100%.png

La Querelle de Forbin et de du Guay-Trouin

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

La querelle
de
Forbin et de du Guay-Trouin


Pendant la guerre de la Succession d’Espagne, la marine française, qui avait à lutter contre les flottes alliées de l’Angleterre, de la Hollande et du Portugal, resta sur la défensive. Ce n’est pas qu’elle eût été presque anéantie à la bataille de la Hougue, comme quelques historiens l’ont écrit. Cette bataille, que Tourville livra contre un ennemi deux fois supérieur, sur l’ordre formel de Louis XIV mal informé, ne fut en réalité désastreuse que pour les prétentions de Jacques II au trône d’Angleterre.

Nous y perdîmes une quinzaine de vaisseaux ; mais un vigoureux effort fut fait immédiatement par nos chantiers de construction pour les remplacer, et même pour en augmenter le nombre. Les États abrégés de la marine, ces merveilleux manuscrits destinés au Roi, que l’on conserve précieusement aujourd’hui rue Royale, montrent qu’au 1er janvier 1696, 13 vaisseaux de premier rang, 6 de second rang, 11 de troisième rang et 7 de quatrième rang, avaient déjà été reconstruits depuis 1692, l’année de la Hougue. Au commencement du XVIIIe siècle, notre marine était donc encore très forte ; en 1704, une armée navale de 50 vaisseaux, sans compter les frégates, les galères et autres bâtimens légers, put être mise en mer sous le commandement du comte de Toulouse, amiral de France, et livrer devant Malaga une bataille indécise contre une flotte anglo-hollandaise de 62 bâtimens. Si, à partir de cette date, aucun armement considérable ne fut plus effectué jusqu’à la mort de Louis XIV, il faut l’attribuer au mauvais état de nos finances. La France était épuisée, le trésor royal à sec. Voilà pourquoi nos vaisseaux restèrent dans les ports. Quelques-uns seulement furent armés en course, soit aux frais de l’État, soit aux frais d’armateurs particuliers, réunis le plus souvent en compagnies financières dont faisaient partie les plus grands seigneurs de la Cour, des princes du sang, des ministres même.

Parmi les hommes de mer qui s’illustrèrent dans cette période de notre histoire, il faut citer Forbin et du Guay-Trouin. Jean-Bart était mort : son fils, qui devait devenir vice-amiral, servait sous Forbin.

La guerre de course est bien décriée aujourd’hui ; il est certain qu’elle n’a jamais eu d’effet décisif sur le résultat des grandes guerres historiques : cependant, la destruction, ou simplement la dispersion de flottes marchandes destinées à ravitailler les armées de terre, ont eu souvent la plus grande influence sur le sort de celles-ci. En 1707, une flotte de 120 voiles, escortée par 5 vaisseaux de guerre anglais, portant en Portugal des approvisionnemens, des troupes et des chevaux, pour l’armée alliée qui opérait en Espagne, fut dispersée à la suite d’un combat sanglant livré par Forbin et du Guay-Trouin. Elle aurait pu être entièrement capturée, si ceux-ci avaient agi de concert. À propos de ce combat, une querelle, célèbre à l’époque, éclata entre les deux chefs ; c’est cet épisode peu connu que nous allons essayer de raconter, d’après des documens en partie inédits. Il montre une fois de plus que, lorsque deux chefs militaires doivent coopérer à une même action, il importe que l’un des deux soit subordonné à l’autre d’une façon précise ; et, bien que cette histoire soit vieille de plus de deux cents ans, peut-être y trouvera-t-on encore quelque raison d’actualité, en ce moment où nos deux escadres principales sont commandées par des amiraux de même grade, indépendans l’un de l’autre.

I

Au commencement de l’automne de l’année 1707, trois escadres se trouvaient réunies sur la rade de Brest. La plus importante, commandée par le chef d’escadre Jean-Baptiste du Casse, était en partance pour les Antilles, où elle avait mission de soutenir à la Havane et à Saint-Domingue les droits du petit-fils de Louis XIV, comme roi d’Espagne. Les deux autres, commandées par Forbin et du Guay-Trouin, attendaient les ordres du Roi.

Forbin, quoique issu d’une ancienne et illustre famille de Provence, et cousin du cardinal de Forbin-Janson, était arrivé péniblement, en passant par tous les grades de la marine, jusqu’à celui de chef d’escadre, qu’il ne devait pas dépasser. Il était d’une bravoure incontestable, et s’était signalé par maintes actions d’éclat ; mais on lui reprochait un certain manque d’intelligence à entrer dans les vues de ses chefs, peu de souplesse, et peut-être trop d’ardeur pour ses intérêts particuliers. Ses inférieurs, sur lesquels il rejetait volontiers la responsabilité des insuccès dus à ses erreurs personnelles, ne l’aimaient pas. Il avait cinquante et un ans.

Du Guay-Trouin, adoré au contraire de ses officiers et de ses matelots, était dans toute la force de la jeunesse et l’éclat d’une gloire naissante. Né à Saint-Malo, d’une famille d’armateurs assez obscure, il avait commencé par commander, sans le moindre brevet, des navires armés en course par son frère. Sa vive intelligence, son audace, son coup d’œil infaillible de manœuvrier, son sang-froid imperturbable au milieu des événemens de mer les plus terribles, l’avaient vite rendu célèbre. À vingt-quatre ans, il avait été nommé d’emblée capitaine de frégate légère dans la marine royale, et en 1707, au moment où s’ouvre ce récit, âgé de trente-quatre ans, il commandait en chef, bien que simple capitaine de vaisseau, une escadre indépendante de six bâtimens, composée de quatre vaisseaux à deux ponts, et de deux frégates.

Il est vrai que, si les bâtimens appartenaient au Roi, les frais de leur armement avaient été payés par un groupe d’armateurs de Saint-Malo, dont son frère Trouin de la Barbinais et lui-même. Cette combinaison, qui paraît étrange aujourd’hui, était fréquente à cette époque de pénurie du trésor royal. N’en médisons pas trop ; qui sait si les mêmes raisons budgétaires ne nous engageraient pas à y revenir un jour ou l’autre ? Elle constituait une véritable entreprise commerciale entre le Roi et ses sujets, et les bénéfices, provenant des prises, étaient répartis, d’après des règles déterminées, entre ceux-ci et l’État. L’escadre de Forbin, entièrement armée aux frais du trésor royal, et celle de du Guay-Trouin, armée par des particuliers, se trouvaient donc dans des conditions quelque peu différentes. Si nous insistons sur ce point, c’est que peut-être faudra-t-il y voir un des motifs de la différence de conduite des deux chefs sur le champ de bataille, différence qui amena entre eux le conflit que nous entreprenons de raconter.

