La Question d’Orient (Comte Benedetti)

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La question d’Orient
Comte Benedetti

Revue des Deux Mondes tome 139, 1897


La question d’Orient


Deux ordres de faits, dissemblables, mais intéressant l’un et l’autre les relations internationales, troublent et menacent le repos de l’Europe : la paix année, l’effondrement de l’empire ottoman. Par les charges, toujours plus croissantes, qu’elle impose à chaque Etat [1] la paix armée engendrera fatalement la guerre ou l’anarchie ; l’effondrement de l’empire ottoman, catastrophe inéluctable et prochaine pour beaucoup de bons esprits, mettra les grandes puissances aux prises avec des difficultés qu’il ne sera pas aisé de résoudre pacifiquement. Ce grave problème diplomatique intéresse en effet l’équilibre général déjà si instable depuis les récentes perturbations qui en ont si fortement ébranlé les bases. Nul État ne peut donc s’abstenir de veiller, pour sa propre sécurité, à la disparition d’une monarchie, autrefois si puissante, qui, en s’écroulant, laissera un vide qui ne peut être comblé à l’avantage des uns sans un sérieux préjudice pour les autres, quels qu’en soient les bénéficiaires.

Dans de semblables circonstances, il ne saurait être superflu d’attirer l’attention publique sur les événemens antérieurs qu’il est toujours utile de bien connaître pour mieux envisager les éventualités futures. Un long séjour en Orient nous autorise, croyons-nous, à entreprendre cette tâche, sans autre prétention d’ailleurs que celle d’apporter un bien modeste contingent aux informations qu’il importe, en ce moment, de réunir et de propager en les mettant en pleine lumière.


I

Vers le milieu du XVIIe siècle, l’Empire ottoman, parvenu à l’apogée de sa grandeur, constituait un Etat puissant et redoutable. Ayant solidement assis sa capitale sur les deux rives du Bosphore, il était le maître absolu de la Mer-Noire et de la mer Egée, même de la mer Ionienne ; il possédait en Europe, en Afrique, comme en Asie, de vastes territoires, comprenant une population de près de 40 millions d’âmes, s’étendant des bords de la Leitha aux confins du Sahara, et par l’Egypte, jusqu’aux frontières de la Perse et aux montagnes du Caucase. Il porta ses armes victorieuses jusque sous les murs de Vienne et il en fit le siège ; ce fut son dernier effort de conquérant et son premier revers ; il échoua dans cette entreprise à laquelle succéda la longue série ininterrompue de ses désastres. Successivement battus par Sobieski, par le duc de Lorraine, par le prince Eugène, les Turcs furent contraints de signer, en 1699, la paix de Carlowitz, abandonnant à l’Autriche la plupart de leurs possessions de Hongrie, et cédant le port d’Azof à la Russie, qui faisait sa première ou sa principale apparition dans la lutte séculaire que la chrétienté soutenait contre l’islamisme. De nouvelles guerres, toujours malheureuses pour l’empire ottoman, suivies de nouveaux traités, en rétrécirent successivement les frontières soit en Europe, soit en Asie, le plus souvent au profit de l’empire des tsars. Enfin, par le traité d’Andrinople, conclu en 1829, l’empereur Nicolas imposa à la Porte une clause stipulant l’autonomie des provinces de Valachie et de Moldavie, qui furent ainsi investies du droit de s’administrer elles-mêmes moyennant un tribut annuel, et délivrées de la rapacité des fonctionnaires envoyés de Constantinople et uniquement préoccupés du souci de rançonner leurs administrés.

Aux pertes subies par la Porte dans les possessions du nord de l’empire, vinrent s’ajouter, dans le midi, la révolte et la rébellion. La Grèce s’insurgea et, après une lutte héroïque, elle obtint son affranchissement. Nous aurons à revenir plus loin sur cette crise qui modifia sensiblement l’état des esprits, aussi bien parmi les chrétiens que parmi les musulmans. La Turquie était à peine sortie, meurtrie et diminuée, de ce dernier conflit qu’elle vit se dresser devant elle un adversaire nouveau. Un vassal habile et audacieux qui avait, en méconnaissant la souveraineté de son maître, solidement assis son autorité en Egypte, Mehemet-Ali, jugea le moment favorable à l’agrandissement de sa puissance. Après avoir enlevé Saint-Jean-d’Acre qui en était le boulevard, ses troupes envahirent la Syrie et l’occupèrent. En 1833, elles se heurtèrent à l’armée turque qui, cette fois encore, fut totalement défaite à Koniah. Cette victoire ouvrait au pacha la route de Constantinople restée sans défense.

Par une de ces résolutions soudaines qui lui étaient particulières, redoutant peut-être l’ouverture d’une crise prématurée ou la compétition d’un cohéritier inattendu, l’empereur Nicolas offrit son assistance à la Porte. Son ouverture fut agréée, et on procéda à la signature d’un nouveau traité, bien différent de tous ceux qui l’avaient précédé, le traité d’Unkiar-Skelessi, en vertu duquel une armée russe vint camper sur les hauteurs de Constantinople. Une clause finale stipulait que le Bosphore resterait ouvert à la marine moscovite pendant que les Dardanelles continueraient à être fermées aux flottes des autres puissances.

A aucune autre époque de son histoire, la Turquie n’avait couru de plus graves dangers ; jamais aucun vassal n’avait entrepris de ravir au sultan sa puissance souveraine ; jamais le chef de l’empire n’avait dû confier à des mains étrangères, avec la garde de sa capitale, le soin de sa sécurité personnelle. Jamais non plus aucun gouvernement européen n’avait conquis, sur la Porte, une influence aussi prépondérante que celle dont la Russie pouvait, à ce moment, revendiquer le bénéfice.


II

Cet état de choses, en les alarmant, éveilla l’attention des autres puissances et provoqua leur intervention diplomatique. Ne pouvant s’abuser lui-même sur le caractère et les effets de la protection qu’il subissait, le gouvernement turc accueillit avec empressement les avis qui lui venaient de toute part ; il consentit à conclure, avec Mehemet-Ali, un arrangement qui laissait le pacha en possession de la Syrie. Les Russes évacuèrent Constantinople, mais leur présence avait conquis à l’empereur Nicolas un prestige qui rejaillit sur son représentant en Turquie. Au palais, à la Porte, le crédit de cet agent diplomatique resta tout-puissant, dominant celui des agens des autres cours. C’est de cette époque que datent plus particulièrement les jalousies, les rivalités diplomatiques dont Constantinople n’a cessé, depuis, d’être le théâtre.

L’orgueilleux Mahmoud ne s’accommoda pas longtemps de l’accord conclu avec l’agrément et en quelque sorte sous la médiation des puissances. Il employa ses soins et toutes ses ressources à reconstituer son armée ; et en 1839, se persuadant qu’elle était en état d’aborder et de vaincre les troupes égyptiennes, il engagea de nouveau la lutte. La rencontre eut lieu au pied du Taurus, à Nezib ; fidèle à la fortune du vieux pacha, la victoire couronna la vaillance de ses soldats plus disciplinés et mieux commandés ; Mehemet-Ali se retrouva, comme en 1833, maître des destinées de la Turquie.

L’Europe reprit l’alarme. Unie à l’Autriche, principale intéressée au maintien de l’empire ottoman, sinon à son entière intégrité, l’Angleterre résolut, en se concertant avec les autres puissances, de prendre des mesures collectives pour garantir la Turquie contre toute entreprise de Mehemet-Ali. Le cabinet britannique, qui avait pris l’initiative de ces négociations, s’en ouvrit avec celui de Saint-Pétersbourg. L’empereur Nicolas fit, à ses propositions, un accueil empressé et inattendu. Il envoya, à Londres, un diplomate avisé possédant sa confiance, avec la mission de se prêter à tout arrangement, pourvu qu’il fût conçu de façon à atteindre rapidement le but que l’on se proposait. Il ne prévit pas qu’en prêtant son concours, en cette occasion, il s’exposait à abdiquer, entre les mains de l’Angleterre, l’influence souveraine qu’il exerçait à Constantinople, duc aux succès de ses armes et à l’habileté de sa diplomatie ; que, pour la reconquérir, pour ressaisir les sympathies des chrétiens d’Orient fort troublés par le secours qu’il avait accordé à la Porte, il lui faudrait, avant longtemps, courir les chances d’une guerre formidable.

Grâce à sa participation, l’accord s’établit rapidement à Londres, et on décida de faire emploi de la force pour restituer la Syrie au sultan, pensant mettre ainsi la Turquie à l’abri de toute nouvelle agression venant de son turbulent vassal ; on se réservait d’adopter d’autres dispositions s’il résistait aux résolutions des alliés de la Porte. On s’entendit sur cette double base à l’exclusion de la France qui ne pouvait consentir, même éventuellement, à dépouiller Mehemet-Ali de l’Egypte dont il avait, avec notre assistance, relevé l’antique prospérité. L’Angleterre se chargea de l’exécution des mesures arrêtées à Londres ; elle déploya des forces maritimes considérables unies à de faibles contingens de troupes de débarquement turques et autrichiennes ; à l’aide de l’insurrection que de nombreux agens surent provoquer dans tout le Liban, les amiraux mirent rapidement en pleine déroute l’armée égyptienne qui dut se réfugier sous le canon de Saint-Jean-d’Acre. Après ce premier succès, l’amiral Napier fut envoyé devant Alexandrie ; il ouvrit, avec Mehemet-Ali, des négociations qui aboutirent à des préliminaires de paix devenus plus tard, par un nouvel accord de toutes les puissances, la France comprise, les bases de l’arrangement en vertu duquel l’Egypte a été constituée en vice-royauté au profit de son fondateur et de sa descendance.


III

Nous avons dû évoquer sommairement les faits qui ont marqué cette période historique, parce qu’ils imprimèrent un caractère aigu et passionné aux compétitions internationales qui divisaient déjà la diplomatie à Constantinople, et d’où sont sortis les conflits sanglans, relativement récens, auxquels a donné lieu la question d’Orient. L’Angleterre, en effet, n’avait pas seulement provoqué les conférences de Londres ; elle avait en outre pris et gardé la direction des opérations diplomatiques et militaires ; elle avait été à peu près seule à la peine, elle entendait être la première à l’honneur et recueillir le bénéfice des sacrifices qu’elle s’était imposés. Elle parla haut et ferme à Constantinople, exigeant des témoignages d’une gratitude effective. Ayant joué le premier rôle pendant la guerre elle voulut le conserver après la conclusion de la paix. Elle chargea du soin de le revendiquer un diplomate digne de sa confiance, lord Stratford de Redcliffe, qui sut imposer aux Turcs, plus troublés que reconnaissans, la prépondérance de son gouvernement, et mieux encore, son autorité personnelle. Nous avons raconté le rôle que cet agent impérieux et habile a joué jusqu’à la guerre de Crimée [2]. Envoyé à Constantinople pour substituer l’influence de l’Angleterre à celle de la Russie dans une pensée facile à comprendre, il a rempli sa mission avec un succès qui a peut-être excédé les vœux de son gouvernement ; car, en défendant, avec sa véhémente âpreté, la place conquise sur la Russie, il n’a pas peu contribué au drame qui s’est engagé, depuis, sous les murs de Sébastopol.

