La Question Algérienne

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La question algérienne et le rapport de M. Jules Ferry
C. Valbert

Revue des Deux Mondes tome 116, 1893


Depuis plus de soixante ans déjà, l’Algérie est devenue une possession française, et on discute aussi vivement que jamais la question de savoir comment il faut s’y prendre pour la bien gouverner. C’est une longue et confuse histoire que celle de tous les systèmes divers qui ont été appliqués successivement à l’administration de cette belle colonie, et auxquels on a renoncé après en avoir reconnu l’insuffisance ou les inconvéniens et les dangers. Le premier de ces systèmes, qui fut inauguré au lendemain de la conquête, était fort simple. Il consistait à donner à l’Algérie pour unique institution un gouverneur investi d’une véritable vice-royauté, à la fois civile et militaire, et réunissant dans ses mains tous les pouvoirs, le commandement général et la haute administration.

S’il n’avait tenu qu’au maréchal Bugeaud, cette vice-royauté eût été convertie en une véritable dictature militaire et paternelle. Comme l’a dit M. Thureau-Dangin dans son Histoire de la monarchie de juillet, il avait peu de goût pour la population civile et se souciait peu de la voir grossir. Cependant les immigrans débarquaient plus nombreux de jour en jour ; à quel régime les soumettre ? « L’armée est tout en Afrique, disait le maréchal ; comme elle est tout, il n’y a de possible que le pouvoir militaire. » Il n’y avait, selon lui, aucune tâche à laquelle l’armée ne pût suffire. Les soldats exécuteraient les travaux publics et prêteraient la main aux travaux privés ; les officiers serviraient d’administrateurs et de magistrats ; le commandant en chef userait, pour le bien de tous, du personnel et des ressources dont il disposait en maître « et trouverait dans son omnipotence les moyens de résoudre promptement et facilement tous les problèmes. »

Il déclarait que la première de toutes les libertés, en Afrique, est la certitude de conserver sa tête, que c’était là un précieux avantage dont les immigrans devaient apprendre à se contenter, qu’il n’y avait que les brouillons et les hargneux qui déclamassent contre le régime du sabre. Il disait à la chambre, le 24 janvier 1845 : « Je pourrais comparer les habitans qui vivent sous le régime civil de la côte à des enfans mal élevés, et ceux qui sont dans l’intérieur, sous le régime militaire, à des enfans bien élevés. Les premiers crient, pleurent, se fâchent pour la moindre contrariété ; les autres obéissent sans mot dire. » Il se trouva que dès ce temps les colons pensaient avoir d’autres droits que celui de conserver leur tête et d’obéir sans mot dire. Le maréchal donna sa démission, le gouvernement l’accepta, et le projet de colonisation militaire fut retiré.

Le maréchal Bugeaud le prenait de haut avec les colons ; à mesure qu’ils se sont multipliés et enrichis, les colons ont obligé tout le monde à compter avec eux, et c’est pour leur complaire qu’on s’est appliqué depuis longtemps à dépouiller le gouverneur-général de ses prérogatives, à diminuer ses pouvoirs, à amoindrir son autorité. Tandis que les colonies anglaises, en prenant leur croissance, aspirent à conquérir leur autonomie, à se gouverner elles-mêmes, à s’émanciper de la tutelle de la métropole, nos colons algériens, tout au contraire, se plaisent à resserrer de plus en plus leurs liens avec la mère patrie. Ils regardent l’Algérie comme un prolongement de la terre française ; leur plus cher désir est d’habiter l’Afrique et d’y faire fortune sans que rien les avertisse qu’ils ont quitté la France.

« — Ce n’est pas le self-government, a-t-on dit, que l’Algérie, vers la fin de l’empire, inscrivait dans ses cahiers, c’est l’assimilation. Assimiler l’Algérie à la métropole, leur donner à toutes deux les mêmes institutions, le même régime législatif et politique, leur assurer les mêmes garanties, les mêmes droits, la même loi, c’est une conception simple et bien faite pour séduire l’esprit français. Elle a eu sur l’histoire de notre grande colonie une influence tour à tour bienfaisante et désastreuse. » Par un usage constant, auquel on n’a dérogé que dans ces deux dernières années, les rapporteurs du budget de l’Algérie étaient choisis parmi les députés algériens, et ces députés prenaient à tâche de démontrer « l’incapacité administrative du gouverneur-général. » C’est de là que sont nés les décrets de rattachement du 26 août 1881, en vertu desquels l’administration des divers services de la colonie a été transportée d’Alger à Paris et confiée aux bureaux de la métropole. Qu’est devenu le gouverneur ? Il a conservé un droit d’avis, un droit de visa sur la correspondance des préfets avec les ministres. En réalité, il n’est plus qu’un grand préfet, « décorativement superposé aux trois autres, mais sans autorité réelle sur des fonctionnaires qui possèdent plus de pouvoirs substantiels que lui-même, » qui ont plus de décisions à prendre, plus de places à leur nomination. « On ne peut imaginer sous des formes plus douces, plus courtoises, plus engageantes, un pouvoir mieux décapité. »

