La Province pendant la guerre de 1870-71/01

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La Province pendant la guerre de 1870-71
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 92 (p. 145-177).
II  ►
LA


GUERRE EN PROVINCE


PENDANT LE SIÈGE DE PARIS




I.

Dans ce complet isolement où Paris s’est vu réduire au mois de septembre dernier, l’imagination des nouvellistes s’est efforcée de suppléer aux informations du dehors. Que d’appréciations hasardées, de récits aventureux, de jugemens téméraires, ont rempli les journaux de la capitale pendant ces longs mois de siège ! Des espérances exagérées, suivies, comme toujours, de déceptions cruelles et d’injustes reproches, ont été le produit de cette séquestration prolongée de 2 millions d’hommes. Aussi importe-t-il de retracer le tableau réel des efforts tentés et des combats soutenus par la province. Ce n’est assurément ni le patriotisme ni la persévérance qui lui ont manqué. Dans les vingt batailles rangées qui ont ensanglanté les plaines de la Beauce, les vallons du Maine, les hauteurs de la Picardie et de l’Artois, les montagnes de la Franche-Comté, nos armées improvisées, revenant toujours à la charge, ont perdu plus de 60 000 hommes par le fer ou le feu de l’ennemi, sans compter le nombre bien plus grand encore des victimes du froid, de la faim et des fatigues d’une campagne d’hiver ! Hélas ! dans les guerres modernes, le dévoûment des masses ne suffit pas, quoi qu’on en dise, à donner la victoire ; il faut d’autres élémens, d’une possession moins méritoire peut-être, mais d’une acquisition plus lente, et qui ont manqué presque entièrement à nos recrues depuis la catastrophe de Sedan.

Nous n’avons pas la prétention de juger au point de vue politique la révolution du 4 septembre ; nous en dirons seulement, avec la plus complète impartialité, les conséquences militaires au point de vue de la défense nationale en province. Cet acte fut le résultat d’un violent accès de mépris et d’indignation. Quelle fut l’influence de cette transformation du pouvoir central sur l’organisation de nos forces et sur la conduite de la campagne ? Le gouvernement, présumé vacant, fut remis aux mains des députés de Paris sans exception. C’est là le trait caractéristique et fatal de cette révolution, qui excita autant d’enthousiasme à Paris que de consternation dans les départemens. La composition du gouvernement provisoire éveillait ici les plus tristes appréhensions. La province, à tort sans doute, se crut d’abord négligée ; on ne lui demandait pas son avis, et le gouvernement s’enfermait dans Paris, sauf deux membres qui ne pouvaient en être regardés comme les personnalités les plus importantes. Elle ne récrimina pas cependant, elle ne ménagea point les sacrifices ; mais on s’occupa trop tard d’y organiser un mouvement national, et l’on y employa des hommes et des moyens insuffisans. Au début, rien n’était disposé dans les départemens pour le rôle qu’ils devaient jouer dans l’œuvre de salut. Toutes les troupes formées et en état de servir, toutes les gardes mobiles déjà organisées, avaient été convoquées dans la capitale. Bien plus, l’on n’avait seulement pas songé à pourvoir la province d’un général et d’un ministre de la guerre. Paris gardait dans ses murs trois généraux bien connus, ayant tous trois déjà exercé des commandemens en chef, Trochu, Vinoy, Ducrot. Paris avait en outre le général Le Flô, puis un certain nombre de divisionnaires. La province par contre, après avoir formé des armées de 200, 000 hommes, allait les confier à un général du cadre de réserve, à deux brigadiers de promotion récente, à des capitaines de vaisseau ; parfois même des corps de 40, 000 ou de 50, 000 hommes allaient être dirigés par de simples chefs de bataillon. Cette situation, pour nous si accablante, a été néanmoins atténuée par d’heureux hasards ; des noms complètement inconnus ont été bientôt environnés d’une haute réputation militaire. D’Aurelle de Paladines s’est montré un organisateur vigoureux, un chef prudent et énergique. Quant à Faidherbe et à Chanzy, confondus dans la foule il y a quelques mois, ils ont dès maintenant conquis leur place parmi les généraux les plus estimés d’Europe.

Le jour où le gouvernement du 4 septembre délégua tous ses pouvoirs à M. Crémieux, il donna la mesure de son erreur sur la province. Certes il fallait une bien grande faculté d’illusion pour confier à cet orateur disert le soin d’organiser toutes les forces militaires de la France. M. Crémieux, il est vrai, a fourni la preuve qu’il ne manquait pas d’activité : outre les nombreuses occupations que lui donnait la défense nationale, outre ses perpétuels changemens de magistrats, n’alla-t-il pas faire des décrets pour réformer la composition des consistoires israélites ? n’alla-t-il pas s’accorder le malin plaisir de nommer trois évêques ? On voit avec quel sérieux le principal délégué du gouvernement de Paris embrassait l’immensité de sa mission. Le membre qui lui était adjoint, M. Glais-Bizoin, n’était pas de ceux qui pouvaient lui faire un utile contre-poids. Il aurait fallu beaucoup de bonne grâce pour reconnaître en lui un organisateur. Peut-on s’étonner que la province n’ait pu secourir ni Metz, ni Paris ? peut-on lui imputer ou lui reprocher des revers que l’on n’avait rien fait pour éviter ? Notre résistance souffrait d’un vice primordial dont les effets furent partout sensibles. Les préoccupations politiques avaient pris partout le pas sur les nécessités militaires. On avait jugé à propos de renouveler tout le personnel administratif et judiciaire. A peine entrés en fonctions, les nouveaux ministres de l’intérieur et de la justice avaient rempli le Journal officiel de destitutions et de nominations ; au bout de quelques semaines, tous les préfets, tous les sous-préfets, tous les procureurs et tous les substituts de France furent changés. Les nouveau-venus apportaient-ils donc dans la crise inouïe où se trouvait la France un tribut exceptionnel d’esprit pratique et de connaissances administratives ? Comment le croire ? C’était le barreau de Paris qui faisait invasion sur la province. De même qu’on avait des recrues pour soldats, des recrues pour ministres, on avait aussi des recrues pour fonctionnaires. L’on avait fait complètement table rase ; on avait chassé impitoyablement de toutes les positions l’expérience des affaires. Les municipalités aussi avaient été bouleversées. C’est dans une pareille crise, où l’esprit de suite, la méthode, l’activité réglée et productive, étaient si indispensables à notre salut, que l’on introduisait tous ces hommes nouveaux qui, eussent-ils le talent et l’aptitude au travail, allaient perdre un temps précieux à se mettre au courant de leur tâche. Comment encore s’étonner que nos armées aient été si longues à se former, si lentes à se mouvoir et composées d’élémens si insuffisans ? comment être surpris que les soldats aient été mal vêtus et mal nourris ?

Un pareil état de choses, il était facile de le prévoir, devait amener une universelle confusion et une inaction périlleuse. En réalité, trois semaines furent perdues pour la défense nationale. Au moment où s’opéra la révolution de septembre, le ministère avait présenté à la chambre pour la seconde fois un projet de loi relatif au rappel des anciens soldats, mariés ou non mariés, au-dessous de trente-cinq ans. Cette vigoureuse mesure avait alors été accueillie avec faveur, et se trouvait sur le point d’être votée. Le changement de gouvernement fit mettre de côté la seule proposition qui ait paru utile aux généraux Dejean, Palikao, Allard, à tous les hommes de guerre. Au lieu de s’occuper à préparer des forces immédiates et prêtes à entrer en ligne, la nouvelle administration eut recours à l’armement en masse de tous les citoyens. Les communications avec Paris n’étaient pas encore interrompues quand M. Gambetta, ministre de l’intérieur, fit une circulaire pour la création de corps détachés dans la garde nationale des départemens. Des ordres furent partout donnés pour l’organisation de ces compagnies de marche ; il fut enjoint par plusieurs préfets aux gardes nationaux de faire deux fois par semaine l’exercice à feu et de tirer à la cible. L’on composa sur le papier les cadres d’escadrons volontaires de cavalerie nationale ; on nomma d’anciens députés, dont plusieurs n’avaient jamais servi, au commandement des milices de provinces entières avec le rang de généraux. Un mouvement plus important et plus efficace se produisit spontanément dans les populations, et fit naître un grand nombre de compagnies de francs-tireurs. Il n’est guère d’arrondissement qui n’ait eu son corps franc : bien des cantons même en avaient plusieurs. C’est par centaines qu’il les faudrait compter. Le public s’imaginait qu’on viendrait facilement à bout des Allemands en leur faisant partout la petite guerre. On ne parlait que de nationaliser la chouannerie. Pour ne pas jouer le premier rôle, les francs-tireurs n’en ont pas moins une incontestable utilité. L’erreur consistait à leur attribuer une importance dominante, au lieu de les regarder comme les auxiliaires et les avant-coureurs de l’armée. Une autre méprise était le nombre incalculable de ces compagnies. Le morcellement infinitésimal des forces défensives avait le mérite de satisfaire beaucoup d’ambitions locales ; mais en fin de compte il produisait plus d’agitation que de résultats pratiques.

Cette première période de la guerre en province se caractérise par le manque d’unité de la défense et la dissémination des forces. Chaque département, chaque canton avait été épouvanté par la marche rapide de l’ennemi sur Paris ; chacun s’imaginait que sa ville était l’objectif principal des armées prussiennes. Lyon dans le centre de la France, Cherbourg et Le Havre en Normandie, Nantes et Brest en Bretagne, Poitiers, Rochefort, toutes les cités commerçantes, tous les ports de mer attendaient les Allemands dans un délai de quelques semaines, souvent même de quelques jours. C’était un affolement universel. Des fonctionnaires augmentaient encore ces alarmes par de maladroits excès de zèle. Ils lançaient d’effrayantes proclamations pour ordonner aux populations de faire évacuer immédiatement leurs bestiaux, leurs denrées, leurs voitures, ce qui aurait ruiné le pays et affamé les habitans sans utilité aucune. Plusieurs mois à l’avance, on détruisait les ponts, on coupait les routes, on pratiquait des tranchées, on élevait des barricades, obstacles insignifians qui entravaient toute circulation locale, et que le moindre détachement ennemi eût aisément surmontés. Dans un rayon de soixante-dix à quatre-vingts lieues de Paris, chacun vivait ainsi dans une perpétuelle alerte, alors que l’ennemi s’était à peine éloigné de la banlieue de notre capitale. Il est des localités où, sous l’impression de ces craintes, les laboureurs ont négligé d’ensemencer leurs champs.

Il ne faut pas se dissimuler que cette stupeur exerça une fatale influence sur la conduite de la campagne. Les ressources de la France en hommes et en armes étaient éparpillées dans toutes les directions. Les gardes mobiles, qui avaient déjà un mois, quelques-unes six semaines d’exercice, étaient réparties presque au hasard et sans liens entre elles dans toutes les villes. Elles y contractaient à la longue des habitudes d’indiscipline et d’ivrognerie. On remarquait chez elles ce fâcheux phénomène, que, loin de se former avec le temps, elles devenaient pires à tous les points de vue, et perdaient en tenue comme en considération. Dans quelques régions, comme au camp de Sathonay, près de Lyon, on avait essayé d’en concentrer quelques bataillons ; mais ou bien les emplacemens étaient mal choisis, malsains, inhabitables, ou les vivres y manquaient. C’était un complet désarroi, fruit de l’inexpérience de tous ces fonctionnaires novices, qui apprenaient leur métier aux dépens de nos pauvres soldats. Nos troupes de ligne en formation, c’est-à-dire ces quantités de recrues de 1869, de recrues de 1870 et de soldats de la réserve appartenant aux classes antérieures, allaient et venaient sur toutes les routes, se rendant aux dépôts. Ces défauts, énormes au début, persistèrent, quoique dans une moindre mesure, pendant toute la campagne. Une notable partie de nos forces fut annulée par une dissémination excessive. L’histoire dira que les Français se sont fait battre par les Allemands en venant isolément et successivement, haletans et épuisés, recevoir le coup fatal à Sedan, à Metz, à Orléans, au Mans, à Paris, sans jamais savoir se concentrer pour un effort simultané et décisif.