Dès ce moment, en effet, les rôles et les situations étaient renversés à Constantinople : en s’emparant du premier rang, l’Angleterre avait effacé la Russie et porté à son prestige une atteinte à laquelle celle-ci ne pouvait se résigner longtemps sans déchoir de la hauteur à laquelle elle s’était élevée. L’éclat de son autorité reposait sur les sympathies des populations chrétiennes, et déjà ces populations avaient souffert dans leur foi et dans leurs espérances, quand l’armée de leur puissant coreligionnaire, destinée, dans leurs prévisions patriotiques, à les délivrer d’un joug détesté, était accourue, en 1833, sur les rives du Bosphore, pour raffermir le trône du sultan et conjurer les complications que les succès de Mehemet-Ali permettaient d’entrevoir. Ce mécompte se fit plus douloureux encore quand on vit l’Angleterre, l’amie avouée et hautement intransigeante de la Turquie, ravira la Russie et exercer à sa place, dans les conseils de la Porte, le crédit qui lui avait si longtemps appartenu.

Un échec aussi retentissant ne pouvait manquer de blesser la légitime fierté de l’empereur Nicolas ; pour le réparer, il orienta sa politique dans des voies nouvelles, bien que semées des plus graves périls. Invoquant des traités antérieurs, il revendiqua un droit de protection sur ses coreligionnaires, sujets du sultan ; la question des lieux saints lui en fournit le prétexte et l’occasion ; des stipulations formelles, croyait-il, lui en imposaient le devoir. Il affirma sa prétention avec cette fermeté impérieuse et douce qui était un trait particulier de son caractère, jusqu’à envahir les principautés moldo-valaques, prélude de cette guerre dont il ne vit pas la fin, et qui devait se terminer par la destruction de l’arsenal et de la flotte de Sébastopol, sa création et son orgueil.

La Turquie a vécu jusqu’ici, pourrions-nous dire, de ces calamiteuses compétitions entre ses protecteurs et ses adversaires ; elle en mourra peut-être au milieu des plus sinistres convulsions. Ces déplorables conflits se sont en effet renouvelés ; ils se renouvelleront encore, aussi longtemps que durera la situation complexe et inextricable qu’on a vainement tenté de dénouer jusqu’à présent. En 1876, une insurrection éclata en Bosnie et se propagea dans les provinces limitrophes ; pour la comprimer, la Porte eut recours à une répression impitoyable. Après de vains efforts pour y mettre fin, auxquels participa la diplomatie de toutes les puissances, la Russie intervint ; elle déclara la guerre à la Turquie qui fut réduite à signer la paix de San-Stefano. Ce traité restituait à l’empire moscovite la haute position qu’il avait perdue en Orient. Les jalousies se redressèrent incontinent ; et au congrès de Berlin, l’Angleterre et l’Allemagne réunies infligèrent à la Russie une mortelle humiliation en la dépouillant de la plupart des avantages qu’elle avait arrachés à la Porte vaincue.

Aucune des puissances intéressées cependant ne s’était, à aucune époque, dissimulé que cet état de choses dérivait des vices organiques de l’administration ottomane ; dans cette conviction, nul ne méconnaissait l’impérieuse nécessité de corriger ses traditionnelles imperfections, cause permanente de sa faiblesse, de son impuissance à prévenir ou à réprimer les désordres et les révoltes dont la Turquie, depuis plus d’un demi-siècle, donnait périodiquement le spectacle à l’Europe alarmée. On fut donc unanime, avec plus ou moins d’empressement, pour l’aider à se relever de sa détresse. Dans des conventions, successivement renouvelées, les puissances prirent l’engagement réciproque de respecter les possessions du sultan ; elles offrirent, d’autre part, à la Porte de l’aider, par voie de conseils ou d’assistance, à réformer ses institutions civiles et sociales.

C’est ainsi que, dans la plupart des traités qui ont prétendu régler la question d’Orient, les puissances signataires ont stipulé l’intégrité de l’empire ottoman. En 1840, dans l’acte qui a mis fin à l’affaire d’Egypte, les parties contractantes « voulant attester leur accord en donnant au sultan une preuve manifeste du respect qu’elles portent à l’inviolabilité de ses droits souverains… ont résolu… de constater en commun, par un acte formel, leur détermination unanime de se conformer à l’ancienne règle de l’empire ottoman, d’après laquelle le passage des détroits des Dardanelles et du Bosphore doit toujours être fermé aux bâtimens de guerre étrangers, tant que la Porte se trouve en paix. » Au congrès de Paris, réuni en 1856, pour arrêter les conditions de la paix après la guerre de Crimée, dans une occasion, par conséquent bien solennelle, les plénipotentiaires « déclarent la Sublime Porte admise à participer aux avantages du droit public et du concert européen. » Les parties contractantes, ajoutent-ils, « s’engagent, chacune de son coté, à respecter l’indépendance et l’intégrité territoriale de l’empire ottoman, garantissant en commun la stricte observation de cet engagement, et considéreront, en conséquence, tout acte de nature à y porter atteinte comme une question d’intérêt général. » Au congrès de Berlin, on affecta de s’inspirer des mêmes dispositions ; on se concerta pour limiter d’une façon dérisoire les avantages stipulés par la Russie à San-Stefano afin de mieux assurer, prétendit-on, la sécurité de la Porte dans les éventualités ultérieures.

Par une dérision du sort, ou plutôt par la force des choses, jamais aucun de ces engagemens n’a été tenu, jamais il n’a été tenté aucun effort collectif pour en garantir le respect : la Turquie a été envahie, l’Egypte est occupée au mépris des dispositions conventionnelles que nous venons de rappeler. Bien mieux ; jamais l’empire ottoman n’a été mis en plus grave péril, n’a été plus démembré que quand on promettait au sultan la paisible possession de ses territoires et l’entière liberté de son gouvernement ! On le dépouilla, en 1841, en sanctionnant l’usurpation de Mehemet-Ali, en ne laissant au sultan qu’un droit dérisoire de suzeraineté, dont on ne lui a jamais permis d’ailleurs de faire usage. En conformité avec le traité conclu à Paris en 1806, les puissances ont, d’un commun accord, élaboré, deux ans après, une convention qui a préparé la voie à l’érection du royaume de Roumanie. Au congrès de Berlin, en 1878, on a ravi à la Porte deux provinces, la Bosnie et l’Herzégovine, dont on confia l’administration temporaire à l’Autriche, qui ne semble guère disposée à en faire la restitution à leur souverain légitime. L’Angleterre exigea son lot, et, sous prétexte d’être mise à même de mieux défendre les intérêts de la Porte en Asie, elle se fit octroyer la possession de l’île de Chypre. La Grèce, de son côté, obtint, sur notre initiative, une rectification de frontières tout à son avantage. On s’était cependant assemblé pour protéger la Turquie contre les exigences de son vainqueur, la Russie, qui, à San-Stefano, ne lui avait pourtant imposé ni la cession de deux provinces en Europe, ni l’abandon d’une île importante dans la Méditerranée. Mais des vues nouvelles prévalurent dans cet aréopage où chaque puissance, par l’organe de ses plénipotentiaires, n’eut d’autre dessein que de servir les intérêts égoïstes de sa propre politique en lui sacrifiant ceux de la Turquie. A vrai dire, un facteur nouveau, la Prusse, qui jusque-là n’était intervenue que comme appoint dans les affaires d’Orient, avait conquis le droit de faire entendre sa voix et même de l’imposer dans une certaine mesure. M. de Bismarck la représentait au congrès ; peu enclin à ménager les faibles, il ne se montra pas disposé à faire état d’un empire vermoulu ; il jugea au contraire qu’il était plus opportun de ne pas attendre son entière ruine pour en bénéficier. On sait qu’il a été, dans une pensée intéressée, le promoteur des avantages faits à l’Autriche qui, pour prix de ses bienfaits, noua, l’année suivante, une étroite alliance avec l’Allemagne.


IV

Voilà comment les puissances ont concerté leurs rapports à l’égard de la Turquie sur le terrain international. Comment ont-elles procédé dans leurs relations particulières avec la Porte ? Celles d’entre elles qui désirent prévenir ou éloigner la chute de l’empire ottoman, éventualité qu’elles redoutent pour la paix générale, convaincues qu’on ne peut la conjurer qu’à l’aide de réformes radicales, les ont instamment suggérées aux conseillers du sultan. Leurs efforts datent du règne de Mahmoud.

Ce prince, esprit sans culture, mais sagace et ferme, en comprit la sagesse et l’opportunité ; il eut la vision des périls que courait son empire ; il se persuada que les infortunes de la Turquie procédaient des imperfections qui viciaient tous les services administratifs. Ayant la conviction qu’il ne saurait rien amender sans avoir dans la main une force solide et dévouée, il consacra ses premiers soins à constituer une armée organisée sur des bases empruntées au régime européen. Avant lui les troupes turques se formaient à l’aide de la corporation des janissaires, corporation indisciplinée, toute-puissante à Constantinople et dans les provinces, qui avait, dans plus d’une occasion, disposé du sort des sultans. Il jugea qu’elle serait un obstacle à ses desseins, et bien qu’il lui dût son avènement au trône, il résolut de détruire cette oligarchie insubordonnée et pillarde, à l’imitation de Mehemet-Ali qui avait, par un massacre, anéanti les Mameloucks, ces feudataires étrangers dont il eût été la victime s’il ne les eût prévenus. Grâce à sa fermeté, le sultan Mahmoud accomplit cette tache sanguinaire qui lui permit d’entreprendre et d’achever son œuvre ; la Turquie lui doit l’armée dont elle dispose aujourd’hui.

L’organisation militaire qu’il a inaugurée n’a donc pas été stérile. Son œuvre administrative et sociale, qui présentait de plus sérieuses difficultés, a seulement été ébauchée dans les dernières années de son règne ; il touchait au terme de sa vie quand il rendit un firman, connu sous le nom de Tanzimat, resté inappliqué dans la plupart de ses dispositions, qui promettait à tous ses sujets indistinctement, avec la liberté de conscience, l’égalité devant la loi et les réformes destinées à mettre un terme à tous les abus.

