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La Question d’Orient d’après les documens anglais/2

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LA


QUESTION D'ORIENT


D'APRES


LES DOCUMENS ANGLAIS. [1]




I. - PAPERS RELATIVE TO THE ARRANGEMENT MADE BETWEEN THE PORTE AND MEHEMET-ALI IN 1833 ( publié en 1839)abr/>

II. - COMMUNICATIONS WITH MEHEMET-ALI IN 1838 (publié en 1839).

III. - CORRESPONDENCE RELATIVE TO THE AFFAIRS OF THE LEVANT PRESENTED TO BOTH HOUSES OF PARLIAMENT, by command of her Majesty (3 vol. in f°, publiés en 1841).

IV. - FRANCE AND THE EAST (Edinburgh Review, janvier 1841).

V. - THE SYRIAN QUESTION (Westminster Review, janvier 1841).

VI. - LE STATU QUO D'ORIENT (in 8°, Paris, 1839).


La question d’Orient, dans la période qui a précédé le traité de Londres, renfermait deux difficultés distinctes : le règlement du présent et celui de l’avenir. Quant au présent, l’arrangement de Kataya y avait pourvu. Dans la pensée des contractans, l’état de choses qu’il consacrait devait évidemment avoir la même durée que l’existence du pacha d’Égypte ; la cession, que le sultan lui avait faite de l’Égypte créée par ses mains, et de la Syrie conquise par ses armes, était un bail à vie. De là ce système du statu quo auquel s’étaient ralliées à peu près sans exception les puissances européennes. Pendant six ans, l’Europe entière n’a eu d’autre souci que d’empêcher une collision entre les forces du sultan et celles du vice-roi ; elle s’est efforcée de retenir l’Orient dans son immobilité. L’Angleterre elle-même a concouru, non sans mauvaise humeur ni sans arrière-pensée, à cette politique de conservation. Le statu quo, malgré des tiraillemens passagers et des trahisons partielles, a été longtemps l’œuvre de tous.

Mais cet état de trêve, cet équilibre laborieusement arrangé et conservé avec la même peine, ne pouvait pas durer éternellement. Il tenait à la vie d’un homme qui avait déjà vécu au-delà de soixante-dix ans ? Que deviendrait la puissance égyptienne après la mort de Méhémet-Ali ? Ces semences de civilisation jetées sur un sol ingrat et arrosées de tant de sang devaient-elles périr avec lui ? La sécurité qu’il faisait régner jusqu’au fond de l’Arabie et du Sennaar, les établissemens civils et militaires qu’il avait fondés, l’organisation puissante qu’il avait établie, l’administration, les écoles, l’armée, la marine, la discipline hiérarchique, fallait-il laisser dissiper et détruire après lui tous ces trésors d’innovation par quelque Turc fanatique et ignorant ? Un pouvoir nouveau s’était formé entre l’Afrique et l’Asie, qui rappelait la brillante destinée des califes. Fallait-il, à la mort du fondateur, en étayer et en fortifier les bases, ou le sacrifier à ce fantôme du passé que l’on appelle encore l’unité de l’empire ottoman ?

Sur tous ces points, le doute était permis, et les intérêts pouvaient différer. On conçoit que les cabinets de l’Occident aient voulu être consultés, et qu’ils se soient partagés quant à la solution. L’équilibre de puissance à maintenir entre le sultan et Méhémet-Ali était une question purement orientale ; mais la difficulté devenait européenne du moment où il s’agissait de consacrer pour l’avenir des droits permanens, d’ériger, à côté de la dynastie ottomane, la dynastie d’un vassal.

L’intervention de la diplomatie dans les affaires de l’Orient était donc légitime, en tant qu’elle aurait pour objet de régler, du consentement des parties intéressées, les relations futures de l’Égypte avec la Turquie, et qu’elle ne prétendrait ni contraindre leur obéissance ni se substituer à leur volonté. Les puissances avaient le caractère de médiatrices et non d’arbitres. Cette médiation de l’Europe, le pacha lui-même l’avait invoquée ; mais elle devait cesser aussitôt que les deux parties ou l’une des deux y renonçait volontairement, et que les difficultés étaient en voie de s’aplanir par un arrangement direct.

Méhémet-Ali a sollicité à plusieurs reprises les gouvernemens de l’Occident de s’entremettre auprès du sultan, pour lui obtenir l’hérédité de ses possessions. Ces ouvertures ont été diversement accueillies. Il paraît cependant que la France et l’Angleterre furent d’abord les seules puissances qui s’occupèrent des projets du pacha dans une vue d’avenir ; la Russie et l’Autriche ne songeaient qu’à prévenir un conflit immédiat entre le sultan et son vassal ; quant à la Prusse, on n’avait pas même demandé à connaître son opinion.

Dès l’origine des négociations, le dissentiment entre la France et l’Angleterre est manifeste. Le gouvernement français ne voulait disposer du sort de l’Égypte que sous la réserve du consentement du pacha ; le gouvernement anglais prétendait imposer au besoin par la force la décision qui serait prise de concert, et cela se comprend, car la France, en réclamant pour les descendans du vice-roi la Syrie et l’Égypte, savait qu’elle s’abandonnait au cours naturel des choses, et l’Angleterre, en excluant la Syrie de cet arrangement, n’ignorait pas qu’elle allait contrarier la tendance bien constatée des évènemens.

Cette dissidence d’opinion, qui devait dissoudre plus tard l’alliance des deux états constitutionnels, fut d’abord une affaire de famille. Jusqu’au ministère du 12 mai, la France et l’Angleterre se promirent de la vider entre elles et de régler d’un commun accord les intérêts de l’Orient. Et plût à Dieu qu’on l’eût fait ! Des sacrifices réciproques auraient moins coûté à l’une et à l’autre que cette rivalité ardente à laquelle l’ambitieuse susceptibilité de lord Palmerston les a pour long-temps condamnées.

Les cours du Nord prirent d’abord peu de part à ces débats. L’Autriche, craignant que le désaccord des deux puissances occidentales ne mît la paix de l’Europe en péril, essaya, bien que timidement, de concilier leurs prétentions ; et comme la politique de la France tendait à rendre le provisoire définitif, M. de Metternich, qui a horreur du changement, se prononça pour la solution française. La Russie avait émis une opinion semblable jusqu’au moment où elle crut entrevoir que le différend prenait de la gravité, et que l’Angleterre se détachait de nous tous les jours. Alors ce qui n’était qu’un incident de la politique européenne en devint la principale affaire. On y apporta autant d’empressement et d’activité que l’on y avait mis d’insouciance et de laisser-aller. On confondit ensemble, pour les trancher d’un seul coup, la question du présent et celle de l’avenir, et l’on abandonna le pacha d’Égypte à l’Angleterre, à condition que l’Angleterre sacrifierait la France à ses nouveaux alliés. Ce fut le pacte d’un amour-propre froissé avec les vieilles passions de 1815. L’action fut transportée de l’Orient à l’Occident, et la coalition contre-révolutionnaire se trouva reformée.

Mais n’anticipons pas sur la marche des évènemens. Aussi loin que remonte la correspondance diplomatique publiée par lord Palmerston, c’est-à-dire dans les derniers jours du ministère Molé, on voit la France et l’Angleterre divisées d’opinions, mais encore animées du désir de s’entendre, et considérant leur bonne intelligence comme le premier de leurs intérêts. Voici le récit que fait lord Granville à lord Palmerston d’une conversation récente avec M. le comte Molé. Cette dépêche importante est datée du 15 février 1839 ; elle ouvre le premier volume des documens anglais.


« Le comte Molé, dans le cours d’une conversation sur les affaires de l’Orient, en me rappelant que l’expédition de Méhémet-Ali aux mines du Sennaar touchait à son terme, m’a exprimé le désir que, par des communications préalables, la France et l’Angleterre se préparassent à agir de concert au moment où le vice-roi soulèverait de nouveau la question de son indépendance, ce qu’il ne manquerait pas de faire dès son retour à Alexandrie. Son excellence me fit observer que, malgré la tendance commune de la France et de l’Angleterre à maintenir la paix entre le sultan et le pacha, il existait, entre les intérêts des deux peuples dans la question d’Orient, des différences qui, à moins d’un concert préalable, pourraient amener un défaut d’unité dans le langage et dans les actes des deux gouvernemens, au détriment du but que l’un et l’autre se proposaient.

« En parlant de cette différence des intérêts, M. Molé fit allusion aux moyens de communication et de transit que l’Égypte offrait entre l’Europe et l’empire britannique dans l’Inde, ce qui était un objet d’une plus grande importance pour l’Angleterre que pour la France.

« Je répondis que, bien que la facilité des communications avec l’Inde par l’Égypte fût une question à laquelle l’Angleterre se trouvait plus fortement intéressée que la France, je ne comprenais pas que cette circonstance pût produire une divergence d’opinion quant aux mesures qu’il conviendrait d’adopter pour prévenir une collision entre le sultan et Méhémet-Ali, mais que je ne doutais pas que mon gouvernement donnât la plus sérieuse attention à toute proposition qui serait suggérée par son excellence dans le but d’amener un langage et des actes communs.

« Je fis observer que les deux gouvernemens avaient protesté, aussi bien que l’Autriche et la Russie, contre les prétentions du pacha à l’indépendance, que nous avions menacé d’employer nos forces navales contre lui, si, malgré ces protestations, il donnait suite à son projet, et que nos menaces avaient du moins obtenu ce résultat, de faire suspendre la déclaration d’indépendance annoncée par Méhémet-Ali.

« Le comte Molé me dit qu’il ne pouvait pas se reposer sur l’effet de nos menaces, à moins que l’on ne donnât en même temps au pacha l’espérance d’un arrangement qui assurerait l’avenir de sa famille ; que notre politique devait être, en considérant le grand âge de Méhémet-Ali, de gagner du temps et de détourner la crise qui menaçait l’Orient. Rien ne pouvait mieux servir l’accomplissement de ce projet que l’assurance, qui serait donnée à Méhémet-Ali, des bons offices de la France et de l’Angleterre pour obtenir à son fils le gouvernement de l’Égypte aux conditions auxquelles le pacha le gardait aujourd’hui.

