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La Promenade à Tombouctou/02

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La promenade à Tombouctou
Paul Adam

Revue des Deux Mondes tome 19, 1914


La promenade à Tombouctou


II.[1]


IV. — GLOIRE ET MARTYRE DE LA VILLE

L’élite formée par Sidi-Yahia se trouvait au lendemain de sa mort, en 1462, sans chef spirituel pour s’opposer aux entreprises des nomades. Excédée par les violences d’Akil et de ses insatiables Touareg, elle implora les Songaïs de Gao et leurs princes Armas affranchis de l’autorité mandingue à la faveur de l’invasion Mossi. Répondant à cet appel, la cavalerie de leur sonni Ali-Ber se déploya, le 29 janvier 1468, sur la rive gauche du Niger, après avoir passé le fleuve dans les pirogues des marchands. A cette vue, les Touareg s’envolèrent dans leurs sables. Ali-Ber posséda la cité qu’à son grand-père, Dia-Assibaï, avait prise le pieux empereur de Mali, Kankan-Moussa.

Malheur affreux pour les lettrés. Quoique musulman, Ali-Ber était sceptique en matière de religion. Monarque très absolu, il détestait que marabouts et lettrés acquissent de l’importance politique. Parce qu’ils voulurent obtenir du sonni quelques garanties légales, et une sorte de charte jurée sur le Coran, ils furent accusés d’alliance avec les Touareg. Cruellement Ali-Ber les persécuta, les condamna, les pourchassa dans les environs, à travers les dunes et les arbustes épineux, jusqu’au lac Figuibine, où beaucoup périrent, jusqu’aux marais de Goundam, où un plus grand nombre fut massacré, jusqu’aux roseaux du lac Debo, où l’on acheva d’exterminer les survivans avertis, par un rêve, de leur fin. Et cela, bien que ces inoffensifs docteurs, mal entraînés aux jeux de la guerre, tremblassent de peur avant de grimper sur les rallahs de leurs chameaux. En 1488, Ali-Ber exilait encore des lettrés.

Aussi les gens de Tombouctou reconnurent-ils avec empressement, pour empereur, lorsqu’il eut vaincu l’héritier légitime du sonni Ali-Ber, son lieutenant soninké Mohammed-Touré, personnage clairvoyant et génial qui avait, d’ailleurs, soustrait à la mort beaucoup de docteurs condamnés par le sonni. Le premier askia rétablit aussitôt, dans leur complète autorité, les jurisconsultes, les imans et les lettrés revenus d’exil sur son ordre. Très pieux, il fut à La Mecque escorté par 500 cavaliers, 1 000 fantassins et muni de 300 000 pièces d’or. Investi par le calife d’Egypte, il réforma les mœurs, obligea les femmes à se voiler, à s’envelopper et à s’enfermer. Léon l’Africain visitant Tombouctou vers cette époque, 1507, s’étonnait des boutiques nombreuses, des artisans partout à l’œuvre, d’un peuple de tisserands, d’esclaves au visage découvert, de vendeuses actives pour offrir les alimens, le lait, le beurre, la viande. Les habitans achetaient, avec leur poudre d’or, les manuscrits arabes, les tissus d’Europe, et les chevaux ; avec des cauries asiatiques, les menues choses, et l’eau de pluie, unique breuvage. Au passage du maire juché sur un dromadaire blond, suivi d’une cavalcade, les solliciteurs s’agenouillaient. Ils couvraient leurs crânes de poussière. La nuit, toute la ville dansait, malgré la fréquence des incendies flambant les terrasses de lattes et de paille.

M. Maurice Delafosse a patiemment reconstitué ces annales pour l’ensemble du Soudan. Travail considérable et qui rend sa vie entière au passé de notre empire. Il faut lire cette histoire des vieux peuples Nigériens, et s’étonner de leurs forces, de leur politique, de leur esprit organisateur même, tel qu’il se manifesta dans ces grandes fugues des Askias.

Sous le règne de l’Askia soninké tout se coordonne. Une armée permanente veille au salut de l’empire. La levée en masse est supprimée pour le bonheur des paysans. Le maire de la ville, le Tombouctou-Koï annonçait au peuple les victoires de l’Askia, ses conquêtes au Diaga, l’invasion du Mossi, la mise en vente des captifs ramenés du Yatenga, du Bagana, du Mali, du Bariba, régions du Niger, puis du Galam sénégalais, de Nioro même, enfin du pays Haoussa, de l’Air, et d’Agadès. Au milieu de ses négriers enrichis très vite ainsi, le maire jouissait d’un prestige suffisant pour intercéder au nom de la ville, près de Moussa, le fils et successeur de Mohammed, passant là pour combattre ses frères compétiteurs non loin de Kabara. Après leur défaite, Moussa, politique habile, épargna solennellement la vie des fugitifs accueillis par le Tombouctou-Koï. Le troisième Askia Bengan-Koreï redoutait moins les conséquences d’une guerre malheureuse que les railleries de Tombouctou et de son élite spirituelle. Pourtant détrôné, il s’y réfugia quelques jours. Les cavaliers de son frère Ismaïl n’osèrent l’y saisir. Tombouctou s’enrichissait toujours plus. Ses négocians dirigeaient des colonnes d’esclaves vers le Maroc et la Tripolitaine. Sous le quatrième Askia, les crieurs vendaient cinquante centimes les captifs qu’on amenait du Gourma envahi. Serviteurs et concubines pullulaient dans les maisons plus nombreuses des marchands, ainsi que les monnaies reçues de la Méditerranée barbaresque en échange des esclaves les plus aptes à supporter les fatigues du voyage saharien. Sous l’Askia-Issihak Ier, Tombouctou pouvait offrir 70 000 pièces au griot de l’Empereur. Sans arrêt, les guerres souvent heureuses des Askias valurent aux négriers de Tombouctou mille fortunes. Daoud paya la reconstruction de la grande mosquée pour laquelle il envoya, de Gao, 4 000 poutres de bois kanko, ces poutres dont le touriste peut encore pousser du pied quelques fragmens au milieu des ruines.

A cette époque sans doute, les nouveaux riches édifièrent une partie de la ville centrale, telle que nous la voyons aujourd’hui. Selon les esthétiques du Maroc ou celles de l’Egypte, les architectes instruisirent les maçons bambaras à mieux préparer le moulage des briques ovales, à les superposer correctement, à former la solide épaisseur des murs, à soutenir les terrasses agréables pour la fraîcheur de la nuit, à mesurer les chambres des femmes et les magasins des hommes autour du patio intérieur, à parer les façades des notables, en les décorant de merIons coniques, en leur appliquant des obélisques d’argile, en ouvrant, avec prudence, des porches étroits entre des contreforts obliques ou bombés, en avançant les saillies des gargouilles pour éloigner du crépi lisse la chute des eaux de pluie. Obéissant au Conseil de la cité, les maçons alignèrent des bâtimens sur des rues à peu près droites. On ménagea des carrefours pour les causeurs et des places pour les vendeuses. D’une mosquée à l’autre, d’un marché à l’autre, des rues furent orientées qui conduisirent aux assemblées de penseurs, et aux réunions voluptueuses. Le long de ces voies se dressèrent les larges cubes en glaise, qui protègent les vies des familles polygames, les trésors de leurs coffres, les marchandises de leurs réserves. Les belles Arabes eurent leurs quartiers cossus fleurant les parfums d’Egypte. Les Tripolitains voulurent des parcs à dromadaires entre les blocs de leurs maisons crénelées pour la défense des entrepôts. On ménagea des espaces où se tint le marché aux branches d’épineux secs que les miséreux apportaient du désert, et qu’ils vendaient en petits tas pour la cuisine. Par races du Nord ou du Sud, par corporations nomades ou sédentaires, les propriétaires se groupaient, encastrant leurs murs, accolant les terrasses, suspendant les belles nattes de Mopti devant les baies, achetant des esclaves prompts à servir. Sévère, grise et blonde, la cité d’argile s’éleva sur le sable. Les alvéoles de ses terrasses se multiplièrent entre les pyramides de ses mosquées. Elle s’étendit sur les flancs. Elle s’aggloméra dans le centre. Peu à peu les terrains vagues et leurs huttes disparurent. La ville repoussa ses faubourgs de ruches songaïs, et ses hameaux de paillassons berbères, jusque dans les vagues des sables éblouissans. Tombouctou grandit, ville d’opulence et de force. Les timbaliers frappèrent sur le parchemin de leurs caisses devant les farandoles des danseuses et les chœurs des assistantes, toutes les nuits.

A l’abri de ces maisons, les familles se défendirent contre l’épidémie de 1582 que les marabouts soignèrent, sans pouvoir empêcher mille morts dans les faubourgs et les campemens. Mais les plaisirs du gain, le goût de la volupté, le triomphe des succès intellectuels, et l’orgueil de la dévotion effacèrent vite les deuils particuliers.

Un peu plus tard, les marchands apprirent avec stupeur que les Peuhls du Macina avaient pillé un convoi de barques djennéennes. Chose invraisemblable. On rassembla des milices. Mais l’Askia veillait. Le forfait ne se renouvela point. Il advint ensuite que, méprisant le droit d’asile, le septième Askia fit enlever de Tombouctou son frère qui fuyait le bourreau. Ce fut un scandale parmi les lettrés. Ils agitèrent les plis de leurs robes. Ils crièrent, par les rues, les surates de réprobation. Ils appelèrent, sur le violateur des privilèges sacrés, le châtiment des cataclysmes. Peut-être quelques-uns d’entre eux envoyèrent-ils à Marrakech des messages et des invocations. Car, peu de temps après, les armateurs des caravanes pour l’Ouest eurent à craindre les armées du Maroc mises en marche, l’une vers le Sénégal où elle se désagrégea, l’autre vers les salines de Taghazza. Bientôt les chameliers de Tombouctou durent payer une rançon aux Marocains arrivés sur le lieu, et qui le revendiquaient comme une juste compensation due à leur sultan de Fez, protecteur de l’Islam contre les entreprises de la chrétienté. L’Askia dut abandonner les salines à la cupide administration des conquérans. Ce changement, les spéculateurs de Tombouctou ne le purent tolérer. Ils s’indignèrent, accusant l’incapacité de l’Askia, l’inertie de ses troupes, pour lesquelles ils payaient tant. Et, fort mal à propos, dans un esprit de révolte, les lettrés reconnurent, pour nouvel Askia, Saliki-Balama, qui fut battu par Issihak fils de Daoud, et pourchassé jusque dans Tombouctou. Incontinent, le maire et le chef Targui de la ville furent exécutés avec le vaincu, leurs partisans châtiés. Tombouctou connut les horreurs des supplices, la couleur du sang que boit le sable. Un an plus tard, Issihak, fuyant les mousquets marocains de Djouder l’Espagnol, expédiait aux gens de Tombouctou l’ordre de passer sur la rive droite du Niger. Cliens des Marocains, ils n’en eurent garde, à l’exception des fonctionnaires, et reçurent de leur mieux, le 30 mai 1591, Djouder l’Espagnol ainsi que ses troupes. Elles furent camper dans le quartier tripolitain. Elles le fortifièrent. Désormais le sultan du Maroc régnera sur la ville de glaise et de sable, sur la ville gorgée de richesses, encombrée d’esclaves, ivre de dévotion et de volupté.

