La Production chevaline en France et les chevaux de l’armée

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Les chevaux de l’armée
J.-H. Magne



LES
CHEVAUX DE L’ARMÉE


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Il y a quelques mois à peine, tous les esprits étaient portés à s’occuper des conséquences d’une sécheresse extrême, qui paraissaient devoir être calamiteuses. On était loin de penser alors que des désastres plus terribles « viendraient nous absorber au point que toute question ne se rattachant pas à la défense nationale serait inopportune. Toutes les fois que la France a dû se préparer à la guerre, les chevaux lui ont manqué ; cependant, par son sol et par son climat, elle est on ne peut mieux disposée pour la production des différentes sortes de chevaux que réclament l’industrie, le luxe, l’armée. Les pâturages secs et salubres du Limousin, de la Navarre du Merlerault, donnent une herbe excellente, dont se nourrissent de bons chevaux de selle. Les plaines fertiles, un peu grasses, de l’ouest et du nord, si favorables à la pousse de l’herbe et au développement rapide d’animaux de forte corpulence, peuvent produire, ou de robustes limoniers, ou des chevaux propres aux attelages de luxe. Enfin les plateaux de la Beauce, de la Champagne, du Berry, si riches en cultures de céréales et en pâturages artificiels, terminent l’élevage de la plupart des chevaux de trait léger, et livrent au commerce des animaux appréciés du monde entier.

De tous ces terrains, ceux qui produisent naturellement les chevaux légers propres à la cavalerie sont les plus étendus, et cependant ces chevaux sont les seuls qui nous fassent souvent défaut. Il y a longtemps, on comptait déjà par centaines les millions exportés pour les remontes de l’armée, et c’est pour obvier à cet inconvénient que Colbert fonda l’administration des haras. Pour les chevaux de selle, on n’a jamais voulu reconnaître que la consommation seule fait la production, et que le pays pourrait largement suffire aux besoins de l’armée, si les éleveurs avaient intérêt à les satisfaire. Le gouvernement n’a jamais songé à encourager la production des mulets et des chevaux de trait ; depuis des siècles, il emploie même toutes les ressources dont il dispose pour en détourner les éleveurs, et pourtant les chevaux du train des équipages et de l’artillerie n’ont jamais manqué. Il s’agit de rechercher les causes de cette situation et d’y trouver remède : tel sera l’objet de cette étude ; mais d’abord il faut faire connaître les races des provinces les plus renommées pour leur production chevaline.


I

L’armée réclame deux catégories de chevaux : des chevaux de trait pour l’artillerie et le train des équipages, des chevaux de selle pour les différentes armes de la cavalerie. Les uns et les autres doivent être robustes pour supporter les rudes fatigues auxquelles ils sont souvent exposés, rustiques pour résister aux intempéries, sobres pour se contenter au besoin de fourrages médiocres qu’on ne peut pas même toujours leur distribuer à discrétion. Il faut en outre, pour les chevaux de cavalerie surtout, qu’ils soient dociles et maniables. Le cavalier qui ne peut pas maîtriser son cheval n’a pas ses mouvemens libres, et ne peut ni attaquer ni se défendre. Un cheval indocile ne sert qu’à l’ennemi, disait déjà Xénophon. Le général Foy attribuait aux chevaux anglais, peu maniables, l’infériorité de la cavalerie anglaise, d’ailleurs composée d’excellens soldats. Outre les qualités en quelque sorte individuelles, les chevaux de troupe ont besoin de posséder ce que nous appellerons les qualités d’ensemble. Les chevaux de chaque régiment doivent avoir à peu près la même taille et la même corpulence [1]. L’uniformité dans la taille suppose l’uniformité dans la force et dans les allures. L’ensemble des mouvemens, l’impulsion de la cavalerie et conséquemment son utilité, disent les militaires expérimentés, reposent sur une réunion de chevaux de même taille et de même nature. A cet avantage purement militaire, l’égalité de la taille réunit celui d’être favorable à la conservation des chevaux : les rations et les exercices sont réglés sur la taille réglementaire, de sorte que les chevaux trop grands ne sont pas assez nourris, et que ceux qui manquent de taille se fatiguent pour suivre le régiment. On a surtout remarqué les inconvéniens du défaut d’uniformité dans les chevaux après les réquisitions, alors que les besoins des services et la rareté des animaux ne permettent pas de les assortir convenablement.

Le service de l’artillerie et du train des équipages doit être monté en chevaux bien corsés et cependant légers, pouvant soutenir l’allure du trot, tout en traînant de lourdes charges. La Bretagne, principalement le département des Côtes-du-Nord et celui du Finistère, en fournit un nombre considérable. Sobres, doux, très propres au service qui leur est réservé, quoique laissant à désirer au point de vue des allures, les chevaux bretons résistent aux intempéries, supportent les grandes fatigues, et ne manquent ni de vigueur ni de vitesse, s’ils ont été élevés dans des fermes où on les nourrit au grain, ou, comme on dit, engrainés chez les industriels qui les utilisent. Les chevaux bretons constituent la seule race française qui n’ait pas été modifiée par les croisemens, qui conserve les caractères du type aborigène.

Sans parler des chevaux carrossiers du Conquet et de Lamballe, ni des chevaux de selle de Carhaix, ni des bidets du Morbihan et de la Loire-Inférieure, la Bretagne élève deux sortes de chevaux : les postiers, que nous venons de décrire, nombreux surtout dans le Finistère, et des chevaux de gros trait, que l’on trouve principalement dans les arrondissemens de Lannion, de Guingamp. Les premiers seuls conviennent pour l’armée, et parmi eux les meilleurs sont achetés par les compagnies d’omnibus ou par des industriels qui les paient plus cher que ne le fait l’administration de la guerre. Les dépôts de remonte de Guingamp et de Morlaix servent de débouchés aux productions des départemens d’Ille-et-Vilaine, des Côtes-du-Nord, du Morbihan et du Finistère.

Beaucoup plus que le breton, le cheval percheron réunit l’élégance des formes à l’aptitude au trait rapide. Tel qu’il est aujourd’hui, il constitue une race toute nouvelle ; la plupart des anciens hippiatres parlaient à peine du cheval percheron, et il n’y a pas longtemps encore qu’on le donnait comme une variété de la race bretonne. Il s’en distingue par sa tête plus longue, par ses hanches plus sorties, sa croupe moins oblique et surtout par plus de finesse dans les membres. C’est depuis un demi-siècle la race de trait à la mode ; tous les pays, l’Amérique, l’Égypte, la Russie, l’Allemagne, lui ont emprunté des types améliorateurs. Un bon cheval percheron né de parens ayant les caractères du type, élevé comme on élève les jeunes chevaux dans le pays chartrain et dans quelques parties de la Normandie, est en effet le meilleur cheval de diligence connu. De même qu’en Bretagne, les contrées du centre et de la Normandie qui produisent le cheval d’artillerie livrent aussi au commerce de forts chevaux de camion. Il n’existe pas de chevaux plus puissans que les limoniers élevés dans les départemens d’Eure-et-Loir et de l’Eure. Attelés à des voitures chargées de blocs de pierre pesant quelquefois plus de 25,000 kilogrammes, ces chevaux ont a faire des efforts inouïs ; ce sont des phénomènes de force, d’adresse et d’intelligence. On s’oublie à les admirer quand, au milieu d’un chantier, attelés seuls à d’énormes charges, ils les font manœuvrer presque avec aisance à la voix de leur conducteur. Les jumens percheronnes, qui ont dans l’avant-main plus de finesse que les mâles, sont recherchées pour le service des voitures de demi-lune ; elles le seraient beaucoup plus, si elles étaient à robe baie ou noire. Le prix élevé des beaux chevaux percherons les exclut des remontes de l’armée : le premier choix se vend 1,200, 1,400 francs, et nous ne parlons pas des étalons, qui trouvent facilement des acheteurs à 2,500 ou 3,000 francs. Le second choix est payé de 900 à 1,000 francs. L’artillerie et le train des équipages, qui en temps ordinaires, quand il n’y a pas à faire de remontes exceptionnelles, ne paient que 550 ou 600 francs, ne peuvent avoir que les sujets inférieurs de cette race : ils sont achetés par le dépôt de remonte d’Alençon.