Forbin venait de rentrer d’une croisière très dure dans la mer du Nord, qu’il avait poussée jusque dans la Mer-Blanche. Parti de Dunkerque le 11 mai 1707, avec neuf bâtimens, il s’était dès le lendemain, à la suite d’un glorieux combat, emparé de deux vaisseaux de guerre anglais et de 22 bâtimens de commerce qu’ils convoyaient. Après avoir ramené ses prises à Dunkerque, il était reparti le 8 juin, avait doublé le cap Nord, et apparaissant à l’improviste dans la Mer-Blanche, avait pris et brûlé plus de 40 bâtimens anglais et hollandais ; puis, se doutant qu’il serait attendu au retour, à l’entrée de la Manche, par des forces supérieures, il avait trompé habilement tout le monde par de faux avis, et ramené heureusement son escadre à Brest, par le Nord de l’Écosse et de l’Irlande. Il était au mouillage depuis le 24 septembre.

Du Guay-Trouin était sur rade depuis la fin d’août, de retour d’une campagne peu fructueuse sur les côtes de Portugal, où il avait attendu en vain la riche flotte du Brésil ; celle-ci avait passé entre les mailles de sa croisière, et, à bout de vivres après quatre mois de mer, il était revenu à Brest, fort dépité de n’avoir pu tirer parti de l’armement le plus considérable qu’il eût encore eu sous ses ordres. Il fit caréner ses bâtimens, pendant qu’ils se ravitaillaient, et, brûlant du désir de prendre sa revanche, il proposa au secrétaire d’État à la Marine, M. de Pontchartrain, de se joindre à l’escadre Forbin et d’aller croiser ensemble à l’entrée de la Manche pour y attendre les flottes marchandes anglaises venant de Lisbonne. En outre, en véritable homme de guerre, il entrevoit la possibilité de profiter de cette réunion de vaisseaux pour effectuer quelque action plus militaire que la prise de simples bâtimens de commerce, et il demande la permission d’aller enlever les vaisseaux de guerre anglais qui pourraient se trouver sur les rades de Plymouth et de l’île de Wight. Mais cette proposition effarouche la Cour.

Pontchartrain lui répond d’abord que, s’il approuve l’idée de se joindre à Forbin pour quelque croisière, celle d’une attaque sur les rades de Plymouth et de l’île de Wight lui paraît présenter plus d’inconvéniens que d’avantages ; il l’engage à demander conseil au marquis de Coëtlogon, commandant la marine à Brest, et à en conférer avec Forbin. Puis, ayant reçu les lettres de ceux-ci, il envoie à du Guay-Trouin les instructions suivantes :


« Monsieur,

« J’ai reçu la lettre que vous m’avez escrite le dix de ce mois, et j’en ay rendu compte au Roy : Sa Majesté est satisfaite de votre bonne bonne volonté et du zèle que vous avez marqué en proposant de vous joindre à M. de Forbin pour aller faire quelque expédition dans les rades de Plimouth et de l’île de Wight. J’avois préveu les inconvéniens que MM. de Coëtlogon et de Forbin y ont trouvés ; ainsy je n’en suis pas surpris : cependant Sa Majesté approuve que vous alliez avec le comte de Forbin jusqu’au cap Lezard, et que vous croisiez avec luy jusqu’à ce que les vents lui permettent de faire sa route. »


Cette route, c’était celle de Dunkerque où Forbin devait désarmer son escadre pour l’hiver.

En outre des inconvéniens d’ordre militaire qu’il prévoyait, Pontchartrain avait un autre motif, d’ordre politique, pour interdire au vaillant marin de risquer ses vaisseaux dans une attaque sans intérêt immédiat contre les bâtimens de guerre anglais mouillés à Plymouth ou à l’île de Wight. Il savait, par les agens secrets qu’il entretenait en Angleterre, qu’une flotte marchande très nombreuse devait porter en Portugal et en Catalogne des secours importans en vivres, munitions, troupes et chevaux, secours dont l’armée anglo-portugaise, qui luttait en Espagne contre le petit-fils de Louis XIV, avait le plus grand besoin depuis sa défaite à Almanza, le 13 avril 1707, par le maréchal de Berwick ; le Duc d’Orléans avait mis le siège devant Lérida ; il importait donc, pour réduire cette place et consolider la situation du maréchal, de détruire ou de disperser ce convoi, et c’est à cette besogne que le ministre comptait employer Forbin et du Guay-Trouin. Le 12 octobre, il leur envoie à chacun séparément l’avis suivant :

« M. de Saint-Clair, capitaine de vaisseau, qui commande la marine à Calais, m’écrit qu’il y avait aux Dunes, le 3 de ce mois, une flotte de 100 bâtimens marchands, escortée par 4 ou 5 navires de guerre, qui n’attendait que des vents d’amont pour entrer dans la Manche. »

La destruction de cette flotte, telle est donc la mission bien déterminée que reçoivent les deux marins ; mais, il convient d’y insister, indépendamment l’un de l’autre ; du Guay-Trouin n’est pas mis sous les ordres de Forbin : il est seulement autorisé à croiser avec lui à l’entrée de la Manche, jusqu’à ce que les vents permettent à celui-ci de faire route pour Dunkerque. Si, dans cette croisière, ils rencontrent la flotte ennemie, tant mieux ; ils la détruiront plus sûrement à eux deux ; s’ils ne la rencontrent pas avant leur séparation, Forbin pourra la trouver en allant à Dunkerque, et s’il la manque, c’est du Guay-Trouin qui ne saurait la laisser échapper en restant en croisière entre Ouessant et les côtes d’Angleterre. Ces instructions, en apparence si bien combinées dans le silence du cabinet, devaient en réalité permettre à la plus grande partie de celle-ci d’échapper, parce que, aucun des deux chefs n’ayant été mis sous les ordres de l’autre, il n’y eut entre eux aucune entente préalable, et qu’au moment du combat, aucun d’eux ne donna d’ordres en vue d’une attaque combinée.

Le 19 octobre 1707, les deux escadres sortirent ensemble de la rade de Brest en même temps que celle de du Casse.

« Beau temps, vents d’Est : dans l’Iroise nous nous sommes séparés ; du Casse a fait sa route ; du Guay et moi celle des côtes d’Angleterre pour y chercher fortune, attendant un vent d’Ouest qui nous menât à Dunkerque. »

Ainsi s’exprime Forbin au commencement de son rapport sur le combat du 21 octobre. Il semble que les deux chefs aient tenu dès le premier jour à marquer leur indépendance l’un de l’autre, car il résulte des rapports des commandans que, pendant toute la journée du 20, Forbin serra le vent, faisant route au N.-N.-E., tandis que du Guay-Trouin gouvernait bon plein, plus près du Nord que du N.-N.-E. Il en résulte que, le 21 au matin, les deux escadres étaient séparées par une distance de 12 milles, celle de Forbin étant au vent. Dans ses Mémoires, du Guay-Trouin s’exprime ainsi :

« Estant tous arrivés à l’ouvert de la Manche, j’allois me séparer d’avec M. le chevalier de Forbin, et déjà je m’en estois éloigné de quatre lieues, quand je m’aperçus qu’il changeoit de route et de manœuvre. »

Forbin venait en effet de découvrir au lever du jour la flotte marchande destinée au Portugal, composée de 120 voiles, et escortée par 5 vaisseaux de guerre anglais. Elle faisait route au S.-S.-O., afin de contourner l’île d’Ouessant.