Pour son malheur et sa ruine. Depuis Djouder, depuis le XVIe siècle, l’énergie destructive de l’Islam qui avait, au Nord, tout anéanti des villes romaines et byzantines déjà, cette énergie néfaste organisa la puissance de la Terreur. Au lendemain de leur entrée, et sur un, simple grondement du peuple qui s’oppose à l’arrachement de ses portes pour construire une flottille de guerre, les soldats frappent indistinctement jurisconsultes et marchands, marabouts et lettrés : lesquels, pendant tout l’été, adressent secrètement des subsides au chef de leurs mercenaires Touareg. Il se précipite, le 10 octobre, sur la forteresse de Djouder et le quartier tripolitain ; mais y perd la vie. Sa tête coupée apparait sur les places, sans litham et ainsi méconnaissable pour les siens mêmes, au bout d’une pique. Comme des rumeurs s’élèvent, les Marocains sabrent les crânes allongés des Bambaras dans les rues, balafrent les nez épatés des Songaïs, percent les poitrines maigres des Touareg, et laissent derrière eux des blessés qui saignent dans le sable, des agoni-sans crépus qui se crispent au soleil, des cadavres noirs pour les mouches. Dans les mosquées où s’entassent fugitifs et protestataires, le massacre éclabousse les piliers. Yatagans et cimeterres abattent les plus vaillans. Et cela dure plusieurs semaines. Le siège du quartier tripolitain continue. Les Touareg flambent les chaumes des faubourgs.

Sans cesse les pires exactions irritent les citoyens revenus après les troubles. Avec leurs marabouts, ils se rebiffent. Ils s’insurgent. Alors on les décime, et dans la nef de Sankoré même. Les vainqueurs perquisitionnent dans toutes les maisons de briques, au fond des cours étroites, sur les escaliers de glaise, derrière les coffres des chambres obscures et basses, afin de découvrir des armes. Ce faisant, les soldats pillent les bibliothèques. Ils dispersent les seize cents volumes du très illustre ethnographe et jurisconsulte Ahmed-Baba. Chargé de chaînes et la jambe rompue, lui-même doit, par le Sahara, se rendre prisonnier à Marrakech, en compagnie de ses collègues. Non sans avoir vu saccager leurs maisons opulentes, emporter leurs trésors, leurs marchandises précieuses. Cent mille pièces d’or sont envoyées au Maroc.

Les soldats de l’Atlas vendent cinq ou dix sous les femmes et les enfans des nomades exterminés, des Songaïs et des Peuhls en révolution permanente.sur les rives du Niger. Les têtes des meneurs arrivent à Tombouctou. Basanées, noires ou ambrées, ovales, prognathes, camuses ou rectilignes, elles pourrissent, à bout de pique, sous leurs tignasses copieuses, leurs laines courtes, leurs cheveux en cadenettes.

Les pachas élus par les troupes marocaines du Soudan, à partir de 1612, administrent plus mal encore que ceux de Fez. Les famines sévissent ; et telles que la populace mange des cadavres emportés au fond des tentes en nattes.

Pendant tout le XVIIe siècle, les tragédies sont quotidiennes. Exécutions capitales, empoisonnemens, rixes, meurtres, crimes de palais, révolutions, émeutes de prétoriens frénétiques, épouvantent les jours. On construit plus de maisons bardées et crénelées. Les disettes se succèdent. On vit une mère dévorer son enfant.

En 1660, les pachas s’affranchissent de la suzeraineté marocaine, toute nominale d’ailleurs. Des prières publiques ils suppriment le nom du sultan. Puis les Armas des Songaïs gouvernent, métis de berbères et de négresses, très noirs eux-mêmes. Cent vingt-huit pachas se succèdent en quatre-vingt-dix ans. Et si la grande mosquée, sa pyramide, sont reconstruites, en 1709, par l’un d’eux, les autres dépouillent les individus et les corporations, afin d’acheter la retraite des Touareg, reparus avec leurs dromadaires devant la ville, qui, pourtant, n’évite pas d’être mise à sac.

Pendant le XVIIIe siècle, Berbères Touareg, Arabes Kounta, Peuhls du Macina, tour à tour, rançonnent les caravanes et dépeuplent la cité blonde ; esclavagistes impitoyables les uns comme les autres.

La nécessité, pour le Soudan, d’obtenir le sel en échange de son or, de ses plumes, de ses grains, maintient, parmi ces horreurs, l’existence active de Tombouctou. Les marchands acceptent de payer impôts et rançons, tant ils gagnent encore par leur négoce. Sous les terrasses desséchées qui se fendillent, les pauvres échappent à l’emprise des cupidités. Leur ruche de paille et de banco, leurs calebasses et leurs corbeilles, leurs lits de bâtons entrelacés, ne sont pas pour attirer sur eux, d’ordinaire, les violences des assauts. Dès le moment du péril, ils fuient ou se terrent ; puis regardent partir, sous la fourche des captifs, la fillette, la jeune épouse, en cachant leur rage douloureuse. Le lendemain, ils recommencent leurs humbles besognes, porteurs d’eau, chameliers convoyeurs âniers au service des vaincus comme au service des vainqueurs. Ne faut-il pas décharger, charger les planches de sel, les couffes de riz et de mil, emmagasiner, transporter les marchandises, désaltérer la caravane, lui panser les bêtes, lui tresser des nattes de campement, lui saigner des moutons, lui remettre des messages, courir pour elle au port, et en revenir aussitôt, avec le renseignement opportun, lui vendre le lait du pasteur, les œufs et la poule du villageois ?


V. — LA VENUE DES EUROPÉENS

Cette persistance des plus pauvres et des plus riches sauve la cité de l’anéantissement. Tombouctou fut sauvegardé par le besoin du sel. Et comme les traitans du Sénégal ne purent, de longtemps, faire parvenir les objets européens dans la région du Niger, seuls les marchands du Maroc importaient les armes à feu, la poudre, les balles, les corans, les étoffes, les miroirs, les ustensiles de métal, les perles de verre, les filigranes et les parfums. De plus en plus, ceux de Marrakech et de Fez eurent des frères, des fils installés à Tombouctou pour la vente de ces choses, pour l’achat des esclaves, des plumes, de l’or.

Ces familles de négocians marocains subsistent toujours. On s’adresse à elles pour accomplir, sous leur sauvegarde, le voyage encore périlleux du Sahara. Car ces familles restent alliées à d’autres qui dominent dans les oasis, au Sud de Marrakech, et qui permettent ou non l’accès du Maroc.

Alliances fragiles du reste. Il arrive que le vieil homme chauve et aquilin, à longue barbiche blanche, vous avertisse qu’il ne peut, cette année, vous prendre dans sa caravane. Ses fils et son frère viennent d’être tués, au Tafilalet, par un clan ami. Simple bagarre. Aussi votre interlocuteur n’amènerait là-bas, croit-il, en souriant, que les corps des Européens, sans les têtes. Son extrême courtoisie vous invite cependant au seuil égyptien d’une épaisse maison grise et oblique. Une petite fenêtre en bois découpé selon les modèles des arabesques fait saillie au-dessus de la porte lourde à têtes de clous et à verrouils. Par le dédale de couloirs étroits et bas, par une série de marches réunissant les niveaux différens des pièces, l’hôte vous guide incliné dans ses robes, soucieux de vous éviter le heurt du front contre une poutre de linteau. Enchanté, semble-t-il, de vous amener en une salle exiguë à trois faces, ouverte sur la cour d’argile blonde, il présente l’un de ses frères. Ce vieillard maigre, on l’a vu peint sur les antiques miniatures persanes des musées, avec l’étiquette certifiant le portrait d’un derviche. Des nègres apportent un fauteuil en X, des coussins de cuir pourpre, le plateau de cuivre et son aiguière au milieu des tasses arabes. De grands coffres sont bardés de fer et encastrés, dans le banco de la paroi. Une gracieuse enfant songaï à quatre houppes, l’une sur la tempe, passe, furtive et timide, entre ses ailes de cotonnade bleue Esclave sans doute, et qui sera vendue clandestinement à Marrakech, de quinze à quarante louis, pour la volupté d’un caïd de casbah, ayant recueilli, en double, l’impôt de ses douars réclamé par le maghzen. La main devant la bouche, par déférence, le maître du lieu vous dira ses astuces de commerçant, pourquoi il charge quatre planches de sel sur chaque dromadaire et non six comme font les Maures. Mystérieusement il va quérir son cadeau de quelques plumes d’autruche grises. L’honneur que vous lui faites en le visitant, il vous en remercie par maintes révérences de sa personne étique et maigre, humble, infiniment polie. Le voilà sous le chambranle en retrait de sa porte égyptienne, et qui vous salue plusieurs fois encore. Sa fierté semble vraiment extrême devant les voisins sortis de leurs demeures, devant leurs femmes que l’on devine à travers les arabesques des moucharabieh en surplomb, devant la ribambelle de marmaille en dalmatiques de coton. Les traces profondes que les fers de lances touareg ont imprimées dans le vantail, le vieillard les maudit un peu du geste, et remercie les Français qui, maintenant, assurent la justice dans toutes ces rues de murs blonds, propices aux Songaïs crieurs de karité, aux vendeuses de colas, aux porteurs de branches sèches, aux flâneurs jasant sur les divans de glaise, les pieds hors des babouches à terre.

Les négocians marocains et leurs associés, leurs auxiliaires sont demeurés, ainsi, gens d’importance. Ils s’avancent avec lenteur, la tête haute dans le turban, une longue canne au poing. Leurs bras sont chargés par les volutes de leurs manches très amples. Sur la poitrine maints scapulaires pendillent. Leurs allures donnent l’impression de seigneurs accoutumés à faire la loi. Dans leur quartier favori de Badyindé, non loin du grand marché, Yobou-Ber, ils jouissent toujours du prestige dévolu aux capitalistes que les accaparemens de sel, d’étoffe, de colas, de mil ou de captives rendaient chaque jour plus puissans, plus respectables. D’accord avec les caravaniers de Ghadamès et de Tripoli qui habitent le quartier Sangoungou (ventre-du-chef), ils ont, la plupart du temps, réglé les cours. Les Diaoulas, qui vont dans les contrées lointaines vendre au détail, leur étaient une clientèle assidue achetant à crédit, pour un an ou trois, des marchandises que ces fidèles colporteurs, au retour, payaient avec exactitude. Les marchands marocains louaient aussi des maisons aux importateurs du dehors, faisaient l’entremise, touchaient le courtage.

Sous la protection directe de leur sultan, et sous la suggestion de la famille Kounta-Bek-Kaï, descendance de Sidi-Yahia, ils échappaient souvent aux vexations du pacha, eux, leur suite, leurs meilleurs cliens et leurs courtiers. De leur influence ils soutenaient le chef de la ville et son conseil de marchands songhaïs, peuhls, bambaras, soninkés. Telle ou telle tribu targui recevait des sommes pour sa protection militaire, dans les heures tragiques. L’Askia du Nord, c’est-à-dire le prince nominal des Songaïs soumis aux Marocains, joignait son action morale à celle de cette élite. Aux quartiers arabes, Sareï-Keïna, les Méditerranéens n’abandonnaient pas leurs congénères des Etats berbères. Donc cet ensemble constituait une force. Force précaire. Force constamment discutée, amoindrie, entamée, spoliée, décimée. Force tout de même, la seule qui fit ou donnât de l’argent. Force qui dut, après l’irruption des Bambaras dans Tombouctou vers 1760, garder de la cohésion et du pouvoir malgré la tyrannie de Biton ; car son héritier ne put, sans le secours d’une armée, percevoir le tribut refusé par les marchands, à cause d’injustices et de cruautés commises par le proconsul bambara.