Une troisième race française fournit d’excellens chevaux d’artillerie : c’est la race ardennaise. Les chevaux ardennais ont de tout temps été renommés pour leur force, leur sobriété, leur vigueur et leur rusticité. Il n’y a pas de centre particulier de production dans le département dont ils portent le nom. Rappelons enfin que l’Alsace, la Lorraine, la Franche-Comté, la Dombes, le pays de Caux, le Poitou, la Charente, contribuent aussi à remonter l’armée en chevaux de trait léger. Les dépôts de remonte de Villers, de Sampigny, de Favernay, de Mâcon, du Bec-Hélouin, de Saint-Maixent, de Fontenay-le-Comte, de Saint-Jean-d’Angely, achètent les chevaux de groupe produits dans ces diverses provinces.

Une précieuse ressource que possède la France pour le service de l’artillerie et du train des équipages, ce sont les mulets. Aucun pays ne peut rivaliser avec elle pour la production de ces animaux, aussi remarquables par leur force et leur vigueur que par leur excessive sobriété et leur aptitude à travailler, à porter de lourds fardeaux dans les chemins les plus escarpés. Il y a en France quatre grands centres de production mulassière. Le plus connu se trouve dans le département des Deux-Sèvres (arrondissement de Niort) et dans les départemens qui l’environnent ; les mulets qu’on y produit sont remarquables par leur taille élevée et leur forte corpulence. Beaucoup sont exportés en Provence et en Languedoc, où on les emploie à la culture ; on les utilisait pour le roulage avant la construction des chemins de fer ; une plus grande partie est vendue aux colonies. Le second siège de production occupe les montagnes du centre, le Limousin, l’Auvergne, le Rouergue ; il donne des animaux plus légers. Le troisième est dans l’est, dans les départemens de la Drôme, de l’Isère, du Jura. D’une corpulence moyenne, les mulets du Dauphiné ont été fort recherchés pour l’armée d’Afrique. Enfin le quatrième centre de production s’étend sur le versant septentrional des Pyrénées, de l’Océan à la Méditerranée. Il donne des mulets légers, sveltes, employés en Espagne au service de la selle et attelés aux voitures publiques. C’est surtout dans les expéditions de l’armée d’Afrique que l’utilité des mulets pour le transport des cantines, des bagages, des cacolets et même des pièces d’artillerie, a été appréciée. On a reconnu que les meilleurs sont ceux de taille moyenne ; les grands mulets résistent moins à la fatigue et aux privations, ils maigrissent et sont facilement blessés par les harnais. Les rations que l’on distribue dans l’armée à une catégorie d’animaux sont uniformes ; il est possible que celles des mulets, suffisantes pour des individus de taille moyenne, laissent souffrir ceux de forte taille.

Les races qui fournissent les chevaux carrossiers remontent la grosse cavalerie. Lorsqu’on a le choix, on prend pour l’armée les carrossiers les plus légers et les moins élevés de taille. La Normandie produit le type de ces chevaux ; mais il s’en trouve aussi dans une partie de la Bretagne, depuis Lamballe jusqu’à l’extrémité de la presqu’île, jusqu’au Conquet. L’Anjou, la Vendée, les marais de Saint-Gervais et les Charentes en fournissent aussi. Tous ces chevaux se ressemblent aujourd’hui et forment un type unique connu sous le nom de chevaux anglo-normands. Le plus beau sujet de ce type est remarquable par sa taille, par sa noble tête et sa belle encolure, par son garrot haut et épais, par son poitrail bien ouvert et ses reins courts, sa côte profonde, sa croupe longue et peu inclinée, ses avant-bras larges et ses jarrets puissans. Il a autant d’énergie que d’élégance. Le premier choix est réservé pour la reproduction et les voitures de luxe ; sans être les meilleurs, ceux qu’on achète pour l’armée rendent encore de bons services. Il y a un demi-siècle à peu près que ce cheval s’est formé. Les carrossiers du Cotentin, du Calvados, de Saint-Gervais, n’étaient plus de vente à cause de leur tête busquée, de leur chanfrein étroit, de leur encolure rouée et de leur croupe oblique, et on se demande même comment on avait pu s’enticher de cette conformation si défectueuse au point de vue des qualités réelles que l’on doit désirer dans le cheval. Les Arabes veulent qu’il réunisse une tête carrée comme celle du taureau, courte, forte au sommet et fine à l’extrémité, des naseaux larges comme la gueule du lion : des naseaux dilatés accompagnent toujours un chanfrein épais et des voies aériennes spacieuses ; ils sont donc l’indice d’un grand développement des organes respiratoires. Toutes les parties dans un être organisé se correspondent ; l’examen d’un organe permet de juger d’un appareil, et par l’examen d’un appareil on peut juger de tout l’organisme. La tête longue et busquée, le chanfrein étroit du cheval normand d’autrefois, expliquaient sa prédisposition au cornage. Quoi qu’il en soit, en croisant le cheval normand avec le cheval de course, qui a la tête carrée, l’encolure droite et la croupe horizontale, l’amélioration en a été aussi facile qu’elle sera durable. Les éleveurs ont ainsi transformé un cheval dont les connaisseurs ne voulaient plus en un beau type des plus estimés qui joint aux précieuses qualités de fond de la race normande l’ampleur des voies respiratoires, la bonne direction de la croupe, aussi avantageuse au point de vue de la résistance et de la force qu’à celui de la vitesse.

C’est par l’étude de la Normandie que l’on peut se former une idée de notre richesse en chevaux propres à la grosse cavalerie. Il y a dans la province trois centres de production. Le plus anciennement connu est situé dans les riches herbages des arrondissemens de Bayeux, de Valogne et de Saint-Lô. Toutes les conditions hygiéniques nécessaires pour faire acquérir au cheval les qualités les plus désirables se trouvent réunies dans cette contrée : sol fertile, pâturages excellens, climat maritime, c’est-à-dire doux, tempéré, sans variations trop sensibles et trop subites, et qui permet d’abandonner presque la production aux seules forces naturelles. C’est le berceau de la race cotentine, race qui a joui dans le siècle dernier d’une réputation méritée, et qui a été conservée par beaucoup d’éleveurs, alors même que d’autres parties de la Normandie modifiaient leur type par le croisement. Une variété de la race cotentine, à robe grise, était appelée race du sacre, parce qu’elle fournissait les attelages employés pour les cérémonies de la royauté, les fêtes d’apparat ; mais le vrai type cotentin était noir avec des balzanes, ou bai. Beaucoup de chevaux de la nouvelle race normande, des métis anglo-normands, ont hérité de la taille, de la corpulence, de la robe et de la douceur de caractère qui distinguait le type indigène.

Le second centre de production est plus moderne ; il se trouve à l’est du département du Calvados, dans les riches vallées d’Auge, dans ce pays expansif où l’on voit pousser, pourrait-on dire, plantes et animaux. Autrefois on y élevait des chevaux de gros trait et on y engraissait des bœufs ; aujourd’hui on y nourrit aussi de belles poulinières propres à donner des chevaux pour le carrosse et pour la remonte des cuirassiers. Le troisième centre est dans le département de l’Orne ; il produit le cheval connu sous le nom de cheval du Merlerault, magnifique cheval d’officier. Le sol est moins fertile, les hivers sont plus rudes, et les étés moins doux que dans le Calvados et la Manche. Les chevaux y sont plus légers, plus distingués, plus vigoureux. Le haras du Pin place dans cette contrée ses plus beaux étalons. — À ces trois centres de production correspondent deux centres d’élevage : les belles plaines de Caen, si fertiles, si bien cultivées, et la plaine d’Alençon à sol un peu moins riche et où les chevaux ne prennent pas autant de corpulence. Toutes les vallées qui entourent ces deux centres d’élevage y envoient leurs poulains. Les plateaux des environs de Caen sont au cheval d’attelage ce que les plateaux des environs de Chartres sont au cheval de diligence ; on y conduit non-seulement les poulains nés en Normandie, mais encore les beaux poulains de race qui naissent dans la Bretagne, l’Anjou, la Vendée, le Poitou. Après l’élevage, il n’est pas possible de distinguer les vrais chevaux normands, — c’est-à-dire nés dans la Normandie, — de ceux des provinces que je viens de nommer. Les uns et les autres d’ailleurs proviennent de la même souche paternelle, l’étalon de course, et de la même souche maternelle, la jument normande : de tout temps, le sang normand a été infusé en abondance dans les races d’attelage de l’ouest. Les chevaux de la Saintonge et de la Vendée, comme ceux de la Bretagne et de l’Anjou, répondent aux mêmes besoins et peuvent avoir la même destination que ceux des départemens de la Manche et du Calvados. Peut-être cependant sont-ils plus exposés à certaines maladies, à la fluxion périodique par exemple, que ceux de la Normandie. — Les dépôts de remonte d’Alençon, de Caen, de Saint-Lô, d’Angers, de Fontenay-le-Comte, de Saint-Jean-d’Angely, achètent des chevaux de grosse cavalerie.