Il existe dans les archives de la marine de nombreux documens originaux qui permettent, en les comparant entre eux, de se rendre un compte exact du combat qui eut lieu le même jour. Ce sont d’abord les rapports officiels des deux chefs ; puis, les rapports individuels de leurs capitaines ; les dépositions, faites à Brest, par les commandans anglais faits prisonniers ; plusieurs lettres particulières de du Guay-Trouin à M. de Pontchartrain ; enfin une relation du combat rédigée dans les bureaux, assez longtemps après, car elle mentionne les récompenses accordées par le Roi, et résume les avantages politiques qui résultèrent de cette affaire. C’est à ces sources que nous avons puisé les détails qui vont suivre. S’ils sont quelquefois en contradiction avec les mémoires de Forbin et de du Guay-Trouin, surtout avec les premiers, nul sans doute ne s’en étonnera. Les auteurs de Mémoires sont généralement portés à s’étendre avec complaisance sur les faits qui sont à leur avantage, et à glisser légèrement sur les autres ; quelquefois même à laisser ceux-ci dans l’ombre. L’histoire impartiale doit rétablir la vérité ; elle n’est intéressante et instructive qu’à cette condition.

L’escadre de Forbin comprenait les huit bâtimens suivans : le Mars, vaisseau de 3e rang, de 600 tonneaux et 54 canons, commandé par Forbin lui-même, chef d’escadre ; la Dauphine, vaisseau de 3e rang, de 700 tonneaux et 60 canons, commandé par le chevalier de Roquefeuille, capitaine de vaisseau ; le Fidèle, vaisseau de 3e rang, de 800 tonneaux et 56 canons, commandant Hennequin, capitaine de frégate ; le Protée, vaisseau de 3e rang, de 480 tonneaux et 48 canons, commandé par le comte d’Illiers, capitaine de vaisseau ; le Griffon, vaisseau de 4e rang, de 550 tonneaux et 44 canons, commandé par le chevalier de Nangis, capitaine de vaisseau ; puis venaient trois anciennes prises anglaises, réarmées à Dunkerque : le Blackwall, de 460 tonneaux et 54 canons, commandé par le chevalier de Tourouvre, capitaine de vaisseau ; le Salisbury, de 450 tonneaux et 52 canons, commandant Barth, capitaine de vaisseau, et le Gerzé, de 390 tonneaux et 46 canons, commandé par François Cornil Bart, capitaine de frégate, fils du célèbre Jean-Bart.

L’escadre de du Guay-Trouin ne comptait que 6 bâtimens ; mais ils étaient d’un tonnage plus fort, et portaient plus d’artillerie que ceux de Forbin. C’étaient le Lys, vaisseau de 2e rang, de 1 400 tonneaux, armé de 72 canons, commandé par du Guay-Trouin, capitaine de vaisseau ; superbe navire, tout neuf, — il avait été lancé à Brest en 1706, — monté par 500 hommes d’équipage. Sur l’État abrégé de la marine au 1er janvier 1707, on lit dans la colonne « observations » en face de son nom : « gouverne en perfection. » Puis venaient l’Achille, vaisseau de 3e rang, de 1 000 tonneaux et 64 canons, datant de 1705 ; il portait 400 hommes d’équipage et était commandé par le chevalier de Beauharnais, capitaine de frégate ; le Jason, vaisseau de 3e rang, de 800 tonneaux et 54 canons, commandé par le chevalier de Courserac, lieutenant de vaisseau ; le Maure, vaisseau de 3e rang de 650 tonneaux et 50 canons, commandé par M. de la Moinerie-Miniac ; la Gloire, vaisseau de 4e rang, de 480 tonneaux et 38 canons, commandé par le chevalier de la Jaille, capitaine de brûlot ; enfin l’Amazone, frégate légère de 500 tonneaux et 40 canons, commandée par le chevalier de Nesmond, lieutenant de vaisseau ; cette frégate, construite spécialement pour la course, venait d’être lancée à Brest la même année ; c’était le meilleur marcheur de toute l’escadre.

On remarquera que tous les capitaines de du Guay-Trouin étaient d’un grade inférieur au sien, et inférieur à celui qu’aurait comporté dans la marine royale l’importance du bâtiment qu’ils commandaient. Cela tenait à ce que, dans les armemens faits par des particuliers, les capitaines étaient nommés au choix des armateurs, et que ceux-ci choisissaient toujours des officiers jeunes et hardis, sans tenir compte du grade ; on en avait même vu donner le commandement de corsaires, de petit tonnage, il est vrai, à de simples matelots. En fait, tous ses capitaines avaient été choisis par du Guay-Trouin lui-même.

La flotte marchande ennemie était convoyée par cinq vaisseaux de guerre anglais, dont deux à trois ponts : le Cumberland, de 82 canons, portant le guidon du chef d’escadre, Richard Edwards, et le Devonshire, de 90 canons ; un à deux ponts, le Royal Oak de 76 canons, et deux frégates de 56 canons chacune, le Chester et le Ruby. Ces bâtimens naviguaient en ligne de file, au vent du convoi, dans l’ordre suivant : Devonshire, Ruby, Cumberland, Chester, Royal Oak ; le commandant en chef était donc au centre de la ligne, ayant les deux frégates comme matelots d’avant et d’arrière.

Aussitôt qu’il aperçut l’ennemi, Forbin vira de bord et s’efforça de gagner l’avantage du vent : du Guay-Trouin imita sa manœuvre en forçant de voiles pour le rejoindre. Le commandant anglais ne reconnut pas tout d’abord à qui il avait affaire : trompé sans doute par les brumes du matin et par la distance, il crut voir, ainsi qu’il le dit plus tard, une troupe de pirates méprisables pour cinq gros bâtimens comme les siens ; il continua donc tranquillement sa route. Mais soudain Forbin vint au vent pour prendre des ris dans les huniers, alors qu’il était encore à six milles des Anglais, et du Guay-Trouin, quoique surpris de cette manœuvre, crut devoir limiter, bien que, dit-il dans ses Mémoires, « le temps eût permis de porter perroquets sur perroquets. »

Nous n’avons pu déterminer si Forbin prit un ou plusieurs ris ; les rapports et les mémoires disent « les ris, » sans spécifier autrement. Il eût été cependant bien intéressant de préciser ce détail, parce que du Guay-Trouin reprocha plus tard cette manœuvre à Forbin, et prétendit qu’en retardant l’attaque, elle avait permis à la plus grande partie de la flotte marchande de s’échapper. À cette époque où les voiles étaient souvent déformées par l’usage, ou mal coupées, lorsqu’un bâtiment voulait donner la chasse à un autre, il prenait un ris dans les huniers, afin de pouvoir mieux les « étarquer, » terme nautique qui signifie tendre la voile, afin de serrer le vent le plus possible : d’où le nom de ris de chasse donné au premier ris des huniers. En prenant le ris de chasse, Forbin n’aurait donc fait qu’une manœuvre toute naturelle, prouvant qu’il voulait joindre l’ennemi plus vite ; du Guay-Trouin l’ayant accusé d’hésitation et d’incertitude, il est probable qu’il prit deux ris. Il aurait agi ainsi afin de diminuer sa voilure et de la rendre plus maniable pendant le combat ; c’était une précaution judicieuse en certains cas, que les Anglais observaient aussi.