Le régime des rattachemens a produit de fâcheux résultats, et on s’occupe aujourd’hui de le réformer. Le sénat avait nommé une commission d’étude des questions algériennes, dont M. Jules Ferry a exposé et résumé les conclusions dans un rapport aussi remarquable par l’élévation des vues que par la solidité et la vigueur du raisonnement [1]. Dans les mois d’avril et de mai de l’an dernier, les membres de la commission sénatoriale avaient visité les trois provinces. Comme le dit M. Ferry : « Ils ont vu beaucoup et beaucoup écouté. Ils n’ont pas borné leur enquête aux façades de la colonie, à nos villes du littoral, petites ou grandes, dont le rapide essor éblouit les yeux ; ils ont pénétré jusqu’au fond du Tell et parcouru les pays forestiers ; ils sont allés chercher le colon chez lui. Ils n’ont pas fait un voyage à la Potemkin. D’ailleurs, en Algérie, il n’y a pas de Potemkin. Tout le monde se plaint et appelle à l’aide. » Ce qui prouve que ce travail n’a point été inutile, c’est qu’à la chambre des députés aussi, tout récemment, la question algérienne a été posée. Dans la séance du 7 février, le rapporteur du budget de l’Algérie, M. Jonnart, a prononcé un instructif et éloquent discours et démontré que tout n’est pas pour le mieux dans notre colonie méditerranéenne. De son côté, M. le président du conseil, tout en constatant « que, par une pente naturelle, on va à la critique plus qu’à l’éloge, » a donné au fond raison à la critique, et il est permis de croire qu’avant peu les décrets de 1881 seront révoqués.

Ce qui doit rendre indulgent pour les fluctuations et les incohérences de la politique coloniale, c’est que les colonies sont un monde variable et muable, qui se transforme en peu de temps. Les besoins, les intérêts changent avec les situations, et quand les besoins ont changé, il faut bien que les lois et les règles changent aussi. On ne gouverne pas des adolescens et surtout des adultes comme on gouverne des enfans, et l’enfance des colonies est un âge très court. Au surplus, les voyageurs étrangers ont constaté plus d’une fois qu’en dépit des erreurs commises, l’Algérie ne laisse pas de prospérer, et les Français auraient mauvaise grâce à n’en pas convenir. M. Ferry est le premier à reconnaître que, quels que soient leurs justes griefs, les indigènes multiplient, que nos colons dépassent aujourd’hui en nombre les autres colons européens, que la production des céréales s’est accrue en vingt-cinq années de 60 pour 100, que, de 1878 à 1892, le vignoble algérien a passé de 17,000 hectares de superficie à 150,000, « que la plaine de Mitidja, que les vieux Algériens ont connue à l’état de marécage et d’ossuaire, rivalise aujourd’hui par l’opulence des produits et le soin des cultures avec les plus riches cantons de la basse Normandie. » Il n’en faut pourtant pas conclure que peu importent les institutions, que, bien ou mal administrées, les colonies finissent toujours par se tirer d’affaire. « On vit, on prospère même sous des gouvernemens médiocres, comme ces êtres vigoureux qui s’accommodent d’organes imparfaits ; mais le danger est de voir, sans qu’on s’y attende, le médiocre verser tout à coup dans le pire. » On a quelquefois dans ce monde d’agréables surprises ; ce n’est pas une raison pour négliger les précautions et s’exposer aux surprises déplaisantes.