L’échelle des tailles des chevaux français s’élève de 4 pouces à 7 pouces, 7 pouces et demi, et saute tout de suite à près de 9 pouces et plus. Les chevaux de dragons manquent donc, et ils manqueront jusqu’à ce qu’une administration des haras plus sage et plus entendue ait pris la peine et les soins nécessaires pour perfectionner les races, relever les tailles et en établir une progression suivie et sans interruption. »

L’auteur de ces lignes[2] se montre dans quelques passages de son ouvrage très sévère pour l’administration des haras, mais est-il fondé dans ses observations critiques en avançant qu’il ne dépend que de cette administration d’élever la taille de nos petits chevaux ? La taille de nos diverses races s’explique par la fertilité de nos terres et par les convenances économiques des éleveurs. Les haras n’y sont pour rien. Nous n’avons pas de race chevaline particulièrement propre à monter les lanciers et les dragons, parce que les terres peu fertiles où l’on produit des chevaux de selle ne peuvent en produire que pour la cavalerie légère, les plus fertiles étant employées à nourrir des carrossiers on des chevaux de trait, qui paient mieux leur nourriture que des chevaux de dragons. On remonte la cavalerie de ligne avec les plus forts individus des races propres ; à la cavalerie légère, les plus petits des races propres à la grosse cavalerie, et surtout avec les plus fins, les plus distingués des races qui fournissent au train des équipages militaires et à l’artillerie. La Lorraine, l’Alsace, la Franche-Comté, la Bretagne, le Poitou, contribuent à la remonte de notre cavalerie de ligne. Si, comme cela serait aisé, ainsi que nous le verrons plus loin, on modifiait nos chevaux de trait quant à la robe, la remonte, même celle des régimens qui manquent le plus de chevaux, serait bien facilitée.

Disons d’abord ce qu’étaient les chevaux propres à la cavalerie légère il y a un demi-siècle, nous verrons ensuite ce qu’ils sont actuellement. Tous les hommes de cheval, même les plus pessimistes, ont cité le Limousin, la Marche, l’Auvergne, le Béarn, la Navarre, le comté de Foix, comme fournissant d’excellens chevaux pour l’armée. Avant la révolution, les régimens de cavalerie avaient dans ces provinces des dépôts de remonte, et quelques-uns y faisaient élever des poulains achetés très jeunes. Ces chevaux coûtaient aux régimens un prix très élevé, pour l’époque surtout, de 700 à 800 francs (en temps ordinaire, l’armée ne les paie aujourd’hui que de 450 à 500 francs) ; mais ils étaient à tous égards supérieurs. Peu de pays pouvaient être comparés au Limousin pour la production des chevaux de selle : la race limousine était distinguée entre toutes par la légèreté, la finesse et l’aptitude à faire un long service ; elle était recherchée de tous les étrangers, disaient nos pères, comme fournissant de magnifiques chevaux de maître, d’excellens chevaux d’officier et d’élégans chevaux de manège. Elle avait, il est vrai, un défaut, elle était tardive : on ne pouvait en utiliser les sujets qu’à l’âge de six ou sept ans, mais ils étaient encore d’un excellent service à vingt-cinq et trente ans. Ils avaient l’avantage de devenir vieux sans cesser d’être bons. Le régiment des hussards de Bercheny, qui faisait ses remontes en Auvergne, dans la Marche et le Limousin, était le mieux monté de la cavalerie française. En 1793, un escadron de ce régiment émigra et fut incorporé dans un régiment autrichien ; en 1802, tous les chevaux de cet escadron existaient encore, et on les reconnaissait comme les meilleurs du régiment.

La réputation des chevaux navarrins était grande aussi, principalement à cause de leur aptitude aux exercices du manège. Des jarrets coudés, des paturons longs, le dos ensellé, leur donnaient des allures souples, mais plus brillantes que rapides. Les chevaux de l’Ariège, du comté de Foix, de l’Auvergne, quoique très bons, étaient moins renommés ; on leur reprochait de manquer de distinction et de n’avoir pas les aplombs, d’être jarretés ; seulement, disait-on, ils se redressent pendant l’exercice. Forts et sobres, ils faisaient un excellent service même dans les contrées les plus montagneuses.

Les défauts des chevaux des anciennes races de selle, — peu de distinction et surtout manque de taille, — n’excluaient donc pas les qualités solides. Pendant les guerres de la première république et de l’empire, on a pu les apprécier. De l’avis d’hommes compétens qui ont pu comparer les races chevalines françaises aux autres races européennes, le cheval français, soigné comme il doit être, est plus dur et supporte mieux la fatigue que le cheval allemand. « S’il était besoin d’un exemple, dit l’un d’eux, je rappellerais aux vainqueurs d’Iéna et d’Auerstadt l’état dans lequel ils ont trouvé les chevaux de la cavalerie prussienne à Preuzlow, à Passewalck et à Lubeck. Cette cavalerie avait à peine fait une campagne de trois semaines, elle n’avait pas souffert dans ses fourrages, les grandes plaines lui avaient offert dans cette saison des ressources abondantes ; eh bien ! quelques marches forcées, l’absence des soins de la garnison, avaient réduit ces chevaux à l’état le plus déplorable ; il n’y eut que les chevaux polonais, prussiens et moldaves qui résistèrent. La victoire s’était chargée de la remonte des régimens français. Les cavaleries autrichienne, prussienne, hanovrienne, hessoise, sarde, espagnole, avaient cédé leurs chevaux et abandonné aux vainqueurs toutes les ressources de leurs provinces conquises ou envahies. » Après ces victoires, que nous payons si cher aujourd’hui, la comparaison avait donc pu être faite sur la plus grande échelle. La conclusion qu’en a déduite un officier qui avait été à même d’étudier la question en France et à l’étranger est utile à connaître. « Toutes les remontes de la Bretagne, des Ardennes et de la Creuse ont presque seules résisté aux désastres de la campagne de Russie. Les chevaux de ces pays sont restés au milieu des ruines des armées de toute l’Europe, comme pour attester l’excellence de leur race et répondre aux détracteurs des chevaux français. »

Le témoignage des étrangers est également favorable à notre production chevaline d’alors. « Je ne conçois pas, disait lord Pembroke à Bourgelat, quelle est la fureur que les Français ont pour nos chevaux, quand je vois vos belles races normande, limousine, navarrine, etc. » Le manège de ce grand seigneur était monté en chevaux français.

Depuis un demi-siècle, il s’est opéré dans les races chevalines que nous venons d’indiquer de grands changemens ; on peut dire même qu’elles n’existent plus. Par des croisemens que nous apprécierons plus loin, elles ont été complètement transformées. Les anciens chevaux limousins, navarrins, auvergnats, etc., ont été remplacés par des chevaux anglo-français, ou arabes-français, ou même anglo-arabes, car la race arabe a été croisée avec la race anglaise en France, qui sont assez hauts de taille et d’une grande finesse. Ils ont la tête légère, l’encolure droite, la croupe longue et bien dirigée, la peau fine et les crins soyeux. Lorsqu’ils joignent à ces qualités un poitrail large, des reins courts et des membres solides, ils sont inappréciables ; mais ils ne sont ainsi que lorsqu’ils proviennent de bonnes jumens et qu’ils ont été convenablement nourris dans leur jeunesse. Trop souvent ils ont la poitrine étroite, les reins longs et les membres faibles. Les mauvais chevaux croisés, trop nombreux encore, quoique beaucoup moins qu’il y a vingt ou vingt-cinq ans, sont sans valeur ; ils sont exposés aux tumeurs osseuses et aux affections organiques les plus fréquentes sur les animaux de l’espèce chevaline. Nous ne parlons que du Limousin et de la Navarre ; mais dans toutes les contrées où les petites jumens de selle ont été croisées avec les étalons de course et même avec les étalons arabes, il a été produit des chevaux semblables, quelques-uns excellent, la plupart médiocres. On verra plus loin les circonstances qui ont nécessité les croisemens. Les dépôts de remonte de Guéret et d’Aurillac sont alimentés en grande partie par les chevaux limousins. Ceux de Tarbes, d’Auch, d’Agen, de Meyrignac, achètent les produits de la Navarre et des autres provinces du sud-ouest qui peuvent concourir à la remonte de notre cavalerie.