Néanmoins, tant d’opiniâtre résistance ne défendit pas Tombouctou de la ruine apparente. Parti de nos Deux-Sèvres, le second Européen qui, sous un déguisement maure put, en avril 1828, parvenir dans Tombouctou, René Caillé, connut une impression pénible. « Un amas de maisons en terre, mal construites. Dans toutes les directions on ne voit que des plaines immenses de sables mouvans d’un blanc tirant sur le jaune, et de la plus grande aridité. Le ciel à l’horizon est d’un rouge pâle. Tout est triste dans la nature. Le plus grand silence y règne. On n’entend pas le chant d’un seul oiseau. Cependant, ajoute-t-il, il y a je ne sais quoi d’imposant, à voir une grande ville élevée au milieu des sables, et on admire les efforts qu’ont eu à faire les fondateurs. » A René Caillé, Tombouctou sembla morte, bien que dix ou douze mille habitans y vécussent. Le gouverneur était, à l’époque, un nègre représentant de l’apôtre Sekou-Hamadou et de ses Peuhls, alors maîtres du pays, depuis Djenné. Les marchands lui obéissaient ainsi qu’au Bekkaï descendant de Sidi-Yahia. Ils acceptaient, sans combat, de payer mille redevances aux Touareg écumant les rives du fleuve et le port de Kabara, par crainte de voir interrompre les relations avec Djenné, d’où provenaient toutes les matières d’échange, et une bonne partie de l’alimentation. Quatorze jours, René Caillé logea chez des Maures en correspondance avec les exportateurs de Djenné. Il y demeura dans les transes. La joie et la vie de Djenné, son mouvement commercial ne l’avaient guère préparé à ce deuil. Sa maison est intacte, pourvue d’une inscription et d’une date comme celle où, deux années avant lui, le major Laing avait reçu l’hospitalité, sous un faite à merlons, derrière une façade bise ornée de contreforts, derrière un volet découpé en arabesque dans la lucarne surmontant le porche. M. Bonnel de Mézières relate, dans un livre documentaire et scrupuleux, ce voyage de l’Écossais, parti de Tripoli, le 17 juillet 1825, avec une caravane que conduisait le sheik Babani, qu’il mena dans Ghadamès et In-Salah, à travers l’Azouad où une horde de Touareg Hoggar se joignit à eux pour sabrer Laing pendant la nuit, en vingt-quatre endroits. L’auteur a rétabli la succession des faits qui rendirent au major le séjour de Tombouctou si agréable d’abord, parmi les lettrés Kounta, si dangereux ensuite, et à tel point qu’il ne put se rendre, sauf de nuit, à Kabara. Rien de plus curieux que ce livre pour le lecteur qui veut se faire une idée de la politique saharienne. Soudain le sultan toucouleur de Bandiagara menace les notables de Tombouctou. Il jettera sur eux tout un peuple de musulmans courroucés, si le chrétien ne quitte pas la ville. Laing doit reprendre la route du Nord. A peine a-t-il couvert la distance de trente milles, un peloton de Berabichs le rejoint dans l’astulé où il se repose, le somme de se faire musulman, et le tue, dès sa réponse évasive. On brûle, en se bouchant le nez, ses carnets, ses livres, pièces de sorcellerie.

Barth, en septembre 1853, fut, à Tombouctou, souffrir de ses fièvres. Il dut rester sept mois dans sa maison, souvent assiégée par les factions. Aussi avait-il bâti sur la terrasse une chambre d’argile. De là ses boys, à coups de fusil, protégeaient sa retraite, tandis qu’il fuyait dans la brousse, par l’escalier de terre sèche, les couloirs en boyaux, les rues tortueuses et les campemens de nomades. Cette existence devait être habituelle à bien des gens sous le règne de Ahmadou-Hamadou empereur du Macina.

Parti du Maroc, le docteur autrichien Lenz entrait dans la ville en juillet 1880, à travers une zone de décombres, bien qu’il reconnût le bon état des trois mosquées, et bien qu’il décomptât vingt-mille citoyens ; on était au moment où les caravanes arrivent du désert. Les Roumas Marocains et des Bekkaï-Kounta détenaient le pouvoir. La guerre entre Touareg et Peuhls interrompait les communications. Elle menaçait la ville de famine. Aussi Lenz ne put-il même visiter Kabara ni voir le Niger. Il assista seulement à de nombreuses ventes d’esclaves, principaux objets d’exportation. La gomme, les plumes et l’or alimentaient de bien moindres transactions.

Le plus important marché aux captifs demeurait donc, à cette époque même, entre les mains de l’élite marocaine et de ses amis, des armas songhaï, des Bekkaï, acheteurs indispensables au commerce du conquérant négrier. Ces nécessités expliquent suffisamment qu’on les épargnât depuis les origines de la cité, et qu’ils aient pu résister aux pachas, aux empereurs peuhls, aux Toucouleurs, même aux furies des Touareg.

Les guerres à captifs, depuis tant de siècles, enrichissent tout le Soudan. A cette date de 1880, Samory atteint le Niger. Il commence la série des invasions fructueuses en asservissant les villageois bambaras de la rive droite, selon l’exemple d’El-Hadj-Omar, et d’Ahmadou.

Mais la République Française va mettre fin à cette série de massacres, de ravages, et d’exterminations. Cinq mille hommes menés par nos officiers vont en affranchir dix millions, en supprimant les derniers faiseurs d’esclaves et leurs armées. Dès 1894, nous serons devant Tombouctou épouvantant les Touareg Kel-Antassar maîtres de la ville. Maîtres les plus injustes, les plus féroces de toute l’histoire africaine, les Touareg Kel-Antassar pourtant dépassent la mesure.

A tel point que, sauf les très riches et les très pauvres, la population a fini par émigrer. Il ne reste plus que six mille habitans vêtus de haillons pour ne pas attirer les convoitises, et blottis, avec leurs marchandises, dans l’ombre de leurs maisons lézardées, éboulées à demi, qu’entourent des huttes misérables, des terrains couverts par les ordures, les carcasses et les débris des faubourgs incendiés. C’est ainsi que le lieutenant Boiteux, le colonel Bonnier, trouvèrent la capitale du Sahara et du Niger lorsque les Bekkaï les eurent invités à prendre possession de la ville.


Le cadi qui fit écrire le message persuasif est un homme corpulent, de grande taille, barbu de gris, sur une face camuse très noire et large. Monumental un peu en ses amples plis blancs, il marche avec la solennité que lui permet son titre de cadi. Il a conscience d’avoir délivré sa ville opportunément. Il en paraît fier, malgré le coup porté au commerce par la suppression de l’esclavage. D’ailleurs n’a-t-il pas obéi à la lettre d’une prophétie arabe annonçant la venue des Français dans Tombouctou, et la paix définitive sous leur influence ? Cela lui semble décisif, péremptoire. Volontiers il raconte l’exploit du lieutenant Boiteux, son arrivée sur les deux chalands avec dix-huit hommes, et deux canons revolvers, la fuite préalable des Kel-Antassar, la prise d’armes des Kountas et des Peuhls aussitôt menacés par le Conseil de la ville, et obligés de s’assagir devant la colère du peuple à grands plis, les exhortations des marabouts dans les mosquées, la signature des traités doubles par les notables, les contes fabuleux que suggéraient les mérites de l’artillerie, quand les deux pièces furent hissées sur les terrasses de maisons solides, l’une au Nord, l’autre au Sud ; bastions provisoires avec, chacun, une garnison de huit laptots, et de vingt-cinq volontaires, marchands ou serviteurs.

Ainsi fut assurée, par un exploit sans pareil, la suprématie de la France à Tombouctou, et l’affranchissement de ce peuple. Nos trois couleurs arborées promirent la justice aux six mille survivans des massacres et des pillages millénaires, à cette population que la terreur avait marquée de son lugubre sceau, façonnant les âmes et les mœurs, chassant la liesse de cette jeune Afrique, enfermant les couples sous les murs épais, dans les demeures semblables à des tombeaux aveugles, muets. Les quelques Français descendus là s’étonnèrent de cette ville où la peur avait, trois siècles, bouché toutes les ouvertures, porches et fenêtres, bardé les vantaux des portes, rétréci les rues sablonneuses, travesti en mendians les plus riches et les plus belles.

Dix ans de paix française n’ont pas encore ressuscité la confiance. Au contraire des Sénégalais, des Soudanais, les habitans, ici, paraissent farouches. Ils se dérobent à la curiosité la plus furtive, derrière la natte qui masque l’huis, derrière le treillis de bois qui ferme la lucarne. C’est toujours une ville de menaces et de complots. Ville de mystères et de secrets. Ville d’ennemis appréhendant les revanches, et de spéculateurs dissimulant leurs transactions. Ville de marabouts entretenant la haine des fanatiques, et ville d’hétaïres abritant la honte de leurs visiteurs dévots. Ville de meurtres subits et de diplomatie sournoise. Ville de maîtres variables et de sujets grondans. Ville de révolte latente et de répression féroce. Ville où s’étreignirent, dix siècles, tantôt pour s’aimer, tantôt pour se détruire, les races blanches de la Méditerranée et les races noires du Soudan. Ville où elles s’accouplèrent et se métissèrent dans l’ombre des tentes, des cases et des maisons, parmi les énigmes et les trahisons de l’amour. Ville de luxure récompensant les longues souffrances des caravanes, et ville de piété réconfortant la foi des vaincus. Ville de thésauriseurs comptant leurs monnaies du soir, et ville d’ambitieux combinant les intrigues de la nuit. Ainsi Tombouctou apparut-il à nos marins flânant par les rues sablonneuses entre les façades à merlons d’argile, le long des murs flanqués de fours à pains. Qu’ils heurtassent aux portes jadis entamées par la lance du Targui réclamant d’un hôte craintif l’accueil le plus généreux, qu’ils appelassent sous les moucharabiehs des demeures marocaines, qu’ils s’attardassent sous l’entablement des porches, et sous les caractères arabes des mots sacrés, personne d’abord ne sortit volontiers des maisons blondes, hermétiquement closes, entre leurs obélisques de banco. Seuls nos soldats marchaient dans le scintillement du sable, sous l’éblouissement du ciel que cernaient les façades aveugles, les maisons muettes, les terrasses vides.

Ce calme lugubre ne fut troublé que par les cris de ceux qui entendaient, au dixième jour, les échos de la fusillade : « Our, Ouma ira ! » Il fallut courir jusqu’aux Touareg approchant les cadavres de l’enseigne Aube, du quartier-maître Le Quellec, de leurs laptots.