Ce qui fait le plus de tort aux colonies, c’est la mauvaise politique, et ce qui est commun à toutes les mauvaises politiques, c’est une tendance marquée à sacrifier l’intérêt général aux intérêts particuliers. Certains politiciens estiment que les colonies ne sont destinées qu’à procurer des places à ceux qui n’en trouvent pas chez eux, que le gouvernement doit s’en servir, soit pour distribuer de bons postes et de grasses prébendes à des ennemis dont on désire se concilier la bienveillance, soit pour récompenser des services ou consoler des amis qui ont essuyé des infortunes électorales. Une fois casés, ces personnages sont tenus de placer à leur tour tous les protégés de la coterie qui les a poussés, et à cet effet ils créent une foule de sinécures, en ne demandant aux sinécuristes que d’avoir de bonnes opinions et le désir de les propager. On arrive ainsi à ce beau résultat que dans certains endroits il y a plus de fonctionnaires que de colons.

Quand M. Paul Cambon était ministre-résident à Tunis, rien ne lui attira plus d’ennuis, plus d’injures, plus d’inimitiés secrètes ou déclarées, que son refus de procurer un gagne-pain à tous les aventuriers qui assiégeaient sa porte. La régence étant soumise au régime du protectorat, il lui était plus facile d’éconduire les quémandeurs ; mais personne ne niera que la multiplication miraculeuse des offices inutiles, des fonctionnaires qui ne servent à rien, ne soit une des plaies de l’Algérie. M. Jonnart le disait dans la séance du 7 février, nombre de communes algériennes ont un goût excessif pour les dépenses superflues et irrégulières, et tout cet argent est gaspillé en traitemens de toute sorte, « alloués à une légion d’employés communaux, qui, ajoutait l’orateur, sont les véritables sauterelles de l’Afrique. »

Ceux qui pensent que les colonies sont des bureaux de placement se contentent de le penser, sans oser le dire. Mais il est permis de dire tout haut que les colonies sont faites surtout pour les colons. C’est une doctrine fort raisonnable, à la condition que les colons le soient eux-mêmes, qu’ils ne réclament que leur dû et qu’ils consentent à s’imposer certains devoirs. Ils représentent dans ce monde un genre particulier de courage, l’esprit d’initiative et d’entreprise, l’art d’oser, de risquer à propos et avec sagesse. Le meilleur service qu’on puisse leur rendre est de leur assurer une liberté d’action, qu’ils n’auraient jamais connue s’ils étaient restés chez eux. Mais s’ils retrouvent sur le sol étranger une bureaucratie gourmée et vétilleuse, la fureur des règlemens, les gênes de la centralisation, la tyrannie des méthodes officielles, la superstition de la sainte routine, les lenteurs et l’incohérence des mesures administratives, les défiances d’une autorité ombrageuse qui entend que rien ne se fasse sans son aveu, les colons ne sont plus des colons, mais des administrés dont le principal souci est de se mettre en règle avec leurs maîtres. Aussi rien n’est plus contraire à la vraie colonisation que. la multiplication des fonctionnaires. Les sinécuristes tiennent à prouver qu’ils servent à quelque chose, et n’ayant rien d’utile à faire, ils suscitent des difficultés sans raison, ils mettent leur gloire à se rendre aussi incommodes que les mouches et les moustiques, ils se mêlent de tout pour tout empêcher. Ce sont des tracassiers, des gêneurs payés par l’État ou la commune, qui gagnent leur argent en défendant aux autres d’en gagner.

Quand le colon n’a plus le droit d’oser et d’entreprendre, il demande à l’administration qui le gêne de le dédommager en l’assistant. « Je dépends de vous, lui dit-il, et en toute rencontre vous me faites sentir ma dépendance ; si je ne suis pas libre, protégez-moi. » Et il prend l’habitude de compter sur l’État pour lui venir en aide, pour le secourir dans ses embarras et ses détresses. L’État ne doit au colon que la sécurité et les moyens de communication, les travaux d’utilité publique qui lui facilitent ses entreprises. Mais le colon dont on règle et contrôle tous les mouvemens ne s’en tient pas là ; il devient fort exigeant, il demande que l’État se considère comme responsable de ses échecs, de ses malheurs, il est toujours prêt à tendre la main, il pense avoir droit à l’assistance, et il parle sans cesse de ses droits.

