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La Promenade du Sceptique ou les Allées/Notice

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La Promenade du Sceptique ou les Allées
La Promenade du Sceptique ou les Allées, Texte établi par J. Assézat et M. TourneuxGarnierI (p. 173-175).


NOTICE PRÉLIMINAIRE




Nous reprenons ici l’ordre chronologique dont nous avons paru nous écarter un moment. La Promenade du Sceptique fut composée en 1747. Madame de Vandeul nous a appris qu’un exempt nommé d’Hémery[1] en opéra un jour la saisie. Le manuscrit passa de la bibliothèque de M. Berryer, lieutenant de police, dans celle de M. de Lamoignon, puis chez M. Beaujon. Naigeon dit que Diderot le réclama longtemps à M. de Lamoignon et ne put en obtenir la restitution. Ce fut sur une copie achetée à la vente de M. de Malesherbes que Naigeon fit l’analyse qui se trouve dans ses Mémoires. Cette copie ainsi que les Mémoires, passèrent de ses mains dans celles d’une demoiselle Mérigault que A.-A. Barbier nous présente dans son Examen critique des Dictionnaires historiques les plus répandus (1820), comme âgée de 86 ans et qui mourut probablement peu de temps après puisque les Mémoires de Naigeon furent alors acquis par M. Brière, qui les plaça à la fin de son édition de Diderot.

La Promenade du Sceptique n’eut pas le même sort. Elle attendit encore dix ans un éditeur et ne parut qu’en 1830 dans les quatre volumes d’Œuvres inédites publiées alors chez Paulin.

Nous venons de donner sur cet ouvrage une version qui a pour elle le témoignage de Mme de Vandeul et de Naigeon. Il y en a une autre qui n’a pas pour nous la même valeur, puisqu’il est constant que ce fut pour la Lettre sur les aveugles et non pour les Pensées philosophiques que Diderot fut enfermé à Vincennes et non à la Bastille ; mais elle a trait à l’exemplaire qui était dans les mains de Malesherbes, lequel en avait conservé l’histoire dans une note ; à ce titre elle peut présenter quelque intérêt. La Revue des autographes (no 11, février 1867) a publié la copie de cette note, écrite de la main de M. Villenave. La voici :

« Cet ouvrage a été fait par M. Diderot pendant qu’il était à la Bastille. M. Berryer, qui était alors lieutenant de police, sut de lui que c’était à cela qu’il avait employé son loisir, et que, n’ayant ni plumes, ni encre, ni papier, il y avait suppléé par quelqu’un de ces moyens que le désespoir fait souvent imaginer aux prisonniers. Le magistrat lui fit donner de quoi écrire, pendant les derniers jours de sa retraite, sous la condition qu’il mettrait au net cet ouvrage inscrit sur les murailles de la prison, en caractères énigmatiques, dont l’auteur seul avait la clef.

« Il lui demanda de lui prêter cet exemplaire unique. Cette demande fut faite dans un temps où M. Diderot ne pouvait rien refuser à M. Berryer. Quand le magistrat eut lu l’ouvrage, il ne voulut pas le rendre à l’auteur.

« Ce fut de sa part une infidélité, mais non pas une cruauté, à beaucoup près. Ceux qui ont vécu de ce temps-là savent très-bien que si M. Diderot, qui avait déjà subi une punition très-sévère pour ses Pensées philosophiques, eût fait paraître un ouvrage tel que celui-ci, il lui serait arrivé encore de plus grands malheurs, et M. Berryer jugea, d’après le caractère de M. Diderot, que, s’il avait le manuscrit entre les mains, il ne résisterait pas au désir de le faire imprimer, ou qu’au moins il aurait la facilité de le confier à des amis indiscrets qui le publieraient.

« M. Berryer se conduisit donc, dans cette occasion, moins en magistrat despote qu’en tuteur qui emploie son autorité pour empêcher son pupille de faire une faute qui pourrait lui être funeste.

« M. Diderot allait quelquefois voir M. Berryer. Il lui redemanda le manuscrit ; mais il vit bien qu’il ne l’obtiendrait jamais de lui.

« Après sa mort, il fit de grandes instances, et ceux qui avaient hérité des papiers de M. Berryer lui répondirent que celui-là ne s’y était pas trouvé. Je ne sais pas si le manuscrit original de la main de l’auteur existe encore ; mais un des confrères de M. Berryer l’avait eu quelque temps entre les mains, et en avait tiré une copie. Il s’est cru obligé à ne le pas rendre à l’auteur, parce qu’il l’avait promis à feu M. Berryer. Je crois qu’il aurait pu se dispenser de tenir cette parole. Car, dans ce temps-là, les principes de l’administration avaient bien changé ; et l’ouvrage aurait pu paraître sans compromettre l’auteur. Cependant M. Diderot a marqué plusieurs fois à l’homme de qui je tiens cette copie un grand désir de revoir ce qu’il appelait ses petites allées, et il est mort sans avoir cette consolation.

« Tout le monde étant mort à présent, le dépositaire m’a prêté le manuscrit sans me demander de secret, et cet exemplaire est la copie que j’ai fait faire. »

L’œuvre est bien encore une œuvre de transition. Cependant les traits de la philosophie naturaliste et panthéiste de Diderot s’y accentuent. Nous croyons qu’on en comprendra sans peine les allégories faciles à retrouver, du reste, au moyen de la clef ; mais nous souscrivons pour notre part au jugement qu’en portait Naigeon en 1788 : « Il s’agit de savoir, disait-il, si cet ouvrage, considéré dans son ensemble, dans ses détails et dans ses résultats ferait aujourd’hui une grande sensation. Je ne le pense pas. La partie philosophique, à l’exception de cinq ou six pages, où l’on sent l’ongle du lion, ex ungue leonem, paraîtrait en général superficielle ; et les deux autres, mais surtout la première, n’auraient aucun intérêt. »

Il est vrai qu’en 1788, on pouvait croire à la victoire définitive de la philosophie.



  1. Cet agent était spécialement chargé de la police de la librairie. Il a laissé de ses expéditions à la recherche des livres suspects, un Journal dont le manuscrit est conservé à la Bibliothèque Nationale.