« Cette dépêche contient la substance de ma conversation avec le comte Molé, conversation qu’il m’a prié de transmettre à votre seigneurie. »


M. Molé pose clairement la question. Pour décider Méhémet-Ali à se renfermer dans les limites du statu quo, il veut qu’on lui donne des espérances, et que la France et l’Angleterre s’engagent à demander l’investiture de l’Égypte pour son fils. Cette base de négociation est à la fois la première et la dernière à laquelle le gouvernement français se soit arrêté. Les prétentions de M. Molé, sont déjà ce que devaient être plus tard celles du maréchal Soult et de M. Thiers. Ce qu’il réclame pour le pacha, c’est l’hérédité de l’Égypte et la possession viagère de la Syrie. À travers les hésitations et les maladresses de notre politique extérieure, on reconnaîtra que la France n’a guère varié sur ce point. Le gouvernement anglais le sait bien, car, dès le 16 juin 1839, lord Beauvale écrivait de Vienne à lord Palmerston : « Louis-Philippe désire un arrangement qui assurerait la succession héréditaire de l’Égypte à la famille de Méhémet-Ali, et qui ferait rentrer la Syrie, à la mort du vice-roi, sous la domination du sultan. »

La dépêche de lord Beauvale constate que, dès les premiers mots de cette discussion, le roi, les ministres et les chambres, tout le monde s’était expliqué nettement sur les intentions de la France. L’Angleterre ne suivit pas d’abord cet exemple. On vient de lire le récit de lord Granville : il était difficile de répondre à plus de confiance par plus de réserve. Lord Granville ne s’explique pas sur les arrangemens territoriaux ; il laisse entièrement de côté la question d’avenir, et ne paraît préoccupé que de l’intérêt que peut avoir l’Angleterre à faire agir ses forces navales dans le Levant, dans l’éventualité d’une collision entre le sultan et Méhémet-Ali.

La même réserve se fait remarquer dans les premières communications échangées entre le maréchal Soult et lord Palmerston, à l’avènement du 12 mai. Le 30 mai, dans la fameuse dépêche adressée à M. de Bourqueney, le maréchal insinuait qu’en accordant au fils de Méhémet-Ali l’hérédité du gouvernement de l’Égypte, on calmerait l’agitation du vice-roi. L’Angleterre ne répondit pas immédiatement à cette ouverture. Quinze jours après, le 14 juin, lord Granville déclarait au maréchal qu’il n’avait point d’instructions de son gouvernement, mais qu’il ne doutait pas, d’après les lettres particulières qu’il avait reçues de lord Palmerston, que le cabinet cédât pour sa part l’hérédité de l’Égypte à Méhémet-Ali, à condition que les troupes égyptiennes évacueraient immédiatement la Syrie. En même temps, lord Granville, par un subterfuge dont la pensée appartenait sans doute à son gouvernement, présentait cette combinaison comme ayant déjà été mise en avant par la France et par l’Autriche.

Il est vrai que l’internonce autrichien, M. de Stürmer, avait fait, en son propre nom, à la Porte, des ouvertures qui indiquaient la rétrocession de la Syrie comme la base de l’arrangement à intervenir entre le sultan et le vice-roi ; mais le cabinet autrichien admettait lui-même la convenance de laisser la Syrie sous la domination égyptienne jusqu’à la mort de Méhémet-Ali.


Les points sur lesquels M. de Metternich voudrait connaître l’opinion des cabinets, sont les suivans :

1° Faut-il garantir l’Égypte à la famille de Méhémet-Ali, et cela doit-il se faire par des investitures successives ou par l’établissement d’un droit héréditaire, en réservant toujours à la Porte sa suzeraineté ?

« 2° La restitution de la Syrie doit-elle avoir lieu immédiatement ou à la mort de Méhémet-Ali ? Sur ce point, bien que le prince Metternich juge utile au pacha lui-même que la restitution soit immédiate, il reconnaît pourtant qu’il n’y aurait pas d’espoir d’obtenir cette rétrocession du pacha.

« Si le plan de restituer la Syrie à la Porte après la mort de Méhémet-Ali était celui auquel on devait définitivement s’arrêter, on doit s’attendre à voir la Porte demander la garantie des cinq puissances, et il faut préparer la réponse qu’on lui fera. » (Dépêche de lord Beauvale, Vienne, 14 juin 1839.)


À cette époque, la Russie [2] et la Prusse [3] s’étaient déclarées pour le statu quo, même dans l’avenir. Plus tard [4], la Prusse admettait que l’on accordât à Méhémet-Ali, avec l’hérédité de l’Égypte, une partie de la Syrie, Damas compris. La France s’exprimait avec beaucoup de ménagemens, comme une alliée qui veut se réserver la possibilité de transiger. Déjà cependant le maréchal Soult indiquait, dans sa dépêche du 15 juin, comme M. Molé avant lui, que la concession de l’Égypte ne suffirait pas.


« La nécessité de concéder à Méhémet-Ali l’investiture héréditaire d’une partie au moins de ses possessions actuelles paraît maintenant admise d’une manière à peu près générale. On a compris qu’au point de grandeur où il est parvenu, le besoin d’assurer l’avenir de sa famille, et de la mettre, après sa mort, à l’abri des vengeances de la Porte, se fait sentir trop impérieusement à son esprit, pour qu’il puisse se livrer à des pensées vraiment pacifiques, tant qu’il n’aura pas obtenu quelque satisfaction à cet égard.

« D’un autre côté, on ne peut pas se flatter de l’espoir que la Porte consente à lui accorder ce surcroît de force morale, si, par compensation, on ne lui donne pas à elle-même quelque avantage qui lui fournisse une garantie matérielle contre les entreprises éventuelles d’un ennemi dont elle aurait ainsi accru la puissance. La nature et l’étendue de cet avantage ne sont pas faciles à déterminer. Lord Palmerston pense qu’il ne faudrait pas moins que la rétrocession de la Syrie tout entière. À Berlin, on semble admettre que le sultan pourrait se contenter d’une partie seulement de cette province. Quant à nous, monsieur, nous reconnaissons que la Porte aurait droit à une compensation réelle ; mais nous croyons que le moment d’en fixer la nature et la proportion n’est pas arrivé, qu’une question pareille ne peut être résolue que d’après des données diverses et compliquées dont l’appréciation ne peut être l’œuvre d’un moment, et que ce point doit être renvoyé au concert qui, si nos vues viennent à prévaloir, s’établira entre les puissances. »


En résumé, aucune des puissances ne s’explique d’abord ouvertement sur la question territoriale. Le gouvernement français, tout en laissant voir ses tendances, s’enveloppe de précautions oratoires, et se rabat sur des fins de non-recevoir. La Russie défend le statu quo, parce qu’elle sait bien que, dans la pensée des autres puissances, cette combinaison a fait son temps ; mais ce qu’elle désire, c’est de garder sa position d’isolement privilégié en Orient, jusqu’à ce qu’elle ait aperçu avec plus de clarté ce qu’elle pourrait gagner à un changement. L’Autriche est combattue, dans sa politique de conciliation, par l’intérêt bien positif qui la met à la remorque de la Russie. L’opinion de la Prusse est un moyen terme sur lequel cette puissance n’a pas eu le courage d’insister.

L’Angleterre, avant de donner son dernier mot sur l’Orient, avait voulu connaître les dispositions de l’Europe et surtout celles de la France. Lord Palmerston laissa ses agens sans instructions pendant les mois de mai et de juin 1839. Dans l’intervalle, il négociait avec le gouvernement français, qu’il essayait tantôt de compromettre avec la Russie et tantôt d’engager contre l’Égypte. Cette double tentative ayant à peu près échoué, lord Palmerston se tourna vers le nord de l’Europe ; n’étant pas parvenu à resserrer les liens de l’alliance anglo-française, ce ministre songeait dès-lors à la rompre, et cherchait déjà d’autres alliés.

La dépêche qui dessine la politique de l’Angleterre à l’égard de l’Orient, porte la date du 28 juin 1839. Elle est adressée à lord Beauvale, avec injonction de la communiquer à M. de Metternich. Si l’on s’en tient aux apparences, c’est une réponse indirecte aux argumens que M. de Nesselrode a fait valoir en faveur du statu quo. Dans la réalité, c’est une provocation à un rapprochement amical, qui s’adresse à la Russie par l’intermédiaire de l’Autriche. Lord Palmerston signifie visiblement à l’Europe qu’il ne peut pas s’entendre avec le cabinet des Tuileries, et donne rendez-vous aux puissances sur son propre terrain. Cette note veut dire : « Sacrifiez-moi l’Égypte, et je vous sacrifie la France. » La Russie le comprit, et le résultat fut la mission de M. de Brunnow.

Dans sa dépêche du 15 juin à M. Pozzo di Borgo, son ambassadeur à Londres, M. de Nesselrode avait dit :


« Pour mettre d’avance de justes limites à l’action du pacha d’Égypte, il faudrait lui déclarer de la manière la plus formelle que, « tant qu’il se bornerait à la défense des territoires qui lui ont été assignés par l’arrangement de Kutaya, tant qu’il n’étendrait pas ses opérations au-delà des districts de Diarbékir et d’Orfa, ainsi qu’il en a donné aux consuls la promesse formelle, la Grande-Bretagne, d’accord avec les autres puissances de l’Europe, resterait témoin impassible de la lutte qui s’est engagée en Syrie, mais que dès qu’il prendrait l’offensive, dès qu’il étendrait le théâtre de ses opérations au-delà des défilés du Taurus, pour le porter au centre de l’Asie mineure, l’Angleterre considérerait un pareil acte d’hostilité comme s’il était dirigé contre elle-même et agirait dès-lors comme si elle était en guerre ouverte avec le pacha d’Égypte.