Le lendemain, il fallut faire tonner les deux canons sur les cavalcades surgies, autour des campemens. Et puis tout retomba dans le silence, le mystère, et le secret habituels. Sur le grand et le petit marché seulement il y eut quelques propos dans les groupes aux longs plis, devant les marchandes songaïs, les Bambaras aux lèvres bleues qui état aient leurs fruits à terre, devant les huttes de paillassons sous lesquelles maures et diaoulas déployaient leurs cotonnades européennes, les burnous algériens, les gandouras marocaines, les dissas soudanaises, les costumes de noces et de fêtes, tous les vêtemens de riches, avec les parfums de l’Orient méditerranéen, les harnais, les selles de Fez. Car, là, s’entretiennent les courtiers qui savent la mesure exacte des grains emmagasinés, le dénombrement des troupeaux en pâture dans les brousses les plus voisines, et le cours des vivres. Rien n’arrivait plus de Kabara, ni du Nord où les moutons broutent dans les environs des lacs, les Touareg campant ici et là. On prévoyait la disette. Les chalands et leurs canons allèrent, de nuit, se ravitailler par le marigot de Kabara. Ils revinrent non sans avoir mitraillé les Kel-Antassar qui s’étaient, en nombre, massés sur les rives du marigot les moins distantes.

Les dix-huit matelots continuaient à maintenir l’empire de la France sur une cité de six mille âmes, sur une région parcourue par un millier d’ennemis. Ennemis redoutables.

Cinq jours plus tard, leur attaque nocturne anéantissait près de Tacoubao une compagnie et un peloton de la colonne Bonnier parvenus, la veille, à Tombouctou. Un officier, deux sergens, quelques hommes échappèrent seulement au massacre rapide et complet qui suivit la charge furieuse de cinq cents Touareg contre le bivouac des troupes en reconnaissance. Soixante-neuf tirailleurs et onze Européens, dont le colonel, périrent égorgés à l’arme blanche. La colonne Joffre, un mois plus tard, ne retrouva que treize squelettes sur la dune de Tacoubao. On les transporta à Tombouctou. Autour de leurs tombes s’édifia l’imposante masse du fort Bonnier, avec ses bastions du Sud, ses murs crénelés, ses remparts, ses casernes, son camp d’où partirent les vengeurs qui purent châtier, non loin des lacs, les vainqueurs d’une nuit. En lignes sévères aussi, cet ensemble est prolongé, vers l’Est, par le tribunal d’aspect romain, et, vers l’Ouest, par les deux palais, face à face, de l’administrateur, du colonel commandant le cercle. Ensemble qui domine la partie méridionale de la ville, enferme l’animation du marché, rejoint la vieille mosquée Dyinguer-Ber et sa pyramide, limite occidentale de ces quartiers. De là débouchent les méharistes et les tirailleurs quand ils vont en reconnaissance aux environs de Tombouctou. Il est émouvant de les suivre. Du haut du dromadaire qui, devant vous, allonge son col de cygne géant, sa tête dédaigneusement lippue, le touriste se trouve bien, si la « rallah » fut choisie de telle sorte que notre posture européenne s’y puisse conformer.

La troupe foule, vers le Nord, une large avenue sablonneuse longeant, à droite, la vieille mosquée. A gauche, les jardins potagers apparaissent que, près du puits, l’on cultive. De son entonnoir verdoyant débouchent, en files, les porteurs d’eau pliant sous le faix de l’outre, et les jeunes filles à demi nues, droites sous les calebasses, sous les cratères remplis. Ces corps de bronze, au petit jour, font de belles silhouettes sur le fauve du sol onduleux. La paille des clôtures protège les faubourgs de grosses ruches. C’est une image en noir, fauve et or, puisque le soleil, déjà, par-dessus la ville encore obscure, darde ses rayons sur les pointes des chaumières.

La taille des méharis permet que le regard plonge, et qu’il aperçoive la vie matinale du faubourg, les mères et leurs marmots innombrables, la traite des chèvres blanches, les vierges pilant le mil. Assis dans la fosse que surmonte un bâti de branches sèches où pendent les fils verticaux de la chaîne rejointe au milieu par la trame horizontale, des tisserands travaillent des mains, des pieds en association. Ailleurs les chameaux agenouillés barissent furieusement vers le conducteur crépu qui les veut mener à l’abreuvoir. A distance de votre cortège, cavalcade et caravane à la fois, les gamins se rangent immobiles, graves. Cependant ils admirent le galop de l’interprète. Ce personnage enturbanné, barbu, fustige son petit cheval embrouillé dans la crinière, dans la queue flamboyantes. A droite les ruelles dégorgent les cortèges des lavandières allant, le linge sur la tête et les nourrissons à l’échine, vers la mare.

Passé le faubourg en tumulte, les chaumières coniques des nègres, enfin les arceaux à paillassons des Touareg, parmi les chèvres, les dromadaires et leurs guerriers debout, voilés, deux lances au même poing, on s’enfonce aussitôt dans le sable plus meuble des dunes.

Houles immenses d’un océan à peine figé. L’air soulève les poudres superficielles. Houles immenses, blondes et fauves, mal verdies à la crête, de-ci, de-là, par dos arbustes poussiéreux.

L’ambre pâle du sable, et le bleu pur du ciel tracent, au bout, la courbe de l’horizon, que les épineux, tout là-bas, roussissent.

Les méharistes s’avancent en une file, au pas allongé de leurs bêtes dont la patte fendue plonge et s’étale. Masqués par le fez et le litham, enveloppés par la djellaba à raies brunes et à capuchon, ces hommes semblent de redoutables fantômes. Impression qu’accroît le silence relatif de la caravane marchant, par foulées sourdes, dans le moelleux du sol. Eux-mêmes se suivent, solennellement et sans bruit, les animaux de bât portant la corde à puits en peau de bœuf, la viande boucanée dans des sacs de cuir, l’eau dans les barils quadrangulaires en tôle d’acier revêtue de chanvre, et qui contiennent quarante titres. Le goum d’auxiliaires maures enturbannés a, sur chaque méhari, un fantassin en croupe, invisible presque toujours. Celui-ci glisse à terre, dès l’instant du combat, se cache, rampe. Il peut, avec ses camarades, opérer une manœuvre tournante, puisque souvent ils n’ont été aperçus ni comptés par les éclaireurs de l’adversaire. Plus sombre sur l’arène plus claire, la troupe va, se dissimulant au fond des creux, des vallons, que les dunes laissent entre leurs éminences. Contre la soif, chaque tirailleur a, sur le chameau, deux peaux de bouc, ou guerbas, pleines d’eau. En long parcours, la perte par évaporation est d’un tiers ; mais, en 60 heures de tornade, un escadron a perdu 6000 titres par exosmose hors des outres, par évaporation.

Il importe alors de provoquer les récits d’un officier commis naguère à la garde vigilante de la grande caravane annuelle qui part, en novembre, vers le Nord, pour acquérir, de Taoudéni, la provision de sel saharien, et qui la rapporte vers juillet sur les bords du Niger. Il faut entendre le lieutenant Galet-Lalande, remarquable organisateur d’escadrons méharistes, conter la poursuite d’un rezzou targui entraînant quelques centaines de chameaux volés à des tribus sédentaires amies de notre drapeau. Une lutte de vitesse s’engage qui doit épuiser les bêtes déjà fatiguées des pillards. Bientôt ils laissent quelques-unes en arrière : d’abord ces chamelons semblables aux jouets de bois mal articulés, puis les chamelles pleines, enfin les méharis de selle dont beaucoup furent éventrés au moment de leur défaillance afin qu’ils ne pussent servir désormais. De temps en temps les hommes voilés s’arrêtent. Ils se groupent habilement sur les dunes. Ils se terrent. Ils ajustent trop bien, maintenant, nos tirailleurs. De dunes en dunes, les tirs se répondent. Le combat dure ; mais quand se prononce le mouvement tournant qui couperait la route des puits, ou séparerait de ses ravisseurs le troupeau dérobé, ceux-ci regrimpent sur leurs rallahs. Ils disparaissent à nouveau dans la nuée de poussière avec les fusils qui brillent, les blancheurs éclatantes des étoffes. Plus loin on trouve les chameaux ouverts dont l’estomac plein d’eau fut vidé par la soif des fugitifs. Vieux procédé saharien qu’employaient autrefois les caravanes. Même, elles emmenaient un nombre d’animaux destinés à servir d’outrés ambulantes, et qu’on abreuvait longuement, au dernier puits précédant la zone du désert la plus aride. La langue leur était aussitôt coupée, de telle sorte qu’ils ne pussent ruminer, ni troubler le liquide inclus dans leur panse. Si la provision d’eau s’épuisait avant qu’on eût atteint la région de l’autre puits, le sacrifice de ces dromadaires permettait l’apaisement relatif de la soif et de ses démences.

On comprend les péripéties de ces poursuites dans le décor que voici, tout vallonneux et montueux, comme une mer pâle a grandes houles, entre lesquelles un convoi, des escadrons peuvent, invisibles, défiler. Sachant mieux le terrain que nos guides, les pillards arrrivent à se dérober parfois, même si le besoin de s’alléger les oblige à jeter, sur leurs traces, les rallahs, les outres vides, les couvertures, les bois de campement. Car les méharis de nos tirailleurs se fatiguent aussi. La réserve de boisson ne tarde guère à diminuer, les noirs du Soudan et du Sénégal ne pouvant se désaltérer qu’avec des quantités très supérieures à celles indispensables pour les nomades.

Après une tornade qui détermina l’évaporation de l’eau dans les outres, pendant une trentaine d’heures, le lieutenant Ranc connut, en juillet 1912, la traversée du désert la plus pénible. On ne rencontra qu’une mare contenant cent trente titres de liquide magnésien, pour deux cents hommes. Six jours de marche furent inéluctables avant d’atteindre le puits le plus proche et son poste. L’épiderme se gerçait, se fendillait, craquait. La privation d’eau et le mouvement au soleil déshydratèrent la peau. Elle devint sensible autant qu’une muqueuse à nu. Les tirailleurs ôtèrent leurs vêtemens, puis leurs chéchias. Ils attachèrent leurs armes sur les méharis. Ils souffrirent à la façon des écorchés vifs. Quelques-uns délirèrent. Il fallut les ligoter sur les montures des blancs qui continuèrent la route à pied. Les vivres et la boisson manquèrent absolument, vingt-huit heures, pendant lesquelles on dut marcher sans une halte, à moins de se laisser mourir. Au but, sergens et tirailleurs burent et mangèrent trois heures durant. Cinquante-six dromadaires sur deux cents subsistaient. Pendant le retour, des tirailleurs exaltés à nouveau, par les tortures de la soif, crevèrent les outres de réserve à coups de baïonnette. Les indigènes du goum disparurent.

Vers la même époque succombèrent, plus à l’Est, sous les balles des Berabers, le lieutenant Le Lorrain, et l’agent des affaires indigènes Rossi, abandonnés par leurs auxiliaires Kountas, qui ne se jugeaient pas assez nombreux pour l’attaque du rezzou, mais qui demeurèrent aux environs prêts à recueillir les Européens et leur vingtaine de tirailleurs. Ces Berabers, avaient volé sept cents chameaux à nos tribus amies. Ils prétendaient faire boire tous les animaux avant de repartir vers le Nord ; opération pouvant durer trois jours. Selon le chef de notre goum, la prise était trop belle pour que nos adversaires ne la défendissent pas furieusement ; et ils comptaient parmi eux des tireurs célèbres, retranchés derrière une digue de cailloux. Les deux Français crurent qu’en les voyant combattre avec les tirailleurs, aucun des Kountas n’oserait faillir a ses promesses. Le signal de combat fut donné. Aux premières salves, le lieutenant et l’agent s’affaissèrent, choisis comme cibles par les feux convergens des Maures.