La délégation que Paris avait envoyée en province était sans nerf, sans autorité, sans unité même. D’un côté, M. l’amiral Fourichon, qui prit et déposa tour à tour le portefeuille de la guerre, s’efforçait de faire prévaloir les traditions et les exigences militaires ; de l’autre, ses deux intraitables collègues tenaient pour tous les préjugés démocratiques, qui sont le dissolvant de toute administration et de toute discipline. Ils prétendaient subordonner les généraux à leurs préfets improvisés. Ils accueillaient avec joie les nouveautés qui devaient affaiblir le moral et le physique même de l’armée. L’on eut la fâcheuse idée, comme à Paris, de reconstituer arbitrairement les cadres de la garde mobile et de faire nommer les officiers par les soldats, mesure funeste sur laquelle il fallut bientôt revenir. Dans plusieurs bataillons, des chefs énergiques, anciens officiers de l’armée, s’étaient vus rejetés pour avoir voulu maintenir la discipline. Une mesure non moins préjudiciable, mais plus inique, fut encore prise à l’instigation du gouvernement de Paris. Les décisions des conseils de révision pour la garde mobile furent cassées et soumises à de nouvelles épreuves, indéfiniment répétées. Des réformés durent, dans un délai de quatre mois, se présenter jusqu’à quatre fois devant des médecins, dont les décisions s’annulaient toujours les unes les autres. C’était violer toutes les lois et tous les droits. Qu’en résulta-t-il ? C’est qu’il n’y eut plus d’autre cas d’exemption que la perte de quelque membre. Les sujets les plus débiles et les plus maladifs furent envoyés aux armées. Qui pourra jamais faire le calcul du nombre de morts que ces mesures nous ont valu ? Surtout qui pourra jamais apprécier à sa juste valeur l’affaiblissement qu’en éprouvèrent nos armées ? Ainsi s’explique la lenteur des mouvemens de nos troupes, cause principale de leurs défaites ; ainsi l’on comprend que l’armée de Bourbaki, composée en grande partie d’aussi chétifs élémens, n’ait pu opérer sa retraite à temps, et qu’elle ait été cernée par les robustes et rapides soldats de Manteuffel. Déplorables et homicides illusions de l’ignorance, qui croit fortifier les armées en grossissant démesurément leur nombre, et qui arrache aux familles des milliers de jeunes gens faibles, mais utiles, pour les jeter immédiatement dans les hôpitaux, ou les semer impuissans et délaissés sur toutes les routes ! Qu’est-ce que cet amour excessif de l’égalité qui ne tient aucun compte de l’inégalité des forces ? Nos armées furent des foyers d’épidémie ; il n’en pouvait être autrement. Combien ne se fût-on pas montré plus humain et plus prévoyant en donnant pour instruction aux médecins de ne prendre que des hommes vraiment valides !

La même imprévoyance se manifesta dans l’équipement de nos troupes. On ne tint aucun compte de l’hiver, qui approchait, qui s’annonçait rigoureux ; on habilla misérablement nos infortunés soldats, on visa surtout à un rabais excessif dans les livraisons ; on ne sut pas non plus les contrôler, et quelques fournisseurs firent des profits abusifs. On avait perdu de vue ce mot du maréchal de Belle-Isle : « toute parcimonie à la guerre est un assassinat. » Pour comble de malheur, l’hiver fut d’une exceptionnelle sévérité ; mais l’inexpérience administrative accrut encore tous ces maux en exposant ces recrues déguenillées à des épreuves, à des souffrances qui n’étaient pas nécessaires, et qui avaient pour but, disait-on, de les former. On les soumettait, sous prétexte d’exercices, à une inutile et meurtrière anticipation des maux de la guerre. Cependant le public ne négligeait rien pour soulager ces misères accablantes. Les conseils-généraux, qu’on avait réunis pour les dissoudre ensuite, avaient voté des sommes importantes pour l’équipement et l’armement de leur contingent : le Nord 15 millions, le Calvados 3, la Manche 2 1/2, la Seine-Intérieure autant, les autres départemens en proportion de leurs richesses. Les communes avaient suivi cet exemple. Chacune des trois villes du Havre, de Montpellier et de Cette par exemple avait voté 1 million. Outre ces ressources créées par voie d’impôt ou d’emprunt, il n’est pas de village si pauvre qui n’ait fait des collectes se montant à plusieurs centaines de francs pour ses mobiles et ses mobilisés. Dans les villes, les femmes se réunissaient à la mairie pour travailler en commun à des vêtemens chauds destinés aux soldats. Les institutrices, les écoles, les ouvroirs, faisaient des chaussettes ou des tricots de laine. C’était une touchante et chrétienne unanimité d’efforts, qui ne faisait acception ni de rang social, ni de parti politique, ni d’âge. Malheureusement l’administration secondait mal l’élan du pays. S’il y eut dans cette guerre une colossale méprise, c’est celle qui changea tous les rouages administratifs au moment même où le pays avait le plus besoin d’unité, d’ordre et de rapidité.

À côté de l’habillement, une question plus difficile encore se présentait, celle de l’armement. Là aussi les résultats n’ont pas complètement répondu aux désirs, ni même aux efforts ; mais les difficultés étaient immenses, presque insurmontables. Il y avait deux problèmes différens : l’acquisition et la distribution des armes. Il faut rendre cette justice au gouvernement qu’il a fait tout ce qui était humainement possible pour se procurer des armes, fusils, mitrailleuses et canons ; il paraîtrait au contraire qu’il y eut beaucoup de désordre dans la répartition. Dès les premiers jours de la lutte, la France s’était trouvée au dépourvu ; les arsenaux ne pouvaient même suffire aux besoins de la garde mobile. Dans les derniers jours de l’empire, on s’imaginait triompher de tous les obstacles à l’armement en rapportant la loi qui interdisait le libre commerce des armes. Le premier acte du gouvernement du 4 septembre fut de donner sur ce point satisfaction au vœu populaire ; mais cette mesure ne tint pas ce qu’elle promettait. L’opposition avait parlé dans la chambre de prétendues offres d’un syndicat d’armuriers parisiens pour fournir à bref délai 300,000 chassepots. Il fallut rabattre de ces chiffres. Le gouvernement du 4 septembre eut le mérite de voir que cette liberté du commerce des armes serait improductive, si l’on ne centralisait pas les commandes, les achats et le contrôle. Il institua donc une commission d’armement par l’industrie privée. C’est des États-Unis que nous sont arrivées la plupart de nos cargaisons d’armes ; les fusils par centaines de mille, les cartouches par millions, les batteries de canons, ont franchi l’Atlantique. Le marché anglais était trop timide, trop occupé par les commandes de l’Angleterre, surtout trop exposé à l’influence de la Prusse, pour nous être d’un grand secours. Quant aux autres états neutres, l’Italie, l’Autriche même, ils se montrèrent singulièrement serviles envers l’Allemagne, et firent saisir un grand nombre de caisses qui nous étaient destinées ; mais les États-Unis nous fournirent ces fusils Remington, les meilleurs qui soient au monde. Malheureusement il fallait beaucoup de temps pour la fabrication et le transport de ces commandes gigantesques. Les délais furent encore aggravés par la confusion qui présidait à la distribution des armes. L’on vit des bataillons en résidence dans des provinces éloignées parader avec des remingtons et des chassepots pendant que d’autres, qui étaient au feu depuis longtemps, n’avaient que des fusils à piston. Pour bien apprécier les conditions de la lutte et la conduite de la province, il faut savoir que les mobiles attaqués à Dreux au mois de novembre par le grand-duc de Mecklembourg, qu’une notable partie des troupes qui participèrent à la belle retraite de Chanzy d’Orléans au Mans, que les mobiles de l’Aveyron dans le combat acharné de Nuits, que les mobiles d’Indre-et-Loire dans les rencontres de Monnaie et de Notre-Dame-d’Oé, étaient armés seulement de fusils à piston.


II.[modifier]

À peine arrivés sous Paris, les Allemands détachèrent de tous côtés des colonnes volantes. Ils avaient un double but : fourrager, lever des contributions, jeter le désarroi parmi les habitans, et surtout s’assurer de l’état des forces dont ils supposaient l’existence ou la préparation. Il s’avançaient parallèlement sur toutes les routes principales, s’emparaient des positions importantes les plus rapprochées de Paris. La direction régulière de notre système de viabilité, qui prend la capitale pour centre et rayonne de ce point jusqu’aux extrémités de la France, facilitait merveilleusement cette expansion progressive et géométrique de l’invasion prussienne. Dès le 23 septembre, tout le département de Seine-et-Oise, à l’exception de Mantes, encore occupé par les éclaireurs Mocquart, se trouvait aux mains des Prussiens. Rambouillet, Saint-Arnould, Dourdan, Etampes, étaient les localités où ils apparaissaient en plus grand nombre. Les premières étapes de l’invasion n’avaient rencontré que peu d’obstacles et une très faible résistance. Le bruit courut qu’un certain nombre de combats heureux avaient été livrés par les nôtres à Montlhéry, à Longjumeau, à Lieusaint et Athis-Mons : on rapportait que des canons avaient été pris par nous, et qu’une partie de l’armée du prince royal était en complète déroute. Quelques escarmouches de francs-tireurs, surtout des éclaireurs Mocquart dans le nord de Seine-et-Oise, et de quelques rares bandes de paysans, c’étaient là les épisodes obscurs et insignifians que travestissait la renommée. En réalité, les colonnes prussiennes qui chevauchaient ainsi aux environs de Paris étaient numériquement faibles : elles n’allaient pas tarder cependant à devenir considérables et à pénétrer plus avant au cœur de la France.