Quoique moins connue pour ses chevaux de selle que pour ses diligenciers, la Bretagne contribue à monter les chasseurs et les hussards. Dans la plus grande partie du Morbihan, dans le Finistère, l’Ille-et-Vilaine, les Côtes-du-Nord, la Loire-Inférieure, se trouvent des petits chevaux remarquables par leur sobriété et leur énergie ; ils sont bas de taille ; mais à mesure que la culture se perfectionne, ils grandissent et s’améliorent.

La France possède encore, pour la remonte de sa cavalerie, la ressource des chevaux algériens. Tout a été dit sur ces excellens animaux, et depuis la conquête surtout un grand nombre de volumes ont été publiés sur leur production et leur utilisation. On avait cru cependant qu’ils seraient peu propres à rendre des services en France ; l’expérience a prouvé que le changement de climat n’influe point sur leurs qualités. Qu’on nous permette de rapporter une observation qui a été faite pendant la guerre actuelle. Dans les marches et contre-marches du commencement de cette malheureuse campagne, un de nos amis se trouvait à Saint-Mihiel deux jours avant l’occupation de cette ville par les Prussiens. Il y arriva de la cavalerie de différentes armes. Tous les chevaux avaient souffert des marches forcées et de la faim ; ils n’avaient pas mangé depuis longtemps. Après avoir pris la ration distribuée, les chevaux arabes se couchèrent, s’étendirent au piquet. Ils avaient l’air plus fatigué que les chevaux français ; mais quelques heures après leur arrivée, quand la trompette sonna l’heure du départ, il fallait les voir, nous disait-on, se relever avec vivacité, porter la tête haute, dresser les oreilles. Ils montraient plus de vigueur et d’énergie que n’en montrent nos chevaux après trois ou quatre jours de repos. — L’Algérie a fourni peu jusqu’ici, mais elle pourra être d’un grand secours lorsque, débarrassée des entraves administratives, elle portera toute l’activité de ses colons à reboiser les montagnes et à développer son agriculture. Nous comprendrons alors la production de ces innombrables chevaux que montait la cavalerie numide, production dont il est impossible de se rendre compte quand on considère aujourd’hui l’état du département de Constantine.


II

On a toujours cherché dans des circonstances indépendantes des lois physiologiques et des conditions économiques de la production la cause des difficultés qu’éprouve notre cavalerie à faire ses remontes. « L’émigration, écrivait le général de La Roche-Aymon, la perte des fortunes, le besoin même de les dissimuler pour éviter l’envie et ses dangers, la vente, le morcellement des biens des émigrés, des déportés et des condamnés, ayant diminué les moyens de consommation et d’encouragement pour la race des chevaux de luxe, on se jeta presque exclusivement dans la production des gros chevaux, bons pour les seuls rouliers, les diligences, les voitures publiques et les postes du royaume. » Cette question se rattache directement à notre sujet. Pourquoi la production des chevaux de trait s’est-elle développée au préjudice de celle des chevaux de selle dans toutes les contrées assez fertiles pour nourrir des animaux de forte corpulence ? Ce n’est pas à cause des circonstances passagères signalées par le général français, c’est parce que les chevaux de trait répondent à des besoins généraux de tous les temps, de toutes les provinces, et qu’ils sont toujours d’une vente facile, — parce que l’élevage en est peu dispendieux, et qu’il n’offre aucune chance aléatoire. S’il survient à un cheval de trait un accident même très grave, comme la perte de la vue, il peut encore rendre de bons services ; le même accident arrive-t-il à un cheval de selle, il lui enlève toute sa valeur. En outre les chevaux de trait sont précoces ; à dix-huit mois ou deux ans, on peut en obtenir un travail fructueux sans nuire à leur conformation. La faculté de les utiliser jeunes aux travaux de l’agriculture a même fait introduire dans l’industrie équestre un usage extrêmement avantageux. Les cultivateurs qui ont des terres arrosées, prairies ou pâturages, qui peuvent entretenir des jumens poulinières avec économie, font naître des poulains et les vendent très jeunes. Ainsi agissent ceux de la Bretagne, de plusieurs contrées humides du Poitou, des grasses et riches vallées du nord, des montagnes de l’est, etc. Sur les plateaux non arrosés, où les prairies naturelles sont rares, où la culture des céréales est si répandue, où les animaux doivent être nourris au râtelier avec de l’avoine et le produit des prairies artificielles, le cultivateur est intéressé à n’avoir que des bêtes de travail. Il achète des poulains, les emploie à l’exploitation de sa ferme, et, tout en les nourrissant bien, les élève économiquement : les poulains paient largement leur entretien par leurs services et par l’augmentation de leur valeur.

De nos jours, la production chevaline ne prend un grand développement que dans les contrées où, en raison de la nature du sol et du climat, on peut y appliquer la division du travail, qui offre de si grands avantages. Plus encore peut-être que pour les autres industries, la division du travail a sa raison d’être dans l’élevage du cheval. Elle utilise les forces naturelles propres à chaque localité, et permet d’appliquer chacune de ces forces de manière a en obtenir les résultats les plus heureux. Ainsi non-seulement on peut s’appuyer, pour en démontrer les avantages, sur ce que le fermier qui fait naitre, exerçant une industrie limitée, en apprend facilement le mécanisme, en connaît les côtés faibles et la dirige en conséquence, — sur ce que, n’ayant à soigner que des jumens et de jeunes poulains, il n’a pas à craindre les accidens qu’occasionne le mélange dans la même ferme des mâles et des femelles, — mais surtout sur ce qu’il emploie le produit de ses prairies naturelles et de ses pâturages de la façon la plus productive en nourrissant des jumens poulinières et de très jeunes poulains. De même le cultivateur de nos riches plateaux de la Beauce, du Berry, de la Bourgogne, de la Champagne, fait économiquement de bons chevaux, non-seulement parce qu’il est devenu habile dans le choix des poulains qu’il achète et soigneux de tout ce qui concerne les conditions hygiéniques qui leur conviennent, mais parce que le sol qu’il cultive, les excellens fourrages et les bons grains qu’il récolte sont particulièrement propres à favoriser le développement des qualités que l’on recherche dans un bon cheval de service. Il tire plus de profit de la bonne nourriture dont il peut disposer en la donnant à de jeunes animaux qui font les travaux de sa ferme qu’en la distribuant à des jumens poulinières qui n’en seraient ni meilleures nourrices ni plus fécondes.

Chaque localité utilise ainsi ses ressources à l’avantage tant du producteur que du public. La Beauce, où les chevaux acquièrent les solides qualités qui ont donné au cheval percheron une réputation universelle, livre au commerce, après les avoir gardés dix-huit mois ou deux ans, trois fois plus de chevaux que si elle en faisait naître, et ces chevaux, bien nourris, dressés au travail, ont des qualités qu’ils n’auraient jamais acquises, s’ils étaient restés dans leur pays d’origine, le Poitou, la Bretagne, la Picardie, la Franche-Comté. Le déplacement des jeunes animaux, opéré dans ces conditions, est même un préservatif contre quelques graves maladies. La fluxion périodique des yeux, qui attaque si souvent les jeunes chevaux dans les Côtes-du-Nord, le Finistère, est très rare dans le département d’Eure-et-Loir. Nous trouvons cette division de la production établie dans toutes les provinces où l’industrie équestre est prospère [3]. Rien de semblable n’est possible pour le cheval de selle. Le producteur peut bien utiliser son poulain vers l’âge de trente mois ou trois ans pour quelques travaux choisis, mais il doit le faire avec les plus grandes précautions ; à prix égal, un éleveur donne la préférence à un poulain de trait sur un poulain propre à la selle, alors même qu’il espérerait vendre ce dernier le double de l’autre.

