La Quêteuse de frissons/Texte entier

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Éditions Prima (p. 1-48).

Quingey - Queteuse de frissons, 1928 (page 04 crop).jpg
Roman presque américain



CHAPITRE PREMIER

Au Bar du Chat Percé


Sonnons le boute-selle pour nous conformer à la mode new-yorkaise. Ou plutôt le boute-sel. Au bar du Chat-Percé, l’on a de l’esprit. L’enseigne seule nous le fait savoir et aussi parce que la boutique est située dans la 69e Avenue, l’Avenue de l’Esprit, de l’esprit américain, où le sel yankee brille de tout l’éclat de ses multiples facettes, toujours légères.

On se croirait à Chicago où, comme nul ne l’ignore, on sale beaucoup… la race porcine. Ah ! le cochon, le cochon ! Et je veux vous dire sans plus tarder pourquoi Teddy All’ Keudor, ancien combattant de l’Immense Guerre (on ne dit plus la Grande Guerre, là-bas, ce serait trop petit) a donné à son bar le nom… si salé, de Chat­-Percé.

Souvenir de bombardement, tout simplement. De bom­bardement de l’immense guerre, je vous l’ai dit.

Et souvenir flatteur pour la vertu de mistress All’ Keudor qui naquit Geneviève Petit, Grande-Rue, à Château-Thierry.

Donc, au temps où les Yankees, les Américains, défendaient cette ville, derrière la Marne, il y eut, certain jour, un terrible « arrosage » de préparation.

Vous savez ! Une de ces pluies d’obus éclatant, renversant tout, même les mœurs.

Teddy All’ Keudor, plus ou moins par ordre, descendit se mettre à l’abri dans une cave, en attendant la réaction de contre-attaque qui suivrait l’assaut allemand. Et dans cette cave, il trouva une belle fille avec son père ; c’étaient les bijoutiers établis au rez-de-chaussée de la maison.

On se serra vite, pour se donner confiance, et on le fit si bien que la petite, devant la mort imminente, voulut faire connaissance de l’autre mort, petite, comme elle. Et, la collaboration d’un homme étant indispensable, Teddy, l’Américain élégant et puissant, fut choisi, parce qu’il se trouvait là. La réalisation d’un rêve longtemps caressé !

Ainsi, durant la terreur russe, les belles aristocrates, dans les prisons moscovites, énervées par l’attente de l’exécution par la Tchéka, trompaient le temps en trom­pant leurs maris et même leurs amants, quêteuses d’ultimes frissons d’amour.

Dans la cave, castro-théodoricienne, ferme en face du danger, Teddy cherchait à prouver à Geneviève toute la sympathie des deux Amériques. Et, conquise par les baisers, la quêteuse de frissons s’abandonnait toute.

Vaines recherches du pauvre Sammy dont les lianes d’une forêt vierge avaient, déjà, en Amérique, empêché toute pénétration dans certains coins du Texas.

— Boum ! Un obus !

Le père bijoutier était tué, mais les deux chercheurs d’amour, n’étaient même pas arrivés à mourir un tout petit peu.

Il avait fallu le mariage et un lit commode, bien après l’enterrement du bonhomme de père, pour que Teddy pût passer à son doigt — si j’ose dire — la douce bague satinée de Geneviève.

De Geneviève qui, oui, était vierge et qui, quêteuse de frissons n’en avait jamais cherché jusque-là en dehors du cercle de ses petites amies.

— Aoh ! avait dit Teddy, je suis bien le premier Améri­cain à qui pareille chose arrive, d’être le premier.

D’où ce cireur de bottes, devenu bistrot dans la 69e Ave­nue par l’héritage de sa femme, avait, dans un trait d’esprit, donné, comme porte-bonheur, à son bar le nom de Chat-Percé.

Et il rappelait à ses nombreux amis, récents ou anciens, lorsqu’il les abreuvait d’alcools prohibés, la belle aven­ture :

— Le papa, il était là, dans la cave, et moi je voulais donner à la petite le frisson.

— Devant lui ?

— Mais oui ! On pouvait mourir. Alors il me disait : « Sir, laissez ma fille et je vous donnerai une belle bague. » Et je lui répondais : « Sir, j’aime mieux la bague de votre miss que la vôtre ! » Mais je ne pouvais pas !

» Je ne pus que… plus tard, percer enfin dans cette terrible aventure amoureuse.

Aujourd’hui, la quêteuse de frissons, Mme Geneviève All’ Keudor, en quêterait bien encore, surtout que son mari est parti en France, voilà quelque temps, à la recherche d’une combinaison magnifique de whisky et de champagne.

Il est parti, avec son ami John, le bistrot de l’avenue voisine et il revient aujourd’hui.

Le Paris, de la « Transat » est signalé. Geneviève attend le grand frisson qui suivra le retour du cher époux.

On entre. C’est John, élégant, empressé, le collègue qui accompagnait Teddy à Paris.

— Bonjour mistress !

— Bonjour sir John ! Alors, Teddy vous suit ?

John parle le français, comme presque tous les habi­tués du Chat Percé, mais il l’écorche. Nous recouvrons les plaies, s’il vous plaît, assez souvent, mais pas toujours. Ce serait nous exposer à des poursuites.

— ? ?

— Oui, raccommodage de plaies, exercice habituel, donc illégal de la médecine. Avec les auteurs gais, messieurs les juges — j’enlève mon bonnet — ne plaisantent pas. Et encore ! Pourvu qu’ils ne se croient pas insultés, lorsque je dis que j’ôte mon bonnet, et qu’ils ne me demandent pas lequel ! Ils ont toujours peur d’être « compissés », comme le fit faire Rabelais par ce cher Pan­tagruel.

» Non ! Je ne suis pas Rabelais et je ne noie pas mes adversaires du haut des tours Notre-Dame !

Alors John paraît tout contristé et dit :

— Mistress ! Je avais une bien mauvaise nouvelle à apprendre à vous. Teddy All’ Keudor, il était disparu à Paris.

La pauvre petite se trouve à moitié mal :

— Disparu, disparu ! Oh ! monsieur John ! Des détails, des détails ! Songez que c’est lui que j’aime, que c’est lui qui, le premier…

— Aôh ! mistress ! Je savais ! Le Chat percé. Et je pleurais. Je pleurais pour ce pauvre Teddy et je pleurais pour moi !

— Pour vous ?

— Aôh ! Yes ! mistress ! Pour moi. Parce que le « chat » je aurais bien voulu… que ce ne fût pas le chat percé.

— Monsieur ! Taisez-vous ! Dans un moment pareil !

— Mistress ! Fâchez-vô pas ! Ce était pour dire que je étais tout à vô, comme Teddy il était à Linette.

— Comment Teddy à Linette ? Mon Dieu, mon Dieu !

— Aôh ! Chère mistress ! Vous troublez pas ! C’est un rien, un rien, puisque je étais là et que c’était lui qui m’envoyait !

— Lui ?

— Mais oui ! Ce bon Teddy, il était devenu amoureux de Linette, à l’Hôtel Moderne.

— À l’Hôtel Moderne ?

— Mais oui, mistress, vous savez bien que c’était là que nous étions descendus. Alors Teddy, avec le bel complet, il avait conquis Linette, dans un couloir.

— Dans un couloir ? Le couloir après la cave ! C’est une habitude !

— Mais yes ! mistress ! Laissez-moi finir ! Il avait trouvé Linette, c’était juste le jour où on devait partir. Il avait emmené la petite dans un coin et il était revenu en disant à moi : « Tu diras à mistress que je reste avec Linette, qu’elle m’attende. Je reviendrai. Je n’oublie pas le chat percé par moi. »

— Et c’est tout ?

— Oui ! mistress ! C’était tout. On emballait les bagages. On mettait sur une voiture. Je suis parti tout seul, comme il voulait. Alors, train, puis bateau. Je apporterai à vous les bagages de Teddy. Ils étaient arrivés avec moi.

CHAPITRE ii

En quête d’un nouveau frisson


Lecteur, compatis au malheur de mistress All’ Keudor, née Geneviève Petit ! Si tu n’as pas l’âme aussi dure que l’oreille de ce bon Charles Maurras, tu es ému par la singulière infortune de la pauvre petite. Réfléchis :

Être emmenée à New-York par un valeureux soldat démobilisé, après avoir perdu son propre père, devant ses yeux, à l’instant même où, par un terrible embrouille­ment pileux, on ne pouvait réussir à perdre autre chose. Se voir ainsi pourvue, dans la vie, d’un soutien que l’on étaie de sa dot et du produit de la vente de la bijouterie paternelle. C’est bien, c’est normal, c’est juste.

S’apercevoir, en arrivant, que son mari avait accou­tumé, pour vivre, de cirer les bottes dans la 32e Avenue, c’est moins bien. Lui acheter un bar dans la 69e ça va mieux ; voir nommer ce bar Au Chat Percé en hom­mage à une rare vertu, c’est très bien.

Mais constater tout d’un coup que le volage époux, vêtu, cette fois, non d’un uniforme mais d’un complet transcendant, bouleverse à Paris le cœur de Linette et reste avec elle, avec aussi une grose part de la dot de la pauvre abandonnée, hé bien ! ça, c’est désastreux, surtout lorsque toute une vie peut s’en trouver brisée et que les cancans vont marcher jusqu’au haut des gratte­-ciel voisins. Pauvre petite quêteuse ! À quand les nou­veaux frissons ?