M. Ferry remarque fort justement que le colon français croit faire acte de vertu civique en quittant la terre natale, qu’il voit dans la mère patrie moins une bienfaitrice qu’une obligée, « que ce tour d’esprit qui, même aujourd’hui, se retrouve au fond de toutes les revendications algériennes, a fait des générations de mécontens. » J’incline à croire que cette disposition fâcheuse serait moins générale si le colon français se sentait moins administré, si on l’autorisait à marcher sans lisières. Un tuteur ne doit-il pas appui et protection à ses pupilles ? Dans le rapport qu’il présentait l’an dernier à la chambre, M. Burdeau formulait en termes précis la règle qui doit présider à l’établissement du budget de l’Algérie. « Il faut, disait-il, que désormais à de nouvelles dépenses algériennes correspondent de nouvelles ressources algériennes. » L’État perçoit de 15 à 16 millions d’impôts arabes, il en abandonne les cinq dixièmes aux départemens algériens. Cette année, les augmentations qui leur ont été accordées dépassent 1 million 700,000 francs ; on leur demande en revanche un sacrifice qui n’atteindra pas 500,000 francs. « Le jour, disait M. Jonnart, où les mauvaises gestions des assemblées locales, au lieu de ne préjudicier qu’à l’État, se traduiront par l’augmentation des bordereaux d’imposition de ceux qui proposent et votent les dépenses, ce sera le commencement de la sagesse… Le système actuel qui fait de l’État une sorte de providence toujours secourable, toujours bienveillante, le système des subventions à jet continu dispense les élus et les électeurs de tout effort, de toute initiative, de tout contrôle. En dotant les départemens et les communes de ressources propres, vous leur inculquerez le sentiment de la responsabilité ; vous réagirez contre l’affaissement des caractères, contre l’engourdissement des volontés, vous développerez au sein de la population coloniale les facultés viriles que tend à étouffer aujourd’hui l’abus des libéralités de l’État. »

Mais Anglais, Hollandais ou Français, tous les colons de l’univers ont un irrésistible penchant à tenir les indigènes chez qui ils viennent s’établir pour une race taillable et corvéable à merci, à laquelle on ne doit rien, pas même la justice. Un voyageur allemand fort distingué, M. Rohlfs, qui s’est amusé plus d’une fois à donner à la France de dangereux conseils, l’engageait à traiter les Arabes comme un peuple improgressif, réfractaire à toute civilisation, qu’il faut déposséder et exterminer. Les colons algériens n’ont jamais songé à suivre les conseils de M. Rohlfs ; mais les Arabes sont à leurs yeux d’irréconciliables ennemis, dont il faut se faire craindre et avec lesquels il n’y a pas de ménagemens à garder. On ne les bâtonne pas, mais on les exploite. On voudrait que la métropole ne fît rien pour eux, et toute l’Algérie s’indigna quand elle apprit que le gouvernement s’occupait de créer des écoles indigènes. Leurs doléances ne méritent point d’être écoutées ni leurs griefs d’être discutés. On n’admet pas à leur égard d’autre politique que celle du mépris et de la compression. On n’entend pas les exterminer ; mais si, à force de leur donner des dégoûts, on les obligeait à s’en aller, personne ne s’en plaindrait.

« — Votre commission, lit-on dans le rapport de M. Ferry, conçoit d’une façon plus large et plus haute les devoirs qu’a imposés à notre race la conquête de l’Algérie. Elle ne se fait aucune illusion sur les vertus du peuple conquis, mais elle constate qu’il est résigné, docile et pauvre, et elle ne le croit pas irréconciliable. Avec les années le souvenir des luttes sanglantes s’effacerait ; ce qui le perpétue, ce sont les mesures économiques injustes ou mal conçues, les rigueurs du régime forestier, les séquestres qui ne se liquident pas, l’exploitation des douars indigènes par les communes de plein exercice, le poids incessamment accru des impôts et l’arbitraire dans la perception… Le colon a les vertus du travailleur et du patriote ; il n’a pas ce qu’on peut appeler la vertu du vainqueur, et ce sentiment du droit des faibles qui n’est point incompatible avec la fermeté du commandement. » Si nos colons algériens pouvaient décider à leur gré du sort des indigènes, ils prendraient tant de plaisir à les molester, à les vexer, qu’ils mettraient peut-être leur patience à bout, et peut-être aussi verrait-on éclater de nouvelles insurrections, que la métropole devrait étouffer dans le sang.