On n’a pas même à se préoccuper de l’amélioration des chevaux de trait ; le prix élevé de ceux qui ont réussi est le meilleur des encouragemens. Le seul défaut que nous voudrions voir disparaître ou plus exactement le seul caractère que nous voudrions voir changer, c’est la couleur de la robe. Ce changement paraît sans importance ; il aurait cependant une influence heureuse sur les remontes. Les remontes évitent de choisir des chevaux à robe grise ou blanche, parce qu’ils sont dangereux, surtout pour les officiers, en servant de point de mire à l’ennemi. Un autre inconvénient moins grave, mais qui se fait sentir tous les jours, c’est la difficulté de les tenir dans un état de propreté convenable ; il ne suffit pas toujours de les étriller ni même de les laver pour faire disparaître les taches produites par le fumier sur lequel ils se sont reposés. Dans les régimens, la veille d’une revue, on les empêche de se coucher en les attachant au râtelier avec des longes assez courtes. Cette pratique est à la fois cruelle et nuisible à la santé des animaux. Une maladie, la mélanose, assez fréquente sur les vieux chevaux blancs, est très rare sur ceux à robe foncée. Les personnes qui débitent de la viande de cheval refusent, pour les abattre et les vendre, les chevaux qui ont à l’extérieur des traces de cette maladie : l’expérience leur a sans doute appris que, s’il y a des mélanoses à la peau, il y en a assez dans l’épaisseur des chairs pour rendre de grandes quantités de viande impropres à la consommation.

Le gris est la robe dominante chez les percherons, et, en employant pour les croisemens cette race, d’ailleurs excellente, on propage les chevaux à robe grise. De nos jours, les chevaux gris abondent dans des provinces où ils étaient rares autrefois ; c’est ce qu’il faut éviter en n’employant que des reproducteurs noirs ou bais. Il s’en trouve dans toutes les races, même dans la percheronne, dont le gris pommelé est considéré cependant comme un caractère typique. Si les chevaux gris étaient refusés ou payés moins cher que les chevaux à robe foncée, ils seraient bientôt aussi rares qu’ils sont communs aujourd’hui. La réaction que nous voudrions provoquer apparaît déjà : aux dernières foires de la Bresse, les poulains gris de quatre à cinq mois se vendaient 70 et 80 francs moins cher que les poulains à robe foncée. De plus des étrangers qui importaient dans leur pays des étalons percherons pour croiser leurs races de trait ont cessé l’importation à cause de la robe grise des métis. La dépréciation des chevaux gris, nulle pour les chevaux communs, les chevaux de trait, est de 150 à 200 francs pour ceux qui peuvent être attelés à des calèches ; elle est plus considérable encore pour ceux d’une grande valeur.

Ce qui contribue à la propagation des chevaux à robe grise en France, c’est qu’on croit qu’on ne peut pas changer la couleur des races de trait sans en changer les formes et les aptitudes. Les éleveurs n’ont vu dans une circulaire de l’administration des haras recommandant de n’accorder des primes que pour des étalons noirs ou bais qu’un moyen indirect de propager les chevaux anglo-normands, qui descendent des étalons de l’état. De là des réclamations de la part des cultivateurs, des journaux d’agriculture, réclamations qui ne seraient fondées que s’il n’était pas possible de trouver des chevaux bais semblables pour les formes et les qualités aux chevaux gris-pommelés qui peuplent actuellement la Beauce, le Perche, une partie de l’Ile-de-France, l’Orléanais, etc. ; mais, nous le répétons, il n’en est pas ainsi, et la discussion que nous introduisons incidemment dans cette étude nous paraît d’autant plus utile que, si on ne cherche pas à faire dévoyer la production des chevaux de trait de la pente qu’elle suit depuis trop longtemps, tous auront bientôt échangé leur robe, généralement d’un beau bai-brun à reflets soyeux, comme était celle des anciens boulonnais, contre une robe qui devient complètement blanche dans la vieillesse, et qui, si elle n’a pas de graves inconvéniens pour certains services, en a de sérieux au point de vue de l’armée.

On a vu qu’une des grandes charges de la production des chevaux de selle, c’est la nécessité de conserver les poulains jusqu’à l’âge de quatre ou cinq ans sans les faire travailler, ou en ne leur faisant faire que des travaux peu pénibles et partant improductifs. Il faut donc que le prix de vente paie tout l’entretien des animaux, c’est le nœud de la question ; mais, au lieu d’attribuer la rareté de ces animaux à l’insuffisance des prix d’achat et au manque de débouchés sûrs, l’on en a cherché la cause dans des circonstances secondaires. On a cru pouvoir remédier au mal par des moyens qui laissent les producteurs indifférens. Examinons ces moyens.

La manière de faire les achats des chevaux de remonte, indépendamment des prix, n’est pas absolument sans influence sur la production. Le mode qui paraît le plus simple consiste à permettre aux régimens d’acheter directement les chevaux dont ils ont besoin. C’est un moyen facile à pratiquer quand le régiment est en garnison dans des pays qui élèvent des chevaux à sa convenance ; mais s’il était obligé, ce qui arriverait souvent, d’envoyer des acheteurs à de grandes distances, l’opération deviendrait difficile. Il arriverait quelquefois qu’ils ne trouveraient pas à acheter, et toujours leur présence ferait élever les prix : des acheteurs venus de 40 ou 50 lieues sont portés à faire des acquisitions quand même ; ils paient cher, s’il le faut, prennent même ce qui ne convient que médiocrement, pour ne pas s’être déplacés inutilement.

L’achat par les dépôts de remonte est plus rationnel. Nous en comptons une vingtaine en France et trois en Afrique : à Blidah, à Mostaganem et à Constantine. Ces établissemens sont placés dans des pays de production, d’élevage. Les transactions sont faites par un officier ou par une commission, soit dans l’établissement même, quand les éleveurs y conduisent les animaux, soit dans les fermes où se trouvent des chevaux à vendre, soit sur les champs de foire de la circonscription du dépôt. Lorsque les officiers ont habité le pays pendant quelque temps, ils y sont connus, et les transactions sont faciles. Chaque dépôt de remonte achète des chevaux pour les diverses armes, mais plus ou moins selon les pays et les ordres de l’administration centrale ; les chevaux restent quelque temps dans les dépôts, ils s’habituent sans être dépaysés au régime militaire. Les fourrages sont moins chers dans les contrées où sont placés les dépôts que dans les villes de garnison ; il y a donc intérêt à y conserver les animaux jusqu’au moment où ils peuvent être utilisés pour le service. On les expédie ensuite dans les régimens auxquels ils conviennent d’après leur taille et leur conformation. Il est facile de les assortir, de composer des détachemens, et par suite des régimens homogènes. Un moyen de faire les remontes généralement blâmé, c’est le marché à forfait avec des fournisseurs qui s’engagent à livrer un certain nombre de chevaux à un prix convenu ; l’état paie toujours cher sans profit pour les éleveurs, et reçoit en général des animaux médiocres. Dans les circonscriptions des dépôts se trouvent toujours de grands éleveurs qui achètent de jeunes chevaux et les revendent après les avoir gardés six mois ou un an. Ces éleveurs sont des connaisseurs et en général des gens entendus en affaires, avec lesquels il est facile de traiter. Tout en cherchant à vendre cher, ils ne voudraient pas tromper des acheteurs avec lesquels ils sont en relations continuelles. Si après le marché conclu un cheval est trouvé défectueux, ils le reprennent volontiers sans procès. Tous les éleveurs n’agissent pas ainsi, et les officiers aiment mieux traiter avec les premiers.