Le point stratégique qui devait devenir l’objectif des efforts de l’invasion, c’était Orléans, ville riche, commerçante, la clé de la Beauce, et position d’une importance presque sans égale, dominant la Loire au point culminant de son cours, assise en outre sur trois chemins de fer. Dès le commencement de la campagne et avant leurs succès, les Allemands avaient fait explorer cette contrée avec un soin minutieux, si du moins il faut en croire le procès de l’officier prussien Hardt, arrêté à Gien comme espion et fusillé à Paris. Trois routes principales conduisent à Orléans de l’est et du nord-est de la France. L’une, partant de Troyes, passe par Sens et Montargis : c’est celle qui fut suivie par le prince Frédéric-Charles après la prise de Metz ; elle laisse sur la droite les localités de Ladon, Mézières, Beaune-la-Rolande, désormais mémorables par d’acharnés combats. La seconde route part de Fontainebleau, passe par Malesherbes et Pithiviers. La troisième, qui est aussi la plus importante, vient de Paris, suit la ligne ferrée, traversant Etampes, Toury, Artenay, et laissant à droite le champ de bataille de Patay. De ces trois routes, on ne sut d’abord laquelle serait suivie par les Allemands ; elles paraissaient presque également menacées. L’on annonçait, à la date du 23 septembre, que des troupes prussiennes considérables étaient à Fontainebleau, et qu’elles se dirigeaient sur Orléans par Malesherbes et Pithiviers. Cette dernière ville fut en effet visitée à cette époque par des uhlans. D’autre part, on signalait des cavaliers ennemis sur la route de Montargis. Le danger néanmoins ne devait pas venir de ce côté. Les forces que les Prussiens lancèrent contre Orléans furent détachées, non pas des armées de l’est, mais de l’armée d’investissement de Paris. Elles se composèrent d’abord de la division de cavalerie du prince Albrecht avec une faible colonne d’infanterie et quelques canons. Quant à nous, nous avions constitué à Orléans un petit corps d’armée sous le commandement du général de Polhès. C’est aux environs d’Artenay, où s’opère la jonction de la route d’Orléans à Paris et de la route de Chartres à Orléans, qu’eurent lieu les premiers combats de quelque importance. La cavalerie y joua le plus grand rôle de part et d’autre ; le 6e dragons, le 6e hussards, quelques compagnies d’infanterie et quelques canons y furent engagés de notre côté. Le général Polhès s’attribua le succès. Cependant le lendemain de cette rencontre heureuse, le 27 septembre, Orléans était évacué par les troupes françaises, sous prétexte qu’elles avaient devant elles des forces supérieures, massées principalement du côté de Patay. Cette brusque retraite a été l’objet d’une vive altercation entre le général de Polhès et le préfet du Loiret, M. Pereira. Il résulte des faits que l’abandon de la ville n’avait aucune excuse. La division de cavalerie du prince Albrecht avait été prise pour tout un corps d’armée. Elle n’entra pas dans Orléans, qui pourtant était sans défense ; après avoir détaché quelques escadrons du côté de Bonneval et de Châteaudun, elle rebroussa chemin. Son but avait été probablement de reconnaître les forces que nous avions dans ces régions. Le général de Polhès perdit son commandement, qui passa au général de La Motterouge. L’ennemi, cantonné sur la route d’Orléans à Paris, occupant les importantes localités de Toury, d’Artenay, de Patay, y faisait de nombreuses réquisitions. Il fallait le déloger. Le 5 octobre, un combat très vif eut lieu entre notre petit corps d’armée, dirigé par le général Reyau, et la cavalerie du prince Albrecht. Nous fûmes complètement victorieux. L’ennemi évacua précipitamment Pithiviers et tout le Loiret, laissant derrière lui des convois de bestiaux. Ce fut là ce que l’on nomma la victoire de Toury. Notre triomphe ne devait pas être de longue durée.

Les Prussiens se déterminèrent à détacher de l’investissement de Paris des forces plus imposantes. Le 1er corps d’armée bavarois tout entier, sous le commandement du général von der Thann, devait marcher sur Orléans. En même temps et parallèlement, la division du général Wittich se dirigeait par Épernon et Maintenon sur Chartres ; d’autres colonnes volantes traversaient Houdan pour se porter sur Dreux. Un mouvement analogue avait lieu au nord sur Vernon et Pacy-sur-Eure, en outre sur Gisors. Des opérations du même genre se dessinaient au nord-est vers Beauvais et jusqu’à Saint-Quentin. De toutes parts, les Prussiens voulaient porter leur ligne d’investissement jusqu’à un rayon de 25 ou 30 lieues de Paris. Cette marche en avant s’exécuta malheureusement avec ensemble et succès. Le 10 octobre, nos troupes rencontrèrent celles de von der Thann à Artenay. Nous avions environ 25,000 hommes engagés ; l’ennemi devait être supérieur en nombre, il l’était surtout en cavalerie et en artillerie. Le combat dura de neuf heures et demie du matin à deux heures et demie du soir. Nous fûmes refoulés dans la forêt qui entoure Orléans de ce côté. Le général de La Motterouge annonçait l’intention de s’y défendre à tout prix, Néanmoins le lendemain, après un court engagement, il abandonnait Orléans et se retirait sur la rive gauche de la Loire. L’ennemi, suivant une habitude nouvelle dans la pratique de la guerre, et dont il ne s’est jamais départi dans cette campagne, avait bombardé cette ville ouverte et incendié la gare. Il s’établit à Orléans à poste fixe, et détacha immédiatement de nombreux éclaireurs sur Meung et au-delà du fleuve, dans le val de la Loire. La perte d’Orléans était un événement grave ; l’on s’explique difficilement l’incurie qui ne le prévint pas. On nous avait avertis plusieurs jours à l’avance que des troupes considérables se massaient à Étampes. Nous avions un corps d’armée en formation à Bourges, c’est-à-dire à peu de distance. Tours regorgeait de troupes. Une colonne d’infanterie de 1,500 hommes, que l’on dirigea de Tours sur Orléans, trouva la ville prise, et dut rebrousser chemin. La Loire n’était plus à nous ; le val allait se trouver envahi, le réseau de nos chemins de fer compromis et coupé ; enfin nous étions rejetés à 30 lieues de Paris. Le mouvement d’ensemble des Prussiens avait, sauf sur un point, parfaitement réussi. Entrés le 11 au soir à Orléans, ils avaient occupé presque à la même date Chartres, Dreux, Vernon, Pacy-sur-Eure, Gisors ; un peu plus tôt, ils étaient entrés à Beauvais, d’où ils rayonnaient sur Gournay et jusque dans le département de la Somme par Breteuil et Montdidier. Dans toutes ces localités, ils avaient rencontré de la résistance de la part de corps isolés de mobiles, de francs-tireurs, parfois même de gardes nationaux et de paysans ; ils en triomphaient en lançant des bombes sur les gares des chemins de fer et sur les faubourgs des villes ; ils s’en vengeaient en outre en brûlant des villages, notamment le bourg d’Ablis, où des francs-tireurs leur avaient pris plusieurs cavaliers. Sur un seul point, à Saint-Quentin, leur attaque échoua ; ils furent énergiquement repoussés par les gardes nationaux et des francs-tireurs abrités derrière des barricades. Ainsi vers le milieu d’octobre, après quelques engagemens dont deux seulement, ceux de Toury et d’Artenay, eurent de l’importance, l’invasion prussienne avait occupé la plus grande partie du Loiret, de l’Eure-et-Loir, de l’Oise et plusieurs districts de l’Eure. À la même date, Soissons tombait après un bombardement qu’aucune de nos petites places fortes ne s’est montrée capable de supporter.

Les opérations militaires dans l’est sont plus compliquées et plus obscures. Le général de Werder, qui, à la tête du 14e corps, faisait le siège de Strasbourg depuis le 10 août, avait fini par triompher, le 27 septembre, de l’énergie des défenseurs de cette place. La brèche était faite depuis plusieurs jours déjà, la résistance avait été poussée jusqu’à la dernière extrémité. D’après les dépêches allemandes, 14,000 prisonniers nouveaux se joignaient à ceux que nos précédens échecs avaient envoyés en Allemagne. Toul avait capitulé quelques jours auparavant, le 23. Le 28, on avait commencé le siège de Verdun. Qu’allait faire l’armée de Werder, rendue libre par la prise de Strasbourg ? La presse allemande lui indiquait Lyon comme objectif, et annonçait la prise prochaine de la seconde ville de France ; mais les Prussiens avaient en Alsace d’autres occupations plus instantes. Il fallait réduire toutes les petites forteresses, Schelestadt, Neuf-Brisach, entre autres. Toute l’armée de Werder ne s’immobilisa pas à cette œuvre. Une partie notable tint la campagne pour s’emparer des Vosges et de la Haute-Saône, d’où elle pourrait menacer à la fois Dijon, Besançon et Belfort. Une petite armée avait été formée dans cette région sous le commandement du général Cambriels, échappé de Sedan. Elle comptait au début une quinzaine de mille hommes ; elle grossit plus tard, mais lentement, et ne prit jamais une bien grande importance. Elle était soutenue dans les Vosges par de nombreux et hardis francs-tireurs. Elle avait Besançon pour base d’opération. Une foule de combats se livrèrent dans ces contrées montagneuses. Entre Remiremont et Saint-Dié eut lieu toute une série d’engagemens auxquels la population et les femmes elles-mêmes prirent part. Nous eûmes plusieurs succès ; néanmoins, menacé par des forces supérieures, le général Cambriels dut se retirer avec son petit corps d’armée sous Besançon vers le milieu d’octobre, laissant à l’ennemi Vesoul et toute la Haute-Saône. Du 15 septembre au 15 octobre, nous avions donc perdu partout du terrain, nous n’avions su opposer à l’ennemi que de petits corps d’armée insuffisans, munis d’une artillerie trop inégale. Nos francs-tireurs s’étaient distingués et avaient traqué l’ennemi jusqu’à Melun, à quelques lieues de Paris. Quelques gardes nationales avaient eu de la tenue ou même de l’élan ; mais, à tout considérer, la défense avait été sans direction et sans impulsion supérieure, l’on n’avait tiré aucun parti des ressources que nous possédions encore, on avait manqué de décision, d’esprit de suite et d’ensemble.

M. le vice-amiral Fourichon, qui pendant quelques semaines eut le titre de ministre de la guerre, mais dont la liberté d’allure était complètement entravée par l’ingérence tracassière de ses deux collègues, MM. Crémieux et Glais-Bizoin, avait pris cependant quelques bonnes mesures de détail. Son premier soin avait été d’essayer de rétablir la discipline, que l’esprit en faveur tendait à énerver. Il avait écrit à ce sujet plusieurs circulaires ; plus tard, par un décret du 2 octobre, il établit des cours martiales. Il s’était occupé aussi de rallier les débris de Sedan, ce nombre considérable de braves ou de fuyards qui étaient parvenus à déjouer l’ennemi et à rentrer dans leurs foyers. Il avait créé quatre nouveaux cadres de compagnies dans chaque dépôt des régimens d’infanterie de ligne et deux dans chaque dépôt des bataillons de chasseurs à pied ; un second régiment étranger avait été institué, et les cadres du premier avaient été augmentés. De nouveaux régimens et bataillons de marche étaient organisés. Pour décharger l’administration centrale, on avait donné aux généraux de division la nomination des officiers supérieurs. La classe de 1870 avait été enfin mise en route du 8 au 14 octobre. Une mesure moins bien conçue, trop générale dans ses termes, et qui devait produire plus de confusion que de force effective, avait appelé sous les drapeaux tous les célibataires au-dessous de quarante ans. Le décret qui ordonnait ces levées avait été rendu dans les derniers jours de septembre ; il ne reçut une complète exécution que dans les premiers jours de novembre. M. Gambetta, comme nous le verrons, voulut encore aller plus loin et réaliser littéralement la levée en masse. Beaucoup de temps fut perdu et d’argent gaspillé à ces essais malheureux. M. Fourichon aurait eu sans doute plus de goût pour le projet vraiment pratique des généraux Dejean et Palikao ; mais MM. Crémieux et Glais-Bizoin étaient de trop vigilantes sentinelles des principes démocratiques pour permettre que l’on cherchât le salut ailleurs que dans la levée en masse. Le dernier, dans une curieuse circulaire aux électeurs des Côtes-du-Nord, lorsqu’on pensait encore aux élections, faisait miroiter aux yeux de ses anciens commettans la promesse de deux armées de deux cent mille hommes chacune, composées de gardes nationales sédentaires marchant dans quelques semaines au secours de Paris. L’amiral Fourichon se sentit bientôt dans l’impossibilité de conserver à la fois son portefeuille et sa dignité. Un décret de Tours du 3 octobre apprit à la province, qui n’en éprouva pas une médiocre surprise, que M. Crémieux reprenait le ministère de la guerre. On imagina un comité de sept membres, parmi lesquels MM. Freycinet, Gent, Lecesne, pour la direction des affaires de la guerre. Nous ne savons au juste quel devait être le partage d’autorité entre M. Crémieux et cette sorte de consulte militaire, composée entièrement de civils. L’anarchie était au comble ; les populations se montraient profondément lasses de ce régime à la fois capricieux et inerte. Il était temps que le gouvernement de Paris jetât les yeux sur la province. Le génie tutélaire, longtemps attendu, devait nous arriver à travers les airs, sous les traits de M. Gambetta. Sans distinction de parti, il fut reçu comme un sauveur. Les Français de tout temps se sont laissé facilement séduire par des circonstances accessoires et pittoresques : le voyage aérien du célèbre orateur, sa jeunesse, son entrain, disons aussi la modération relative de ses discours à la chambre, l’entouraient d’une espèce d’auréole. La province mit à ses pieds tout ce qu’elle a d’obéissance et de dévoûment. On était depuis trop longtemps à la discrétion de septuagénaires pour ne pas se sentir revivre sous l’impulsion d’une âme juvénile ; on aimait à se figurer que M. Gambetta serait un organisateur et un politique vraiment libéral. Que d’illusions suivies de rapides et amères déceptions !