Quoiqu’il en soit, cette manœuvre attira l’attention de sir Richard Edwards et lui fit comprendre qu’il allait être attaqué par des bâtimens de guerre ; il fit le signal à la flotte marchande de se sauver, pendant que lui-même venait en travers sous petite voilure pour protéger sa fuite.

Rendons ici hommage à la bravoure de ces cinq vaisseaux anglais, qui attendirent de pied ferme l’attaque de 14 bâtimens de guerre français, pour laisser aux bâtimens marchands qu’ils escortaient le temps de s’enfuir. Il est vrai qu’ils durent bien vite s’apercevoir que les Français arrivaient sur eux en deux pelotons séparés par une assez grande distance, et qu’ils purent espérer les détruire séparément.

En effet, du Guay-Trouin, impatienté de voir que Forbin ne se pressait pas d’arriver sur l’ennemi, et craignant de laisser échapper la flotte marchande, prit le parti d’attaquer seul sans plus attendre.

« J’estois pour lors de l’avant de M. le comte de Fourbin (sic, faute d’orthographe peut-être voulue) avec les vaisseaux de mon escadre, » dit-il dans son rapport officiel, écrit de sa main et daté du 31 octobre 1707, « et je l’avois attendu jusque-là avec mes basses voiles carguées et mes deux huniers bas ; mais voiant que la flotte (marchande) s’escartoit insensiblement et estoit même à plus d’une lieue et demye des convois, je connus bien que c’estoit une nécessité de commencer le combat avec ce que j’avois de vaisseaux, et que je ne pouvois plus différer sans donner aux ennemys l’occasion de se sauver, d’autant plus que la journée estoit fort avancée… »

Ce parti pris, du Guay-Trouin, sans plus s’occuper de Forbin, signale à ses bâtimens d’approcher de lui à portée de voix, et leur communique son plan d’attaque ; il ordonne à l’Achille d’aborder le Royal Oak, qui était en queue ; au Jason d’aborder le Chester, précédant le Royal Oak, il se réserve d’aborder lui-même le trois-ponts le Cumberland, au centre de la ligne ennemie, et ordonne à la Gloire de le suivre et de l’accoster dès qu’elle le verrait accroché au Cumberland, afin de lui jeter une partie de son équipage pour remplacer les hommes qu’il aurait lui-même jetés à bord de l’anglais ; enfin, il prescrit au Maure d’aborder le Ruby, matelot d’avant du Cumberland et à l’Amazone, le meilleur marcheur de son escadre, de donner sur la flotte marchande, à moins qu’elle ne s’aperçût que quelqu’un des nôtres eût besoin de son secours.

Comme on le voit, dans ce plan de combat, du Guay-Trouin négligeait le plus puissant des vaisseaux ennemis, le trois-ponts le Devonshire, qui tenait la tête de la ligne anglaise et par suite se trouvait sous le vent de son attaque. Il comptait sur l’arrivée de Forbin pour empêcher ce vaisseau de virer de bord et de venir au secours de ses camarades. Et c’est bien ainsi que les choses se passèrent.

« Monsieur du Guay attaqua le commandant anglais avec un air à faire plaisir (rapport du chevalier de la Jaille, commandant la Gloire) ; celui-ci l’attendoit de pied ferme, en mettant ses huniers à fazier (sic) de sorte qu’ils n’eurent pas de peine à se joindre, etc. »

Sir Richard Edwards s’attendait peut-être à un combat d’artillerie en ligne, suivant l’usage des escadres à cette époque. Il comptait sans son hôte. Il avait à peine tiré sa première bordée qu’il fut enlevé à l’abordage, en un clin d’œil, par suite de la brillante manœuvre qu’effectua du Guay-Trouin et que celui-ci décrit ainsi :

« Ces ordres donnés, j’arrivai sur les ennemis, et faisant coucher tout mon équipage sur le pont, je donnai mon attention à bien manœuvrer. J’essuiai d’abord, sans tirer, la bordée du Chester, matelot de l’arrière du Cumberland, ensuite celle du Cumberland même qui fut des plus vives. Je feignis dans cet instant de vouloir plier ; il donna dans le piège ; et ayant voulu arriver pour me tenir sous son feu, je revins tout à coup au vent, et par ce mouvement son beaupré se trouva engagé dans mes grands haubans, avant que de lui avoir riposté d’un seul coup de canon, en sorte que toute mon artillerie, chargée à double charge, et ma mousqueterie, l’enfilant de l’avant à l’arrière, ses ponts et ses gaillards furent dans un instant jonchés de morts. Aussitôt M. de la Jaille, mon fidèle compagnon d’armes, s’avança avec la Gloire pour exécuter ce que je lui avais ordonné ; mais ne pouvant m’aborder que difficilement par rapport à la disposition où il me trouva, il eut l’audace d’aborder le Cumberland même de long en long. Il est vray qu’il rompit son beaupré sur la poupe de mon vaisseau, dans le même moment que l’ennemi achevoit de rompre le sien dans mes grands haubans… »

Insistons un moment sur cette manœuvre. Par feindre de plier, il faut entendre que le Lys que montait du Guay-Trouin, au lieu de se ranger parallèlement au Cumberland, laissa porter pour passer à son arrière, entre lui et le Chester comme si, reconnaissant la supériorité d’artillerie de l’anglais, il renonçait au combat. Le Cumberland donne dans le piège, c’est-à-dire qu’il laisse aussi porter pour tenir le Lys sous le feu de ses trois batteries de sous le vent ; mais à ce moment, le Lys revient brusquement au vent, et se fait volontairement aborder par le Cumberland, qui l’aborde par le travers, ce que les marins appellent debout au plein, mettant son beaupré dans ses grands haubans, et au même instant, ou peu après, la Gloire élonge le Cumberland sous le vent, et s’accroche à lui avec ses grappins d’abordage.

Le Lys avait justifié l’observation de l’État abrégé de 1707 : « gouverne en perfection. » Il est vrai que ce vaisseau était entre les mains du manœuvrier le plus habile de son époque, habitué aux combats d’abordage, car l’abordage était la méthode ordinaire de combat des corsaires. Obligés de ménager les intérêts de leurs armateurs, il fallait qu’ils s’emparassent de l’ennemi en causant le moins de dommages possible à sa coque et à sa cargaison, et en risquant le minimum d’avaries pour leur propre bâtiment ; l’abordage brusqué était le seul moyen d’arriver à ce résultat ; il permettait aux corsaires, dont les équipages étaient toujours fort nombreux, d’enlever des bâtimens beaucoup plus gros et plus armés en artillerie qu’eux-mêmes, comme dans le cas présent.