« Qu’elle se regarderait de même comme en état de guerre avec lui, s’il essayait de faire sortir sa flotte pour engager avec le sultan une lutte sur mer, l’intention formelle de l’Angleterre étant de renfermer le combat dans les bornes de la Syrie, et de ne permettre sous aucun prétexte qu’il puisse dépasser ces bornes irrévocablement fixées par l’intérêt général de l’Europe, qui veut que la paix de l’Orient soit promptement rétablie, et que la lutte actuelle, quelles que soient les chances de la guerre, ne puisse d’aucune manière mettre en péril la tranquillité de l’empire ottoman.

« Si l’Angleterre s’accordait avec nous pour émettre une déclaration conçue dans ces termes, l’empereur autoriserait son représentant à Alexandrie à se prononcer exactement dans le même sens. »

Cette dépêche est un prodige d’habileté. M. de Nesselrode donne un coup de sonde dans les passions de lord Palmerston. Il lui laisse entrevoir la possibilité d’une entente amicale entre l’Angleterre et la Russie, qui s’associerait, dans certains cas, à des mesures coercitives contre le pacha d’Égypte. Le ministre russe accorde donc, du premier mot, à l’Angleterre ce que la France lui avait constamment refusé ; mais il met à ce concours des conditions qu’il sait bien être inacceptables, se réservant ainsi une grande marge pour le marché définitif.

La dépêche de M. de Nesselrode fut communiquée à lord Palmerston le 27 juin. On vient de voir que le ministre anglais y répondit sur-le-champ sous le couvert du prince Metternich, de manière à indiquer qu’il attendait de M. de Nesselrode de nouvelles propositions. Cependant lord Palmerston, pour sauver les apparences, parle toujours d’un concert européen ; bien mieux, il se sert de l’opinion de la France pour déterminer la Russie à renoncer au maintien du statu quo.

Après avoir déclaré que le gouvernement anglais ne restera pas le spectateur passif du conflit engagé en Orient, qu’il ne permettra pas à Méhémet-Ali d’occuper les districts d’Orfa et de Diarbekir, et que les instructions données à l’amiral Stopford lui enjoignent d’obtenir une suspension d’armes dans le cas où les troupes égyptiennes s’avanceraient vers l’Asie mineure, lord Palmerston ajoute :


« Il y a donc unanimité d’opinion entre les puissances sur ce point, qu’il faut prévenir ou arrêter les hostilités. L’Autriche, la France et l’Angleterre paraissent comprendre aussi que la position respective du sultan et du pacha est incompatible avec la sécurité de l’empire ottoman ainsi qu’avec la paix de l’Europe, et qu’un arrangement quelconque, mais différent de l’état actuel, doit être conclu si l’on veut éviter des dangers sérieux.

« Quelques passages de la dépêche de M. de Nesselrode feraient supposer que la Russie ne partage pas cette opinion, et que le statu quo la satisfait ; avais il en est d’autres qui semblent indiquer que la Russie n’est pas éloignée de prendre en considération la possibilité d’un règlement nouveau… Aucune puissance ne peut se séparer des autres dans ses actes à l’égard de la Turquie, et les affaires de l’Orient doivent être considérées comme une question européenne, autant qu’aucune autre qui ait occupé les cabinets.

« Le gouvernement français a proposé que ces matières fussent discutées dans une conférence des cinq puissances qui se tiendrait à Vienne. Le prince Metternich a donné les raisons qui, dans son opinion [5], ne permettent pas de soumettre ces questions à une conférence formelle ; nais il a demandé que Vienne fût le siège des négociations : le gouvernement de sa majesté pense que de puissans motifs militent pour la proposition de la France, et quelques argumens d’un grand poids contre cette proposition. Celle du prince Metternich soulève moins d’objections et promet moins d’avantages ; elle n’enchaînera pas l’action de la Grande-Bretagne autant qu’une conférence formelle l’aurait fait.

Le gouvernement de sa majesté est disposé à souscrire aux vues du prince Metternich, pourvu qu’elles aient l’assentiment de la Russie et de la Prusse, aussi bien que celui de la Grande-Bretagne et de la France.

« Voici la pensée générale du gouvernement sur la question d’Orient :

« Les grandes puissances ont le droit d’intervenir dans ces difficultés qui sont, en fait, une lutte entre un souverain et son sujet, parce que cette lutte menace de faire naître de grands et immenses dangers pour leurs intérêts et pour la paix de l’Europe. Ces intérêts et cette paix exigent le maintien de l’empire ottoman, et le maintien de l’empire ottoman est par conséquent le but principal que l’on doive se proposer. Ce but ne peut être atteint qu’en supprimant toute chance d’une future collision entre le sultan et Méhémet-Ali. Mais aussi long-temps que Méhémet-Ali continuera à occuper la Syrie, un conflit sera à craindre. Méhémet-Ali ne peut pas dominer la Syrie sans une force militaire considérable qui tienne constamment garnison dans cette province ; et tant qu’une force égyptienne occupera la Syrie, il faudra nécessairement une armée turque dans la partie de l’Asie mineure qui est limitrophe de la Syrie. Le sultan et Méhémet-Ali pourraient tomber d’accord, en ce moment, de réduire leur état militaire à un chiffre déterminé ; mais ni l’un ni l’autre ne pourrait être assuré qu’après un certain temps ces forces ne seraient pas augmentées de part et d’autre, et en effet chacun des deux les augmenterait certainement par degrés. Ainsi et en peu de temps, le même état de choses qui aurait existé auparavant ne manquerait pas de se reproduire, car les causes et les passions qui l’auraient amené ne cesseraient pas d’agir. Méhémet-Ali ou Ibrahim voudrait encore ajouter de nouveaux territoires à leurs pachaliks, et le sultan brûlerait toujours de les rejeter en Égypte.

« Il paraît donc au gouvernement de sa majesté que ce danger ne peut cesser qu’autant que Méhémet-Ali rendra la Syrie à l’autorité directe du sultan, qu’il se retirera en Égypte, et qu’il mettra le désert entre ses troupes et celles du sultan. Mais on ne peut pas espérer que Méhémet-Ali consente à cet arrangement si on ne lui concède quelque avantage équivalent, et cet avantage pourrait être la succession héréditaire de l’Égypte accordée à la famille du pacha. On garantirait ce gouvernement à Méhémet-Ali et à sa famille de la même manière qu’on avait garanti anciennement à un autre pacha le gouvernement de Scutari. Le vice-roi continuerait à être vassal et tributaire de la Porte ; il fournirait un contingent d’hommes et serait lié, comme tout autre pacha, par les traités que ferait son souverain.

Si les cinq cours s’accordaient sur un tel plan et le proposaient aux deux parties avec toute l’autorité qui appartient aux grandes puissances de l’Europe, cet arrangement serait effectué, et l’Europe se trouverait ainsi délivrée d’un danger sérieux et imminent [6]. » (Lord Palmerston à lord Beauvale, 28 juin.)


Pour avoir l’intelligence de cette phase des négociations et pour suivre, dans la direction qu’elle va s’ouvrir, la manœuvre stratégique de lord Palmerston, il convient de se reporter aux faits antérieurs. La controverse qui s’est engagée, au début de la dernière session, entre M. Thiers et M. Passy, a pleinement démontré, si je ne me trompe, que l’Angleterre n’avait pas trouvé le ministère du 12 mai disposé, comme elle l’aurait voulu, à un acte de vigueur contre la Russie, et que le gouvernement français avait substitué au projet de forcer les Dardanelles, dans le cas où une armée russe aurait été débarquée à Scutari, une note qui demandait à la Porte la faculté de concourir à la défense de Constantinople. Il est demeuré tout aussi évident que la politique de ce ministère, politique peu prévoyante à coup sûr, avait consisté à chercher un refuge contre les prétentions de l’Angleterre dans l’appui douteux du cabinet autrichien, et qu’il avait inventé, dans cette espérance, le concert européen.

À la vérité, M. Passy a produit une dépêche de M. de Bourqueney, à la date du 25 mai, antérieure par conséquent de vingt-trois jours à la proposition faite par le maréchal Soult d’établir les conférences à Vienne, et qui représente lord Palmerston comme invoquant une résolution commune des cinq puissances dans la question d’Orient ; mais il ne faut pas se prendre ici à l’identité des termes, et à côté de la lettre il convient de voir l’esprit. Le concert qu’avait suggéré lord Palmerston ne ressemblait pas le moins du monde à celui qu’a proposé le maréchal Soult.

En supposant la convenance ou la nécessité d’une intervention européenne dans les affaires de l’Orient, le sort de l’empire ottoman ne pouvait être réglé, je le sais, que par une décision commune aux cinq puissances, par un acte qui prît rang dans les précédens du droit international. Mais de quelle manière devait s’établir ce concert ? Voilà toute la question. Le gouvernement français voulait s’y présenter sans préparation et sans alliés, espérant avoir meilleur marché de l’Europe réunie que de l’Angleterre seule ; le cabinet britannique au contraire invitait la France à s’entendre avec lui avant de soumettre la difficulté aux autres cours. Il voulait que ses deux puissances occidentales unissent leurs intentions et leurs efforts [7]. En un mot, il ne rompait pas encore le faisceau, dont la France avait déjà très imprudemment relâché les liens.

Que lord Palmerston fût ou ne fût pas de bonne foi dans cette tentative, ce sera un éternel sujet de regret pour nous que notre gouvernement ne l’ait pas mieux accueillie. Les différends de la France avec l’Angleterre devaient rester une affaire domestique dans laquelle chacune d’elles, par un sacrifice égal, eût maintenu la bonne harmonie. Cet intérêt était le premier de tous. L’Angleterre et la France, unies d’intentions et d’efforts dans une conférence européenne, auraient dominé sans peine les autres cours. L’association des gouvernemens constitutionnels aurait fait pour l’Orient en 1839 ce qu’elle avait fait pour la Belgique en 1831. L’Angleterre et la France n’auraient pas exercé moins d’influence sur le dénouement des négociations que n’en ont eu plus tard l’Angleterre et la Russie. De tout temps, deux puissances ont donné l’impulsion, et l’Europe l’a suivie.