Ce fut alors une recrudescence d’espoir et d’efforts. Tous les partis rivalisèrent de zèle. Les noms légitimistes les plus célèbres de France servirent de drapeau à la population de l’ouest. M. de Cathelineau avait demandé au gouvernement l’autorisation de former un corps franc ; un autre descendant de Vendéens illustres, M. Stofflet, avait concouru à cette démarche : elle reçut bon accueil de M. Crémieux, quoique dans des termes épigrammatiques et peu convenables, où l’on opposait ceux qui invoquent « la sainte liberté » à ceux qui « prient la sainte Vierge. » Le colonel de Charette arrivait de Rome avec les zouaves pontificaux, qui prirent le nom de volontaires de l’ouest, et qui comptèrent parmi nos meilleures troupes, les plus solides et les plus éprouvées. Presque en même temps un secours d’un autre genre descendait à Tours : c’était Garibaldi, qui venait mettre sa vieille expérience de la petite guerre au service de la république.

M. Gambetta sembla d’abord prendre à tâche de justifier l’opinion qu’on avait de sa modération et de son activité. Son premier acte fut de faire relâcher le général Mazure, puis d’aller dans l’est visiter la petite armée de Cambriels et installer Garibaldi à Besançon avec ses francs-tireurs italiens, anglais, hongrois, américains, etc. Cette petite troupe fut soutenue par quelques bataillons de mobiles. M. Gambetta destitua ensuite le général de La Motterouge, coupable de l’échec d’Artenay et de l’évacuation d’Orléans : on se rappelle que déjà le général de Polhès, pour une faute analogue, avait eu le même sort. Combien de généraux devaient l’éprouver encore, être subitement décrétés de trahison, d’incapacité, de lâcheté, et rejetés dans la vie privée ! Fiereck, Durrieu, Kersalaun, d’Aurelle de Paladines, Morandy, Barral, allaient successivement, après les plus hauts témoignages d’estime, être impitoyablement bafoués et cassés par le jeune et bouillant dictateur ; mais l’opinion publique n’était pas encore rendue susceptible, et le choix du successeur du général de La Motterouge inspira dès l’abord confiance. C’était d’Aurelle de Paladines, nommé commandant du 15e corps et bientôt de toute l’armée de la Loire. M. Gambetta donna un autre gage de sa modération en appelant à Tours Bourbaki, qu’une singulière mystification avait fait sortir de Metz. Le brave chef de l’ancienne garde impériale fut nommé au commandement de l’armée du nord, non sans une foule de protestations et de démonstrations hostiles de la part des farouches républicains, qui prétendaient épurer nos états-majors de toutes les créatures de la monarchie. La garde civique de Marseille était dissoute par un décret du 12 octobre. Les résolutions de la commune de Lyon, qui avait voté un emprunt forcé sur les riches, étaient annulées. Les représentans de la soi-disant ligue du midi étaient fièrement rappelés à l’obéissance.

C’étaient là de favorables auspices. Au point de vue militaire, on ne tarda pas à recevoir des preuves journalières de l’ardeur du nouveau ministre de la guerre. Dans l’intervalle d’un mois, du 9 octobre au 9 novembre, les décrets se succédèrent avec une foudroyante rapidité. Les compagnies de francs-tireurs furent soumises à un contrôle plus exact. Un décret du 11 octobre régla l’organisation des mobilisés ; ces nouvelles levées furent mises à la charge des départemens et des communes, qui durent pourvoir à leur habillement, à leur équipement et à leur solde pendant trois mois. L’exportation des bestiaux et des grains fut interdite sur tout le territoire français, sous prétexte qu’elle pourrait servir à l’ennemi. Des mesures furent prises pour le ravitaillement de Paris. Tout département dont un point quelconque de la frontière était à moins de 100 kilomètres de l’ennemi fut mis en état de guerre. Le transport des troupes dut être assuré par les compagnies de chemin de fer, et un maximum de temps fut fixé pour les arrêts aux points de bifurcation. Un décret du 14 octobre traduisit devant un conseil de guerre tout chef qui se serait laissé surprendre par l’ennemi, ou qui se serait engagé à tort sur un point où il ne soupçonnait pas la présence des Allemands. Une circulaire aux préfets, relativement aux achats d’armes, les mit en garde contre les acquisitions précipitées, désordonnées, et les subordonna en cette matière à la commission centrale d’armement instituée au ministère de la guerre. L’on établit que les troupes, au-dessus du chiffre de 2,000 hommes, devaient résider non plus dans les villes, mais bien dans des camps. On envoya les meilleures injonctions aux généraux sur la nécessité de faire de fréquentes revues de détail, de s’éclairer, de se servir des fortifications volantes, et sur le port obligatoire de l’uniforme pour les officiers. Ordre fut donné à ceux-ci de se mettre en route dans les vingt-quatre heures qui suivraient l’avis télégraphique ou postal de leur changement de résidence ou d’emploi. Des circulaires très vives prescrivirent la mise en état de défense des départemens voisins de l’ennemi et l’établissement de camps fortifiés. On menaça des conseils de guerre les généraux qui n’apporteraient pas de la vigilance à cette tâche. Des notes énergiques furent adressées aux journaux pour prévenir la divulgation des mouvemens de troupes. Toutes ces mesures n’étaient que les préliminaires d’autres plus importantes : un décret du 2 novembre mobilisait tous les hommes au-dessous de quarante ans, mariés ou non ; un décret du 3 novembre établissait que les départemens devaient fournir dans un délai de deux mois autant de batteries d’artillerie qu’ils contenaient de cent mille âmes : la première batterie devait être livrée dans un délai d’un mois. Pour faciliter cette prescription, par une réminiscence révolutionnaire qui montre combien nos gouvernans étaient peu au courant du mouvement industriel au xixe siècle, les fabriques des églises étaient conviées à offrir leurs cloches pour fondre des canons. Telles étaient quelques-unes des mesures qu’enfantait la verve organisatrice de M. Gambetta.

Sur le terrain pratique, ses efforts n’étaient pas moindres ; mais ils avaient de plus sûres et de plus promptes conséquences. Les mobiles étaient tirés de l’oisiveté des villes, où ils se démoralisaient sans perfectionner leur éducation militaire, et envoyés aux armées ou dans des localités voisines de l’ennemi. On faisait rechercher rigoureusement les officiers et les soldats du 96e régiment échappés de Strasbourg. Les troupes d’Afrique, zouaves, turcos, cavaliers, étaient appelées sur la Loire. De larges emprunts étaient faits à la marine en matériel et personnel. Le contre-amiral Jauréguiberry, le capitaine Jaurès, beaucoup d’autres marins encore étaient appelés au commandement de divisions, et bientôt de corps entiers. L’on avait eu l’idée ingénieuse de diviser l’armée en deux parties : l’armée régulière et l’armée auxiliaire, et de donner provisoirement, même dans l’armée régulière, des grades nécessités par le manque de cadres, mais qui ne devaient être rendus définitifs que par des actions d’éclat. Tous nos corps étaient renforcés. Dans l’est, nous avions, disait-on, 40,000 hommes, et le général Cambriels allait y être remplacé par le général Michel, ce qui devait être tout profit d’après certaines feuilles démocratiques, ce dernier officier « étant républicain et libre penseur. » Bourbaki avait dans le nord quelques élémens informes, que le public, en se trompant de moitié, évaluait à 60,000 hommes. Enfin une armée de l’ouest venait d’être formée sous le commandement du général Fiereck, bientôt remplacé par le capitaine Jaurès. Cette armée de l’ouest était encore une pure dénomination qui s’appliquait plutôt à une extension territoriale sur laquelle étaient disséminés des détachemens isolés qu’à une agglomération de troupes organisées. Le camp de Conlie, près du Mans, allait sortir de la boue et des marais, et réunir les contingens bretons sous la direction éphémère de M. de Kératry. Une force plus réelle et plus compacte se formait en silence sur la rive gauche de la Loire. Quelles que fussent les lacunes de toutes ces armées, on ne peut nier qu’une vive impulsion n’eût été donnée. Tout n’était pas encore sorti du chaos ; mais au moins l’on démêlait des élémens sérieux de résistance et même de succès.

Il n’était que temps de faire des préparatifs vigoureux. Tous ces efforts d’organisation eussent dû être tentés dès le commencement de septembre, si des préoccupations politiques n’avaient détourné les esprits pendant trois semaines ou un mois de la seule affaire pressante, la défense du pays. — Le 27 octobre, Metz capitulait. M. Gambetta lança une foudroyante proclamation, conviant les Français à élever leurs âmes et leurs résolutions. Bazaine était hautement accusé de trahison. Les résultats de cette proclamation furent moralement désastreux. Dans nombre de villes du midi, des désordres se commirent ; des généraux à Grenoble, à Perpignan, furent accusés de complicité dans les trahisons de l’empire. Cambriels, Barral, d’autres encore furent soit emprisonnés par les préfets, soit accablés d’outrages par la foule. À Perpignan notamment, des scènes hideuses de férocité et de sauvagerie se commirent contre d’innocens officiers, impitoyablement et lentement massacrés par la populace. À Tours, une démonstration eut lieu pour demander à M. Gambetta la révocation de Bourbaki, devenu suspect ; des motions identiques furent faites dans des villes du nord.

La chute de Metz avait été suivie d’un mouvement de recul pour nous presque sur tous les points. On connaît le bombardement de Châteaudun le 18 octobre. Des villages avaient été brûlés de sang-froid par l’ennemi pour se venger de la défense des habitans. Les Prussiens avaient fait sauter le viaduc de Beaugency, ils s’étaient avancés sur la rive gauche de la Loire presque jusqu’à Vierzon. Dans l’est, l’armée formée par Cambriels avait repris ses opérations de concert avec Garibaldi. Nombre de combats avaient eu lieu dans cette région avec des fortunes diverses ; mais la marche de l’ennemi se continuait vers le sud. De Vesoul, il s’était avancé sur Gray, et de Gray sur Dijon. Le 29 octobre, il avait occupé cette ville après un combat acharné soutenu par les troupes et la garde nationale, qui eut plusieurs centaines d’hommes atteints par le feu de l’ennemi. La partie nord du Doubs et du Jura avait été entamée par l’invasion. Le 2 novembre, les Allemands avaient commencé l’investissement de Belfort et pris Giromagny. Au sud de Dijon, à Auxonne, divers engagemens meurtriers eurent lieu ; à Saint-Jean-de-Losne, le passage de la Saône fut vivement disputé. On faisait de grands préparatifs de défense à Chagny, qui commande les routes du Creusot, d’Autun et de Nevers : il était à craindre que la capitulation de Metz ne permit aux Prussiens de diriger sur ce point des forces considérables. Dans le nord, l’ennemi avait fait des tentatives à Formerie, sur le chemin de Rouen à Amiens ; il avançait aussi dans l’Eure, qu’il ravageait systématiquement.