Dans un pays où des intérêts rivaux sont en présence, où une race fière de sa supériorité et de sa force est sans cesse tentée d’en abuser dans ses rapports avec des indigènes dont elle convoite le bien, il faut nécessairement un arbitre, et ce rôle ne peut être rempli que par un gouverneur qui représente la justice, l’équité, la raison, la paix publique et l’intérêt général. Lui seul peut rendre à chacun ce qui lui appartient. Il est sur les lieux, il voit les choses de près. En tout litige, il est le défenseur naturel de la partie lésée, il la protège contre la violence et contre le dol. Respirant l’air du pays, il ne juge pas les affaires d’après des règles abstraites ; il n’attache d’importance qu’à celles qui en ont ; il sait tour à tour réprimer ou fermer les yeux ; il évite les chicanes, les pointilleries, et on peut dire de ce préteur : De minimis non curat.

Mais pour qu’il puisse s’acquitter utilement de ses fonctions, il faut qu’il ait de grands pouvoirs, qu’il inspire selon les cas la confiance ou le respect, qu’on soit obligé de compter avec son autorité, que lui-même ose prendre beaucoup sur lui, sans craindre les désaveux, et voilà précisément la fâcheuse conséquence du système des rattachemens : le gouverneur-général de l’Algérie n’ose désormais rien prendre sur lui ni remédier comme il le voudrait à des abus qui le chagrinent. On lui a lié les mains ; que ne lui a-t-on bandé les yeux ! Jadis, il ne relevait que d’un seul ministre, il relève aujourd’hui de tous et de chacun comme un simple préfet. Les attributions qui lui restent, il ne les exerce que par délégation. Il ne choisit pas, il ne nomme pas les fonctionnaires sous ses ordres, il les subit. On lui demande quelquefois son avis, mais c’est une politesse qu’on lui fait. Il avait le droit d’initiative, il n’est plus qu’un agent d’exécution. Il faut en convenir, nous sommes depuis quelque temps trop portés à méconnaître les conditions d’un vrai gouvernement. Nous n’aimons plus que les pouvoirs faibles et dépendans, nous voulons que les gens en vue et qui répondent des affaires ne soient que des marionnettes, dont les fils sont tenus et manœuvres par des gens qu’on ne voit pas.

Ceux qui ont inventé le système des rattachemens se promettaient d’améliorer les services, d’accélérer la marche et l’expédition des affaires ; ils n’ont réussi qu’à organiser l’anarchie « en noyant les affaires algériennes dans les dossiers de neuf ministères, qui n’ont entre eux ni rapports obligatoires, ni unité de vues. » M. Jonnart n’avait-il pas raison de dire à la chambre que ces bureaux, éparpillés aux quatre coins de Paris, avaient la prétention plaisante de gouverner l’Algérie comme ils gouvernent la Picardie ou la Bretagne, que la plupart des fonctionnaires qui les composent n’ont appris à connaître la colonie que dans les bazars de nos expositions, ou dans les descriptions des poètes et des romanciers, « que souvent leurs efforts se contrarient, leurs résolutions se contredisent et que les responsabilités émiettées, réduites en poussière, deviennent introuvables ? »

Il constatait encore qu’on s’entend aussi peu à Alger qu’à Paris, que le procureur-général, le recteur de l’Académie, le conservateur des forêts, d’autres chefs de service vivent à côté du gouverneur-général sans le connaître, n’ont rien à lui dire, rien à lui demander, et correspondent directement avec le ministre dont ils dépendent, « de sorte que les services algériens, ajoutait-il, ressemblent fort aux étages des grandes maisons parisiennes, où les locataires ne se connaissent ni de nom, ni de vue. » — « Au lieu de s’entr’aider, on oppose pouvoir à pouvoir, compétence à compétence, et alors les conflits éclatent bruyans, nombreux, provoquant un échange de notes aigres-douces, administrativement rédigées, mais pleines de révélations piquantes et de propos malins, qui rappellent la fameuse scène de Célimène et d’Arsinoë. Et cela s’appelle la politique de l’assimilation. » Comme M. Jonnart, M. Ferry se plaint que « depuis vingt ans le conflit soit la règle des choses algériennes, » conflit de bureaux, conflit d’idées et surtout conflit d’amours-propres et d’intérêts.