Le Cumberland, en effet, se trouva balayé de l’avant à l’arrière par l’artillerie du Lys et par le travers par celle de la Gloire, tandis que des hunes des vaisseaux français pleuvait sur son pont une nuée de grenades ; son équipage, à moitié décimé, ne put donc résister à l’assaut des Français qui s’élancèrent à son bord, partie par son propre beaupré, partie par les vergues de la Gloire, et bientôt il se rendait, amenant son pavillon. Ses mâts, criblés de boulets, tombaient peu après.

Laissant à la Gloire le soin de l’amariner, c’est-à-dire de remplacer son commandant par un officier français, de désarmer son équipage et d’en remplacer une partie par des matelots français, du Guay-Trouin fait déborder son vaisseau le Lys et jette un coup d’œil sur le champ de bataille. Il voit que ses instructions ont été suivies par ses vaillans capitaines. Le Jason a enlevé le Chester à l’abordage, le Maure, le Ruby ; mais l’Achille, quoique secondé par l’Amazone, n’a pu encore réduire le Royal Oak ; il n’a pu rester accroché à ce vaisseau par suite de la houle ; ses grappins d’abordage se sont brisés, et pour comble de malheur, une explosion terrible s’est produite dans sa batterie parmi des gargousses de poudre, lui tuant 80 hommes et détruisant presque entièrement sa dunette : il est en dérive sous le vent, occupé à réparer le désordre causé par cet accident. Du Guay-Trouin allait se porter contre le Royal Oak, lorsque Forbin arrive enfin sur le champ de bataille avec ses huit bâtimens intacts.

À cette vue, le Royal Oak laisse porter et prend la fuite, ayant d’ailleurs été fort maltraité par l’Achille et l’Amazone. Il ne restait donc plus que le Devonshire à réduire. Ce trois-ponts est attaqué par deux vaisseaux de l’escadre Forbin, le Blackwall que commande le chevalier de Tourouvre, et le Salisbury, commandant Barth. Mais sur mer, la bravoure ne suffit pas ; il faut encore savoir manœuvrer ; ces deux bâtimens manquent leur abordage et sont foudroyés par les trois batteries du majestueux vaisseau anglais. Ils allaient périr, lorsque du Guay-Trouin, n’écoutant que son courage, abandonne la poursuite du Royal Oak, et arrive à leur secours, avec la résolution d’aborder lui-même le Devonshire, malgré le mauvais état dans lequel l’a déjà mis son combat avec le Cumberland. Le Mars commandé par Forbin, qui s’était d’abord porté contre le Ruby, au moment où celui-ci se rendait au Maure, se tourne aussi contre le dernier survivant de l’escadre anglaise, avec les autres bâtimens de son escadre.

Remarquons que, faute évidemment d’une entente préalable, et faute d’ordres, aucun bâtiment français ne poursuit le Royal Oak, qu’il aurait été facile d’enlever, car il était en partie démâté.

Quant aux bâtimens marchands, l’Amazone seule, en vertu de ses ordres antérieurs, se met à leur poursuite.

Tous les autres s’acharnent sur le Devonshire, magnifique proie dont chacun veut avoir sa part. Entouré d’ennemis, ce vaisseau avait laissé porter, et manœuvrant d’une façon admirable, au dire des témoins, fuyait grand largue, embardant de temps en temps pour foudroyer de ses trois batteries ceux qui le serraient de trop près. Le Lys, marchant et gouvernant mieux que les autres, se trouva enfin en position de l’aborder, et déjà les vergues se croisaient, lorsque du Guay-Trouin s’aperçut que l’anglais brûlait ; il n’eut que le temps de s’écarter pour n’être pas embrasé lui aussi. On eut alors un spectacle terrifiant ; en moins d’un quart d’heure le feu se communiqua d’un bout à l’autre du bâtiment : les voiles et la mâture s’enflammèrent. La mer était houleuse ; le malheureux Devonshire n’étant plus appuyé par sa voilure se mit à rouler ; les sabords de sa batterie basse étaient ouverts ; l’eau l’envahit au roulis, et bientôt il coula sans que les bâtimens qui l’entouraient, gênés par la mer, et trop occupés eux-mêmes à se préserver de l’incendie, aient eu le temps de sauver son équipage.

Du Guay-Trouin rapporte que trois hommes seulement se sauvèrent à bord du Lys, il ne sait comment, et que 900 Anglais, dont 300 soldats passagers, périrent avec cet infortuné vaisseau, par la flamme et par l’eau. Dans ses Mémoires, écrits vingt ans plus tard, il s’exprime ainsi : « Le souvenir de ce spectacle me fait encore frémir d’horreur. » Et jusqu’à sa mort, il ne put parler de ce sanglant combat sans émotion, et sans admiration pour l’héroïsme des Anglais, qui, glorieux ancêtres de notre Vengeur, coulèrent sans amener leur pavillon.

Lui-même perdit près de 300 hommes, tant tués que blessés. La disparition du Devonshire mit fin au combat, puisque, le Royal Oak étant hors de portée, il ne restait plus d’ennemis à combattre. Quant à la flotte marchande, elle s’était enfuie dès le début dans toutes les directions ; très peu de ses bâtimens, une dizaine seulement, furent pris. Après la bataille, les deux escadres rentrèrent à Brest ; les vaisseaux de Forbin, intacts, arrivèrent les premiers, remorquant ou escortant le Cumberland, le Chester et le Ruby : ceux de du Guay-Trouin, ayant eu à réparer leur voilure, hachée par les boulets, n’arrivèrent que le lendemain, et du Guay-Trouin le dernier, le Lys étant resté quarante-huit heures sans pouvoir remettre une voile au vent, par suite de ses avaries.

II

Ce combat fit grand bruit. Forbin voulut s’en attribuer tout l’honneur, et, aussitôt arrivé à Brest, il dépêcha à Versailles un de ses commandans, le chevalier de Tourouvre, pour en rendre compte au Roi. Dans son journal, Dangeau s’exprime ainsi, à la date du 31 octobre :

« M. de Pontchartrain eut ce matin des lettres de Brest qui portaient qu’on avait vu passer deux vaisseaux anglais démâtés, et qu’apparemment, comme il n’y avait pas eu de tempête, il fallait qu’ils eussent été démâtés dans un combat, et ce qui achevait de le faire croire était que le chevalier de Forbin et du Guay-Trouin, avec leurs escadres, étaient sortis de Brest pour aller attaquer cinq gros vaisseaux de guerre anglais qui convoyaient plusieurs bâtimens de transport chargés de troupes et de munitions de guerre et de bouche pour le Portugal. Cette nouvelle vient d’être éclaircie par le chevalier de Tourouvre, qui a rapporté que le chevalier de Forbin a pris trois gros vaisseaux dont il y en a déjà deux arrivés à Brest, que le chevalier de Tourouvre y a menés. Le troisième en était fort proche ; outre ces vaisseaux, on en a coulé un à fond qui était à trois ponts et percé par cent pièces de canon, et le chevalier de Forbin donnait la chasse au cinquième qui a pris la fuite de bonne heure. Il a lâché nos armateurs après les vaisseaux de transport. On dit que sur le vaisseau qui a coulé à fond, étaient les principaux officiers des troupes qu’on envoyait au Portugal. »