Et puis, qui est cette Linette ?

— Monsieur John ! Comment est-elle Linette, cette effroyable Linette ?

— Mistress, je n’avais pas vu plus que des yeux tout noirs et des cheveux bouclés et puis, comment vous dites ? Ce qui va dans les niches ? Ah yes ! Des seins gros.

» Aoh ! Et puis des pieds petits, très petits.

— Monsieur John, je vais à Paris. J’ai encore les moyens. Monsieur John, quand le premier bateau ?

— Trois jours, mistress Geneviève, le Paris qui ren­trait à Le Havre. Et le bar ?

— Oh ! monsieur John ! Le bar ! Vous qui êtes libre, quel plaisir vous me feriez en vous en occupant jusqu’à ce que je ramène ce vilain Teddy ! Pouvez-vous ?

— Je pouvais à une condition…

— Laquelle, John ?

— Si Teddy ne revient pas, je garde le bar… avec vous ! S’il revient…

— Alors quoi, s’il revient, mais il reviendra, John !

— S’il revenait, alors, vous serez ma Linette à moi, au moins une fois. Et ce devrait être juste.

— Polisson !

— Pas polisson ! Vous jurer… jurer…

— Allons ! John, je jurerais, mais ce n’est pas bien de votre part, d’exiger un serment.

» John ! Il y a mieux ! Je dirais bien : Moi, Geneviève, je pars… jure. Mais ce serait pour me parjurer : bien entendu. John ! M’aimez-vous ?

— Si je aimais vous ? Mais de toute mon cœur, de tout mon âme, de tout ce qui reste aussi.

— Alors, nous trouvons un gérant pour le bar et vous retournez à Paris, mais avec moi. Ça va ?

— Ça va ? Je ne sais pas, mistress !

— Vous saurez tout à l’heure. Invitez-moi à dîner !

John est heureux. Lui qui, dans ses douze jours de présence à Paris, n’avait pu « faire » que des grues, le voilà devenu, dès son retour à New-York, l’amant d’une bien jolie Française, toute mignonne, toute blonde et qu’il aimait depuis longtemps.

Mais il a solennellement promis d’aller chercher l’époux volage. Oui, solennellement, entre deux baisers, dans les bras de Geneviève. Ils iront tous les deux. Et John appren­dra à devenir digne de son rôle, au retour.

Teddy, tu es cocu, bien cocu, et c’est bien fait.

La chose s’est passée comme ceci :

C’était en cabinet particulier, dans un restaurant bien, au vingt-sixième étage d’une maison de la 24e Avenue. Notre blonde Geneviève, qui est aussi ardente que n’im­porte quelle brune, avait déjà décidé de donner à ce bon John toutes les satisfactions qu’il pouvait désirer.

Et John de profiter de la situation, dès les hors-d’œuvre. Mais comment ? Droit au fait ; quinze secondes et fini. Juste de quoi commencer à exciter Geneviève. On sert le premier service : buffle sauté sauce madère. John s’excite à nouveau. Il n’y a pas avalé la dernière bouchée qu’il « remet ça » ; bouchée, boucher… Quinze secondes et c’est fini.

Après le second service, oui, quatre ou cinq fois, mais toujours quinze secondes…

— John, dit Geneviève énervée, de plus en plus, mais non satisfaite, John ! Vrai ! Tu ne vaux pas Teddy. Tu feras bien de profiter de ton séjour à Paris pour apprendre, si tu veux que je te garde. Ce n’est pas que tu manques de cran. Ton fusil est bien à répétition, mais j’aimerais mieux qu’il fasse long feu. Et puis, et puis… On ne con­somme pas un poulet sans l’avoir fait cuire.

Trois jours après, embarquement sur le Paris. Huit jours après, Paris encore, mais la ville, cette fois. Hôtel Moderne. Deux chambres, bien entendu. Il ne faudrait pas que Teddy sache qu’on l’a trompé. Car on l’aime toujours, le volage Teddy.

Geneviève demande au portier :

— Vous n’auriez pas ici M. All’ Keudor, un Américain

C’était en un cabinet particulier… (page 8).
C’était en un cabinet particulier… (page 8).

qui était avec monsieur ? Il est resté avec Mme Linette, d’après ce qui m’a été dit.

— Oui, oui ! Je sais, Linette, la femme de chambre ! Voyez, au troisièrne étage, le garçon de service.

Geneviève est tout émue. Pensez ! Si son mari allait passer, tout d’un coup là, devant le bureau du concierge.

John est là, immobile, discret, congestionné d’un désir sans cesse renouvelé, mais de si courte manifestation !

— Mon bon John ! Allez donc voir au troisième étage. Moi, je n’ose pas.

— Yes ! mistress Geneviève.

Et le voilà qui monte pour redescendre bientôt :

— Aoh ! mistress ! Mauvaise nouvelle ! Je avais vu Linette, mais Teddy, il était parti.

— Parti, seul ?

No ! mistress ! Il était parti hier avec Léa, la femme de chambre d’au-dessous qu’il avait prise dans… oui, dans les « water ».

— Ciel ! Dans les « water » ! Mais c’est une habitude ! Et où est-il maintenant ?

— On ne savait pas, mistress Geneviève !

— Quel homme ! Il faut le trouver, John !

Mais ! Allez donc chercher un Américain à Paris, même en disant qu’il tient à New-York un bar dans la 69e Ave­nue, surtout lorsqu’il s’est habillé récemment à la Belle Jardinière, ainsi qu’avait fait sir Teddy ! Un costume de la Belle Jardinière, comme tout le monde !

Il fut convenu que Geneviève chercherait d’un côté et John de l’autre.

Mais, en vérité, John n’était pas extrêmement pressé de ramener son ami à l’épouse impatiente.

Puisqu’il faut tout dire, il estimait que, revenu à Paris, il devait profiter de l’occasion pour s’amuser un peu… et aussi pour apprendre ces modes d’amour si appréciés qu’on lui avait reproché de trop ignorer.

De sorte qu’on le vit en de multiples endroits avec de multiples amies aussi temporaires que peu désintéressées. Mais ces femmes ne lui enseignaient rien, pour ainsi dire, et il s’en tenait toujours à ses quinze secondes, ce qui sem­blait suffire très amplement aux passagères amies.

— Que veut donc cette Geneviève ? réfléchissait-il. Geneviève All’ Keudor ne semblait plus rien désirer de lui, pour le moment, qu’une attentive recherche de Teddy.

Lorsqu’ils se retrouvaient tous les deux, le soir, au restaurant, elle disait :

— Hé bien ! John, avez-vous appris quelque chose ?

— Non, mistress ! Rien et vous ?

— Moi non plus, hélas I

Et le bon garçon, toujours amoureux, proposait des consolations charnelles que l’épouse délaissée refusait obstinément.


CHAPITRE iii

Une surprise. Deux surprises


Un après-midi, notre ami John, toujours avide de par­faire son instruction spéciale, s’en fut dans une maison hospitalière aux volets clos qu’un garçon de café lui avait indiquée comme enfermant les plus belles femmes de Paris.

Il s’adressa de suite à la sous-maîtresse de service :

— Aoh ! mistress ! dit-il, je voulais une petite femme douce et intelligente pour apprendre à moi l’amour de Paris !

— Parfaitement, monsieur, je vais vous trouver ça. Entrez donc dans ce petit salon !

Il entra. C’était la classique débauche, c’est le cas de le dire, de glaces. On se voyait multiplié partout, sur la cheminée, aux murs, au plafond et même à terre, aux endroits que ne recouvrait pas le tapis.

Une belle femme blonde, toute souriante, apparut bientôt, enveloppée dans un grand peignoir de soie bleue. Elle s’assit sur le divan au côté de l’Américain qui lui fit part de son désir.

— Oui, mon petit ! Tout à l’heure, mais qu’est-ce que tu payes ?

Le champagne qu’on servit n’était pas mauvais. John en demanda d’autre, ce qui le détennina à boire ensuite du whisky. En attendant la leçon promise, il passa, comme de coutume, son excitation pendant les quinze secondes rituelles. Mais, son bref exercice lui ayant donné soif il rebut assez pour s’endormir bientôt sur le divan.

Ce n’était pas heure d’affluence. On le laissa seul « cuver » ses multiples boissons. Lorsqu’il s’éveilla, un affreux mal de tête le contraignit à aller au plus tôt res­pirer, au dehors, un air pur. Il avait dépensé deux cent cinquante francs et avait seulement appris, une fois de plus, le danger de mêler abusivement diverses boissons alcoolisées.

— Ce sera pour la prochaine fois, dit, en le recondui­sant, la sous-maîtresse à qui il se plaignait.

Comme notre Américain, tout congestionné, tournait le coin de la rue du Château-d’Eau, il aperçut… qui ?

Teddy ! Oui, c’était bien Teddy, dans un élégant com­plet gris et tenant une jeune femme par la taille. John allait-il l’aborder ? Il ne le voulut pas, se trouvant trop mal à son aise, oscillant manifestement et incapable de tenir de cohérents discours. Il suivit donc le couple qui ne tarda pas à entrer dans un hôtel du boulevard de Strasbourg.

Il n’y avait qu’à prendre l’adresse, ce que fit John, avant d’aller absorber plus loin un confortable demi.

Mais, le soir, lorsqu’il voulut donner ladite adresse à Geneviève, il s’aperçut qu’il avait perdu le papier où il l’avait inscrite, ce qui mit mistress All’ Keudor dans une belle fureur.