En succédant à son père, Abdul-Azis se trouva aux prises avec Mehemet-Ali ; l’armée turque venait de subir l’éclatante défaite de Nezib. Ce désastre lui valut l’assistance de l’Europe et mit son gouvernement en contact plus direct avec les grandes puissances. Les sacrifices qu’elles s’étaient imposés pour réduire le vieux pacha à la soumission leur conféraient le droit de faire entendre à la Porte de salutaires avertissemens. Elles en usèrent pour la déterminer à poursuivre l’entière application des améliorations élaborées, avec leur concours, sous le règne précédent ; elles y procédèrent par voie de conseil et même de réprimande, offrant de mettre, à sa disposition, des hommes choisis parmi les plus compétens, des spécialistes de l’ordre administratif et financier, propres à redresser l’état social et économique de l’empire, à constituer des organismes nouveaux, nécessaires pour lui inoculer une vie nouvelle, et le mettre en mesure d’apaiser, d’une part les haines de race, de tirer, de l’autre, un profit réel des immenses ressources que recèle un pays appauvri par l’impéritie et les passions de ses gouvernans. On ne négligea rien, en somme, pour signaler à la Porte les imperfections et les lacunes d’une administration qui avait vécu dans la plus coupable inertie et s’était immobilisée dans des traditions destructives de toute existence nationale, source mortelle de sa faiblesse et de ses revers. Aucune puissance, il faut en convenir, n’a, plus que l’Angleterre, voué tous ses soins à cette tâche ingrate. On sait avec quelle louable obstination, avec quelle virulente insistance, celui de ses ambassadeurs qui a si longtemps résidé à Constantinople, a secondé les vues de son gouvernement. Lord Stratford de Redcliffe, malgré les mécomptes qui exaspéraient son irascibilité, n’a cessé de redoubler d’énergie pour obtenir l’entière exécution des réformes promises et solennellement promulguées. Il avait réussi à persuader quelques serviteurs du sultan de l’urgence d’européaniser l’empire, comme il disait, pour le rendre digne de prendre rang parmi les grands Etats. Rechid-Pacha, déjà connu par ses opinions libérales, fut parmi eux le plus distingué ; il le poussa au grand vizirat. D’autres esprits, non moins convaincus, comme Aali-Pacha, comme Fuad-Pacha, se groupèrent autour de lui ; ils fondèrent une école, un parti, celui de la réforme ; malheureusement il ne recruta qu’un petit nombre d’adeptes, la plupart sortis des rangs de la population chrétienne qui s’étaient abreuvés aux sources des universités européennes. Nous dirons plus loin les causes qui ont stérilisé l’œuvre de ces rares clairvoyans.

Il convient toutefois de rendre bonne justice à Rechid-Pacha, comme aux ministres qui s’étaient associés à sa fortune et à ses idées, en reconnaissant qu’ils n’ont négligé aucun soin, qu’ils n’ont reculé devant aucun péril pour assurer l’exécution du programme dont ils s’étaient constitués les instrumens. Ils engagèrent, avec l’esprit rétrograde et fanatique des corporations religieuses et des masses populaires, une lutte qu’ils soutinrent avec la plus louable énergie. Ils soumirent, à la sanction du nouveau sultan qui les agréa, des firmans ratifiant ceux de Mahmoud dont ils comblaient les lacunes. On eut, à cette époque, ils eurent eux-mêmes l’illusion du triomphe prochain de leurs doctrines. On ouvrit des écoles et on en étendit l’enseignement à des matières qui avaient été, jusque-là, exclues des établissemens scolaires. On élabora de nouveaux codes ; on remania les institutions judiciaires ; on créa des tribunaux mixtes où les chrétiens furent appelés à siéger concurremment avec les musulmans, et devant lesquels leur témoignage devait être reçu au même titre. Pour assurer le respect de ces mesures et de bien d’autres non moins essentielles, on multiplia les instructions de nature à éclairer les agens de tout ordre ; on leur enjoignit de s’inspirer de l’esprit de justice dont le maître de l’empire leur donnait un si éclatant exemple, d’apporter, dans l’exercice de leurs attributions, le respect dû à la liberté et à la fortune de tous ses sujets. On usa de rigueur, dans plus d’une occasion, contre les fonctionnaires réfractaires ou incorrigibles.

Sentant bien, en présence des obstacles qu’ils rencontraient, que l’appui de l’Europe leur était nécessaire, et convaincus qu’il serait efficace, ces novateurs eurent recours à son aide en mettant, en quelque sorte, l’œuvre entreprise sous son égide. C’est ainsi que dans les accords internationaux auxquels la Turquie a participé, ils n’hésitèrent pas à donner des assurances équivalant à des engagemens diplomatiques, autorisant les puissances à contrôler les actes de la Porte, à la contraindre au besoin, par des représentations désormais légitimes, à effectuer les améliorations promises. Au congrès de Paris, les plénipotentiaires ottomans furent autorisés à communiquer les firmans octroyés par le sultan, destinés à améliorer le sort de ses sujets, et les cours contractantes en constatèrent la haute valeur (article 9 du traité). On ne pouvait promettre plus solennellement à l’Europe de tenir compte de ses vœux et de s’y conformer.

A Berlin, vingt-deux ans plus tard, quand une longue période s’était écoulée sans apporter aucun résultat satisfaisant, quand déjà on pouvait pressentir l’impuissance ou le mauvais vouloir d’un souverain nouveau, entouré de conseillers disposés à méconnaître les vues de leurs prédécesseurs, les puissances se montrèrent plus absolues et, empruntant au traité de San-Stefano des clauses impératives, elles exigèrent que la Porte s’engageât expressément « à réaliser, sans plus de retard, les réformes qu’exigent, dit le traité, article 61, les besoins locaux dans les provinces habitées par les Arméniens et à garantir leur sécurité contre les Circassiens et les Kurdes. Elle donnera, ajoutait-on, connaissance périodiquement des mesures prises à cet effet aux puissances qui en surveilleront l’application ». Prenant acte de la volonté exprimée par la Porte de maintenir le principe de la liberté religieuse, les puissances retiennent (article 62) que « dans aucune partie de l’empire ottoman, la différence de religion ne pourra être opposée à personne comme un motif d’exclusion ou d’incapacité en ce qui concerne l’usage des droits civils et politiques, l’admission aux emplois publiques, aux fonctions, aux honneurs, enfin l’exercice des industries ». Cette fois la Turquie ne se bornait pas à multiplier ses assurances ; elle contractait des engagemens synallagmatiques dans un acte conventionnel que le souci de son honneur lui commandait, aussi bien que ses plus précieux intérêts, de remplir fidèlement.

Or voilà plus d’un demi-siècle que l’Europe, après l’avoir défendue par les armes en 1840 et en 1855, s’évertue à relever la Turquie de son abaissement, en l’incitant à racheter ses plus funestes erreurs ; qu’elle lui recommande, sous toutes les formes, de faire bonne et égale justice à tous ses sujets, de se conformer aux règles essentielles de tout gouvernement digne de ce nom. Les hommes qui, les premiers, ont attaché leur nom à la cause de la réforme, sont morts sans qu’il leur ait été concédé de tirer du néant l’œuvre à laquelle ils s’étaient dévoués. Ils ont laissé, derrière eux, des continuateurs timides ou réfractaires, n’ayant ni leurs lumières ni leur autorité, n’étant certes pas, pour la plupart, ni à la hauteur de leur mission, ni pénétrés des devoirs qui leur incombent. Qui oserait, après les récens forfaits tolérés ou prescrits en Asie Mineure, prétendre que la Turquie a fait un pas dans la voie salutaire que l’Europe a voulu ouvrir devant elle ? que la justice y est plus équitablement distribuée ? que les impôts y sont mieux répartis, levés sans exactions ? que les chrétiens y jouissent de la liberté de conscience, de la sécurité qui leur ont été promises sous la garantie des grandes puissances ?


V

A quelles causes faut-il attribuer un si révoltant mécompte ? Il en est, croyons-nous, de plusieurs sortes ; il en est qui datent de la conquête. Pour les bien définir et en déterminer le caractère, pour bien voir les choses et en déduire logiquement les conséquences, il nous faut ici remonter le cours de l’histoire. En soumettant à leur domination les populations chrétiennes de l’Europe orientale, les sultans les ont, en quelque sorte, parquées dans une situation sociale étroite et circonscrite. Ils ne leur ont toléré l’usage de leur religion qu’en ayant soin d’en limiter l’exercice, sans les admettre au partage des privilèges concédés aux coreligionnaires du souverain. Sans parler des impôts de toute sorte, les chrétiens étaient tenus d’acquitter une taxe humiliante qui était la marque de leur infériorité ; ils étaient exclus des fonctions publiques et de l’armée qui se recrute uniquement, même à l’heure actuelle, parmi les musulmans ; et n’étant, à vrai dire, ni des sujets, au sens élevé du mot, ni des esclaves, ils supportaient toutes les charges de la première de ces deux conditions et celles qu’entraîne la servitude. Ils ont vécu, durant plus de trois siècles, dans cet état d’abaissement et d’ilotisme, sous la main de fer de leurs vainqueurs, restés leurs maîtres aveugles et implacables qui, les accablant de mépris, ne les jugeaient pas encore dignes de leur colère. Durant cette longue période, les chrétiens n’ont eu qu’un souci, celui de se faire oublier ; ils dissimulaient leur bien-être, quand ils en possédaient, dans l’intérieur de leurs habitations auxquelles ils prenaient soin de donner, à l’extérieur, une apparence sordide, sachant bien qu’ils en seraient dépouillés, souvent avec la vie, dès qu’ils en auraient fait étalage : témoin ce Constantin Brancovan dont on racontait, naguère, à l’Institut, l’émouvante et tragique histoire, décapité, en 1714, avec ses quatre fils et son gendre. Sous l’empire de la terreur que leur inspiraient de si cruelles catastrophes, souvent renouvelées, ils se réfugièrent dans leur foi, et ils s’y cantonnèrent si étroitement qu’à la fin du siècle dernier on avait, en quelque sorte, perdu la notion des diverses nationalités auxquelles ils appartenaient. Grecs, Slaves, Arméniens, on les désignait tous indistinctement sous une dénomination générique et commune, celle de chrétiens et pour les Turcs ils étaient uniquement des rayas, sujets de race inférieure, taillables et corvéables à merci.