Alors les Kountas firent signe aux tirailleurs de se réfugier derrière le goum, qui certainement eût assuré la retraite. Un fait se passa, magnifique et digne d’être conté à tous les enfans de nos écoles. Cette vingtaine de héros refusa le salut. Un à un, ils tombèrent sur les corps de « leurs blancs. » Incomparable exemple d’honneur et de courage militaires.

Quels hommes inspirèrent donc cet excès d’honneur aux fils des chefs soudanais qui rallient notre bannière de civilisateurs ? Haut, sec, sous les blancheurs des amples culottes turques, de son dolman étroit, tout en barbe noire autour d’un profit aquilin, le lieutenant Galet-Lalande, comme le capitaine Pasquier son ancien commandant, excelle dans la conduite des escadrons méharistes. Lui-même, de son pied en bottes jaunes, dirige un magnifique animal de robe claire, qui s’avance, le paquet de gris-gris au col, l’éperon de cuivre debout entre les naseaux, et l’épée de la croisade, une épée de Berbères tunisiens, passée dans la sangle. Il n’est pas, dans toute la troupe, un meilleur chamelier que le lieutenant Galet-Lalande. Poursuivant un rezzou de Touareg, il sait, mieux que l’expérience millénaire de l’ennemi, ménager les montures à cou de cygne, les abreuver à temps, presser leurs flancs roux quand elles peuvent supporter une marche hâtive, et modérer l’allure de leurs foulées, dès que les plus furtifs indices trahissent les débuts d’une dangereuse lassitude. Le succès d’une expédition tient à cet emploi judicieux des méharis. Il importe que les derniers nomades esclavagistes, Maures, Touareg ou Marocains, reconnaissent l’incapacité nouvelle du désert à leur fournir une sûre retraite, après les pillages et les tueries. Quand la certitude préalable de se voir rejoints les découragera, ces brigands romantiques n’auront plus que la ressource d’imiter ceux dont nous utilisons déjà le concours parmi nos troupes, assurant la police du désert, l’entretien des puits et les transactions des caravanes. A plusieurs reprises, le lieutenant Galet-Lalande étonna ses supérieurs par l’endurance et l’adresse de ses méharistes, par les résultats de leurs randonnées. A lui, je crois, un tirailleur montrant sa cheville fracassée par une balle de ces Berabers tirant à plat ventre, dit qu’une seule jambe suffisait pour la marche de combat. Et le raide Saracolé continua de bondir à cloche-pied sans épargner, de son feu, les rares buissons ni les touffes de had qui masquent les têtes des nomades habiles à s’enterrer dans le sable, eux et leurs très bons fusils allemands. Le Soudanais ressentit encore les effets de leur adresse. Son autre tibia fut rompu par le plomb rasant le sol. Alors l’opiniâtre déclara que, s’il ne pouvait plus avancer, du moins, il épaulerait à genoux, viserait mieux, et vengerait ses blessures. Ainsi fit-il. Guéri, cet héroïque baron de la campagne nigérienne vous guidera, la baïonnette passée dans la ceinture, à la manière des Orientaux. Rejetée sur la nuque, la chéchia découvre le fer d’un large front aux bosses luisantes, deux yeux en amande, un mufle camard et mobile derrière quoi florit un sens de l’honneur qu’il faut souhaiter à tous nos réservistes de France, car alors il ne serait pas de victoire hors de notre portée. Chose vraisemblable, puisque les mêmes officiers instruisent ceux de Tombouctou et ceux de Nancy. Comment tel de nos dragons serait-il moins stoïque, en vérité, que ces tirailleurs dévoués à la mission du lieutenant Ranc et souffrant leur martyre d’écorchés vifs dans les sables d’Oualata, près de cet officier trapu, hérissé de cheveux noirs, candide en apparence, un peu mystique et capable de leur donner confiance en leur bravoure ?

Peu de choses valent mieux, pour notre esprit, que la promenade africaine aboutissant à ces dunes pâles où la sombre caravane tangue sur les jambes de ses dromadaires en file avec les quelques soldats masqués, enveloppés, avec le génie de ses chefs blancs. Une seule âme vit dans ces corps tapis sur les bosses des bêtes solennelles. Au premier signe d’une main levée, le cortège s’arrête ; les hommes glissent à bas. Ils se rassemblent. Ils s’en vont, ligne de tirailleurs baissés, l’arme au poing, vers la dune que leurs pieds nus escaladent prudemment. Un nouveau signe les fait tous s’enlizer, invisibles aussitôt, derrière les touffes et les épineux. Manœuvre obtenue enfin, malgré la répugnance de leur orgueil à se cacher. Cependant le goum est parti courbé sur les encolures de ses méharis qui allongent leurs foulées vers la droite, afin de tourner rapidement l’adversaire et de saisir le convoi de prise, dans le fond du val sablonneux où probablement les nomades se dissimulent. L’action s’engage. Nos sergens français, barbus comme les anciens sapeurs, emmènent les sections par les flancs qu’ils étendent ainsi. L’œil du touriste n’aperçoit rien, dans la pâleur moirée de ce désert, ni entre les arbustes rabougris et poussiéreux que couronnent, de-ci, de-là, les crêtes des grandes houles. En arrière, tout près, il y a une bande de chamelles nues, tantôt prétentieuses, tantôt peureuses, et qui embarrassent leurs jambes trop hautes dans leurs chamelons bossus, si mal articulés pour soutenir les serpens de leurs cous. Il y a, derrière les moutons gris de la colonne, un berger nègre à demi nu, le litham contre la face et un chiffon autour du crâne. Et voilà tout, dans l’espace immense comme une merde vagues immobiles qui vont se remettre sans doute à crouler, à grandit en mugissant.

Laissées, les bêtes de la caravane forment à elles seules un paysage de jambes tendues sous l’échine et les charges de barils, de sacs à viande, à mil. Cela bouche l’horizon. Peu de gardiens surveillent ces sages animaux qui, de leurs tôles lippues et curieuses, examinent le lieu, hument l’air, qui s’inquiètent, dirait-on.

Cependant une dune crépite là-bas. Les partisans du rezzou écartent de leur prise le goum découvert. Pas un de ces tireurs n’apparaît. Voilà toute la guerre du Sahara. Et voici tout son décor : ces ondulations de sable moiré qui scintille à l’infini dans le silence incandescent. Pas un oiseau qui chatoie dans l’air. Seuls de gros coléoptères noirs tracent sur l’arène leur itinéraire aux brèves distances, puis s’enfouissent dans les trous.

Néanmoins il se pourrait, — car il s’est pu, — que, de droite ou de gauche, vers les points que les sergens explorent, la main sur les yeux, il surgit brusquement une ligne de méharis éperonnés, poignardés, barissant sous des hommes en boules ; ceux-ci masqués de bleu, couronnés de loques, gonflés par les draperies, avec leurs gestes à lances, à glaives droits, à fusils, avec leurs clameurs de massacre. Il se pourrait qu’une longue minute on les vît accourir obliques au sol, dans l’étincellement de la poussière. Les pattes des dromadaires blanchiraient au soleil et leurs cous recourbés. Très loin encore, ils ressembleraient à une course d’autruches géantes. Plus près, on distinguera les braies bleues des guerriers crispés sur leurs rallahs, les lippes tendues des méharis que tire la cordelle de la narine, cruellement. Les feux à répétition précipiteront à terre, peut-être, quelques-unes de ces bêtes, mais le reste de l’escadron grandirait vite. Les fantômes glissés à terre galoperaient frénétiquement, plus que les coursiers, points de mire tout blancs, élargis par le vol de leurs boubous et les éclairs de leurs fusils. Il se pourrait qu’en dépit des chutes, des agonies et des désordres, cette horde, tout à coup, fût là, barbare, hurlante, derrière les cous tordus de ses chameaux, derrière les boucliers de parchemin en forme d’écus héraldiques, recroquevillés sur les bords, derrière ses blessés abattus par la dernière salve, et qui ramperaient, la dague au poing, pour, du moins, égorger avant de mourir. Des gestes aux bracelets de marbre épauleraient les carabines contre les joues en litham, sous les yeux de feu. Des javelots traverseraient l’air et vibreraient en pénétrant les chéchias des crânes. Peut-être se dresserait-il là, ce chef berabich qui tanna la peau du visage arrachée à un de nos lieutenans, et s’en fît un masque. Il n’y aurait plus qu’à mourir noblement, à bondir baïonnette au canon, en diables inexorables. Souvent, par cette sorte d’attaque, nos tirailleurs mirent en panique bien des Berbères vainqueurs.

Ce qui ne les empêche pas de venir, au bout de randonnées follement audacieuses, parfois jusqu’au troupeau a l’abreuvoir, dans un faubourg même de Tombouctou, puis de repartir emmenant leur proie, avant l’alarme sonnée pour la garnison.

Elle veille pourtant sur cette grande ville apparue comme le port de la mer sablonneuse qui baigne, au Nord, Ghadamès la Tunisienne, Ouargla l’Algérienne, Figuig la Marocaine, et qui vient, au Sud, affluer contre cette silhouette longue, mauve et bleue de la cité aux mille terrasses, contre le minaret de Sidi-Yahia, la pyramide du Dyinguer-Beer, la tour de Sancoré et son clocheton où la voix du muezzin convoque ici les intelligences du Sahara.

En arrivant, les caravanes défilent sous l’angle d’un fort. Il guette les espaces, flanqué d’une redoute ronde, survivante unique des vieilles défenses marocaines. Méharis et spahis, dans l’intérieur de ces remparts, se tiennent prêts à la reconnaissance du désert ou à la poursuite d’un rezzou. L’artillerie ne semblait pas suffisante, en 1912, pour tenir à distance une armée d’assiégeans qu’annonçait, à Fez, la politique de nos ennemis. Le sable s’immisce dans les organes délicats des mitrailleuses ; il les met rapidement hors de service. Ce n’est pas l’arme convenable pour le Sahara ; mais de solides canons. Nos officiers les attendent impatiemment. En cas de guerre africaine ou européenne, en cas de révolte consécutive, Tombouctou deviendrait l’objectif immédiat de tous nos adversaires Maures, Touareg, Peuhls du Macina, et même Toucouleurs fidèles au souvenir d’El-Hadj-Omar. L’objectif de toutes les races que prêcheraient leurs marabouts soudoyés par tel ou tel agent des coloniaux germaniques. Aussi l’urgence est-elle indéniable de constituer, ici, une force centrale à grand rayon d’action. Dans l’état de choses actuel, lorsque nos méharistes partent vers Arouan et Taoudéni pour escorter la caravane annuelle, l’azalaï, trop peu de soldats demeurent dans Tombouctou. Il leur serait même difficile de maintenir l’ordre parmi les douze mille habitans, si l’émeute, appuyée par les Touareg du dehors, venait à brandir ses lances et ses glaives. Or les Berabichs campent la moitié du temps, eux et leurs troupeaux, autour de la ville. Bien que la plupart de leurs tribus nous soient soumises, il en est de dissidentes. Les Maures de l’Azouad peuvent, un beau jour, à la voix d’un apôtre congénère rencontré dans leurs excursions aux salines de Taoudéni, nous exécrer, puis nous assaillir. Comptant leurs planches de sel en losanges bien décorés, historiés de signes et de caractères, ils semblent en général pacifiques au milieu de leurs beautés sémites qu’on appellerait Myriam, ou Judith, ou Salammbô, volontiers. Elles sourient entre leurs tresses, debout devant les tentes noirâtres, devant les cases de nattes. Les antinoüs et les satyres de leurs familles vous regardent en faisant le salut militaire malicieusement. Siéra-t-il de se fier davantage aux Touareg accroupis dans leurs braies, le front rasé, sous les arceaux de leurs dômes en paillassons ? Leurs captifs Bellas, qui mènent les chèvres et les moutons vers les pâturages voisins du Niger, ont toujours combattu dans leurs rangs ; et avec furie.