— Vous n’êtes qu’un maladroit, mon ami, lui dit-elle sans ambages. Sauriez-vous au moins retrouver l’hôtel ?

Il dut avouer qu’il en était tout à fait incapable et qu’au surplus son besoin de dormir était irrésistible.

Le champagne, le whisky, les demis, l’apéritif redoublé et les vins du repas, tout cela joint aux quinze secondes d’amour, avaient fait de notre homme un pauvre malheureux qui vomit dans l’ascenseur de l’hôtel un horrible mélange et que le valet de chambre dut déshabiller avant de le mettre au lit.

— Si seulement, gémissait Geneviève, si seulement c’était moi qui eusse fait la rencontre ! Il aurait vu, ah oui ! Il aurait bien vu, ce monstre de Teddy qui abandonne lâchement son commerce et sa femme !

Et ce fut elle le lendemain. Elle avait pris le métro à tout hasard lorsque à la station Saint-Paul, elle aperçut Teddy dans une voiture de la rame qui stationnait en face. Elle se précipita dans les escaliers ; mais comme elle arrivait sur le quai, le dernier wagon du train cherché disparaissait sous la voûte.

Il n’y avait rien à faire qu’à se lamenter une fois de plus, ce qu’elle fit, le cœur plein cependant d’un bon espoir suscité par la fugitive vision.


CHAPITRE iv

D’une curieuse manière de vendre l’alcool
à New-York


Et, des deux côtés, recommença la poursuite, lâche du côté de John, serrée de la part de Geneviève qui, vrai­ment, quoiqu’elle l’eut trompé, adorait son mari.

Elle l’adorait peut-être parce qu’elle l’avait doré de sa dot et du produit de la vente de la bijouterie paternelle. Car il est souvent remarquable que l’amour des femmes, si profond soit-il, comprend une certaine part d’intérêt.

Or Teddy était bon barman. Il tournait, avec aisance, les lois de la prohibition américaine, servait à ses clients

des alcools à brûler parfumés invraisemblablement, et à des prix honorables.

C’est lui qui avait inventé ce système de donner à chaque client, avec sa consommation d’alcool défendu, une lampe et une casserole emplie d’eau avec un café­-filtre. Vous comprenez ?

Il venait de servir ainsi, certain soir, à un client, un flacon d’alcool, un réchaud genre Pigeon, avec une casse­role d’eau et un unitasse garni de café en poudre, le tout moyennant cinquante cents (un demi dollar).

Le client buvait, dans le verre à café, l’alcool servi. Arrive un agent secret :

— Sir, dit-il à Teddy, vous êtes pris.

— Comment, pris ?

— Mais oui ! Vous servez de l’alcool.

— Monsieur, vous faites erreur. J’ai acheté cet alcool régulièremnt. Voici ma facture.

— Mais c’est de l’alcool dénaturé !

— Oui, monsieur, c’est de l’alcool dénaturé que je donne au client pour qu’il fasse chauffer l’eau de la casse­role que voici à la températun voulue par son goût, de façon à préparer un café-filtre qui lui plaise complète­ment. Est-ce mon droit ?

— Sans doute ! Mais votre alcool sent l’absinthe et votre client le boit.

— Monsieur, je ne puis empêcher mes client de boire l’alcool au lieu de le verser dans la lampe. D’autre part, aucune loi ne m’interdit de vendre de l’essence d’absinthe sans alcool. Le client m’en demande parce que l’odeur de l’alcool dénaturé lui fait trouver son café mauvais. Je lui en sers. Ce serait dénaturé de la part d’un commer­çant de ne pas le faire !

» Monsieur, si vous me poursuivez dans de telles condi­tions, je suis certain que vous ne trouverez aucun texte pour me faire condamner. »

L’agent n’avait qu’à s’incliner. Ce qu’il fit.

On comprend que, avec un patron aussi habile, le bar du Chat-Percé prospérait et que les lumières en éblouis­saient la 69e Avenue, près du gratte-ciel de New-Fourey.

C’était donc la fortune en perspective pour Teddy et pour Geneviève, de toute façon une vieillesse dorée aux environs de Frisco (San Francisco) ou peut-être dans « cette chère vieille France ».

Et l’on comprend pourquoi la jeune femme voulait au plus tôt ramener son mari. L’intérêt s’alliait à l’amour. Et cela fort agréablement.

Geneviève, au bout de huit jours de recherches sans autre résultat que les deux rencontres dont je vous ai fait part, s’en fut à la préfecture de police, pensant qu’on lui donnerait d’utiles conseils et peut-être un appui… gracieux. Elle trouvait, en effet que les frais de ce voyage commençaient à monter singulièrement, et elle eût pré­féré voir… monter Teddy devant ses charmes, monter la garde, s’entend, la garde qui ne se rend pas si facilement que sir John, lequel ne reste au poste, vous le savez, qu’un quart de minute à la fois.

Devant la carte ainsi rédigée :

Geneviève All’ Keudor

  69e Avenue          New-York.

l’attaché au Cabinet de M. Chiappe sourit légèrement et pensa : « Voici une Américaine bien conformée qui ne doit pas manquer de petites amies. »

Il reçut facilement. Et il fut tout surpris de se trouver en face d’une fort jolie Française de mise très élégante.

Il écouta le récit qu’on voulut bien lui faire et promit galamment de mettre ses meilleurs limiers à la poursuite du fugitif. Et celà gracieusement.

Notre attaché était un fort joli garçon. Je ne veux vous le dépeindre, car vous le reconnaîtriez. Il ne méprisait pas les aventures rapides et agréables.

C’est pourquoi vous auriez pu le voir bientôt, assis en face du fauteuil de Geneviève, lui prenant les mains et la plaignant de tout son cœur.

La gracieuse visiteuse, qui baissait les yeux, ne fut pas sans bientôt remarquer qu’elle produisait sur son sympathique interlocuteur une émotion certainement sincère car elle était visible et produisait une agitation des plus troublantes.

Or, depuis quinze jours que John lui avait montré sa maladresse, mistress All’ Keudor était privée de ces douces caresses, de ces pénétrants embrassements qui donnent tant de charme à la vie d’une jeune femme. Elle quêtait de longs frisons nouveaux.

Elle sentit tout à coup qu’un voile descendait sur ses jolis yeux bleus et, quand le bel attaché lui mit sur la main un baiser qui voulait être consolant, elle trembla toute, comme si elle eût été assise sur un fauteuil électrique… à basse tension. C’était la tension de l’autre fauteuil qui était manifestement élevée.

Un tel tremblement appelait un secours d’urgence. On le donna sous forme d’nn baiser sur les lèvres, bien appuyé, bien prolongé, bien profond.

Mais le remède fit empirer le mal, tout en mettant le mâle, médecin occasionnel, tout à fait hors de lui.

Pourquoi y a-t-il des divans dans les cabinets des jeunes attachés ? C’est souvent pour permettre un légitime repos, c’est aussi pour faciliter les soins dont peuvent avoir besoin les belles visiteuses.

Oui ! Si ces divans sont parfois inutiles, celui-là ne le fut pas ce jour. Geneviève y trouva tout ce dont elle avait besoin pour être guérie de son brusque malaise.

Et ce ne fut pas un traitement de quinze secondes, je vous prie de le croire. Tous les travaux préliminaires à

Pourquoi y a-t-il des divans dans les cabinets des jeunes attachés (page 16).
Pourquoi y a-t-il des divans dans les cabinets des jeunes attachés (page 16).

une bonne administration de la panacée indispensable furent méticuleusement accomplis et le… médicament, si j’ose dire, fut savamment administré.

En se relevant, tout à fait à son aise, maintenant, Geneviève pouvait à juste titre se prétendre l’une des meilleures administrées de notre bonne Préfecture.

Teddy, te voilà cocu une fois de plus ! Et c’est bien fait… c’est mieux fait que la première fois.

— Alors je compte sur vous, monsieur ?

— Comme je vous l’ai dit… et prouvé, chère madame. Aurai-je bientôt le plaisir de vous revoir ?

— Oui, je viendrai aux nouvelles.

— Aux nouvelles… étreintes, j’ose l’espérer, chère madame. Tout le plaisir sera pour moi.

— Non, cher monsieur ! dit-elle en rougissant.

Quel dommage que cet attaché le soit aussi par une alliance et n’aie pas de bar à gérer. On eût peut-être laissé ce coureur de Teddy. Mais non ! On l’aime encore, malgré tout. Ne fut-il pas le premier ?

Et, en descendant l’escalier d’honneur, oui, parfaite­ment ! on songe au Chat-Percé.


CHAPITRE v

Où paraît Teddy All’ Keudor


Mais je vois, lecteur, que je dois vous présenter, sans plus tarder, notre ami Teddy All’ Keudor, ancien cireur dans la 32e Avenue, ancien combattant à Château­-Thierry, époux de Geneviève Petit, barman du Chat­-Percé (69e Avenue), membre de l’American Legion (poste de New-York), actuellement en vadrouille dans la capitale française.

C’est dans une chambre d’un petit hôtel de la rue Saint-Merri, récemment modernisé et pas trop cher. Chauffage central, eau courante, chaude et froide.