Mais survint un jour où le bruit des succès des Russes en Crimée, leur apparition dans la Mer-Noire, l’éclat des victoires de Bonaparte en Egypte réveillèrent ces populations du long sommeil où elles s’étaient endormies. L’espoir les saisit au cœur que le moine qui, selon la légende, s’est cloîtré dans les murs de Sainte-Sophie le jour où les musulmans y ont pénétré, allait surgir de sa retraite, et que la vénérable métropole, trop longtemps profanée, leur serait rendue avec la liberté et la délivrance, Ils formèrent des vœux et ils osèrent les exprimer. Ils en appelèrent à l’Europe qui accueillit leurs supplications ; ils invoquèrent plus particulièrement le secours du tsar, leur coreligionnaire, le potentat le plus proche et dont les armes avaient défait les Turcs en maintes batailles, et qui leur apparut comme l’envoyé du Seigneur, prédestiné à les relever d’un servage odieux. Sous l’empire de cette conviction, ils s’inféodèrent, en quelque sorte, à la légation de Russie dont ils se constituèrent les cliens. Sans évoquer, à l’appui de cet exposé, d’autres événemens qui le justifieraient plus amplement, nous rappellerons que les Serbes en 1819, les Grecs de l’Attique et de Morée en 1821 s’insurgèrent, revendiquant leur indépendance. Après une lutte sans merci de part et d’autre qui s’est prolongée pendant dix ans, après des exploits qui ont illustré les noms de Miloch Obrenowitch, de Canaris, de Botzaris et de tant d’autres héros, après une cruelle effusion de sang, la Serbie fut érigée en province autonome en 1829, la Grèce en royaume indépendant en 1830. La paix fut ainsi rétablie au nord et au midi de l’empire, mais le combat se trouvait désormais engagé entre les populations chrétiennes et leurs maîtres ; il a été plusieurs fois interrompu ; il a été souvent repris sous des formes et dans des conditions diverses. Les Roumains et les Bulgares ont été les derniers bénéficiaires de ces alternatives.

Périodiquement assaillis par l’esprit de révolte, perdant chaque fois des territoires plus ou moins importans, les Turcs comprirent que leur domination était menacée de toute part ; cette conviction s’est rapidement propagée de Constantinople jusqu’aux provinces les plus reculées, et à leur mépris pour les chrétiens est venue s’ajouter une haine farouche et implacable qui a envahi l’âme irritée de tous les musulmans. Dans leur aveugle effarement, les plus exaltés n’ont connu qu’un moyen de conjurer le péril et de maintenir leur puissance : la dispersion ou l’anéantissement des chrétiens par l’extermination. Partout où ceux-ci ont osé les braver ils les ont combattus par le massacre, comme en Bulgarie, en Bosnie, à Damas et en d’autres lieux ; leur formidable ressentiment, toujours prompt à s’exaspérer, n’a compris aucun autre mode de sauvegarder leur prédomination. On a vu que quelques hommes éclairés, parmi les conseillers du sultan, animés d’autres sentimens, répudiaient ces sanglantes exécutions et qu’ils réprouvaient l’animosité furieuse qui les provoquait. Nous avons rappelé leurs louables efforts pour remédier à cet état des esprits et pour substituer, à une méthode empruntée à la plus féroce barbarie, un ordre de choses plus conforme à la morale publique et aux véritables intérêts de l’empire ottoman. Il serait puéril aujourd’hui de ne pas reconnaître que leurs espérances n’ont pas justifié leurs efforts. Si nous ne nous abusons, leur généreuse entreprise a échoué pour deux raisons capitales, l’une religieuse, l’autre sociale.


VI

Ils se sont heurtés en effet, dès le début de leur tentative, à l’implacable obstination des Osmanlis, restés réfractaires et rebelles à toutes les mesures prises pour les plier aux exigences d’une évolution qui troublait leur foi et méconnaissait leurs traditions en blessant profondément leur orgueil. Le Coran, ce code de morale et d’hygiène qui proscrit le jeu, le luxe et l’usage du vin, qui proclame l’infériorité de la femme, code à la fois civil et criminel, qui voue les infidèles à la servitude dans ce monde et aux peines éternelles dans l’autre, en garantissant aux bons croyans des joies ineffables de leur vivant et après leur mort, ce code est resté la loi suprême et intangible de tous les adeptes de l’islamisme. Dans les mosquées, dans les écoles qui en sont les annexes, on ne cessa de répudier hautement, surtout dans les provinces, les doctrines des réformateurs, de les dénoncer à l’indignation des fidèles, de professer le respect de l’intégralité de l’islamisme et de la domination que sa loi religieuse commandait d’imposer invariablement aux races chrétiennes. C’est ainsi qu’on n’a jamais vu un musulman passer au christianisme. A Constantinople, sous les yeux des ministres dont on maudissait les tendances, on usait d’une circonspection relative et le Cheik-ul-Islam dut se résigner plus d’une fois à des compromissions qui lui étaient amèrement reprochées. Mais, loin de la capitale, on ne désarma nulle part ; on ne s’inclinait que quand le châtiment menaçait de suivre la désobéissance. Voilà comment ont avorté les desseins des réformateurs et comment se sont dissipées les espérances et les illusions des amis de la Turquie. Pour mieux le démontrer, nous rappellerons deux graves incidens parfaitement analogues, survenus à une longue distance l’un de l’autre, et qui attestent qui rien n’est changé en Turquie.

En 1851, quand Reschid-Pacha tenait en ses mains, depuis plusieurs années, le timon du gouvernement et était en possession de l’entière confiance du sultan, Abdul-Mejid, un religieux latin fut assassiné à Antioche. Notre consul à Alep put se convaincre que ce meurtre avait été commis à l’instigation d’un cheik, l’un des maîtres de l’enseignement religieux dans les mosquées ; il en obtint l’aveu de l’un des assassins. Malgré les ordres les plus impératifs de la Porte, expédiés à la sollicitation de notre ambassade, il lui fut impossible d’arracher aux autorités compétentes la punition des coupables ; les autorités civiles et judiciaires se dérobaient également à toutes ses instances, dans la crainte de provoquer un mouvement populaire si on osait exercer des poursuites contre un saint homme universellement vénéré. On dut évoquer l’affaire à Constantinople et elle fut soumise à l’examen d’un tribunal exceptionnel, composé de plusieurs fonctionnaires du divan. A la première audience, à laquelle nous assistâmes comme délégué de l’ambassadeur, dès que le cheik fut introduit, ses juges l’accueillirent avec des marques unanimes d’une considération empressée ; l’un d’entre eux quitta son siège et s’avança au-devant de l’accusé pour mieux lui témoigner son respect. Nous dûmes nous retirer en protestant contre ces manifestations incorrectes et inattendues ; l’affaire fut seulement reprise quand nous fûmes assuré de ne plus nous retrouver en présence de celui des juges qui avait plus particulièrement provoqué, par son attitude, ce scandale judiciaire. Grâce à la fermeté du marquis de La Valette, titulaire, à ce moment, de notre ambassade, le cheik fut condamné, non à la peine du talion, en conformité avec la loi musulmane, qu’il aurait si bien méritée, mais à la détention perpétuelle dans une forteresse ; il fut interné à Belgrade où il succomba quelques années plus tard.

Voilà quel était, à cette époque et en pleine période de réformation, l’état de l’esprit public, soit dans les rangs des populations, soit même parmi les fonctionnaires publics, malgré la promulgation des firmans souverains. S’est-il amendé depuis lors ? Comme si l’histoire était vouée, dans ces contrées envahies par le plus étroit fanatisme, à se renouveler sans cesse, l’an dernier, dans ce même vilayet d’Alep, un autre religieux latin a été arraché de son couvent et mis à mort ; par qui ? non plus par de vulgaires assassins, mais par la force publique, par des soldats du sultan, commandés par un colonel, dont le premier devoir était de maintenir l’ordre et de faire respecter la sécurité de tous les sujets de son maître indistinctement et plus particulièrement de garantir celle des étrangers. Cet officier supérieur, ayant ainsi forfait à l’honneur, a-t-il été dessaisi de son commandement et renvoyé devant un conseil de guerre ? Récemment encore il était en pleine possession de la confiance de ses chefs et à la tête de ses troupes. Rien n’étant changé ni dans les mœurs publiques, ni dans les habitudes de la Porte, le châtiment se fait attendre comme en 1852, et pour l’obtenir, notre ambassadeur à Constantinople, dont la fermeté et la vigilance sont dignes de tout éloge, se voit dans la nécessité de déployer toute son énergie. Nous avons d’ailleurs la confiance qu’elle triomphera de tous les obstacles.

Autre coïncidence non moins suggestive, — néologisme qui est ici bien à sa place. — Durant, le siège de Sébastopol, nous eûmes occasion, à Constantinople, de nous entretenir des dangers qui menaçaient la Turquie, avec un officier, homme pourtant d’un tempérament paisible ; il nous signala lui-même le plus grave entre tous : l’éventualité où les Turcs seraient forcés de repasser le détroit et de rentrer en Asie. « Ce jour-là, ajouta-t-il en s’animant, le Bosphore ne roulera plus que des cadavres dans des flots de sang. » Que pense-t-on aujourd’hui, après une période de plus de quarante ans, dans la capitale de l’empire, de quels sentimens se nourrit la population musulmane ? Dans un élan de légitime indignation, M. de Mun en a apporté récemment, à la tribune, la farouche expression. Un cawas [3], racontait-il en s’appuyant sur des documens officiels, chargé par M. Cambon d’accompagner une religieuse, lui a tenu ce langage : « Ah ! ma sœur, on coupe bien là-bas dans l’intérieur, en Anatolie. — Et que coupe-t-on là-bas ? — Des têtes de chrétiens. Je voudrais y être et en couper aussi. » Le même jour, l’ambassadeur d’Autriche apprenait à son collègue de France que ses propres cawas tenaient identiquement les mêmes propos dans le vestibule de son palais.


VII

Cet état des esprits, que les générations, en se succédant, se transmettent invariablement, en se léguant le même fanatisme et la même ignorance, les deux causes principales de l’impéritie traditionnelle de la société musulmane en Orient, cet étal, disons-nous, est un obstacle insurmontable au maintien de la paix intérieure, à l’établissement d’un ordre régulier propre à conduire au rapprochement des races, si ce n’est à leur fusion. Il en est un autre non moins funeste : l’insuffisance et la vénalité des fonctionnaires de tout rang ; nous devrions dire de la plupart, car il en existe, et nous en avons connu, malheureusement en petit nombre, qui constituaient d’honorables exceptions. Quiconque a séjourné en Turquie a été témoin des excès de la concussion. Un pacha, un bey est-il appelé à représenter la Porte en province, il arrive à son poste avec une préoccupation unique, celle d’en revenir grassement pourvu. Il ne se borne pas à rançonner ses administrés autour de lui ; il met aux enchères les places qui, loin de sa résidence, relèvent cependant de son administration : et les agens qu’il investit ainsi d’une fraction de son autorité, en font, à leur tour, la cession par le même procédé ; de telle sorte que, du haut en bas de l’échelle, le contribuable est, à tous les niveaux, l’objet d’une rapace et constante oppression qui l’épuisé et l’irrite. Autrefois ces marchandages ignominieux se pratiquaient ouvertement dans la capitale même de l’empire, et de là ils se répercutaient dans les chefs-lieux des provinces et jusqu’aux plus infimes districts. Depuis que les ambassadeurs ont acquis un droit de contrôle, depuis qu’ils exercent une sorte de surveillance sur les actes des hauts dignitaires de la Porte, leur présence a mis fin, dans une certaine mesure, aux abus les plus crians ; mais la vénalité, née de l’arbitraire et soutenue par l’impunité, est restée la lèpre qui ronge l’empire ottoman. Le mal subsiste et il a si profondément pénétré dans les mœurs qu’il est manifestement incurable.