Il est à remarquer, en lisant la dépêche de M. de Bourqueney, que lord Palmerston excluait alors la Russie du concert dont il prétendait que la France et l’Angleterre posassent les conditions. Un mois plus tard, dans sa dépêche à lord Beauvale, il n’admet les conférences en principe qu’autant que la Russie aura consenti à y prendre part. Le simple rapprochement de ces deux faits montre l’espace que la politique anglaise a dû parcourir en si peu de temps ; en un mois, le revirement a été tellement complet, que lord Palmerston a passé d’un pôle à l’autre : cette entente préalable que la France avait déclinée, il y appelle déjà la Russie. Après avoir songé à isoler la Russie de l’Europe, c’est la France qu’il vouera bientôt à cet isolement.

Je n’ai pas l’intention d’exagérer les torts de l’Angleterre, et je reconnais que, si lord Palmerston est coupable d’avoir brisé l’alliance des deux grands états constitutionnels, le ministère du 12 mai s’était déjà refusé à la resserrer. La pensée de cette rupture, qui était d’abord personnelle à lord Palmerston, ne s’est fait jour dans le cabinet anglais que lorsqu’il a été démontré pour lui que l’on ne pouvait pas compter sur nous. Cela diminue la faute, sans l’absoudre ; car les motifs qui excuseraient l’indifférence pour un allié ne sauraient justifier l’hostilité.

À partir du mois de juillet 1839, on voit les rapports de la France avec l’Angleterre se détendre chaque jour et s’aigrir. La France continue à s’enfoncer innocemment dans la voie du concert européen. L’Angleterre traite l’opinion du gouvernement français comme un fait sans importance, ou lui suscite des querelles et des embarras, tout en ne cessant pas d’adresser des avances au gouvernement russe et de se mettre en frais de coquetterie à son égard.

M. Thiers, appelé à s’expliquer, dans la discussion de l’adresse, sur la politique du 12 mai, l’appelait une politique pacifique, européenne, humaine, et il ajoutait que l’Europe n’avait pas répondu à ces intentions loyales par des actes d’une égale loyauté. Les faits viennent cruellement à l’appui du jugement porté par M. Thiers, car il n’est pas une seule de ces démarches si européennes et si humaines, mais si peu françaises, dont on n’ait tiré, aussitôt parti contre la France.

Prenons pour exemple la garantie donnée par le gouvernement français à l’indépendance et à l’intégrité de l’empire ottoman. Le ministère du 12 mai crut avoir fait là un coup, de maître, et un membre de ce ministère, M. Passy, s’en glorifiait encore il y a un an. « La France, disait-il, a pris une initiative qu’une autre puissance ne paraissait pas vouloir prendre. Le cabinet écrivit aux cours et leur proposa de faire garantir l’intégrité de l’empire ottoman. »

Cette démarche, dont le ministère du 12 mai revendique l’initiative, lui fut en réalité suggérée par le cabinet autrichien. Ce fait ressort d’un simple rapprochement de dates. La déclaration du maréchal Soult est du 17 juillet 1839 [8]. Or, le 30 juin, M. de Metternich adressait aux cours de Paris et de Londres une communication dont on connaîtra le sens par la réponse que lord Palmerston y fit dès le 13 juillet [9].


« Rien ne peut être plus sage ni plus urgent que la mesure proposée par le prince de Metternich : savoir, que chacune des cinq puissances déclare solennellement sa détermination de maintenir l’indépendance et l’intégrité de l’empire ottoman, sous la dynastie actuelle, et, comme une conséquence nécessaire de cette détermination, qu’aucune d’elles ne cherchera à profiter de l’état des choses pour obtenir un accroissement de territoire ou une influence exclusive.

« Vous pouvez annoncer au prince de Metternich que vous êtes pleinement autorisé à faire cette déclaration de la part de la Grande-Bretagne ; et si l’on jugeait nécessaire de donner une forme plus solennelle à cette déclaration, votre excellence est autorisée à signer, au nom de la Grande-Bretagne, toute pièce qui sera proposée pour en faire mention. »


Dans la pensée du ministère français, la garantie donnée à l’indépendance de l’empire ottoman devait mettre cet empire à l’abri du protectorat, et par conséquent de la domination exclusive de la Russie ; mais les puissances qui lui avaient inspiré cette déclaration l’entendaient bien autrement, et n’avaient voulu qu’engager la France dans une croisade contre Méhémet-Ali. Rien ne le prouve mieux que le projet de déclaration rédigé à Vienne par lord Beauvale, vers la fin de juillet, et qui est ainsi conçu :


« Les puissances, considérant l’intégrité de l’empire ottoman comme un élément nécessaire de l’équilibre européen, et voyant dans toute atteinte à cette intégrité un danger pour l’état de paix qu’elles sont déterminées à maintenir, regarderont tout pacha qui lèvera l’étendard de la révolte contre son souverain comme commettant un acte d’hostilité contre elles-mêmes.

« En conséquence de ce principe, et considérant les négociations entre la Porte et Méhémet-Ali comme ayant été imposées à la Porte par une nécessité indépendante de sa volonté, les puissances ont résolu de prendre les résultats de cette négociation (quels qu’ils soient) en même délibération, et de ne leur assigner aucune valeur, excepté en tant qu’ils pourront convenir aux objets que les puissances ont en vue, et qu’ils n’épargneront rien pour atteindre. »


Lord Beauvale, en donnant communication de cette pièce à lord Palmerston, a soin de lui dire que chaque mot a reçu l’approbation du prince de Metternich. On le croira sans peine. Mais pouvait-il en être de même à Paris ? Le commentaire s’était bien éloigné du texte. Le maréchal Soult avait prétendu faire de la garantie des cinq puissances une arme contre l’ennemi extérieur, et lord Beauvale la convertissait en une sorte d’excommunication fulminée contre tous les ennemis intérieurs de la Porte, notamment contre Méhémet-Ali ! Il déclarait que tout pacha qui aurait levé le drapeau de la révolte aurait affaire aux cinq puissances, et il contractait ainsi, au nom de l’Europe l’obligation d’intervenir dans tous les différends du sultan avec ses sujets. Rien n’était moins possible ni plus imprudent. M. de Saint Aulaire vit le piège ; mais le gouvernement français ne devait pas l’éviter, et il y tomba par la note commune du 27 juillet.

Cette note fut l’œuvre de l’Autriche et de l’Angleterre. M. Thiers a expliqué les motifs qui décidèrent la Russie à s’y prêter ; elle avait refusé de négocier à Vienne, elle ne pouvait pas refuser d’agir à Constantinople. Mais par quel motif la France avait-elle autorisé son ambassadeur à une démarche qui devait changer sa propre situation ? Les illusions qui avaient dicté la déclaration du 17 juillet, se retrouvent dans la note du 27. On se croyait l’arbitre de l’Europe, on n’en était que l’instrument.

« Les soussignés ont reçu ce matin de leurs gouvernemens respectifs des instructions en vertu desquelles ils ont l’honneur d’informer la sublime Porte que l’accord sur la question d’Orient est assuré entre les cinq grandes puissances, et de l’engager à suspendre toute détermination définitive sans leur concours, en attendant l’effet de l’intérêt qu’elles lui portent.

« Signé : PONSONBY, BARON DE STURMER, COMTE KOENIGSMARK, BARON ROUSSIN, A. BOUTENEFF. »


Au moment où cette note fut remise à la Porte, elle offrait à Méhémet-Ali l’Égypte héréditaire et la Syrie viagère, conditions qui auraient probablement rendu la paix à l’Orient. « La Porte va céder, » écrivait lord Ponsonby le 26 juillet. Par quelle fatalité a-t-on empêché l’arrangement direct, le seul possible, comme la Russie l’avouait alors ? Il faut citer les propres paroles du maréchal Soult, afin que l’on juge de la fidélité avec laquelle l’amiral Roussin, en commettant une faute aussi capitale, a suivi les instructions de son gouvernement :


« J’ai chargé M. Cochelet de déclarer au vice-roi, dans les termes les plus formels, qu’alors même qu’il arracherait à la détresse de la Porte des conditions incompatibles avec la dignité du sultan ou propres à compromettre l’avenir de l’empire, elles n’obtiendraient pas l’assentiment des puissances européennes, si nécessaire cependant pour donner quelque valeur et quelque solidité à un tel engagement.

« Que la Porte ne se hâte pas de conclure avec Méhémet-Ali ; qu’elle ne fasse rien surtout sans le concours de ses alliés : tels sont les conseils que vous ne devez pas cesser de lui faire entendre, les seuls qui se concilient avec ses intérêts évidens ; et il lui sera d’autant plus facile de les suivre, que le vice-roi, au milieu de toutes ses exigences, annonce pourtant l’intention de ne pas les appuyer par la force des armes. Rien n’oblige donc les ministres du sultan à se hâter.

« Les trois cours (l’Angleterre, l’Autriche et la France) sont unanimes à proclamer la nécessité d’un concert européen pour régler les affaires de l’Orient. La Russie seule, qui avait d’abord paru admettre la convenance de ce concert, cherche maintenant à éluder, sous des prétextes plus ou moins spécieux, les conséquences du principe qu’elle n’ose pas contester directement un statu quo dépourvu de sanction, exposé par conséquent à de nouvelles et promptes vicissitudes, c’est incontestablement ce qui lui convient le mieux en Orient. Il se pourrait donc qu’un arrangement direct entre la Porte et Méhémet-Ali entrât dans ses vues ; que, loin de le contrarier, elle y donnât secrètement la main ; et s’il était vrai, comme quelques indices donnent lieu de le supposer, que Nourri-Effendi se fût rallié à la politique du cabinet de Saint-Pétersbourg, il y aurait lieu de concevoir des inquiétudes dans ce sens. (Le maréchal Soult au baron Roussin, 7 août 1839.)