La situation de la France devenait grave par la capitulation de Metz, qui laissait libres près de 200,000 Allemands. Jusque-là, les forces que les provinces avaient eu à repousser consistaient seulement : dans le 14e corps, sous le commandement du général de Werder, qui opérait dans l’est, — le 13e corps, sous le commandement du grand-duc de Mecklembourg, qui avait fait le siège de Soissons et détaché des colonnes volantes de divers côtés, — le 1er corps bavarois de von der Thann, cantonné à Orléans, la division de cavalerie du prince Albrecht, la division d’infanterie Wittich et quelques autres détachemens de moindre importance. Ces forces pouvaient être triplées par l’adjonction des troupes de Frédéric-Charles. Voici quel est l’emploi que les Allemands firent de leur armée de Metz. L’armée d’investissement de Metz était composée de six corps, dont deux constituaient l’armée primitive de Steinmetz et les quatre autres appartenaient à l’armée de Frédéric-Charles, Après la capitulation, les deux corps qui avaient formé l’armée de Steinmetz, c’est-à-dire les 7e et 8e, furent de nouveau fondus en une seule armée, sous le commandement de Manteuffel : ils durent se porter à travers l’Argonne par Reims, Soissons et Compiègne sur Amiens et Rouen ; c’était un effectif d’environ 60,000 hommes. Parmi les quatre corps qui restaient, un, le 2e, dut être dirigé sur Paris : c’étaient environ 30,000 hommes. Les trois autres, formant de 90,000 à 100,000 hommes, devaient rester sous le commandement de Frédéric-Charles et opérer sur le centre et le midi de la France. Ils descendirent, en effet par Troyes, Sens, Joigny, Tonnerre. L’opinion la plus raisonnable les destinait à marcher sur Nevers et Bourges, et à prendre de flanc nos forces de la Loire, tout en jetant la terreur dans nos provinces les plus centrales. Ce plan fut prévenu par un véritable coup de théâtre.

Après l’évacuation d’Orléans, la petite armée du général de La Motterouge, connue sous le nom de 15e corps, s’était retirée sur la rive gauche de la Loire. Elle y avait pu rejoindre le contingent qui était en formation à Bourges. Le général de Paladines, mis à la tête de ces forces réunies, avait introduit une discipline de fer dans ces troupes mal dressées. Des exécutions quotidiennes, implacables, réfléchies, en avaient transformé la physionomie. On avait fait en même temps de grands efforts pour les pourvoir d’artillerie. Au moment où l’on apprit la reddition de Metz, ces forces étaient déjà presque en mesure d’entrer en campagne. Elles avaient passé sur la rive gauche, et, massées pour la plus grande partie derrière la forêt de Marchenoir elles allaient se précipiter sur Orléans. Le général von der Thann, qui occupait cette ville avec le 1er corps bavarois, finit par concevoir des appréhensions. Dans les journées des 6, 7 et 8 novembre, il y avait eu des escarmouches, dans lesquelles se distinguèrent surtout les francs-tireurs de Cathelineau. La journée du 7 à Saint-Laurent-des-Bois, qui avait été le premier succès sérieux de l’armée de la Loire, justifia les alarmes, de von der Thann. A peine eut-il le temps de se remettre qu’il fut violemment attaqué le 9 et le 10 par des forces considérables, battu à Bacon et à Coulmiers, puis rejeté sur Artenay et même sur Toury. Nous prîmes 2 canons et 2,500 ennemis. Le corps entier de von der Thann aurait pu être amené à se rendre, si des lenteurs et des irrégularités dans l’exécution n’avaient entravé le plan du général d’Aurelle. Quoi qu’il en soit, nous étions maîtres d’Orléans, et nous avions remporté un succès dont l’influence morale fut énorme en France.

Les événemens qui suivirent depuis le 10 novembre jusqu’au 5 décembre sont entourés d’une certaine obscurité ; le gouvernement de Bordeaux avait commandé le silence sous les peines les plus sévères. Les dépêches officielles étaient des énigmes, les bulletins prussiens, apportés par les journaux anglais, ne sont pas beaucoup plus clairs. Au milieu de ces ténèbres, voici le récit aujourd’hui le mieux accrédité. Le corps battu du général de Thann était resté cantonné entre Toury et Étampes, et il avait immédiatement appelé du secours. On lui envoya la division de cavalerie du prince Albrecht, la division Wittich et le 13e corps d’armée. C’était, y compris le corps de von der Thann, un effectif d’environ 70,000 hommes ; ces forces réunies composèrent l’armée du grand-duc de Mecklembourg. En même temps, l’on donna ordre à Frédéric-Charles, qui était à la tête de trois corps, d’abandonner son plan primitif de marche sur Nevers, et de se porter sur Orléans par la route de Fontainebleau, Malesherbes et Pithiviers, ainsi que par la route de Troyes, Sens et Montargis. Ce mouvement devait être lent à exécuter, car à la date du 9 novembre, jour de la bataille de Coulmiers, Frédéric-Charles n’était encore qu’à Commercy. L’armée du général Manteuffel, qui se dirigeait de Metz vers le nord, avait reçu des instructions pour avoir à se rabattre sur Paris à la première réquisition. La position de l’armée d’investissement était très critique, de grandes inquiétudes régnaient à Versailles. Cependant le général de Paladines s’était contenté de faire camper quelques divisions sur le premier quart de la route de Paris à Orléans, entre Chevilly et Artenay. Il se retranchait, et paraissait vouloir rester à poste fixe dans la ville qu’il venait d’occuper. Que se passait-il donc ? Une chose tristement simple : l’armée de la Loire n’était pas encore prête. Deux corps seulement semblent avoir pris part à la marche sur Orléans, et l’armée de la Loire devait se composer de quatre corps. Le général attendait donc que toutes ses troupes pussent entrer en ligne. Les Prussiens, sous le grand-duc de Mecklembourg, payèrent d’audace et se jetèrent sur Dreux, où ils rencontrèrent quelques bataillons de mobiles du Calvados et de la Manche ; ils vinrent à bout de ces recrues en nombre très inférieur, sans canons, armées seulement de fusils à piston. Ils crurent avoir battu l’armée de la Loire, tandis que les petits détachemens qu’ils avaient rencontrés étaient des troupes isolées faisant partie de la prétendue armée de l’ouest, sous le commandement de Fiereck, laquelle n’avait jamais été organisée et n’existait réellement pas en tant qu’armée. S’exagérant l’importance de ce succès sans gloire, trompée aussi sur nos positions et nos intentions réelles, une partie des forces de Mecklembourg continua sa marche, se dirigeant sur Le Mans ; elle eut de nombreux engagemens à Châteauneuf, à La Loupe, à Fourches. Elle arriva ainsi à Mamers et à Saint-Calais. On put croire que son projet était de tourner notre armée de la Loire, ainsi que l’annonçaient les journaux de Berlin. Elle dut bientôt renoncer à ce plan, si elle l’a jamais eu ; quelques forces se concentrèrent près du Mans, venant du camp de Conlie, et arrêtèrent les têtes de colonnes prussiennes. D’autre part, des événemens se passaient sur le front de l’armée de la Loire, qui exigeaient le retour en arrière des forces de Mecklembourg. Frédéric-Charles, s’étant avancé à marches forcées par Troyes, Sens, Joigny, était dans ces localités vers le 22 et le 23 novembre ; vers le 26 et le 27, il avait réuni ses forces entre Pithiviers et Montargis. La ligne des Allemands s’étendait alors de Nogent-le-Rotrou à Montargis par Brou, Châteaudun, Janville, Toury, Beaune-la-Rolande. Les grandes opérations allaient commencer. Il n’y eut cependant pas de véritable bataille à proprement parler, et les affaires se décidèrent dans une série de combats importans. D’énergiques efforts furent faits par les nôtres sur l’armée de Frédéric-Charles à Ladon, Mézières et Beaune-la-Rolande le 28 novembre, et nous fûmes sur le point d’obtenir un succès décisif ; mais notre armée finit par être repoussée, et le général prussien se vanta de nous avoir complètement battus et tué 7,000 hommes : c’était évidemment exagéré. Ayant échoué de ce côté, notre armée changea ses plans. Le 30 au soir, au quartier-général, d’après des instructions ministérielles venues de Tours, on décida de se jeter sur le grand-duc de Mecklembourg, qui occupait la ligne de Châteaudun à Toury, et formait la gauche prussienne. Le plan était, dit-on, de culbuter ces corps ennemis, de marcher sur Paris en tournant Versailles et en débouchant entre Saint-Germain et Saint-Denis. Une violente attaque, qui dura trois jours et à laquelle prirent part surtout le 16e et le 17e corps, décida de cette campagne. Le 1er décembre, l’avantage nous resta. Le général Chanzy, qui commandait le 16e corps, télégraphiait de son quartier-général à Patay que nous venions d’emporter cinq positions ennemies, entre autres les villages de Terminiers et de Guillonville ; mais le grand-duc de Mecklembourg fit le lendemain un retour offensif avec de grandes forces et reprit ses positions de la veille. La bataille recommença le 3 décembre avec acharnement : le général de Sonis, commandant le 17e corps, avait été blessé et fait prisonnier ; les zouaves pontificaux se firent hacher, plus de la moitié de leur effectif fut anéanti. Charette, qui les commandait, fut blessé et passa pour mort. Le résultat de cette terrible lutte de trois jours fut notre défaite. Un mouvement stratégique de l’ennemi conduit avec ensemble porta le dernier coup à notre armée. Dans la journée du 4 décembre, toutes les forces allemandes convergèrent sur Orléans : le grand-duc de Mecklembourg au nord-ouest, du côté de Patay, Frédéric-Charles par Artenay, Chevilly, Bellegarde, au nord-ouest et à l’est. Nos jeunes troupes, fatiguées de tant de combats, démoralisées par les échecs des derniers jours, poursuivies avec vigueur, furent rejetées dans Orléans. La gare et le faubourg Saint-Jean furent bombardés et pris. Pour éviter à la ville de plus grands malheurs et à notre armée un nouveau Sedan, nos troupes l’évacuèrent le 4 à minuit, se retirant en partie sur la rive gauche de la Loire, en partie à quelque distance et sur de bonnes positions sur la rive droite. Les forces que nous avions eu à combattre devaient monter à 150,000 hommes environ ; les nôtres étaient à peu près égales. M. Gambetta, qui fit à cette époque une proclamation désordonnée où il prenait le public pour juge entre le général de Paladines et lui, prétendait, il est vrai, que nous avions 200,000 hommes et 500 canons. Ces chiffres sont exagérés. L’ennemi assura nous avoir pris 70 canons ; mais presque tous étaient des pièces de marine de gros calibre, en position devant Orléans, et qui furent enclouées. Notre matériel de campagne ne fut guère entamé.