La politique d’assimilation ne consiste pas seulement à transporter le gouvernement de l’Algérie à Paris, mais à déclarer avec les députés algériens que cette colonie n’en est pas une, que c’est une terre française, que partant nous devons y porter nos codes, nos lois, nos magistrats, notre procédure et nos habitudes administratives, et la vérité, comme l’a dit M. Ferry, est qu’il n’y a peut-être pas une seule de nos institutions qui puisse, sans des modifications profondes, convenir à la fois aux 272,000 Français, aux 219,000 étrangers, aux 3,267,000 indigènes établis dans notre empire algérien, et, « que même entre l’Arabe et le Kabyle, entre le Kabyle des montagnes et celui des bords de la mer, entre l’Arabe des villes, celui du Tell et le franc nomade des Hauts-Plateaux, il n’y a identité ni de mœurs, ni de besoins, ni d’origine. » Nous avons voulu appliquer aux Arabes les dispositions de la loi française, leur imposer notre code civil et la propriété individuelle, et le résultat de cette belle entreprise a été de soulever une question agraire, de jeter le trouble dans les tribus, de les livrer en pâture aux spéculateurs, aux agens d’affaires véreux. Mais c’est l’application de notre code forestier en Algérie qui a été le plus beau triomphe de la politique d’assimilation. M. Ferry a consacré à ce triste sujet quelques pages d’un intérêt saisissant ou navrant, qui méritent d’être méditées. En France, la forêt est une étendue plus ou moins vaste de terrain planté d’arbres à haute tige et destiné à produire du bois ; il n’est pas besoin d’avoir des yeux d’épervier pour la distinguer des champs cultivés qui l’environnent. En Algérie, la forêt comprend non-seulement les bois de futaie, « mais des terrains vagues, semés de lentisques et de palmiers nains, des maquis broussailleux qui couvrent d’immenses espaces, sans qu’on sache où finit la brousse, où commence la plaine cultivable, de nombreuses et vastes clairières, qui constituent de véritables terres de culture. » La forêt française n’a pas d’autres habitans que les gardes qui la surveillent ; la forêt du Tell et des Hauts-Plateaux est habitée par des tribus entières ; on y vit, on y meurt, on y sème, on y laboure. « C’est là que campe, depuis des siècles, une race pauvre et sobre, mi-nomade et mi-pastorale, dont les troupeaux forment la seule richesse, qui vit du lait de ses chèvres ou de ses chamelles, fabrique ses tentes avec leur poil, tisse avec la laine de ses moutons les guenilles pittoresques dont elle couvre sa misère. »

Ce peuple de pasteurs, qu’on peut évaluer à 6 ou 700,000 âmes, a dans la forêt des douars, des gourbis, des mosquées, des cimetières. C’est dans la forêt qu’il trouve des sources d’eau vive, qu’en été, il procure au bétail un abri contre la chaleur, en hiver contre le froid et en tout temps le pâturage. L’Algérie, comme on l’a dit, est un pays d’agriculture pastorale et de transhumance. — « Elle est ainsi par la nature même des choses, et ce n’est ni le code forestier, ni l’administration parisienne, élevée à l’École de Nancy, qui lui ôteront ce caractère. » — Mais les Écoles d’État n’admettent pas qu’il y ait dans ce monde deux sortes de forêts et deux manières de les administrer ; la loi écrite est leur évangile, leur coran, et l’École de Nancy décida qu’on appliquerait en Afrique un code qui n’y est applicable qu’à la condition de le fausser par des interprétations complaisantes. Quand la loi est absurde, il faut recourir à la casuistique ; mais en matière d’eaux et de forêts, si relâchés que soient les casuistes, ils mêlent à leur indulgence d’âpres sévérités qui révoltent et consternent les Arabes.

L’article 78 de ce code universel et sacré interdit à tous usagers de conduire ou de faire conduire des chèvres, brebis ou moutons dans les forêts ou sur les terrains qui en dépendent. Il a fallu, le cœur saignant, faire du pacage des moutons la règle générale de tout le territoire. En revanche, d’autres dispositions ont été rigoureusement maintenues. Les articles 68 et 69 portent que les bestiaux admis au pâturage et au panage seront comptés ; qui se chargera de faire ce compte en Algérie ? L’article 71 porte que les chemins par où pourront passeras bestiaux seront désignés par les agens forestiers ; il n’y a point de chemins dans les forêts algériennes. Aux termes de l’article 72, le troupeau de chaque commune doit être conduit par un ou plusieurs pâtres communs choisis par l’autorité municipale ; vivant uniquement d’élevage, chaque Arabe est le pâtre de son propre troupeau. L’article 152 interdit d’établir, sans l’autorisation du gouvernement, aucune maison sur perches, loge, baraque ou hangar, à moins d’un kilomètre des bois et forêts. En Afrique, les hangars et baraques sont des gourbis et des tentes ; ce ne sont pas des braconniers qui les habitent, ce sont des bergers nomades, et le douar déloge à des temps marqués, fumant ses terres par le déplacement des troupeaux. Par tolérance illégale, on a réduit à 200 mètres la zone de protection des forêts. Malheureusement la forêt africaine, qui se perd dans la broussaille, n’a ni limites naturelles, ni bornage. La zone est sans cesse en danger d’être franchie. S’il y a délit et que le douar compte dix tentes, l’amende sera de 500 francs.

