuis Constantinople entassait des monceaux de notes, cela nous permettra aussi de les examiner d’un peu près. Tout en songeant à nos chers naufragés, je ne dois pas oublier que je suis subventionné par mon gouvernement pour étudier les peuples de l’Asie centrale.

Tout le monde étant d’accord, Chady-Nouka partit en ambassade et revint bientôt, assurant que les chefs du campement étaient heureux de recevoir les voyageurs.

Quand les tarantass arrivèrent près des tentes que les Tartares appellent « yourtes », ils furent reçus par trois ou quatre jeunes gens, vêtus de touloupes et chaussés de bottes de feutre.

Avant l’arrivée des voyageurs, ils étaient en train de fumer leur pipe, pendant qu’autour d’eux leurs femmes et leurs filles s’occupaient à traire les juments, ou à d’autres ouvrages.

Ils reçurent avec joie quelques kopecks que leur donna le docteur, et offrirent en échange, dans des gobelets de bois, de « l’araka », sorte d’eau-de-vie que l’on retire, par la distillation, du lait aigri.

Cette visite, très cordiale de part et d’autre, dura plus d’une heure, et se termina par différents échanges et achats.

Voici, d’ailleurs, la note qu’inscrivit, ce soir-là, le professeur Van der Schoppen, sur son carnet de voyage :


« Jeudi : Visité campement de nomades, que, d’après leur langage et leur physionomie, qui se rapprochent beaucoup du langage et de la physionomie de notre guide, je crois être des Kalmoucks.

« Cependant, je ne saurais affirmer le fait, car on m’a appris, à Samarkande, que les voyageurs européens confondent souvent les Baskirs, les Kirghiz et les Kalmoucks qui, quoique étant trois peuples fort distincts, vivent sous les mêmes tentes, ont le même costume et à peu près le même type de physionomie et la même langue.

« Leurs tentes de feutre, ou « yourtes », sont rondes et recouvertes d’une coupole en forme de calotte, percée d’un trou qui sert à la fois de fenêtre et de cheminée. La charpente de ces « yourtes » est formée de claies d’osier maintenues par des perches de saule, auxquelles elles sont attachées par des cordes de crin.

« À l’intérieur, on ne voit pour tout meuble que de grandes pièces de feutre qui servent de lit, et un trépied qui supporte de grands plats de fer. Leurs ustensiles se composent de gobelets de bois, de théières et de seaux en cuir.

« Ce cuir est travaillé d’une façon toute spéciale. Cousu avec des nerfs d’animaux, il est exposé à la fumée pendant plusieurs jours. Au bout de ce temps, il devient aussi dur et aussi transparent que de la corne.

« La boisson de ces nomades se compose de lait frais, et de lait aigri et fermenté qu’ils appellent « koumiss », dont ils retirent par la distillation une eau-de-vie très capiteuse appelée « araka ».

« Leurs richesses consistent en d’immenses troupeaux d’où ils tirent tout ce qui leur est nécessaire. Cependant les riches achètent, aux Russes, du pain ou de la farine de gruau et boivent du thé coupé de lait.

« La préparation du feutre, qui leur est indispensable pour leurs tentes, est des plus curieuses. Pour cela, on étend par terre une pièce d’étoffe, de la même dimension que celle que l’on veut fabriquer, puis on y entasse une couche épaisse de laine que l’on arrose d’eau bouillante. Cela fait, on roule la pièce de feutre, en ayant soin que la laine conserve partout la même épaisseur ; puis, toute la famille s’agenouille dessus et la foule, pour enchevêtrer ensemble les brins de laine. Après avoir répété longtemps et avec énergie cette opération fatigante, on obtient l’étoffe épaisse et spongieuse dont les Kalmoucks couvrent leurs « yourtes » et fabriquent leurs vêtements. Cependant, depuis quelques années, ils commencent à acheter aux Russes du linge et des étoffes.

« À ma grande surprise, j’ai aperçu, dans une des « yourtes » que nous avons visitées, un sabre de grenadier du premier Empire.

« À force de questions, j’ai fini par apprendre qu’un chef kalmouck, nommé Tumène, avait, en 1815, levé à ses frais, dans les steppes de la mer Caspienne, un régiment qui prit part à l’invasion et à la prise de Paris.

« C’est ainsi que beaucoup d’excès, que l’opinion a attribués aux Cosaques de l’armée russe régulière, ont été commis par ces Kalmoucks.

« Les descendants du prince Tumène habitent un superbe palais bâti dans une île du Volga.

« Le docteur Rabican a essayé, mais vainement, de devenir acquéreur de cette arme historique.

« Les Kalmoucks ne s’occupent que de la chasse, de la conduite de leurs troupeaux et de la fabrication des tentes.

« Tout le reste regarde les femmes. Ce sont elles qui traient les juments et les vaches, qui fabriquent le beurre et les fromages, qui cousent et préparent le cuir.

« Ce sont même elles qui montent et démontent les « yourtes », et qui sellent les chevaux si leur mari va à la chasse ou en voyage. »

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La caravane, les jours suivants, poursuivit lentement sa route dans la direction de la frontière chinoise.

Il était bien rare qu’une journée se passât sans qu’on fît rencontre d’un campement de Kalmoucks.

Les voyageurs, maintenant familiarisés avec ces nomades inoffensifs, manquaient rarement d’aller visiter leur camp et d’échanger avec eux des provisions ou des présents.

Jusque-là, la santé des explorateurs était demeurée excellente ; mais le docteur Rabican redoutait fort, pour sa femme et sa fille, la traversée des montagnes, où le froid serait terrible, la marche lente, les approvisionnements rares et les accidents très fréquents.

Loin de partager les appréhensions du docteur, Mme Rabican et sa fille montraient autant d’ardeur que lorsqu’on avait quitté Paris.

— Jusqu’ici, disait Alberte, l’expédition a été une véritable partie de plaisir. Sauf la tempête que nous avons essuyée sur la mer Caspienne, nous n’avons véritablement pas à nous plaindre.

— Quels que soient les dangers qui nous attendent, approuva Mme Rabican, je suis prête à les affronter tous pour retrouver mon fils.

Après en avoir délibéré, les voyageurs avaient résolu, d’un commun accord, de suivre de point en point l’itinéraire fourni par l’atlas des courants atmosphériques de M. Bouldu.

— Mon opinion est la plus vraisemblable, avait dit le savant météorologiste. D’ailleurs, nous sommes obligés de spécialiser nos recherches, et nous ne pouvons songer à explorer tout le plateau de l’Asie centrale.

— Nous l’explorerons pourtant s’il le faut, avait déclaré le docteur.

— D’accord. Mais il sera temps de le faire si nous ne trouvons rien dans la région du Pamir.

— Cette région est, d’ailleurs, ajouta Van der Schoppen, celle où nous avons le plus de chances de retrouver nos amis. Si la Princesse des Airs avait fait naufrage plus au nord, son équipage eût pris terre dans les possessions russes, d’où les communications avec l’Europe sont faciles. Plus au sud, c’est l’Inde et l’Indochine, qui sont aussi des pays civilisés. Plus à l’est, c’est le Thibet et la Chine, que l’on ne peut considérer comme des contrées tout à fait barbares et qui, d’un bout à l’autre, sont sillonnées par des missionnaires catholiques et protestants. De Chine, Alban aurait déjà trouvé depuis longtemps le moyen de regagner l’Europe.

— Votre raisonnement est d’une admirable justesse, fit observer en souriant M. Bouldu. Mais il y a une raison qui prime toutes celles que vous venez de donner.

— Et laquelle, s’il vous plaît ?

— Tout simplement parce que, dans les messages qu’ils ont réussi à nous faire parvenir, nos amis désignent comme lieu de résidence une région montagneuse du centre de l’Asie, qui n’est ni la Chine, ni la Sibérie, ni l’Inde, et qu’ils croient être la région himalayenne.

— Avouez que vous êtes véritablement distrait, fit remarquer amicalement le docteur Rabican.

— C’est qu’aussi je suis très préoccupé, répondit Van der Schoppen. L’étude spéciale que j’ai faite des régions dans lesquelles nous allons pénétrer, me donne beaucoup d’inquiétudes. Nous allons avoir à aborder ce terrible amoncellement de rocs et de neiges éternelles que les Mongols ont appelé le « Toit du monde » et qui atteint la hauteur du Mont Blanc sur un espace grand six ou sept fois comme la France. Là se trouvent les plus hautes montagnes du globe. Là nous entrons en pays inconnu. Des peuplades sauvages habitent ces régions, où des déserts aussi brûlants que le Sahara, succèdent à des glaciers vieux de plusieurs milliers d’années…

M. Bouldu interrompit avec vivacité le professeur Van der Schoppen au milieu de sa tirade et l’emmenant à l’écart :

— Vous voyez bien, murmura-t-il, que vous allez fâcheusement impressionner le docteur Rabican, et par le tableau effrayant que vous tracez, faire entrer le découragement dans notre esprit à tous… D’ailleurs, continua M. Bouldu, est-ce que les Bonvalot, les Capus, les Pépin, les Sven-Hedin n’ont pas déjà résolu triomphalement le problème, sans disposer d’autres moyens que les nôtres. Ils ont traversé toutes ces régions, et sont revenus sains et saufs après avoir déchiré une partie du voile qui recouvre les mystérieuses contrées de l’Asie centrale. Nous réussirons comme ils ont réussi !

— En outre, ajouta gravement le docteur Rabican qui, pendant cette conversation, s’était doucement rapproché des deux amis, les grands voyageurs dont vous venez de citer les noms, n’étaient mûs que par l’intérêt de la science. Nous avons de plus qu’eux, l’espoir de sauver les naufragés de la Princesse des Airs, et cette raison doit doubler notre courage et nous rendre insensibles à tous les périls.

M. Bouldu convint aisément que le docteur avait raison.

D’un caractère très primesautier, l’excellent météorologiste passait sans transition par des alternatives d’enthousiasme et de découragement. Il fallait, pour le maintenir dans toute son ardeur, la foi sereine du docteur Rabican, l’entêtement placide de Van der Schoppen, la fougue d’Yvon et la patience admirable de deux femmes.

Il est bon de remarquer que, malgré les accès de doute et de faiblesse qui le prenaient de temps à autre, M. Bouldu était toujours au premier rang dès qu’il s’agissait d’un péril à courir.

Cependant, à mesure que l’on approchait de la frontière chinoise, le paysage se faisait de plus en plus accidenté et de plus en plus sauvage.

Aux riantes vallées, succédaient des escarpements rocheux couverts de sombres massifs de pins et de bouleaux.

L’approche des formidables sommets du Pamir faisait, presque sans transition, succéder au doux climat du Turkestan russe, la température glaciale du plateau central. Les voyageurs durent s’envelopper de chaudes fourrures.

La route aussi se faisait de plus en plus pénible. Pendant des journées entières, les tarentass gravissaient au pas des côtes abruptes : et souvent les voyageurs étaient obligés de descendre pour alléger d’autant leur équipage.

On ne rencontrait plus de campements kalmoucks qu’à de rares intervalles, et l’on en était réduit à se contenter, presque exclusivement, de conserves.

Les stations russes, où l’on s’arrêtait, étaient de plus en plus pauvres.

Il ne fallait pas songer à y trouver des vivres pour l’approvisionnement de la caravane.

Il y avait vingt-cinq jours que l’on avait quitté Samarkande.

Comme la route devenait de plus en plus montueuse, et la marche en tarentass presque impossible, le docteur Rabican, sur le conseil de Chady-Nouka, vendit à un chef de poste russe ses deux voitures.

Ce chef de poste, qui parlait un peu d’anglais et de français, et qui était enchanté de la distraction que lui apportait l’arrivée des explorateurs, eut même l’obligeance de s’entremettre entre le docteur Rabican et le khan d’une horde tartare du voisinage, qui consentit à céder à la caravane, une douzaine de superbes yacks. Grâce à une cinquantaine de roubles qui lui furent donnés pour rétablir l’équilibre entre le prix des douze yacks et celui des huit chevaux, il se retira enchanté.

M. Philibert Dubois et Chady-Nouka lui-même en avaient depuis longtemps prévenu le docteur : sans yacks il est impossible de risquer une exploration dans les montagnes.

Le yack est une sorte de bœuf à queue de cheval, spécial aux régions himalayennes.

Endurant à la faim et à la fatigue comme le chameau, il a le pied aussi sûr qu’un mulet ; et, malgré son apparence trapue, il est agile comme un chamois et habitué au froid comme un renne.

La partie la plus lourde des bagages fut chargée sur les quatre yacks les plus vigoureux.

Les huit autres, qui devaient servir de monture aux voyageurs se répartirent le reste.

Alberte et Mme Rabican, adonnées depuis longtemps à tous les sports, forent commodément installées sur de hautes selles cosaques.

Loin de se plaindre de ce nouveau mode de locomotion, elles se divertirent fort de monter ces bizarres animaux, dont l’aspect disgracieux eût certainement fait jeter les hauts cris à leur professeur d’équitation de Saint-Cloud.

— J’exige, Monsieur Yvon, déclara gravement Alberte, que vous me photographiez immédiatement sur mon nouveau coursier. Je veux rapporter ce souvenir à mes petites amies de France.

Yvon Bouldu se rendit avec empressement au désir de la jeune fille.

Il photographia même tout le monde, depuis le maigre Chady-Nouka, qui sur son yack eut pu être facétieusement comparé à une paire de pincettes à cheval sur un peloton de laine, jusqu’au puissant Van der Schoppen dont les pieds traînaient presque à terre et qui faisait plier sa monture sous son poids.

On se reposa vingt-quatre heures à Yokchick – tel était le nom du village où l’on avait négocié l’achat des yacks – autant pour faire plaisir à l’obligeant maître de poste que pour se préparer aux fatigues qui attendaient les explorateurs dans la montagne.

Jusqu’ici, les voyageurs n’avaient pu recueillir aucun renseignement sur les naufragés de la Princesse des Airs. Cependant, le maître de poste leur donna quelque espoir.

— Les Baskirs de la plaine et les Kirghiz des montagnes, dit-il, parcourent, dans leurs pérégrinations, d’immenses étendues de pays. Ils sont admirablement informés de tout ce qui se passe dans un rayon de plusieurs centaines de lieues. Il est à peu près impossible que les tribus que vous rencontrerez ne vous mettent pas au courant de l’endroit approximatif où ceux que vous cherchez ont pu atterrir.

On se mit en route, un peu réconforté par cette espérance.

Tout la journée, on gravit une sorte de lande semée de blocs de rochers tandis qu’à l’horizon, les premiers sommets du Pamir s’élevaient comme un gigantesque rempart de glace azurée.

Le froid était devenu terrible. Le soir, Chady-Nouka installa entre deux rocs les tentes de feutre dont on s’était muni à Yokchick.

Un grand feu fut allumé ; on fit le thé, on ouvrit quelques boîtes de conserves et, malgré la fatigue, chacun mangea de grand appétit.

C’était la première fois, depuis leur départ de France, que les explorateurs campaient véritablement en plein désert.

Jusque-là, ils avaient trouvé abri dans les postes rosses qui, malgré leur installation sommaire, pouvaient faire croire encore à quelque inconfortable civilisation.

Sous un ciel semé de constellations, que la pureté de l’atmosphère rendait plus brillantes, un silence régnait, un mortel silence troublé seulement par le sourd grondement de quelque cataracte éloignée.

Les explorateurs étaient à plusieurs lieues de tout secours humain, dans un des déserts les plus sauvages du monde, à la merci de tous les cataclysmes, de toutes les attaques des nomades montagnards, sans avoir à compter sur autre chose que sur leur intelligence et leur courage.

En s’endormant, roulée dans une épaisse couverture de feutre, auprès du feu, sur lequel veillaient Yvon et Chady-Nouka, Mme Rabican ne put s’empêcher d’éprouver un frisson de terreur.

Mais, il lui suffit de jeter sur sa fille, endormie à ses côtés, un seul regard, et elle domina vite ce sentiment de faiblesse.

Avec l’heureuse insouciance de son âge, Alberte dormait déjà.

Une expression de souriante sérénité répandue sur son visage ne laissait aucun doute sur la douceur et le calme de son sommeil.

Dans une autre partie de la tente, M. Bouldu et le professeur Van der Schoppen, qui venaient de pointer, sur une carte de l’état-major russe, l’itinéraire du lendemain, prenaient congé du docteur, avant de se retirer sous la tente qu’ils occupaient à côté de celle de Jonathan et de Chady-Nouka, de l’autre côté du brasier.

Assis près de Zénith et Nadir étendus tout près du feu, Jonathan, lui, ne dormait pas…

Avec l’entêtement d’un écolier laborieux, il se répétait à lui-même, à voix basse, les mots que dans la journée il avait appris de Chady-Nouka, devenu, bien malgré lui, professeur de kalmouck.

En apparence, la conduite de Jonathan Alcott avait été irréprochable depuis Samarkande.

Le docteur Rabican, Yvon Bouldu et même Van der Schoppen en avaient été pour leur surveillance.

Sans concevoir beaucoup d’estime pour l’Américain, ils en venaient à croire qu’il était sans doute moins dangereux qu’ils ne l’avaient cru tout d’abord.

En cela ils se trompaient.

Jonathan n’avait nullement renoncé à ses projets de vengeance.

Satisfait d’avoir dérobé le sauf-conduit donné par Okou, il attendait impatiemment l’occasion d’en faire usage contre les membres de l’expédition.

Il voyait avec joie, à mesure que l’on s’enfonçait dans la montagne, que l’on avançait vers les pays de religion bouddhique – vers le territoire interdit du Dalaï-Lama – ses abominables projets devenir plus exécutables.

Cependant il avait éprouvé une légère contrariété : Chady-Nouka, dont il avait essayé de gagner l’amitié par de menus cadeaux, avait constamment repoussé ses avances.

Évidemment le Kalmouck n’avait pas l’étoffe d’un traître.

Jonathan, d’abord vexé de cette constatation qui dérangeait fort certains de ses projets, avait fini par en prendre son parti.

— Tant pis pour le Kalmouck, s’était-il dit. S’il ne veut pas devenir mon complice, il deviendra ma victime !

En attendant, Jonathan, de même d’ailleurs qu’Yvon Bouldu, étudiait avidement le dialecte tartare que parlait Chady-Nouka, et grâce auquel on peut se faire comprendre d’un bout à l’autre de l’Asie centrale, des frontières occidentales de la Perse jusqu’aux frontières orientales de la Chine.

Le jour suivant, la caravane traversa un plateau absolument stérile, où ne se rencontraient que des touffes d’herbe à demi desséchées et des tamaris rabougris.

Les cimes neigeuses semblaient se rapprocher à vue d’œil ; le sol était couvert de verglas, et les yacks ne pouvaient avancer qu’avec lenteur.

Alberte et Mme Rabican, enveloppées jusqu’aux yeux dans leurs fourrures et bercées par le trot monotone de leur monture, s’abandonnaient silencieusement à leurs rêves.

Toute leur gaieté des premiers jours avait disparu.

Vers le milieu de la journée, on dut faire halte, pour allumer un grand feu.

Tout le monde mourait de froid.

On avala en hâte de grandes tasses de thé bouillant, et l’on se remit en marche.

À mesure que le jour disparaissait, un voile de tristesse et de silence semblait s’étendre sur l’âme des voyageurs.

Ce fut avec une véritable satisfaction qu’ils virent flotter au-dessus d’une cime l’aigle noir de l’étendard impérial russe.

Ils étaient arrivés à Cedvack, une des forteresses les plus élevées du globe, sur la limite de la sphère d’influence anglaise.

C’était là qu’ils avaient résolu de passer la nuit.

Cedvack est dans ces régions, pour ainsi dire la dernière sentinelle de la civilisation.

Ensuite, l’expédition allait rentrer dans des territoires nominalement soumis à la Chine, mais en réalité occupés par des Kirghiz indépendants.

La garnison de cette forteresse, qui commande un des défilés les plus importants du Pamir, fit aux voyageurs un accueil enthousiaste.

Le colonel et plusieurs officiers parlaient français ; beaucoup de soldats jouaient de cette sorte de guitare cosaque qu’on appelle la balaïka.

Une soirée fut organisée.

La garnison russe qui, pendant cinq mois de l’année, est bloquée par les neiges, ressentait, de la visite des Européens, une véritable allégresse.

Il n’eût tenu qu’aux explorateurs de rester huit jours et même plus à Cedvack.

Ils ne purent moins faire que d’y demeurer quarante-huit heures, et ce fut avec un vif sentiment de regret, qu’ils virent disparaître dans le lointain, les canons d’acier bronzé et les tentes de feutre gris du campement russe.

Le docteur Rabican avait obtenu du colonel de précieux renseignements pour son itinéraire. Grâce à lui, les voyageurs évitèrent un glacier à peu près infranchissable, que ne leur signalaient pas les cartes dont ils étaient munis.

La route qu’ils suivaient n’était qu’une succession de sentiers rocheux recouverts d’une couche de verglas presque aussi lisse qu’une plaque de verre, et sur laquelle on ne pouvait avancer qu’avec d’infinies précautions.

Au-dessous de ces sentiers, se creusaient d’effroyables précipices.

Plus loin, on traversa une couche de neige molle, où les yacks enfonçaient jusqu’au poitrail.

Enfin, le chemin se trouva tout à fait barré par un colossal amas de neige, ce que les météorologistes appellent un cône d’avalanche.

Il fallut s’y tailler une route à coups de pioche et de bêche.

M. Bouldu ne décolérait pas.

Van der Schoppen suait à grosses gouttes.

Seuls, Chady-Nouka et Jonathan, impassibles, travaillaient infatigablement.

Mme Rabican et Alberte, courageusement, voulurent aider les travailleurs.

Il fallut que le docteur leur démontrât que leur coopération serait plus nuisible qu’utile, pour qu’elles ne se missent pas la pioche en main.

Quant à Yvon Bouldu, il exultait et avait peine à cacher sa joie de se trouver en face de périls réels, comme en avaient affronté les explorateurs glorieux dont il savait l’histoire.

Le soir tombait quand les voyageurs eurent achevé la traversée du cône d’avalanche, et ce fut avec bonheur qu’ils aperçurent enfin, dans une ravine, un bouquet de mélèzes qui avaient poussé à l’abri du vent.

Ces arbres allaient fournir le combustible nécessaire ; et il fut résolu, d’une voix unanime, que sans chercher plus loin, on camperait à l’endroit même où ils se trouvaient.

Une demi-heure après la théière du campement chantait dans la cendre chaude.

Puis, chacun s’abandonna à un sommeil bien gagné par cette journée de fatigue.

Le lendemain, en explorant un sentier abrupt, Chady-Nouka glissa si malheureusement qu’il se démit l’épaule.

C’était un grand malheur pour la caravane que cet accident.

Silencieux, infatigable, dévoué, Chady-Nouka était absolument indispensable à l’expédition.

On dut faire halte au premier endroit favorable.

Pendant que l’on dressait les tentes et qu’Yvon et Jonathan allumaient un feu de broussaille, le professeur Van der Schoppen examinait soigneusement l’épaule du Kalmouck, dont la figure osseuse était contractée par une douloureuse grimace.

Tout d’un coup, avant que M. Bouldu et le docteur Rabican eussent eu le temps d’intervenir, le professeur Van der Schoppen se mit en garde, et Chady-Nouka fit connaissance avec la méthode kinésithérapique.

Le Kalmouck poussa un effroyable rugissement de douleur et dégaîna son sabre.

L’habile guérisseur n’eut que le temps de faire un bond en arrière pour n’être pas embroché ou décapité.

On s’interposa…

Tout en essayant de calmer Chady-Nouka, M. Bouldu et le docteur Rabican jetaient au malencontreux Van der Schoppen des regards sévères.

Quand Chady-Nouka, réconcilié par plusieurs tartines de saindoux et par quelques petits verres d’alcool à brûler se fût un peu calmé, le professeur Van der Schoppen s’approcha avec précaution.

D’une voix de fausset suraiguë, il poussait de longs éclats de rire.

— Hi ! hi ! hi ! hi !

— Je crois, dit avec sévérité le docteur Rabican, que voilà une gaieté bien intempestive.

— Une gaieté d’un goût déplorable, ajouta M. Bouldu avec un regard foudroyant à l’adresse de Van der Schoppen.

Mais, celui-ci continuait à rire aux éclats, sans donner aucune réponse.

— Hi ! hi ! hi ! dit-il enfin. Vous n’avez pas remarqué ?…

— Hé ! quoi donc ! fit le docteur impatienté.

— Chady-Nouka a tiré son sabre de la main droite.

— Eh ! bien ?

— Eh ! bien ! c’est son épaule droite qui était démise. Donc, il est guéri.

On fut obligé de convenir du fait.

Le docteur Rabican et M. Bouldu demeuraient interloqués.

Il n’y avait pas à dire, le Kalmouck, quoique encore un peu endolori, avait recouvré l’usage de ses biceps et de son deltoïde.

Quand il se fut rendu compte de la vérité, Chady-Nouka remercia chaleureusement Van der Schoppen et lui accorda dans son estime la place d’honneur, entre les docteurs russes qu’il avait connus à Samarkande et les « darns » ou sorciers kirghiz de la steppe.