Pour engager les éleveurs à préférer la production des chevaux de selle à l’élevage des chevaux de trait et des bêtes à cornes, on a proposé, employé même divers encouragemens. On a d’abord accordé des primes, dites primes de conservation, pour des poulains qui, en raison de leur généalogie et de leur état, font espérer qu’ils pourront être propres à l’armée, et qu’on désire faire conserver par les éleveurs jusqu’à l’âge de quatre ans ; on a proposé encore d’acheter des poulains de dix-huit mois ou deux ans et de les élever dans des dépôts dits dépôts de poulains, appartenant à l’état. C’est ce que faisaient quelques régimens avant 1790. Ces moyens ont des inconvéniens plus graves que celui auquel ou veut remédier. L’entretien des poulains dans des établissemens spéciaux revient à des prix excessifs, et les poulains primés ne sont pas toujours propres au service. Ce qui est le plus avantageux, c’est de laisser les animaux disséminés dans les fermes et complètement à la charge des fermiers ; ils y sont soignés de la manière la plus économique et avec toutes les précautions que les propriétaires apportent à la conservation de leur bien. L’expérience comme le raisonnement démontre que ce moyen est le seul qui soit praticable. On a voulu également augmenter par des primes le nombre des reproducteurs de chevaux de selle. À cet effet, il en a été accordé pour les jumens et surtout pour les étalons. C’est le but des haras.

Longtemps avant l’établissement de l’administration des haras, il y avait dans les provinces, dans celles qui produisent beaucoup de chevaux, des étalons qui appartenaient les uns au pouvoir central, d’autres aux états provinciaux, d’autres enfin à des gardes-étalons, cultivateurs ou spéculateurs qui jouissaient de certains priviléges en récompense des services qu’ils rendaient. Les étalons, disent les historiens, dans toute l’étendue du royaume, étaient sous trois états différens. — Les chevaux ont toujours manqué quand il a fallu faire de fortes remontes. Les guerres pendant le règne de Louis XIV nécessitèrent l’achat de 500,000 chevaux chez l’étranger et une exportation de plus de 100 millions de numéraire pour cette acquisition. On disait alors que l’insuffisance du nombre des chevaux provenait de ce que les haras particuliers avaient sombré en même temps que la féodalité par suite de la politique de Richelieu. Pour remédier au mal, Colbert institua l’administration des haras royaux. Quoique souvent modifiée, cette administration n’a jamais donné les résultats qu’on en attendait. Voici comment l’appréciait Huzard en l’an X : « On peut faire remonter l’époque de la diminution et de l’abâtardissement de nos chevaux à d’anciennes fautes du gouvernement suivies de longues erreurs dans l’administration des haras… Cette administration dévorante et vexatoire gênait partout l’industrie et le commerce en soumettant le cultivateur aux caprices et à la cupidité d’une foule de sous-ordres, toujours protégés et contre lesquels dès lors toute réclamation devenait inutile. Qu’on ajoute à tous les vices de l’organisation des différentes administrations des haras les abus qu’entraînaient la multitude des agens, les privilèges excessifs des gardes-étalons et l’exécution plus que despotique de plusieurs articles du règlement de 1717 que l’on ne pouvait éluder qu’avec des sacrifices ; tels étaient par exemple les articles qui défendaient à tous propriétaires de chevaux entiers de faire couvrir leurs propres jumens par ces chevaux sans avoir une permission par écrit du commissaire inspecteur, visée par l’intendant de la province sous peine de confiscation des chevaux et des jumens et de 500 livres d’amende, et qui les forçaient à se servir exclusivement de l’étalon qu’on leur désignait. L’on aura une juste idée de l’état des haras et de l’espèce d’impossibilité où étaient les cultivateurs de se livrer à l’élève des chevaux, et on verra qu’il résultait de ce système d’administration des dépenses considérables pour l’état et un impôt énorme pour les particuliers sans résultats utiles. » L’ancienne administration des haras, — et on ne peut s’en étonner après avoir lu cette appréciation, — fut supprimée en 1790. Les guerres de la république et de l’empire, les réquisitions de chevaux qui en étaient la conséquence, la perturbation des affaires à la fin du siècle dernier, ne pouvaient pas favoriser la production chevaline. Ce fut encore par la réorganisation des haras que l’empire voulut l’encourager, et il reconstitua cette administration en 1806. « Napoléon, raconte un contemporain, sentit la nécessité de recréer dans l’intérêt de l’agriculture et des remontes militaires ce que l’on avait détruit avec si peu de prévoyance dans le paroxysme de la fièvre révolutionnaire ; il donna l’ordre à son ministre de l’intérieur de rétablir les haras, de les constituer de la manière la plus avantageuse et de les confier à une administration sage et active, afin d’accélérer les résultats dont sa prévoyance lui faisait sentir l’indispensable nécessité. Il fit acheter des étalons, il en dépouilla les pays conquis ou envahis, et en envoya un grand nombre en France, qu’il distribua dans les anciens établissemens et dans de nouveaux dépôts. » Quel a été l’effet de la nouvelle administration ? Voici de quelle manière l’appréciait vingt ans après un ancien émigré devenu pair de France et tout à fait bien disposé envers son roi et les institutions de l’époque. Après avoir comparé les ressources en chevaux de la France de 1825 à celles de 1810, il ajoute : « D’après des faits aussi positifs qu’il est facile de vérifier, pourrait-on encore douter de l’urgente nécessité de sauver la France de la stérile et desséchante administration des Haras ? » — Les contemporains qui se sont occupés de la production chevaline n’ont pas oublié les critiques acerbes dont l’administration des haras a été l’objet de 1830 à 1850 ; il est inutile d’en rappeler les termes. C’était le thème principal des discussions au congrès central d’agriculture, Si on l’a laissée tranquille de 1850 à 1869, on sait pourquoi, et l’on n’a pas oublié qu’elle a essuyé les premières critiques aussitôt que le droit d’examen a été rendu au pays. L’administration des haras n’a jamais rendu les services qu’on en attendait. Est-ce sa faute ? Elle a si souvent changé de mains, tant de systèmes ont été essayés, qu’elle aurait bien fait, au moins une fois, si cela eût été possible. D’autre part, on lui imposait une mission qui ne peut pas être remplie. L’administration des haras ne saurait porter la responsabilité des mécomptes qu’ont éprouvés les producteurs de chevaux de luxe, de chevaux de selle. La dégénération des anciennes races, la disparition, pourrait-on dire, de quelques-unes ne peut, ni dans un cas ni dans l’autre, être attribuée au gouvernement. Elle provient de ce que les bons chevaux coûtent très cher à produire, et de ce que les consommateurs, l’état le premier, ne veulent pas les payer ce qu’ils ont coûté aux éleveurs. Les agronomes, les comices agricoles, ont mieux précisé ce qu’ils auraient voulu obtenir de l’administration des haras : ils demandaient que cette administration eût des étalons de races de trait. Dans le nord, on aurait voulu voir dans ses écuries des étalons boulonnais, dans le Poitou des baudets ou des étalons mulassiers ; mais est-ce pour cela qu’elle a été instituée ? Elle a un but essentiel à remplir, faire produire des chevaux de cavalerie, et c’est à ce point de vue seul qu’il faut apprécier son utilité.

De bons reproducteurs mâles sont nécessaires pour produire de bons chevaux ; ils forment un facteur de premier ordre au point de vue physiologique ; seulement ils ne constituent qu’un facteur secondaire au point de vue économique. Le prix de la saillie, quelque élevé qu’il soit, est insignifiant en comparaison de la valeur de la jument, du prix de son entretien et surtout de ce que coûte l’élevage d’un bon cheval de selle, et en second lieu, quand les éleveurs ont intérêt à produire une sorte d’animaux, ils savent toujours trouver des reproducteurs appropriés. Nous avons à cet égard un exemple concluant dans la production des mulets. Les ânes qui les engendrent se vendent assez communément 5,000 ou 6,000 fr., souvent beaucoup plus, et cependant la production mulassière n’a pas eu besoin pour prospérer que l’état se soit occupé de lui fournir des étalons. Il en est de même pour la production des chevaux de trait. Il y a plus : l’état fait tout ce qu’il peut pour la ralentir ; les prix, les primes, les courses, les haras pour fournir la saillie à prix réduit n’ont qu’un but : engager les éleveurs à produire des chevaux de selle et par conséquent à négliger l’industrie mulassière et la production de chevaux de trait.