Ici, vraiment, ces peuplades ne manifestent pas la joyeuse déférence que nos Africains d’ailleurs nous prodiguent. Dans ces faubourgs de ruches, où les Songaïs tissent les bandes indéfinies de leurs étoffes, dans ces maisons de banco où les descendans armas des Berbères tripolitains qui fondèrent l’empire de Gao travaillent le cuir, brodent les sachets à gris-gris, les bottes, sandales, babouches et harnais, avec des soies multicolores, dans ces rues où les enfans des lettrés Alfa apprennent le métier manuel de tailleur, celui de leur caste, avant de former leur esprit de jurisconsultes et d’imans, dans les quartiers arabes où les Kountas-Bekkaï, qui se flattent de nommer le Prophète en leur ascendance, causent dédaigneusement : partout, les mines signifient la crainte soumise ou l’ironie tacite du vaincu au passage du conquérant.


VI. — LE COMMUNISME ET LE MUTUALISME A TOMBOUCTOU

De notre administration, cependant, toutes les castes nobles, Chorfa, Alfa, Arma, ainsi que les noirs Galibi, reconnaissent les bienfaits. La ville n’est plus en ruines comme nous la trouvâmes, comme M. Félix Dubois la décrivit. On a relevé les murailles d’argile, recrépi les façades obliques, replacé les portes massives, moulé savamment les obélisques et les merlons décoratifs. Les terrains vagues ont été acquis et couverts d’édifices. Aux paillotes ont succédé ces maisons construites selon l’art méditerranéen, et semblables à celles de Pompéi. Par les rues au cordeau, le touriste erre, heureux de saluer un ornement de la Cyrénaïque byzantine, telles ces minuscules arcades en relief modelées dans la glaise sur une maison voisine du marché aux branches sèches.

Réserve faite pour la différence des matériaux etleur aspect, on goûte les mêmes joies que procure la flânerie dans une rue médiévale de notre Limousin, de notre Bretagne, de la Vénétie même. Depuis le XIIe siècle, les souvenirs se sont accumulés aux carrefours. L’esprit le moins apte à l’évocation peut s’offrir, de place en place, les réminiscences suggestives. N’est-ce pas un pèlerinage riche en émotions de pensée, celui qui mène au Puits de la Vieille, aux trois mosquées de Dyinguer-Beer fondée par l’empereur Kankan Moussa, de Sancoré, bâtie par les philosophes sahariens, de Sidi-Yahia, dédiée au grand saint de l’époque marocaine ? Les demeures des lettrés musulmans qu’habitèrent le major Laing, René Caillé, le docteur Barth, le docteur Lenz, comment les visiter sans dévotion ? Enfin saurait-on parcourir froidement les forts construits sur les deux points que le lieutenant Boiteux choisit pour ses canons-revolvers, et où il posta ses dix-huit hommes divisés en garnisons capables, aussitôt, de battre, au pas de course, les Touareg vainqueurs de l’enseigne Aube et de sa troupe, sur la route de Kabara ?

Et cette foule antique ? Foule que toisent encore les fils en tuniques bleues des Numides, ces « Barbares » de Scipion, les Berbères. Foule aux types de sémites hyksos et carthaginois. Foule de pasteurs méditerranéens tels que les décrivirent les Bibles israélites, les bucoliques grecques et latines. Foule qui nous entoure de Didons, de Barcas, de Jugurthas et de Massinissas, de Davids et de Bethsabées, de Corydons et d’Alexis ; sans compter les fils lippus des guerriers Songaïs et Mandingues ; sans compter leurs sœurs à trois houppes qui façonnent, en plein air, de la poterie, ou leurs sœurs à cimiers, qui broient, au pilon, l’indigo de leurs teintures, dans les enceintes en paillote de leurs fermes. Cette foule est une résurrection surprenante des siècles enfouis sous les vestiges des cités mortes, jadis, au bord de la Méditerranée sémite, libyenne et latine.

Fidèle aux revendications de toutes nos plèbes, cette multitude réalise une sorte de communisme mutualiste qu’on déclare impossible dans nos parlemens. Les Kondey-di-yo (les compagnons) associés, par quarante, au lendemain de leur circoncision, se rendent la justice, s’aident et s’assistent selon un statut fixe que maintient une hiérarchie de personnages, en cela supérieure aux distinctions de castes. Un fonctionnaire de Tombouctou, érudit observateur, qui renseigna bien M. Félix Dubois, M. Dupuis, a scrupuleusement observé les coutumes de ces associations. D’abord les différences d’origine y sont effacées. Un noble arma obéit à son supérieur songaï ou mandingue, à un vil galibi, arnère-petit-fils de captifs. Un alfa, très fier de son grand savoir coranique, de sa renommée d’écrivain ou d’avocat-conseil, assemblera les briques ovales d’une nouvelle demeure nécessaire a tel de ses camarades nègres. Et cela d’après la décision de l’Askéou, chef si révéré qu’il ne s’abaisse pas jusqu’à parler lui-même ; mais le fait par l’entremise du Basouda (l’orateur). Telles et telles maisons neuves de Tombouctou furent bâties par des coopératives qui souvent, obligent leurs membres de substituer à leurs huttes ces maisons, ces petits hôtels en banco avec terrasse. Pour cela, les Kondey se réunissent le jour convenu, prêts à leurs lâches de porteurs d’eau, de gâcheurs de terre, de maçons, de crépisseurs, de charpentiers, de musiciens et de chanteurs rythmant les efforts du travail ; tandis que les jeunes filles dansent pour la joie des yeux. De pareilles mutualités existent parmi les femmes. Chacun de leurs groupes correspond aux coopératives des hommes, qui ratifient, ou non, les projets de ces dames. En cas de labeur commun, elles offrent le tabac, les colas, le couscous.

Cette égalité relative entre les deux sexes, si contraire aux mœurs des Africains, semble le résultat de l’influence Targui et Maure. Chez ceux-ci, les épouses ont l’importance, la culture littéraire, la direction morale des enfans, le soin de leur enseigner. Chez eux, le ventre anoblit. L’enfant d’un Maure et d’une négresse compte pour peu de chose. Le fils d’un nègre et d’une Maure jouit de tous les droits, dans la tribu de sa mère. Les sociétés de femmes se développent, à Tombouctou, comme les sociétés d’hommes, et sous une pareille hiérarchie, depuis que des mariages fréquens unirent les personnes de castes différentes, des Armas ayant été ruinés, des Galibi enrichis. Les épouses désignent une arbitre, l’Ashakoum, comme leurs maris et leur frères, élisent un juge, l’Alkali, à qui les unes et les autres témoignent une confiance dont ne bénéficient pas le cadi, ni même, pour certains litiges spéciaux, le magistrat de France. Ce parangon de l’équité condamne à des amendes onéreuses, au don coûteux d’un bœuf, ou de dix mille colas, par exemple, si l’un des participans manqua de courtoisie envers les camarades à l’occasion d’une naissance, d’un décès, d’un mariage, d’une circoncision, d’une excision. Quel autre peuple châtierait autant les défaillances de la civilité ? Notez que la coopérative tout entière paye pour le délinquant. S’il y a résistance, le procès vient devant un groupe d’hommes plus âgés, et jusqu’au groupe des vieillards. On peut en appeler encore à la Djemmaâ constituée par les associations du quartier, par les mandataires des coopératives fonctionnant dans les trois autres quartiers de Tombouctou. Il arrive que trois cents délégués s’assemblent ainsi pour rendre, en dernier ressort, une sentence, sous la présidence de l’Askéou en chef.

En ce moment, les coopératives reconstruisent la ville. Elles accotent les unes aux autres ces demeures d’argile presque toutes pareilles à celle de M. Dupuis. Chacune contient, à des niveaux différens, quelques chambres étagées autour de la courette centrale, réunies par des corridors étroits et bas, éclairées par les découpures en arabesques des volets marocains. Coussins et nattes, coffres en cuir bardés de ferrures complexes, plateaux et tasses de cuivre, meublent ces petites salles ombreuses, fraîches, confortables. Logis de la pensée, de la méditation, de la lecture, du calcul. Logis de savans, de dévots et de marchands couchés devant leurs manuscrits, leurs corans ou leurs comptes, sans trop de mouvemens inutiles, causes de transpiration, puis de lassitude. Logis d’idées secrètes et d’espoirs mystérieux. Dans la cour, la jeune captive en pagne manœuvre son pilon à mil. Dehors, des marmots jouent, tout gris de sable qui saupoudre leurs corps en bronze potelé. Sur un tapis de Niafunké, des femmes à trois houppes, accroupies, étendues remplissent, de leur babil, la chambre blonde. Elles tirent le fil de la quenouille memphitique emmaillotée de coton. La plus vieille conte les légendes des chasseurs aux exploits étranges et comiques, dont M. Dupuis a traduit un ensemble.

Evidemment, rien n’a changé, dans ces demeures, depuis cinq ou six siècles, si ce n’est la joie de l’Afrique peu à peu étouffée par l’effroi quotidien ; mais le marchand, qui sort de ces intérieurs pour se rendre au grand marché, n’a point d’autre vêture que celle de ses ancêtres, ni d’autres idées. Eux et lui supputent combien de sel arrivera de Taoudéni, à raison de quatre barres par dromadaire Kounta, en surplus de la provision que fut chercher l’azalaï. Le total de l’importation sera-t-il 2 500 ou 3 000 tonnes cette année ? Et combien les Berabichs eux-mêmes exigeront-ils en échange de quatorze barres. Treize représentent, selon eux, malins chameliers, le dédommagement pour la peine de transporter la quatorzième ; seule fraction rémunératrice du pauvre mineur peinant aux puits d’Agorgoth où cinquante personnes, sur deux cents, moururent de faim, on 1910.

Et combien les chefs de la caravane devront-ils verser, là-bas, entre les mains de ces saulniers ? Cinq kilos de mil pour huit planches de sel, travail d’un jour ? Ou pour dix ? Elémens indispensables du problème relatif à la hausse ou à la baisse prochaine des cours. Toutes les barques du Niger emporteront-elles leur charge du condiment ? Les unes remontant vers Niafunké et Wopti ; les autres descendant vers Gao, Tillabery Niamey, semant leur cargaison dans les ports du fleuve, de ses affluens navigables. La planche de 30 kilos vaudra-t-elle 11 fr. 50 ou 12 francs ? L’azalaï rapportera-t-elle, 70 000 barres ; ou plus ? Les courtiers placeront-ils le tout, à bon prix, dans la Boucle du Niger, pour assaisonner les repas songaï, peuhls et lobis ?