Le voyage se poursuivit ainsi pendant une semaine, sans incidents notables.

Mme Rabican et Alberte, seules, donnaient de l’inquiétude à leurs compagnons.

Elle semblaient tristes et avaient entièrement perdu l’appétit et la gaieté.

Il y avait quarante et un jours que l’on avait quitté Samarkande quand les voyageurs parvinrent au plateau tempéré de Maraou-Dorjen, où se trouvait un campement important de Tartares kirghiz.




III


LE GUET-APENS


Philip Myrtall, fils d’un pauvre pêcheur de Portsmouth, était le type du véritable aventurier.

À peine âgé de dix-huit ans, il avait fait, dans la République Argentine, une infructueuse tentative de colonisation.

Il avait ensuite, quelque temps, couru la prairie avec les Indiens de l’Amazone.

Puis il avait amassé, au Klondyke, une petite fortune qu’il avait rapidement perdue au jeu.

Rapatrié par les soins du consulat d’Angleterre, il était revenu à Londres, où il n’avait pas tardé à tomber dans la misère la plus noire.

Un soir d’ivresse, n’ayant plus un sou en poche, pris entre la Tamise et la faim, il avait été accosté par un racoleur qui, parlant au nom de Sa Majesté britannique, n’avait pas eu de peine à lui persuader de signer un engagement pour l’armée des Indes.

Aux Indes, Philip Myrtall, qui décidément manquait d’esprit de suite, n’avait pas tardé à déserter. Il s’était enfoncé, en compagnie de quelques-uns de ses camarades, dans les solitudes inaccessibles du plateau de Pamir.

Les déserteurs avaient été repris et fusillés presque tous. Philip n’avait dû la vie qu’à l’intercession d’un de ses anciens officiers, homme avisé qui avait pensé que le déserteur pouvait rendre de grands services, grâce aux relations qu’il possédait chez les Kirghiz.

Le plateau de Pamir s’élève comme un gigantesque retranchement au-dessus de l’ancien continent. De ces chaînes de montagnes qui atteignent jusqu’à six mille mètres, descendent tous les fleuves de la Chine, de l’Inde et de la Sibérie.

C’est de la possession de cette forteresse de neiges et de glaces éternelles que dépendra, un jour, le sort de la moitié de l’univers.

C’est là que s’étendent les territoires contestés, à la fois revendiqués par l’Angleterre et la Russie.

Certains campements russes ne sont éloignés des campements anglais que d’une centaine de kilomètres. Aussi, les deux nations rivales entretiennent-elles, à grand frais, des espions, chez les Kirghiz indépendants, sur les plateaux glacés de ces solitudes inaccessibles.

Les Kirghiz, chez qui les préceptes de la religion bouddhique ont pénétré, sont barbares, mais de mœurs hospitalières.

Ils accueillirent avec joie Philip Myrtall qui, grâce aux subsides qu’il recevait du gouvernement anglais, put acquérir un troupeau de yacks et de chevaux, des tentes de feutre, des armes, tout ce qui constitue la richesse de ces peuples pasteurs.

Il épousa une jeune fille kirghiz et conquit, peu à peu, parmi ses concitoyens d’adoption, une influence grandissante. Ses connaissances pratiques en médecine et en chirurgie le firent respecter à l’égal de ces sorciers qui, chez les Kirghiz, continuent à prédire l’avenir par les entrailles des animaux et le vol des oiseaux.

Il usa de son prestige pour faire comprendre aux Khans de sa horde que les Russes en voulaient à leur indépendance.

Il arma les guerriers de carabines Winchester, venues de la forteresse anglaise de Pamir-Post et dirigea, à plusieurs reprises, des expéditions contre les villages kalmoucks du Turkestan russe.

La horde qui avait accueilli Philip Myrtall, était en ce moment campée, en prévision de l’hiver, sur le plateau tempéré de Dalaou-Dorjen.

C’était à cette horde que l’expédition dirigée par le docteur Rabican, allait demander l’hospitalité. Les explorateurs, grâce à leurs présents, furent admirablement reçus par les nomades.

Il y eut, dans la yourte du khan, un festin où le « koumiss » le lait de jument et l’hydromel coulèrent à flots. Les Kirghiz avaient tous revêtu, par-dessus leur robe de feutre, des blouses de soie aux couleurs éclatantes : rouges, bleues, vertes, jaunes et violettes.

Le festin fut suivi d’une « baïga », sorte de fantasia indigène où les nomades, montés sur des yacks et des chevaux, se disputent, à coups de lance et à coups de poing, le cadavre d’un bouc.

Le vainqueur vint en déposer la peau lacérée aux pieds du docteur Rabican, qui reconnut cet hommage par le don d’une bouteille d’alcool et de quelques roubles d’argent. À la nuit tombante, chacun se retira dans sa tente.

Le docteur Rabican, de plus en plus inquiet de la santé de sa femme et de sa fille, résolut de se reposer quelques jours chez ces Kirghiz hospitaliers.

Tout entier à ses préoccupations, il eut l’imprudence de cesser de surveiller Jonathan.

Il n’eut pas conservé une semblable tranquillité si, pendant le banquet, il eût remarqué l’air d’attention profonde avec lequel Jonathan Alcott regardait Philip Myrtall qui, dès l’arrivée des explorateurs, s’était offert comme interprète entre eux et les Kirghiz.

Quand Jonathan se fut assuré que ses compagnons de tente dormaient profondément, il glissa dans sa poche un revolver, un flacon de vodka et quelques pièces d’or, et il se dirigea en rampant du côté de la yourte occupée par le déserteur anglais.

La yourte de Philip était une des plus somptueuses du campement.

Elle était fermée par une porte de bois, ornée d’arabesques formées de petits os.

Jonathan frappa un ou deux coups discrets. Myrtall vint ouvrir lui-même. Il accueillit Jonathan d’un sourire, et le fit asseoir près du feu, sur lequel bouillait un gigantesque samovar.

Il ne lui laissa pas la peine de s’expliquer.

— Je ne suis, dit-il en anglais, qu’à demi surpris de votre visite. J’étais à peu près certain, d’après votre physionomie, d’avoir affaire à un compatriote.

— Je ne suis pas Anglais, répondit Jonathan ; je suis Américain.

— Vous êtes Anglo-Saxon, cela suffit pour vous conquérir toute ma sympathie. Mais, vous auriez dû me le dire plus tôt, au banquet, ou pendant la baïga.

— J’avais mes raisons pour ne vous prévenir que maintenant.

Myrtall jeta à son interlocuteur un singulier regard.

— Je vois, dit-il, que vous avez à causer avec moi sérieusement. Vous pouvez, ici, parler en toute franchise. Tout le monde dort dans le campement et aucun de mes serviteurs ne parle anglais.

Ce fut au tour de Jonathan d’être embarrassé.

Il ne savait comment expliquer ce qu’il avait à dire.

Myrtall, qui flairait quelque combinaison lucrative, redoubla de bienveillance.

— Vous aviez, demanda-t-il, vos raisons de me cacher, cet après-midi, votre nationalité ?

— Oui, et même je vous demande le plus profond secret sur cet entretien. La plupart des membres de l’expédition sont mes ennemis. En pays étranger, un compatriote est un ami : vous saurez donc toute mon histoire ; ensuite, je vous demanderai conseil.

L’Anglais, devenu très attentif, jeta sur le foyer une poignée de bouse de yack desséchée, émietta dans le samovar les fragments d’une brique de thé. Jonathan déposa sa bouteille de vodka sur la table.

Ces préliminaires terminés, l’Américain, décidé à risquer le tout pour le tout, raconta à Philip Myrtall ses aventures, mais en ayant soin, naturellement, de s’attribuer le beau rôle.

Il représenta M. Bouldu et le docteur Rabican comme des misérables qui lui avaient volé ses découvertes, l’avaient humilié, dépouillé et n’attendaient même que l’occasion de se débarrasser de lui.

À mesure que l’Américain avançait dans ses confidences, un sourire plus accentué se dessinait sur sa face rougeaude et rasée.

Il y eut un moment de silence. Philip semblait réfléchir profondément.

— Que feriez-vous à ma place ? demanda enfin Jonathan avec une certaine inquiétude.

— Moi, dit l’Anglais avec flegme, je me vengerais, et terriblement. Des injures du genre de celles dont vous venez de me parler ne doivent pas être supportées patiemment.

— Mais, balbutia Jonathan, je suis seul…

L’Anglais éclata d’un large rire.

— Ah ! ah ! fit-il, je commence à voir clair dans votre conduite. Vous voudriez bien que l’on vous aidât contre vos ennemis, et vous êtes venu me trouver, en catimini, pour tâter le terrain, comme on dit.

— Certainement, j’en conviens.

— Mais, mon cher, reprit avec froideur Philip Myrtall, quel intérêt aurai-je à devenir votre complice dans un guet-apens contre d’honnêtes explorateurs ?

— Pardieu ! vous hériterez des armes, des munitions, des outils et des instruments de la caravane.

— Y a-t-il de l’argent ?

— Peut-être un millier de livres ou deux.

L’Anglais sembla se livrer à un calcul mental.

— Écoutez, dit-il enfin, vous m’intéressez beaucoup. Je ne demanderais pas mieux que de servir vos projets de vengeance. Malheureusement, je n’en vois guère la possibilité. Ah ! si seulement vos ennemis étaient Russes, ce serait autre chose !…

— Pourquoi ?

— Parce que mes compatriotes d’adoption, les Kirghiz de cette horde, ont une haine terrible contre les Russes.

— Sans doute parce que vous êtes Anglais, insinua Jonathan en souriant.

— Peut-être bien, fit Myrtall en souriant à son tour. Les Kirghiz se figurent que les Russes en veulent à leur indépendance. S’ils croyaient que vos compagnons soient Russes, c’en serait fait de leur vie.

— Qui nous empêche de supposer pour un instant qu’ils sont Russes, ou du moins envoyés par la Russie ? D’abord, le docteur Rabican parle russe. Ensuite, la caravane est venue à travers les possessions russes et avec la protection officielle des autorités russes. Enfin, ils payent en roubles. Je ne suis pas sûr, après tout, que le czar n’ait pas chargé le docteur Rabican de quelque mission secrète.

— Vous pourriez bien avoir raison. J’ai maintenant des soupçons qu’il est urgent que je communique à mes Kirghiz.

Les deux coquins s’entendaient à demi-mot.

— Passons à l’exécution matérielle, si vous voulez bien, fit Jonathan la face illuminée d’un mauvais sourire.

— Voici ce que je compte faire. Sitôt que vous serez partis, c’est-à-dire demain, je fais part de mes soupçons aux plus braves guerriers de la horde et nous nous mettons à votre poursuite.

— Pourquoi demain ? Pourquoi pas aujourd’hui… cette nuit-même ?

— Aujourd’hui, je ne puis rien contre vos ennemis. Les lois de l’hospitalité kirghiz font de tous les membres de la mission des êtres sacrés, au moins jusqu’à ce que vous soyez éloignés de notre camp de plusieurs milles… Alors, tout change. Vous n’êtes plus nos hôtes, vous êtes des Russes, des ennemis que nous rencontrons en plein désert, et que nous attaquons, comme c’est notre droit. Nous tombons sur la caravane au moment de quelque passage difficile, nous pillons les bagages et nous passons tout le monde au fil de l’épée.

— Tout le monde ! sauf moi, pourtant, fit Jonathan avec une grimace d’appréhension.

— Bien entendu, il n’est pas question de vous. Je dirai que vous êtes un compatriote ; et je vous donnerai une bonne escorte qui vous conduira jusqu’au premier fort anglais du Pamir. Vous raconterez que je vous ai sauvé la vie et vous pourrez regagner paisiblement l’Europe en passant par l’Inde. Vous vous poserez en victime et vous aurez droit aux égards dont tout le monde entoure le dernier survivant d’une mission célèbre.

— C’est bien ce que je compte faire, ricana l’Américain.

Les deux complices passèrent une partie de la nuit à arrêter les derniers détails du guet-apens qu’ils méditaient et se retirèrent enchantés l’un de l’autre. Il y avait eu, entre ces deux natures pleines de bassesse, une subite attraction, une confiance où ne se mêlait pour le moment aucune arrière-pensée.

Du premier coup, ils avaient compris qu’il était de leur intérêt commun, jusqu’à ce que le crime fut consommé, de ne pas se trahir mutuellement.

Philip Myrtall était aussi joyeux que Jonathan Alcott lui-même. Avec l’argent des explorateurs, l’Anglais ferait bâtir et armer par ses Kirghiz un véritable fort qui lui assurerait une influence prépondérante sur toutes les hordes voisines.

Plus tard, il se réservait de livrer ce fort à l’Angleterre ou à la Russie, suivant qu’une de ces nations paierait mieux que l’autre, et de rentrer dans l’armée régulière avec un garde et des économies.

Quant à Jonathan, Philip Myrtall n’avait, certes, nulle envie de le dénoncer au docteur Rabican, mais il comptait bien lui brûler la cervelle de sa propre main, au cours du combat qui devait avoir lieu le lendemain.

L’Américain, de son côté, était bien résolu, une fois ses compagnons exterminés, à gagner le premier poste russe qu’il rencontrerait, en réclamant contre les Kirghiz une éclatante vengeance. Une fois qu’il aurait, de cette façon, reconquis les bagages de l’expédition, il continuerait, pour son propre compte, à rechercher les naufragés de la Princesse des Airs, quitte à se défaire ensuite d’Alban par quelque trahison. Il voulait retrouver l’aéroscaphe et revenir en Europe couvert de gloire.

Aucun des membres de l’expédition n’avait soupçonné l’entrevue de Jonathan et de Philip Myrtall.

Tout le monde était harassé de fatigue.

De plus, le docteur Rabican avait passé une partie de la nuit au chevet de sa femme et de sa fille, dont l’état s’aggravait.

Les deux femmes étaient en proie à une fièvre brûlante. Quoiqu’elles ne se plaignissent jamais, qu’elles se prétendissent en parfaite santé, il était facile de s’apercevoir que, minées par la lassitude, frappées dans leur délicate constitution par le changement de régime et la rigueur du climat, elles ne tarderaient pas à devenir malades au point qu’il leur serait impossible de continuer le voyage.

Le docteur Rabican avait appris du khan kirghiz qu’il se trouvait, à quatre journées de marche du campement, un couvent bouddhiste, et il comptait s’y arrêter au moins une huitaine de jours, pour permettre aux deux femmes de se rétablir complètement. Il espérait que, là, les soins et le repos auraient raison de la peine qui les minait. Quoique remplie de courage et de résolution, Mme Rabican avait parfaitement conscience de la gravité de son état ; mais elle ne voulait convenir que d’une chose, c’est qu’elle était un peu fatiguée.

— Arrivons vite à ce monastère bouddhique, dit-elle. Je sens qu’après huit jours de repos je serai tout à fait remise. Je fais en ce moment mon apprentissage d’exploratrice, mais j’aurai vite fait de prendre l’habitude de la fatigue et du climat.

— Moi, faisait Alberte d’une voix faible, je me sens beaucoup mieux.

Mais le visage apâli de la jeune fille et le tremblement nerveux dont elle était agitée démentaient ses paroles.

Il est facile de se rendre compte qu’absorbé par ses préoccupations, le docteur eût totalement oublié de surveiller Jonathan.

M. Bouldu et son fils prenaient des relevés météorologiques et faisaient des photographies.

Van der Schoppen étudiait le crâne des Kirghiz.

Chady-Nouka, toujours satisfait de ses nouveaux maîtres et toujours philosophe, ne faisait entre ses repas, que dormir, boire et fumer, fumer, boire et dormir.

Le lendemain, après avoir pris congé des hospitaliers Kirghiz, les voyageurs se remirent en route, en suivant une vallée couverte d’une neige molle et peu épaisse, où la marche était relativement facile.

Suivi des chiens, déjà très affaiblis par la rigueur du climat, Jonathan, dont le yack se trouvait le dernier de la caravane, passa toute la journée dans un état d’anxiété indescriptible.

D’un moment à l’autre, il s’attendait à voir surgir, d’un défilé ou d’une ravine, Philip Myrtall et ses Kirghiz.

Sa main tourmentait nerveusement la crosse du revolver passé dans sa ceinture. Il était haletant d’émotion.

À son grand désappointement, la journée se passa sans amener l’événement qu’il attendait.

On campa, comme d’ordinaire, dans un vallon abrité.

La nuit était magnifique.

L’atmosphère avait cette limpidité qu’on ne rencontre que sur les hauts sommets.

Dans le ciel, d’un azur presque noir, la lune reluisait comme un disque de métal, avec un éclat insoutenable, illuminant un horizon fantastique de pics de glace déchiquetés et de sombres masses de rocs.

Tout autour des tentes, le sol était couvert de microscopiques cristaux de glace qui reluisaient comme de la poussière de diamant.

Jonathan Alcott, peu sensible de sa nature aux magnificences du paysage, passa pourtant presque toute la nuit en plein air. Il avait demandé comme une faveur à être de garde avec Yvon Bouldu, près du brasier allumé, comme d’ordinaire, au centre du campement.

Il avait réfléchi que les Kirghiz mettraient sans doute la nuit à profit pour attaquer la caravane, et il voulait être prêt, en toute éventualité, à prêter main-forte à son complice.

À sa grande colère, la nuit s’acheva sans incident. Jonathan commença à penser que l’astucieux Philip Myrtall s’était moqué de lui.

— Quel dommage, maugréait-il. Voilà une occasion que je ne retrouverai jamais.

Au petit jour, on se remit en marche.

Tout le monde avait hâte d’être arrivé au monastère bouddhique.

Vers midi, les voyageurs parvinrent à l’entrée d’une gorge sauvage, qui allait en s’élargissant depuis son entrée et dominait une immense vallée couverte de bois.

Dans un espace découvert, on apercevait une douzaine de taches grisâtres qui n’étaient autres que les tentes d’un camp de nomades.

Chady-Nouka, qui avait la vue aussi perçante qu’un oiseau de proie, les aperçut le premier et les montra au docteur Rabican.

Celui-ci résolut de pousser jusqu’à ce campement, ne fût-ce que pour se procurer des vivres frais et des indications sur la route à suivre.

Le soleil déclinait à l’horizon, et les explorateurs étaient à peu près à une demi-lieue des tentes des nomades, lorsque Yvon Bouldu, qui était resté un peu en arrière pour rattacher les sangles de sa monture, poussa un cri d’alarme.

Une masse confuse de cavaliers armés apparaissait à l’entrée du ravin, au sommet de la route même que la caravane venait de parcourir.

Jonathan avait pâli de joie et d’émotion.

Il avait reconnu ses amis les Kirghiz ; mais, jusqu’à leur arrivée, il jugea bon de se tenir coi.

Il savait qu’au moindre geste de trahison, Van der Schoppen aurait vite fait de lui broyer le crâne d’un coup de poing, ou Yvon Bouldu de lui brûler Sa cervelle.

D’ailleurs, il n’aurait pas longtemps à attendre, une demi-heure tout au plus.

Le groupe des cavaliers grossissait à vue d’œil.

Ils excitaient leurs chevaux et leurs yacks par de sauvages clameurs que l’on discernait confusément.

Les explorateurs avaient fait cercle autour de Mme Rabican et d’Alberte, et avaient armé leurs carabines à répétition.

— Qu’allons-nous faire ? demanda Van der Schoppen.

— Parbleu ! dit M. Bouldu, nous allons tirer sur ces bandits – car je crois qu’il n’y a aucune illusion à se faire sur leurs intentions – et nous faire tuer jusqu’au dernier, s’il le faut, pour la défense de Mme Rabican et de sa file.

Cependant, le docteur et Chady-Nouka avaient à voix basse une discussion animée. Le Kalmouck montrait, d’un geste têtu, les tentes des nomades, installés au bas de la vallée, et qui n’étaient guère plus maintenant qu’à un quart d’heure de chemin.

Jonathan Alcott était très intrigué et un peu inquiet.

À la fin, le docteur eut un geste de consentement. Chady-Nouka, sautant sur son yack qu’il pressa de toutes ses forces, s’élança dans la direction du campement des nomades et disparut dans l’obscurité.

— Comment ! s’écrièrent d’une même voix Van der Schoppen et Yvon Bouldu, le misérable nous abandonne et nous trahit !…

Le docteur eut un geste résigné.

— Je ne le crois pas, fit-il. Chady-Nouka prétend avoir reconnu, dans le campement qui est près de nous, une horde de Kalmoucks soumis au gouvernement russe et ennemis des Kirghiz. Il va nous chercher du secours. C’est la seule chance de salut qui nous reste.

— Mais s’il nous trahit ! objecta Yvon.

— S’il avait voulu nous trahir, il serait resté ici pour prêter main-forte à nos ennemis. D’ailleurs, nous n’avons pas le choix des moyens. Il ne nous reste qu’à tenir bon jusqu’à l’arrivée du renfort.

— Mais, si nous fuyions ? dit Van der Schoppen.

— Fuir ! Et où cela ? s’écria M. Bouldu avec colère, vous voyez bien que nous sommes pris entre deux feux.

Jonathan avait écouté en silence cette discussion.

Il lui était absolument égal que les Kalmoucks se battissent contre les Kirghiz, du moment que le docteur Rabican et ses amis auraient péri.

Quelle que fut l’issue du combat, il passerait toujours du côté des vainqueurs.

Il lui importait peu d’être protégé par les Kalmoucks de Chady-Nouka ou par les Kirghiz de Philip Myrtall.

L’obscurité était devenue à peu près complète.

Mme Rabican et Alberte étaient descendues de leur monture et s’étaient placées au centre du troupeau de yacks.

Malgré leur pâleur, elles ne montraient aucune faiblesse.

Elles avaient offert elles-mêmes de recharger les armes, ce qui permettrait aux combattants de faire un feu à peu près ininterrompu.

Les Kirghiz n’étaient plus guère qu’à deux cent mètres ; on entendait la terre durcie retentir sous les sabots de leurs yacks, et l’on distinguait nettement les rugissement sauvages des guerriers.

— N’attendons pas le combat corps-à-corps, commanda brièvement le docteur. Feu sur toute la ligne ; il n’y a pas une minute à perdre.

Un quintuple éclair illumina la nuit.

Les hurlements des Kirghiz redoublèrent, rendus plus effroyables par les beuglements d’agonie des yacks frappés à mort, et les aboiements féroces de Zénith et de Nadir, qui s’étaient élancés furieusement, les crocs en avant, à la rencontre de l’ennemi.

Jonathan, que le docteur avait, par prudence, placé en avant des combattants, avait été obligé de tirer comme les autres.

Mais, il se tenait prêt à quitter sa carabine pour son revolver, et à brûler la cervelle à Yvon Bouldu et au docteur Rabican, auxquels il en voulait plus spécialement.

Cependant, les Kirghiz, malgré la fusillade qui les décimait, continuaient d’avancer avec une foudroyante rapidité.

Il entrait dans leur plan de ne pas tirer un seul coup de fusil avant d’être tout près de leurs ennemis.

Avec un sang-froid qui eût, certes, stupéfié les commensaux habituels du salon de Saint-Cloud, Mme Rabican rechargeait les armes qu’Alberte passait au fur et à mesure aux combattants.

De temps à autre, le docteur Rabican se retournait avec anxiété vers le campement kalmouck. Mais, de ce côté du désert, tout n’était qu’obscurité et silence.

— Décidément, fit avec flegme le professeur Van der Schoppen – en déchargeant, peut-être pour la vingtième fois, sa carabine – Chady-Nouka nous a abandonnés. Nous sommes perdus !

— Raison de plus pour nous battre plus courageusement, s’écria M. Bouldu, dont la colère se tournait en héroïsme. Moi, je ne désespère pas de la victoire. Nous devons en avoir tué la moitié. Nous exterminerons les derniers à l’arme blanche !

Le docteur Rabican ne put s’empêcher de sourire.

L’héroïque M. Bouldu ne se rendait pas compte que les Kirghiz étaient au moins au nombre d’une centaine.

Jonathan Alcott passait par des transes effroyables.

Il sentait derrière lui Yvon Bouldu qui ne le perdait pas de vue, et il continuait, pour jouer son rôle jusqu’au bout, à décharger, de temps à autre, sa carabine.

Le professeur Van der Schoppen s’aperçut de cette nonchalance.

— Mon bon ami, dit-il de son ton tranquille, vous me paraissez bien fatigué ou bien paresseux : vous devez être malade. Je vois que je vais encore être obligé de vous appliquer ma méthode, mais, cette fois, à coups de crosse de revolver.

Jonathan se le tint pour dit.

Poussé par la crainte, il se mit à tirailler avec fureur sur ses propres alliés.

Ils n’étaient plus maintenant qu’à quelques mètres de la petite troupe des Européens.

À la lueur livide de la fusillade, Jonathan entrevit Philip Myrtall, et tous deux se trouvèrent face à face.

À la grande stupeur de l’Américain, Philip visa froidement son complice du revolver d’ordonnance dont il était armé.

Jonathan n’eut que le temps de baisser la tête.

La balle alla tuer un des yacks qui servaient de rempart à Alberte et à Mme Rabican.