A quelles circonstances doit-on, après le fanatisme, attribuer cette défaillance de la probité, cette perversion des consciences en Turquie ? A l’absence de toute classe moyenne nourrie de cette instruction générale et de cette culture professionnelle qui permettent, dans les Etats civilisés, de l’utiliser au maniement des services publics comme dans les entreprises du commerce et de l’industrie. Supprimez, sur un point quelconque de l’Europe, celle qui est issue des universités et des parlemens ou des congrégations enseignantes, à qui remettrait-on le soin de distribuer la justice, d’administrer le pays ? C’est l’état de la Turquie ; qui est ainsi ravagée par le fanatisme et la vénalité, vices inhérens à une nation inculte, surtout quand elle se compose de races hostiles les unes aux autres par leur origine et par leur religion. C’est ainsi que les fonctions publiques, en Turquie, sont livrées à des agens impropres ou mal préparés aux devoirs de leurs charges et qu’ils s’acquittent de leurs attributions exclusivement au gré de leurs caprices et de leurs passions.

Ce qui a fait la fortune de Mehemet-Ali, c’est qu’il ne soutirait aucun abus, excepté ceux qu’il se permettait lui-même pour le raffermissement de son autorité. Dans des vues qu’il a réalisées, d’une main il pressurait le pays à outrance, de l’autre il lui imprimait violemment un essor nouveau ; mais il sévissait avec la dernière rigueur contre quiconque osait l’imiter dans un intérêt personnel. Témoin, d’autre part, de l’incapacité professionnelle de ses agens, il entreprit d’en créer des couches nouvelles ; il fonda des écoles de toute sorte ; il en exigea la fréquentation ; il envoya en Europe de nombreux élèves pour se former à la gestion de la chose publique. Malgré tous ces efforts, telle était encore, après lui, la pénurie de bons instrumens, que quand on voulut organiser définitivement l’administration sur des bases solides, on dut recourir à des étrangers ; on confia résolument les finances et la justice à des Européens venus de contrées diverses et désignés par leurs gouvernemens respectifs. On a constitué ainsi, bien avant l’occupation anglaise, des juridictions mixtes qui fonctionnent à l’entière satisfaction des justiciables, institué des commissions qui gèrent et défendent utilement les revenus du Trésor et les intérêts des particuliers. On a, depuis, essayé de ce remède à Constantinople, mais seulement quand la banqueroute a frappé à la porte de l’Empire ; quand on a été contraint de donner des garanties aux prêteurs ingénus qui avaient souscrit aux emprunts contractés en Europe ; quand tous les marchés financiers ont été fermés à la Turquie qui, obérée, est obligée aujourd’hui de fournir des gages spéciaux pour obtenir de minimes avances, si bien qu’elle n’a plus la libre disposition de la plupart de ses revenus, tandis qu’en Egypte, la prospérité, due à la puissante impulsion de Mehemet-Ali, un moment compromise par des successeurs inconsciens, lui a survécu et se maintient à tous les degrés.

C’est qu’en Egypte, il existait un maître libre d’imposer sa volonté, résolu à faire respecter ses ordres, exerçant son autorité sur une population sans mélange, habituée à une soumission plusieurs fois séculaire, croyante, mais résignée.

Le sultan est-il en possession d’une égale liberté ? N’est-il pas dans la nécessité de compter avec les passions religieuses de ses sujets, ses coreligionnaires, avec les résistances et les aspirations de ses sujets chrétiens, anxieux de se dérober à sa puissance souveraine ? Nous sommes-nous mépris, et avons-nous exagéré les difficultés qui l’assiègent et les vices de son gouvernement ? D’aucuns pourraient incliner à le penser. Nous invoquerons, pour leur répondre, le témoignage d’un diplomate qui a, mieux que tout autre, connu la Turquie, qui l’a, en quelque sorte, administrée, et a déployé toutes les ressources de son esprit pour l’aider à se reconstituer. Voici comment lord Stratford de Redcliffe s’exprimait devant un public nombreux, dans un banquet qui lui était offert par ses compatriotes : « Pendant toute la durée de ma mission à Constantinople, j’ai toujours eu pour but de protéger efficacement le commerce anglais, et en même temps de guider et de soutenir le gouvernement ottoman dans l’accomplissement de l’œuvre difficile qu’il poursuit depuis de longues années. A une autre époque, j’ai, un instant, espéré le succès ; mais aujourd’hui je me vois à même de déclarer que, malgré les bonnes intentions du souverain, malgré le talent d’un petit nombre d’hommes dévoués à leur pays, le succès est impossible. La masse de la nation est essentiellement corrompue ; le gaspillage, le vol, la vénalité sont partout ; l’affaissement se trahit de tout côté, et à mes yeux le mal est désormais sans remède. » Ce jugement, l’ambassadeur d’Angleterre le portait en 4852, sous le règne d’un prince doux et conciliant, entouré de ministres qui avaient courageusement entrepris de rendre à la Turquie, en corrigeant les abus, en apaisant les haines, son éclat des temps passés. Si sévère qu’il soit, serait-il moins opportun, moins justifié aujourd’hui ? Nul ne saurait le penser après les criminels égaremens d’un gouvernement aveugle ou coupable ; après les emportemens sanguinaires dont des milliers de chrétiens viennent encore d’être les victimes sans distinction ni d’âge ni de sexe ; après les assassinats prémédités, méthodiquement perpétrés dans les rues mêmes de Constantinople, sous l’œil et avec la complicité manifeste des agens de l’autorité !


VIII

La question d’Orient aujourd’hui se dresse donc tout entière devant l’Europe, avec toutes ses menaces, avec toutes ses aspérités, complexe et insoluble à première vue, telle quelle s’est présentée à tous les tournans de son histoire depuis bientôt un siècle, depuis qu’elle s’impose aux méditations des hommes d’Etat. Quand on se reporte aux premiers temps, à l’époque où l’insurrection de la Grèce passionna les âmes généreuses, on constate qu’elle a fixé l’attention de tous les publicistes et des lettrés de haute valeur ; que déjà, à ce moment, elle était débattue avec une entière connaissance de cause et sous tous ses aspects, qu’on envisageait la ruine de l’empire comme une éventualité imminente. Dans une brochure qu’on pourrait encore lire avec fruit et avec intérêt, Benjamin Constant soutenait qu’au point de vue scientifique la doctrine de la légitimité des droits souverains du sultan sur les chrétiens de l’Europe orientale était une monstruosité et qu’il ne fallait pas joindre à l’absurdité du principe l’imprévoyance, plus dangereuse encore, de discipliner des barbares. Villemain mettait en pleine lumière, à l’aide de témoignages historiques et de considérations ethnographiques, le droit des Grecs à la liberté. Chateaubriand publiait une série de notes pressant les puissances de les secourir ou de leur reconnaître, dans tous les cas, la qualité de belligérans, qualité qui, en donnant un nouvel essor à leur vaillance, déterminerait la Porte, croyait-il, à mettre un terme à une guerre où elle épuise ses forces et ses ressources. L’illustre écrivain relevait, avec une hauteur irritée, que loin de leur prêter assistance, les puissances les avaient « renvoyés à la boucherie [4]. » Ce mouvement de l’opinion, qui se répercutait partout en Europe, entraîna les cabinets, et après Navarin, le gouvernement ottoman dut se résigner à reconnaître l’indépendance de la Grèce.

Cette longue crise, si vivement agitée par la presse, si diversement envisagée par les chancelleries, et finalement résolue par l’emploi de la force, fit éclore la conviction que l’existence de la Turquie était irrévocablement mise en cause ; l’éventualité prit rang dans les préoccupations de tous les cabinets indistinctement, chacun la considérant du point de vue de ses intérêts propres. Qu’on voulût son salut ou sa ruine, on avait, en tout lieu, des raisons de premier ordre pour surveiller la Porte dans la voie périlleuse où elle était engagée, pour contrôler ses actes ; nous en dirons tantôt les motifs les plus impérieux. De là ces conflits diplomatiques qui ont conduit parfois les cabinets à s’inspirer de vues contradictoires dégénérant, en plus d’une occasion, en luttes sanglantes : c’est ainsi qu’après avoir mis la Turquie, durant la guerre de 1829, si près de sa perte, les Russes sont accourus sous les murs de Constantinople en 1833, pour défendre l’Empire contre l’agression de Mehemet-Ali ; — c’est ainsi qu’en 1840 les puissances prirent les armes pour maîtriser définitivement l’ambitieux pacha ; — c’est ainsi enfin que furent engagées la guerre de Crimée entreprise pour garantir au sultan l’intégrité de ses possessions, et la guerre de 1877 dont la Russie prit l’initiative pour mettre fin aux sévices dont les chrétiens étaient les victimes en Bosnie et en Bulgarie, et qui a amené la délivrance de ces deux provinces.

Quels qu’aient été la cause et le résultat de ces complications diverses, la Porte en est toujours sortie plus démembrée ou plus affaiblie. Il s’en est suivi, dans les esprits, cet état d’exaltation haineuse dont nous avons recueilli dans le cours de cette étude les manifestations successives et d’où sont nées les scandaleuses atrocités qui ont si profondément ému l’Europe. L’opinion révoltée a sommé les gouvernemens de mettre fin à un état de choses si cruellement affligeant.