Les événemens d’Orléans, coïncidant avec la rentrée dans Paris des forces qui en étaient sorties le 30 novembre, semblèrent rendre définitive la défaite de la France. Ils étaient en outre accompagnés d’autres désastres survenus dans le nord. L’armée du général Manteuffel avait fait des démonstrations sur Cambrai et sur Péronne, puis s’était rabattue sur Amiens. Plusieurs combats furent livrés à Boves, à Villers-Bretonneux, à Dury et dans d’autres localités jusque sous les murs d’Amiens. L’ennemi souffrit considérablement de la portée de nos fusils Remington. Après deux jours de lutte, l’énorme supériorité de l’artillerie prussienne triompha ; le 28, Amiens était occupé. Suivant les instructions qui lui avaient été données pour couvrir l’armée d’investissement de Paris, Manteuffel descendit immédiatement d’Amiens sur la Haute-Normandie, prêt à se précipiter sur notre armée de la Loire, si elle eût réussi à déborder le grand-duc de Mecklembourg. Le général Briand, qui commandait à Rouen, venait de prendre l’offensive : il s’était porté dans le bourg d’Etrepagny, où il avait surpris et fait prisonniers quelques centaines de cavaliers prussiens, puis il s’était replié sur Rouen. Le contingent habituel et quotidien d’escarmouches avait continué dans les départemens de la Seine-Inférieure et de l’Eure, principalement auprès de Vernon. Il semble que l’arrivée rapide de Manteuffel ait complètement fasciné les autorités militaires et civiles de Rouen. Après un court et désordonné combat à Buchy, la capitale de la Normandie fut occupée sans résistance. Chacun rejeta la faute sur son voisin. Ce fut un échange de vives récriminations entre le général Briand, commandant la division militaire, M. Estancelin, général de la garde nationale, et le conseil municipal. Ces accusations réciproques contenaient toutes une part d’erreur et d’exagération. La responsabilité doit remonter beaucoup plus haut. Toutes les troupes du nord de la France auraient dû n’avoir qu’un chef et opérer en un seul corps d’armée. C’est à Amiens qu’il fallait défendre Rouen. Nous nous divisions contre un ennemi qui était uni, et qui nous accablait les uns après les autres. Nous avions à lutter dans le nord contre la seule armée de Manteuffel, et nous lui opposions trois ou quatre petits corps échelonnés, sans lien entre eux, qui se faisaient écraser successivement. Ce système devait annuler la plus grande partie de nos forces, être une des causes principales de nos revers. M. Gambetta ne venait-il pas, par une inconcevable erreur, de supprimer tous les commandemens régionaux et de rétablir les chefs de division et de subdivision militaire dans leur isolement et leur indépendance réciproque ?

L’Europe nous croyait écrasés, et la majeure partie de la France professait cette opinion, quand une magnifique retraite, qui comptera parmi les plus belles opérations de cette guerre, vint nous rendre quelque espérance. L’armée de la Loire, battue à Orléans, s’était divisée en deux fractions : l’une, sous la direction de Bourbaki, s’était retirée sur la rive gauche dans le plus grand désordre et plus le profond abattement ; l’autre était restée sur la rive droite, et le commandement en fut confié à Chanzy. Le gros de l’armée de Chanzy se composait des 16e et 17e corps, qui avaient supporté tout le poids de la lutte contre Mecklembourg à Patay. Ils étaient en outre renforcés par une partie du 15e corps, et ils reçurent bientôt des troupes fraîches avec un supplément de matériel. Il s’était formé au camp de Conlie, sous le commandement de M. de Kératry, un assez grand nombre de recrues de Bretagne ; la partie qui était assez instruite pour servir fut fondue, avec les bataillons dispersés de la prétendue armée de l’ouest du général Fiereck, en un seul corps, le 21e, commandé par le capitaine de vaisseau Jaurès. Ce 21e corps marcha sur Vendôme pour rejoindre Chanzy, ce qu’il ne put faire qu’après plusieurs jours. Ce dernier avait pris position non loin d’Orléans, à Meung et à Saint-Laurent-des-Bois, près de la forêt de Marchenoir, et sur les deux routes qui conduisent d’Orléans, à Tours. Il fut attaqué par le grand-duc de Mecklembourg le 7 novembre, et il maintint ses positions ; le 8, une attaque plus générale et avec de plus grandes forces eut lieu ; Chanzy coucha encore sur le champ de bataille. Les combats furent renouvelés le 9 et le 10, le grand-duc de Mecklembourg ayant appelé à son secours deux, peut-être même trois divisions de Frédéric-Charles. Chanzy recula lentement, infligeant à l’ennemi des pertes considérables ; il restait toujours parfaitement maître de ses mouvemens, et parfois prenait l’offensive. Au lieu d’opérer sur Tours, que le gouvernement venait d’abandonner pour Bordeaux, l’habile général préférait marcher sur Vendôme. La scène des événemens se trouve transportée sur la petite rivière du Loir. Le 14, le grand-duc de Mecklembourg engage de nouveau l’attaque à Freteval, près de la forêt de Marchenoir, et le 15 il la réitère en avant de Vendôme. La fonction de l’armée de Chanzy et du 21e corps venait de s’effectuer à la suite de ces rencontres. Ainsi en combattant et repoussant l’ennemi, cette armée, qui avait été si éprouvée à Patay, dont les principaux corps s’étaient battus tous les jours depuis le 28 novembre, arrivait enfin près du Mans, ou elle allait se refaire, et d’où elle espérait marcher à la victoire. Assurément l’habileté, certes le talent dont fit preuve le général, et que l’Europe entière, y compris l’Allemagne, admira, pouvait inspirer confiance et faire croire au succès. N’était-ce pas d’ailleurs chose nouvelle qu’une telle retraite accomplie avec autant de liberté d’allures par d’aussi jeunes troupes malgré les incessantes attaques d’un ennemi victorieux ? Sur la rive gauche de la Loire, une partie de l’armée de Frédéric-Charles avait livré, depuis la prise d’Orléans, des combats de moindre importance ; elle s’était avancée au sud jusqu’à Vierzon, puis avait suivi le cours du fleuve du côté de Tours. C’est cette marche, beaucoup plus que les attaques de Mecklembourg, qui avait déterminé Chanzy à laisser pour Vendôme ses positions de la forêt de Marchenoir. L’ennemi ne put résister à la tentation de s’approcher de Tours, évacué par les troupes régulières. Quelques combats eurent lieu à Monnaie et à Notre-Dame-d’Oé avec des mobilisés. Les Prussiens vinrent jusqu’aux portes de la ville, et y lancèrent quelques bombes.


III.[modifier]

Que faisait cependant la délégation de province ? À la fin de septembre, elle avait mobilisé tous les célibataires au-dessous de quarante ans. C’est dans les premiers jours de novembre que ces nouvelles levées avaient quitté leur domicile pour endosser les tristes uniformes que leur distribuait la pénurie des départemens, et pour attendre les armes que le gouvernement leur promettait. Si exorbitante que pût paraître cette levée en masse, il n’y avait presque pas de réfractaires. Ces contingens formaient environ 1/5 ou 2 pour 100 de la population totale. Déduction faite des départemens envahis et des cas impérieux de réforme, l’on pouvait compter sur 400,000 hommes. Leur emploi n’était pas sans difficultés considérables. Il fallait d’abord former les cadres. L’on n’avait pas d’officiers de profession ; on dut s’en remettre à l’élection, qui produisit des employés de commerce, des clercs de notaire, des propriétaires ruraux ou quelques anciens caporaux et sergens de l’armée, pour commander des compagnies, quelquefois même des bataillons. Cette débilité des cadres était une première cause de faiblesse insurmontable. L’apprentissage se fit avec beaucoup de bon vouloir ; mais on prétendit le perfectionner en envoyant ces troupes dans des camps. On sait quelle fut la rigueur exceptionnelle de cet hiver ; ce qu’on ne sait pas assez, c’est quelle fut l’exceptionnelle insuffisance des vêtemens des mobilisés. Ces légions se fondirent et furent en quelque sorte détruites avant de combattre. Donner des fusils à tout ce monde était un singulier embarras. Si nombreux que fussent les arrivages d’Amérique, ils étaient toujours trop lents. Cependant le ministère de la guerre, au lieu de porter tous ses soins sur ces masses d’hommes, songeait encore à en accroître le nombre. Un décret du 2 novembre avait mobilisé également tous les hommes mariés au-dessous de quarante ans, et ce n’était pas là une vaine concession faite aux démagogues des villes du midi ; c’était un projet sérieux que diverses circulaires et divers décrets successifs vinrent réglementer. Les jours de la révision furent fixés dans beaucoup de départemens. L’imagination de M. Gambetta, s’inspirant tout à coup des fameuses lignes de défense de Torrès Vedras dans la guerre d’Espagne, avait conçu un projet grandiose. Un décret du 25 novembre ordonna la création de onze camps pour l’instruction et la concentration des troupes : ils devaient être établis dans le voisinage de grandes villes, et recevoir les contingens de toute catégorie des départemens environnans ; ces camps étaient établis près de Cherbourg, Conlie, Nevers, La Rochelle, Bordeaux, Clermont-Ferrand, Toulouse, Montpellier, Pas-des-Lanciers, Lyon. Chacun devait pouvoir contenir 60,000 hommes au moins ; les camps de Saint-Omer, Cherbourg, La Rochelle et Pas-des-Lanciers, à raison de leur position près de la mer, devaient pouvoir contenir chacun 250,000 hommes et être appelés camps stratégiques, pour les distinguer des autres nommés camps d’instruction. L’emplacement des camps devait être déterminé et les travaux en voie d’exécution dans les cinq jours qui suivraient le décret. La mise en route des mobilisés et autres contingens pour les camps devait avoir lieu entre le 1er et le 10 décembre pour les mobilisés du premier ban, et pour les mobilisés des autres bans (hommes mariés) entre le 20 et le 30 décembre. Ce projet était chimérique par l’impossibilité d’exécuter les travaux nécessaires dans le temps fixé, — par la rigueur de l’hiver, qui condamnait ce mode de cantonnement, — par le manque absolu de vêtemens et d’armes pour toutes ces masses d’hommes. Il fallut renoncer à la mobilisation des mariés ; mais l’on dépensa beaucoup d’argent à l’exécution de quelques-uns de ces camps ; on y dépensa surtout beaucoup de vies d’hommes, car les infortunés qui passèrent l’hiver dans les camps de Conlie, du Contentin, etc., y furent rudement éprouvés par le froid, par le manque de vivres et par les épidémies. Pour commander ces levées infinies que l’on avait le dessein d’appeler, il fallait de nombreux généraux ; on en nomma par fournées : des journalistes eurent le plaisir de devenir subitement généraux de division, tandis qu’on mettait à l’écart d’Aurelle de Paladines, La Motterouge, de Polhès, Durrieu et tant d’autres.

Pendant tout le mois de décembre, la fécondité de M. Gambetta en circulaires et en décrets fut tout aussi grande. Il montra une louable activité pour renforcer et perfectionner notre artillerie. Les services administratifs des armées attirèrent aussi son attention. Il voulut joindre le génie civil au génie militaire : il attacha une quarantaine d’ingénieurs et de conducteurs des ponts et chaussées à chaque corps d’armée. Innombrables sont les mesures auxquelles il eut recours, les unes ingénieuses, les autres futiles, pour réparer toutes les lacunes et écarter tous les désordres. Son malheur fut de vouloir trop embrasser ; son attention, dispersée sur tous les objets, ne se concentrait pas assez sur les points principaux ; il se perdait tantôt dans les détails, tantôt dans les projets grandioses. Les événemens ne devaient que trop cruellement déjouer ses calculs.

La suite de cette longue lutte est profondément pénible. Elle est cependant pleine d’enseignemens utiles dont notre pays avait besoin, et dont il saura profiter. Nous avons laissé Amiens au pouvoir de Manteuffel à la date du 28 novembre. Il advint alors dans cette région quelque chose d’analogue à ce qui s’était passé près d’Orléans dans le courant du mois d’octobre. L’ennemi avait cru détruire notre armée du nord à Villers-Bretonneux et à Dury. Il ne l’avait qu’entamée ; elle devait reparaître après quelques jours plus compacte et plus forte. M. Gambetta lui avait trouvé un chef qui, à l’égal de Chanzy, s’est montré digne de la plus universelle estime. Nous voulons parler du général Faidherbe. Il était depuis longtemps connu des hommes spéciaux comme administrateur et comme colonisateur ; mais il n’avait jamais commandé que de petites troupes de 700 ou 800 hommes contre les nègres et les Maures du Sénégal. L’avoir choisi pour commander une grande armée, c’ėtait une preuve de discernement. On peut rendre à M. Gambetta cette justice qu’il eut la main heureuse dans le choix des généraux en chef. Est-ce hasard, est-ce sagacité ? Peu importe ; mais d’Aurelle de Paladines, Chanzy, Faidherbe, tous trois inconnus la veille, ont montré des qualités précieuses.