Mais comment s’y prendre pour retirer à l’indigène le droit de vivre en cultivant les portions dénudées du sol forestier, les enclaves et les clairières ? Personne n’ayant, en France, la fantaisie de labourer sous-bois, le code n’avait pas prévu le délit de culture. C’est ici que s’est déployé tout le génie des assimilateurs. Il y a un article 144 qui punit de peines sévères « l’extraction non autorisée de pierres, sable, minerai, terre ou gazon, tourbe, bruyères, genêts, herbages… existant sur le sol des forêts. » Avec la permission de la cour suprême, le délit de labourage a été assimilé au délit d’extraction ; l’indigène sera puni pour avoir remué la terre comme s’il l’avait enlevée, il paiera tant par charretée ou tombereau, tant par charge de bête Je somme, et sans compter les frais, l’amende pourra monter à 5,000 fr. par hectare dans un pays où l’hectare vaut en moyenne 200 francs. — « Nous les avons vues, dit M. Ferry, ces tribus lamentables, que la colonisation refoule, que le séquestre écrase, que le régime forestier pourchasse et appauvrit. Nous avons vu ces clairières cultivées, ces champs d’orge ou de blé qui bordent les plaines, où depuis des siècles la charrue arabe creusait son maigre sillon, et que l’esprit de système a fait rentrer violemment dans le sol forestier. Nous avons vu sur les dunes, en petite Kabylie, la fiscalité française disputer à l’Arabe en guenilles l’herbe verte qui foisonne au printemps autour des touffes de lauriers-roses. Ce n’est pas seulement notre cœur qui s’est ému, c’est notre raison qui a protesté… L’administration des forêts a dressé, de 1883 à 1890, 96,570 procès-verbaux. Combien a-t-elle fait de désespérés ! Est-il bien surprenant de voir chaque été monter à l’horizon la flamme des incendies et l’importance des sinistres s’accroître en proportion des rigueurs de la régression forestière ? » — C’est à cela qu’on arrive quand on veut franciser un peuple à coups de procès-verbaux. Mais il en est des administrateurs dogmatiques comme des médecins de Molière, ils estiment qu’il vaut mieux mourir selon les règles que de réchapper contre les règles.

Ce qu’il faut avant tout à une colonie, c’est un gouvernement souple, élastique, exempt de tout préjugé, statuant sur place, s’inspirant des circonstances, s’accommodant aux situations. — « Choisissez l’homme capable, disait Carlyle, et donnez-lui carte blanche. » — Sans lui donner carte blanche, il est bon qu’un gouverneur-général soit assez indépendant pour oser avoir une volonté ; il est bon aussi qu’il ait assez de cœur pour s’intéresser passionnément à son œuvre et assez d’imagination pour comprendre des sentimens qu’il n’a jamais éprouvés, qu’il n’éprouvera jamais. Les bureaux ne se croient pas tenus d’avoir de l’imagination, et ce qui peut se passer dans la tête d’un Arabe ou d’un Kabyle sera toujours pour eux une indéchiffrable énigme.