Mais Jonathan, à son tour, avait mis l’Anglais en joue…

Il venait de comprendre qu’il était perdu de toute façon, s’il ne se débarrassait du complice qui le trahissait si lâchement.

Philip Myrtall, atteint en plein cœur par la balle de l’Américain, tomba de son yack en vomissant un flot de sang.

Alors, le combat devint une horrible mêlée.

Van der Schoppen, à coups de crosse de carabine, fracassait les crânes des Kirghiz. Le docteur Rabican, rouge de sang, M. Bouldu, blessé à l’épaule par les lances des ennemis, se battaient en désespérés.

Alberte et Mme Rabican tiraient au hasard des coups de revolver.

Jonathan, encore sous le coup de l’épouvante que lui avait causée Philip Myrtall, était devenu courageux dans l’excès de sa terreur.

Il se battait comme un lion.

Le secours n’arrivait toujours pas.

Épuisés par le sang qu’ils avaient perdu, brisés de lassitude et de fièvre, les explorateurs faiblissaient.

Tout d’un coup, Yvon Bouldu, à qui le désespoir venait de donner une inspiration subite, se pencha vers Van der Schoppen, le seul qui n’eût encore aucune blessure.

— Tout est sauvé, dit-il. Tenez bon encore quelques instants ; je me charge de mettre en fuite toute la horde.

Sans demander d’autres explications, le professeur continua d’assommer consciencieusement les Kirghiz, pendant qu’Yvon se glissait entre les pieds des yacks, jusqu’à l’endroit où se trouvaient Mme Rabican et Alberte.

— Vite ! commanda-t-il. Passez-moi la caisse où se trouvent les pièces d’artifice que nous avons emportées pour faire des signaux !

Une minute après, une superbe fusée rouge rasa, en sifflant, la troupe des Kirghiz, éclaira un instant l’horrible tableau du champ de bataille et alla se perdre dans les nuages.

Puis, ce fut une fusée verte, puis une orange, puis une tricolore.

Les nomades, épouvantés, commençaient à battre en retraite.

Profitant de leur frayeur, les explorateurs, dont l’espoir du triomphe avait ranimé les forces, se rallièrent et poussèrent leurs ennemis avec plus d’ardeur.

On put recharger les carabines.

Les Kirghiz, décimés, épouvantés, battirent définitivement en retraite sous une fusillade nourrie. Yvon n’en continuait pas moins à lancer des fusées multicolores.

Il avait trouvé la boîte qui contenait les feux de Bengale, et il venait d’en allumer un vert et bleu, dont les lueurs fantastiques, montrèrent dans le décor sinistre et grandiose des rocs et des pics de glace, les Kirghiz en pleine déroute se hâtant de toute la vitesse de leurs montures, vers l’entrée du défilé par où ils étaient venus.

Dans la crainte d’un retour offensif de leur part, le docteur ordonna de continuer le feu jusqu’à ce que les derniers ennemis eussent disparu à la crête du rocher.

Alors, les courageux explorateurs purent respirer un peu, examiner leurs blessures et jeter un coup d’œil sur l’horrible amas de morts et de blessés qui les entouraient et dont le sang se figeait déjà dans la neige en larges plaques roses.

Plus de cinquante Kirghiz avaient succombé ; des yacks blessés erraient autour des cadavres en poussant des meuglements plaintifs.

De Zénith et de Nadir on ne retrouva que les cadavres.

Victimes de leur fidélité, ils avaient été poignardés par les Kirghiz dès le commencement de la lutte.

Madame Rabican et Alberte, dont l’exaltation qui les avait soutenues pendant le combat était tombée, étaient ensanglantées et tremblantes, mais sans blessures.

Le docteur avait reçu plusieurs coups de lance, mais un seul, à l’avant-bras, présentait quelque gravité.

Van der Schoppen et Jonathan n’avaient que des égratignures.

Yvon Bouldu, auquel on devait le salut de la caravane, avait reçu une large estafilade à la cuisse. Son bonnet de feutre avait été traversé d’une balle.

M. Bouldu, qui avait été blessé d’un coup de lance à l’épaule, était tombé sous le sabot des yacks.

Il s’était fait quelques contusions assez sérieuses, mais il déclarait que la bataille avait été superbe.

Il félicita chaudement Mme Rabican et sa fille de leur courage.

— Mesdames ! s’écria-t-il, dans un bel élan d’enthousiasme, je déplore aujourd’hui, pour la première fois, que mes facultés cérébrales aient été entièrement tournées du côté des sciences au lieu d’être dirigées vers les belles-lettres. Si j’avais le bonheur d’être poète, je composerais séance tenante, en votre honneur, une ode triomphale auprès de laquelle toutes celles de Pindare ne seraient, je vous jure, que des vers de mirliton !

— Vous avez dix fois raison, fit le docteur Rabican impatienté, mais il me semble que le moment est mal choisi pour faire des madrigaux. Il faut que nous soyons en sûreté avant que les Kirghiz aient eu le temps de revenir sur nous avec du renfort.

— Et d’abord, fit observer Van der Schoppen, deux de nos yacks ont été tués dans la bataille. Il s’agit, pour les remplacer, d’en capturer deux, de ceux qui errent encore sur le champ de bataille.

— Vous avez raison, dit le docteur. Et, surtout, ayons soin de choisir les moins blessés.

Les yacks, affolés, ne faisaient aucune résistance. Jonathan et Van der Schoppen purent, sans trop de difficulté, en capturer deux qui n’avaient que des égratignures et qui furent chargés du bagage de ceux qui avaient péri sous les balles des Kirghiz.

— Il est bien entendu, dit le docteur, que nous battons en retraite, du côté du campement où Chady-Nouka est allé nous chercher du secours. Nous n’avons pas d’autre alternative.

La petite troupe se reforma.

Mais, avant qu’on se remit en route, Alberte versa, dans une tasse de cuir, à chacun des vainqueurs, une ample rasade de vodka, afin de combattre, dans la mesure du possible, la fraîcheur glaciale de la nuit, et la prostration qui avait suivi la fièvre de la bataille.

Jonathan Alcott seul se tenait à l’écart, un peu honteux, malgré son cynisme.

Il n’osait s’approcher, M. Bouldu le prit par le bras.

— Allons, Jonathan, fit-il, pas de fausse modestie. Venez trinquer avec nous ; vous vous êtes bravement conduit. Vous avez montré que vous étiez capable de racheter vos fautes passées.

— Il est certain, dit le docteur Rabican, avec son impartialité habituelle, que j’ai vu de mes propres yeux Jonathan mettre à mort le cavalier qui marchait en tête des Kirghiz, précisément ce déserteur anglais qui nous avait accueillis si chaleureusement avant-hier.

Jonathan s’approcha en rougissant.

Malgré son impudence, il ne pouvait s’empêcher d’éprouver un léger tremblement en buvant à la santé de ceux dont il avait comploté la mort.

Son dépit et sa rancune ne firent que s’accroître de la bienveillance qu’on lui témoignait.




IV


SOUS LA YOURTE



Lentement, la caravane s’était remise en marche dans la nuit.

On avançait, l’arme au bras, le doigt sur la gâchette, dans la crainte de quelque nouvelle attaque, avec cette défiance dont un explorateur ne doit jamais se départir en pays inconnu.

Sous leur apparente tranquillité, les voyageurs étaient en proie à une anxiété poignante.

Ces Kalmoucks, vers lesquels ils se dirigeaient, étaient-ils des adversaires ou des alliés ?

Chady-Nouka était-il un traître ?

Telles étaient les questions qu’ils se posaient à eux-mêmes, sans oser les émettre à haute voix pour ne pas augmenter le découragement général.

Cependant M. Bouldu, moins réservé que ses compagnons, ne put s’empêcher de s’écrier :

— Je serais curieux de savoir ce qu’est devenu notre guide au nez camard, et où se trouvent les secours qu’il devait nous amener.

— Je crois que le voici, dit Yvon, qui avait l’ouïe excessivement fine.

Tout le monde prêta l’oreille. Et l’on distingua bientôt, à peu de distance, le galop lourd d’un yack. À la lueur de la lune, les explorateurs reconnurent la silhouette efflanquée du Kalmouck, qui pressait sa monture de toutes ses forces, avec des gestes d’affolement et des exclamations de désespoir.

Il était seul.

Quand il se fut approché, personne ne put s’empêcher de rire à l’aspect de sa physionomie bouleversée, où la crainte et la désolation se mêlaient en une grimace inénarrable.

À la vue de la caravane, il poussa des cris de joie, compta sur ses longs doigts osseux pour voir si personne ne manquait à l’appel, et ses gestes et son maintien avaient une expression de vérité et d’émotion telle, que personne n’eut même l’idée de soupçonner sa bonne foi.

— Vous revenez seul ? lui demanda doucement le docteur Rabican.

On s’expliqua.

Le campement où s’était présenté Chady-Nouka appartenait à un « aoul » des Kirghiz-Kaïssak de la Grande Horde, précisément les ennemis de ceux qui venaient d’attaquer la caravane.

Le Kalmouck n’avait eu aucune peine à leur faire prendre les armes. Mais, au moment où ils se mettaient en route, le feu d’artifice avait éclaté.

De ce moment, chacun était rentré sous sa tente, et les darns ou sorciers avaient défendu à tout le monde de sortir, en disant que les Européens étaient la proie des mauvais esprits et que tous ceux qui auraient la témérité de les défendre, deviendraient, comme eux, la proie des serpents de feu.

Quoiqu’il ne fût pas éloigné de partager cette opinion, Chady-Nouka avait essayé de les entraîner quand même. Voyant l’inutilité de ses efforts, il revenait bravement mourir à côté de ses maîtres.

— Tu es dévoué, tu seras récompensé, dit gravement le docteur, mais apprends la vérité à tes amis, les Kirghiz-Kaïssak. Dis-leur que le Bouddha s’est ému de colère contre ceux qui, au mépris des lois de l’hospitalité, essayaient de nous mettre à mort. Il les a livrés au mauvais esprit. Va voir l’endroit où ils nous ont attaqués ; il est jonché de leurs cadavres.

Ces paroles parurent faire une grande impression sur Chady-Nouka.

Il demanda la permission d’aller au campement – dont la caravane ne se trouvait plus guère éloignée que d’une centaine de mètres prévenir les Kirghiz-Kaïssak de l’arrivée des hôtes quasi célestes qui leur étaient envoyés par le Bouddha.

Le docteur Rabican avait parlé à tout hasard du Bouddha ; il ignorait la véritable croyance des Kaïssak, qui sont à la fois Bouddhistes et Manichéens, mais surtout superstitieux.

La communication n’en fit pas moins d’effet.

Les membres de la caravane furent reçus avec le plus grand respect, et, quand ils eurent dressé leurs tentes et allumé leur feu, les Kirghiz leur apportèrent deux moutons, trois seaux de cuir remplis de koumis et une gourde d’araka.

En signe de distinction, le khan leur fit aussi envoyer un pain rassis, une brique de thé et une grande assiette d’étain pleine de miel sauvage.

Le docteur Rabican remit au lendemain ses remerciements et sa visite au chef du campement. Sitôt que le repas fut terminé, que les blessures eurent été sommairement pansées, chacun se roula dans sa couverture de feutre et ne tarda pas à s’endormir sous la garde de Chady-Nouka et de Van der Schoppen.

Le lendemain, le docteur Rabican et ses amis se rendirent à la yourte du khan.

Cette yourte, la plus magnifique de toutes, était de drap écarlate doublé de soie.

Celles des principaux chefs étaient de feutre blanc ; celles de Kaïssak, d’une condition moindre, de feutre gris.

Enfin, les plus pauvres étaient logés dans des huttes de gazon, d’écorce d’arbre et de roseaux tressés.

Bien qu’il fût encore de très bonne heure, les Kaïssak s’étaient rendus sur le champ de bataille de la veille et avaient dépouillé les morts et rapporté triomphalement les corps d’une dizaine de yacks.

Le docteur Rabican reconnut, sur un des coffres qui servaient de sièges dans l’intérieur de la tente, un poignard qu’il se souvenait avoir vu à la ceinture de Philip Myrtall.

Chady-Nouka servit d’interprète au cours de l’entretien qui eut lieu entre le docteur Rabican et le chef des nomades, un maigre vieillard à la face rasée, aux lèvres minces, au sourire astucieux, que l’on nommait Tadji.

En apparence, le khan se montra plein de cordialité et, quand le docteur eut expliqué qu’à cause de la maladie de sa femme et de sa fille, il serait sans doute obligé de séjourner pendant une huitaine de jours chez les nomades :

— C’est avec grand plaisir, répondit Tadji, que nous t’accordons ta demande. Tous les hommes de ma horde ont vu avec joie ton arrivée, et ils considèrent ta présence comme une bénédiction. Je veux même faire placer près de tes tentes quelques-uns de mes plus fidèles cavaliers, pour que tu sois entièrement placé sous ma sauvegarde, et qu’il ne te soit fait nulle violence.

— Il ne peut rien m’arriver de fâcheux au milieu de tes tentes, répondit gravement le docteur. Je suis protégé par les Puissances d’en haut. Tu as pu voir, de tes propres yeux, de quelle façon terrible ont été punis ceux qui ont osé m’attaquer.

Après une conversation qui dura à peu près une demi-heure, et pendant laquelle Tadji fit une foule de questions sur les hommes et les choses de l’Europe, le docteur Rabican regagna sa yourte, toujours suivi de Chady-Nouka, de M. Bouldu et d’Yvon qui l’avaient accompagné.

En traversant les tentes, Chady-Nouka fit remarquer au docteur les préparatifs que les Kirghiz-Kaïssak avaient faits en prévision des grands froids. Ils avaient amassé des provisions de fourrage, que recouvraient de grandes pièces de feutre, et creusé de profondes tranchées pour abriter le bétail.

De plus, les tentes étaient établies au plus bas de la vallée, dans une sorte de marécage couvert, à perte de vue, de roseaux desséchés.

— Les Kirghiz, à quelque horde qu’ils appartiennent, expliqua le professeur Van der Schoppen, sont tous d’une grande paresse. Ils passent tout l’été dans l’indolence la plus complète, bien au frais sous les tentes, dont on relève les feutres et dont on garnit les treillis de légers rideaux. Comme ils sont bavards et avides de nouvelles, ils se réunissent pour manger et pour boire, pour écouter les musiciens qui jouent de la balaïka et de la tchibregz, et pour raconter des histoires. Tout leur sourit : la steppe qui, quelques mois plus tard, ne sera plus qu’une plaine désolée, est alors couverte de verdure et de fleurs où abondent les oiseaux, les serpents et les lézards. Quand arrive l’hiver, plus rien de tout cela : les oiseaux et les reptiles ont disparu, des monceaux de neige entourent la yourte du Kirghiz, qui grelotte accroupi près du feu, et dont la tempête menace d’engloutir le fragile abri sous des amas de neige. Aussi le Kirghiz choisit-il, pour établir son campement d’hiver, un endroit abrité, mais il recherche surtout les marécages couverts de roseaux, dont les tiges serrées lui fournissent à la fois un rempart contre le vent, une nourriture pour ses troupeaux et du combustible.

Le docteur Rabican ne prêtait pas grande attention aux savantes remarques du professeur Van der Schoppen.

Il était tout entier à la préoccupation que lui causait l’état de faiblesse alarmant dans lequel se trouvaient plongées Mme Rabican et Alberte.

La secousse qu’elles avaient éprouvée le jour du combat avait été au-dessus de leurs forces.

Il leur était impossible de quitter le lit de feutre sur lequel elles grelottaient auprès d’un feu de roseaux qui donnait plus de fumée que de chaleur.

Leurs physionomies étaient hâves et flétries.

Quand le docteur entra, Mme Rabican répétait pour la vingtième fois :

— Ah ! si j’avais le bonheur de retrouver mon fils avant de mourir !

— Quelle sotte imagination, s’écria le docteur en s’efforçant de sourire. Il ne s’agit nullement de mourir, mais bien de reprendre des forces au plus vite pour continuer notre exploration.

— Je crains que vous ne la continuiez sans moi, répondit lentement la malade en arrêtant, sur son mari, un long regard chargé de muettes interrogations.

Le docteur faisait de vains efforts pour dissimuler son chagrin.

Il ne put que serrer, avec émotion, la main de sa femme et sortit pour aller prendre, dans la pharmacie, une potion fébrifuge.

Trois jours se passèrent sans amener d’amélioration sensible.

Mme Rabican délirait, mêlant, en des phrases confuses, le nom de son fils et de son mari, à ceux des peuples et des villes que l’expédition avait visités.

Alberte, moins gravement atteinte, était plongée dans une sorte de coma, dans un état de prostration qui lui permettait à peine de reconnaître ceux qui l’entouraient.

Le docteur ne lui faisait prendre rien autre chose que du lait frais, en grande abondance dans le campement.

La maladie des deux femmes avait plongé tout le monde dans le marasme.

Yvon ne quittait guère la tente où se trouvaient Alberte et Mme Rabican.

M. Bouldu, mélancolique dans sa grande robe de feutre et sous son haut bonnet, n’avait plus jamais de ces soudaines colères, de ces réparties abracadabrantes qui faisaient la joie de ses compagnons.

Van der Schoppen, très sensible sous ses dehors flegmatiques, passait son temps à inventer de nouvelles médications que le docteur Rabican rejetait toujours comme trop entachées de fantaisie.

Il n’était pas jusqu’au brave Chady-Nouka lui-même qui ne prît part à la douleur de ses maîtres et qui ne s’attristât. Un jour, de la meilleure foi du monde, il amena au docteur Rabican un sorcier tartare, célèbre par la façon dont il lisait dans l’avenir à l’aide des signes produits par le feu sur une omoplate de mouton.

Le docteur eut toutes les peines du monde à se débarrasser du charlatan tartare qui insistait pour guérir, même sans récompense, les « deux femmes européennes ».

Jonathan Alcott, seul, ne prenait point part à la tristesse générale. Taciturne, suivant son habitude, il demeurait enfermé dans sa tente presque tout le jour, ne s’informant de la santé des deux malades qu’aussi rarement qu’il lui était possible de le faire sans impolitesse.

En son âme, tout entière livrée aux bas instincts et aux vils calculs, Jonathan se réjouissait de la maladie de Mme Rabican et de sa fille.

Il espérait bien qu’elles succomberaient, et le misérable en était heureux.

— Moins ils seront nombreux, se disait-il cyniquement, plus il me sera facile de m’en débarrasser. Et alors, à moi la vengeance et la fortune !

Cependant l’Américain ne tarda pas à faire une découverte qui lui inspira de sérieuses réflexions.

Un matin, il s’était promené plusieurs heures de suite, à travers le camp, entrant de temps à autre sous une yourte boire un verre de koumis, et distribuant, çà et là, des pièces de menue monnaie aux enfants et aux femmes occupées à traire les juments et les brebis.

L’envie lui prit de s’aventurer dans le marécage de roseaux secs qui s’étendait à perte de vue, pour tâcher d’abattre une outarde ou un cygne sauvage.

Mais, il avait à peine fait quelques mètres hors de l’enceinte des tentes, qu’un cavalier courut après lui, le prit par le bras et le ramena doucement, malgré ses protestations, jusque dans l’intérieur du camp.

Jonathan, que ses études acharnées avaient enfin mis à même de comprendre, et de parler un peu le dialecte tartare, demanda au cavalier pourquoi il ne fallait pas s’éloigner du camp.

— Notre chef l’a défendu, répondit le Kirghiz. Il craint que vous ne soyez attaqué, et il nous a commandé de ne jamais vous laisser vous éloigner des tentes. Vous êtes sous sa protection.

Jonathan eut beau insister, il ne put tirer de son interlocuteur aucun autre renseignement.

Il revint à sa tente, sans savoir au juste s’il était prisonnier ainsi que ses compagnons, ou si la défense de quitter le campement devait au contraire être considérée comme une preuve du bienveillant intérêt que Tadji portait à ses hôtes.

Van der Schoppen, à qui Jonathan raconta ce qui venait de lui arriver, se montra partisan de la première hypothèse.

— Je crois, dit-il, que nous sommes bel et bien prisonniers. Les Kirghiz sont d’une extrême cupidité. Dans l’espoir de tirer une rançon de leurs ennemis, ils ne se décident à les tuer que quand il leur est tout à fait impossible de les prendre vivants. C’est même pour cette raison que nous n’avons reçu que très peu de blessures dans le dernier combat soutenu contre la troupe commandée par Philip Myrtall.

L’incertitude où se trouvèrent les explorateurs de savoir s’ils étaient libres ou captifs, vint encore s’ajouter à leurs autres ennuis.

L’état des malades allait plutôt en empirant.

L’aigre bise de l’Himalaya, s’engouffrant sous le feutre des tentes, glaçait les malheureux Européens qui n’avaient pas été, comme les Kirghiz, habitués dès l’enfance à camper au milieu des glaciers et à dormir, en plein hiver, sans autre oreiller que la selle de leurs chevaux.

Le docteur Rabican toussait. M. Bouldu avait des attaques de rhumatisme. Yvon et Van der Schoppen, lui-même, avaient perdu l’appétit.

Jonathan voyait avec joie arriver le moment, où tous les membres de l’expédition seraient moribonds ou malades. Mais, cette fois encore, il fut déçu dans ses criminelles espérances.

Il y avait bientôt trois semaines que la caravane s’était arrêtée près des tentes de Tadji, lorsqu’un soir, Chady-Nouka se présenta dans la yourte qu’occupaient M. Bouldu et Van der Schoppen.

Accroupis autour d’un plat de fer rempli de charbon, leurs dents claquaient de fièvre et de froid, malgré l’épaisseur des couvertures de feutre dont ils étaient drapés.

Chady-Nouka fit signe à Van der Schoppen de le suivre.

Le professeur, croyant que M. Rabican le demandait, se leva aussitôt. Mais, à sa grande surprise, ce ne fut pas vers la tente du docteur que Chady-Nouka le conduisit, ce fut vers la yourte de drap rouge qu’occupait Tadji.

En entrant, le professeur Van der Schoppen se trouva en face d’un lugubre spectacle.

À la lueur d’une veilleuse, formée d’une mèche de jonc qui trempait dans une tasse de cuir remplie de suif de mouton, il aperçut le khan étendu sur des feutres et tout couvert de sang.

Il avait le tibia brisé en trois endroits.

Sa jambe n’était plus qu’une bouillie de chair mêlée de petits fragments d’os. D’une pâleur livide, le khan semblait à chaque instant près de s’évanouir, et la douleur lui arrachait, de minute en minute, des gémissements plaintifs.

Chady-Nouka expliqua, dans le mauvais français qu’il avait fini par apprendre dans ses entretiens avec Yvon et Jonathan, que Tadji, s’étant aventuré seul dans la montagne, avait été à demi écrasé par un bloc de rocher détaché du sommet d’une falaise granitique.

Son cheval avait été tué ; et ses hommes avaient eu toutes les peines du monde à rapporter leur khan dans sa yourte.

Il soupçonnait les Kirghiz – vaincus dans leur lutte contre les Européens – d’avoir fait rouler sur lui ce quartier de roc.

Van der Schoppen examina la blessure et vit qu’il n’y avait pas de temps à perdre.

— Vite, ordonna-t-il à Chady-Nouka, allez chercher le docteur Rabican. Qu’il apporte ses instruments, et tout ce qu’il faut pour une opération.

Le docteur arriva presque aussitôt. Il ne jeta qu’un coup d’œil sur la blessure.

— L’amputation est nécessaire, dit-il simplement.

Et il disposa son appareil à chloroforme et ouvrit sa trousse.

Mais, quand Tadji vit reluire l’acier brillant des bistouris, des scalpels, des couteaux de dissection et des scies anatomiques, il se mit à pousser des cris lamentables.

Ses yeux se remplirent de grosses larmes.

Le docteur Rabican eut beau lui expliquer, par l’entremise de Chady-Nouka, la nature et l’urgence de l’opération qu’il allait subir, le vieux Kirghiz continua de pleurer sans répondre une seule parole. Les serviteurs kirghiz étaient consternés ; le docteur Rabican et Van der Schoppen eux-mêmes, plus émus qu’ils ne voulaient le paraître.

Le docteur s’était remis à étudier de près l’horrible blessure de la jambe.

Il marmottait entre ses dents :

— Après tout… oui… pourquoi pas ? Le genou, le pied et la cheville sont intacts.

— Que dites-vous ? demanda Van der Schoppen qui n’avait jamais eu beaucoup de goût pour la chirurgie.

— Je crois, répondit le docteur en qui l’instinct scientifique reprenait, pour un instant, le dessus, qu’on pourrait éviter l’amputation. Autrefois, à l’institut de Saint-Cloud, j’ai mené à bien une opération du même genre.

— Et comment feriez-vous ?

— J’enlèverai toute la partie de l’os qui est brisée et je la remplacerai par un autre os pris à un animal quelconque. Je rapprocherai les chairs. La jambe sera maintenue dans un appareil ; et ces Tartares ont une telle vitalité, qu’au bout d’un mois, j’en suis sûr, il n’y paraîtra plus.

— Essayons ! s’écria Van der Schoppen enthousiasmé ; l’opération est magnifique !…

— Essayons, je veux bien, mais à condition que le malade y consente.

Chady-Nouka fut chargé d’expliquer clairement au blessé ce dont il s’agissait.