Ainsi donc, Forbin, dans son rapport officiel daté du 27 octobre, apporté par Tourouvre, s’attribuait tout le mérite de la victoire. Il ne récrimine pas encore contre l’« insubordination » de du Guay-Trouin, comme il le fera plus tard ; il dit : « L’escadre de M. du Guay, qui s’est trouvée fraîche carénée, a joint les ennemys avant nous et commencé le combat. » Il prétend s’être emparé de la frégate le Ruby, qui en réalité a été enlevée à l’abordage par le Maure. « Les deux frégates, dit-il, sont venues au secours de leur commandant : je suis arrivé avec l’escadre, j’ay abordé l’une de ces frégates et fait rendre… j’ay laissé le soin au sieur de la Moinerie, commandant le Maure, d’amariner le vaisseau que j’avais pris, et suivi M. de Tourouvre… » Enfin, en ce qui concerne le Devonshire, il s’exprime ainsi :

« La mer était grosse, le vent frais, le gros navire que nous chassions marchait bien et ne se battait qu’en retraite, M. de Tourouvre qui se trouvait le plus proche et qui voulait l’aborder a été passé par les armes, son mât de beaupré rompu, et toutes ses voiles en lambeaux. Le Lys étant frais caréné, et qui marchait mieux que nous, s’est mis par le travers de l’ennemy, l’a canonné et désemparé, ce qui nous donna des moyens d’approcher. Estant prest à l’aborder avec le Salisbury et le Griffon, le feu a pris dans la bouteille de l’ennemy et dans un instant à toutes ses voiles, et nous n’avons eu le temps, le Salisbury, le Griffon et moi, que d’arriver pour éviter les flammes qui nous touchaient, etc.

En lisant ce rapport, dans lequel le rôle de son collègue est laissé dans l’ombre, on a l’impression très nette que Forbin n’a pas assisté à la première phase du combat, et quand on le compare à celui de du Guay-Trouin et à ceux des commandans, on reconnaît jusqu’à quel point son imagination méridionale le trompait. Du reste, la vérité ne tarda pas à être connue ; dans ses conversations, le chevalier de Tourouvre rendit pleine justice à du Guay-Trouin ; en outre, aux nouvelles qui lui arrivaient de Versailles, celui-ci avait senti s’allumer toute sa colère. Le 31 octobre, il avait envoyé à Pontchartrain un récit de la bataille ; il lui écrit de nouveau pour en préciser les détails, surtout, dit-il, dans l’intérêt de ses officiers et de ses armateurs, et il demande que toutes les prises faites pendant et après le combat soient attribuées à son escadre, et aucune à celle de Forbin, puisque celle-ci n’y a contribué en rien. Les lettres privées des officiers des deux escadres achevèrent de remettre les choses au point. On commença alors à s’étonner que le Royal Oak eût pu s’échapper, et que si peu de prises eussent été faites. Pourquoi du Guay-Trouin et Forbin n’avaient-ils pas concerté leur attaque, de façon à s’emparer et des vaisseaux de guerre et de la flotte marchande ? Au plus fort de ces critiques, les deux chefs arrivèrent à Versailles, et se rencontrèrent dans le cabinet de M. de Pontchartrain. Une scène des plus vives, dont les échos scandalisèrent alors toute la marine, eut lieu entre eux, du Guay-Trouin soutenant que, si la plus grande partie de la flotte marchande avait pu s’enfuir, c’était parce que Forbin avait perdu un temps précieux à prendre des ris inutiles ; Forbin, lui, accusant son jeune collègue de n’avoir pas voulu agir de concert avec lui, et d’avoir ainsi, par une véritable insubordination, permis la fuite du Royal Oak et des bâtimens de transport.

La querelle devait durer longtemps. Dans ses Mémoires, publiés vingt-deux ans plus tard, Forbin s’exprime ainsi :

« Je me joignis au sieur Dugué (sic), il est hors de doute que nous aurions enlevé toute cette flotte si nous avions agy de concert. Avant que de commencer le combat, je voulus luy parler ; mais vif comme il était, et beaucoup plus qu’il n’aurait fallu, quoique d’ailleurs plein de courage et de valeur, il ne voulut jamais m’attendre. Ses vaisseaux étant espalmés de nouveau, il prit les devans, et sans avoir convenu de rien, comme j’ay dit, suivy d’une des frégates de son escadre pour le soutenir, il alla aborder le commandant ; l’anglais fut démâté de tous ses mâts et se rendit… »

Puis un peu plus loin, il dit : « De cinq vaisseaux qui l’escortaient, il y en eut trois de pris, un de brûlé ; le cinquième se sauva, avec toute la flotte, que nous aurions infailliblement enlevée, je le répète, si M. Duguay avait agy avec un peu plus de circonspection. »

À cette lecture, du Guay-Trouin sentit se réveiller toute son indignation. Il avait lui aussi écrit des Mémoires, qu’il ne voulait pas publier de son vivant, mais qui venaient d’être édités malgré lui à Amsterdam, par un nommé Villepontoux, après avoir été copiés subrepticement dans le cabinet du cardinal Dubois, à Meudon, au moment de la mort de ce ministre. Cette édition est d’ailleurs peu conforme au manuscrit ; elle fourmille d’erreurs et d’omissions, dues à la hâte du copiste. Déjà malade de la maladie qui devait l’emporter, souffrant de ses anciennes blessures, en proie à la mélancolie qui atteint si souvent les hommes d’action lorsqu’ils vieillissent dans la solitude, le vieux loup de mer reprit néanmoins la plume, et écrivit une sorte de justification du combat de 1707, qu’il destinait à paraître comme préface de la véritable et définitive édition de ses Mémoires, qu’il se mit à préparer. La mort l’empêcha de mettre ce projet à exécution ; cette préface fut trouvée dans ses papiers ; mais les éditeurs de la seconde édition, qui parut en 1740, ne jugèrent pas à propos de la publier, sans doute à cause de sa vivacité. En voici quelques passages :

« Je mis toutes mes voiles dehors, et je m’approchai à la grande portée de canon de cette flotte, comptant que M. de Forbin, qui était encore à une lieue au-dessus du vent, ne tarderait pas à me joindre ; mais, au grand, étonnement de tous, il s’avisa de mettre en travers et de faire signal de prendre les ris dans les huniers, d’un temps où, si cela eût été, on les aurait largués pour joindre les ennemis plus vite.