Teddy est dans le lit. Nous ne pouvons voir que sa tête posée sur l’oreiller, la bouche ouverte et les yeux clos. Les cheveux blonds, ras sur les côtés, sont ébouriffés en haut du front. Le visage est dépourvu de moustache et de barbe. Les bras sont sous le drap ; l’un semble posé assez bas sur le corps d’une femme brune dont on aperçoit la sombre chevelure sur l’oreiller voisin. Oui ! C’est bien une femme. Les cheveux sont coupés, mais les « guiches » ne laissent pas de doute. D’ailleurs Teddy n’a pas de mœurs suspectes.

Sur les chaises, en désordre, vêtements divers dont le fameux et neuf complet gris de la Belle Jardinière.

La femme remue tout à coup et dit :

— Merde ! C’qu’il ronfle, le cochon !

Puis elle remue encore, s’éveille et secoue notre homme vivement en criant :

— Dis donc, l’Américain ! T’a pas fini de ronfler comme une toupie de Bochie. J’peux pas roupiller.

Il ouvre ses yeux qui sont bleus comme des myosotis, dirait un poète ; comme mon jupon, dit Léa, plus pro­saïque. Car c’est Léa, la brune voisine, tour à tour grue et femme de chambre, suivant les nécessités de l’existence.

— Aoh ! Bonjour, petite Léa.

Il la baise sur la bouche et tente un rapprochement vite réprimé par la femme qui dit :

— Laisse-moi ! D’abord j’suis fatiguée d’puis hier soir. Ça doit t’suffire. Et puis, mon vieux ! C’que tu pousses du goulot l’matin.

Comme on juge, les expressions de Léa laissent à dési­rer. Mais elles charment Teddy qui insiste vers un but qu’on finit par lui laisser atteindre sans aucune réaction au début. Pourtant, à la fin, il y a un peu plus d’animation. C’est que Léa songe à un petit chapeau dont elle a bien envie. Alors, elle y va de tout son « chiqué ».

Elle préfère à Teddy un valet qu’elle sait rejoindre chaque jour, mais elle est coquette. Alors elle se sacrifie. Teddy est content. Elle aura le chapeau.

— Toc ! Toc ! Toc ! On frappe.

— Qui est là ? glapit Léa.

— C’est la femme de chambre. On demande Monsieur en bas.

— Dites que on m’emmerdait !

Cette fois, c’est Teddy, toujours occupé à caresser Léa.

— Monsieur, il faut descendre, absolument. Le mon­sieur qui vous demande est de la police. Sans ça, il va monter.

Du coup, Léa ne fait plus la fière. Elle souffle :

— Descends vite, mon gros loup ! Faut pas qu’il monte. Il m’emballerait.

— Et pourquoi ?

— C’est comme ça, dans les hôtels.

— Bon ! Dites que j’y vais.

L’inspecteur attend dans le petit café-restaurant qui sert de bureau à l’hôtel. Curieux, derrière son comptoir, le père Lambert essuie des verres.

Voici Teddy. Les deux hommes s’attablent dans un coin.

— Monsieur, dit l’inspecteur, je suis chargé d’une mission confidentielle de M. le Préfet de police. Mme All’ Keudor est à Paris et vous cherche. Nous lui devons pro­tection. Elle est d’origine française. Nous allons lui donner votre adresse et nous espérons que vous la recevrez comme votre situation d’époux vous en fait un devoir.

— Ça, ce était formidable, very formidable ! Et le magasin de la 69e Avenue ?

— Monsieur, ma mission est terminée. Au plaisir, monsieur !

Série de scènes :

— Tu ne savais pas, Léa, ma femme elle était ici.

— Ah merde ! Quel crampon !

Léa tient son Américain dont elle n’a pas épuisé les ressources. Elle met tout en œuvre pour monter le coup à Teddy :

— Dis, mon petit coco, ma petite crotte en pain d’épices, tu n’aimes plus ta petite Léa ? Tu ne vas pas la plaquer comme ça ?

— Mais, chérie, ce était ma femme que j’avais épousée pucelle.

— Ah là là ! Pucelle ! C’que t’es tourte, mon vieux ! Alors t’a gobé ça ! Mais, mon vieux, des pucelles y en a­ plus. Ça s’fait avec un bain d’alun !

No ! Y avait pas d’alun dans le cave.

— Dans quelle cave, grand serin ?

— Dans le cave de Château-Thierry où je avais pas pu avoir le chat.

Laissons contibuer cette intéressante discussion et allons à la Préfecture de Police.

M. l’Attaché, étendu sur son divan, fume une ciga­rette et pense à la délicieuse Geneviève.

On annonce l’inspecteur Finet. M. l’Attaché prend la pose derrière son bureau surchargé de papiers.

— Alors, Finet ?

— Monsieur l’Attaché, j’ai suivi vos instructions. Nous avons trouvé de suite notre homme sur les registres du service des garnis. Il loge rue Saint-Merri, au 14, avec une nommée Léa qu’il a prise au premier étage de l’Hôtel Moderne.

Je l’ai fait venir au bureau et, comme vous me l’aviez prescrit, je lui ai annoncé l’arrivée de sa femme. Il est remonté aussitôt dans sa chambre. Un de nos agents a écouté à la porte.

L’Américain voulait attendre et renvoyer la Léa. Mais l’autre a insisté. Ils vont filer à Strasbourg. Notre homme paraît avoir beaucoup d’argent encore. Faut-il l’empêcher de partir ?

— Non, Finet ! Nous n’en avons pas le droit. Je vous remercie.

Toujours chez M. l’Attaché. Téléphone.

— Allo ! Police mobile de Strasbourg ? Ici Préfecture de Police, cabinet du Préfet. Dites donc ! Il va arriver de Paris un Américain, nommé Teddy All Keudor. Surveillez seulement pour m’avertir en cas de départ et m’indiquer la destination. Entendu. Merci !

Encore chez M. l’Attaché.

— Ah ! C’est vous, petite madame ! Voici le renseigne­ment : hôtel, 14 rue Saint-Merri. Mais venez donc sur le divan, nous serons mieux pour parler.

Scène d’amour, comme la première. Ensuite.

— Dites-moi, petite madame aimée. Si vous ne vous entendez pas avec votre mari, venez donc me chercher à six heures ce soir. Nous dînerons ensemble. Convenu ?


CHAPITRE vi

Leçon d’amour… inutile


Cependant que Teddy file vers Strasbourg, accompagné de Léa avec son chapeau neuf ; cependant que Geneviève, après s’être « cassé le nez » rue Saint-Merri, se prépare à aller dîner avec l’aimable fonctionnaire de la Préfecture John prend sa leçon d’amour à la « Maison Philibert » où il est retourné.

Une bouteille de champagne seulement. Un Américain averti en vaudra deux de la fois précédente.

Voici la blonde enfant dans le même peignoir de soie bleue. On la nomme Léontine.

— Mademoiselle, bonjour. Je venais pour la leçon.

— Ah ! C’est toi, John ! Quelle cuite, l’autre jour ! Ça va mieux ?

— Yes, tout à fait ! Aujourd’hui je boirai moins.

— Dis-moi, John, tu n’es pas noble ?

— Non ! Je me nommais John Cleveland.

— Quoi ? Crévelangue ? On m’avait dit que tu t’appelais John Deuf ! Oui ! Jaune d’œuf, quoi !

Elle rit, mais l’on passe bientôt à la leçon.

Je n’entrerai pas, lecteur, dans tous les détails. Un aperçu vous suffira certainement.

La scène se passe sur le large divan. La professeur et l’élève ont revêtu la légendaire tenue d’Adam et Ève avant le péché. Bien entendu, le serpent est là. Léontine en parle tout de suite :

— Dis donc, vieux ! Puisque tu veux une leçon d’amour à la parisienne et que nous voici dans la tenue de nos premiers ancêtres, tu vas d’abord laisser tranquille le serpent à sonnettes.

— Yes ! J’ai compris !

— Et tu vas t’occuper de moi. Un baiser sur le front, doucement ; deux autres sur les yeux ; encore un sur le bout du nez et un autre sur la bouche. Ce dernier doit être long, bien appuyé, bien fouillé. Parfait !

Maintenant, il s’agit de descendre peu à peu en me caressant bien partout et très doucement, de tes mains. Attention ! Arrêt aux Saints des Saints !

— ? ?

— Oui, tu comprends. Tiens, rappelle-toi la chanson de Noël de Xavier Privas :

                   Et de ton corps blanc
                   De la tête au flanc
                   En chaque fossette
                   Longtemps je becquète
                   Comme un moineau franc.

Très bien ! Ah ! Petit cochon ! Tu me chatouilles, tu me fais des papouilles.

— Tu sais, avec moi ce n’est pas la peine, mais avec une autre, tu dois insister jusqu’à ce que coulent les doux pleurs d’amour. Compris ? Avec moi, passe ! Ce n’est pas pour ta binette.

» Ah ! Ah ! Le serpent veut parler, me séduire. Il en a le droit maintenant. Mais qu’il ne prononce pas tout le discours d’une seule fois ! Qu’il s’arrête entre chaque phrase, durant que tu me biseras. Et que sa langue longtemps tourne dans la bouche.

» Mais, mon chéri ! Tu ne vas pas toujours me tenir comme cela ! Je suis fatiguée. Je voudrais un peu changer de place… J’aime tant dormir sur le côté en écoutant un beau langage ; et sur le côté gauche et sur le côté droit !

Ainsi se poursuit la leçon d’amour, non dans un parc, mais dans une chambre de la « maison aux volets fermés ».

Et vraiment John peut se prétendre bien instruit.