Tadji devint très attentif en apprenant qu’il ne serait pas nécessaire de lui couper la jambe, et que, même, il ne resterait pas boiteux.

Il se montra tout à fait décidé, lorsque le docteur Rabican lui eut garanti qu’il n’éprouverait aucune douleur et que l’opération se ferait pendant son sommeil.

Immédiatement, on se mit à l’œuvre.

Pendant que Tadji subissait l’influence stupéfiante du chloroforme, le docteur enlevait les esquilles de l’horrible blessure, écartait les chairs, et mettait à nu ce qui restait du tibia.

Sur l’ordre de Chady-Nouka, les serviteurs de Tadji-khan avaient abattu un jeune yack. On en apporta au docteur les pattes de devant encore chaudes. Aidé de Van der Schoppen, il les dépouilla rapidement de la peau, des muscles et des nerfs, tailla de deux coups de scie le tronçon dont il avait besoin, et de deux autres coups de scie enleva un égal tronçon de l’os de la jambe du khan.

Puis, le tibia, complété par le fragment d’os enlevé au yack, fut rajusté et remis en place, après avoir été fortement antiseptisé…

II fut ensuite réuni au péroné qui était indemne, et recouvert de la chair, des nerfs et de la peau.

Le tout fut entouré de bandelettes antiseptiques, et enfin serré dans un appareil composé de planchettes et de ligatures.

Pour mener à bien cette opération, devenue aujourd’hui courante dans toutes les cliniques de chirurgie, le docteur n’avait mis que onze minutes.

Les Kirghiz le regardaient faire avec une stupeur mêlée d’épouvante.

Cependant Chady-Nouka, sur l’ordre du docteur, fit disparaître les débris anatomiques, lava le sang et remit tout en ordre dans la yourte.

Cela fait, Van der Schoppen arrêta son appareil à chloroforme, qu’il fit disparaître avec la trousse, ainsi que les flacons, dans une des poches de sa robe de feutre.

Quelques minutes après, Tadji-khan rouvrait les yeux, et regardait autour de lui avec surprise.

Il était encore dans cet état d’hébétement que produisent les anesthésiques.

— Tu es guéri, lui dit le docteur Rabican, ou plutôt tu le seras dans quelques jours ; mais il ne faut pas remuer ta jambe sans que je l’aie permis. Je reviendrai te voir demain ; en attendant, bois cette liqueur.

Et il offrait au blessé une tasse de cuir, où il venait de verser quelques cuillerées de chloral.

Tadji but et ne tarda pas à tomber dans un profond sommeil.

Les jours qui suivirent, Tadji eut la fièvre, comme cela devait arriver ; mais, les bons soins du docteur, secondés par la robuste constitution du Kirghiz, en triomphèrent promptement.

Bientôt, il alla mieux, et accabla son sauveur de protestations d’amitié et de cadeaux.

Dans tout le campement, le docteur Rabican fut vénéré à l’égal d’un dieu.

On dit qu’un bonheur ne vient jamais seul.

Bientôt il fit moins froid.

Cette élévation de température se traduisit par un mieux sensible dans l’état d’Alberte et de Mme Rabican.

Le docteur résolut de mettre à profit cette amélioration inespérée. Il jugea que le moment était venu de gagner ce monastère bouddhique des montagnes, qu’on lui avait dépeint comme un endroit où ses compagnons pourraient trouver le repos, et ses chères malades la sécurité et le confortable nécessaires à leur entière guérison.

Mais, pour partir, il fallait au docteur l’autorisation de Tadji-khan.

Il se rendit donc un matin sous sa tente, et quand les salutations et les formules de politesse eurent été épuisées :

— Tu m’as fait, dit-il, une foule de promesses pour me remercier de t’avoir guéri. Je viens voir si tu es disposé aujourd’hui à me rendre service à ton tour.

— Parle. Tu m’as fait une jambe nouvelle, tu m’as arraché à la mort, la moitié de mes biens est à toi, répondit Tadji d’un ton grave qui ne manquait pas de noblesse.

— Il faut que je parte, dit le docteur avec autorité.

— Tu veux partir ? Notre hospitalité te déplaît donc ? Tu ne te crois donc plus en sûreté parmi nous ?

— J’y suis parfaitement en sûreté ; mais on a dit que nous étions prisonniers, que tu ne nous gardais ainsi que pour vendre plus tard notre liberté contre une rançon. Je te demande de me dire ce qu’il peut y avoir de vrai dans tout cela ?

Tadji avait rougi imperceptiblement à ces dernières paroles, que Chady-Nouka venait de lui traduire.

— Il n’y a rien de vrai dans tout cela, répondit-il vivement. Tu m’as sauvé ; il ne peut être question pour moi de mettre à prix ta liberté. J’aurais voulu te retenir plus longtemps ; il m’eût été agréable de t’avoir pour hôte jusqu’au retour de la belle saison ; mais, puisque tu veux partir, tu es libre.

— Je savais bien que tu étais un homme juste. Mais, puisque je pars, je voudrais que tu m’accordes une escorte de quelques cavaliers.

— Tu les auras. De quel côté te diriges-tu ?

— Je voudrais arriver au monastère des Lamas, que l’on m’a dit se trouver à trois journées de marche d’ici. Là, je pourrai me reposer avec mes compagnons.

— Tu auras l’escorte et les guides que tu demandes…

— Tu peux partir aujourd’hui si tu veux, et je ne te renverrai point sans de riches présents.

Tadji et le docteur se séparèrent en se jurant une éternelle amitié. Le docteur n’avait voulu accepter de son malade qu’un pot de porcelaine cerclé d’argent de provenance chinoise, dont la forme baroque et le travail curieux l’avaient séduit. En échange, il laissa au Khan un superbe revolver à six coups et lui apprit la manière de s’en servir. Aucun cadeau ne pouvait faire plus de plaisir au chef tartare. Il pourvut avec célérité à tout ce qui était nécessaire à la caravane ; et il désigna quatre cavaliers intrépides pour l’escorter et un vieillard pour servir de guide.

La première journée de voyage se passa sans aucun incident : les cavaliers et le guide marchaient en tête de la colonne, en observant un profond silence, et obéissaient docilement aux injonctions que leur transmettait le docteur par l’intermédiaire de Chady-Nouka.

La caravane traversa d’abord des marais glacés couverts de mousse et de grands roseaux. Les marais dans cette région sont dans beaucoup de cas formés par d’anciens lacs qui ont été peu à peu envahis par les mousses et les végétations aquatiques qui, en s’épaississant, arrivent à former une sorte de couverture flottante composée de tourbe et de débris de plantes à demi-carbonisées.

La traversée de ces marécages est très dangereuse en été, car il existe, de place en place, des endroits profonds, sortes de puits que les végétaux n’ont pu combler et que la fallacieuse verdure qui les recouvre rend très périlleux pour les voyageurs. Mais, à cette saison, la glace avait assez d’épaisseur pour qu’on pût traverser ces marécages en toute sécurité.

Yvon Bouldu et Chady-Nouka profitèrent de leur passage dans cette région pour abattre quelques douzaines de canards sauvages, de pilets, de vanneaux et de sarcelles. La chair noire et serrée de ces volatiles, un peu maigres, fut très appréciée des voyageurs.

Après ces marais, on aborda brusquement des pentes boisées : dans ces forêts dominaient le sapin ordinaire, le bouleau, le tremble, le pin mélèze (Larix siberica) et le cèdre de Sibérie (Pinus cembra) qui produit de petites noisettes très agréables au goût. Il en restait encore dans les endroits abrités, ou mêlées à la mousse qui couvrait le sol. Yvon en recueillit une certaine quantité à l’intention d’Alberte et de Mme Rabican.

Sur le sol humide étaient étendus d’immenses troncs renversés par l’ouragan, ou tombés de décrépitude et pourrissant sur place ; la surface en était couverte d’une épaisse couche de mousse cédant à la moindre pression ; par-dessous le tronc était vide. Ces arbres à demi pourris servaient de sol à des touffes de fougères et à des colonies entières de champignons à large chapeau.

Cette forêt qui, dans la belle saison, devait être magnifique, n’offrait que des amas de feuillages à demi décomposés, recouverts, çà et là, d’une mince croûte de neige.

L’itinéraire de la caravane dans ces forêts était extrêmement varié. Tout en serpentant parmi d’énormes blocs de pierre disséminés de place en place, le sentier tantôt s’abaissait subitement au fond d’un ravin abrupt et pierreux, tantôt s’élevait sur un rocher presque vertical. À droite et à gauche, entre les arbres, on apercevait de gigantesques troncs couverts d’une vieille mousse brune. De loin, ils ressemblaient si bien à des ours, qu’à la grande joie de M. Bouldu, Yvon mettait involontairement la main à son revolver. Quelquefois, la forêt était interrompue par de nouveaux marais, où les chevaux et les yacks s’enfonçaient jusqu’au-dessus des genoux ; ou bien c’était des fossés à franchir, vu que l’épaisseur de la forêt ne permettait en aucune façon de faire un détour.

Pendant toute cette journée Jonathan, tout entier à ses projets, n’avait pas prononcé une parole.

Le soir, on fit halte sur la rive d’un torrent, dont les eaux glacées formaient d’éblouissantes stalactites. Le cours d’eau était comme encaissé dans d’immenses roches grises, d’origine calcaire, entassées les unes sur les autres dans un désordre bizarre.

Ces roches offraient un certain abri : bientôt le campement y fut installé, et les oiseaux aquatiques tirés le matin ne tardèrent pas à se dorer devant la flamme claire, embrochés sur des baguettes de bouleau.

Après ce repas, arrosé de thé bouillant, chacun alla goûter un repos bien mérité.

Mme Rabican et Alberte avaient assez bien supporté les fatigues de la marche. Quand au docteur Van der Schoppen, il émerveillait tout le monde, même Chady-Nouka et même les guides indigènes, par la vigueur de son appétit.

Le lendemain, on se remit en marche à travers un paysage désolé. C’était, partout, des rocs chauves, de maigres bouquets de cèdres et de mélèzes. De crainte de s’égarer, les guides suivaient autant que possible les rives du torrent dont la caravane remontait le cours.

Chady-Nouka toujours en quête d’une bonne occasion, ne tarda pas à disparaître dans les crevasses de rochers, qui mesuraient cinquante mètres de haut et jalonnées, pour toute verdure, de quelques arbres isolés et rabougris. Mais il revint au bout de quelques instants, et annonça la découverte d’une tanière d’ours.

L’ours gris de l’Himalaya, le même que l’on rencontre aussi en Sibérie, fait pendant la saison froide, comme les marmottes, une sieste d’au moins six mois. Sa fourrure devient alors plus épaisse et plus belle ; et c’est généralement à cette époque que les tribus de la steppe et les chasseurs russes préfèrent l’attaquer.

Le repaire que l’ours se construit lui-même dès les premiers froids, a pour base une grosse branche d’arbre couchée horizontalement sur le sol. Aux rameaux de cette branche qui forment angle droit avec la terre, l’ours ajoute d’autres broussailles et des poignées de feuilles mortes qu’il ramasse par terre avec ses pattes de devant, dont il se sert comme de mains.

Cet amas de branchages finit par constituer une sorte de voûte que la chute des neiges et les premières gelées viennent encore solidifier.

L’ours occupe ce repaire seul quand c’est un mâle, avec ses petits quand c’est une femelle. Une fois tapi sous cet amas de branchages et de neige amoncelés, l’ours ferme l’ouverture qui lui a livré passage, et il attend la fin de la mauvaise saison en se léchant les pattes et en vivant philosophiquement aux dépens de sa propre substance.

Dans beaucoup de cas, l’ours s’évite tous ces travaux de construction, en utilisant un abri naturel tel qu’une caverne ou une anfractuosité entre les grosses racines d’un vieil arbre.

— Mais, demanda le docteur Rabican, à qui Chady-Nouka exposait tous ces détails, un ours ainsi terré doit être fort difficile à découvrir par les chasseurs.

— Nullement, lui fut-il répondu. Voici comment on le découvre. La chaleur de l’animal et sa respiration font fondre la neige à travers les interstices des broussailles, ce qui produit à l’extérieur de petits glaçons d’une forme et d’un aspect parfaitement caractéristiques. Quand les chasseurs, errant à travers les bois, aperçoivent ces glaçons à la surface vierge de la neige qui recouvre le sol, ils n’ont pas la moindre hésitation et, après avoir bien remarqué l’endroit, ils retournent à leur village en poussant des cris de triomphe. Puis ils reviennent avec des chiens spécialement dressés, et démollissent la tanière de l’ours à coups d’épieu ferré. L’ours, surpris et harcelé par les chiens, est abattu à coups de fusil ; mais il ne manque pas, en Sibérie et surtout dans l’Himalaya, de chasseurs assez téméraires pour attaquer l’ours gris, armés d’un simple poignard. Le chasseur s’entoure le bras et la main gauche d’une forte corde et pendant que l’ours mord avec fureur cette espèce de cuirasse et essaie vainement de l’entamer l’homme, de son autre main restée libre frappe l’animal droit au cœur.

— Et que peut valoir une peau d’ours gris ? demanda Jonathan qui ne s’intéressait guère qu’aux questions pratiques.

— Environ quatre-vingts à cent roubles ; et l’on en a vu atteindre jusqu’à cent cinquante et même deux cents roubles.

— Maigre somme pour risquer sa peau, répartit flegmatiquement le Yankee. Vous pouvez bien y aller tout seul ; ce n’est pas moi qui vous accompagnerai.

Yvon Bouldu ne partageait nullement l’avis de Jonathan ; et il demanda avec tant d’insistance, à son père et au docteur Rabican, la permission d’aller chasser l’ours gris, que celui-ci finit pas y consentir, mais à condition que le professeur Van der Schoppen, dont la force et le courage avaient déjà plus d’une fois été mis à l’épreuve, serait de la partie. Chady-Nouka avait d’ailleurs affirmé que la chasse ne présentait aucun danger, à condition qu’on fût prudent et bien armé.

Aussitôt après le déjeuner, les chasseurs se mirent en route. Chady-Nouka leur fit gravir un chemin presque perpendiculaire ; plus ils montaient plus la route devenait ardue, presque impraticable. On voulait un ours à tout prix ; mais M. Van der Schoppen, tout essoufflé trouvait qu’on le payait d’avance un peu cher.

Parvenu au sommet d’une crête très élevée, Chady-Nouka se dirigea sans hésiter vers une succession d’angles saillants qui surplombaient et s’arrêta devant une caverne dont l’ouverture mesurait quelques mètres à peine, et qui s’enfonçait dans le roc.

— C’est ici, déclara-t-il gravement.

— Il paraît, fit remarquer le professeur Van der Schoppen, que notre ours est de ceux qui préfèrent se choisir une habitation toute construite que de s’en bâtir une eux-mêmes. Cet intéressant plantigrade ne doit pas avoir le goût du travail.

— Vous pourriez peut-être le lui inculquer à l’aide de votre méthode, répondit Yvon en souriant.

— Qui sait ? murmura le professeur Van der Schoppen, en contemplant tout pensif le paysage désolé.

Cependant, Chady-Nouka avait appuyé sa carabine contre la paroi du rocher et s’était mis à recueillir une grande quantité d’herbes sèches, qu’il entrelaçait de façon à en faire une sorte de longue mèche ; puis, il visita une dernière fois sa carabine et fit signe à ses compagnons de se tenir à quelque distance de l’orifice de la caverne.

Enfin, il alluma sa torche improvisée ; et traînant son arme après lui, rampant sur les mains et sur les genoux il s’enfonça dans l’antre comme une couleuvre. Yvon et le professeur Van der Schoppen ne purent réprimer un frisson.

Pendant plusieurs minutes ils n’entendirent que le bruit de la carabine traînant sur le roc. Puis, le silence se fit. Le cœur d’Yvon battait à se rompre dans sa poitrine.

Brusquement, il y eut une détonation sourde, que répercutèrent longuement les échos de la montagne. Un nuage de fumée s’échappa de l’ouverture de la caverne ; puis, Yvon et le professeur Van der Schoppen perçurent un puissant souffle, rauque et haletant, qui devint de plus en plus distinct. Bientôt, un muffle ensanglanté apparut, et une énorme masse grise s’enfuit en dégringolant à travers les rochers.

Postés à quelques pas de la tanière, Yvon et Van der Schoppen auraient pu tirer sur l’ours dès son apparition ; mais ils craignaient de le faire rentrer dans sa tanière, furieux d’une seconde blessure peut-être insuffisante pour le tuer, et d’exposer en ce cas l’héroïque Chady-Nouka à de terribles représailles.

Yvon et son compagnon se dissimulèrent donc contre le roc, et attendirent que le redoutable animal se fut éloigné de quelques mètres. Alors, ils se rapprochèrent et, barrant de leurs corps l’ouverture de la caverne, ils tirèrent successivement quatre coups de carabine à balle explosible, sans cependant retarder la fuite de l’ours. Bien qu’il fut certainement blessé à mort, comme l’attestaient ses sourds grognements, l’ours continuait à détaler de la même allure entre les rocs.

Bientôt Chady-Nouka, toujours rampant, apparut au seuil de l’antre. Il n’avait pas une égratignure, et un sourire de triomphe illuminait sa naïve physionomie.

Par une pantomime rapide, il fit comprendre à ses compagnons qu’il continuait la poursuite de l’ours et il dégringola à son tour à travers les rocs.

Yvon et le professeur Van der Schoppen le suivirent, mais d’un peu loin, car ils ne possédaient pas son agilité. Bientôt ils virent Chady-Nouka charger sa carabine tout en courant, mettre un genou en terre, ajuster et faire feu.

Puis il reprit sa course, chargeant et tirant alternativement, sans donner à l’ours une minute de répit.

Yvon et le professeur Van der Schoppen venaient d’escalader un amas de pierres, lorsqu’ils entendirent le bruit d’un nouveau coup de feu. Quelques minutes après, ils retrouvèrent Chady-Nouka, assis sur une roche et fort occupé à nettoyer sa carabine.

Il leur indiqua du doigt une pente escarpée, d’où le carnivore plantigrade semblait regarder les chasseurs, comme un prédicateur du haut de sa chaire. Blessé et reblessé, criblé de balles, il avait encore eu la force de tenter ce suprême effort et de gagner cet endroit relativement inaccessible d’où il semblait narguer ses ennemis.

— À mon tour cette fois, s’écria Yvon Bouldu avec exaltation.

Et, quoiqu’il fût légèrement vexé d’en être réduit à terminer les jours d’une bête déjà blessée à mort, Yvon épaula sa carabine et visa longuement.

Le coup partit : l’ours dégringola de son observatoire avec une balle dans la tête.

Chady-Nouka s’avança, le poignard à la main, et se mit en devoir de dépouiller et de dépecer l’ours gris avec une dextérité qui prouvait une longue habitude.

Dans l’ours, comme dans le cochon de Monselet, tout est bon. Les pattes et les jambons sont vantés par les gourmets ; la hure est également très recherchée ; la graisse, très fine et très blanche, ne rancit jamais et donne un goût délicieux aux préparations dont on l’assaisonne. Il n’est pas jusqu’aux entrailles dont on ne prépare des tripes très appréciées.

Pendant que Chady-Nouka terminait son travail, et que le professeur Van der Schoppen fumait sa pipe, Yvon Bouldu avait tiré son album, et prenait un croquis du champ de bataille tel qu’il lui était apparu quelques instants auparavant, c’est-à-dire Chady-Nouka assis sur sa pierre et, plus haut, l’ours ayant l’air de le narguer du haut de son observatoire. Dans un coin l’on apercevait la doctorale figure du professeur Van der Schoppen, dont Yvon avait assez bien attrapé la ressemblance.

— Vous reconnaissez-vous ? demanda Yvon en présentant son croquis.

— Oui ! pas mal ! fit le professeur.

Puis il ajouta après un moment de silence, car ses idées étaient toujours très lentes.

— Seulement il y a un défaut.

— Lequel ?

— Eh bien, mon cher ami, votre dessin pèche par un manque d’observation, je dirai même de philosophie.

— Allons donc !

— Vous m’avez fait des mains ridiculement exiguës et mesquines. Vous oubliez que je suis un adepte pratiquant du dogme kinésithérapique.

Et il brandit ses formidables poings à quelques pouces du visage de son interlocuteur.

Yvon s’empressa de prendre le large pour laisser au professeur Van der Schoppen l’espace nécessaire à sa gesticulation frénétique ; et il se confondit en excuses, afin de ne pas s’attirer dans l’avenir une correction kinésithérapique. Cependant Chady-Nouka avait terminé sa tâche.

— Très gras, cet ours ! s’écriait-il. Magnifique ! Fourrure superbe !

— Et comment ne vous a-t-il pas étouffé dans la caverne ? demanda le professeur Van der Schoppen.

— Ah ! ah ! répondit Chady-Nouka en riant aux éclats.

Il raconta alors qu’après avoir rampé pendant l’espace de quelques mètres, il s’était relevé, toujours sa torche à la main, au fond d’une vaste grotte à la voûte très élevée. Dans les ténèbres, il avait vu briller, comme deux charbons ardents, les deux yeux de l’ours. Immédiatement, il avait fait feu.

Malheureusement, la balle était allée s’aplatir sur la joue de l’animal. Furieux, l’ours s’était élancé, les griffes en avant, en poussant un grognement terrible. C’est alors que Chady-Nouka, sans perdre son sang-froid, s’était tapi dans un enfoncement du rocher, et avait secoué sa torche enflammée au-dessus du mufle de l’ours.

Épouvanté, brûlé, celui-ci s’était enfui, abandonnant son repaire à l’envahisseur.

Le campement n’était qu’à une demi-heure de marche, et la capture de l’ours n’avait pas demandé plus d’une heure.

Pesamment chargés du produit de leur chasse, Yvon et ses compagnons se hâtèrent de redescendre les pentes escarpées du ravin, et se dirigèrent vers la mince colonne de fumée qui signalait l’emplacement du feu allumé sur les bords du torrent, auprès duquel la caravane avait fait halte.

Tout le monde fit fête aux chasseurs. On décida que les morceaux les plus honorables de l’ours gris seraient servis à la prochaine halte.

Alberte et sa mère se réjouirent de la conquête de la magnifique fourrure qui allait leur fournir une chaude couverture pour les nuits glaciales du bivouac.

Ce jour-là, on se remit en marche, après la halte du déjeuner, beaucoup plus tard que de coutume. La route suivie devenait âpre et difficultueuse. C’étaient des amoncellements abrupts de rocs, des vallons désolés, où des torrents glacés se suspendaient à la cime des falaises granitiques comme de mélancoliques panaches…

Dans les maigres bouquets de bois qui s’étendaient çà et là, c’était un silence de mort : pas un son, pas un cri d’oiseau. Ce silence, ainsi que le crépuscule qui régnait sous les vastes branchages de la forêt, remplissait l’âme des voyageurs d’une sorte de terreur.

Mme Rabican et sa fille furent surtout sensibles à cette pénible impression. À la mélancolie du décor venaient s’ajouter les fatigues de la route. C’étaient des fourrés inextricables, des sentiers que le gel rendait glissants, des clairières encombrées par des monceaux de pierres éboulées et par des amas d’arbres déracinés par l’ouragan.

À l’horizon, on voyait comme une mer de chaotiques sommets dont les pics ondulaient comme des vagues : l’on eut dit un océan dont les flots en révolte se fussent trouvés tout à coup pétrifiés en pleine tempête. À la nuit, on fit halte près d’un bouquet de bouleaux ; et le froid était tellement vif que tout le monde dut dormir, roulé dans des couvertures de feutre et dans des fourrures, auprès du brasier que l’on avait allumé en abattant de jeunes arbres.

Le lendemain, on atteignit un plateau boisé où le chemin devint moins fatiguant. Les yacks marchaient avec plus d’entrain : aux haltes, ils s’arrêtaient pour gratter la neige qui couvrait le sol et pour déterrer des mousses, des lichens, de maigres touffes de gazon, dont ils se repaissaient avidement.

Le paysage était devenu moins tourmenté et plus grandiose. C’était un gigantesque cirque de montagnes, qu’encadraient dans le lointain les pics bleuâtres couverts de neiges éternelles.

Ce jour-là, on se sustenta des reliefs de l’ours, qui, la veille, avait été trouvé délicieux. Dans l’après-midi, Yvon abattit un renard noir à reflets bleutés et à filets d’argent, de ceux qui sont le plus estimés dans le commerce des fourrures. Yvon l’offrit galamment à Alberte, qui se promit de le faire transformer en « boa » une fois qu’ils seraient de retour en France.

— Si toutefois nous avons le bonheur d’y revenir ! s’écria M. Bouldu d’un air maussade.

Personne ne releva cette remarque pessimiste ; et contrairement aux prévisions du météorologiste, qui depuis le combat avec les Kirghiz était plein de méfiance, la halte du soir eut lieu sans incident, dans un vallon abrité, et le reste du voyage s’acheva sans encombre.

Le lendemain, trois jours après avoir quitté les tentes de Tadji, les voyageurs se trouvèrent en vue du monastère bouddhique de Balkouch-Tassa.