Ainsi pense le courtier en son boubou à broderies savantes, sous la toque de coton. Il baisse les cils contre ses regards blessés par la lumière que réfractent les parcelles du sable entre les murs blonds. Il arrive au marché principal qu’emplit la foule blanche et bleue, la foule à grands plis, la foule qui déambule devant les baraques, dômes de nattes arrondies sur des branches courbes, devant les modestes étalages à terre des femmes bellas, sévères entre leurs tresses, des femmes songaïs, tristes sous leurs trois houppes, des fermières bambaras, rieuses sous leurs cimiers. Il admire que les commerçans de France aient bâti ces longues maisons où s’entassent, en quantité considérable, tous les produits, et que, dans la factorerie magique, l’on offre tant d’ustensiles commodes en fer-blanc, tant d’ombrelles pendues, tant d’objets sous les vitrines des comptoirs, tant de parfums, de savons, de cotonnades, de soies en pièces, de services à thé, de liqueurs diverses, d’images, de photographies.

Au bout de la place en rectangle, le dispensaire du « toubib » est ouvert à la file des malades. Beaucoup viennent consulter, pour leurs ophtalmies des sables, ce jeune blanc à barbe légère et à veste galonnée d’or qu’à l’intérieur d’une salle nue les infirmiers noirs assistent. Des enfans lui sont présentés par des mères kountas aux yeux doux. Leurs fronts anxieux se rident sous le diadème de cuir, sous la coiffure nattée ; et, quand elles se baissent, les riches pendeloques de leurs tempes caressent le poupon criard de leur or en losange, de leur ambre en boules. Avant de dire à l’interprète enturbanné le mal des petits, ces dames touchent, sur leurs poitrines, le cuir polychrome des trois scapulaires à gris-gris. Sans ôter son litham, le Targui colossal en ses larges braies bleues, montre un moignon dévoré par les ulcères. De haut, le guerrier regarde ce petit médecin de notre Midi, actif et bienveillant, qui, lui-même, lave les plaies, examine, et panse ; mais qui ne sait pas, comme le marabout, citer la surate, l’inscrire sur un papier. Réduite en cendre et lue dans l’eau, la maxime guérirait, seule, cette blessure. Que peut faire un remède sans la surate correspondante ?

Cette paysanne berbère, à la mine féroce et vengeresse dans 6a face large, dénude, sans pudeur, un torse modèle que, de leurs travaux dermatiques, sillonnèrent les acarus de la gale. L’orgueilleuse patiente semble prête à poignarder l’interprète barbu, sans doute plaisantin. Lui se carre, sous les franges de son turban, dans une mante de soie brune. Il ne semble pas redouter cette colère de fille noire à la chevelure cordée. Il continue de l’agonir.

De ces cliens basanés, les uns s’étonneront si le remède n’a pas guéri en quelques jours ; et ils perdront confiance. D’autres reviendront à la visite ; mais ils auront omis de suivre le traitement. Ceux-ci joindront à la thérapeutique française les soins bizarres du griot ; car ils estiment qu’une double médication doit accélérer le résultat. Néanmoins, s’ils doutent souvent des remèdes absorbés en pilules, cachets ou potions, nul ne méconnaît l’efficacité du pansement. La cicatrisation prompte de leurs plaies les convainc. Tuberculeux et cardiaques envient même le blessé qu’on enveloppe de gaze, d’iodoforme, de bandes étroites. Que ne les traite-t-on pareillement ?

Au total, s’il était possible d’hospitaliser les malades, on en guérirait beaucoup. L’excellence de leur tempérament les défend contre les complications habituelles aux maux des Européens. Nos méthodes appliquées à de telles constitutions donneraient des maxima de cures. Ce serait un impeccable moyen de multiplier nos prestiges et d’assurer notre influence dans tout le Sahara. Malheureusement, le budget des services sanitaires ne suffit pas.

La pénurie de médecins est incroyable, honteuse même pour la métropole, et sa réputation dans le monde. Pendant la marche de l’azalaï que le docteur accompagne quatre ou cinq mois, le cercle de Tombouctou, et ses 94 000 habitans se trouvent sans aucun médecin. Quand je passai à Djenné, le cercle et ses 83 000 habitans en étaient privés.

Une loi devrait attribuer trois ans de service africain dans l’infanterie coloniale, à tous les jeunes gens reçus docteurs et dès lors enrôlés comme tels, et dispensés, en revanche, de convocation militaire avant la fin de leurs études.

Trop précieuse est la vie des blancs qui, à deux ou trois, dispersés sur d’énormes régions, administrent 60 ou80 000 Africains, et les protègent, contre un millier d’esclavagistes, avec vingt ou trente tirailleurs soudanais, avec un goum de cinquante méharistes douteux ! Trop précieuses pour l’avenir sont les existences des enfans indigènes, de leurs mères qui, faute d’hygiène, périssent en grand nombre.

Cependant les docteurs décuplèrent au Soudan les possibilités de l’effort humain dans leurs postes. Certains de servir la cause de leur pays et l’honneur des nations civilisées, ils se prodiguent jusqu’à mourir par excès incroyables de fatigues. Ils enseignent même aux officiers les principes de l’art, et les moyens d’utiliser les manuels de thérapeutique coloniale, dans les postes lointains, d’essayer les interventions chirurgicales indispensables. A cette école, lieutenans et capitaines se font thaumaturges, et avec, parfois, un succès bien inattendu dans le fond de la brousse.

Comprennent-ils de tels dévouemens, ces malades accroupis à l’ombre du péristyle sur le seuil du dispensaire ? Ceux-là si bien faits en leur nudité couverte de haillons ; et ces négocians maures sous leurs dômes de nattes ? Et ces marchandes assises, sur leurs talons, devant les façades roses, avec leurs étalages de petits morceaux, de menues bûches, de tas minuscules ? Et celles qui entrent dans la bâtisse ensoleillée de la factorerie pour hésiter entre les calicots de Hollande ? Ces Maures, semblables aux images des quatre évangélistes, ce nain au torse et à la tête de géant, aux jambes de basset, qu’on a vu près de ses molosses, sur les vieux tableaux espagnols ? Ces vieillards, un peu trop foncés peut-être pour ressembler aux sept sages de la Grèce ? Ces sauvages de Robinson Crusoé ? Ces porteurs d’eau vêtus d’une tunique en loques comme les mendians autour de Diogène, et qui offrent les vingt-cinq titres de leur outre pour trois centimes, en dépit de leur fatigue ruisselante ; alors que la livre de riz en coûte vingt ? Ces jeunesses à marier qui arborent, en plus des trois houppes, une autre sur la tempe droite ? Ces filles au nez fin, contentes de la galette en cheveux tressés qu’elles gardent sur le crâne, sans compter les cadenettes accompagnant un minois de modiste parisienne qui aurait, par gageure, ramoné une cheminée de novembre ? Ces hétaïres arabes, drapées de voiles bleus, comme la Sainte Vierge ou Marie de Magdala, et qui ruinent les négocians marocains par le faste lourd de leurs bijoux puniques, syriens, cachés sous la cotonnade ? Cette marmaille vêtue d’un fil de cauris sur les hanches, premier livret d’épargne, ou drôlement parée de dalmatiques en toile à torchon ; promesses nombreuses pour l’avenir ? Tous ces gens que nous avons étonnés par les invraisemblables courages de nos soldats, par les miracles de nos sciences, se montreront-ils les disciples reconnaissans des civilisateurs ?


VII. — LES CIVILISATEURS

Problème encore insoluble à cette heure, et que, sans cesse, discutent les officiers de Tombouctou, tantôt avec M. Dupuis, l’observateur assidu des mœurs songaïs, l’inspirateur de tous les écrits concernant sa ville, tantôt avec M. Bonnel de Mézières, le chercheur érudit des manuscrits arabes, le diplomate de notre influence parmi les tribus sahariennes, l’élégant cavalier qui n’omet rien du dandysme actuel, pas même les joues rasées sous la moustache en brosse. Casqué, botté, il trotte, par les rues sablonneuses, selon les règles du meilleur raffinement que dicterait, au Bois de Boulogne, un arbitre des élégances cavalières, apte à les modifier, juste comme il convient, pour les nécessités du climat tropical.

M. Dupuis, surnommé Yacoubapar les indigènes, a la mine d’un professeur barbu, à lunettes. Père blanc jadis, aumônier de la troupe, dit-on, il connut la difficulté d’observer les vœux au cours d’une vie agitée, guerrière, pleine d’aventures et de hasards. Loyalement il se démit pour attacher, à ses manches de khaki, le bracelet de velours où brille un feuillage d’argent, insigne de nos agens dévoués aux allaires indigènes. Travailleur admirable, ce fils de notre Château-Thierry a recueilli les légendes et les traditions de toutes les races qui se rencontrent sur les marchés de Tombouctou, le grand, Yobou-Ber, si riche en trésors de la Méditerranée, en sel, en étoiles du Sahara et en marchandises soudanaises, le petit, Yobou-Keïney, tout plein de volailles, de légumes, d’œufs, de viandes flambant sur les branches sèches, de laitières camardes accroupies, et montrant leur liquide mousseux, en de larges calebasses, où nagent des coquilles de beurre pêchées fort proprement à l’aide d’une sébile. Les Maures regardent cela, tout en souriant de leur denture proéminente à la manière anglaise, parmi ces maraîchères, tripières et fruitières qui fument leurs pipes de bois noir.

Le palais du colonel ressemble à tous ceux que les Français élevèrent en Afrique occidentale. Il a de larges escaliers en banco, des galeries autour des appartemens spacieux, une table d’état-major noblement servie, élégamment parée, fleurie, grâce à l’art de Mme Desclaux, la charmante et vaillante femme du capitaine-adjoint.

Veut-on savoir le menu du 10 novembre 1912 ?


HORS-D’OEUVRE DE TAOUDENI
OMELETTE AUX TOMATES DE TOMBOUCTOU
FILET DE BOEUF OUALATA
MESCHOUI TENGUERIGUIF
PURÉE DE PATATES TOUAREG
GATEAU DE RIZ DE DAOUNA
DESSERTS DES MARES.

Donc, au cœur de l’Afrique, et dans les sables chauds du désert, là, quelques Français se réunissent devant un déjeuner de Paris, tout lumineux par ses cristaux, ses porcelaines, son argenterie, par ses vingt ustensiles délicats et propices à la communion solennelle de l’homme avec les essences comestibles de l’univers.

Une fois de plus, il siéra de constater quel brillant génie anime les cerveaux de ces officiers, de ces administrateurs, de ces docteurs contraints à tous les miracles par les nécessités de la conquête, par le manque quotidien de tout, par l’absurde indifférence du Parlement pour notre Carthage. Nos tirailleurs soudanais sont tellement accoutumés à voir leurs chefs se tirer d’embarras par magie, qu’ils répondent, aux momens difficiles : « Moi peux pas ; mais toi, lieutenant, débrouille toujours ; y a ça bon ! » Et il semble vraiment que ce soit là l’opinion de toute l’Afrique devant les prodiges accomplis par les quelques poignées de stoïques au cœur romain.