A quels moyens est-il permis ou possible de recourir pour y remédier ? L’expérience et les antécédens n’en révèlent que deux : déposséder le sultan des territoires qui sont les lieux d’origine des chrétiens ou bien contraindre la Porte à se réformer, à assurer à tous ses sujets de toute race et de toute religion les garanties d’une administration équitable et paternelle. Dès que les premiers bruits du martyre infligé d’une si implacable façon au peuple d’Arménie se sont répandus on Angleterre, l’opinion s’est soulevée d’un élan unanime, demandant à son gouvernement d’employer la force, même par une intervention isolée, pour désarmer les bourreaux et secourir leurs victimes. On sait en quels termes virulens s’est exprimé l’Old man dont la voix a toujours retenti quand il a cru que l’humanité lui en faisait un devoir. En gens pratiques, les Anglais, qui ne s’obstinent jamais dans de vaines illusions, si généreux qu’en soit le mobile, ont réfléchi, et ils se sont rapidement convaincus que, si leurs flottes peuvent tout entreprendre sur les côtes de la Turquie, jusque dans le Bosphore et sous les murs du palais du sultan, elles ne sauraient prêter aucune aide directe, sans un corps de débarquement, à la province éloignée de la mer où le sang coulait à flots. Leurs hommes d’Etat, ceux qui détiennent le pouvoir en ce moment, ne pouvaient, d’autre part, se dissimuler que l’intervention armée aurait fatalement deux conséquences inévitables : qu’elle provoquerait celle d’autres puissances et qu’elle exciterait les musulmans à se livrer, en Europe comme en Asie, à d’autres excès plus lamentables encore. Ils se sont ainsi persuadés qu’en agissant isolément ils ne seraient pas seulement insuffisans à faire le bien, mais qu’ils aggraveraient le mal et mettraient en outre la paix générale en un grave péril, sans la certitude d’arrêter l’effusion du sang, et avec la perspective, au contraire, d’en inonder la Turquie tout entière.

Si nous ne nous abusons, on aurait pu, à l’origine de ces affligeans événemens, concerter d’un commun accord entre toutes les puissances une mesure salutaire qui, adoptée rapidement, eût été d’un effet immédiat. La Russie comprend au nombre de ses récentes acquisitions la partie septentrionale de l’Arménie, et se trouve ainsi limitrophe du théâtre où se sont déroulés de criminels excès. Si, par une entente unanime, les cabinets lui avaient, avec ou sans l’assentiment de la Porte, demandé d’intervenir, un corps de son armée du Caucase serait arrivé, en deux étapes, au cœur même du pays livré au pillage et à l’assassinat, et il aurait mis fin incontinent à la sinistre tragédie qui s’y accomplissait ; on aurait de la sorte sauvé la plupart des victimes. Mais en Angleterre on sait, mieux que partout ailleurs, que, quand on autorise l’occupation d’une contrée, on s’expose à ne pas voir venir le jour où elle sera évacuée, qu’il arrive même un moment où, malgré de solennels engagemens, le détenteur temporaire entend convertir son titre provisoire en titre définitif. On y sait mieux encore que le haut plateau de l’Arménie où prennent leur source le Tigre et l’Euphrate, mis en la possession d’une grande puissance, lui ouvrirait un libre et facile accès pour opérer dans toute l’Asie Mineure, en Syrie et sur le golfe Persique. C’est dans cette prévision certainement que le gouvernement britannique a exigé de la Porte, pendant qu’on négociait la paix à Berlin en 1878, la cession de l’île de Chypre, bien qu’il ne lui eût prêté aucun secours dans la guerre qu’elle avait soutenue contre la Russie. On ne saurait être surpris dès lors que cet expédient si opportun, d’un résultat prompt et certain, n’ait été ni débattu ni même suggéré, chacune des autres puissances ayant la certitude qu’il aurait été énergiquement repoussé par le gouvernement britannique.

A une occupation isolée et restreinte, aurait-on pu substituer une intervention collective et armée ? Il a toujours existé, il existera toujours des difficultés inéluctables à une pareille entente. Il en est une qui les domine toutes et qui se présente la première à l’esprit : c’est que la Turquie ne peut être occupée par des troupes étrangères de toute nationalité, sans rendre inévitable le partage de l’Empire ottoman tout entier. Il serait aussitôt demandé avec passion par les populations chrétiennes qui manifesteraient leurs vœux avec un tel élan, avec une telle insistance, que les puissances ne pourraient, après les avoir délivrées, les soumettre de nouveau à un joug détesté ; l’opinion publique en Europe y mettrait certainement obstacle.

Il y aurait donc, le jour où des armées européennes de toute nationalité se rencontreraient sur le territoire ottoman, une succession ouverte, un héritage à recueillir. Quels en seraient les heureux bénéficiaires ?

Tous les Etats n’ont pas un égal intérêt à se porter héritiers du sultan. La France et l’Allemagne sont de ce nombre. On peut disserter longuement sur un si grave sujet ; il serait pourtant bien inconsidéré, bien téméraire, celui qui concevrait une liquidation pacifique. Les lots sont trop importans et ne peuvent être distribués sans troubler profondément l’équilibre des forces respectives ; parmi les co-partageans il s’en trouverait inévitablement pour lesquels une acquisition dans le Levant aurait plus d’inconvéniens que d’avantages. N’a-t-on pas prétendu que la France ambitionnait la possession de la Syrie ? Nous n’avons trouvé nulle trace d’une pareille conception ; et nous ne croyons pas commettre une erreur en ajoutant qu’elle n’a été formée par aucun de nos hommes d’Etat. Elle ne pourrait être réalisée en effet qu’au prix de concessions d’une bien autre importance territoriale et économique, faites aux autres puissances de façon que la balance s’établirait à notre préjudice.

Mais en adviendrait-il autrement que l’entente échouerait indubitablement sur une autre question d’un intérêt capital. Quelle serait la puissance qui pourrait revendiquer, à plus de titres que les autres, la possession du Bosphore et de ses dépendances, c’est-à-dire de l’un des points les plus importans du globe, qui réunit l’Europe à l’Asie, un détroit dont l’accès par la Méditerranée peut être aisément fermé et qui s’ouvre sur deux mers ? Est-ce la Russie, dont les flottes, grâce à cette acquisition, domineraient dans le Levant, où elles trouveraient les élémens inépuisables d’un puissant recrutement parmi les populations maritimes qui en habitent les rivages ? Est-ce l’Angleterre qui déjà possède dans la Méditerranée des positions qui lui permettent de contre-balancer l’influence naturelle des riverains ? Il serait superflu d’insister, et il n’y a nulle témérité à penser que les cabinets chercheraient vainement à se mettre d’accord sur un pareil sujet. Il est au contraire permis de présumer que l’occupation militaire de la Turquie serait le prélude d’une guerre générale.


IX

On s’est demandé, d’autre part, si les puissances, abdiquant respectivement toute prétention ambitieuse, ne pourraient s’entendre pour substituer à l’empire turc un empire chrétien, une création nouvelle érigée au profit exclusif des populations indigènes, auxquelles on rendrait ainsi, avec la liberté, une existence nationale. L’entreprise serait aussi ardue, aussi impraticable peut-être, au dire des plus sagaces observateurs, que le partage de la Turquie. Il existe, dans l’Europe orientale, des races diverses, toutes également originaires des contrées qu’elles habitent, et ces races elles-mêmes se subdivisent. Elles ont toutes indistinctement conservé leur caractère propre avec leur nationalité respective, gardant chacune son clergé, qui dans la servitude, en a été la constante représentation : pour la plupart d’entre elles, le patriarche en était le chef officiel auprès de la Porte. Grecs, Serbes, Bulgares, sans compter les Monténégrins et les Roumains, se sont, par la nécessité des temps, juxtaposés sur plusieurs points ; ils ne se sont jamais confondus. La domination turque les a réunis dans un même sentiment, celui de la délivrance ; avec une égale ardeur et une entière unanimité, ils ont imploré l’assistance de la Russie en lui promettant un dévouement éternel ; dès que l’affranchissement est venu pour les uns, dès qu’il a paru prochain pour les autres, ces races se sont divisées ; elles étaient alliées, elles sont devenues ennemies, chacune revendiquant la suprématie sur les autres. Les groupes qui ont été libérés, grâce surtout aux sacrifices que la Russie s’est imposés, n’ont plus eu qu’une pensée, celle de renier le bienfaiteur et ses bienfaits ; ils s’en sont éloignés ouvertement, témoin la Bulgarie qui lui doit tout, la liberté et l’autonomie de son Eglise qui a longtemps relevé du patriarcat grec de Constantinople. Quiconque s’est livré à des éludes ethnographiques sait que, si l’élément bulgare domine sur le Danube, l’élément grec constitue un groupe prépondérant sur le Bosphore, sur les rives de la Méditerranée et dans l’Archipel ; ils sont mélangés en proportions variables, dans quelques provinces avec les Serbes, plus particulièrement en Macédoine, ambitionnant tous l’héritage du sultan à l’exclusion de leurs voisins d’une autre origine. On a vu les Serbes et les Bulgares en venir aux mains peu après l’émancipation de ces derniers ; c’était le prélude des conflits qui éclateraient dans la presqu’île des Balkans le jour où les Turcs seraient rejetés en Asie ; sans partager le sentiment de certains bons esprits qui pensent qu’en érigeant un Etat nouveau à Constantinople on s’exposerait à restaurer l’empire byzantin avec toutes ses défaillances et ses querelles, on conçoit que les puissances hésitent et se troublent devant un problème dont la solution pourrait engendrer de nouvelles et de plus graves difficultés.

Des écrivains ingénieux, voués à la recherche d’une solution praticable, ont pensé que l’on pourrait réunir les Etats, issus, à toutes les époques, du démembrement de la Turquie, en une confédération dont le siège serait fixé à Constantinople. Ce que nous avons dit des dispositions respectives qui les animent et les divisent ne semble-t-il point démontrer qu’en faisant prévaloir un pareil arrangement, on organiserait l’anarchie, un ordre de choses non moins inquiétant pour le repos de l’Europe que celui auquel on l’aurait substitué ? L’empire ottoman tire de son histoire et de son étendue des forces qui, bien employées, pourraient obvier, dans une certaine mesure, au mal dont souffre l’Orient ; l’état fédératif et troublé qui lui succéderait offrirait-il de meilleures garanties ? Il resterait surtout à considérer s’il serait en situation de défendre le passage confié à sa garde ; d’en assurer le libre et continuel accès à la navigation et au commerce étranger ; s’il ne serait exposé, dès sa naissance, à subir l’influence des puissans voisins dans la dépendance desquels il serait tenu de vivre et de se développer.

Il ne suffirait pas au surplus d’émanciper les chrétiens de la Turquie. Outre le devoir d’aviser à la sécurité de ceux d’Asie, les puissances auraient encore à pourvoir aux relations de l’Etat naissant, nécessairement faible à son origine, avec l’État exproprié naturellement irrité. Or deux maîtres, surtout au lendemain du triomphe de l’un et des revers de l’autre, ne pourraient simultanément exercer en paix l’autorité souveraine sur un détroit dont chacune des rives commande l’autre. Pour éviter des conflits certains, jusqu’à quelle limite faudrait-il repousser les Turcs en Asie afin de donner, au vainqueur comme au vaincu, des frontières défensives ? Ne faudrait-il pas déployer, pour y parvenir, des efforts propres à décourager les cabinets les mieux intentionnés ?