V


LE YANKEE ET LE LAMA



Le monastère de Balkouch-Tassa était bâti dans un site singulièrement sauvage et pittoresque.

De trois côtés, il était abrité contre les vents, par trois montagnes aux cimes escarpées. La quatrième face donnait sur un précipice abrupt, au fond duquel on entendait gronder un torrent.

Nul paysage n’eût pu être mieux choisi que cette chartreuse bouddhique, pour le recueillement et la méditation.

On n’y accédait que par un seul sentier, qui courait en lacets à travers les ravines.

L’escorte kirghiz prit congé de la caravane à l’entrée du sentier. Les explorateurs se trouvèrent de nouveau livrés à leurs propres ressources.

Au milieu de ce grandiose décor de vallées et de rocs neigeux, ils apercevaient, à une centaine de mètres au-dessus de leurs têtes, les bâtiments bas et longs du monastère.

À la porte, ils furent reçus par un jeune lama à la mine intelligente et rusée qui les conduisit, avec force politesses, dans la partie du monastère destinée à recevoir les étrangers.

Les bâtiments étaient vastes, séparés entre eux par de grandes cours carrées où, malgré la rigueur du climat, végétaient quelques arbustes.

Les chambres, qui furent assignées aux voyageurs, étaient au nombre de trois. Elles étaient meublées avec une simplicité qui n’excluait pas entièrement le confortable. De grands poêles de brique, à la mode russe, y entretenaient une douce chaleur. Il y avait des tables et des bancs, des plats en fer et des écuelles, enfin d’autres objets qui prouvaient que les lamas du couvent s’étaient trouvés en rapport avec les nations de l’Occident.

Le jeune lama invita ses « illustres hôtes » à se reposer. Il les assura qu’on prendrait grand soin de leurs montures, et que leurs bagages seraient soigneusement déposés dans leurs chambres sans qu’ils eussent à s’en occuper.

Peu d’instants après, deux vieux bonzes, vêtus de robes gris cendré, et à qui leur crâne rasé et leurs larges oreilles donnaient un air de niaiserie béate, apportèrent, sur un vaste plateau de bois, les aliments destinés aux hôtes.

Bien que les Bouddhistes fassent profession de respecter la vie des animaux, et d’être végétariens, le repas comprenait un excellent pilaw de mouton, accommodé au riz et au safran.

Il y avait aussi des petits pains d’avoine, des bouteilles de vin de riz, certainement importées de Chine, et de grosses théières de cuir cerclées de métal et remplies d’un excellent thé vert, bien supérieur à l’amer et désagréable thé en brique, le seul que l’on trouve sous les tentes des Tartares nomades.

On n’avait même pas oublié le tabac.

Un grand pot de porcelaine en était rempli ; et des pipes chinoises, en racine de bambou, furent apportées par le jeune lama à la fin du repas.

Les voyageurs avaient mangé de grand appétit.

Pour la première fois depuis des jours, ils se trouvaient en sûreté dans un endroit ou l’hospitalité semblait aussi large que recherchée.

Le docteur Rabican était presque joyeux. Alberte et sa mère avaient assez bien supporté la dernière étape.

Il espérait qu’après quelques jours de repos et de bons soins, leur guérison serait complète.

De plus, le docteur avait l’espoir que le supérieur du monastère pourrait lui donner des nouvelles des naufragés de la Princesse des Airs.

Il savait que les lamas, dont tous les couvents sont en fréquents rapports entre eux, sont admirablement informés de tout ce qui se passe entre l’Inde et la Sibérie. Il n’ignorait pas que beaucoup de prêtres bouddhistes sont d’esprit très large et de mœurs douces.

Il ne désespérait pas d’intéresser quelqu’un d’entre eux au but de l’expédition. Au besoin il citerait le nom d’Okou, parlerait du service qu’il lui avait rendu en le guérissant, et du précieux passeport qui en avait été la récompense.

Après le repas, le docteur Rabican, par l’intermédiaire de Chady-Nouka, entra en conversation avec le jeune lama qui leur avait servi d’introducteur.

— Soyez assuré, lui dit-il, de notre reconnaissance, pour votre généreuse hospitalité. Nous savons que ceux de votre religion sont charitables envers tous les hommes ; mais, comme nous ne sommes pas des voyageurs dépourvus de ressources, nous tenons à ne pas être entièrement à votre charge, pendant le temps que la nécessité de nous reposer va nous forcer de passer dans votre monastère.

Le jeune lama fit le meilleur accueil à la proposition du docteur.

— Vous avez parlé, dit-il, en homme plein de prudence et de charité. Il est raisonnable que les plus riches paient pour les plus pauvres. Cependant, comme ce monastère n’est pas une hôtellerie, il ne m’appartient pas de vous fixer un prix. Vous laisserez l’offrande qu’il vous conviendra.

Le docteur Rabican offrit cinq roubles d’argent pour chaque journée de séjour, ce dont le lama se montra excessivement satisfait.

— Ne pourrais-je, demanda le docteur, être présenté à votre supérieur ? Je serais heureux de m’entretenir avec lui.

— Pour le moment, cela est impossible. Il est en méditation pour plusieurs jours, et il a déclaré ne vouloir être troublé par personne ; mais vous le verrez plus tard. En attendant, vous n’aurez qu’à vous adresser à moi pour obtenir ce qui vous sera nécessaire.

La conversation roula ensuite sur les choses de l’Europe et sur celles de l’Empire chinois ; et le docteur fut très surpris de trouver, au fond de ce désert, un interlocuteur très au courant de la politique russe et anglaise dans l’Asie centrale, et même des plus récentes découvertes scientifiques.

— Vous m’étonnez, dit le docteur. Comment êtes-vous si bien informé de toutes ces choses ?

Le jeune lama sourit avec une certaine fatuité.

— Ici, fit-il, nous sommes en relations suivies, d’une part avec H’Lassa, notre capitale religieuse, d’autre part avec les Khans de la plupart des peuplades nomades de la steppe. Enfin, il passe souvent par ici des caravanes chinoises ou russes, qui nous permettent de communiquer avec les nombreux coreligionnaires que nous avons dans l’Inde, la Chine, le Japon, l’Indochine et même la Malaisie.

Le docteur Rabican marchait de surprise en surprise.

Il n’en revenait pas de trouver de la politesse, de l’instruction, là où il s’était attendu à rencontrer ignorance, abrutissement et fanatisme.

Le jeune lama, qui se nommait To-Chi, et le docteur se quittèrent enchantés l’un et l’autre, en se promettant d’avoir ensemble de fréquents entretiens.

Environ une heure après le repas, qui avait eu lieu à midi, To-Chi vint de nouveau trouver ses hôtes et leur proposa de visiter le monastère. Sa proposition fut acceptée avec joie.

La partie la plus remarquable en était le temple, dont le vestibule était orné de gigantesques colonnes de granit aux chapiteaux formés par des feuillages de lotus. Dans le temple proprement dit, dont la nef, dallée de larges tables de granit, était recouverte d’une natte de fils d’argent tressés, siégeaient, tout au fond du sanctuaire, trois statues de Bouddha entièrement dorées et d’au moins cinq mètres de haut.

— Pourquoi, demanda Yvon, le Bouddha du milieu a-t-il les mains croisées et gravement entrelacées sur l’abdomen, tandis que celui de droite a le bras et la main levés, et celui de gauche la main droite seulement étendue ?

— Ces trois Bouddhas, répondit To-Chi, représentent le passé, le présent et l’avenir. Le passé, c’est le Bouddah central, à qui l’Action est devenue étrangère et qui joint ses mains dans la sereine béatitude, dans la quiétude inaltérable à laquelle il est parvenu. Le Bouddha de droite, c’est le Présent, dont le bras et la main droite sont levés pour agir. L’avenir est symbolisé par le Bouddha de gauche ; et le geste seulement ébauché de la main droite montre qu’éternellement il se prépare à l’action.

Le plafond du temple était orné d’une profusion de lanternes, les unes en papier peint et de provenance chinoise, les autres en corne fondue et en cuir fumé devenu diaphane, sans doute de fabrication tartare. Les murs étaient tapissés de bandes de cuir colorié et de satin rouge, couvertes de sentences. Devant les idoles s’étendait un autel chargé de vases à offrandes et de cassolettes en bronze où brûlaient des bâtons de parfum.

Les visiteurs traversèrent ensuite de longs couloirs, bordés à droite et à gauche par les cellules des lamas.

Dans celle d’un vieux religieux qui paraissait au moins centenaire, To-Chi fit voir à ses hôtes un « kouroudou » ou moulin à prières. Ce curieux instrument, dont l’usage commence à disparaître, se compose d’un essieu de fer reposant sur deux petits pivots de bois, assujettis perpendiculairement sur une planchette. Le cylindre est recouvert d’une pièce d’étoffe où sont tracées des formules de prières. Il suffit de mettre en marche l’appareil pour que les oraisons inscrites sur le rouleau s’élèvent jusqu’à la divinité.

La jeune génération bouddhique n’ajoute plus grande créance à ces oraisons, mais on trouve encore au fond du Thibet de vieux lamas fanatiques, qui passent leur journées à faire tourner leur moulin. Dans certaines communautés, on a même construit de ces moulins d’une très grande dimension et mus par une chute d’eau.

Grâce à cette invention ingénieuse, toute une communauté remplit ses devoirs religieux sans fatigue et sans même avoir à s’en occuper.

To-Chi fit aussi visiter à ses hôtes la bibliothèque. Elle renfermait une dizaine de mille de volumes imprimés sur papier de riz et proprement reliés en taffetas rouge.

À part une trentaine d’ouvrages anglais et français, que To-Chi montra avec orgueil, tous ces livres appartenaient exclusivement à la théologie bouddhique. Ils étaient imprimés en chinois ou en sanscrit.

Le docteur Rabican et le professeur Van der Schoppen se réservèrent de les examiner à loisir, et de faire recopier ceux qui pourraient avoir trait à la médecine.

La visite de ce monastère, dont le luxe intérieur contrastait si singulièrement avec le désert glacial et désolé au milieu duquel il était bâti, se trouvait entièrement terminée. Les voyageurs avaient tout vu, tout examiné en détail, sauf cependant l’aile des bâtiments où se trouvaient les appartements du supérieur du monastère.

Le jeune lama reconduisit ses hôtes aux chambres qu’ils occupaient, non sans les avoir prévenus obligeamment qu’il leur suffirait de frapper sur un gong disposé à cet effet, pour le voir accourir, prêt à leur fournir tout ce dont ils auraient besoin. Les explorateurs étaient enchantés.

— Décidément, s’écria M. Bouldu d’une voix joyeuse, notre séjour dans ce couvent répond de tout point à nos espérances.

— En effet, approuva le docteur, aucune hospitalité ne pourrait être plus large et plus délicate.

— Nous allons repartir d’ici, dit Van der Schoppen, non seulement reposés, mais engraissés.

— Le fait est, reprit le docteur Rabican, que nous avons véritablement de la chance. Non seulement ma femme et ma fille vont recouvrer, dans peu de jours, leur énergie et leur santé ; mais je vais avoir des renseignements sur mon fils et sur Alban Molifer.

— Vous croyez ? demanda anxieusement Yvon.

— J’en suis sûr, répondit le docteur, ou du moins, presque sûr. D’après la façon amicale dont nous sommes reçus, il est impossible que le supérieur de ce couvent, qui doit être un homme humain et intelligent, ne se mette pas à ma disposition. S’il veut s’en donner la peine, il nous indiquera où sont nos amis. Il ne peut l’ignorer. Dans ce pays, les prêtres bouddhistes commandent en souverains absolus. Nulle police n’est mieux faite que la leur. L’arrivée et le naufrage de la Princesse des Airs n’ont pu leur échapper.

Van der Schoppen réfléchissait.

— D’ailleurs, dit-il enfin, en admettant que le lama de ce couvent n’ait jamais entendu parler de la Princesse des Airs, il pourra toujours nous indiquer la montagne escarpée, inaccessible même aux Kirghiz, que les dépêches d’Alban nous désignent.

Pendant que le docteur et ses amis s’abandonnaient tout entiers à leurs espérances, Jonathan Alcott, toujours soucieux de ne pas attirer l’attention sur lui, s’était retiré dans la cellule qui lui avait été désignée.

Il était plongé dans une profonde méditation.

— C’est ici, songeait-il, que ma vengeance doit être satisfaite, que le drame doit avoir son dénouement. Le moment est venu, ou jamais, de faire usage du fameux document que j’ai dérobé au docteur et qui porte, paraît-il, le sceau du grand Lama. Je connais maintenant suffisamment les dialectes tartares, pour expliquer au supérieur de ce couvent que les gens qu’il accueille si généreusement sont des espions de la Russie et de la France, qui ne se sont aventurés à travers les montagnes que pour reconnaître les points importants et préparer, dans l’avenir, l’envahissement du « Territoire interdit » et l’établissement du chemin de fer franco-sibérien qui doit rejoindre, dans un proche avenir, l’Indochine française et les possessions de la Russie en Asie.

Jonathan se croyait sûr du succès. Il savait avec quelle jalousie les lamas défendent leurs prérogatives. Sa dénonciation avait donc les plus grandes chances d’être accueillie favorablement.

Le moins qu’il pourrait arriver au docteur Rabican et à ses amis c’était d’être claquemurés, pendant quelques années, dans les cellules d’une prison, ou d’être livrés aux bouddhistes fanatiques des montagnes qui les massacreraient.

Dans les deux derniers cas, le but du perfide Yankee serait atteint.

Après y avoir mûrement réfléchi, Jonathan se décida à agir sans perdre de temps. Le soir même, quand tous ses compagnons furent endormis, il se glissa, à travers les couloirs déserts du couvent, jusqu’à la cellule de To-Chi.

La jeune lama ne dormait pas encore. La tête dans ses mains, il déchiffrait un livre européen qu’il ferma en entendant frapper.

— Vous avez besoin de quelque chose ? demanda le jeune homme.

— Je voudrais parler à votre supérieur, et cela immédiatement.

— Je vous ai déjà expliqué qu’il était impossible de le déranger.

— Il s’agit d’une affaire de la plus haute gravité, dit Jonathan avec insistance.

Comme To-Chi ne paraissait nullement disposé à céder, Jonathan, pour le convaincre, tira de son portefeuille le mystérieux sauf-conduit.

Le jeune lama n’y eut pas plutôt jeté un coup d’œil qu’il s’inclina respectueusement.

— Du moment, dit-il, que vous avez de telles lettres de présentation, je n’ai plus de raisons de ne pas vous conduire en présence de notre vénéré supérieur.

Et il précéda Jonathan, enchanté de voir la bonne tournure que prenaient les événements.

Arrivés à l’autre extrémité du monastère, ils firent halte devant une porte incrustée d’ivoire, à la mode tartare. To-Chi frappa doucement, dit quelques mots à l’oreille du vieux lama qui vint ouvrir, et se retira pendant que Jonathan était introduit dans les appartements privés du supérieur.

À la suite de son nouveau guide, un vieillard au chef branlant et aux manières obséquieuses, Jonathan traversa plusieurs pièces ornées de cassolettes de bronze et de grands Bouddhas en bois doré.

Il se trouva enfin dans une vaste pièce, qui tenait à la fois du temple et du cabinet de travail.

Des meubles chinois et russes, des armes, des idoles et des livres, y étaient entassés dans un désordre pittoresque.

Devant une table couverte de papiers, un homme au maintien grave, à la face rasée, écrivait à la lueur d’une lampe.

Il était vêtu d’une somptueuse robe de soie noire, et coiffé d’une calotte également en soie noire. Ses doigts maigres, armés d’un pinceau de bambou trempé dans de l’encre de Chine, couraient avec dextérité sur une large feuille de papier de riz, sur lequel il traçait les caractères compliqués de l’écriture chinoise.

À la vue du visiteur qui lui arrivait, il leva les yeux et son visage refléta une profonde surprise.

D’un mouvement rapide et que le Yankee ne remarqua pas, il se recula hors du cercle de lumière projeté par la lampe. De cette façon, ses traits étaient à demi-plongés dans l’ombre.

Le vieux lama qui avait servi d’introducteur, après avoir prononcé quelques paroles à voix basse, était demeuré immobile dans un angle de la pièce, à quelques pas de son supérieur.

— Que désirez-vous ? demanda enfin celui-ci à Jonathan.

Sans s’expliquer pourquoi, le Yankee commençait à être désagréablement impressionné par le silence et la gravité de son interlocuteur. Cette voix, basse et profonde, l’avait fait tressaillir. Il lui semblait confusément l’avoir entendue déjà.

Mais, attribuant son propre trouble à l’importance de la démarche qu’il tentait, l’Américain retrouva promptement son aplomb et, s’inclinant jusqu’à terre, répondit avec l’accent de l’indignation et de la sincérité :

— J’ai la hardiesse de vous troubler dans vos méditations pour vous sauver d’un grand péril. Bien que je ne partage pas vos croyances, je suis indigné de l’odieuse trahison que ceux que vous avez accueillis comme des hôtes préparent contre vous. J’ai cru que ma conscience m’ordonnait de vous prévenir. Je ne suis qu’un domestique au service des Européens qui sont ici. Je ne suis point leur complice, je ne veux pas l’être, et le hasard seul m’a mis en possession de leurs secrets.

Jonathan attendait avec hésitation l’effet de ces paroles. D’un geste plein d’autorité, le lama lui fit signe de continuer.

Enhardi par cet accueil, Jonathan raconta, en l’entourant de tous les détails vraisemblables qu’il put imaginer, l’histoire d’espionnage qu’il avait inventée.

Le lama demeurait impassible.

Ses yeux seuls, arrêtés sur ceux de Jonathan avec une inquiétante fixité, le fouillaient jusqu’à l’âme, le jetaient dans un trouble étrange.

Le Yankee sentait que ses paroles sonnaient faux, qu’il se trouvait en face d’une puissance supérieure à laquelle il ne lui serait pas possible d’en imposer.

Quand il fut arrivé à la fin de sa dénonciation, il était devenu d’une pâleur mortelle.

Le lama demeurait silencieux et paraissait réfléchir. Cependant il ne quittait pas des yeux son interlocuteur. À la fin, il dit :

— Avez-vous encore la lettre grâce à laquelle vous avez pu être introduit près de moi ?

Jonathan eut l’idée de la refuser. Il sentait maintenant, mais trop tard, que s’il remettait au lama le sauf-conduit dérobé au docteur Rabican, il était perdu.

Mais, il se trouvait à la merci d’une puissance supérieure. En dépit de sa volonté, sans pouvoir désobéir à l’ordre irrésistible qui lui était intimé, il ouvrit son portefeuille et donna la lettre.

En avançant la main pour la prendre, le lama était entré dans le cercle lumineux de la lampe. Jonathan ne put retenir un cri de surprise et d’épouvante.

Il venait de reconnaître, dans le supérieur du monastère de Balkouch-Tassa, Okou, l’énigmatique passager à qui le docteur Rabican avait donné ses soins pendant la traversée de Constantinople à Poti, celui-là même qui avait écrit et scellé de son sceau tout-puissant de plénipotentiaire du Dalaï-Lama, le sauf-conduit que Jonathan venait de livrer si imprudemment.

Le Yankee était devenu blême.

Instinctivement, il avait fait un pas vers la porte ; mais il recula bien vite, en voyant que de ce côté la retraite lui était barrée par une demi-douzaine de vigoureux prêtres qui, pendant qu’il parlait, étaient entrés sans bruit et attendaient, immobiles et respectueux, les ordres de leur supérieur.

Cinq minutes s’écoulèrent, qui parurent à Jonathan longues comme des siècles.

Il aurait voulu parler, expliquer, s’excuser.

Sa voix s’arrêta dans son gosier. Il ne put que balbutier en tremblant des paroles inintelligibles.

Dans la pénombre de la vaste salle, le placide sourire des Bouddhas de porcelaine et de bois doré, devenait un rictus diabolique.

Okou, toujours silencieux et sévère, semblait attendre.

Jonathan, tout en maudissant à part soi son imprudence et sa maladresse, se demandait avec un frisson, quelle terrible torture lui était réservée. Il se rappelait d’épouvantables histoires de supplices chinois : des prisonniers brûlés à petit feu avec tant de lenteur que leurs tourments duraient plusieurs jours, d’autres dévorés tout vifs par des rats affamés.

L’histoire d’un missionnaire, surtout, lui revenait à la mémoire avec une atroce netteté de détails. Ce missionnaire avait eu les mains fermées, puis étroitement cousues dans des gantelets de cuir mouillé. Le cuir en séchant, en se rétrécissant, avait fait pénétrer de force les ongles dans la paume. Les ongles, dans leur croissance, avaient traversé lentement toute la main ; et le malheureux était mort de la gangrène, après des semaines de souffrances.

Jonathan fut bientôt tiré de cette sinistre rêverie et ramené au souci de la réalité.

Le docteur Rabican venait d’entrer, suivi de M. Bouldu, de Van der Schoppen et d’Yvon.

Les voyageurs étaient assez surpris d’avoir été dérangés à une heure aussi indue, et brusquement convoqués par le supérieur du monastère.

Ils n’étaient pas, au fond, sans quelque inquiétude, quoiqu’ils ne pussent se persuader qu’on les eût si bien accueillis, pour leur faire subir ensuite quelque vexations.

Le docteur Rabican, qui marchait le premier, eut une vague intuition de la vérité, à la vue de Jonathan qui, pâle et tremblant, s’offrit d’abord à ses regards.

D’un second coup d’œil, le docteur reconnut son ancien client, qui l’accueillait d’un sourire.

Il aperçut en même temps, sur la table, le précieux sauf-conduit qu’il avait si longtemps et si inutilement cherché.

Brusquement, le docteur comprit tout.

Son intéressant malade était le supérieur du couvent de Balkouch-Tassa, et venait sans doute de découvrir une nouvelle trahison de Jonathan.

Complètement rassuré, il s’avança vers Okou qui, après avoir énergiquement serré la main de son médecin, lui avait fait signe de s’asseoir, ainsi que ses compagnons.

— Mon cher docteur, commença gracieusement le lama – qui s’exprimait en latin – je ne savais pas avoir le bonheur de vous avoir pour hôte. Je suis heureux que l’infidélité de votre serviteur m’ait permis d’apprendre votre présence.

— L’infidélité de notre serviteur ! s’écria le docteur Rabican, en jetant du côté de Jonathan un regard sévère. Cet homme seul, ajouta-t-il, était en effet capable de nous trahir.

— Il l’a essayé, dit le lama. Par malheur pour lui, il ne se doutait guère à qui il allait raconter ses mensonges ; et pour me persuader que vous étiez les espions de je ne sais quel gouvernement européen, il a eu la sottise de se servir du sauf-conduit que je vous avais donné, et qui est de mon écriture. Il vous l’avait dérobé, mais le voici ; je vous le rends avec l’espoir qu’il pourra encore vous être utile.

Le docteur, au comble de la surprise et de l’émotion, reprit le précieux sauf-conduit et remercia son hôte avec effusion.

Pendant toute cette scène, Jonathan n’avait pas dit un mot, pas fait un geste. Son sang-froid et sa résolution habituels lui faisaient absolument défaut. Il avait la tête perdue et se sentait mal à l’aise sous le regard inflexible et glacial du lama.

Cependant, de jeunes religieux avaient apporté un grand plateau de laque chargé de théières, de bouteilles de vin de riz, de confitures chinoises. Ils avaient disposé cette collation improvisée sur un guéridon de porcelaine, en face des Européens.

Les lamas qui entouraient Jonathan Alcott, s’étaient lentement rapprochés de lui.

— Voulez-vous, demanda Okou, que je remette ce misérable entre vos mains ?

— Je vous l’abandonne, fit le docteur Rabican, avec un geste de dégoût.

Quant à M. Bouldu, il montrait le poing à son ancien préparateur, d’un air féroce.

— Qu’on le décapite ! Qu’on le pende ! La ciguë ! le pilori ! le pal ! seront encore des supplices trop doux pour un pareil coquin !… s’écriait-il dans un latin mélangé de barbarismes.

Le lama ne put s’empêcher de sourire. Yvon se taisait, de même que Van der Schoppen, à qui le sort de Jonathan semblait être une chose profondément indifférente.

Okou crut devoir donner une explication.

— Il ne sera point fait de mal à cet homme, dit-il. Bouddha recommande la pitié envers tous les êtres. Je vais seulement le mettre hors d’état de nuire. Il va être enfermé dans une des cellules dont nous nous servons pour amender, par la solitude, ceux des religieux qui ont commis quelque faute.

— Mais, objecta M. Bouldu, ne craignez-vous pas qu’il s’échappe, qu’il ne commette de nouveaux méfaits !

Okou eut un étrange sourire.

— Ce n’est pas à craindre, fit-il. Nous ne lui rendrons la liberté que quand il sera entièrement amendé, ce qui demandera, j’en ai peur, beaucoup de temps. En tout cas, il ne sortira d’ici que lorsque je serai sûr que vous et vos amis êtes en sûreté en France.

L’angoisse de Jonathan était à son comble. Pendant que les lamas l’entraînaient, il essaya une dernière fois d’attendrir M. Bouldu.