On m’a conté que dans je ne sais plus quel district de la Tunisie, il y avait un abreuvoir où deux tribus venaient à la même heure désaltérer leurs troupeaux. Selon la coutume des Arabes, qui n’admettent pas qu’on s’amuse sans bruit et pour qui la fantasia est l’épice de la vie, chaque jour, en arrivant à l’abreuvoir, on se poussait, on se bousculait, on s’interpellait, on s’apostrophait, sans qu’il y eût jamais ni morts, ni blessés. Un jeune administrateur, fraîchement débarqué, imbu de tous les sages principes, s’indigna de ces rencontres tumultueuses, qui lui parurent un affreux scandale. Il se souvint des omnibus de Paris, et il décida que désormais on délivrerait des numéros d’ordre à ces bruyans pasteurs, que chacun ferait boire ses bêtes à tour de rôle et en silence. Grande consternation dans les tribus. Le ministre résident était un homme d’esprit ; il savait que les Arabes ont plus d’horreur pour les règlemens que pour les coups de bâton, il donna tort au pédant, et, délivrés de leurs numéros, les indigènes bénirent son nom. Croirait-on que le gouverneur de l’Algérie ayant demandé qu’un inspecteur-général des ponts et chaussées fût détaché à Alger, pour l’assister en toutes choses de ses conseils, sa demande fut rejetée ? Il lui fut répondu « qu’un inspecteur détaché ne s’inspire plus suffisamment des traditions de la métropole, quand il ne siège pas assidûment dans le conseil des ponts et chaussées. » Nous nous moquons des fétiches des Africains ; n’avons-nous pas les nôtres ? On a construit en Algérie, nous dit M. Ferry, « des voies ferrées qui pourraient être économiques et qui déjà feraient leurs frais, si au lieu de leur faire gravir, à grand renfort d’ingénieux travaux d’art, de hautes pentes désertes et à jamais inhabitables, on les eût simplement posées à droite ou à gauche, sur la plaine unie et semée de gros villages. »

La pédanterie n’est pas le pire des maux quand elle est accompagnée de l’esprit de justice. Malheureusement, sous le régime parlementaire, tel que nous le pratiquons, les bureaux ont perdu eux-mêmes leur indépendance, ils subissent l’influence des députés, et certains députés algériens ne représentent qu’une coterie locale et des intérêts électoraux, qui sont les plus particuliers de tous les intérêts. Il y a en Espagne, à quelque distance de Malaga, une bourgade nommée Estepona, où l’on se rend en treize heures par une antique diligence, attelée de huit haridelles et que, par une amère ironie, on appelle la Veloz. La route qu’elle suit ressemble fort à un casse-cou, et si la logique gouvernait les choses de ce monde, on resterait en chemin ; mais, par miracle, on finit presque toujours par arriver. Estepona n’est dans le fait qu’un petit village au bord de la mer, riche autrefois par la contrebande et n’abritant aujourd’hui que quelques pêcheurs, des gens ruinés et toute une légion de carabiniers et de douaniers. Jadis le maire et le curé de l’endroit étaient des contrebandiers fameux, on découvrit un jour un dépôt de tabac anglais sous l’autel de la Vierge. Que vont faire dans cet endroit perdu les voyageurs qui s’y rendent par la Veloz, au risque de laisser leurs os au fond d’un précipice ? C’est un mystère ; mais ce qui est plus singulier encore, c’est que d’Estepona part une ligne téléphonique, longue de trente kilomètres, aboutissant à un autre village encore plus pauvre, perché au sommet d’un rocher à pic. Le chemin que côtoient les fils est impraticable à toute diligence et même en de certains passages aux chevaux andalous, qui ont la réputation de passer partout. Un étranger demandait avec étonnement à quoi pouvait bien servir un téléphone dans ce misérable pays. — « A rien, lui répondit-on ; mais c’est un gros député delà région qui l’a demandé. » — Les choses d’Algérie ressemblent quelquefois aux choses d’Espagne. On y trouve, paraît-il, « des chemins de fer qui n’ont de raison d’être que le port auquel ils aboutissent et des ports qui n’existent que pour le chemin de fer qui y conduit. »

La France est assez riche pour payer ses fautes ; mais le système de l’assimilation, le système des rattachemens est tombé dans le discrédit, et on renoncera avant peu à faire administrer l’Algérie par des bureaux soumis à l’influence occulte de députés qui ont, sans doute, les meilleurs sentimens, mais qui sont juges et parties dans la plupart des procès qu’ils intentent. M. le président du conseil a déclaré que l’Algérie est un monde à part, qu’on ne peut l’administrer de loin, « qu’elle a besoin d’un gouverneur-général investi de pouvoirs étendus, ayant une grande autorité, une grande situation. » Rien n’est plus contraire aux principes d’une saine politique que de séparer le pouvoir et la responsabilité, et un gouvernement responsable se manque à lui-même quand il se laisse gouverner par des gens qui ne répondent de rien.


G. VALBERT.


  1. Le Gouvernement de l’Algérie, par M. Jules Ferry ; Colin et C°.