Il songe même à s’établir professeur à son tour dès qu’il aura rejoint New-York. Professeur d’amour…

Mais, en attendant, c’est Geneviève qu’il veut retrouver pour lui montrer sa science.

Sa science ! Elle est pourtant bien simple. Il ne fallait, après tant d’autres qu’y songer à son tour, mais voilà ! Il n’y avait pas pensé. Faire durer le plaisir, ne pas man­ger un sorbet comme on gobe une huître, tout est là ! Les condiments font toute la cuisine. Ils font goûter ce que l’on dédaignerait sans cette heureuse présentation.

En longeant les boulevards, vers la place de la Répu­blique, il songe {en dialecte américain) :

— Je vais lui dire : « Geneviève, ma chérie, recevez-moi ce soir dans votre chambre ! Je sais faire l’amour comme le Parisien le plus averti. J’ai payé ce qu’il fallait pour cela. Enfoncée ! cette vieille chère chose de Teddy ! Ah ! Vous allez voir combien est devenu lointain le temps des quinze secondes !

Tout frétillant, notre ami John déambule d’un pied léger. Il entre dans un Patéphone et se complaît à l’audition de chansons sentimentales et légères.

Il avait essayé d’imiter le taureau… (page 26).
Il avait essayé d’imiter le taureau… (page 26).

Il a découvert un monde, notre bon John, un monde qui lui était resté inconnu jusqu’à ce jour.

Chez son brave homme de père, éleveur dans un coin du Texas ; il n’était bien initié, par les actions des animaux, aux phénomènes d’amour et de reproduction. Il les avait vus très simples.

Il lui était arrivé de conduire la génisse au taureau. — Ne vous préparez pas à rire, je ne ferai pas mon petit Zola, ce chef naturaliste qu’on vient de couronner devant mon maître, M. Painlevé.

Vous savez, par La Terre, les nécessités impérieuses de la bonne ordonnance des instincts génésiques chez les bovidés et comment les filles, elles-mêmes, doivent, toutes jeunes, conduire, de chacun à chacune les organes de reproduction — qui le sont aussi d’élimination — à leur place, chez ces animaux réunis pour se perpétuer en vertu d’un spasme aussi bref qu’énergique.

John avait vu cela. Il avait, comme disent chez nous quelques paysans de Touraine, héritiers de notre caus­ticité nationale, il avait tenu la chandelle toute chaude et frémissante, pour éclairer ainsi l’avenir de la race de Durham. (La meilleure race de taureaux et de génisses.)

Pensez aux dangers qu’eût pu courir un jeune homme moins placide dans une telle opération ! Non ! John s’était seulement instruit, en guidant le « bâton de la race bovine », des actes les plus élémentaires du plaisir divin dont l’appétit perpétue les espèces.

Il avait, comme de juste, essayé à son tour, dans les herbages de son brave homme de père ; il avait essayé d’imiter le taureau.

Et cela s’était accompli, facilement, en quinze secondes. John, se souciant peu, à la vérité, des plaisir qu’il pouvait procurer à sa compagne, avait multiplié les actes d’amour. Il y trouvait une profonde satisfaction qui lui « brisait les reins », comme l’on dit.

Il avait vu, un jour où l’épuisement le courbait, un quelconque docteur âgé et d’une mûre expérience.

Ce médecin lui avait dit :

— Attention ! Petit ! Tu abîmes ta moelle épinière. Je ne peux pas te donner de conseils physiologiques précis. On me traiterait de satyre comme Voronoff ! Alors tu feras plus en faisant moins si tu tiens à ne pas mourir dégingandé après quelque tabès. Tu te vois d’ici jetant tes pattes de droite et de gauche comme lés crabes… Attention !

Bon John ! Il avait vaguement compris qu’il ne fallait pas trop souvent comprendre, qu’il fallait plutôt tem­poriser comme ce vieux Romain de Fabius — le tempori­seur — qui n’investissait pas une ville sans une sévère et douce préparation.

Foin des historiens moroses qui n’ont jamais saisi comment on passait les habitants d’une cité au fil de l’épée ! Ils eussent mieux fait de cirer des bottes, comme Teddy le faisait en 1914, que-de dire des bêtises. Je vous conterai cela quelque jour.

Mais, pour notre John, voilà que mistress Geneviève All’ Keudor lui avait donné le besoin absolu de chercher une science nouvelle, afin de différencier tout à fait son amour des manifestations trop peu maniérées des animaux domestiques ou sauvages.

Donc, comme, fier de « capacités » nouvellement acquises, notre Sammy sortait de la maison où on l’avait instruit, il vit, sur le trottoir, un chat qui, sans vergogne, s’efforçait à aimer une chatte aux reins creusés, à la voix roulante et suppliante.

Cette bête ronronnante levait ses lombes pour présenter à son amant le réceptacle avide de la liqueur par quoi se perpétuent les espèce, et, en l’occurence, l’espèce féline pour le malheur des rats et des cuisinières.

John pensait aux quinze secondes d’autrefois. Il se compara à ces animaux dont il rompit l’artificielle unité Et il songea :

» Par mon intelligence, je me suis mis, maintenant, à mon rang d’homme.

» À nous deux, Geneviève ! Je vais te donner à mon tour une merveilleuse leçon, car je suis professeur, aujour­d’hui « doctor amoris causa ».

Mais, comme il arrivait à l’Hôtel Moderne, on lui apprit que « Lady All’ Keudor » venait de sortir.

Il n’y avait même pas de mot pour ce vieux John.


CHAPITRE vii

Doctor amoris causa


Cet excellent Lauzanne, qui s’est fait au Matin une spécialité des questions nord-américaines, nous décrivait, l’autre jour, en rendant compte de la fameuse parade, le caractère « gosse » de ces grands enfants qu’unit la bannière étoilée.

Ils sont jeunes à tout âge, et cela fait leur principale force. Dans nos antiques pays moisis et croulants, il faut être vieux à dix-huit ans, sous peine de paraître peu sérieux. Le père de votre serviteur, bien qu’excellent médecin, vit la fortune le délaisser parce qu’il ne portait pas au chevet des malades l’air sinistre de Diafoirus ou de Purgon. Il ne paraissait pas sérieux… À 80 ans, il riait encore comme un jeune homme ! C’était vraiment scandaleux !

En Amérique, où l’on réussit aussi bien qu’ailleurs, on se moque de toutes les ridicules conventions qui étirent verticalement les figures au lieu de les élargir.

C’est pourquoi John Cleveland, notable commerçant de New-York, n’hésita pas, par plaisanterie « spirituelle » à se faire imprimer, passage du Caire, des cartes de visite ainsi rédigées :

John Cleveland
(de New-York)
Négociant et professeur (Doctor amoris causa)

  Hôtel Moderne          Paris (xe).

On lui livra bientôt les petits cartons et il voulut en donner un à Geneviève. Mais la jeune femme ne rentra pas cette nuit-là. Certain attaché à la Préfecture eût pu vous dire pourquoi.

John ne fut pas content. Comment ! Il était venu de New-York, une seconde fois, par amour de la blonde petite Française. Et elle le délaissait pour courir le « guil­ledou ». C’était trop fort !

Et, solitaire, rageur, presque désespéré, John se jura de donner, de gré ou de force, à mistress All’ Keudor une preuve de sa nouvelle science.

Mais où était la blonde aimée ? Sous quel ciel de lit avait-elle reposé où s’était-elle agitée ?

Geneviève revint à onze heures du matin, avec des yeux cernés sous une chevelure défrisée. John l’attendait au bar, en buvant un anis. Il ne voulut pas faire le jaloux. Et, pourtant, l’envie ne lui en manquait pas.

— Alors ! mistress ! dit-il, vous aviez laissé hier soir l’Hôtel Moderne et votre ami. Je suis heureux de vous revoir ce matin et je sous souhaite la bienvenue. Mais auriez-vous enfin trouvé Teddy que je vous vois si fatiguée ?

— John ! Si on vous le demande, vous direz que vous n’en savez rien. Je suis libre de faire ce qu’il me plaît et de ne pas rester le soir avec « Sir quinze secondes ».

— Mistress ! Ce n’était pas gentil de dire ça à moi qui vous aimais tant, qui vous aimais jusqu’à m’être fait professeur d’amour. Si vous vouliez bien jeter un coup d’yeux sur la carte à moi !

Geneviève pouffa. Vraiment, c’était trop drôle. Elle eût bien voulu, notre quêteuse de frissons, apprécier cette science toute fraîche, car, réflexion faite, elle avait déjà accordé ses faveurs à cet ami, et il était revenu de New-York, exclusivement pour lui être agréable.

Quelle gentillesse d’avoir été se faire instruire !

Et qu’avait-il appris ? Peut-être en savait-il plus, aujourd’hui, que Teddy et même que l’attaché, fol amant de deux moments et d’une nuit.

Elle se promit d’essayer bientôt, et elle le dit à John :

— Mon petit, c’est juré. Vous me montrerez votre valeur qui aura tout de même attendu le nombre des années.

— Alors ce soir ?

— Non, pas ce soir, bientôt, très bientôt ! Ce soir, j’ai promis à l’amie que j’ai revue hier d’aller passer encore la soirée en sa compagnie. Et, comme c’est en banlieue, nous coucherons toutes les deux. Nous sommes des enfants bien sages.

John comprit ce dont il retournait et il fut jaloux. L’amour-propre était vexé dans le même temps que l’amour… pur, ou si vous voulez, que l’amour sale.