— Mon cher maître, s’écria-t-il d’une voix déchirante, une dernière fois, ayez pitié de moi ! Livrez-moi si vous voulez à la justice française, mais ne me laissez pas entre les mains de ces gens qui vont me torturer, me brûler vif, me faire endurer mille supplices.

Jonathan Alcott ne parlait pas le latin.

Il n’avait, par conséquent, rien compris à la conversation qui avait eu lieu entre Okou et ses hôtes.

Il s’était seulement rendu compte d’une chose, c’est que le docteur Rabican l’abandonnait à la justice bouddhique.

Dans la terreur qu’il éprouvait, il essayait de faire appel une dernière fois au bon cœur de M. Bouldu, qu’il savait aussi prompt à s’apitoyer qu’à se mettre en colère.

Cette fois encore, il faillit réussir.

L’impressionnable météorologiste eut la vision d’un Jonathan écorché tout vif, abreuvé de plomb fondu, et il ne put s’empêcher de murmurer à l’oreille d’Yvon :

— Après tout, on pourrait peut-être remettre ce coquin à la justice française ; et cela dans un but de pure humanité. Je sais bien qu’il n’est guère intéressant ; mais ces prêtres, avec leurs physionomies impassibles et rusées, doivent être féroces.

— Par exemple, mon père, répondit Yvon, vous êtes d’une faiblesse et d’une bonté vraiment incroyables ! Vous mériteriez de devenir de nouveau la victime de ce misérable ! Nous avons la chance d’en être débarrassés juste au moment où il vient d’échouer dans un nouveau complot contre nous, et vous voudriez que nous nous en chargions de nouveau ! Lui pardonner ! Vraiment ce serait tenter la Providence !

— Je vous affirme, dit d’un ton de bonhommie Van der Schoppen, qui avait entendu la conversation du père et du fils, que pour mon compte, si ce Jonathan, après la dernière tentative qu’il vient de commettre, se trouve de nouveau en ma présence, je lui brûle la cervelle avant toute autre explication.

— Vous aurez raison, approuva Yvon, et j’en ferais autant.

— Après tout, déclara M. Bouldu, sur qui l’opinion de Van der Schoppen et de son fils avait fait impression, ce Jonathan est une canaille. Je l’abandonne à son triste sort.

Pendant ce colloque, celui qui en était l’objet avait, malgré ses exclamations et sa résistance, été entraîné hors de la salle par les prêtres.

Okou et le docteur Rabican s’entretenaient à voix basse, et un jeune lama versait dans les tasses un thé si parfumé que l’atmosphère de toute la pièce s’en trouva embaumée.

Entre ses gardiens, qu’il n’avait pas même la ressource d’apitoyer en leur racontant son histoire, Jonathan Alcott descendit un long couloir en pente raide, qui semblait s’enfoncer dans les entrailles de la terre comme la galerie d’une mine.

Au bout du corridor, il y avait un escalier d’une vingtaine de marches, puis un autre corridor, puis un autre escalier.

— Ils me conduisent à la salle de torture, songea le Yankee en claquant des dents.

Au bout du quatrième corridor, un des prêtres prit à sa ceinture une clef monumentale, et poussa le prisonnier dans une cellule meublée seulement d’un monceau de paille et d’une couverture de feutre.

Puis, Jonathan entendit la porte se refermer, ses geôliers s’éloigner et, malgré son inquiétude, il finit par s’endormir sur son grabat, en rêvant qu’il était condamné à tous les supplices de l’enfer chinois.

Il s’éveilla, le lendemain matin, tout surpris de se trouver en pareil lieu. Puis il rassembla ses idées, reprit conscience de sa situation, et fit le tour de son cachot.

Les murailles, taillées dans le roc vif, étaient d’une épaisseur considérable. Par une étroite meurtrière, il entrevit, à une profondeur vertigineuse, au-dessous de lui, le fond du précipice sur lequel le monastère de Balkouch-Tassa était bâti.

La porte était d’une épaisseur à défier toute tentative d’effraction. Au pied du grabat se trouvait une jatte de farine d’avoine.

Jonathan, qui avait repris un peu de courage, mangea de bon appétit.

— Puisqu’ils me donnent à manger, s’écria-t-il, c’est donc qu’ils ne veulent pas encore me faire mourir !

Cette réflexion lui rendit quelque espérance.

Il était tout étonné qu’on ne l’eût pas déjà mis à mort.

Mais tout, d’un coup, il se releva, comme s’il eut ressenti une secousse électrique et, sans réfléchir qu’on pouvait l’entendre, il s’écria joyeusement :

— Ils m’ont emprisonné, c’est vrai, mais ils ont oublié de me fouiller. J’ai conservé mon argent, mon couteau et mon revolver ; rien n’est encore perdu !




VI


FANTASMAGORIES



Le premier soin du docteur Rabican fut d’expliquer au lama, avec plus de détails qu’il n’avait pu le faire au cours de leurs relations antérieures, le départ et le désastre de la Princesse des Airs, la conduite de Jonathan, enfin la façon dont ils avaient été miraculeusement informés de la présence des naufragés sur une des cimes de l’Asie centrale.

Okou écoutait avec une extrême attention, se faisait expliquer minutieusement tout ce qui avait trait aux choses scientifiques.

Quand le docteur eut fini, il ne put s’empêcher de pousser un profond soupir.

— Dans quelques années, dit-il gravement, quand on aura construit beaucoup d’aéroscaphes du genre de votre Princesse des Airs nos solitudes jusqu’ici inviolées, notre « Territoire interdit » seront envahis par les soldats et les commerçants du Vieux-Monde. Il nous faudra soutenir des luttes, pour défendre nos prérogatives et notre pouvoir jusqu’ici demeuré intact, dans cette région de montagnes glacées et de déserts.

— Rassurez-vous, répondit le docteur en souriant. Il se passera encore bien des années avant que votre terrible Plateau Central soit doté de chemins de fer, de télégraphes, et surtout de navires aériens. Mais, ajouta-t-il, j’espère que la mauvaise opinion que vous avez de notre civilisation occidentale ne vous empêchera pas de nous aider à retrouver nos amis et la merveilleuse machine grâce à laquelle ils ont pu parvenir jusqu’ici ?

— Nullement, répartit Okou. Le motif qui vous guide est trop louable, et je vous ai trop d’obligation pour ne pas me mettre entièrement à votre disposition. Ne sais-je pas, d’ailleurs, qu’un peu plus tôt, un peu plus tard, nos prêtres devront devenir des savants, s’ils veulent conserver leur place dans l’univers nouveau qui s’édifie autour de nous !… Quelques-uns, d’ailleurs, s’y préparent déjà.

Le regard du docteur, suivant la direction de celui de son interlocuteur, rencontra sur la table de travail des traités de chimie et de mathématiques, ce qui ne laissa pas de le surprendre.

Okou secoua la tête modestement.

— Je ne sais pas grand-chose, fit-il. Je tâche seulement de n’être pas plus ignorant que les enfants de vos écoles d’Occident.

Le lama semblait réfléchir.

— Je vais vous faire voir, dit-il enfin avec un sourire de triomphe au docteur et à ses amis, une merveille que votre science de l’Occident est incapable de produire et qu’elle n’est même pas encore arrivée à expliquer. D’ailleurs ce spectacle ne sera pas seulement une inutile distraction. L’homme qui produit les phénomènes merveilleux dont vous allez être témoins est un de ceux qui sont le plus capables de vous fournir des renseignements utiles sur ceux que vous cherchez.

Le lama s’était levé.

Le docteur Rabican et ses amis l’imitèrent, en proie à la plus vive curiosité.

À la suite de leur hôte, ils pénétrèrent dans une salle plus vaste que celle qu’ils venaient de quitter, et qui semblait une sorte d’oratoire.

Le sol en était seulement recouvert d’une natte de paille ; et l’on n’y voyait, pour tout ornement, que quatre grosses lanternes de corne et quatre grandes cassolettes.

Pendant qu’un religieux allumait les lanternes et jetait des parfums sur les cassolettes, le professeur Van der Schoppen, très intrigué par ces préparatifs, demanda au lama ce qui allait se passer.

— Je vais, répondit Okou, vous présenter un de nos religieux, célèbre par sa piété et par ses miracles. Tout jeune, il a visité les monastères de l’Ile Sainte[41], les ruines de l’Indoustan couvertes d’inscriptions sacrées, et les cryptes secrètes d’Angkor. Du reste le voici.

Les voyageurs furent étrangement impressionnés par la figure du nouvel arrivant.

Sa face était si desséchée que l’on distinguait, à travers son épiderme mince et diaphane, les moindres détails de son ossature crânienne. Dans sa figure, les yeux seuls semblaient vivre, des yeux immenses, liquides et sombres, véritablement effrayants, des prunelles de médium dans une face de squelette. Le corps était aussi d’une maigreur extraordinaire.

— Regardez, ne put s’empêcher de dire Van der Schoppen au docteur Rabican, il n’y a plus en cet homme que des os et des nerfs. La graisse a disparu, les muscles ne sont plus que de maigres cordes que l’on pourrait compter.

Okou imposa silence à Van der Schoppen, d’un coup d’œil. Le religieux, après s’être incliné légèrement, s’était dépouillé de sa robe.

Il apparaissait maintenant entièrement nu, d’une maigreur si effrayante, que le docteur Rabican et ses amis en demeurèrent saisis.

Ils se trouvaient véritablement en face d’un cadavre ambulant.

Okou dit en souriant :

— Vous voyez qu’aucune supercherie ne sera possible de cette façon.

Personne ne répondit. Chacun commençait à éprouver un indéfinissable malaise.

Instinctivement, on s’était écarté du nouveau venu qui, après avoir déposé à ses pieds un panier de cuir tressé, s’était assis sur les talons et avait tracé autour de lui un grand cercle blanc.

— Que personne ne dise un mot, et surtout que personne ne franchisse le cercle, ordonna brièvement Okou, qui s’était assis sur une natte et avait fait signe à ses hôtes d’en faire autant.

Tous prirent place en silence.

Les cassolettes lançaient des trombes de parfums. Une atmosphère spéciale, à la fois lumineuse et lourde, avait envahi la salle, qui paraissait maintenant beaucoup plus vaste.

En pleine lumière, au milieu du cercle qu’il avait tracé, le thaumaturge semblait se recueillir en lui-même. On eût dit qu’il avait oublié la présence des assistants.

Bientôt pourtant il se leva, ouvrit son panier, et montra qu’il ne renfermait autre chose qu’une flûte de bambou et une sorte de loque racornie qui paraissait être une peau de serpent.

Laissant le panier entrouvert, le thaumaturge y remit la peau qu’il en avait tirée, et commença à jouer de la flûte. Il joua d’abord un air lent et doux, mais dont la cadence allait en s’accélérant.

Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées que, dans le panier de cuir tressé, ce qui avait para n’être qu’une peau desséchée se mit à s’agiter comme une chose vivante. Cela s’enfla, se tordit, grossit, s’allongea.

Les spectateurs se trouvèrent en présence d’un épouvantable monstre, qui semblait grossir encore, à mesure que le musicien précipitait le rythme de son air.

C’était un lézard gigantesque qui parut d’abord n’avoir que deux pattes, mais deux pattes énormes et terminées par des griffes pareilles à celles d’un oiseau de proie. Les deux autres pattes, réduites à l’état de moignons, semblaient n’être qu’ébauchées. La gueule du monstre était armée de dents fines et acérées, et sa tête recouverte d’une crête écailleuse.

Affaissés à côté d’Okou, qui essayait de les soutenir de son regard et de son sourire, les voyageurs étaient devenus pâles de terreur.

Ils ne savaient plus s’ils étaient véritablement éveillés, ou s’ils traversaient quelque terrible cauchemar.

Cependant, ils finirent par se rassurer. Van der Schoppen, le premier, remarqua que le monstre, dans ses mouvements, ne dépassait jamais le cercle tracé par la main de celui qui l’avait évoqué.

M. Bouldu fit une remarque plus extraordinaire encore. Il lui fallut faire appel à toute sa force de caractère pour ne pas, immédiatement, en faire part à ses compagnons.

Le fameux reptile qu’il avait devant les yeux n’était autre qu’un animal antédiluvien, le « lœlaps à griffes d’aigle » bien connu des savants qui s’occupent de préhistoire.

La surprise du météorologiste, en face de cette découverte, fut telle qu’il en oublia son effroi.

Cependant, le reptile avait grandi, jusqu’à toucher presque le plafond de la salle. Ses petits yeux, surmontés de crêtes, étaient injectés de sang.

Tout en évitant de s’approcher du thaumaturge, qui continuait impassiblement à jouer de la flûte, il faisait des efforts désespérés, et s’agitait lourdement, pour sortir du cercle où il était enfermé.

Les spectateurs haletaient, dans l’attente de ce qui allait se produire.

Brusquement, la musique changea de rythme.

L’air vif et précipité du début fit place à un air mélancolique et lent, d’une monotonie funèbre.

Aussitôt le « lœlaps », dont les voyageurs entendaient le sifflement sourd, dont ils pouvaient voir à quelques pas d’eux les griffes acérées et compter les multiples écailles, parut éprouver un singulier sentiment de malaise.

Il s’assit sur son arrière-train, flaira avec inquiétude le panier d’où il était sorti, et peu à peu s’engourdit, se rapetissa, et parut ressentir de cruelles douleurs.

Il jetait des regards expirants vers les spectateurs, comme si sa force et sa férocité eussent diminué en même temps que sa grosseur.

Bientôt, ce ne fut plus qu’un inoffensif reptile qui se traîna, moribond, vers son panier, et s’y étendit.

Quelques secondes après, le musicien, dont la cadence était devenue de plus en plus monotone, cessait tout d’un coup de jouer.

Okou dit rapidement au docteur Rabican, qui se trouvait le plus près de lui [42] :

— Vous pouvez maintenant entrer dans le cercle et voir par vous-même qu’aucune supercherie n’est possible.

Le charme était rompu. Les spectateurs, Van der Schoppen en tête, se précipitèrent.

Il n’y avait plus, dans le cercle, que le thaumaturge avec, à ses pieds, la flûte et le panier tressé qui contenait le fragment de peau desséchée d’où était sorti le « lœlaps ».

Van der Schoppen examina curieusement cette peau ; mais il finit par la laisser retomber avec un sentiment d’horreur, en croyant s’apercevoir qu’elle gardait une sorte de frissonnement de la vie momentanée dont la mystérieuse incantation l’avait animée.

Le thaumaturge avait repris sa robe et son panier et s’était retiré, après la même salutation impassible qu’il avait faite en entrant.

Toute la société abandonna la salle, où les fumées exhalées des cassolettes menaçaient de rendre l’air tout à fait irrespirable ; et l’on rentra dans le cabinet de travail où l’on avait pris le thé.

Leur première stupeur un peu dissipée, les voyageurs discutèrent sur la merveilleuse résurrection dont ils venaient d’être témoins.

— Comment expliquez-vous cela ? demanda malicieusement Okou au professeur Van der Schoppen.

— Je ne l’explique pas. Je crois seulement que, de même que quelques solitaires de l’Inde, le religieux ou le thaumaturge que vous venez de nous faire voir a reçu, par tradition, certains secrets naturels que la science moderne n’est pas arrivée à deviner, mais qu’elle s’appropriera un jour. Les rayons Rœntgen, qui permettent de voir à travers les murailles les plus épaisses, de deviner même ce qui se passe dans l’intérieur du corps humain, sont tout aussi surprenants.

Le lama en convint.

— Pour moi, dit le docteur Rabican, je risque une explication. N’est-il pas possible que les parfums des cassolettes ne renferment quelque drogue hallucinatoire dont la puissance, combinée avec le pouvoir de suggestion très réel du thaumaturge, a suffi pour évoquer à nos yeux l’horrible apparition de tout à l’heure.

— D’accord, objecta M. Bouldu. Mais, comment se fait-il que l’on nous ait précisément suggéré la vision d’un monstre antédiluvien, parfaitement catalogué par la science et dont le thaumaturge lui-même ignore, à coup sûr, l’existence ?

— Voilà qui n’infirme en rien mon opinion, répliqua le docteur. J’ai lu, dans un livre de voyage, qu’il pousse au Pôle sud une variété de ciguë qui, prise en décoction, produit des hallucinations, à peu près toujours les mêmes, et au cours desquelles apparaissent des monstres préhistoriques.

— Voilà qui est curieux, dit Yvon. Mais, pour mon compte, je crois parfaitement à la réalité de l’apparition.

— Vous avez raison, répondit Okou. Le pouvoir de la volonté est infini. Vous venez d’assister à ce que nous appelons un phénomène « d’emprunt de matière ». D’ailleurs, le religieux, qui vous a tant émerveillés, vous fournira bientôt d’autres preuves de sa puissance. C’est grâce à lui que j’espère pouvoir vous donner des nouvelles de vos amis. Il va venir nous rejoindre dans un instant.

Le thaumaturge ne tarda pas, en effet, à rentrer et, les yeux baissés, se tint respectueusement debout devant son supérieur, attendant ses ordres.

— Il faut, dit Okou au docteur Rabican, que vous consentiez à ce que ce sage religieux vous regarde fixement et lise dans votre pensée. Ensuite il nous dira, sans doute, où se trouve votre fils.

En proie à la plus violente émotion, le docteur se prêta à l’expérience.

Sur l’ordre d’Okou, le thaumaturge s’approcha du docteur, lui prit les mains entre ses longs doigts de squelette, et lui planta son regard aigu jusqu’au fond des prunelles.

Van der Schoppen, M. Bouldu et Yvon regardaient ce spectacle avec une vive anxiété.

Sous le sombre regard du magnétiseur, le docteur n’avait pu réprimer un frisson de saisissement. Il lui semblait qu’une partie de sa conscience lui faisait brusquement défaut. Sa volonté se retirait de lui, et il avait la désagréable sensation de sentir son « moi » évincé par un autre « moi » plus puissant, qui prenait sa place et commandait à sa mémoire et à son imagination.

Soumis à cette prestigieuse influence, le docteur s’aperçut que, malgré lui, il concentrait sur son fils et sur Alban tout le pouvoir de son attention.

Il assista par la pensée à toutes les scènes qui avaient précédé le départ de la Princesse des Airs, et son souvenir évoqua la mâle et énergique physionomie d’Alban, l’intelligente et fine silhouette de Ludovic, les physionomies plus effacées de Mme Ismérie et d’Armandine.

Le docteur sentait, avec un tremblement d’épouvante, que ce n’était pas volontairement qu’il se remémorait tout le passé, et que le thaumaturge lisait dans sa mémoire comme dans un livre ouvert.

Au bout de quelques minutes, le liseur de pensées abandonna les mains du docteur, qui sentit se dissiper graduellement le lourd prestige qui pesait sur sa volonté.

Un silence profond régnait dans la salle.

Le docteur reprenait peu à peu ses esprits et passait la main sur son front, comme un dormeur qui s’éveille.

— Jamais, s’écria-t-il enfin, je n’aurais cru chose pareille. J’ai éprouvé, pendant les quelques minutes qui viennent de s’écouler, des sensations à la fois si vertigineuses et si déplaisantes, que je ne voudrais, pour rien au monde, être obligé de recommencer une semblable expérience. Il m’a semblé que ma volonté était aspirée par une autre volonté plus puissante, de même qu’une goutte d’eau est bue par le soleil de l’équateur.

Ses amis interrogèrent curieusement le docteur, pendant que le thaumaturge, les lèvres serrées et les mains crispées, semblait faire un effort désespéré pour entrevoir, à travers le temps et l’espace, ceux qu’on lui avait commandé de découvrir.

Un quart d’heure s’écoula sans qu’il ouvrît la bouche.

Les spectateurs de cette scène osaient à peine respirer dans la crainte de le troubler.

Enfin, d’une voix faible, il prononça, tout d’une traite, plusieurs phrases dans une langue qu’Okou fut seul à comprendre, et retomba, épuisé de fatigue, sur la natte qui couvrait le sol.

Presque aussitôt, deux lamas l’emportèrent inanimé.

— Qu’a-t-il dit ? interrogea le docteur avidement. Vous a-t-il révélé où était mon fils ?

— Oui, répondit Okou. Lui et ses compagnons sont en bonne santé, à peu de distance de vous. Ils ont abordé au centre d’un massif montagneux nommé le Kysulty qui ne se trouve qu’à deux journées de marche d’ici.

— Mais, demanda Van der Schoppen, il est étonnant que, dans ce monastère, vous n’ayez pas connu leur présence plus tôt ?

— Vous en serez moins surpris, quand vous saurez que le Kysulty est un immense massif rendu inaccessible de tous côtés par des précipices. C’est, pour ainsi dire, un gigantesque globe de glace, d’où tombent des torrents. Les Kirghiz eux-mêmes, supposant qu’il ne s’y trouve aucun vallon fertile, ont renoncé à l’escalader. Il faut vraiment que vos amis aient possédé une machine aussi merveilleuse que celle dont vous m’avez fait la description, pour parvenir à atteindre cette solitude impraticable. Je m’étonne même qu’ils aient pu trouver à y subsister si longtemps.

— Ils avaient des vivres, dit le docteur avec agitation. Mais que font-ils ? Ils doivent courir de terribles dangers.

— Le voyant les a aperçus en effet, cernés par les glaces. Ils ont failli périr, écrasés par des avalanches.

— Et leur navire aérien, demanda à son tour M. Bouldu ?

— Il a été fortement endommagé dans la chute qu’ils ont faite au milieu des rochers ; mais, ils se sont mis courageusement à l’œuvre, et il est maintenant presque entièrement réparé.

— Tant mieux, s’écria joyeusement Yvon.

— Tant mieux, certainement, grommela Van der Schoppen. Seulement, je m’aperçois d’une chose, c’est que nous ne les retrouverons probablement pas. Du moment que l’aéroscaphe est remis en état, Alban va certainement s’en servir pour retourner en Europe, étant donné surtout qu’il doit se trouver fort mal sur le sommet de cette montagne glacée.

Le docteur Rabican réfléchissait.

— Le professeur Van der Schoppen a raison, dit-il. Nous sommes exposés à trouver mon fils et Alban déjà en route pour l’Europe. Mais, il y a peut-être encore un moyen d’arriver à temps. Ce serait de nous mettre en route dès demain matin, et puisque notre ami Okou dit que leurs préparatifs ne sont pas encore tout à fait terminés, nous les surprendrions.

— Vous oubliez, fit observer gravement Van der Schoppen, qu’on nous a décrit le massif rocheux du Kysulty comme absolument inaccessible ; nous perdrons beaucoup de temps à le gravir, si même nous y réussissons.

— Eh bien, nous ne le gravirons pas, voilà tout, dit Yvon.

— Comment ferons-nous alors ? Je ne vous comprends pas.

— Nous ferons des signaux avec des fusées. Ludovic et Alban qui doivent, au fond, compter sur nous, comprendront que nous sommes là.

— L’idée est excellente, approuva le docteur Rabican. Et, puisque le massif du Kysulty n’est pas à plus de deux jours de marche, que ce couvent est construit sur un point culminant, nous pourrions commencer à lancer quelques fusées dès ce soir.

Okou accéda de grand cœur à cette demande. Avant de se séparer de lui, le docteur lui posa encore quelques questions sur la géographie du Kysulty et sur les paroles exactes qu’avait prononcées le thaumaturge.

Mais, le lama ne put que lui répéter ce qu’il avait déjà dit ; et les voyageurs durent se retirer, pour s’occuper du lancement des fusées.

Le lama, très curieux de pyrotechnie, conduisit lui-même, M. Bouldu, Van der Schoppen et Yvon sur la plus haute terrasse du monastère.

— Je suis enchanté, dit-il, de ce feu d’artifice. Quoique j’en aie vu pendant mon voyage en Europe, je ne serai pas fâché d’en revoir.

— Sans compter, dit Yvon en plaisantant, que ces fusées, aperçues de loin par les tribus kirghiz, vont beaucoup ajouter à la réputation de sainteté du monastère de Balkouch-Tassa. On va penser qu’il s’y produit quelque chose de miraculeux.

Le lama ne jugea pas nécessaire de répondre à l’irrévérencieuse réflexion du jeune homme.

Le docteur Rabican prit, pour quelque temps, congé de ses amis, et se rendit dans la chambre qu’occupaient Mme Rabican et Alberte, sous la garde du vigilant Chady-Nouka.

Depuis son arrivée au monastère bouddhique, le tartare menait une vie de fainéantise et, grâce à son bon appétit, il avait rapidement conquis l’amitié des bonzes cuisiniers.

Le docteur trouva les deux femmes fort inquiètes.

La soirée était très avancée ; et elles se demandaient avec anxiété, depuis bientôt deux longues heures, ce qu’étaient devenus leurs amis.

Elles en étaient à se dire que le bon accueil des lamas n’avait peut-être été qu’un piège pour endormir plus sûrement la vigilance des Européens et s’emparer, sans coup férir, de leurs personnes et de leurs bagages.

À la vue du docteur, sur la physionomie duquel s’épanouissait un franc sourire, les deux femmes poussèrent une exclamation de joie.

— Je parie, dit Alberte, que tu nous apportes de bonnes nouvelles.