Tous les encouragemens à la production des chevaux de selle sont donc restés sans effet. Une grande partie des éleveurs, on pourrait presque dire les plus sensés, n’ont pas voulu en profiter, et les hommes qui accordent une influence capitale au rôle des reproducteurs, voyant que les éleveurs négligeaient les étalons mis à leur disposition par l’état, ont conseillé d’employer des moyens de contrainte. Un arrêt, qui à la vérité n’a jamais été mis en pratique, ordonnait aux propriétaires de faire couper les baudets qui produisent les belles mules du Poitou : on aurait anéanti ainsi une industrie qui fait la prospérité de plusieurs départemens. Au commencement du siècle, une mesure semblable a été demandée pour les chevaux qui ne sont pas propres à donner de bons poulains ; il paraît même qu’elle a été mise en pratique dans quelques localités. Le comte de La Roche-Aymon nous l’apprend dans les termes suivans : « deux préfets ont eu le noble courage de faire couper tous les mauvais chevaux qui pouvaient empoisonner la reproduction dans leurs départemens ; cette loi indispensable est réclamée par presque tous les conseils-généraux. » La nécessité de pareils moyens ne suffît-elle pas pour démontrer qu’on est dans une mauvaise voie ?

Un seul encouragement serait efficace : l’achat régulier des produits à des prix rémunérateurs. La consommation, avons-nous dit, fait seule la production ; c’est une loi économique à laquelle l’industrie équestre ne saurait échapper. Le premier terme de cet encouragement n’a jamais existé. L’état achète, pour les remontes de son armée, une année 15,000, 20,000 chevaux, quelquefois plus ; l’année suivante, 3,000, 4,000, 5,000, souvent moins. Si les éleveurs en ont produit 15,000 ou 20,000, et qu’ils n’en vendent pour les remontes que 3,000 ou 4,000, que feront-ils des autres ? Les chevaux de selle de premier choix se vendent fort cher, mais il n’en est pas de même des chevaux ordinaires. Le service militaire en est le seul grand consommateur ; quand il ne fait pas des achats, les éleveurs les vendent très mal. Un beau cheval d’officier élevé dans le Limousin, la Navarre, le Merlerault, a coûté plus à produire qu’un bon cheval d’omnibus, et il a cependant moins de valeur pour l’usage de la presque totalité des acheteurs. Il en résulte qu’à moins de quelque hasard, celui qui le possède ne trouve pas à le vendre avantageusement. La régularité des achats constitue donc un premier point sans lequel les chevaux de cavalerie feront toujours défaut. Un autre point également nécessaire, c’est l’achat à des prix rémunérateurs. Il paraît certain qu’avant la révolution de 1790 les régimens français étaient généralement mieux montés que de nos jours. Il est facile d’en indiquer la cause. Sous l’ancien régime, le gouvernement accordait 450 livres par cheval de grosse cavalerie, et 350 par cheval de cavalerie légère. Les régimens faisaient eux-mêmes leurs achats ; ils avaient des fonds, les masses noires, qui leur permettaient d’ajouter de 80 à 150 livres aux prix fournis par l’état : plusieurs même achetaient des poulains très jeunes et les élevaient dans des établissemens qui leur appartenaient. Les chevaux ainsi élevés revenaient à des prix assez forts, 700 ou 800 francs, mais ils pouvaient être excellens. Comme le disait sous la restauration l’auteur qui nous fournit ces détails sur les usages de l’ancien régime, le cheval était dans le royaume le seul objet rural dont le prix n’était pas en harmonie avec les autres objets de consommation. C’est encore vrai maintenant pour les chevaux de cavalerie. L’administration de la guerre se guide, pour fixer le prix des chevaux qu’elle achète, sur la valeur commerciale des animaux ; cela est bien pour les chevaux de trait. Le commerce maintient le prix de ces animaux à des taux rémunérateurs ; mais il n’en est pas de même pour les chevaux de selle. Le public en achète très peu, à moins qu’ils ne soient à très bas prix ; il en résulte qu’ils se vendent bien rarement ce qu’ils coûtent à produire. L’état devrait se baser ici, comme il le fait pour les autres objets dont il est le seul consommateur, sur le prix de revient.

Ainsi les difficultés que présentent les remontes sont très grandes. Ce n’est pas par des expédiens qu’on peut satisfaire à des besoins aussi étendus que ceux de l’armée, besoins qui se renouvellent sans cesse ; on ne peut attendre de résultats certains que de l’emploi de moyens rationnels. Tels nous paraissent les suivans : favoriser l’usage de chevaux qui puissent servir aux remontes en facilitant l’établissement de voitures publiques, en abolissant les droits imposés aux entrepreneurs de ces voitures, en supprimant le monopole des omnibus dans les villes, afin qu’il s’établisse des compagnies moins riches, qui auront des chevaux moins lourds et plus appropriés aux services de la cavalerie. Les éleveurs de leur côté tendent à rendre leurs chevaux plus légers, et c’est une tendance qui peut être favorisée par l’établissement et l’entretien de bons chemins ruraux, par le perfectionnement des instrumens aratoires, par la transformation des charrettes en chariots à quatre roues, et surtout par les progrès de l’agriculture, l’amélioration des terres peu fertiles et la production d’alimens substantiels, — fourrages, grains et graines, — qui permettent aux contrées pauvres, mais favorables à l’élevage, de bien nourrir leurs animaux. D’autre part, il faudrait renouveler plus souvent les chevaux en faisant des réformes plus fréquentes dans les régimens. Les dépenses qui seraient la conséquence de ces remontes seraient compensées par le produit de la vente de chevaux encore propres à rendre des services et par la diminution des pertes occasionnées par la mortalité.

Une institution qui montre combien la France s’est écartée des principes économiques qui doivent guider la production des chevaux, c’est l’ancienne école des haras. Elle a fonctionné pendant plusieurs années ; on y enseignait à diriger l’administration des haras, les établissemens hippiques de l’état. En réalité, elle avait pour objet d’apprendre à soigner les douze ou treize cents étalons et les quelques jumens que possédait le gouvernement. Pour toutes les professions d’ailleurs, l’état est incapable de former les travailleurs que les populations réclament. Il en forme tantôt plus, tantôt moins qu’il n’en faudrait, et il les forme rarement tels qu’on les voudrait. Que l’état prépare à l’étude des diverses professions par un bon enseignement général, afin de maintenir élevé le niveau des études et de stimuler le zèle des établissemens particuliers par la concurrence, c’est assez pour lui, et nous lui devrons de la reconnaissance, s’il s’acquitte bien de sa mission.

Le reproche le plus sérieux qui ait été adressé à l’administration des haras concerne les étalons qu’elle met à la disposition des éleveurs. Dès l’an X, Huzard écrivait à ce propos : « Les plus vieux officiers de cavalerie déploraient sous l’ancien gouvernement et avaient entendu déplorer à leurs prédécesseurs la dégénération des chevaux français. Il ne se passait pas une revue, il n’arrivait pas une remonte, on ne voyait pas un escadron à l’abreuvoir sans regretter ces belles formes, ces qualités précieuses et solides des races normande, limousine et autres que l’introduction d’étalons étrangers, particulièrement d’étalons anglais mal assortis et souvent plus mal choisis, a fait presque entièrement disparaître en y substituant des chevaux plus ou moins décousus, moins forts, moins bien traversés, surtout moins libres d’épaules, dont les qualités étaient plus brillantes que solides. »

De notre temps, les croisemens des jumens françaises avec les étalons anglais ont été aussi blâmés ; on a souvent soutenu que l’emploi de ces reproducteurs a détruit les excellentes races de nos provinces. C’est vers 1830 que les étalons de course ont été employés en grand et d’une manière suivie. Dans le principe, ils ont donné en effet de mauvais produits ; même dans les contrées où, en raison de la fertilité des herbages, de la taille de la race et de la conformation de la jument, ils convenaient le mieux, ils ont donné beaucoup de métis à flancs larges, à lombes étroits, trop minces, manquant de dessous, irascibles, souvent décousus, sans valeur ; mais le nombre de ces mauvais chevaux a progressivement diminué. Les deux races se sont fusionnées ; les reproducteurs ont pu être mieux choisis, mieux appareillés, et les éleveurs ont compris qu’ils avaient intérêt à mieux nourrir les mères et les poulains.