Quand Geneviève sortit, vers cinq heures, elle était suivie. Elle prit un taxi. Un taxi roula derrière le sien.

Et, à la Taverne des deux-Palais, notre « docteur amoris causa » vit un long baiser s’échanger entre sa maîtresse et le bel attaché qui faisait tout d’un air détaché, comme il convient à ces messieurs.

C’en était trop pour un cœur sensible. John s’en fut en rêvant vengeance.

Comment John allait-il punir l’infidélité de sa maîtresse, sans perdre les plaisirs sensuels qu’elle lui avait promis ?

Insulter le ravisseur — dont il ignorait, d’ailleurs la qualité — mais de quel droit ?

Prévenir Teddy et ramener les deux époux à New-York, au Chat-Percé que le gérant devait laisser péricliter ? Oui, c’était la meilleure solution.

Pour y arriver, il fallait, d’abord, mettre la main sur ledit Teddy. L’avertir ensuite qu’on lui rendait la pareille, tout en évitant les effusions de sang.

Ainsi John dressa tout un plan de campagne. Il en augura d’autant plus un excellent succès que les res­sources de tout le monde s’épuisaient vite dans ces aven­tures perpétuelles et coûteuses.

Mistress All’ Keudor s’était adressée à la police fran­çaise. John s’en fut droit au bureau de la police américaine secrète qui existe toujours au consulat de Paris.

Ce fut très facile. L’adresse momentanée de tous les Américains figure sur un registre tenu scrupuleusement à jour.

John fit valoir sa qualité de notable commerçant new­-yorkais. Il dit ses craintes d’un crime, etc. On lui répon­dit :

— Aoh yes ! Teddy All’ Keudor, Hôtel Métropole, rue du Onze-Novembre, à Strasbourg.

Very well !

À côté de la prison Saint-Lazare, rue du faubourg Saint­-Denis, notre ami John avait remarqué une boutique d’écrivain public. Il s’y rendit et fit écrire un télégramme à l’adresse de Teddy. On y lisait :

« Bar Chat-Percé mauvaise situation. Abandon amènera faillite prochaine. Allez-vous y retourner bientôt ? Un ami. Écrire ou télégraphier Brother, bureau restant Paris. Détails dès retour Paris. »

Comme Cambronne, Teddy répondit : « Merde ! »

Un second télégramme fut envoyé. On y lisait :

« Chat-Percé va l’être encore si ne venez pas le reprendre de suite à Paris. Chute imminente. Télégraphier retour mistress Geneviève Hôtel Moderne. Signé : un ami qui s’intéresse à votre honneur. »

Le soir même, sous les yeux de John, Geneviève déca­chetait le télégramme suivant :

« Arrive demain te rejoindre. Garde Chat-Percé. Teddy. »

— Il est bien temps ! dit la femme.

— Il est certes temps pour moi, ajouta John. Alors, cette nuit, ma chérie ?

— Non, John !

Puis elle eut honte de son ingratitude et pitié du pauvre garçon :

— À minuit, mon bon John, chez vous. Vous êtes content ? Une petite bise !

Et elle s’en fut annoncer la nouvelle au jeune attaché qui l’attendait ce soir-là comme de coutume.

À la vérité, notre bel amant était rassasié de cette petite maîtresse qu’il appelait pour ses amis « mon alliance » oui… mon « alliance France-Amérique ». Elle était insi­gnifiante. Ses transports se renouvelaient avec un syn­chronisme lassant. Et aussi, elle coûtait assez cher, en dîners, théâtres, etc.

Rien à en attendre pour l’avenir. Alors qu’une femme de député influent était en vue. Par là c’était en sachant manœuvrer, une préfecture à bref délai. Et pas de scènes de jalousie de la femme légitime intéressée à l’avance­ment de son mari.

Il accueillit avec une joie dissimulée la nouvelle du retour de l’époux volage. Et, après une demi-heure d’amour, les deux amants se quittèrent « pour l’éternité », pensait chacun, « jusqu’à la prochaine occasion de se revoir sans danger » dirent-ils. Mais l’avenir n’est à personne.

CHAPITRE viii

Les écarts de Teddy


C’est à Strasbourg que nous retrouvons Teddy, notre perpétuel fugitif. Mais il n’est plus avec Léa, voilà beau

— Puis-je me risquer jusqu’à vous offrir un bock ? (page 35).
— Puis-je me risquer jusqu’à vous offrir un bock ? (page 35).

temps. Pour dire vrai, il erre d’alcool en alcool, de chambre en chambre, de femme en femme, dans une sorte de fringale de vie.

C’est le vin français qui lui a valu cela, certainement.

À New-York, au bar du Chat-Percé, jamais il ne se fût versé la moindre goutte de l’alcool « dénaturé et surna­turé » qui faisait les délices de ses clients. Lorsqu’on pra­tique soi-même certains mélanges, on a, pour ces « bibines » le respect le plus absolu.

Aussi, dans son bar de la 69e Avenue, notre héros était un être morose et âpre au gain. Quelle différence d’avec le beau gars joyeux et expansif qu’avait connu, dans la cave de Château-Thierry, Mlle Geneviève Petit, séduite au premier coup d’œil.

Restituez-moi le même bonhomme en France, au milieu de liquides variés, vous lui tournez la tête au moins pour un temps. Vous l’alcoolisez, le métamorphosez, le tour­neboulez, le virevoltez, le mettez au pas de joie, le couchez avec qui se présente, le faites danser dans tous les dancings, le faites déambuler avec le premier voyou, l’endormez enfin chaque soir du sommeil le plus lourd que puisse laisser tomber sur nos têtes la divinité. Morphée, disaient les anciens. Oui, chaque soir c’est presque un cadavre. Il est mort fait par la boisson.

Et, durant les extraordinaires visions, les étranges pensées, les saugrenues décisions que peut suggérer un alcool quelconque additionné de diverses essences, notre homme vague et divague. Ainsi Teddy se meut en France.

Léa, ma fille, ton règne fut éphémère, comme la vie d’un joli papillon. Tu fus solennellement balancée un beau matin, à Strasbourg.

Oui, un beau matin que ce cher Teddy avait rencontré dans les couloirs d’un bowling une charmante petite poulette.

Après la cave, après le couloir, après les water de l’Hotel Moderne, pourquoi n’eût-ce pas été le bowling ? Et toujours debout pour la conquête, bien entendu. C’est une habitude chez notre Américain.

L’affaire est d’ailleurs très simple. Il est midi, heure d’apéritif. Léa est dans le bar supérieur. Elle bâille énor­mément, comme trompe un éléphant, car elle regrette son amoureux parisien. Léa pense, durant que Teddy se pro­mène de droite et de gauche :

— Pourquoi ai-je suivi jusqu’à ce patelin cette moitié d’English qui n’a pas l’air de vouloir rentrer à Paname ? J’en ai marre de sa trombine. D’autant qu’il est plutôt rat. « Oh ! Bon saint Antoine ! Faites-moi trouver le chic type qui me ramène à mon gentil Roger. (Vous ai-je dit qu’il s’appelle Roger, l’amant habituel de Léa ?)

Saint Antoine — pas celui de Padoue, celui du cochon — laisse rarement ses fidèles dans l’embarras. Un mon­sieur se présente :

— Oh ! mademoiselle, dit-il en allemand, vous me séduisez tout à fait. Puis-je me risquer jusqu’à vous offrir un bock ?

— Oh ! monsieur ! Je voudrais bien, mais mon amant…

— Qu’importe ? Un baiser de connaissance ?

— Ne Ne Ne…

Il la baise et sur la bouche vraiment consentante. Juste à ce moment Teddy arrive ; il a bu passablement. Aussi ne manque-t-il pas d’exagérer sa dignité chance­lante :

— Mistress ! dit-il, je avais sorti votre chère et indéli­cate personne de… oui, des ordures où elle était aux « waters » de l’Hôtel Moderne ! Ce n’était pas, certaine­ment pour vous voir baiser par le premier goujat venu, alors que je payais encore toute l’entretien de votre corps pas propre !

» Monsieur, vous, vous me rendrez raison. Je allais commander cartes de visite pour donner à vous !

— Monsieur, répondit l’autre, vous n’avez pas besoin de me rendre la raison que j’ai. Quant à vous, ce n’est pas moi qui peut vous rendre ce que vous avez perdu. C’est un peu d’abstinence.

» Pour madame, je la prends sous ma protection ! »

Teddy, qui ne se sentait pas très solide et qui, d’ailleurs, était las de Léa, s’en fut en se frottant les mains à l’idée d’économiser un voyage de retour à Paris.

Et, descendu au bowling, il trouva une toute petite jeune fille qui paraissait désorientée :

— Mademoiselle, dit-il, si vous avez besoin d’un gentleman, voici tnon bras !

— Oh, monsieur, c’est avec plaisir, mais qui êtes-vous ?

— Mademoiselle, je suis un bon ami de la France, négociant à New-York et membre de l’American Legion que vous avez connu dans ses parades.

— Que je suis heureuse, monsieur ! Oh ! Dites ! Ramenez-moi à Paris si vous y retournez. Je sais com­bien d’Américains sont chevaleresques, en souvenir de Lafayette mais j’en fuis un qui est méchant, méchant !