« Il est vray que l’esprit de subordination, si nécessaire dans le service, me fit aussi mettre en travers et prendre les ris : c’est là ma faute, si c’en est une ; mais c’est une faute bien contraire à l’étourderie et à l’indocilité dont on m’accuse. En effet, loin que ce soit par mon étourderie et par mon indocilité qu’on ait manqué l’enlèvement de cette flotte, il est très seur au contraire qu’elle ne m’échappa que par la manœuvre de M. de Forbin. Dès que nous fûmes en travers, le commandant anglais reconnut qui nous étions, et voyant que ce n’était pas une troupe de pirates, ainsi qu’il l’avait cru, il ordonna à toute la flotte de prendre la fuite, ce qu’elle fit, les cinq vaisseaux de convoy la suivant en ligne, à petites voiles : c’est ce que tous ceux qui étaient sur l’escadre de M. de Forbin et sur la mienne ont vu, et c’est cette fuite qui, augmentant le désespoir où j’étais de me voir dans l’inaction, m’en fit sortir avec ardeur. Je crus avoir assez donné à la subordination. Il ne s’agissait plus que de faire force de voiles pour joindre les ennemis, puisque le jour s’avançait, et que nous ne pouvions, sans une lâcheté qui n’aurait point eu d’excuse, laisser échapper cette flotte.

« Que les personnes judicieuses, et surtout les gens du métier jugent si mon ardeur était blâmable, et si les vues, l’inaction et l’incertitude de M. le comte de Forbin sont justifiées. »

Ainsi, Forbin accusait du Guay-Trouin de vivacité, d’étourderie et d’insubordination, et celui-ci lui répondait par les mots de lâcheté, inaction, incertitude, et cela vingt-deux ans après l’affaire ! Quelles invectives ne durent-ils pas échanger dans le cabinet de Pontchartrain, alors qu’il s’agissait de convaincre ce ministre, et par suite le Roi lui-même ! Entre ces extrêmes, où est la vérité ?

Il est certain d’abord que la frégate anglaise le Ruby fut enlevée à l’abordage par le Maure de l’escadre de du Guay-Trouin, et non pas par le Mars commandé par Forbin.

Cela résulte formellement de la déclaration faite à Brest par le capitaine de vaisseau anglais Perkins, commandant le Ruby, prisonnier de guerre. Voici en effet l’extrait de son interrogatoire par messire Guy de Coëtlosquet, chevalier, seigneur de Kerannot, conseiller du Roy, lieutenant général civil et criminel du siège de l’Amirauté de Léon, assisté de maître Joseph Tanguy, interprète juré de la langue anglaise :

« Interrogé, etc.

« Répond que le vendredy vingt unième de ce mois, environ les neuf heures du matin, convoyant la flotte à la hauteur de 49° 40′, au Sud-Ouest des Sorlingues, il eust connaissance de quatorze navires dont il y avait douze de force et deux corsaires.

« Interrogé, etc.

« Répond qu’aussitôt qu’ils aperçurent les dites navires, luy et quatre autres navires de guerre qui convoyaient la dite flotte se mirent en ligne pour les attendre ; que les deux corsaires passèrent leurs navires pour suivre la flotte, mais que le Lys ayant attaqué le commandant, luy fut aussi attaqué par le Mars commandé par le sieur de Forbin, qui l’ayant quitté sans luy tirer que quelques coups de fusil des hunes, il fut à l’instant abordé par le Maure, qu’après un rude abordage, il se rendit ; mais qu’il ne sçait le nombre des blessés ny des morts qu’il y a eu dans le combat.

« Interrogé, etc.

« Répond qu’il estoit armé par ordre de la reine d’Angleterre sous commission du prince Georges, qu’il a mise entre les mains du sieur de la Moinerie, commandant le dit vaisseau le Maure, lorsqu’il se rendit à luy. »

En ce qui concerne le Devonshire, du Guay-Trouin s’exprime ainsi dans la préface justificative que nous avons déjà citée :

« Ce que ces Mémoires (ceux de Forbin) ajoutent au sujet du Devonshire n’est pas moins faux, ny moins outré. On n’a guère vu d’exemple d’une supposition plus hardie, pour ne rien dire de plus, puisqu’il y a un grand nombre d’officiers, de soldats et de matelots témoins oculaires de la vérité.

« Ces Mémoires disent que M. de Forbin donna la chasse à ce gros navire qui fuyait à toutes voiles… que le vaisseau de Tourouvre resta derrière, que Barth fut aussy très maltraité et n’avança pus, que M. de Forbin estoit prest à l’aborder lorsque le feu prit tout à coup dans ce vaisseau avec une telle violence que M. de Forbin luy même pensa être brûlé, qu’il fit tout son possible pour s’écarter de ce vaisseau qui se battoit vaillamment, que la situation où M. de Forbin se trouva alors est l’une des plus embarrassantes où il se soit jamais trouvé, et que le regret qu’il aurait eu de m’abandonner sans me soutenir fut cause du danger qu’il courut.

« On auroit bien dû nous dire le nombre de gens qu’il perdit contre ce vaisseau qui se battoit si vaillamment. C’est une fausseté qu’on auroit dû joindre à toutes les autres ; on ne combat point un vaisseau si formidable sans perdre bien du monde. Je sais bien qu’en moins de trois quarts d’heure, il me tua ou mit hors de combat plus de 300 hommes, et peu s’en fallut qu’il ne me fit brûler avec luy, mais je sçay bien aussy que M. de Forbin n’en approcha jamais à portée d’en recevoir un seul coup de canon, et qu’en cette affaire tout l’exploit de ce général avec deux de ses navires commandés par MM. d’Illiers et de Nangis, qu’il retint toujours auprès de luy, se borna à aller s’emparer du Cumberland de 80 canons que j’avois enlevé à l’abordage et démâté de tous ses mâts, et de le traîner à la remorque, en triomphe, à Brest, quoique M. de la Jaille, capitaine de la frégate la Gloire, s’en fût rendu maître au signal que je lui en avois fait. »

Les citations qui précèdent suffisent pour que l’on soit fixé sur la véracité des Mémoires de M. de Forbin, et sur le peu de part qu’il prit en réalité au combat du 21 octobre 1707. Du Guay-Trouin commit-il une faute contre la discipline en attaquant seul sans plus attendre ? Non, parce qu’il n’était pas sous les ordres de Forbin. Mais à notre avis, on doit reconnaître qu’il commit une faute de tactique. Les vaisseaux anglais étaient de plus fort tonnage que les siens et plus armés en artillerie ; ils avaient à eux cinq 360 canons, tandis que les six français n’en avaient que 318 ; il exposa donc ceux-ci à être écrasés avant l’arrivée de Forbin, et si les choses avaient tourné différemment, si, par exemple, le Lys et la Gloire avaient manqué leur abordage, et avaient été mis hors de combat par le feu supérieur du Cumberland, on n’aurait pas manqué, et avec juste raison, d’accuser du Guay-Trouin de n’avoir pas combiné son attaque avec celle de son collègue.