Faidherbe avait donc pris le commandement de l’armée du nord en remplacement du général Farre, qu’il avait gardé comme chef d’état-major. Quinze jours à peine s’étaient passés depuis l’échec d’Amiens ; les Prussiens avaient eu le loisir de faire quelques excursions à Doullens et même sur Albert sans être inquiétés que par des francs-tireurs, quand tout à coup, à l’improviste, l’armée du nord sort de ses cantonnemens et se jette sur les communications de l’ennemi. Elle se précipite sur Saint-Quentin, qu’elle réoccupe. Le 10 décembre, elle prend Ham après un combat où 200 Prussiens sont faits prisonniers, dont 12 officiers, presque tous du génie. Le 11, elle enlève un convoi entre Chauny et La Fère ; elle coupe la voie ferrée entre La Fère et Laon. Manteuffel, avec le gros de ses troupes, se reporta de Rouen sur Amiens. Le 23 se livra la bataille de Pont-Noyelles, à quelque distance d’Amiens. Faidherbe avait avantageusement placé ses troupes sur une suite de collines dominant le cours de l’Hallu, petit affluent de la Somme. Les forces françaises étaient d’environ 35,000 hommes, les allemandes étaient un peu inférieures ; mais la plus grande puissance de leur artillerie contre-balançait de beaucoup cette légère inégalité numérique. Aujourd’hui l’on devrait estimer la force des armées par le nombre des canons et non point par le nombre d’hommes, de même que l’on évalue l’importance d’une filature par la quantité de broches et non par la quantité d’ouvriers. La bataille fut acharnée ; un officier anglais au service de la Prusse, témoin de Spickefen et de Gravelotte, la représente comme une des plus meurtrières de la campagne. Les Allemands se vantèrent d’avoir pris vers la fin du jour les villages de la vallée ; Faidherbe revendiqua la victoire pour avoir couché sur les hauteurs qu’il occupait le matin et ne les avoir quittées que le lendemain dans l’après-midi, de son propre mouvement, sans être attaqué par l’ennemi. Pourquoi cette retraite ? Bien des choses nous la conseillaient : ce froid de 10 degrés que supportaient difficilement nos jeunes troupes à peine vêtues, la mauvaise organisation de l’intendance, l’on n’avait pu procurer à nos soldats sur le champ de bataille que du pain gelé qu’ils ne purent manger ; enfin l’ennemi avait réclamé des renforts qui ne tardèrent pas à lui arriver. Faidherbe se retira donc sur Arras, et les Prussiens le prétendirent en déroute. Il employa son temps à réorganiser son intendance. Ce ne fut qu’un délai de huit jours. Le 1er janvier, il quittait les lignes de la Scarpe ; le 2 et le 3, il attaquait vivement l’ennemi, qui occupait une dizaine de villages en avant de Bapaume. Ce fut une nouvelle lutte sanglante. L’ennemi fut refoulé dans Bapaume. Les Prussiens eurent encore l’arrogance de s’attribuer la victoire. Quelques jours après cependant ils évacuèrent Bapaume ; par malheur, ils avaient pu investir Péronne, qu’ils bombardèrent et ruinèrent en partie, au point qu’elle dut se rendre. Faidherbe fit de nouveau un temps d’arrêt, mais de peu de durée ; il avait reçu quelques renforts, et son armée était d’environ 40,000 hommes. Avec ces forces, Faidherbe se dirigea vers le sud, descendit près de Péronne, puis se porta sur Saint-Quentin, pour marcher sur Laon et Reims à travers les communications de l’ennemi. On se battit trois jours de suite. Le 17, des bataillons prussiens furent délogés des bois de Buire, à l’est de Péronne, et Vermand fut occupé par nous. Le 18, nous fûmes attaqués à Beau-vais, au sud-ouest de Vermand, par le général de Gœben, qui avait succédé à Manteuffel dans le commandement de l’armée du nord ; Faidherbe fit bonne contenance toute la journée, mais se retira pendant la nuit sur des hauteurs en avant de Saint-Quentin. La bataille s’y livra le 19 sur toute la ligne avec acharnement. Le 22e corps résista ; mais le 23e composé en grande partie de mobilisés, plia sous la mitraille, finit par se débander et entraîna l’armée, qui recula vers Cambrai dans un déplorable état. Les Allemands se plaisent à rendre hommage à l’habileté de Faidherbe dans cette retraite si difficile.

En Normandie, après la prise de Rouen par les Prussiens, les troupes renfermées dans cette ville s’étaient retirées partie au Havre, partie dans le Calvados. Qui le croirait ? Les trois départemens voisins, ayant les mêmes intérêts et un ennemi commun, la Seine-Inférieure, l’Eure et le Calvados, eurent longtemps trois généraux indépendans entre eux. C’est dans cette région surtout que l’unité d’action fit défaut. Il n’y eut pas moins de sept ou huit généraux qui se succédèrent en quelques semaines, ou qui commandèrent simultanément, sans aucune subordination des uns aux autres. Nulle part le désordre ne fut plus grand, et les efforts plus vains, faute d’une bonne organisation supérieure. L’on comptait, dit-on, au Havre, de 20,000 à 25,000 hommes ; d’un autre côté, sur les bords de la Risle, rivière qui coule au milieu du département de l’Eure, de Serquigny à Pont-Audemer, il y avait de 15,000 à 20,000 hommes. Ces forces réunies étaient plus que triples du nombre des Prussiens établis à Rouen et à Gisors ; mais il n’y eut aucune entente et aucun ensemble dans nos mouvemens. Les escarmouches étaient quotidiennes dans ces contrées, il y eut même plusieurs combats d’une certaine importance, entre autres à Beaumont et à Brionne. Nous voulûmes, dans les derniers jours de décembre et les premiers de janvier, faire avec les troupes du Calvados et de l’Eure un mouvement offensif dans la boucle de la Seine, sur la rive gauche, en face de Rouen. Nous primes le château de Robert-le-Diable, La Bouille et diverses autres localités ; mais le 4 janvier une forte colonne prussienne partit de Rouen, reprit ses positions et rejeta nos troupes sur Honfleur et Pont-l’Évêque. On eût pu protéger Le Havre d’une manière plus efficace avec moins de forces, pourvu qu’on les employât avec ensemble, on eût même pu reprendre Rouen, et le surplus de nos troupes, si on l’eût donné à Faidherbe, eût sans doute permis à ce général de couper les communications de l’ennemi.

Plus lamentable est la scène qui va s’offrir à nous dans le Maine. L’armée de Chanzy, cantonnée aux environs du Mans, y resta quelques jours pour se refaire. Pendant près de trois semaines, du 28 novembre au 17 décembre, elle avait lutté presque tous les jours ; elle devait commencer une épreuve analogue et plus funeste : pendant trois semaines encore, elle allait livrer de quotidiens et meurtriers combats. Jamais il n’y eut dans l’histoire d’exemple d’une armée battue déployant tant de persévérance et d’obstination. Les Prussiens, qui s’étaient avancés jusqu’à Saint-Calais, qu’ils avaient honteusement mis au pillage, ne tardèrent pas à se replier. Les troupes de Frédéric-Charles retournèrent à Orléans, laissant seulement quelques divisions à Vendôme et dans les localités voisines. Celles de Mecklembourg se concentrèrent près de Chartres. Notre armée se composait de trois corps : le 16e sous l’amiral Jauréguiberry, le 17e sous le général de Colomb, et le 21e sous le général Jaurès ; notre ligne s’étendait des environs d’Alençon à La Chartre, le corps de Jaurès formant la gauche. Les hostilités étaient restées suspendues pendant une dizaine de jours comme d’un commun accord. Seuls, nos francs-tireurs, spécialement ceux du colonel Lipouski, dans la région du Perche, faisaient beaucoup de mal à l’ennemi. Il ne se passait pas de jour, d’après le témoignage d’un officier anglais qui suivait l’armée de Frédéric-Charles, sans que plus de vingt cavaliers allemands fussent frappés par des mains invisibles. Nous avions au plus 150,000 hommes ; l’ennemi nous en opposa autant, l’on avait renforcé les corps de Frédéric-Charles et de Mecklembourg. Chacun s’attendait à un coup décisif dans cette contrée. Nos colonnes d’avant-garde se mirent en mouvement dans les derniers jours de décembre et s’avancèrent dans la région du Loir, du côté de Vendôme. Le 27, un brillant engagement avait lieu vers Montoire ; nous culbutions l’ennemi et le poursuivions à 5 kilomètres au-delà de cette ville, lui faisant 100 prisonniers et lui enlevant des caissons et des équipages. À la même date, sur notre gauche, nos éclaireurs battaient les avant-postes de Mecklembourg entre Pontgouin et La Loupe. Le 31, continuant sa marche vers le sud, le général Jouffroy rejetait l’ennemi sur la rive gauche du Loir, et s' emparait d’excellentes positions en face de Vendôme. Le 1er janvier, nous confirmions nos succès des jours précédens en repoussant l’ennemi à Longpré et à Saint-Amand. D’heureux engagemens d’éclaireurs avaient lieu à Laverdin, à Lancé et à Huisseau. Ainsi nous avions tourné Vendôme par le sud, nous n’étions plus qu’à cinq lieues de Blois ; mais nous ne devions jamais aller plus loin. Frédéric-Charles venait de quitter Orléans avec toutes ses forces, en même temps que Mecklembourg quittait Chartres. Tous deux marchaient parallèlement sur Le Mans. Nous ne tardâmes pas à être attaqués dans nos positions avancées. Le 6, l’ennemi se précipita sur les villages de Villechanner, Villeporcher, Saint-Cyr-du-Gault, que nous occupions entre Château-Renault et Saint-Amand. Nos lignes furent d’abord forcées ; mais nous reprîmes l’offensive, et l’ennemi se retira sur Vendôme, laissant de nombreux blessés et prisonniers. À notre gauche, les avant-gardes de Mecklembourg avaient repris Fourches et menaçaient Nogent-le-Rotrou. Cette marche de Mecklembourg et de nouveaux efforts de Frédéric-Charles contraignirent notre armée à un mouvement de retraite ; elle repassa le Loir pour se concentrer plus près du Mans. Les colonnes allemandes étaient le 8 à Nogent-le-Rotrou sur la droite, à Sargé et à Savigny au centre, à La Chartre sur la gauche. Le 9, elles entraient à Saint-Calais. Les avant-postes de Mecklembourg apparaissaient en même temps à Bellême et à Mortagne. Ces progrès de l’ennemi ne s’étaient pas effectués sans résistance, seulement nous n’avions livré jusque-là que des combats secondaires. Les grands coups allaient bientôt être frappés.