Plût à Dieu que cette politique eût été réellement celle de la Russie, et que la Porte eût montré sa déférence habituelle pour les conseils qui lui venaient de ce côté, car l’arrangement direct aurait épargné à la France l’humiliation que lui a infligée le traité du 15 juillet, et à l’Orient les désordres que l’intervention armée des puissances y a provoqués. Mais le ministère du 12 mai ne voyait et ne prévoyait rien. Dans son optimisme confiant, il croyait marcher à la paix universelle, en résistant à l’Angleterre et en heurtant de front la Russie. La candeur politique du gouvernement français fut poussée si loin, qu’au moment de la première mission de M. de Brunnow, il menaça l’Angleterre de s’isoler [10], ce que l’Angleterre désirait par-dessus tout, et qu’au retour du négociateur russe il félicita lord Palmerston du rapprochement qui s’opérait aux dépens de la France entre le cabinet de Londres et le cabinet de Pétersbourg [11].

Je ne connais rien de plus triste que le spectacle de cette bonne foi sans art, de cette politique enfantine aux prises avec la duplicité consommée des diplomates européens. Ce n’est de tous côtés qu’embûches et que trahisons dans lesquelles notre gouvernement donne tête baissée. On souffre, en suivant les traces du complot, de savoir que le succès, un succès funeste, est au bout. On voudrait pouvoir avertir la France et lui crier, comme l’héroïque d’Assas : « A moi, Auvergne, ce sont les ennemis ! » Mais il n’est plus temps, et il faut se résigner : nous sommes sous le poids des faits accomplis.

Pendant que le gouvernement français n’épargnait rien pour amener un concert entre les puissances sur les affaires de l’Orient, froissant les amours-propres et heurtant les intérêts privés, en vue de la paix, ces mêmes puissances ne songeaient qu’à se rapprocher, disons mieux, à se coaliser contre la France. Le système des alliances européennes allait changer, et l’équilibre du monde se déplaçait. On voit tous les cabinets concourir d’instinct à ce plan avant d’en venir à des stipulations écrites ; ils s’entendent sans s’être expliqués. Les uns manœuvrent avec la timidité ordinaire de leur politique ; les autres marchent droit au but sans scrupule comme sans remords, les uns et les autres rassurés sur le danger d’une collision avec la France par la faiblesse bien connue du gouvernement français.

Ce qui prouve que la haine du nom français a fait l’union des puissances, c’est qu’aucune d’elles, en abordant la question d’Orient, n’avait une opinion arrêtée. L’Orient a été le champ de bataille où elles ont déployé leur stratégie, prenant ou quittant une position, selon qu’il en résultait quelque chance de plus ou de moins contre nous. Voilà le secret de leurs variations. La stabilité de la Porte, la sécurité du pacha, le sort des populations qui habitent l’empire ottoman, tout a été subordonné au grand intérêt de nous tenir en échec, et le triomphe de nos adversaires s’est composé autant de nos concessions bénévoles que de leurs violences et de leurs agressions.

Dans le cours de ces négociations, l’Autriche et la Russie ont modifié cinq à six fois [12] leurs vues sur l’avenir de l’Orient. Du statu quo proposé par M. de Nesselrode dans sa dépêche du 15 juin 1839 au traité du 15 juillet 1840, il y a toute l’épaisseur du monde. Mais qu’importait l’Orient à la Russie et à l’Autriche, quand lord Palmerston faisait briller à leurs yeux l’espoir de nous arracher l’Occident ? Cette perspective leur ayant été ouverte par la dépêche que lord Palmerston écrivait le 28 juin, et qui disait clairement à quelles conditions l’Angleterre changerait d’alliances, il reste à examiner ce que l’Autriche et la Russie ont fait pour aller au-devant.

Dès le premier moment, l’Autriche et la Russie se disputèrent la faveur de l’Angleterre, mais la Russie négociait comme un cabinet qui a l’habitude du commandement ; l’Autriche apportait jusque dans ses prétentions la souplesse d’une cour accoutumée à ramper et à obéir. Elle se posait en intermédiaire, elle voulait être le nœud de la coalition. L’Angleterre et la Russie, au contraire, montraient, chacune de son côté, la volonté de traiter directement. Quand l’Autriche, après avoir refusé d’envoyer dix mille hommes en Syrie, demandait (dépêche du 1er juillet 1839) la coopération d’une flotte russe dans la Méditerranée, et l’occupation de Constantinople par une armée russe, lord Palmerston répondait par un refus. Mais il accordait le tout, sans marchander, dès que la Russie en exprimait elle-même le vœu par l’organe de M. de Brunnow ; et quant à la Russie, après avoir fait échouer la conférence de Vienne, elle portait à Londres les mêmes propositions que l’Autriche avait d’abord présentées. En un mot, la coalition avait commencé par pivoter sur l’Autriche ; on verra bientôt la Russie en devenir le point d’appui.

L’ardeur avec laquelle M. de Metternich seconda les projets de lord Palmerston se révèle par la lecture du plan qu’il avait inventé à la réception de la dépêche anglaise, et qui est déjà, une année à l’avance, le traité de juillet. Ce plan se trouve décrit dans une dépêche de lord Beauvale à lord Palmerston, à la date du 11 juillet 1839.


« Quant au plan de pacification, le prince Metternich adopte pleinement les idées de votre seigneurie. Mais la Porte ayant indiqué elle-même les termes auxquels elle veut conférer l’Égypte à la famille de Méhémet-Ali, il considère ces termes, qui consistent dans la restitution de la Syrie et de Candie, et dans le désarmement, comme un sine qua non. La restitution de la côte orientale de la mer Rouge, et les conditions auxquelles l’Égypte doit être tenue en fief, sont ouvertes à la négociation. »

Voilà bien les bases du traité de Londres. Quant aux procédés que M. de Metternich conseillait pour l’exécution, l’on va voir qu’il ne s’éloignait pas beaucoup de ce qui a été fait.

« La négociation doit commencer à Constantinople, et sera complète lorsque la Porte sera tombée d’accord, avec les cinq puissances, des termes qu’il conviendra d’accorder au pacha ; ce consentement sera consigné dans des notes officielles. Cela fait, les puissances notifieront les conditions au pacha, en appuyant leurs injonctions par des mesures coërcitives qui soient suffisantes, en cas de refus, pour déterminer son assentiment. Cet assentiment obtenu, on placera l’arrangement sous la garantie des cinq puissances. Les bases de cette convention sont déjà à l’état d’esquisse, et peuvent être considérées comme ayant déjà reçu la sanction de l’Angleterre, de l’Autriche, de la Prusse et de la Russie. La France reste à convaincre. »


M. de Metternich, en homme prudent, ne s’explique pas à découvert sur la possibilité de traiter sans la France, et de substituer l’arrangement à quatre à l’arrangement à cinq. Mais l’insinuation est suffisamment transparente dans le passage suivant :


« Dans la question du désarmement, il est probable que la Porte insistera, et elle a le droit d’insister sur une réduction dans les forces navales de Méhémet-Ali ; cette réduction sera probablement la condition la plus désagréable à la France, qui a toujours considéré la puissance maritime de l’Égypte comme un renfort pour la sienne et comme un contrepoids à notre supériorité maritime dans la Méditerranée. Si donc ce côté de la question doit être traité à Vienne, il est nécessaire (c’est lord Beauvale qui parle) que j’aie des instructions sur la quotité de la réduction qu’il faut demander, et sur le mode, et que je sache si une partie quelconque de la flotte égyptienne doit être livrée au sultan.

« Ceci réglé, il faudra établir les relations entre la conférence à Vienne et les ambassadeurs à Constantinople.

« Quand on traitera avec l’Égypte, les puissances maritimes prendront la direction de la négociation.

« Le prince Metternich pense que l’ascendant moral des cinq puissances agissant de concert déterminera la soumission du pacha. Mais, en tout cas, je ne doute pas de l’efficacité d’un blocus pour amener l’évacuation de la Syrie. »


La dépêche de lord Beauvale comblait les vœux de lord Palmerston ; il se hâta d’accéder au plan du prince de Metternich, en exaltant bien haut l’habileté de cet homme d’état et la profondeur de ses vues. On venait d’apprendre à Londres la mort du sultan, la bataille de Nézib et la défection du capitan-pacha. Ces évènemens, qui étaient une révolution dans l’état de l’Orient, ne firent pas chanceler la détermination de l’Angleterre. Plus le pacha grandissait dans l’opinion des musulmans, et plus lord Palmerston jugeait nécessaire de l’abattre, pour enlever à la France, dans la Méditerranée, un allié puissant. Le ministre anglais écrivit donc, le 26 juillet, à lord Beauvale, que ni la mort du sultan, ni la bataille de Nézib, ne devaient modifier les intentions des puissances, que ces évènemens n’ajoutaient rien aux titres de Méhémet-Ali, et qu’en affaiblissant les ressources militaires de la Turquie, ils imposaient, au contraire, plus étroitement aux cabinets de l’Europe le devoir d’intervenir. En même temps, lord Palmerston se portait fort, pour la France, et garantissait son adhésion cordiale aux vues qu’il exprimait. Il faut prouver que cette audacieuse assertion était plus qu’un acte de légèreté.