Ceci dit, que penser de la manœuvre de Forbin ? Nous avouons que nous ne pouvons la comprendre, et que nous le soupçonnons fort d’avoir hésité à combattre. Rejetons bien loin le reproche de lâcheté, qui ne saurait atteindre un homme tel que lui ; mais n’oublions pas qu’il revenait d’une campagne heureuse, dans laquelle il avait pris ou détruit deux vaisseaux de guerre et plus de soixante bâtimens marchands, et qu’il allait désarmer à Dunkerque ; qu’il n’était pas très satisfait d’avoir été joint à un collègue plus jeune que lui, en âge et en grade ; enfin, qu’il n’avait que des bâtimens très inférieurs à ceux de l’ennemi. Une phrase de ses Mémoires trahit la préoccupation que lui donnait cette infériorité matérielle ; c’est la suivante :

« Si les Anglais avaient été habiles gens, ils auraient mis en déroute toute mon escadre. Du Guay n’avait pas à courir le même risque, ses vaisseaux n’étant pas, à beaucoup près, si inférieurs à ceux qu’il allait attaquer ; au lieu que je n’avais que des frégates de 30 canons. »

Il faut considérer aussi que son escadre était armée aux frais du Roi. S’il avait intérêt évidemment à faire de nouvelles prises, cependant, en n’en faisant pas, il ne risquait rien. Il jouait sur le velours, si l’on peut s’exprimer ainsi ; tandis que du Guay-Trouin, tout au contraire, se ruinait et ruinait ses armateurs, en restant dans l’inaction. Tels sont, sans doute, les motifs secrets peut-être même inconsciens, qui rendirent sa manœuvre incertaine et lente. Il semble enfin qu’il ne comprit pas la mission dont il était chargé, qui était de détruire la flotte marchande destinée au Portugal.

Du Guay-Trouin, lui, n’hésita pas. Il attaqua, parce qu’il s’aperçut qu’en différant plus longtemps, cette flotte aurait disparu à l’horizon. On ne peut donc le blâmer et, ce qui justifie, en dernier ressort, sa glorieuse initiative, en prouvant combien il était temps d’attaquer, c’est que très peu de navires marchands furent pris, une dizaine seulement. Le reste se dispersa, et se réfugia dans tous les ports d’Irlande. Le Royal Oak, tout délabré, relâcha aussi en Irlande.

La Cour et l’opinion publique donnèrent tort à Forbin. Pontchartrain ne l’aimait pas, et cette affaire semble avoir scellé sa destinée. En effet, une place de lieutenant général étant devenue vacante par la mort du marquis de Villette-Mursay, en décembre 1707, c’est en vain que Forbin la fit demander pour lui par son cousin le cardinal de Forbin-Janson, son protecteur à la Cour. Non seulement il ne put l’obtenir, mais pour mieux lui marquer sa défaveur, le ministre fit nommer deux lieutenans généraux, le marquis d’O et du Casse, bien qu’il n’y eût qu’une seule vacance. À la promotion suivante dans l’Ordre de Saint-Louis, Forbin ne put non plus obtenir le cordon de commandeur, qui fut donné au marquis de Langeron. Enfin, en 1709, après l’échec de l’expédition qui devait débarquer Jacques III en Écosse, qu’il commanda assez mollement, dégoûté de ce qu’il appelait les injustices et les duretés de la Cour à son égard, il demanda sa retraite et l’obtint aussitôt. Il avait cinquante-trois ans et quarante ans de services, et se retirait comme chef d’escadre, et simple chevalier de Saint-Louis.

Son rival, au contraire, fut comblé de faveurs. Louis XIV lui accorda toutes les promotions qu’il demanda pour ses officiers : une médaille en or fut décernée à un second maître du Lys, qui avait amené le pavillon du Cumberland, et qui, pressé par un retour offensif des Anglais, s’était jeté à la mer avec ce pavillon, plutôt que de le rendre, et avait été recueilli par l’Achille. Ce second maître s’appelait Honnorat. Il fut fait premier maître ; il porta lui-même ce pavillon en grande pompe à Notre-Dame, en même temps que ceux des autres vaisseaux anglais.

Le Roi donna à du Guay-Trouin une pension de mille livres sur sa cassette particulière, pension que celui-ci fit généreusement reporter sur le second du Lys, M. de Saint-Auban, qui avait eu une cuisse emportée à l’abordage du Cumberland. Enfin, dix-huit mois plus tard, aussitôt terminée l’enquête habituelle en pareil cas, il lui accordait des lettres de noblesse, lui permettant de porter comme armes une ancre surmontée de deux fleurs de lys d’or, sur fond d’azur, avec cette devise : Dedit haec insignia virtus.

C’est que la dispersion de la flotte marchande avait eu les plus heureux résultats pour son petit-fils en Espagne. L’armée anglo-portugaise, privée des ressources qu’elle lui amenait, ne put venir en temps opportun au secours de Lérida, et cette place forte se rendit au Duc d’Orléans. Les historiens anglais admettent que ce convoi dispersé fit autant de mal aux affaires de l’archiduc, compétiteur du duc d’Anjou au trône d’Espagne, que la perte de la bataille d’Almanza.

Du Guay-Trouin passa à Versailles tout l’hiver de 1707–1708. Louis XIV aimait à le recevoir, et à l’entendre raconter les divers incidens de la bataille : un jour qu’il disait : « J’ordonnai à la Gloire de me suivre… — Elle vous fut fidèle, » repartit le grand Roi, habile à flatter les héros qui illustraient son règne. La gravure a popularisé ce mot, digne des deux interlocuteurs.

La postérité a ratifié le jugement de Louis XIV sur Forbin et du Guay-Trouin. Doué d’une bravoure et d’une audace reconnues de tous, et d’une grande force de volonté, Forbin n’était pas un caractère. On ne peut s’empêcher de le reconnaître en lisant ses Mémoires, dans lesquels il cherche constamment à se faire valoir, au détriment de ses chefs et de ses inférieurs, et paraît plus occupé d’avancer sa fortune, suivant son expression, que de servir pour l’honneur et pour la gloire. Du Guay-Trouin était tout autre. Dans un discours intitulé : « Éloge de René de du Guay-Trouin » qui remporta le prix d’éloquence de l’Académie française en 1761, un littérateur, nommé Thomas, a pu écrire ces paroles sévères sans soulever de contradictions :

« Forbin, né pour être un général de mer, ne fit jamais que des exploits d’armateur ; du Guay-Trouin, né pour être un simple armateur, fit presque toujours des actions d’un grand capitaine. Le premier, en servant l’État, pensait à la récompense ; le second pensait à la gloire… » Forbin retiré définitivement du service en 1710, vécut encore vingt-trois ans dans ses terres, aux environs de Marseille, riche, entouré d’une nombreuse famille. Il mourut le 3 mars 1733. Quant à du Guay-Trouin, il devait en 1711 mettre le comble à sa gloire par la prise de Rio de Janeiro, expédition dont la préparation, la conduite, le succès éclatant, peuvent être cités comme le modèle de toute expédition lointaine combinée entre l’armée de terre et l’armée de mer. Nommé successivement chef d’escadre, lieutenant général, commandeur de Saint-Louis, administrateur de la Compagnie des Indes, à la prospérité de laquelle il contribua plus que tout autre par ses conseils, il mourut pauvre à Paris le 27 septembre 1736, en activité de service, et fut inhumé dans la chapelle de la Vierge, dans l’église Saint-Roch, où il repose encore aujourd’hui, sans aucun doute, bien qu’aucun monument, aucune pierre gravée, ne rappelle son nom glorieux et sans tache.


Comte de Carfort.