Le 10 se livra une véritable bataille. Nous occupions les positions de Montfort, Champagne, Parigné-l’Évêque et Jupille, distantes de quatre ou cinq lieues du Mans. C’était l’armée de Frédéric-Charles qui nous attaquait. De chaque côté, 60,000 hommes environ furent engagés. L’affaire fut chaude et vivement contestée. Un officier anglais, qui était à l’état-major de Chanzy, rend hommage à la bonne organisation de nos troupes et de notre matériel. À Jupille, une brigade commandée par le général Ravel opposa une héroïque résistance pendant six heures à des forces considérables. Nous dûmes cependant nous replier. Nos pertes avaient été grandes. L’armée se retira derrière la petite rivière de l’Huisne, un peu en avant et sous les murs du Mans. Là s’engagea une bataille plus générale, aussi contestée, mais plus fatale par l’issue que celle de la veille. Nous avions cette fois contre nous les deux armées réunies de Mecklembourg et de Frédéric-Charles. Nos forces du reste étaient également concentrées. Toute la journée, l’action fut vive et sans résultat, ou plutôt nous avions gagné une victoire négative, puisque nous avions maintenu nos positions. Le corps de l’amiral Jauréguiberry s’était particulièrement distingué. Le général Gougeard avait eu un cheval percé de six balles. L’on s’attendait à une attaque nouvelle le lendemain, et l’on avait bon espoir ; mais une position importante, occupée par des mobilisés de Bretagne, la Tuilerie, fut sur la fin du jour le théâtre d’une inconcevable panique. Ce fut sur ce point une débandade sans cause qui gagna les autres corps. La position n’était plus tenable ; il fallut battre en retraite le 12. Nos pertes avaient été énormes. Les Prussiens se vantèrent de nous avoir fait 20,000 prisonniers dans ces rencontres successives. Le Mans fut évacué. Chanzy, qui était malade pendant ces deux batailles, qui commandait néanmoins avec le plus grand sang-froid et la plus remarquable décision, rallia ses troupes en arrière de cette ville, et marcha sur Laval et sur Mayence. Les épreuves de cette malheureuse armée n’étaient pas encore finies. Le 13, les têtes de colonnes allemandes attaquèrent notre arrière-garde et s’emparèrent de Conlie et de Beaumont. Le 15, une partie de l’armée de Chanzy fut de nouveau engagée. Le 21e corps, sous le général Jaurès, qui n’avait presque pas pris part aux principales batailles, résista énergiquement. L’amiral Jauréguiberry eut un cheval tué sous lui, mais notre centre faiblit ; c’est à Vaiges, presque à moitié chemin entre Le Mans et Laval, qu’eut lieu cette rencontre. Le 16, Alençon fut occupé par des troupes du grand-duc de Mecklembourg. Enfin Chanzy, après quelques autres engagemens sans importance, put atteindre Laval et Mayenne ; il reçut des renforts qui, arrivés quelques jours plus tôt, eussent changé le sort de la France. Telle a été la cruelle destinée de la principale armée que la France ait improvisée depuis l’investissement de Paris. Nulle n’a fourni une plus rude carrière : elle a lutté pendant vingt-cinq jours en moins de deux mois, et a livré sept ou huit batailles rangées. Ce seul résultat est glorieux pour des hommes arrachés cet automne à leurs charrues ou à leurs ateliers, pour des troupes qui n’avaient d’autres officiers que de jeunes étudians sans expérience militaire, et qui n’étaient ni vêtues ni nourries et à peine armées. Est-il vrai, ainsi que le bruit public l’affirme, que ces mobilisés de Bretagne qui ont causé la déroute fussent sur le champ de bataille en sabots ? Assurément la plus grande partie des mobilisés que l’on rencontrait dans les villes n’avaient pas d’autres chaussures ; mais en fut-il ainsi devant l’ennemi ? Il eût fallu de vrais prodiges pour que cette armée, non-seulement improvisée, mais déguenillée, pût sauver la France.

L’on croirait avoir épuisé la mesure des infortunes humaines en contemplant les cruelles épreuves de l’armée de Faidherbe et de l’armée de Chanzy : un plus accablant spectacle de souffrances physiques et morales nous attend encore. Après la prise d’Orléans, le 4 décembre, une partie de notre armée de la Loire avait passé sur la rive gauche dans le plus grand désordre. Bourbaki, le brillant chef de l’ancienne garde impériale, fut mis à la tête de ces débris et chargé de les réorganiser. Une partie des forces de Frédéric-Charles avait également passé la Loire ; mais aucune bataille, aucun combat important ne fut livré pendant le mois de décembre. Une foule d’escarmouches, quelques rencontres heureuses pour nos armes près de Gien, de Briare, de Bonny et de Neuvy-sur-Loire, témoignèrent aux environs de Noël du retour de vitalité de notre armée. Bourbaki avait réussi à reconstituer trois corps, le 18e le 20e et le 24e. C’était une armée d’environ 120,000 hommes. Bien employées, ces troupes eussent peut-être pu sauver Paris. Pendant que Chanzy attirait vers Le Mans Frédéric-Charles et Mecklembourg, il eût été aisé pour Bourbaki de se porter rapidement par Gien, Montargis, Fontainebleau, sur notre capitale assiégée. Il n’eût rencontré devant lui que des forces minimes et inégales. En tout cas, s’il eût couru le risque d’un échec, il n’eût jamais pu être complètement détruit. Quel est le conseiller funeste qui proposa un autre plan ? Est-ce Bourbaki lui-même qui conçut le projet excentrique de délivrer Belfort, qui pouvait résister pendant longtemps, et qui est à plus de 100 lieues de, Paris ? est-ce le général Trochu, comme quelques indices peuvent le faire croire, qui inventa cette déplorable stratégie ? est-ce M. Gambetta qui imagina cette combinaison ? Cette question est encore obscure. Le plan de Bourbaki était en lui-même insensé ; il fut rendu désastreux par l’exécution. Si l’on voulait couper les communications de l’ennemi, ne pouvait-on pas le faire avec plus de chances de succès par Auxerre, Joigny, Troyes, Châlons, en ayant pour appuyer une retraite la forte place de Langres ? Mais, outre l’imprudence de la conception, ce qui fut complètement fatal, ce fut la lenteur des mouvemens de notre armée. Le 2 janvier, Bourbaki avait son quartier-général à Dijon. Jusque-là, sa marche avait été tenue assez secrète. Il pouvait encore partiellement réussir, s’il eût agi avec rapidité. Une semaine se passa avant que l’on ne rencontrât l’ennemi, le 9 janvier, à Villersexel, au-dessous de Vesoul. Il avait fallu huit jours pour faire 25 lieues.

Dans l’est, comme à Sedan, nous avons dû surtout nos défaites, aux marches rapides de nos ennemis. À Villersexel, le 9 janvier, le plan de Bourbaki était de rejeter le corps prussien de Werder sur Épinal et de se frayer un chemin libre sur Belfort. Bien que nous ayons revendiqué la victoire dans cette journée, il est manifeste que nous avons échoué. Werder put échapper à nos troupes et gagner, avec le 14e corps allemand, les bords de la Lisanie, où il eut le temps de faire des retranchemens à 2 lieues de Belfort. Comment se fait-il que près de huit jours se soient écoulés entre la rencontre de Villersexel et les batailles sur les rives de la Lisanie ? La distance entre ces deux points n’est que de 8 lieues. La mauvaise organisation de l’intendance, le délabrement de nos troupes à peine habillées, en sont sans doute les causes. Quoi qu’il en soit, nous arrivâmes trop tard devant les formidables positions de l’ennemi à Héricourt et auprès de Belfort ; elles étaient devenues de vraies forteresses. Après des assauts répétés pendant trois journées, le 15, le 16 et le 17 janvier, 120,000 Français ne parvinrent point à enlever les hauteurs défendues par 40,000 Allemands. Dès lors Bourbaki devait renoncer au succès ; il n’avait qu’à sauvegarder son armée. Il savait que les Allemands dirigeaient sur lui des forces énormes sous le commandement de Manteuffel, enlevé à l’armée prussienne du nord. Nos troupes étaient à 2 lieues de la frontière suisse, c’était une position périlleuse où l’on risquait d’être acculé et cerné ; mais la retraite s’opéra avec une déplorable lenteur. Dix jours après avoir quitté Montbéliard, nos troupes n’avaient encore fait que 15 lieues, et se trouvaient à Roulans-le-Grand, à 4 ou 5 lieues de Besançon. Cependant le 7e corps prussien, sous le commandement de Manteuffel en personne, descendait rapidement sur nous ; coopérant avec les troupes de Werder, il coupait nos communications vers le sud, et s’avançait à marches forcées sur Pontarlier. De sanglans combats eurent lieu sur la route de Salins, ils furent désavantageux pour nous : nous perdîmes 3,000 hommes et 6 canons. Nous étions complètement acculés à la frontière suisse. Pour ajouter aux péripéties de cette lugubre tragédie, l’héroïque et infortuné Bourbaki tentait de se suicider. Par une ironie du sort, le commandement passait à Clinchamp, cet impétueux général échappé de Metz que l’armée du Rhin opposait à Bazaine, et auquel on voulait alors confier le soin de faire une trouée à travers les troupes de Frédéric-Charles, et c’est ce même officier-général qui allait signer la capitulation de 85,000 Français avec le général suisse Herzog. Une bonne fortune rare nous échut pourtant au milieu de tant de malheurs : le tiers de l’armée de Bourbaki, le 24e corps, était parvenu à regagner Lyon, après avoir perdu une partie de son artillerie. Nos troupes arrivèrent en Suisse dans le plus profond dénûment ; le pain et les vêtemens leur manquaient. Cette armée française en lambeaux accrut encore dans ce petit pays l’estime pour notre esprit de sacrifice.

D’autres combats sanglans, heureux pour nous, avaient lieu dans le centre de la France, à Dijon notamment, où pendant trois jours Garibaldi lutta contre des brigades détachées de l’armée de Manteuffel. Une petite armée française, partie de Gien sous le commandement du général Lecomte, et forte, autant qu’on peut l’évaluer, d’une quarantaine de mille hommes, avait fait une diversion utile du côté d’Auxerre et de Joigny ; elle s’était ainsi avancée jusqu’à une trentaine de lieues de Paris. C’était là un indice de ce qu’aurait pu faire l’armée de Bourbaki, si elle avait suivi cette voie, que lui traçaient la nature et le bon sens.

Nous avons terminé le récit des efforts de la province depuis l’investissement de Paris. Personne ne peut sans émotion repasser ces événemens terribles, où la France a montré tant de magnanimité et de résolution. Il est nouveau, dans l’histoire de l’Europe, qu’un peuple privé de toutes ses armées régulières ait fait ainsi surgir de terre des forces en état de tenir campagne et de disputer le terrain à des armées merveilleusement organisées. On peut le dire sans hésitation, l’effort de la France en 1870 et en 1871 laisse de beaucoup derrière lui l’effort de nos aïeux de 1792. Au lendemain de Sedan et de Metz, nous étions sans officiers, sans soldats exercés, sans canons, sans fusils, sans vêtemens : tous ces moyens nous manquèrent dans une large mesure pendant le reste de la campagne. Tous les fléaux physiques furent contre nous : une sécheresse excessive, qui nous priva de fourrage, parfois même de viande ; un froid rigoureux, qui ne se rencontre qu’une fois par siècle ; des épidémies varioliques, qui sévirent cette année plus que jamais auparavant. Nos armées dénuées de tout, délabrées, déguenillées, affamées, presque toujours battues, soutinrent la lutte pendant quatre mois, revenant sans cesse à la charge, couchant à la belle étoile par un froid de 10 et de 14 degrés, marchant sans souliers, combattant souvent avec de mauvais fusils que toutes les nations avaient mis depuis longtemps au rebut. Quelle que fût l’inégalité des situations, nous avions encore, même après Sedan, même après Metz, même après Orléans, l’espérance du succès ; mais la fatalité et la légèreté de notre caractère national avaient mis à notre tête, dans ce terrible moment de crise, un gouvernement sans expérience et une administration complètement novice. Nos ressources ont été disséminées et gaspillées. Que faut-il conclure de ces douloureuses épreuves ? C’est que, dans un siècle aussi sérieux et aussi scientifique que le nôtre, l’on doit préparer longtemps à l’avance et avec toutes les ressources de la science les élémens d’une bonne armée. Nous savons désormais les exigences de la guerre, nous connaissons l’étendue de nos moyens ; il dépendra de nous à l’avenir d’éviter les fautes passées et de profiter de l’expérience acquise : cette guerre aura été pour nous moins une humiliation qu’une école.

Paul Leroy-Beaulieu.