Et la petite de raconter son aventure dont nous ferons grâce au lecteur, pour les détails. Remarquée par un Américain du Sud, elle avait eu promesse de mariage. Elle avait ainsi quitté sa famille et suivi son amoureux à Nice, en Italie, un peu partout jusqu’à Strasbourg où on l’avait finalement quittée, car elle ne voulait pas faire chambre commune avant les noces, bien que depuis longtemps elle eût vu le loup, comme on dit. Mais elle espérait les épousailles.

Or, elle était à bout de forces, à bout d’argent, et Teddy semblait aussi riche qu’il était beau garçon.

Cela tombait vraiment bien pour le directeur du Chat­-Percé qui avait précisément quitté Léa dix minutes auparavant.

— Un bock, mademoiselle ?

— Oh, monsieur ! Ce n’est pas de refus.

Et voilà nos deux nouveaux amis au bar du bowling. On cause, et de tout.

Mais il y a, là-bas, un couloir obscur. Teddy y entraîne la petite Léonie :

— Ah ! chérie, je suis tout à vous, mais soyez toute à moi ! Voulez-vous me donner vos lèvres ?

Elle les lui donne, mais le repousse quand il fait sentir, à la petite, son ardeur frémissante.

— Ne soyons pas trop pressé, pense l’Américain. Mais arrivons au but ce soir après la préparation légitime !

Déjeuner, dîner. On se retrouve au bowling vers les dix heures.

Le couloir sombre est toujours là. Les lampes y sont épargnées à plaisir. Mais que de monde !

Une porte s’ouvre au milieu de cet obscur boyau.

— Qu’est-ce donc ? demande Teddy à un employé.

— Monsieur, deux francs par personne, c’est la célèbre attraction du plancher mouvant.

— On y va, petite ?

Consentement.

Il fait noir, le sol s’agite. On monte, on descend comme dans des gouffres. La petite se serre contre Teddy. Teddy perd la tête.

Voici un coin où le plancher a l’air solide, au juger, car il y fait noir, très noir.

— Reposons-nous ! Petite Léonie ! Quittons, une minute, ces chausses-trappes semées sous nos pas par une administration cupide et facétieuse !

Mon Dieu ! C’est la grotte de Calypso. D’ailleurs, la petite n’a plus rien à perdre. Au bruit grondant du plan­cher mouvant les lèvres s’unissent, bravant l’orage. Les corps se serrent et l’éternelle nature cherche la satisfac­tion par quoi se perpétuent les êtres et leurs misères.

Oui ! Les dieux farceurs ont inventé le plaisir sensuel pour faire durer la souffrance humaine de génération en génération.

La machine bruyante, comme dans les épreuves maçon­niques, symbolise les agitations de la vie. Et la jupe de Léonie se soulève lentement, par l’effet d’une main tremblante.

Mais elle est trop petite, la gosse, pour notre grand Teddy. On a beau s’incliner, l’on ne trouve pas le paradis cherché dont la porte fut cependant ouverte déjà. Léonie l’a dit.

Alors Teddy ôte son pardessus, sa veste, son chapeau même. Et, du tout, il fait une sorte d’estrade. Monte là­-dessus, petite ! Et tu n’verras pas Montmartre !

— Dis ! monsieur l’Américain, tu ne me laisseras pas tout de suite après.

— Non ! gosse, je te le jurais.

Et voilà. On s’aime dans un spasme violent… un seul !…

Dîner. Dépêche signée Brother. Teddy répond, vous le savez, comme Cambronne.

Et les deux tourtereaux, la valise de Léa descendue chez le concierge, répètent confortablement la scène du bowling.

Mais la petite n’est guère agréable. Elle n’a qu’un souci : le retour à Paris. Les plus ardentes caresses ne réussissent pas à l’émouvoir.

— C’est jeune et ça n’sait pas ! pense Teddy.

Au deuxième télégramme, le menaçant de cocufiage, Teddy répond avec plaisir : « J’arrive. »

Il en a d’ailleurs assez de sa « vadrouille » et de toutes les femmes. D’autre part, c’est à peine s’il lui reste cinq mille francs. Il est temps de se ranger. On paiera le train à la petite et l’on ira solliciter à Paris le pardon de l’épouse irritée… mais si sensuelle, si jolie, si blonde ! Teddy lui donne maintenant toutes les qualités.

Pourvu que… ?

Mon vieux Teddy ! Il y a longtemps que tu l’es, et par ta faute. Mais le sauras-tu ?


CHAPITRE ix

Curieux accident


Vous croyez, sans doute, lecteur, que tout va bien aller, maintenant, dans le meilleur des mondes ? Vous vous dites : Linette et Léa ont quitté cette pauvre chère fri­pouille de Teddy. Léonie s’en fout royalement. Quant à Geneviève, l’attaché s’en désintéresse. Elle va donc être facilement réconciliée avec son mari et John restera dans la coulisse.

Pas du tout ! La vie n’est pas si simple qu’un vain peuple l’imagine et le sort multiplie les surprises au moment même où on ne les attend pas.

C’est aux environs de Château-Thierry, à Chierry, je crois, que se produisit le fameux accident de chemin de fer qui devait bouleverser l’histoire de nos héros.

La veille, Marcel Cachin avait prononcé un discours dans les couloirs de la Santé. Le fameux Lecoin, anar­chiste notoire, avait parlé d’obstruer pour toujours, avec le placenta du dernier-né de Mme Mussolini, le petit Romano, toute la rade de Villefranche. Il suffisait d’uti­liser un procédé de gonflage des tissus, récemment inventé.

De sérieuses menaces à odeur de cheddite flottaient donc dans l’air, avec les ombres mouvantes de Sacco et de Vanzetti, dont la vengeance sert toujours de prétexte à tous attentats.

Donc, le train d’excursionnistes par lequel revenait, dans son beau complet gris, notre ami Teddy, commença à fluctuer aussitôt qu’il eut dépassé la gare de Châlons-sur-Marne. On l’eût cru surchargé d’alcools divers. Et pourtant, l’enquête établit depuis que le charbon de la locomotive n’avait pas été arrosé, même de champagne.

On a incriminé les excursionnistes las du régime sec qui, eux, s’étaient abondamment abreuvés. Et d’aucuns affirment que leurs tremblements avaient fini par se rythmer jusqu’à faire osciller les wagons dans un mouve­ment d’ensemble. Des témoins, qui ont vu passer le convoi, ont déclaré nettement :

— On aurait dit que c’était un train saoûl.

Moi, je ne sais ni ne veux me prononcer. Mais le train dérailla au kilomètre 98, trois mille mètres avant la gare de Château-Thierry. Il était 5 heures du soir.

Heureusement, il n’y eut pas grand mal, au moins pour les personnes.

Sur la voie de gauche qu’elle suivait, car les trains font tout à rebours, la locomotive se coucha, sa cheminée dans le fossé. Chauffeur et mécanicien s’accrochèrent heureusement à temps aux branches d’un arbre qui s’éten­daient par là.

Suivant l’exemple de la machine, les six wagons, qui, eux aussi, étaient manifestement fatigués, s’étendirent à leur tour sur le côté.

Et dans les prés voisins, les vaches ouvrirent des yeux bien plus ronds que de coutume : c’était la première fois qu’elles voyaient se coucher un train. Je vous assure qu’un tel événement fit, sur ces placides bêtes, un formidable effet. Si formidable qu’elles se vautrèrent immédiatement, car comment voulez-vous qu’une vache veille lorsque les trains s’endorment ?

N’allez pas supposer que les excursionnistes yankees eurent à souffrir de l’accident ! Ils avaient suivi (ou pro­voqué) le mouvement oscillant du train qui roulait d’ail­leurs très doucement. Ils se couchèrent avec lui, tout naturellement. Et ils s’endormirent.

De telle sorte que les survenants, qui croyaient à une grave catastrophe, eurent toutes les peines du monde à les réveiller.

— Chut ! Doucement, c’est Teddy ! (page 46).
— Chut ! Doucement, c’est Teddy ! (page 46).

La plupart, dédaignant les trains de secours, décidèrent d’aller finir leur somme à Château-Thierry, après un bon dîner. De ceux-là étaient Teddy et sa petite Léonie.

— Nous rentrerons, dit-il, demain seulement à Paris.

C’est précisément cet après-midi-là que John prouvait à Geneviève comment il n’était plus « sir quinze secondes ».

Et, la chair est faible ! Geneviève, dans l’émotion cependant de l’attente de son cher Teddy, trouvait un vrai plaisir à tromper son énervement par la volupté. C’était tromper deux fois, ce qui confère un charme parti­culier aux doux jeux de l’amour dont est toujours empli le cœur d’une quêteuse de frissons.

Sir John répétait donc la leçon apprise grâce à l’obligeance de la belle enfant de la « Maison Philibert ». Il baisa doucement la naissance des cheveux de Geneviève puis les deux yeux, successivement, bien entendu, et les lèvres et le reste, oui tout le reste, vainquant, une fois de plus, une instinctive répugnance. Mais que ne ferait­ on pas pour être à la page de Paris ?

Cette fois, d’ailleurs, il éprouva, dans son baiser pro­longé, dans sa longue caresse, une jouissance qu’il n’eût pas, autrefois, supposée possible.

Et le serpent tentateur eut son tour de parole. On en espaça savamment les phrases ; on le fit tourner adroite­ment autour du tronc de la science du bien et du mal.

Geneviève s’enthousiasmait, pleurait de plaisir et de joie, s’étonnant qu’un Américain pût dépasser en science amoureuse un attaché de préfecture.