X

Sans être dans la confidence des dieux, il est permis de présumer que ces considérations diverses ont détourné les puissances de toute combinaison qui aurait pour résultat, plus ou moins prochain, de mettre fin à l’existence de l’empire ottoman ; et qu’à tout expédient de cet ordre elles ont substitué leur commun accord pour éclairer la Porte et la déterminer à adopter toutes les mesures propres à offrir de solides garanties aux sujets du sultan de toute origine et de toute religion. Quoi qu’il en soit, il est certain aujourd’hui que, des deux moyens entre lesquels il leur fallait faire un choix et que nous avons indiqués, elles ont écarté le premier pour s’en tenir exclusivement au second, c’est-à-dire qu’elles ont éliminé l’emploi de la force pour procéder exclusivement par voie de conseils. Cette évolution s’est ostensiblement révélée dans les manifestations successives du sentiment public de l’autre côté de la Manche, et dans le banquet du lord-maire, lord Salisbury a pu, aux applaudissemens unanimes de l’assistance, répudier hautement « toute idée d’une intervention purement anglaise en Orient » et déclarer en outre « qu’il n’y a pour l’Angleterre d’autre attitude sage que d’adhérer au concert européen. » L’Europe apprenait ainsi que le cabinet britannique renonçait, en dépit de certaines excitations qui avaient, un moment, égaré l’opinion, à diriger ses flottes contre l’assassin de Constantinople ; que dans son opinion il existait, on Turquie, une souveraineté qu’il fallait savoir respecter, et que, pour sa part ; il était résolu à collaborer diplomatiquement avec les autres puissances, pour rechercher des combinaisons pacifiques en vue de rétablir l’ordre et la paix publique dans l’empire ottoman.

Dans un langage élevé, à la fois ferme et modéré, avec l’accent d’une éclatante sincérité, M. Hanotaux, avant lord Salisbury, avait développé, devant la Chambre des députés, les principes de cette politique, et il en avait logiquement déduit toutes les conséquences. La France, a-t-il dit en substance, ne reculera devant aucun effort pour exiger de la Porte, de concert avec les autres cabinets, toutes les réformes que commande impérieusement l’état actuel des choses en Turquie ; elle ne saurait toutefois lui demander des concessions qui seraient de nature à porter atteinte à sa souveraineté ou à compromettre son existence. C’est le thème que le chef du cabinet britannique a exposé, à son tour, avec moins de précision et de développemens. En cette occasion, notre ministre des Affaires étrangères s’est sagement inspiré de la politique traditionnelle de la France. Les autres puissances continentales l’ont, semble-t-il, agréée, et l’accord, dans ce cas, se trouverait solidement établi. Se maintiendra-t-il jusqu’à l’achèvement de la tâche commune ? Comment en demeurer convaincu quand on a dû, comme nous, évoquer les hostilités et les contradictions dont la diplomatie ou plutôt les cabinets eux-mêmes ont donné le spectacle à Constantinople dans cette question d’Orient, si bien faite d’ailleurs pour énerver les plus solides tempéramens, pour troubler les convictions les mieux assises ? L’Angleterre s’est alliée à la France et a entrepris la lourde guerre de Crimée pour couvrir la souveraineté du sultan non moins que l’intégrité de son empire contre la Russie ; elle s’est plus tard alliée à l’Allemagne pour le dépouiller en Europe et en Asie. En cette dernière occasion, à Berlin, lord Salisbury était l’un des plénipotentiaires de la Grande-Bretagne ; il est aujourd’hui le principal ministre de la reine Victoria, et l’on a vu plus haut le langage qu’il a fait entendre récemment. Mais passons, et bornons-nous à tenir pour certain qu’un effort unanime est tenté en vue de conjurer de nouvelles calamités, ainsi que les dangers qu’elles pourraient susciter pour le repos de l’Europe elle-même. M. Hanotaux a tracé au sultan un programme qui ne laisse rien dans l’ombre et détermine correctement les devoirs qui s’imposent au gouvernement ottoman dans son propre intérêt, s’il est résolu à suivre les conseils des puissances. Notre ministre des Affaires étrangères a terminé son exposé en mettant le sultan lui-même en présence d’un dilemme auquel ce souverain ne saurait se dérober. « On saura, a-t-il dit, lui démontrer que cette politique (celle des réformes honnêtement pratiquée) est la seule digne, et qu’enfin là seulement se trouvent, pour lui et pour les siens, l’honneur et le salut. » C’était lui représenter, en termes courtois, que l’empire ottoman peut et doit vivre en s’améliorant ou périr et disparaître du nombre des nations. Cet avertissement, dépouillé d’artifice, venant de l’ami le plus ancien et le plus désintéressé de la Turquie, sera-t-il entendu ? Il faudrait le croire si on en juge par les nouvelles qui arrivent de Constantinople. La parole de M. Hanotaux a retenti sur les bords du Bosphore ; elle a réveillé le solitaire de Ildiz-Kiosk ; le sultan s’est hâté en effet de mander notre ambassadeur et lui a communiqué la série des mesures adoptées incontinent avec la ferme intention, aurait-il ajouté, d’en poursuivre, sans retard, l’entière application dans toutes les provinces de l’empire, mesures propres assurément, si elles peuvent être loyalement et pleinement exécutées, à donner satisfaction aux nécessités les plus pressantes.


XI

Mais qui ne se demandera si le sultan et ses conseillers sont en situation, en les supposant bien et fermement intentionnés, de tenir les engagemens qu’ils ont ainsi contractés ? La tâche qu’ils entreprennent n’est-elle pas au-dessus de leurs forces et n’excède-t-elle pas leur autorité ? Peuvent-ils la remplir sans provoquer de nouveaux et de plus graves désordres ? S’ils sont sincères dans les assurances dont ils sont tout à coup si prodigues, ils parviendront peut-être à remanier les institutions. Mais réussiront-ils à dominer les passions, à réconcilier des races hostiles, séparées par leurs croyances, imbues de préjugés séculaires, à réunir ceux qui ont vécu d’une diminution abusive et ceux qui en ont souffert, les maîtres et les esclaves, dans une parfaite égalité devant la loi commune, se respectant les uns les autres en subissant les mêmes charges et jouissant des mêmes droits ? Pour inaugurer une telle évolution dans un état social déjà fort ancien, il ne suffit pas de reprendre en sous-œuvre la législation tout entière, il faut en outre réformer les mœurs de tout un peuple, de plusieurs peuples, devrions-nous dire. Or les mœurs sont, partout, réfractaires à une action immédiate ; elles ne peuvent être redressées qu’avec le concours du temps. L’histoire abonde en exemples démontrant qu’il a fallu de longs et de persévérans efforts pour modifier l’esprit public et déraciner les habitudes et les traditions que des générations successives se sont invariablement transmises.

Comment prétendre que les choses peuvent se passer autrement en Turquie, dans un pays troublé depuis si longtemps par des discussions intestines, nées de la différence des races et des religions ? Peut-on espérer que l’on domptera rapidement, et sans de plus sanglantes commotions, l’esprit de violence des uns, l’esprit de révolte des autres, quand, aux quatre coins de l’empire, en Macédoine et en Crète, en Arménie et dans l’Anti-Liban, des désordres éclatent avec plus ou moins d’intensité, ici pour anéantir des races méprisées, là pour secouer le joug de la Porte ? Ne faudrait-il pas, pour inaugurer cette ère nouvelle, de puissans moyens d’action ? Or nous avons vu que le gouvernement ottoman est dépourvu des élémens qui lui seraient indispensables pour se remettre lui-même sur un pied de régénération ; que ses agens, dénués pour la plupart d’aptitudes professionnelles, se dérobent à ses ordres et se montrent généralement les plus implacables adversaires de toute mesure réparatrice ; que ses finances sont obérées, son crédit épuisé, que l’anarchie règne à tous les degrés de l’échelle sociale. Sous la pression de la diplomatie et aussi pour mettre fin à un état révolutionnaire, devenu fort inquiétant, la Porte a pris certaines mesures pour restaurer l’ordre et son autorité fort menacés dans l’île de Candie. Ont-elles été exécutées ? Les Crétois en attendent encore l’entière application. Qu’adviendra-t-il quand on tentera d’en faire bénéficier toutes les provinces de l’empire à la fois ?

Dans quelle mesure, au surplus, et avec quelle efficacité les puissances peuvent-elles peser sur les déterminations du gouvernement ottoman ? Depuis de longs mois, on n’ignorait plus à Constantinople qu’elles feraient acte d’intervention diplomatique ou militaire, par voie de conseils ou par l’emploi de la force. On savait quel était le sentiment de l’opinion publique en Angleterre, et on pouvait craindre l’apparition soudaine d’une flotte britannique, forçant les Dardanelles pour venir mouiller devant le palais du sultan, comme on le demandait de toute part aux conseillers de la reine ; et cependant le sang coulait toujours en Arménie. Au moment même où des voix autorisées annonçaient, à Paris et à Londres, l’entente intervenue entre les cabinets, de nouvelles victimes, en nombre considérable, succombaient à Everek sous le fer des égorgeurs. Or, de deux choses l’une : ou la Porte était consentante, et dès lors quelle confiance est-il permis d’accorder aux récentes déclarations du sultan ; ou bien elle réprouvait ces méfaits sans oser les réprimer, et dans ce cas son impuissance est surabondamment démontrée. Dans l’une et l’autre de ces deux hypothèses, les puissances seront également tenues d’aviser ; comment y procéderont-elles ?

Dans les discours enflammés qui ont été prononcés à la Chambre des députés, comme dans toute la presse européenne, on a retracé, avec une éloquente indignation, le tableau des calamités qui révoltent et affligent la conscience publique. On a sommé les gouvernemens d’agir et de se hâter. Soyez fermes, persévérans, leur a-t-on dit, et vous obligerez la Porte à s’incliner devant vous, à remplir les devoirs qui lui incombent ; vous le pouvez assurément si vous déployez l’énergie que comporte l’autorité du monde civilisé ; si vous vous abstenez, vous deviendrez les complices des criminels que nous vous dénonçons ; votre responsabilité y est engagée, elle n’est déjà que trop compromise.