— Excellentes, répondit le docteur, en embrassant le front de la jeune fille. Je crois que cette fois nous approchons du but. Seulement, ajouta-t-il, nous serons sans doute obligés de nous mettre en route dès demain matin. Et je ne sais trop s’il n’est pas imprudent de ma part, d’exposer des convalescentes comme vous à de nouvelles fatigues.

Une fois mises au courant des événements de la soirée, Mme Rabican et sa fille déclarèrent d’une même voix qu’elles ne se sentaient plus la moindre lassitude.

— Jamais je ne me suis aussi bien portée, fit Alberte.

— Ni moi, ajouta sa mère. Je me mettrais volontiers en route à l’instant même. Puisqu’il n’y a pas un instant à perdre, pourquoi ne partirions-nous pas ce soir ?

— Ma chère amie, il faut être raisonnable ; il est indispensable que nous dormions quelques heures, pendant que Chady-Nouka s’occupera des préparatifs.

Quelques instants après, M. Bouldu, son fils et Van der Schoppen revinrent.

Ils étaient chargés des remerciements du lama pour le feu d’artifice.

Il avait même prié le professeur Van der Schoppen de lui laisser la recette de certaines fusées vertes, qu’il avait particulièrement admirées.

Le docteur mit le comble à ses vœux en lui faisant cadeau d’une boîte de feux de Bengale.

— Mais, demanda tout à coup Chady-Nouka, qu’est devenu Jonathan ? Il faudrait le prévenir de notre départ matinal.

— Mon brave, répondit gravement Yvon, Jonathan ne nous accompagnera pas. Il demeurera au monastère.

— Et pour longtemps ! ajouta M. Bouldu en serrant les poings.

— Oui, continua Yvon, Jonathan est un misérable qui a essayé de nous trahir. Mais, le supérieur de ce monastère est un saint homme, aux regards de qui rien n’échappe. Il a démasqué le traître et, pour le punir, l’a fait enfermer dans les cryptes de la pagode.

Chady-Nouka qui, on le sait, détestait d’instinct le Yankee, se montra ravi d’en être débarrassé. Il apprit avec moins d’enthousiasme le départ matinal du lendemain. Il s’était déjà fait à l’idée de passer une semaine ou deux en compagnie de ses amis les bonzes des cuisines, et il avait pris beaucoup de goût pour le vin de riz.

M. Bouldu le consola de ce léger ennui, en lui offrant un rouble d’argent, et le bon tartare se mit aussitôt en devoir de passer en revue les bagages, d’équiper les yacks, de façon que tout fût prêt au premier signal.

Ce fut avec un entrain qu’ils n’avaient pas eu depuis longtemps, que les voyageurs se mirent en route, après avoir pris congé d’Okou, qui refusa d’accepter aucune rémunération pour les dépenses occasionnées dans son couvent par la caravane. Ce fut même à grand peine que le docteur put faire accepter au jeune lama To-Chi, une petite somme d’argent.

Okou, d’ailleurs, promit d’écrire au docteur et à ses amis, qui s’engagèrent à le tenir au courant de tout ce qui se ferait d’intéressant en Europe.

Il poussa l’amabilité jusqu’à donner pour guide et pour conseiller à ses hôtes, le thaumaturge qui les avait tant émerveillés la veille au soir.

Les deux femmes furent un peu effrayées, d’abord, de la maigreur squelettique et de l’air sévère de ce personnage.

Mais, quand le docteur les eut renseignées, elles changèrent complètement d’avis, persuadées qu’en la compagnie et sous la protection d’un aussi puissant magicien, il ne pourrait leur arriver aucun malheur.

Le temps était doux. Un brouillard épais couvrait le flanc de la montagne au sommet de laquelle est bâti le couvent de Balkouch-Tassa qui, maintenant, avec ses toits couverts de neige, planait dans la brume comme un château fantastique.

Les voyageurs descendaient lentement, au trot lourd de leurs yacks, la pente abrupte du sentier, lorsque M. Bouldu, qui trottinait à côté du professeur Van der Schoppen, fit un mouvement qui le précipita en bas de sa monture.

Il faillit rouler dans le précipice.

Il se releva, légèrement contusionné, en pestant contre tout le monde, contre son yack, contre lui-même, contre les Kirghiz, et même contre l’innocent Van der Schoppen, qui avait eu l’imprudence de lui proposer une séance de kinésithérapie pour rétablir la circulation du sang. Mais, il s’emporta surtout contre Jonathan.

— C’est de la faute de ce coquin, s’écriait-il. S’il n’avait pas limé les tringles des planeurs, l’aéroscaphe n’eut pas été entraîné dans ces affreux déserts. Je regrette seulement qu’il soit tombé entre les mains des prêtres bouddhistes, qui vont le traiter avec beaucoup trop de ménagements.

Van der Schoppen s’amusa fort de la colère de son ami, qu’il finit par calmer par de bonnes paroles. Et tous deux rejoignirent la caravane dont ils s’étaient séparés un instant.

Il y avait déjà une heure que le sage Okou, après avoir, du haut de la terrasse extérieure du monastère, vu s’effacer dans le lointain les dernières silhouettes de ses amis, avait regagné son cabinet de travail, lorsque Jonathan Alcott s’éveilla dans son cachot, et s’aperçut, avec satisfaction, qu’on avait oublié de lui enlever ses armes et son argent.

— Je ne sais pas ce qu’ils ont dessein de faire de moi, réfléchit-il ; mais, pour mon salut aussi bien que pour ma vengeance, il faut que je sorte d’ici au plus vite. Ils paieront cher la sottise qu’ils ont faite de m’épargner encore une fois.

S’échapper, Jonathan en parlait à son aise.

Mais, quand il eut sondé de nouveau la profondeur du précipice, et considéré l’épaisseur de la porte, il se montra un peu moins affirmatif dans ses espérances.

— Comment faire ? se demandait-il avec désespoir.

Il conclut d’abord que le mieux serait de se précipiter sur le lama chargé de lui apporter sa nourriture, de l’assommer sans bruit, puis de gagner la porte extérieure, le revolver au poing, en tirant sur tous ceux qui s’opposeraient à sa sortie.

Un moment de réflexion suffit à lui faire abandonner cette idée qui, en cas d’insuccès, l’exposait à des représailles terribles.

Il eut heureusement, peu après, une meilleure inspiration. Comment n’y avait-il pas songé plus tôt ? La porte de sa cellule était épaisse, il est vrai ; mais n’avait-il pas son couteau ?

Il s’aperçut avec joie qu’au lieu d’être en chêne ou en quelque autre bois très dur, la porte était en une sorte d’aubier, facile à entamer. Et il se mit fébrilement à la besogne.

Au bout d’un quart d’heure de travail, il avait pratiqué, dans l’épaisseur des planches, un trou assez grand pour y passer la main.

De l’autre côté, ses doigts trouvèrent aisément la barre du loquet extérieur, et la porte s’ouvrit sans difficulté.

Jonathan ne pouvait croire à un succès si rapide. Pour bien se prouver à lui-même qu’il était libre, il courut aussitôt jusqu’à l’extrémité du couloir, où il apercevait les premières marches de l’escalier qui menait aux étages supérieurs.

Parvenu sur le second palier, il n’eut que le temps de se rejeter brusquement en arrière.

Il venait d’apercevoir la silhouette du jeune lama To-Chi, sans doute placé en faction dans le couloir pour déjouer toute tentative d’évasion.

Jonathan hésita un instant, toujours dans la crainte de s’exposer à de terribles tortures, s’il assassinait un prêtre bouddhiste.

Il aurait voulu, sans lui faire beaucoup de mal, mettre To-Chi hors d’état de lui nuire.

Pour parvenir à ce résultat, il s’avança tout doucement, et profitant d’un instant où le jeune lama lui tournait le dos. Il le saisit à la gorge, et l’étrangla à moitié avant qu’il eût pu pousser un cri.

Prenant ensuite, à bras le corps, le jeune homme inanimé, il le traîna, plutôt qu’il ne le porta, par les corridors et les escaliers qu’il venait de franchir, jusqu’à sa cellule où il l’enferma.

— Je ne dois pas l’avoir tout à fait étranglé, songeait-il. La fraîcheur de mon cachot le remettra ; mais, alors, je serai déjà assez loin, je l’espère, pour n’avoir plus rien à craindre.

Jonathan remonta, encouragé par ce premier succès et parvint heureusement jusqu’à la porte extérieure du monastère.

Il eut la chance de n’être vu de personne, et grâce à l’épais brouillard qui couvrait les flancs du rocher de Balkouch-Tassa, il put, après avoir marché quelques instants, se croire tout à fait en sûreté.

Mais, il ne fut complètement rassuré que lorsqu’il fut arrivé au bas du sentier qui conduisait au monastère. Alors, il respira plus librement et, se penchant vers le sol, il examina les pas que les yacks de la caravane avaient imprimés sur le sol détrempé par le dégel.

— Voilà des empreintes toutes fraîches, réfléchit-il, et qui n’ont pu être laissées que par les sabots de plusieurs yacks. Cependant, il n’est pas possible que la caravane soit déjà partie. Je sais que leur résolution était de demeurer huit ou quinze jours à Balkouch-Tassa. Il faut pourtant que je suive ces traces. Ce n’est qu’ainsi que je pourrai parvenir, dans ces solitudes inhospitalières, à trouver des hommes qui puissent me porter secours. Il serait très imprudent à moi de rester dans le voisinage de ce rocher maudit. Ma foi, je me ferai Kirghiz, en attendant mieux. Pourquoi pas ?

Après avoir pris cette résolution, Jonathan se remit en marche, plein d’espoir, en suivant fidèlement la piste qu’il tenait et qui, pensait-il, le conduirait sans doute à quelque campement de nomades, où il pourrait demander qu’on lui fît accueil.

Il avança ainsi pendant un espace de cinq à six cents mètres. Mais alors, quelle ne fut pas sa surprise d’apercevoir à terre un tronçon d’allumette chimique. Il s’arrêta, frappé de stuppeur.

— Ceci, murmura-t-il, en examinant le bois à demi carbonisé de l’allumette, ne peut provenir que d’un fumeur européen. Alors ce serait eux, que je suivrais, depuis Balkouch-Tassa ? Ce serait courir à ma perte !… C’est impossible !… Vraiment je n’y comprends rien.

Le Yankee était donc dans un état d’agitation extrême. Il ne savait à quel parti se résoudre.

Tout autour de lui, des rocs couverts de glace, entre les fentes desquels poussaient de maigres tamaris. Derrière lui, le monastère de Balkouch-Tassa. À l’horizon, qu’elles obstruaient de leurs énormes masses blanches, les cimes glacées du massif de Kysulty.

Ne sachant à quoi se résoudre, Jonathan continua sa route, après avoir fait réflexion que l’allumette qu’il avait trouvée pouvait fort bien provenir d’un convoi de marchands de thé ou de fourrures, comme il s’en rencontre fréquemment dans ces parages, à cette époque de l’année.

Il poursuivit donc son chemin, rassuré par cette idée, mais commençant à ressentir un appétit que la marche et l’air vif des montagnes augmentaient d’instant en instant.

Bientôt il découvrit, sous une espèce de portique naturel formé par deux rocs, les vestiges d’un campement. Un reste de feu brûlait encore.

Il s’approcha dans l’espoir de trouver quelque chose à ronger parmi les os et des détritus qui jonchaient le sol.

Au cours de ses recherches, il fit une découverte désagréable.

Il venait d’apercevoir un bouchon de liège estampillé d’une marque française, des fragments de journaux français et d’autres indices qui ne lui laissaient aucun doute sur la présence de ses ennemis à quelques centaines de mètres peut-être en avant de lui.

— Ce sont eux ! s’écria-t-il avec un formidable juron.

Jonathan était tout à fait découragé.

Il se décida pourtant à poursuivre sa route après avoir sucé la moelle des os, et dévoré gloutonnement les moindres reliefs.

— Il faut bien que je les suive, si je ne veux pas mourir de faim, songeait-il. Il faut, ce soir, que j’aie le courage, quand ils seront endormis, de m’approcher de leur campement qui ne peut être bien éloigné. Je tâcherai de leur dérober quelques provisions… ou peut-être…

Jonathan n’acheva pas d’exprimer sa pensée.

Il se remit en marche en grommelant et en roulant dans sa tête mille sinistres projets. Mais, il avait à peine fait cent pas depuis l’endroit où les voyageurs avaient déjeuné, qu’il poussa un cri de joyeuse surprise.

Ces traces, qu’il suivait depuis le matin, étaient coupées à angle droit par d’autres traces nombreuses, pressées et toutes récentes.

En dépit des menaces et des fanfaronnades auxquelles il se livrait, la minute d’auparavant, Jonathan abandonna immédiatement l’ancienne piste pour la nouvelle.

Après avoir suivi, pendant une demi-heure, un sentier en pente, il se trouva à l’entrée d’un ravin bien abrité, au fond duquel étaient dressées une douzaine de tentes de feutre.

Il alla immédiatement demander l’hospitalité au chef de la horde, dont il gagna tout à fait les bonnes grâces par le cadeau d’une pièce d’argent.

Un quart d’heure après, attablé devant un énorme quartier de mouton et une tasse pleine de koumis, il racontait à son hôte, le Kirghiz, la série des malheurs immérités qui l’avaient accablé.




VII


LE THAUMATURGE



Jeté par le naufrage de la Princesse des Airs sur le plateau qui occupe le centre du massif rocheux du Kysulty, Alban Molifer, par son courage, son ingéniosité et sa patience, avait réussi non seulement à sauver ses compagnons, à les nourrir pendant plusieurs mois, mais encore à réparer l’aéroscaphe grâce auquel, en peu de jours, il allait regagner la France et ramener sain et sauf à son père l’imprudent Ludovic.

Mais, par une de ces fatalités qu’aucun courage, aucune intelligence ne peuvent éviter, pendant qu’Alban se débattait contre l’avalanche et contre la tempête, les amis qui avaient bravé mille périls pour aller à sa recherche, se trouvaient paisiblement installés à quelques lieues de lui, dans les confortables cellules du monastère de Balkouch-Tassa.

Le soir même où le docteur Rabican avait été informé de la présence de son fils à quelque distance de lui, grâce à la divination merveilleuse d’un bouddhiste thaumaturge, la Princesse des Airs enfin victorieuse de la tempête qui sévissait sur les cimes du Kysulty, à plusieurs milliers de mètres au-dessus du plateau tempéré où était bâti le monastère, avait enfin regagné la région des hautes altitudes atmosphériques.

Après avoir maintenu pendant quelque temps ses appareils en grande vitesse, Alban ne tarda pas à remarquer que, suivant l’expression des mécaniciens, les organes d’acier et d’aluminium qu’il avait forgés lui-même « fatiguaient » beaucoup.

La présence de l’aéroscaphe dans les couches supérieures de l’atmosphère exigeait une dépense plus considérable d’électricité et demandait, en outre, une résistance beaucoup plus grande aux appareils.

Il résolut donc de descendre, vers les couches plus denses, où les chances d’avarie seraient beaucoup moindres.

Mais là, il se heurta à une autre difficulté.

Il n’osait, malgré son audace, s’aventurer trop près de terre, à une grande vitesse, au milieu des inextricables amoncellements des massifs montagneux.

En outre, il s’aperçut bientôt que les appareils électriques les plus délicats, ceux qui lui permettaient de lire l’altitude et les courants, avaient été faussés par l’orage, et ne donnaient plus que des indications inexactes.

Il devenait presque aussi périlleux pour la Princesse des Airs de descendre que de monter. Alban passa une nuit pleine d’angoisse.

Armandine, Mme Ismérie et Ludovic Rabican, brisés de fatigue, s’étaient endormis.

Il fut donc seul à lutter, se faisant un scrupule de troubler le repos de ceux qui lui étaient chers.

Toute la nuit, l’aéroscaphe, planant plutôt qu’il ne volait, évolua à toute petite vitesse.

Quand le jour parut, Alban s’aperçut qu’il avait tourné, sans faire beaucoup de chemin, autour d’un cirque de gigantesques montagnes.

— Eh bien ! demanda joyeusement Ludovic en s’éveillant, nous devons être au moins en Indochine ?

— Hélas non, soupira Alban Molifer, nous n’avons presque pas fait route ; je ne sais si jamais nous arriverons à sortir de cet inextricable lacis de pics, de défilés et de ravins.

Et il expliqua à Ludovic la situation.

Toute la journée encore, on évolua avec une certaine prudence.

Cependant, Alban avait manœuvré si habilement que, vers le soir, la Princesse des Airs, enfin sortie du massif du Kysulty, se trouvait dans une région montagneuse de moyenne altitude.

Le danger de la raréfaction de l’air n’étant plus à craindre, on allait pouvoir marcher à toute vitesse.

Alban Molifer était déjà en train de disposer un certain nombre de condensateurs à proximité des appareils moteurs, lorsque Ludovic, qui se trouvait alors dans la cabine vitrée de l’avant, poussa un cri.

L’enfant venait d’apercevoir, à quelques centaines de mètres au-dessous de l’aéroscaphe, une vaste tache de lumières diversement colorées.

Alban Molifer s’était précipité.

— Des feux de Bengale ! Des signaux !…

— Ce sont certainement nos amis, s’écria-t-il !

Il saisit la roue de mise en train, et brusquement la Princesse des Airs ralentit son vol.

Maintenant, elle se rapprochait de la terre.

Ses ailes battaient, presque avec lenteur, la coque d’aluminium, que la clarté électrique, s’échappant par les hublots, faisait resplendir dans la nuit. L’aéroscaphe se rapprochait, de minute en minute, de l’endroit signalé par des lumières colorées.

Alban Molifer s’était armé d’une longue-vue munie de verres très grossissants, de celles que les marins appellent lunettes de nuit.

Tout d’un coup, il passa l’instrument à Ludovic, avec un air d’inquiétude.

L’enfant regarda. Le spectacle qui s’offrait à ses yeux était bien fait pour le surprendre.

Au centre d’un ravin, d’où elle s’élevait comme une île, surgissait une masse de bâtiments à toits plats et à coupoles. Sur la terrasse la plus élevée, des hommes en robes flottantes, coiffés de hauts bonnets en forme de mîtres, s’affairaient autour des feux de Bengale qui avaient attiré l’attention des aéronautes.

— Ce ne sont pas nos amis ? s’écria Ludovic. Évitons toute espèce de rencontre périlleuse, et filons directement vers le Sud.

— Ce n’est pas du tout mon avis, répondit Alban ; des feux de Bengale doivent être une chose assez rare en ce pays pour que nous ne vérifions pas de plus près l’identité des personnages à longue robe. Que risquons-nous ? Ne sommes-nous pas armés ? Et la Princesse des Airs n’est-elle pas là ?

— C’est de l’imprudence ?

— Mon cher Ludovic, répliqua Alban Molifer, croyez-bien que je n’ai l’intention de vous exposer à aucun péril. Mais ces feux de Bengale indiquent pour moi la présence de civilisés, Anglais ou Russes. Quelle que soit leur nationalité, ils nous seront toujours utiles en nous indiquant exactement l’endroit où nous sommes et la route à suivre.

Ludovic se taisait, froissé de voir que son avis ne prédominait pas.

Mme Ismérie qui, pendant de colloque, avait pris à son tour la lunette marine, intervint dans la discussion.

— Il y a, proposa-t-elle, un moyen de concilier votre opinion à tous deux. Que l’aéroscaphe passe à toute petite vitesse à quelques mètres seulement de la terrasse qui est illuminée. À la moindre manifestation hostile, la Princesse des Airs s’élève d’un bond à une centaine de mètres plus haut, et nous disparaissons.

— C’est cela, fit Armandine en battant des mains.

Il n’y avait aucune objection à faire à l’opinion de Mme Ismérie… Ludovic, lui-même, reconnut qu’elle avait pleinement raison.

Pendant cette discussion, la Princesse des Airs avait fait du chemin. Les toits plats et les coupoles illuminées se distinguaient maintenant avec netteté. Alban fit remarquer que les individus à longue robe ne manifestaient aucune intention hostile ; ils paraissaient plutôt effrayés à la vue de l’aéroscaphe, à qui ses hublots électriques devaient donner l’aspect, dans la nuit, d’un monstrueux oiseau d’argent aux yeux de flamme.

En réalité, la Princesse des Airs ne se trouvait plus qu’à quelques mètres du monastère de Balkouch-Tassa.

Avec de grands gestes d’effroi, les personnages en longues robes avaient disparu de la terrasse. Un seul demeurait, les bras croisés, à côté des feux de Bengale bleus et verts qui achevaient de se consumer.

— Il me semble, dit Alban qui, de même que Ludovic, s’était avancé sur la balustrade extérieure de l’aéroscaphe, que ces gens-là n’ont pas l’air bien terrible. Si nous nous reposions quelques instants sur ces toits illuminés ?

Alban avait la folie du courage. Toutes les témérités l’attiraient.

— Je ne suis pas de cet avis, répliqua Ludovic avec entêtement. Qui sait si ces gens si peureux, aux manières si timides, ne nous ménagent pas quelque trahison ? En tout cas, ce ne sont pas là nos amis.

En ce moment, la Princesse des Airs effleurait comme un oiseau les toits plats du monastère. Okou, demeuré seul, après la fuite de ses prêtres épouvantés, se trouvait face à face avec Alban Molifer et Ludovic Rabican.

Amici, venite ad me[43], s’écria-t-il.

— Il parle latin, fit Ludovic stupéfait.

— Mais oui, dit Alban. Ma foi, je crois qu’il ne nous reste plus qu’à descendre. Nous allons avoir des nouvelles.

Alban manœuvra quelques leviers. Par le jeu combiné des ailes et de l’hélice, la Princesse des Airs se trouva absolument immobilisée à la hauteur de la terrasse où se tenait Okou.

La conversation s’engagea sans préambule entre les trois hommes. Alban s’était nommé et avait raconté brièvement ses aventures au lama.

— Mais je vous connais, répondit celui-ci : je sais tout cela.

— Vous savez tout cela ! s’écria Ludovic au comble de la stupéfaction.

Okou expliqua comment il s’était trouvé en relations avec le docteur Rabican et les autres membres de l’expédition chargée de retrouver les naufragés de l’aéroscaphe.

— Mais alors, s’exclama Ludovic, mon père est ici !

— Hélas ! non ! répondit le lama en soupirant. Lui et les siens ont quitté le monastère depuis ce matin. La montagne où vous avez fait naufrage n’étant qu’à deux journées de marche d’ici, ils sont partis, pleins d’espoir, pour vous rejoindre.

— Alors, rien n’est perdu, fit Ludovic.

— Laissez-moi parler jusqu’au bout, continua le lama avec autorité. Je ne vous ai pas encore tout raconté. Il y avait parmi les membres de l’expédition un traître.

— Ce ne peut être que Jonathan ! interrompit Alban Molifer.

Le lama poursuivit :

— Ce traître, je l’ai démasqué ! Il porte bien, en effet, le nom que vous venez de prononcer. Je l’avais fait enfermer dans un des cachots du monastère, et je viens de m’apercevoir qu’il avait réussi à s’enfuir en étranglant à moitié un de mes prêtres.

— Si Jonathan est libre, si ce démon est déchaîné, s’écria Alban Molifer, l’expédition court un grave péril. Hâtons-nous d’aller porter secours à nos amis !

— Mais comment les trouverons-nous ? objecta Ludovic. Comment nous diriger vers eux à travers ces horribles solitudes et cette nuit épaisse ?

Ludovic n’avait pas achevé sa phrase que, comme pour lui donner un démenti, un long jet de feu jaillit du font de l’horizon, serpenta quelque temps dans les airs, pour venir s’épanouir en une floraison de petites étoiles bleues.

— Ce sont eux ! s’écria Ludovic.

— Sans nul doute, déclara Okou. Ces fusées sont les signaux qu’ils se proposaient d’employer pour se faire apercevoir de vous. Remontez vite dans votre merveilleuse machine, et volez les rejoindre.

Alban et Ludovic, après avoir remercié chaleureusement le lama, allèrent retrouver Mme Ismérie et Armandine qui, des fenêtres de la salle commune, avaient assisté, non sans une secrète appréhension, au colloque qui venait d’avoir lieu.

Alban s’était précipité vers les moteurs.

Sous l’impulsion du courant électrique, les ailes et l’hélice battirent l’air avec un sourd bourdonnement, et l’aéroscaphe s’enfonça dans la nuit, du côté d’où partaient encore des fusées.

La Princesse des Airs disparut avec la rapidité d’une feuille sèche emportée par l’ouragan.

Okou, demeuré les bras croisés sur Sa plate-forme, suivit longtemps des yeux les fanaux électriques de l’aéroscaphe, qui décroissait dans l’éloignement, et n’étaient déjà plus, aux yeux du sage lama, que deux petits points de lumière blanche, qu’on eût pu prendre pour deux étoiles de première grandeur.

Okou était perplexe. Il était à la fois satisfait et mécontent. Satisfait, d’avoir vu de ses propres yeux la merveilleuse machine volante, d’avoir parlé à Ludovic et à Alban ; mécontent, de la fuite de Jonathan, qu’il jugeait capable de tous les crimes.

Le supérieur du monastère de Balkouch-Tassa n’avait même pas à ses côtés, pour le renseigner, son liseur de pensées, puisqu’il l’avait donné comme guide à ses amis.