— Oui, John, même à New-York, je serai toute à toi. Tu es, maintenant, bien plus fort que Teddy. Tant pis pour lui. Mais je l’aime encore, sais-tu ? C’est lui le premier…

— Aoh yes ! Je savais de trop : le Chat Percé !

Mais que signifient ces cris sur la place, sous les fenêtres de l’hôtel ?

Geneviève prête l’oreille :

L’Intran ! Édition spéciale ! L’accident du train américain !

On sonne. Le garçon monte le journal.

— Ciel ! Teddy ! Pauvre Teddy ! Mort peut-être ! John ! Nous partons à Château-Thierry !

— Comme vous vouliez ! mistress Geneviève !

Les wagons sont toujours couchés sur la voie, au delà de la station, mais le trafic est régulier de Paris à la patrie de La Fontaine. À neuf heures du soir, deux heures après leur départ de Paris, mistress All’ Keudor et John arrivent donc à la gare de la cité que la reine Blanche rendit légendaire quelques siècles avant la fameuse résistance de l’armée du général Pershing.

On demande des détails sur l’accident et l’on apprend avec joie qu’il n’y a pas de victimes. Teddy aurait-il rejoint Paris, ou serait-il logé à l’un des deux hôtels ? Le trouvera-t-on au Cygne ou bien à l’Éléphant ?

Le cœur de Geneviève bat violemment ; celui de John aussi, car il n’a pas la conscience en repos. Rien d’aussi désagréable que de se trouver en présence d’un homme à la femme de qui l’on donnait, l’après-midi même, des preuves incontestables d’amour… en beaucoup plus de quinze secondes.

Geneviève porte une épaisse voilette ; mais son com­pagnon ne peut dissimuler ainsi ses traits. Il baisse le plus possible les bords de son chapeau.

— Oh ! mistress, dit-il, je vous prie, ne nous faisons pas connaître tout de suite, si nous le voyons.

— Ça dépendra, mon bon ami !

Au Cygne, personne, mais voici l’Éléphant, à deux pas de la statue mal éclairée de Jean de La Fontaine.

La salle à manger est au premier.

Au fond, un complet gris. C’est Teddy, mais il n’est pas seul, l’infâme ! Geneviève crispe ses petits poings ; que va-t-elle faire ?

— Attention, mistress ! souffle John, qui tourne le dos le plus possible. Observez en dînant. Vous ferez face et vous garderez votre voilette sur le haut du visage. Moi, j’irai dans une petite pièce, à côté, pour qu’il ne me voie pas.

Allons ! Tout s’est bien passé. Geneviève s’est contenue. Elle attend le lendemain pour agir, et d’autant mieux qu’elle a entendu son mari demander deux chambres pour sa compagne et pour soi. John aussi couchera seul.

On fait parler le personnel. Pas de départ le lendemain matin. Les excursionnistes présents vont profiter de leur arrêt forcé pour visiter la ville et les champs de bataille.

Et bientôt sur tous la nuit étend ses voiles…


CHAPITRE x

Conclusion inattendue


On se couche de bonne heure en province. À onze heures, il n’y avait plus, dans toute la ville de Château-Thierry, que quelques cafés éclairés.

À l’hôtel de l’Éléphant, c’était le silence. Tout à coup, on frappe doucement à la porte de notre ami John, qui, ma foi, allait s’endormir. Il s’en fut ouvrir et Geneviève entra.

— Comment ! C’était vous ! Quelle heureuse surprise !

— Mon petit John l Trêve d’histoires et de boniments ! Je ne viens pas pour une répétition de notre si agréable séance de l’après-midi. Non, mon vieux, vous le savez, je vous aime et, il faut l’avouer, votre science nouvelle, unie à l’infidélité de Teddy, me poussera certainement encore à vous aimer, complètement. Là ! Content ?

» Mais il ne s’agit pas de cela. Bas les pattes ! Causons peu, causons bien !

» John, je suis de l’histoire ancienne. Pas de blagues, mon cher, au moins jusqu’à New-York. Il ne faut pas que je rate mon coup ou alors je ferais des bêtises. Vous n’y tenez pas, n’est-ce pas ? Vous ne voulez pas que, dans une crise nerveuse, je décharge mon browning de tous les côtés. Vous savez que je le ferais ! Et j’ai six chargeurs. Ce qui me permettrait, en utilisant efficacement le dixième des balles, de tuer au moins quatre personnes. Well ?

» Alors, voici un ordre de celle que vous dites aimer. Vous allez vous rendre dans la chambre de Léa (Gene­viève ignorait que Léonie eût remplacé la femme de chambre de l’Hôtel Moderne. Vous direz, en imitant la voix, bien entendu : — C’est moi Teddy.

» La petite voudra allumer. Elle n’y réussira pas, j’ai enlevé les plombs de sûreté qui coupent le circuit de la chambre. Alors, vous direz n’importe quoi, en américain, comme si vous étiez ivre et vous vous coucherez avec la petite. À ce moment, mon ami, vous ferez ce que vous voudrez. Je ne suis pas jalouse.

— Aoh ! mistress Geneviève, le devoir il était agréable, mais après ?

— Après, John ! Je réponds de tout. Vous savez que j’ai mon browning et six chargeurs et j’ai obtenu un pre­mier prix de tir.

— Aoh ! Très bien. Mais où était petite Léa que il me faut aimer ?

— Je vais vous conduire à la porte, à tâtons. Inutile de prendre un pantalon ! Votre pyjama suffit.

Et dans l’obscurité complète d’un couloir, Geneviève, impérative, conduisit John à la porte de Léonie. La petite bonne de l’hôtel l’avait complètement renseignée.

Et, John obéit strictement à la consigne. Quand on est de la Légion, on sait être discipliné.

— Toc ! Toc ! Toc !

— Qui est là ?

— Chut ! Doucement, c’est Teddy !

La petite grogna, vint ouvrir et dit :

— Vrai, vous m’assommez ! Vous savez bien que je suis insensible, inexcitable. Alors, pourquoi toujours venir ? Soit je consens, puisque vous avez payé mais vous me dégoûtez !

Et John de ne piper mot, mais, piqué au jeu, de se coucher avec la petite, en pensant :

— Il n’est pas fort, ce Teddy ! Se faire ainsi traiter lorsqu’on a une si jolie femme, et si ardente !

Et notre John de mettre encore à profit sa science de l’amour, bisant, se donnant tour à tour et se refusant, paraissant exalté et l’instant d’après tout doux, tout câlin.

— Toc ! Toc ! Toc !

Ce n’est pas chez Léonie, c’est chez Teddy.

— Qui est là ?

— Léa !

— Comment ! Tu es venue de Strasbourg ?

Ahurissement de Geneviève qui n’y comprend goutte mais qui, par d’heureuses questions, rétablit la situation dans son esprit. Elle ne sera pas surprise, car là aussi les plombs ont été enlevés.

Chose vraiment curieuse, la leçon de John a rendu Geneviève beaucoup plus savante que les exercices de l’Attaché. C’est que M. l’Attaché est plus blasé que ce bon John et qu’il se ménage pour les dames utiles à sa carrière.

Alors toutes les ardeurs de Geneviève pour celui qui, le premier… toutes ces ardeurs se déchaînent. Et c’est une inoubliable séance d’érotisme.

— Aoh ! dit John, Léa ! Tu ne m’avais pas dit que tu savais aimer comme ça ! Mais c’est si bon, si beau, si doux que je te garde. Je divorce… tout ! Tu seras la patronne du Chat-Percé !

Un éclair de lampe portative a jailli :

— Mais c’est moi, gros serin.

Teddy se frotte les yeux. Aurait-il bu tant de whisky qu’il aurait des hallucinations.

Mais non, c’est bien vrai ! Il va remettre les plombs et l’on parle ; on s’explique.

Teddy, au fond, est bien heureux d’être pardonné. Mais on pense à John :

— Tu sais ! John est ici, avec moi.

— Alors, c’est lui qui menaçait mon honneur ?

— Mais non, mon gros, tout ça c’est de la farce, pour moi ; il est venu pour m’aider à te chercher, tout sim­plement. Mais je crois bien qu’il est avec ta fidèle amie que je prenais pour Léa…

— Aoh ! Very cochon ! Mauvais boy !

— Tu es jaloux ?

— Non ! Mais c’est… comment vous dites, en France ? La manière.

» Je cours et je punis, pour le principe !

Prenant un énorme pistolet, Teddy va se précipiter. Sa femme l’arrête d’un baiser. Ah ! les Américains !

— C’est moi qui ai tout fait, qui l’ai obligé à aller dans la chambre de la petite et à se faire passer pour toi, grâce à l’obscurité. Pardonne, oublie !

Et les deux couples se retrouvent au matin à la salle à manger du grand hôtel de l’Éléphant.

Surprises ! Yeux écarquillés. Mais on ne parle pas du passé.

— Vous savez, dit Geneviève, mon mari et moi, nous rentrons à New-York au Chat-Percé par le premier bateau.

— Percé et repercé, pense John, qui dit :

— Aoh ! Je vous présentais ma fiancée qui prend le bateau avec moi.

— Alors on voyagera ensemble ! Et vive la joie !

Geneviève se tourne vers son époux reconquis :

— Vive la joie dit-elle, et la fidélité !

Teddy, honteux, baisse la tête cependant que sa femme sourit, très indulgente… Comme une quêteuse de frissons que la fidélité au mari ne gênera plus beaucoup. À trom­peur, trompeuse et demie.

René Quingey.