Après le colonel Roulet, de qui les Parisiens connaissent l’éloquence et l’heureux savoir, c’est le colonel Sadorge qui préside aux destins de Tombouctou avec la collaboration de M. l’administrateur Vadier. Portant sa gloire de soldat célèbre, en toute modestie, le colonel ne laisse passer, sous la moustache épaisse, que des paroles exemplaires. Très simple, il préfère que ceux de son entourage brillent, qu’ils content leurs exploits de chasseurs ou de guerriers, qu’ils dissertent avec maîtrise sur les sujets de leur compétence. Il semble dire : « Voilà comme ils sont, et comme j’aime qu’ils soient. » Un chef conscient de son mérite n’a point à paraître lui-même. On juge de sa maîtrise d’après les talens qu’il a su rassembler, guider, ou qu’il laisse librement s’épanouir.

Voici l’un de ces hommes. C’est un très beau garçon à cheveux d’or. Son képi a le bandeau bleu-ciel des spahis. Cet Apollon organisateur se propose la formation d’un goum auxiliaire parmi les gens de Oualata, la cité récemment conquise, la ville aux inestimables manuscrits du XIIIe siècle que M. Bonnel de Mézières a recueillis, que M. Delafosse et son beau-père traduisent, commentent, source d’une histoire prochaine. Ce lieutenant explique passionnément son dessein. Seul, ou presque, dans ces lieux, parmi les campemens de nomades, il ira trouver chacun des meilleurs. Il lui dira qu’il faut aimer notre œuvre de civilisation, s’armer, combattre, mourir pour elle. Et plus. S’astreindre à la discipline des Latins, à la probité française. Renoncer au pillage si juste qu’il paraisse d’après la coutume du désert. Renoncer aux profits de la bataille, en dépit de toutes les idées sahariennes. Combattre pour l’honneur, et la pure grandeur de la loyauté. Avant qu’il sache si ces néophytes lui seront fidèles ou hostiles, ce lieutenant s’en ira seul au milieu d’eux, dans les contrées arides. Là, sans témoins, il poursuivra quelques cousins de ces méharistes ayant dévasté un village de notre protectorat. Sera-t-il assassiné en route par son goum ? Ou bien abandonné, devant l’ennemi, comme il est advenu à Rossi et à Lelorrain ? Il se peut. « En tout cas, ajoute le lieutenant, personne ne saurait dire que je fais ça pour avoir la croix. Je l’ai. Ni pour décrocher le troisième galon. Je suis au tableau d’avancement parmi les premiers noms. Personne ne saurait dire que je fais ça pour un avantage… Hein ? » Et tous de l’approuver en souriant.

Et vous considérerez cet admirable cavalier qui eût pu, à son gré, vivre dans une garnison de France, participera tous les luxes, à tous les plaisirs raffinés du monde ; car il joint à la franchise de sa parole, et à l’évidence de sa bravoure, les façons d’un homme fort distingué. Non. Au milieu de ses barbares dont il a sans doute obtenu la confiance en soignant, d’abord, leurs sales maladies, en partageant leur existence malpropre et hostile, le lieutenant Bœswilwald a réalisé son vœu. Escaladant, par la jambe de derrière, la bosse de son méhari, sans le faire agenouiller, afin de montrer à ces chameliers par atavisme son excellence d’instructeur légitime, il a parcouru les espaces aveuglans du désert. Il a bu l’eau rare et magnésienne des puits où flottent des animaux noyés. Il a bu le dernier, afin de faire comprendre son caractère de chef qui sait dominer ses propres instincts au bénéfice de tous. Peu à peu, sa supériorité, dans les vertus mêmes du Berbère et du Maure, s’imposera. Le lieutenant offrira bientôt à son pays une troupe nouvelle, capable de servir au mieux, de faire plus latin l’empire antique et sablonneux de Carthage.

Ce jeune homme espérait cela, devant cette table lumineuse et fleurie dans l’ombre fraîche ; pour le seul plaisir d’être estimé par ses camarades et son colonel, pour être utile à la nation.

Un autre parla. Il a fait la guerre de Crète contre les Turcs, celle de Chine contre les Boxers. Il a traversé les Indes au retour, accumulant les observations de l’artiste, de l’économiste, de l’ethnographe, du colonial, étudiant les méthodes anglaises d’administration. Il a touché, en les voyant à fond, Saigon et Singapour. A la Côte d’Ivoire, il a vécu dans la forêt, parmi les peuplades les plus sauvages. Capitaine, il a dû soudain partir au secours de son lieutenant assiégé fort loin. Dans la nuit même, ce chef a réuni les porteurs de la colonne, de son bagage et de ses munitions, en quelques heures. Il a marché. Il a vaincu. Il a sauvé. De retour, il a soigné, tout un mois, le médecin de sa compagnie, et prolongé cette vie, grâce à de la science acquise, en attendant l’aide de l’autre docteur retardée par la distance, par un voyage à cheval de plusieurs semaines. Aujourd’hui, le capitaine Thévenin a laissé les trois galons d’or pour l’administrative ramille d’argent. Il collabore au gouvernement général. Il crée les archives et l’histoire de l’Afrique occidentale. Il guide, avec un savoir infaillible, le visiteur de notre Afrique, sans omettre d’examiner, au passage, les postes militaires, les tribunaux indigènes, l’esprit des villageois, les travaux de ses collègues, les résultats de l’agriculture et de l’élevage, les possibilités de la navigation fluviale, les réclamations des fonctionnaires, des officiers, des laptots mécaniciens, des tirailleurs Bambaras, des chameliers Berabichs.

Imaginez ce que peut être un échange de propos entre de telles intelligences, de tels caractères, de telles mémoires, entre l’érudition d’un observateur assidu comme M. Dupuis-Yacouba et les connaissances d’un voyageur diplomate comme M. Bonnel de Mézières. Vous écouterez le commandant Joly et l’administrateur Vadier multiplier leurs surprenantes révélations sur la psychologie des peuples qu’ils dirigent, qu’ils organisent. Celui-ci vous dira ses chasses à l’éléphant, à l’hippopotame, et quel sergent tua, dans un poste du cercle de Gao, en une seule année, vingt-deux lions avant d’être écharpé par la furie du vingt-troisième qui, blessé profondément, agonisa sur la victime. M. Bonnel de Mézières vous expliquera comment on force l’autruche à courre, dans les environs de Oualata. Ces messieurs discuteront joyeusement aussi sur la question de savoir quels sont les plus beaux ballets tam-tam. Ceux de la Guinée ou du Soudan ? Et pourquoi notre opéra ne peut-il rien donner qui vaille en comparaison ? Là-dessus, on parlera des ballets russes, de Chaliapine et de Moussorgski, de Debussy et de Beethoven, des écrivains-voyageurs Loti, Chevrillon, Louis Bertrand, des grandes pages signées par Maurice Barrés, par Rosny. Car, pendant la sieste, on lit. Et on lit beaucoup plus qu’à Paris. On préfère s’instruire, à manier les cartes ou calomnier ses amis. C’est le miracle africain.

Chose merveilleuse, ces Latins dénigrent peu leurs émules. L’extrême valeur dos gouvernans, M. Merlaud-Ponty, M. Clozel, n’est pas contestée. M. Roume a conservé toutes les admirations de ses anciens collaborateurs. Les généraux Galliéni, Joffre, Archinard, Bonnier sont loués nettement. Et, contre nos parlementaires si foncièrement injustes pour l’œuvre de nos Africains, la critique n’est pas trop amère. « Que voulez-vous ?… Ils ne savent pas ! » aime-t-on répéter sur le ton de l’indulgence qui excuse, plutôt que sur celui de la sévérité qui s’indigne. Seul un acte parlementaire ne bénéficie pas de cette tolérance. Il n’est pas un poste de notre empire où l’on devine les motifs pour lesquels furent cédés aux Allemands le nœud orographique de la Sanga, sa houille blanche, le meilleur centre industriel de l’Afrique prochaine, et une des régions fructueuses de ce continent. Sénateurs, députés, ministres, n’avaient-il donc jamais lu les rapports du commandant Lenfant ? Eux non plus, « ils ne savaient pas ! » Il en est si peu qui savent, au Parlement de France !…

N’importe. On restaurera Carthage tout entière.

Dans le Sahara, le dromadaire ne marche-t-il pas droit, devant lui, jusqu’à l’instant de la mort ? Quand la fatigue l’a épuisé, il tend de plus en plus le cou, comme si la tête voulait entraîner le reste du corps encore plus loin ; mais le corps pèse et s’affaisse. Il ne se relèvera plus. Lorsque la caravane a défilé tout entière, lorsque le bruit familier s’amoindrit à distance, l’animal prend peur de la solitude. Une dernière fois il tend le cou vers la vie qui s’éloigne. L’effort est vain. Alors le méhari résigné pose sa tête lasse sur le flanc ; et, doucement, il expire. Le fidèle serviteur disparait sans murmure, puisque son œuvre continue.

On trouve aussi parfois, dans le sable, un Maure en posture du salam que l’air sec a momifié, près de son chameau à terre. Ayant perdu la route du puits, ils se sont l’un et l’autre remis entre les mains de la fatalité divine, sans révolte.

Que de captivantes histoires dites ainsi, autour de cette table française, par les matins ardens de Tombouctou ! Le plus souvent, on y espère le transafricain qui doit unir le Niger à la Méditerranée, comme le firent, si longtemps, les voyages des caravanes parcourant les pistes de puits en puits, d’oasis en oasis. Savamment, le colonel Sadorge explique les difficultés, les chances, la nécessité de l’entreprise. De Colomb-Béchar ce rail doit s’allonger vers Tosaye, en aval de Tombouctou, dans le vieil empire de Gao.

Le soir, on reprend ces propos, sur la terrasse, à l’heure où le soleil s’immerge dans les vapeurs de l’horizon ; à l’heure où les rayons dorent enfin, plus qu’ils ne les dessèchent, les pyramides hérissées de Dyinguer-Beer et de Sancoré, le pinacle de Sidi-Yahia, les rebords des toitures plates, et la crête de tous les murs qui, progressivement, s’obscurcissent. Quelques minutes, la ville reste ainsi ; mi-partie or et ombres. Vers le ciel apaisé, un peu gris, les lignes de faîte resplendissent ; tandis que la vie du peuple devient ténébreuse dans le dédale des rues, jusqu’aux espaces mauves du désert.

Une vapeur lilas monte des fonds. Elle noie les dunes, au loin.

Alors, la ville de terre dorée, d’ombres fauves, la ville aux façades marocaines, puniques, égyptiennes, étrusques et latines suggère tout ce que nous supposons de l’ancienne vie méditerranéenne, de ses peuples en tuniques, en toges, de ses peuples à grands plis, qui se meuvent là, sous les cris aigus des enfant et des passereaux.

Bientôt, les ors qui persistaient aux faîtes se ternissent. Ils se cuivrent. Ils deviennent orangés comme la poussière qui s’élève avec la brise. La ville blonde et l’air fauve se marient intimement au cœur d’une atmosphère poudreuse. Tombouctou s’assoupit dans ses lignes sévères que la nuit subite va bleuir, dès la naissance de la première étoile. Ensuite surgira la lumière de Tanit ronde et divine, déjà révérée par les dames en route vers un ballet nuptial, avec leurs parfums, avec les diadèmes de perles sur le front, sur les tresses mêlées d’anneaux en ivoire ou de boules d’ambre, avec la souple beauté du corps enclose dans un manteau ailé ; comme il sied aux Salammbôs de notre Carthage riche et puissante, désormais, sous nos couleurs.


PAUL ADAM.


  1. Voyez la Revue du 15 décembre 1913