Okou aurait eu encore plus de raisons d’être inquiet s’il avait su comment les choses se passaient.

Quand les voyageurs avaient quitté le monastère, ils étaient pleins de joie et de confiance. Toute la matinée, ils avaient marché avec entrain. À midi, ils avaient déjeuné de bon appétit, à l’endroit où, quelques heures plus tard, Jonathan devait dévorer avec tant d’avidité les restes de leur repas.

Puis, la marche avait continué, par un sentier assez large, mais bordé à droite par un précipice et à gauche par une formidable muraille rocheuse, dont le sommet se perdait dans les nuages.

C’étaient déjà les premiers escarpements du massif du Kysulty.

L’après-midi, la caravane avait marché beaucoup moins vite que le matin.

Mme Rabican et Alberte, qui avaient trop présumé de leurs forces, étaient fatiguées et, quoiqu’elles se gardassent bien de l’avouer, elles avaient hâte d’être parvenues à l’étape du soir.

Tout le monde, d’ailleurs, était impatient ; tout le monde aurait voulu déjà être arrivé au pied de ce massif du Kysulty et savoir s’il gardait encore dans ses gorges profondes, les audacieux aéronautes qui y avaient fait naufrage.

On fit halte de bonne heure, à un endroit où le chemin, entre le gouffre et la montagne, s’élargissait, formait une sorte de plateau semé de blocs erratiques, et planté de maigres tamarins.

On dressa les tentes de feutre ; on alluma le brasier. Mme Rabican et Alberte, brisées de fatigue, annoncèrent qu’elles allaient immédiatement se coucher.

Lorsqu’elles se furent retirées, les hommes firent cercle autour du feu, et s’entretinrent des dramatiques aventures des derniers jours.

Le thaumaturge fut le seul à ne pas prendre part à cette conversation.

Sans doute épuisé par l’extraordinaire dépense de volonté qu’il avait faite la veille, il avait précédé la caravane machinalement et, de toute la journée, n’avait pas prononcé une parole.

D’un geste, il avait refusé les aliments et les boissons que l’on avait placés devant lui.

Ce silence et ce mutisme lui dormaient quelque chose d’effrayant.

Cependant, il se montrait un guide excellent et avait traversé les passages les plus difficiles avec la sûreté machinale que met un somnambule à se promener gravement sur la crête d’un toit.

Les voyageurs avaient fait cercle depuis quelques instants auprès du feu, lorsqu’il se leva du coin où il s’était accroupi.

Son index de squelette s’abaissa vers le gouffre qui se trouvait à droite du campement.

— Il nous indique sans doute, dit M. Bouldu, dans quelle direction se trouvent nos amis.

Mais, comme pour contredire cette assertion, le thaumaturge se retourna lentement du côté de la montagne, qu’il désigna de la même façon.

Sa physionomie paraissait exprimer la crainte.

— Ma foi, je ne comprends rien à ses gestes, déclara le docteur Rabican. Il parait croire que nous sommes menacés de quelque péril.

— Interrogeons-le, fit M. Bouldu.

— Inutile, observa Van der Schoppen. Il ne répond jamais.

— Singulier guide qu’on nous a donné là ! ne put s’empêcher de s’écrier M. Bouldu, avec un commencement de colère.

— En tout cas, que chacun prenne ses armes et se tienne sur la défensive, ordonna le docteur Rabican.

Quand tout le monde fut armé, les voyageurs se montrèrent un peu plus rassurés.

— Nous avons encore, dit Yvon demeuré jusque-là silencieux, quelque chose de très important à faire. Maintenant que la nuit est tout à fait tombée, le moment est venu de lancer des fusées, qui permettront peut-être à nos amis de nous apercevoir.

Avec l’approbation de tous, Yvon alla chercher la caisse d’artifices. Et bientôt une fusée bleue, celle-là même qu’Alban Molifer et Ludovic Rabican avaient aperçue de la terrasse du monastère de Balkouch-Tassa, déchira le voile de la nuit.

Les voyageurs poussèrent tous un cri d’épouvante. À cinquante mètres au-dessus d’eux, sur une plate-forme de rocher, en suivant la direction que leur indiquait le doigt du fakir, la lueur de la fusée venait de leur montrer une troupe compacte de Kirghiz, armés de lances et de fusils, en train de descendre sans bruit dans la direction du campement. Ces hommes, vêtus de longues robes flottantes, comme suspendus au flanc de La montagne, et que la fusée n’avait illuminés que l’espace d’une seconde, avaient quelque chose d’une apparition surnaturelle.

À la lueur d’une seconde fusée, qu’Yvon avait allumée précipitamment, les voyageurs purent apercevoir, dans le précipice au-dessous d’eux, une seconde troupe qui montait avec précaution.

La caravane était cernée.

À ce moment, un coup de feu retentit du sommet du roc. Le thaumaturge, atteint d’une balle en plein cœur, venait de rouler à terre ; il était mort sans avoir poussé un soupir.

— J’ai vu l’homme qui a tiré ! s’écria Chady-Nouka. C’est Jonathan.

Tout en parlant, le Tartare armait lentement la carabine de précision que lui avait offerte le docteur.

Alberte et Mme Rabican, réveillées en sursaut, s’étaient habillées en hâte et s’étaient élancées au milieu des combattants.

Cependant, les assaillants semblaient plongés dans l’indécision.

Nul autre coup de feu que celui dont le religieux bouddiste avait été victime n’avait été tiré.

Cette accalmie de quelques instants donna le temps au docteur Rabican et à ses amis de se concerter. Suivant une tactique qu’ils avaient reconnue excellente, les explorateurs avaient disposé leurs montures en cercle, en plaçant au centre, sous la garde des deux femmes, les bagages et les munitions.

Yvon était chargé d’allumer constamment des feux de Bengale et des fusées, pour éclairer le théâtre du combat.

Van der Schoppen, sur une idée du docteur, s’était approché du rebord de l’abîme et de là, faisait rouler, sur la seconde troupe des Kirghiz, d’énormes quartiers de rocs.

— Il est dit que je ferai toujours de la kinésithérapie, s’écria le digne homme, en s’apprêtant à écrabouiller consciencieusement une grappe de Kirghiz qui gravissait le flanc du rocher.

Malgré le péril de la situation, il n’avait pu retenir cette plaisanterie.

Le docteur Rabican, M. Bouldu et Chady-Nouka avaient chargé leurs carabines et mis un genou en terre.

Ces préparatifs sommaires d’une lutte à outrance n’avaient pris que quelques instants.

La flamme livide d’un feu de Bengale blanc, faisait aller et venir, le long du roc, des ombres gigantesques, montrant le professeur Van der Schoppen arc-bouté contre le bloc de rochers et la troupe des Tartares qui, sans doute rassurés par Jonathan sur le peu de danger des feux de Bengale, continuaient à descendre lentement, attendant sans doute d’être à bonne portée, pour faire une décharge générale.

Chady-Nouka reprit le premier les hostilités. Il avait visé Jonathan, que la couleur de son vêtement distinguait aisément de ses alliés.

Le Tartare était un infaillible tireur. Jonathan Alcott, blessé au ventre, dégringola en hurlant du haut des rocs, et vint s’abattre pantelant aux pieds du docteur.

Il vomissait le sang à gros bouillons. Le docteur détourna les yeux avec horreur pour ne pas voir Chady-Nouka qui, prompt comme l’éclair, avait tiré son sabre et coupé la tête du Yankee.

Les Kirghiz, furieux de la mort de celui qui leur servait de chef, s’arrêtèrent et firent pleuvoir sur les Européens une grêle de balles.

Au même instant, un épouvantable concert de rugissements s’éleva du ravin.

Le professeur Van der Schoppen avait enfin réussi à desceller son rocher et, nouvel Encelade, venait d’écraser tout un lot d’ennemis.

Le combat devint furieux. Yvon, tout en remplissant avec sang-froid son rôle d’artificier, trouvait encore le temps d’abattre quelques Kirghiz avec la carabine qu’Alberte lui passait toute chargée.

M. Bouldu faisait des prodiges de valeur, et Van der Schoppen, n’ayant plus de rochers à jeter, défendait de son côté l’accès du plateau à l’arme blanche. Les yacks, pour la plupart blessés, poussaient de lamentables mugissements.

Tout d’un coup ; Mme Rabican, qu’une balle venait d’atteindre, jeta un grand cri.

Le docteur, désespéré de ne pouvoir quitter sa place au combat, pour aller secourir sa femme, se battit avec une bravoure qui tenait de la frénésie. Il assommait les Kirghiz à coups de crosse, fendait les crânes, brisait les dents, faisait sauter les prunelles hors de leur orbites.

Il était couvert de sang.

Dans l’idée que Mme Rabican avait été frappée mortellement, il voulait mourir en la vengeant.

Quant à Chady-Nouka, qui s’était avancé au milieu d’un gros d’ennemis, il en faisait un carnage terrible.

Une balle lui ayant enlevé une oreille, il avait totalement perdu son sang-froid habituel…

Cependant, malgré leur bravoure, les Européens étaient en trop petit nombre pour ne pas succomber.

À mesure qu’une troupe de Kirghiz était décimée par le feu ininterrompu des carabines à répétition, une autre troupe surgissait.

Alberte était maintenant seule à charger les armes ; la caisse de feux d’artifice d’Yvon tirait à sa fin ; et Van der Schoppen, blessé et débordé par les assaillants du ravin, n’avait pu empêcher une dizaine d’entre eux de prendre pied sur le plateau.

Il se rapprocha du petit groupe formé autour de Mme Rabican inanimée, par le docteur et ses compagnons, que les ennemis serraient de plus en plus près.

— Nous nous battrons jusqu’au bout ! hurla Van der Schoppen, en lançant d’un coup de pied dans le ravin, un Tartare qui s’était approché trop près de lui.

Il n’acheva pas sa phrase, une balle venait de le renverser à son tour.

Le cercle des ennemis se resserrait.

Les Européens, pâles, farouches, ensanglantés, continuaient à se battre silencieusement, n’espérant plus rien que la mort.

Tout d’un coup, M. Bouldu poussa un cri, ou plutôt un hurlement de joie, tellement effrayant, que des deux parts, les combattants s’arrêtèrent.

Tous, amis et ennemis, regardèrent vers l’endroit qu’indiquait le bras tendu du météorologiste.

Au cri de M. Bouldu, ses compagnons répondirent par un hurrah de triomphe, les Tartares par une clameur d’épouvante.

Tout au fond du ciel, une lumineuse apparition s’avançait, avec une rapidité vertigineuse, dans la direction des combattants.

Avec sa coque d’aluminium, ses grandes ailes, et les longs faisceaux de lumière électrique qui s’échappaient de ses fanaux de cristal, la Princesse des Airs apparut aux Kirghiz consternés comme un fabuleux dragon accouru du fond de quelque mythologie perdue, pour les dévorer.

Quelques-uns battirent en retraite.

D’autres se jetèrent la face contre terre.

Mais, avant qu’ils fussent revenus de leur indécision, l’aéroscaphe, décrivant une courbe oblique, s’était rapproché de terre et avait ralenti son vol.

Ce fut, du côté des Kirghiz, une débandade générale.

Le docteur Rabican et ses amis, appuyés sur leurs armes fumantes, ou étanchant le sang qui coulait de leurs blessures, n’étaient pas encore revenus du saisissement que leur causait l’arrivée de ce secours inattendu.

Mais, ce n’était pas le moment de chercher à s’expliquer comment les naufragés de la Princesse des Airs, recherchés jusqu’ici au milieu de tant de périls, arrivaient juste à point pour sauver leurs amis.

Il fallait au plus vite prendre place dans l’aéroscaphe, qui s’était rapproché jusqu’à raser le sol, couvert de morts et de mourants.

Sur la galerie extérieure, se tenaient Alban et Ludovic, le revolver au poing, prêts à faire le coup de feu pour leurs amis.

Mais la bataille était bien finie.

Ils n’eurent désormais qu’à s’occuper de l’embarquement des voyageurs sur l’aéroscaphe. Une échelle de corde fut descendue. Ce fut le docteur Rabican qui en gravit le premier les échelons.

— Mon père ! s’écria Ludovic en se jetant dans ses bras, pourrez-vous jamais me pardonner ?

Il sanglotait sur le cœur de son père, couvert de poussière et de sang, et que l’émotion, la fatigue et ses blessures faisaient presque défaillir.

Le docteur ne pouvait bégayer que quelques paroles incompréhensibles.

— Et ma mère ?… Et Alberte ? demanda Ludovic.

D’un geste douloureux où se trahissait un secret reproche, le docteur montra l’endroit du champ de bataille où était tombée Mme Rabican.

Pendant ce temps, Alban et M. Bouldu avaient dégagé Van der Schoppen du monceau de cadavres qui l’entourait, et l’avaient hissé sur la galerie extérieure, d’où Armandine et Mme Ismérie l’avaient transporté sur une couchette.

Puis ce fut le tour de Mme Rabican, à qui la présence et les baisers de son fils ne tardèrent pas à faire ouvrir les yeux. Sa blessure, qui avait été pansée par le docteur, parut moins grave qu’on ne l’avait d’abord redouté.

Tout le monde avait déjà pris place dans la salle commune de l’aéroscaphe. On avait même embarqué les bagages les plus précieux.

Il ne restait plus, sur le champ de bataille, que Chady-Nouka, dont la stupeur touchait à l’hébétude.

— Alors, nous partons ? demanda Alban.

— Un moment, s’écria M. Bouldu ; nous ne pouvons abandonner ici ce brave Chady-Nouka.

— Ma foi, dit le docteur Rabican, emmenons-le.

M. Bouldu fit signe au Kalmouk de se hisser sur la galerie ; et lorsque celui-ci, après un moment d’hésitation, lui eut obéi, le docteur Rabican cria à Alban, qui n’attendait qu’un signal pour lancer la Princesse des Airs à toute vitesse :

— Maintenant, avant partout !

Et l’aéroscaphe, s’enlevant d’un vigoureux coup d’aile, fila comme un boulet de canon dans la direction de l’ouest.

Le reste de la nuit fut employé par les voyageurs à soigner leurs blessures et à se raconter les péripéties de leurs aventures.

On avait installé des couchettes dans la salle commune. Tous, tombant de fatigue et de sommeil, allaient y prendre place, laissant à Alban le soin de diriger l’aéroscaphe, lorsque Ludovic s’écria brusquement :

— Nous sommes des ingrats ; nous aurions dû repasser par le monastère de notre prêtre bouddhiste.

— C’est juste, fit Alban. Mais, maintenant il est trop tard. Nous avons parcouru déjà au moins sept cents kilomètres ; l’aéroscaphe marche avec une rapidité folle, et nous ne devons actuellement penser qu’à arriver à Saint-Cloud le plus vite possible.

Tout le monde convint de la justesse de cette réflexion.

Si longtemps séparés les uns des autres, tout entiers à leurs confidences, les passagers de la Princesse des Airs, pendant les jours qui suivirent, eurent à peine un coup d’œil pour les steppes, les forêts, les lacs et les fleuves, qui se succédaient au-dessous d’eux avec une rapidité vertigineuse.

Ils avaient tant de choses à se dire, et quelques-uns tant d’erreurs à se faire pardonner, que le temps s’écoulait, dans ces conversations amicales, avec une étonnante rapidité.

M. Bouldu ne quittait plus Alban Molifer, à qui il avait fait, de la façon la plus complète, des excuses sur sa conduite passée.

Alberte était devenue l’inséparable amie d’Armandine ; Ludovic passait tout le temps qu’il n’employait pas à veiller Mme Rabican, dont l’état ne donnait plus d’inquiétude, à expliquer à Yvon le fonctionnement de l’aéroscaphe.

On voyait les deux jeunes gens courir de l’hélice à la chambre d’avant, et de la plate-forme à la galerie extérieure.

Quant à Van der Schoppen, la vigueur de sa constitution avait promptement triomphé de l’hémorragie considérable qui avait amené son évanouissement au cours du combat.

Le bras en écharpe et le front couvert d’un bandeau, de sa main valide il mettait en ordre les notes recueillies au cours du voyage et dévorait à chaque repas, afin, disait-il, de rassurer ses amis par son appétit, d’énormes tranches de yack conservé.

Chady-Nouka, lui, s’était vite habitué à la vie aéronautique.

Quand Mme Ismérie ne l’employait pas à laver la vaisselle ou à fourbir les portes métalliques, il montait sur la plate-forme ; et là, couché tout de son long, la pipe aux dents, il regardait nonchalamment défiler les paysages.

Habitué à l’existence contemplative de la steppe, il se trouvait parfaitement heureux.

Le temps du voyage passa comme un rêve. Mme Rabican, sur qui la présence de Ludovic exerçait la plus salutaire influence, voulut se lever quand elle apprit que l’aéroscaphe allait, dans quelques heures, planer au-dessus des campagnes de France.

Van der Schoppen, le bras toujours en écharpe, rêvait kinésithérapie, Yvon et Ludovic explorations et voyages.

Le docteur et Mme Rabican étaient tout à la joie d’avoir retrouvé leur fils, et Alberte son frère.

Alban voyait s’ouvrir devant lui, à son retour, une ère de triomphe et de prospérité dont Mme Ismérie et Armandine escomptaient déjà toute la gloire, à la grande joie de M. Bouldu, qui les déclarait atteintes de la folie des grandeurs et les menaçait du traitement kinésithérapique.





ÉPILOGUE


Pendant tout ce voyage, la Princesse des Airs avait marché avec autant de vitesse que la prudence le permettait. Pour ne pas fatiguer les organes délicats de sa machinerie et donner à son appareil planeur un point d’appui plus solide, Alban avait maintenu l’aéroscaphe dans les couches inférieures de l’atmosphère à une hauteur moyenne de cinq à six cents mètres.

Grâce à cette circonstance, la Princesse des Airs fut aperçue et signalée en Russie, en Autriche-Hongrie, en Allemagne.

De ville en ville, les savants et les curieux s’avertissaient télégraphiquement de son passage ; grâce à la campagne de presse, naguère entreprise par le docteur Rabican, Alban Molifer et sa machine étaient devenus populaires dans tous les pays du monde.

Tous les journaux français publièrent des articles et des cartes, où était indiqué, approximativement, l’itinéraire de l’aéroscaphe ; on avait même calculé, à peu de chose près, l’heure probable de l’atterrissage des voyageurs à Saint-Cloud.

De Paris et des villes voisines, des milliers de savants et de badauds étaient accourus. Le retour d’Alban Molifer, prenait l’importance d’une véritable solennité publique.

Mme Van der Schoppen et Karl, prévenus des premiers, attendaient avec anxiété. L’aéroscaphe allait-il ramener sains et saufs seulement ses premiers passagers, ou tous les membres de l’expédition ? Telle était la question qui passionnait l’opinion publique.

On était à la fin de mars ; et, malgré la rigueur de la température, une foule de personnes campaient depuis deux jours dans l’avenue du parc de Saint-Cloud, où l’on supposait que l’aéroscaphe descendrait.

Au premier rang, Mme Van der Schoppen, coiffée d’un de ses chapeaux les plus symboliques, et entourée de ses huit enfants, montait la garde avec le courage et l’entêtement d’une matrone romaine.

En prévision d’une longue attente, ses fils s’étaient munis de filets abondamment gonflés de sandwiches et de bouteilles de bière.

Karl, qui avait revêtu pour la circonstance un des chapeaux haut de forme de son père, arborait une épingle de cravate formée d’une sauterelle en or, dont les yeux étaient deux petites émeraudes. Les gens bien informés se racontaient l’histoire du message sur collodion transporté par un insecte et se montraient du doigt le jeune homme, que ne quittaient guère Robertin et Rondinet, les deux collaborateurs dévoués d’Alban Molifer dans la construction de l’aéroscaphe.

Dans la foule, on eut reconnu un grand nombre des clients du docteur Rabican et quelques-unes des victimes de la méthode kinésithérapique. Marthe et Jean aussi étaient là, les deux domestiques de M. Bouldu qui fraternisaient avec ceux du docteur Rabican.

Les notabilités de Saint-Cloud avaient, de leur côté préparé une réception officielle aux hardis aéronautes. Il était question, pour le soir de l’arrivée, d’une illumination, de discours officiels et d’autres réjouissances.

Cependant, la foule qui attendait depuis deux jours, commençait à se montrer très énervée. Il y avait, à la porte du bureau de poste, de véritables batailles, et l’on s’arrachait les télégrammes qui, de quart d’heure en quart d’heure, signalaient le passage de la Princesse des Airs au-dessus de telle ou telle ville.

Il était près de midi, et Mme Van der Schoppen venait de procéder à une distribution générale de sandwiches à sa petite famille, lorsque Karl crut apercevoir dans la foule une figure qui ne lui était pas inconnue.

Il fendit la presse, et se trouva bientôt en face du savant M. Lecormier, qui s’était décidé à entreprendre le voyage de Saint-Cloud et à déserter son laboratoire du Jardin des Plantes, ce qui ne lui était pas arrivé depuis bien des années.

M. Lecormier était depuis deux heurs à la recherche de Karl devenu, depuis l’aventure de la sauterelle, un de ses élèves les plus brillants. Le maître et le disciple échangeaient force politesses, lorsqu’un remous se produisit dans la foule.

Une dépêche venait d’arriver, signalant le passage de la Princesse des Airs au-dessus de Dijon. Les plus enthousiastes prétendaient même apercevoir le grand oiseau d’acier au-dessus de l’horizon de Paris.

M. Lecormier était en train d’appliquer à ces enthousiastes si clairvoyants les épithètes d’hallucinés et de neurasthéniques, lorsque tout à coup un formidable hurrah, une clameur s’échappant à la fois de trente mille poitrines, monta au-dessus de l’océan de spectateurs, dont tous les regards convergèrent vers un point brillant qui venait d’apparaître à peu près à la hauteur de la dernière plate-forme de la Tour Eiffel, et qui grossissait à vue d’œil.

L’immense oiseau d’aluminium était maintenant nettement visible. Il déployait toute la rapidité de ses ailes de métal, pour regagner plus vite l’endroit d’où il s’était envolé.

Les photographes disposèrent leurs appareils.

Les musiciens d’un orchestre installé par les soins de la municipalité sous un bosquet de verdure, embouchèrent leurs instruments pour être prêtes à attaquer une « Marche Indienne » vibrante, au moment où les voyageurs mettraient pied à terre.

Le bruit ne tarda pas à se répandre dans la foule que tous les membres de l’exploration se trouvaient réunis à bord ; des curieux, munis de longues-vues et de jumelles de théâtre, prétendaient avoir reconnu, sur la galerie extérieur de l’aéroscaphe : M. Bouldu et son fils, Van der Schoppen et la famille Rabican.

Bientôt, tout le monde put se rendre compte de la véracité de cette assertion.

L’aéroscaphe, qui rasait maintenant à petite vitesse le côteau de Sèvres, apparaissait aux regards dans tous ses détails.

Mme Van der Schoppen, au comble de l’émotion, défaillit presque, et dut être soutenue par son fils Karl et par M. Lecormier. Mais elle se remit vite de cette alerte, qui avait produit, dans la petite tribu des Van der Schoppen, un concert de sanglots et de cris discordants.

Cependant la Princesse des Airs, avec la précision d’un cheval bien dressé, était venue s’arrêter juste au-dessus de l’endroit d’où elle était partie plus d’une année auparavant.

L’énorme masse descendait lentement, et l’on distinguait maintenant le sifflement produit par le battement des ailes, et le bruit du gaz s’échappant des fusées à air liquide destinées à ralentir la descente.

La foule s’était respectueusement écartée et avait fait cercle. Mais, quand l’aéroscaphe se fut posé doucement sur le sol, la foule se rapprocha.

Les voyageurs furent acclamés, embrassés, et faillirent être étouffés. De gré ou de force, ils furent portés en triomphe, musique en tête, jusqu’à la mairie de la ville, où une réception solennelle leur était réservée.

Chady-Nouka, devenu très rapidement populaire, faisait l’admiration des enfants. On le prenait pour un personnage de haute naissance, et il dut, au banquet qui eut lieu le soir et qui réunit tous les voyageurs, faire raison à une foule de santés. Il est juste de reconnaître d’ailleurs qu’il s’acquitta de ce devoir avec un sang-froid et une complaisance qui eussent fait honneur aux plus illustres buveurs anciens et modernes.

Après les illuminations et le banquet, ce ne fut pourtant pas sans un véritable sentiment de joie, et même de soulagement, que le docteur Rabican, ayant pris congé de ses amis, regagna les appartements depuis si longtemps déserts de son institut, dont les jardins étaient maintenant complètement envahis par les hautes herbes.

Longtemps, en compagnie de sa femme, à la fenêtre grande ouverte sur les bois inondés de lune, il se prit à rêver à l’heureux avenir qui attendait ses enfants ainsi que ses amis.

Alban Molifer, riche et glorieux, prendrait, parmi les savants, le rang auquel il avait droit ; Van der Schoppen commencerait, dès le lendemain, le livre sur l’Asie Centrale qui devait le rendre célèbre ; Yvon deviendrait un grand explorateur.

– Et Chady-Nouka ? demanda en souriant Mme Rabican. Dis-moi vite ce que tu comptes en faire avant que nous nous retirions, car j’ai