On peut regarder aujourd’hui comme une question démontrée l’amélioration par le croisement des races chevalines françaises propres au service de la grosse cavalerie. La race anglaise et la race normande se ressemblent à peu près par la taille et la conformation générale du corps ; elles ne différaient que par des détails secondaires. Le mélange a produit généralement un type intermédiaire qui laisse peu à désirer. D’un autre côté, la fertilité des herbages de l’ouest a permis de placer les métis dans des conditions favorables à leur développement. La race anglaise a des défauts graves au point de vue de l’armée. Elle est très exigeante, demande des soins continus, est peu maniable et fort irascible : plusieurs fois les cavaliers ont été victimes de sa disposition à s’emporter ; ses allures sont allongées, mais avec des réactions dures. Ces défauts du reste sont une conséquence de la nourriture échauffante donnée au cheval de course et du régime de l’entraînement auquel il est soumis ; ils n’existent pas ou sont bien affaiblis dans les descendans métis. L’irascibilité du type anglais est apaisée par l’influence du sang normand et par le régime du pâturage.

Avec les races propres à la cavalerie légère, les croisemens ont offert plus de difficultés. L’étalon arabe a donné des métis minces et de petite taille ; l’étalon anglais est mal appareillé par les petites jumens des bruyères, et quand les métis lui ressemblent, ce qui a toujours lieu plus ou moins, ils sont exigeans en nourriture et s’entretiennent mal dans les maigres pâturages des montagnes. Par un élevage soigné et l’emploi de bonnes jumens, on a obtenu cependant de ce dernier étalon de bons et beaux chevaux. Les métis, malgré ces quelques produits exceptionnels, ne font-ils pas regretter nos anciennes races ? Les sujets sobres, robustes, tardifs, mais inusables de nos vieux types n’étaient-ils pas préférables ? Non, puisque le luxe n’en voulait à aucun prix, que l’industrie ne les employait point, et que l’armée elle-même les refusait. Les éleveurs ont donc été obligés de chercher à les modifier ou de cesser d’en produire. Il y en a beaucoup qui ont pris ce dernier parti et qui aujourd’hui font consommer leurs pâturages par des bêtes à cornes. Tandis que le nombre des bêtes bovines et des chevaux de trait augmente, celui des chevaux diminue dans les provinces particulièrement propres à la production des chevaux de selle [4].

La transformation qu’ont à subir nos races de selle du centre et du midi ne s’opère donc pas sans beaucoup de peine. Il existe pourtant dans les contrées peu fertiles où elles ont pris naissance des conditions de salubrité bien favorables à la production des chevaux, un air sec, des pâturages fermes, une herbe substantielle, des terrains montagneux où les jeunes animaux prennent de belles formes et des qualités solides. Là on peut produire et élever d’excellens chevaux, mais pourvu que par du bon foin, du grain et des graines donnés aux poulinières et à leurs produits, on supplée à ce qui manque aux herbages, surtout pour leur donner de la taille. Du reste, des distributions de fourrages d’une qualité exceptionnelle sont utiles aussi quand on élève des chevaux de selle dans des contrées d’une grande fertilité, à sol humide. Il faut dans ce cas prévenir le développement excessif du corps et les formes communes, — peau épaisse, crins gros, pieds lourds, ventre volumineux, — que tendent à produire l’humidité et les fourrages médiocres, en usant du pâturage avec modération et en donnant à l’écurie des alimens substantiels. Même dans les contrées les plus propices à la production chevaline, les poulains fins qui ne sont pas soignés d’une manière particulière pour la nourriture prennent une conformation qui les rapproche des chevaux communs.

Après les détails qui précèdent, peut-on dire que l’administration des haras a détruit, par les croisemens qu’elle a facilités, nos anciennes races du limousin, de la Marche, de l’Auvergne, de la Navarre ? Avec ou sans croisemens, la disparition ou la transformation de ces types était inévitable. Ils ne répondaient plus au goût et aux besoins de l’époque ; l’usage de la selle ayant diminué, le prix des chevaux légers n’a pas augmenté en proportion de celui des autres produits des fermes. Le croisement a fourni le moyen de hâter une transformation qui était indispensable. L’action en a été très marquée et très prompte ; les chevaux de luxe, pour lesquels on attache une si grande Importance aux formes, se modifient facilement par croisement ; aujourd’hui, quand on parle de l’amélioration des chevaux fins, on n’a pas à démontrer la convenance des croisemens. La difficulté, et elle est quelquefois fort grande, est de savoir quel est le type améliorateur qui doit être employé. Des connaisseurs également compétens conseillent pour la même race, les uns le cheval arabe, les autres le cheval de course. Les uns et les autres citent les bons produits de l’étalon qu’ils recommandent et les mauvais de celui qu’ils proscrivent. La plupart des insuccès, selon nous, n’ont point d’autre cause que le défaut d’un régime convenable. A l’avenir, il faut se guider d’après l’expérience du passé. Là où le croisement, continué pendant quarante ans sur une large échelle, n’a pas encore produit des métis de belle conformation, se conservant et s’améliorant même lorsqu’ils se reproduisent entre eux, la production du cheval de selle ne se trouve pas dans des conditions favorables. C’est par les métis obtenus dans tous les grands centres de production qu’il faut chercher à perfectionner nos chevaux de selle : c’est par de bons appareillemens et par un régime convenable que l’amélioration doit être continuée, et la production assurée. Les cultivateurs des contrées particulièrement propres à l’élevage du cheval de cavalerie, et qui ont persévéré à entretenir des jumens pour les faire porter, doivent être bien persuadés qu’il ne suffit pas de les croiser avec des étalons de taille élevée pour leur faire produire des chevaux tels que le luxe et l’armée les réclament ; la distribution des rations de grains aux jeunes poulains est une condition nécessaire d’un bon élevage. Elle hâte le développement iles animaux, les rend précoces, élargit la poitrine, rend les muscles puissans, et donne l’énergie sans laquelle les chevaux ne sont jamais d’un service agréable.


J.-H. MAGNE.


  1. Les règlemens fixent la taille de la manière suivante pour les différons services de l’armée :
    Pour la cavalerie de réserve, grosse cavalerie de 1m,542 à 1m,597
    Pour la cavalerie de ligne, dragons et lanciers de 1m,515 à 1m,542
    Pour la cavalerie légère, chasseurs et hussards de 1m,475 à 1m,515
    Pour l’artillerie et le train de 1m,488 à 1m,542
    Pour les mulets de 1m,434 à 1m,515


    Dans les momens d’urgence, dans ce moment par exemple, on accepte les chevaux au-dessous de la taille réglementaire, et dans tous les temps on prend les chevaux de l’Algérie, quoique n’ayant pas la taille exigée en Europe pour la cavalerie légère.

  2. Huzard, Instruction sur l’amélioration des chevaux en France.
  3. Les chiffres suivans en démontrent l’étendue. Si dans le pays où on produit le cheval percheron nous comparons six arrondissemens où on fait naître les poulains à six arrondissemens où on en élève principalement, nous trouvons les résultats suivans :
    ARRONDISSEMENS OU ON FAIT NAITRE.
    chevaux jumens poulains
    Mamers 2,679 12,127 2,569
    Le Mans 5,649 9,335 2,438
    Saint-Calais 2,872 6,365 1,186
    Vendôme 4,518 5,986 1,423
    Nogent-le-Rotrou 2,214 3,473 1,002
    Mortagne 6,924 7,825 2,401


    soit 181 jumens et 44 poulains pour 100 chevaux et 12 poulains pour 1,000 hectares de terrain. — Dans l’arrondissement de Brest, pays de multiplication, on produit 66 poulains par 1,000 hectares.
    ARRONDISSEMENS OU ON ÉLÈVE PRINCIPALEMENT.

    chevaux jumens poulains
    Chartres 12,477 300 67
    Dreux 6,734 425 51
    Mantes 7,311 991 38
    Rambouillet 7,339 1,045 100
    Étampes 4,568 57 6
    Pithiviers 5,399 223 22


    soit 6 jumens et pas même 1 poulain pour 100 chevaux et 1 poulain pour 3,000 hectares.

  4. En 1841, on entretenait dans le Limousin 24,013 chevaux, dans la Navarre et le Béarn 58,446, dans le Roussillon et le comté de Foix 18,818 ; en 1850, on comptait dans le Limousin 20,305 chevaux, dans la Navarre et le Béarn 56,550, dans le Roussillon et le comté de Foix 16,965. Ces diminutions, quoique peu considérables, ont de la signification, parce qu’elles coïncident avec des augmentations des autres produits de l’agriculture.