Lorsque le ministre anglais garantissait à Vienne et à Pétersbourg les intentions de la France, il ne les connaissait pas encore. La dépêche de lord Palmerston à lord Beauvale est, comme on le sait, du 26 juillet ; ce ne fût que trois jours plus tard, le 29 juillet, que lord Palmerston reçut de lord Granville, son ambassadeur à Paris, une dépêche qui disait :


« Votre seigneurie apprendra de. M. de Bourqueney que Ie gouvernement français pense que ni la funeste déroute de l’armée turque, ni la trahison du capitan-pacha, ni l’humble attitude du divan, ne doivent modifier la conduite que les grandes puissances de l’Europe se proposent de tenir. Tout arrangement fait entre le sultan et Méhémet-Ali, dans un moment où les conseillers de la Porte sont ou paralysés par la crainte, ou cherchent traîtreusement à faire leurs propres affaires en sacrifiant les droits de leur souverain, doit être regardé comme nul. Dans l’opinion du maréchal Soult, il faudrait signifier ces intentions à Méhémet-Ali. »


Soit que lord Granville eût rendu d’une manière inexacte les paroles du maréchal Soult, soit que les conversations du maréchal n’aient pas été, sous le ministère du 12 mai, plus claires que ses discours à la tribune, le sens de cette dépêche est directement contraire à celui de la note que M. de Bourqueney remit le même jour à lord Palmerston. Le maréchal disait, il est vrai :


« Les puissances, tout en donnant une pleine approbation aux sentimens concilians manifestés par la Porte, doivent l’engager à ne rien précipiter, et à ne traiter avec le vice-roi que moyennant l’intermédiaire et le concours de ses alliés, dont la coopération serait sans doute le meilleur moyen de lui ménager des conditions moins désavantageuses et mieux garanties.

« Je crois qu’à Alexandrie ces mêmes puissances doivent tenir au vice-roi un langage propre à lui faire sentir que, quels que soient les avantages qu’il vient d’obtenir, il risquerait de les compromettre en voulant les pousser trop loin, et que, s’il prétendait, dans quelque forme ou sous quelque prétexte que ce fût, arracher au sultan des conditions incompatibles avec sa dignité et la sûreté de son trône, l’Europe entière interviendrait pour s’y opposer. »

Mais tout en posant une limite aux prétentions du vice-roi, le maréchal voulait qu’on lui fît de justes concessions, et il ajoutait :

« Il faut aussi que la fermeté, j’ai presque dit la sévérité des conseils, soit tempérée par un ton de modération et de bienveillance qui, tout en avertissant la prudence de Méhémet-Ali, ne blesse pas trop fortement son orgueil et son ambition. Il y aurait certainement de l’affectation à paraître croire qu’après les succès que vient de lui procurer la folle conduite de la Porte, il n’a rien à attendre de plus que ce qu’il était en droit de demander auparavant. Ce serait méconnaître l’empire des faits, les nécessités de la situation. Si le vice-roi acquérait la conviction qu’il ne doit rien espérer de l’équité des puissances, il se révolterait contre leurs représentations impérieuses, et son irritation pourrait amener des conséquences dont la seule possibilité est de nature à effrayer tout esprit prévoyant. »


À la réception de cette dépêche, qui contenait la pensée expresse et officielle du gouvernement français, il était naturel que lord Palmerston regardât comme non avenues les assertions contradictoires de lord Granville. Tout au moins devait-il demander au maréchal Soult d’expliquer encore une fois ses véritables intentions. Est-ce là ce qu’a fait lord Palmerston ? Qu’on lise ce qu’il écrit à lord Granville le 30 juillet :


« Le maréchal Soult, dans la conversation que vous me rapportez, a exprimé l’opinion que les évènemens récemment survenus dans le Levant ne devraient apporter aucun changement aux résolutions des alliés ; la dépêche adressée à M. de Bourqueney déclare, au contraire, que ces évènemens doivent modifier la conduite des puissances, et que les succès de Méhémet-Ali lui donnent droit à des conditions plus favorables que celles qu’on lui avait proposées.

« Le gouvernement de sa majesté, supposant que la dépêche a été écrite avant que la conversation eût lieu, et que la conversation, étant la dernière en date, exprime la détermination finale du gouvernement français, j’ai donc répondu à la conversation, et je n’ai pas répondu à la dépêche. Mais je crois nécessaire de faire savoir à votre excellence que le gouvernement de sa majesté, partageant complètement et entièrement les opinions exprimées par le maréchal Soult dans sa conversation avec votre excellence, n’admet pas les opinions renfermées, il est vrai, implicitement plutôt qu’exprimées dans la dépêche.


On aurait de la peine à imaginer un procédé plus comique à la fois et plus indécent. Eh quoi ! deux dépêches partent le même jour pour Londres ; l’une n’est qu’une causerie diplomatique, le rapport plus ou moins exact d’un ambassadeur ; l’autre contient la pensée réfléchie, écrite, officielle, du gouvernement français, et c’est à la première que s’attache lord Palmerston ! Il veut voir l’opinion de la France dans ce qu’un agent anglais lui fait dire, et non dans ce qu’elle dit elle-même en termes exprès ! Il traite une communication formelle comme un papier sans valeur ! Il n’y a pas d’exemple d’une pareille conduite dans les annales de la diplomatie.

Savez-vous pourquoi le ministre de la Grande-Bretagne en agit ainsi ? C’est qu’il avait disposé de l’opinion de la France et qu’il l’avait engagée sans la consulter. Ne voulant pas rétracter son dire, il escamote l’opposition du gouvernement français. Il fait semblant de n’y pas croire, ayant besoin que l’on n’y croie pas. C’est une pure escobarderie.

La dépêche que l’on vient de lire est du 30 juillet. Le 1er août, lord Palmerston, adressant à lord Beauvale le plan détaillé des mesures coercitives qu’il entendait diriger contre Méhémet-Ali, continuait effrontément, et comme si rien ne s’était passé dans l’intervalle, à faire entrer la France dans le bagage de la coalition.


« Les cinq puissances paraissent être unanimes dans l’opinion que la Syrie, Candie et l’Arabie doivent rentrer immédiatement sous l’autorité directe du sultan, en considération de la concession que l’on ferait à Méhémet-Ali du gouvernement héréditaire de l’Égypte ; mais quelques-unes des puissances (la Russie notamment) paraissent douter que l’alliance ait les moyens d’amener Méhémet-Ali à souscrire à cet arrangement dans le cas où il s’y opposerait fortement.

Si Méhémet-Ali résistait, la plus légère réflexion suffirait pour lui montrer les amples moyens de coërcition que les cinq puissances possèdent. La flotte de Méhémet-Ali, ses communications avec la Syrie, sa marine commerciale et sa capitale, sont à la merci des escadres combinées. On peut capturer sa flotte et la livrer au sultan ; toute communication par mer peut être coupée entre l’Égypte et la Syrie, et quoiqu’il lui soit physiquement possible, à prix de temps et d’argent, d’envoyer des munitions en Syrie par terre à travers le désert, il ne serait pas difficile aux alliés de couper aussi ces communications en occupant, sur sa ligne de marche, quelque position sur la frontière.

« Il y a des centaines de vaisseaux marchands qui naviguent sous le pavillon égyptien dans la Méditerranée. Ces vaisseaux sont presque tous chargés de marchandises qui appartiennent au pacha, car il monopolise la production et le commerce de l’Égypte. Tous ces bâtimens seraient ou bloqués dans le port d’Alexandrie, ou capturés par les alliés. Il n’y aurait point de difficulté à bloquer Alexandrie ni à prévenir l’entrée et la sortie même des bâtimens neutres ; car, quoique les cinq cours ne puissent pas déclarer la guerre à Méhémet Ali, qui n’est que le sujet d’un souverain, et quoiqu’elles ne puissent pas exercer contre le pacha le droit de blocus, qui est un droit de guerre, cependant le sultan pourrait déclarer le blocus des côtes de l’Égypte et de la Syrie, qu’en sa qualité de souverain il a le droit de considérer comme en état de rébellion et de bloquer. La flotte turque serait assez forte pour rendre ce blocus effectif contre les neutres, pendant que les escadres alliées empêcheraient la flotte égyptienne d’entreprendre aucune opération offensive. Enfin, si le blocus ne remplissait pas son objet, pendant que l’armée d’Ibrahim est en Syrie, l’Égypte restant comparativement sans défense, on pourrait réunir un corps suffisant de troupes turques pour faire un débarquement à Alexandrie sous la protection des escadres combinées ; et les troupes ainsi débarquées, si on les plaçait, comme il faudrait le faire, sous la direction d’officiers européens, pourraient déjouer toute résistance et s’emparer d’Alexandrie. »


Cette dépêche, combinée avec celle que lord Beauvale écrivait de Vienne le 11 juillet, complète l’exposé des mesures arrêtées dans la pensée des puissances, un an avant le traité de Londres. M. de Metternich a posé les bases, et lord Palmerston développe les moyens d’exécution, dont le terme extrême n’est rien moins que l’occupation d’Alexandrie. Le ministre anglais, dans l’impatience d’agir, employa le mois d’août 1839 en tentatives plus ou moins heureuses pour compromettre à sa suite, dans quelque coup de tête, tantôt la France et tantôt l’Autriche. Dès le 1er août, il proposa au maréchal Soult d’envoyer devant Alexandrie les escadres commandées par l’amiral Lalande et par l’amiral Stopford, de sommer Méhémet-Ali de restituer la flotte turque, et, sur son refus, de s’emparer de la flotte égyptienne. Voici le texte de ces instructions.


« Si le pacha refuse de faire droit à cette demande, les amiraux auront recours à tous les moyens de contrainte qui seront en leur pouvoir, et qu’ils jugeront utiles pour déterminer Méhémet-Ali à céder.

« Dans ce cas, les amiraux commenceront par les mesures de contrainte les plus douces, et en augmenteront par degrés la sévérité, selon que les circonstances l’exigeront. En dernière analyse, ils prendront possession de la flotte égyptienne, s’ils ne peuvent pas obtenir le consentement du pacha par une autre voie. Cela fait, ils enverront les vaisseaux à Constantinople, où le sultan les retiendra.