Mais, orateurs et publicistes n’ont jamais trouvé qu’un expédient pour remédier aux maux qui dévorent la Turquie : l’action diplomatique, oubliant qu’elle a été exercée en pure perte depuis plus d’un demi-siècle. La diplomatie s’est montrée ferme, persévérante, elle a déployé, en toute occasion, une énergie qui ne s’est jamais découragée ; a-t-elle jamais obtenu une amélioration notable des rapports de la Porte avec ses sujets, un relèvement appréciable de la situation des chrétiens ? Les chrétiens ou un certain nombre d’entre eux n’ont conquis tous leurs droits que quand l’Europe les a aidés à s’affranchir totalement de la domination turque ; le sort de ceux qui la subissent encore n’a pas varié ; moins que jamais, on pourrait aujourd’hui le contester. La diplomatie a arraché aux sultans des firmans de toute sorte qui devaient lui donner pleine satisfaction. Que sont-ils devenus ? Ils sont restés lettre morte. Il a même été promulgué, en 1876, une constitution instituant une sorte de gouvernement responsable avec deux Chambres élues ; dès l’année suivante, la force des choses a tout balayé devant l’impossibilité de mettre sérieusement sur pied un organisme représentatif. Tentatives vaines et toujours déjouées ! Les plus habiles diplomates qui s’y sont dévoués y ont tous échoué. Lord Stratford de Redcliffe, dont le nom revient sans cesse et s’impose en un pareil sujet parce que plus qu’aucun autre il s’est consacré à cette tâche ingrate, a vainement épuisé ses forces, son autorité et son courage dans cette lutte perpétuelle entre le bon vouloir intermittent de la Porte et son incurable impuissance.

A tout bien considérer, l’effort auquel on se livre en ce moment, et auquel participe l’Europe entière, n’est donc qu’un recommencement, une reprise des tentatives si souvent et si vainement renouvelées en maintes occasions, puisqu’il demeure bien entendu que l’on doit s’abstenir, cette fois comme dans toutes les circonstances précédentes, de tout acte de nature à porter atteinte à la souveraineté du sultan. Nul d’ailleurs, ni dans les parlemens ni dans la presse, si on en excepte la première impulsion du sentiment public en Angleterre, et dont on est absolument revenu, nul, disons-nous, n’a osé assumer la responsabilité de suggérer une intervention d’un succès plus certain et plus immédiat. Nous ne relevons certes pas cette abstention avec l’intention de la blâmer ; nous avons un trop vif sentiment des dangers auxquels l’Europe s’exposerait en s’égarant sur un terrain ouvert à toutes les complications, pour ne pas envisager nous-même, avec une extrême inquiétude, une participation plus active. Mais d’un autre côté, comment concevoir, devant un passé relativement récent que nous avons évoqué sans en rien déguiser, comment se persuader que, de notre temps, la diplomatie sera plus habile ou plus heureuse ? La Turquie se trouve-t-elle dans des conditions plus propices au succès désiré ? N’est-elle pas, au contraire, aux prises avec de plus sérieuses difficultés ; et ces difficultés ne sont-elles pas de nature à entraver l’action bienfaisante des puissances, si sincères que puissent être les dispositions témoignées par le sultan et par ses ministres ?

Pour que le bon vouloir des cabinets, comme celui de la Porte, pût donner les effets qu’on en attend, il faudrait, à Constantinople, une main de fer au service d’une intelligence robuste et éclairée ; il faudrait un génie puissant et libre de briser les entraves, de dompter également les passions et le fanatisme, d’éteindre les haines, de réprimer les violences, de contraindre, en un mot, toutes les volontés à rentrer dans l’ordre. Ce génie providentiel peut-il surgir du rang des hommes qui règnent et gouvernent en Turquie ?

Nous oserons, en terminant, émettre une suggestion qu’on jugera peut-être téméraire et même inconsidérée mais qui paraîtra, à beaucoup de bons esprits, croyons-nous, digne d’un examen attentif. Si, comme il est au moins légitime de le prévoir, l’entente des puissances et les efforts de la diplomatie se trouvent déçus, cette fois encore, pourra-t-on s’y résigner et s’abstenir devant ce nouveau mécompte ? Assurément non. Les cabinets ne seront que d’autant plus tenus de recourir à des expédiens d’une autre nature ; les avertissemens étant manifestement insuffisans, des paroles ils seront contraints de passer aux actes, à moins de laisser s’éterniser, jusqu’à l’anéantissement de races entières, une damnable persécution dont elles n’ont déjà que trop souffert. On comprend que nous n’entendons pas proposer une intervention armée de toutes les puissances, une prise de possession de l’empire ottoman par des troupes arrivant de tous les points de l’Europe. Une pareille détermination est, depuis longtemps, jugée impraticable ; il n’est douteux pour personne qu’elle provoquerait, à courte échéance, les plus redoutables complications ; nous en avons donné les raisons, et nous ne nous y arrêterons pas. D’autre part, nous venons de le dire, on ne saurait fonder de bien sérieuses espérances sur les efforts tentés en ce moment à Constantinople pour convertir la Porte à une saine appréciation de ses devoirs, et pour la déterminer à s’en inspirer. Mais ne pourrait-on faire, à l’un et à l’autre des deux expédiens entre lesquels les cabinets ont dû faire un choix, des emprunts qui, réunis et sagement combinés, conduiraient à l’entière satisfaction de leurs vues communes ? Si les puissances s’entendaient pour décider que deux d’entre elles seraient invitées à occuper deux points éloignés de la Turquie, choisis l’un en Asie, l’autre en Europe, si elles se mettaient d’accord sur cette base, que serait-il permis d’espérer de ce concert et que pourrait-on en redouter ? Si on prend soin de donner et de maintenir, à la présence des troupes intervenantes, le caractère d’une assistance offerte à la Porte, on obtiendrait un résultat immédiat et précieux qu’on ne peut attendre de notes écrites ou verbales, collectives ou séparées. Que manque-t-il au sultan pour déférer aux vœux des cabinets, pour remplir ses louables intentions si elles sont sincères ? Il lui manque l’entière liberté d’action qui lui est nécessaire et le moyen d’imposer sa volonté. Ces deux facultés lui seraient aussitôt restituées et il pourrait hardiment rentrer dans la bonne voie. Ce qui l’en empêche, ce qui paralyse ses meilleures dispositions, n’est-ce pas en effet l’esprit de révolte, les résistances qu’il rencontre sur tous les points de l’empire, et plus particulièrement l’indiscipline et la rébellion de ses propres agens ? Or la force a conservé, en Orient, tout son prestige ; et son apparition suffirait à contenir tous les mécontens, à maîtriser les réfractaires et les insubordonnés ; les plus turbulens désarmeraient incontinent. Le sultan et ses conseillers pourraient, dès lors, sans soulever aucun trouble, sans rencontrer aucun obstacle, procéder paisiblement à toutes les mesures salutaires si impérieusement commandées par l’état du pays. Ne serait-on pas, dès ce moment, en bon chemin pour atteindre le but qu’on poursuit ?

Assurément, les conditions de cette double occupation devraient être exactement définies par un arrangement élaboré de façon à prévoir toutes les éventualités et conçu dans un esprit de désintéressement absolu. Ces stipulations, si elles étaient fidèlement observées, seraient d’une exécution d’autant plus aisée qu’elles constitueraient un gage de sécurité pour le sultan, tout en mettant ce souverain dans l’obligation, désormais inéluctable, de conformer ses actes aux engagemens qu’il aurait contractés envers les puissances.

Mais, nous dira-t-on, un pareil accord ne peut intervenir utilement et être durable sans une confiance réciproque, sans la bonne foi qui doit être la règle invariable de la conduite des contractans. Or comment admettre que la confiance et la bonne foi présideront à cet arrangement depuis que le respect des traités a été méconnu et qu’il a cessé d’être la base invariable des transactions diplomatiques, depuis que la force s’est substituée au droit, depuis qu’un nouveau principe de morale politique, — beati possidentes, — a prévalu sur le continent, depuis qu’on essaie de le faire prévaloir en Angleterre ? Là est l’obstacle, là est le danger. Nous ne saurions y contredire. Peut-il être cependant préférable de livrer une situation si compliquée aux hasards des accidens, aux surprises de l’inconnu ? Si les puissances, au surplus, n’étaient pas toutes sincèrement animées du désir de contribuer également, et sans aucune vue déguisée, à rétablir en Turquie, avec l’autorité du sultan, l’ordre intérieur et la concorde générale, si les difficultés pour conclure et exécuter un traité pouvaient être attribuées au fâcheux état des rapports internationaux, à qui en incomberait la responsabilité ? Ce ne serait plus au sultan et à ses conseillers exclusivement, ce serait, pour une bonne part, et peut-être la plus lourde, aux puissances elles-mêmes. Les hommes d’Etat ne peuvent se le dissimuler et nous avons la confiance qu’ils en ont le sentiment bien clair, qu’ils comprennent également que les troubles dont l’empire ottoman est le théâtre ne peuvent se prolonger indéfiniment sans mettre la paix générale en un grave péril. Celui d’entre eux qui envisagerait sans frémir les calamités d’une guerre universelle, engagée entre des millions d’hommes armés de formidables moyens de destruction, aurait un terrible compte à rendre à ses contemporains et à la postérité. Nous ne renonçons pas à penser, sans faire grand cas de la conception que nous avons esquissée à titre indicateur, que l’on s’inspirera, en tout lieu, de l’urgence d’aviser honnêtement aux périls qui nous menacent.

D’autres penseront qu’à quelque point de vue qu’on se place pour scruter cette mystérieuse question d’Orient, pour en rechercher la solution, on en arrive toujours, quoi qu’on fasse, à se convaincre que les vœux sont plus permis que les espérances. Pour nous, la sagesse des gouvernemens peut et doit y pourvoir. Nous n’avons que trop vu à quels lamentables désastres l’ambition, unie à la force, peut réduire l’humanité. Cet affligeant spectacle a donné un essor nouveau à l’amour de la paix. Il nous plaît de penser que les souverains et les chefs d’Etat, comme leurs conseillers, y conformeront leur politique en Orient.


Comte BENEDETTI.


  1. A l’heure même où nous écrivons ces lignes, l’Allemagne, assure-t-on, se dispose à renouveler, en le perfectionnant, l’armement de son artillerie, jugé, à l’heure actuelle, inférieur à celui de ses voisins. Si cette éventualité se réalise, ces mêmes voisins seront tenus d’aviser de leur côté. Dans cette prévision, ils ont mis à l’étude, ajoute-t-on, un nouveau canon pour lequel il faudra de nouveaux projectiles. C’est tout un matériel immense à reconstituer, une dépense extraordinaire, évaluée à 400 ou 500 millions, qui viendra se superposer aux allocations ordinaires déjà si lourdes en tout pays. Il en adviendra bientôt de même pour l’armement de l’infanterie, puis pour celui de la flotte, avec la certitude que de nouvelles découvertes de la science nécessiteront la reprise de ces mêmes transformations ; travail de Sisyphe auquel la paix armée semble avoir condamné le monde entier. Les journaux de Londres annoncent qu’on presse le gouvernement anglais de prendre ces mêmes dispositions sans plus de retard pour ses arméniens maritimes.
  2. Voyez la Revue des Deux Mondes du 1er mars 1893.
  3. Sorte de gendarmes au service permanent des ambassadeurs.
  4. Œuvres complètes, t. VIII ; Ladvocat, éditeur.