« La capture de la flotte égyptienne ne doit pas être, pour les amiraux, une raison de cesser d’exiger du pacha la restitution de la flotte turque ; ils continueront à employer dans ce but les mesures coërcitives, et ils seront autorisés à saisir tous les vaisseaux marchands qui naviguent sous pavillon égyptien. »


Ces ordres autorisaient au besoin, comme il est facile de le voir, le bombardement et la destruction d’Alexandrie. La latitude effrayante que lord Palmerston proposait de donner aux amiraux, n’avait pas d’autre but. Il fallait cependant rassurer la France, qui pouvait craindre que les Russes n’arrivassent à Constantinople pendant, que les escadres combinées seraient occupées devant Alexandrie. Pour aller au devant de l’objection, lord Palmerston ajoutait dans ses instructions supplémentaires :


« Si, au moment où les amiraux recevront ces instructions, des circonstances survenaient, qui rendissent la présence de la flotte combinée immédiatement nécessaire aux Dardanelles, dans la mer de Marmara ou dans le Bosphore, les amiraux ajourneraient l’exécution des instructions jusqu’au moment où un service plus urgent aurait été accompli. Et si, pendant qu’ils exécuteront leurs instructions, ils trouvaient que l’occupation de Constantinople par une force russe ou que toute autre circonstance, rendît dangereux l’envoi à Constantinople des vaisseaux égyptiens ou turcs dont ils se seraient emparés à Alexandrie, ils sont autorisés, en ce cas, à les diriger, pour leur sûreté, sur tout autre port de la Turquie. »


C’est pour le coup que l’on pouvait dire, avec raison, que l’Angleterre prenait bien facilement son parti de l’occupation de Constantinople par les Russes, et qu’elle détournait volontairement les yeux du danger réel, pour courir après l’objet de sa passion. Pendant que les flottes de l’Occident auraient dirigé leurs canons contre l’arsenal d’Alexandrie, les Russes pouvaient s’emparer des Dardanelles, les fortifier, les défendre, et empêcher ainsi que la France et l’Angleterre prissent part au règlement de l’Orient. En face de cette redoutable éventualité, que décide lord Palmerston ? Il se borne à conseiller de diriger les vaisseaux capturés sur un autre port de la Turquie. Après avoir écarté du chemin des Russes le seul obstacle qu’ils pussent craindre, le ministre anglais se résigne à leurs usurpations. Qu’aurait pu faire de mieux lord Palmerston, si le traité de Londres eût déjà été signé ?

La dépêche du 3 août fit cesser pour un temps les illusions du cabinet français, et la réponse du maréchal Soult ne manque pas de fermeté :


« Je crains que le cabinet britannique, sous la première impression des fâcheuses nouvelles arrivées d’Alexandrie, ne se soit pas rendu suffisamment compte de l’ensemble de la situation. Les hostilités sont évidemment terminées en Orient. Ni par terre ni par mer, personne n’annonce en ce moment l’intention de les continuer ou plutôt de les reprendre. D’un côté, on n’en a plus les moyens, à supposer, ce qui est douteux, qu’on en eût la volonté ; de l’autre, on n’y a aucun intérêt, et l’on sait assez qu’on ne pourrait le faire sans s’exposer à de très graves conséquences, sans compromettre gratuitement une fort belle position. Dans cet état de choses, la défection de la flotte ottomane a certainement de fâcheux et très regrettables inconvéniens auxquels nous devons essayer de remédier ; mais elle ne constitue pas un de ces dangers imminens propres à justifier des mesures aussi extrêmes que celles qu’on nous propose. Cette flotte, dans les mains de Méhémet-Ali, n’est aujourd’hui qu’un dépôt, un gage à l’aide duquel il se promet d’obtenir à la fois l’investiture héréditaire de tout ce qu’il possède. La France et l’Angleterre, tout en insistant fortement sur l’invitation que nous avons déjà fait parvenir à Méhémet-Ali par nos consuls, de restituer les vaisseaux turcs, doivent sans doute prendre des mesures pour que, dans le cas peu probable où il recommencerait la guerre, il ne pût s’en faire un moyen d’attaque contre la Porte ; et le meilleur moyen peut-être de lui en ôter l’envie, c’est de lui déclarer formellement que désormais les escadres française et anglaise agiront uniquement dans le but de protéger le sultan contre ses agresseurs.

Mais la mesure d’hostilité contre Méhémet-Ali ne faciliterait pas le plan que l’Angleterre et la France se sont proposé de concert. En détruisant l’escadre égyptienne, non-seulement nous ne donnerions pas plus de force à la Porte, mais nous n’amènerions pas le vice-roi à se désister de la moindre de ses prétentions. La puissance matérielle et morale qu’il exerce aujourd’hui sur terre rend son activité bien moins dépendante qu’on ne le suppose de ces forces maritimes. L’attaquer, lorsqu’il n’attaque pas, ce serait risquer de le pousser à quelque parti extrême.

« J’ajouterai qu’à Londres on semble trop se préoccuper de l’agrandissement de Méhémet-Ali, parce qu’on veut toujours considérer ce côté de la question sous l’aspect qu’il aurait s’il s’agissait d’un état européen. Cette politique aujourd’hui, comme dès le commencement de cette crise, doit veiller avant tout à ce que Constantinople ne reçoive de protection extérieure qu’avec notre commun concours. » (Le maréchal Soult à M. de Bourqueney, 6 août 1839.)


Lord Palmerston ne pouvait pas se rendre à ces raisons, car il était déjà d’accord avec la Russie, et il ne restait plus à régler entre eux que des détails d’exécution. Obligé de renoncer à l’agréable perspective de brûler la flotte et l’arsenal de Méhémet-Ali, il se rabattit sur un plan d’action qui devait le conduire au même résultat par des moyens moins directs, mais plus doux. Lord Palmerston adressa, le 20 août à M. Bulwer, et le 25 août à lord Beauvale, des instructions qui portaient en substance que les ordres à donner aux amiraux des escadres combinées dans la Méditerranée partiraient désormais, non plus de Londres ou de Paris, mais de Vienne, ou siégeait la conférence des ambassadeurs.

Ce point étant déjà accordé par la France, voici les mesures dont l’Angleterre réclamait l’exécution sans délai :

La restitution de la flotte turque devra être obtenue préalablement à toute négociation ; les agens consulaires des cinq puissances à Alexandrie l’exigeront de Méhémet-Ali, par une note collective, en lui donnant un délai de quarante-huit heures au plus, et, en cas de, refus, ils quitteront Alexandrie. Si Méhémet-Ali ne se rend pas à cette démonstration, les puissances en viendront à l’emploi des moyens coërcitifs.

1° On empêchera tout bâtiment sous pavillon égyptien d’entrer dans le port d’Alexandrie ou d’en sortir, et la même mesure sera étendue aux ports de la Syrie.

2° On saisira, on retiendra et l’on gardera en dépôt tous les vaisseaux marchands, sous pavillon égyptien, que l’on trouvera soit en mer, soit dans les ports de la Syrie, où l’on pourra les capturer sans difficulté.

On prendra possession de l’île de Candie au nom du sultan, et l’on y établira l’autorité directe de la Porte.

4° On déclarera à Méhémet-Ali que les escadres combinées défendront l’empire ottoman contre toute attaque de sa part, comme pourrait le faire la flotte turque.

5° Dans le cas où la flotte turque stationnerait hors du port d’Alexandrie, les escadres combinées se placeront entre elle et le port, de manière à l’empêcher d’entrer, et se rendront maîtres de ses mouvemens.

Dans la dépêche, qui était adressée à lord Beauvale et que cet ambassadeur était chargé de communiquer à M. de Metternich, lord Palmerston allait plus loin et prévoyait le cas où les cinq puissances ne seraient pas également disposées à suivre les inspirations du gouvernement anglais.


« Le gouvernement de sa majesté est très désireux d’agir, en cette matière, de concert avec les quatre puissances, et il est prêt à faire quelques sacrifices d’opinion pour arriver à cette unanimité d’action ; mais si votre excellence trouve impossible d’obtenir le consentement unanime de vos collègues, vous êtes autorisé à agir de concert avec un nombre moindre que quatre, si vous reconnaissez qu’une action raisonnable et efficace a l’assentiment d’un nombre assez considérable des puissances pour assurer le succès. »


Ici lord Palmerston, ne comptant plus sur le concours de la France, qui devait repousser, en effet, plus tard cette seconde édition du plan de l’Angleterre [13], abandonnait évidemment notre alliance, car il comptait déjà sur l’adhésion de l’Autriche et de la Russie. Il se prononçait après l’Autriche pour le concert à quatre au lieu du concert à cinq. On va voir lord Palmerston produire, en faveur de cette résolution, les mêmes argumens qu’il a donnés plus tard pour excuser le traité du 15 juillet.

Lord Palmerston avait communiqué à M. Sébastiani, à qui ce ministre dit lui-même qu’il témoignait une confiance sans réserve, sa dernière dépêche à lord Beauvale.


« Le comte Sébastiani me fit observer que c’était là une décision d’une grande importance, qui impliquait une séparation entre la France et l’Angleterre et la dissolution du concert européen. Je lui dis qu’elle ne me paraissait pas entraîner ces conséquences extrêmes, que les cinq puissances pouvaient continuer à s’entendre sur leur politique générale et sur leurs vues extérieures, mais qu’elles pouvaient n’être pas également disposées à prendre une part active à chacune des mesures particulières et successives par lesquelles le résultat devait être obtenu ; que des exemples de cette conduite s’étaient déjà présentés dans d’autres occasions, et je citai les négociations relatives à la Belgique, dans lesquelles l’Angleterre et la France pensèrent en 1832 que des mesures devaient être prises pour obtenir l’évacuation d’Anvers, tandis que la Prusse, l’Autriche et la Russie n’approuvaient pas cette manière d’agir. L’Angleterre et la France firent ce qu’elles avaient jugé nécessaire, bien que l’Autriche, la Prusse et la Russie eussent refusé d’y concourir. Pourtant cette circonstance ne détruisit pas le concert, et n’empêcha pas les cinq puissances de reprendre les négociations et de les terminer heureusement. De même, dans les circonstances actuelles, l’Angleterre pouvait tomber d’accord avec la Russie, l’Autriche et la Prusse de la nécessité d’employer contre Méhémet-Ali des mesures coërcitives, auxquelles la France, pour des raisons qui lui étaient propres, pouvait ne pas vouloir s’associer ; mais le refus de la France ne devait pas empêcher les puissances de travailler à un résultat aussi important pour les intérêts généraux de l’Europe. J’ajoutai que l’Angleterre, tout en désirant vivement d’agir de concert avec la France, ne se croyait en aucune façon obligée de rester fidèle à ce concert, si la France refusait de faire un pas, tandis que les autres puissances étaient disposées à aller en avant. » (Dépêche de lord Palmerston à M. Bulwer, 10 septembre 1839.)


Qu’on vienne maintenant nous dire, comme lord Palmerston dans son memorandum, que la France a rompu volontairement le concert européen, et que, si l’Angleterre s’est séparée de nous, c’est nous seuls qui avons les torts de la séparation ! Dès le mois de septembre 1839, les intrigues de lord Palmerston pour nous isoler sont patentes ; et M. Sébastiani les ayant saisies sur le fait, le ministre anglais, pour toute excuse, lui donne à entendre qu’il se propose de faire en Orient, avec les cours du Nord, ce qu’il a fait dans la question belge avec nous ! Ne fallait-il pas être un allié bien susceptible pour le trouver mauvais ? Et comment aurions-nous cessé de compter sur l’amitié de l’Angleterre, qui nous abandonnait pour se joindre aux adversaires de notre gouvernement, sans daigner même nous prévenir de ses intentions ? Ici comme dans le traité de juillet 1840, lord Palmerston n’avertit la France qu’après coup. Étonnez-vous ensuite d’un procédé qui se reproduit à toutes les phases décisives de la négociation !

Lord Palmerston avait essayé d’entraîner l’Autriche ; mais cette puissance n’a pas coutume de se jeter à l’avant-garde. M. de Metternich avait fourni des plans, mais il n’était pas homme à commencer ni à brusquer l’exécution. Les notes pressantes de lord Palmerston échouèrent contre cette force d’inertie. L’Autriche, voyant la France résister et la Russie se tenir en arrière, conçut des doutes, afficha des scrupules, et montra des hésitations. À la date du 8 septembre, lord Beauvale exprimait ainsi l’embarras où cette situation le plaçait :


« Votre depêche (celle du 25 août) repose sur cette idée, que les cinq puissances agissent de concert. Maintenant, loin qu’il en soit ainsi, ce concert n’existe qu’entre l’Angleterre et l’Autriche. La dépêche de votre seigneurie a prévu en partie cette situation, puisqu’elle m’autorise, dans certaines conditions, à agir avec moins de quatre puissances. Si ce nombre moindre devait consister dans l’Autriche et dans la France, je n’éprouverais pas de difficultés ; mais s’il consistait dans l’Autriche et dans la Russie, comme cela n’est pas impossible, comment faut-il entendre vos instructions ? »


La conférence de vienne échoua, non pas seulement, comme l’a dit M. Passy, parce que la Russie avait déclaré, vers la fin du mois d’août, qu’elle n’y prendrait aucune part, et qu’elle se réservait toute sa liberté d’action, mais parce que l’accord que cette réunion diplomatique supposait entre les puissances ne put pas un seul instant s’établir ; Lorsque l’ambassadeur français venait presser M. de Metternich de s’associer à la demande que la France et l’Angleterre adressaient à la Porte pour obtenir l’entrée des Dardanelles, l’ambassadeur anglais se trouvait sans instructions pour appuyer cette ouverture. De même, quand lord Beauvale insistait pour réclamer, par une démarche commune aux cinq puissances, la restitution de la flotte turque, M. de Saint-Aulaire n’était pas autorisé à se joindre à lui. Enfin, si M. de Metternich, inquiet du mécontentement de la Russie, engageait la France et l’Angleterre à rappeler, leurs escadres qui se tenaient dans un état menaçant d’observation à l’entrée des Dardanelles, on lui répondait par un refus.

L’œil se fatigue à suivre, dans ce dédale d’intrigues, les évolutions multipliées de l’Angleterre et de la Russie. Il faut montrer cependant, par un exemple de plus, en quoi consiste l’habileté tant prônée de lord Palmerston et de M. de Nesselrode, et surprendre leur probité politique ; pour ainsi dire, la main dans le sac.

Les documens soumis au parlement anglais renferment sept ou huit dépêches de lord Palmerston, toutes écrites pendant le mois d’août 1839, et qui ont pour objet apparent d’organiser la conférence de Vienne. La dernière en date, celle du 25 août, porte à lord Beauvale les pouvoirs les plus étendus ; c’est en quelque sorte une démission que lord Palmerston donne entre les mains de son ambassadeur, et l’on pourrait croire, en la lisant, que le ministre britannique a une foi entière dans la puissance ainsi que dans la durée de ce congrès. Eh bien ! au moment où lord Palmerston écrivait la dépêche du 25 août, il avait déjà reçu et il avait accepté des propositions du gouvernement russe, qui impliquaient la suppression de la conférence, et qui subordonnaient le concert européen à un accord préalable entre l’Angleterre et la Russie. Lord Clanricarde écrit de Saint-Pétersbourg le 26 août :


« M. de Nesselrode m’a montré le rapport de M. de Kisseleff, qui annonce que votre seigneurie a consenti à ce que Vienne cessât d’être (changing front Vienna le siège des communications et des négociations, que les affaires d’Orient pourraient provoquer. »


Cette communication se rattachait à la mission de M. Brunnow, déjà indiquée dans la dépêche que lord Clanricarde adressait à lord Palmerston le 27 août.


« Le comte Nesselrode m’a informé que l’empereur, ayant des raisons de croire que le gouvernement anglais était mieux disposé qu’auparavant à l’égard de la Russie, et qu’il avait une opinion plus juste et plus favorable des vues du gouvernement russe, voulait fortifier cette disposition et affermir la bonne intelligence qui existait si heureusement. En conséquence, l’ambassadeur russe étant absent de Londres, l’empereur avait ordonné au baron Brunnow de passer par Londres avant de se rendre à son poste à Stutgardt, afin de communiquer sans réserve avec votre seigneurie, et de lui offrir les explications les plus franches sur la politique de la Russie.

« Le comte Nesselrode dit qu’à moins de se rendre lui-même à Londres, il n’était pas possible à l’empereur d’y envoyer quelqu’un qui connût mieux les affaires extérieures et la politique de la Russie que le baron Brunnow. »


On le voit, le cabinet anglais jouait un double jeu, pour mieux prendre ses sûretés avec tout le monde. Au moment même où il accordait à la Russie la destruction de la conférence de Vienne, il demandait un dernier effort à cette conférence, et cherchait encore à s’appuyer sur l’Autriche pour engager un conflit dans la Méditerranée. En trompant la Russie, il trompait aussi l’Autriche, car il laissait croire au prince de Metternich que la direction des négociations lui était remise, et cela, lorsque l’Angleterre venait de s’attribuer, par un accord ébauché avec M. de Nesselrode, le protectorat souverain de l’Orient.

Prenons maintenant le revers de la médaille, et passons aux manœuvres de la Russie. Vers le milieu de septembre, M. de Nesselrode communiqua aux cabinets de Vienne et de Berlin les instructions données à l’ambassadeur russe à Constantinople, M. de Bouteneff. En voici les passages les plus significatifs :


« Nous ne devons et nous ne pouvons pas nous ériger en arbitres de ce qui concerne de si près l’intérêt vital de la Porte elle-même ; c’est elle seule qui doit en être juge. Dans cette persuasion, l’empereur croit devoir vous réserver toute la latitude nécessaire pour concourir, de concert avec vos collègues, à faciliter un arrangement pacifique entre la Porte et l’Égypte, et pourvu que les conditions de cette réconciliation aient obtenu la libre adhésion du sultan ; car, s’il en était autrement, vous risqueriez de faire renaître pour nous les mêmes difficultés contre lesquelles nous avons eu à lutter dans l’affaire belge, et vous rentreriez vous-même dans le cercle vicieux dans lequel la conférence de Londres s’est placée dès l’instant où elle s’est décidée à imposer au roi des Pays-Bas les conditions d’un accommodement auquel ce souverain refusait sa sanction.

« L’expérience que nous avons acquise durant cette négociation, doit vous conseiller aussi d’éviter un autre inconvénient, celui de contracter envers la Porte l’engagement prématuré d’imposer péremptoirement à Méhémet-Ali les conditions d’un arrangement définitif, à moins d’avoir acquis d’avance la certitude que les représentans des autres cours ont la ferme volonté et le pouvoir de combiner avec vous les mesures d’exécution nécessaires pour obliger le pacha d’Égypte à souscrire aux termes d’une pacification que vos collègues et vous, d’accord avec la Porte, auraient unanimement reconnue comme juste et irrévocable. » (M. de Nesselrode à M. de Bouteneff, Pétersbourg, 16 août.)


Après avoir lu ce document, M. de Fiquelmont disait à lord Beauvale [14] : « Vous voyez que la Russie veut se mettre non pas devant la Porte, mais derrière elle. » En effet, la Russie s’effaçait complètement ; on eût dit qu’elle voulait se retirer de ce monde. L’empereur s’était opposé à la conférence de Vienne, sous prétexte de laisser au sultan la liberté de décider lui-même ses propres affaires. Il ouvrait la porte à un arrangement direct entre la Porte et Méhémet-Ali, en déclarant que la solution devait être d’une nature pacifique. Il éloignait enfin jusqu’à la pensée des mesures coercitives, en faisant entendre qu’on ne pouvait y procéder qu’avec l’assentiment unanime des cabinets européens ; car la Russie savait bien que la France avait formellement protesté contre ces projets de contrainte, et qu’elle en avait ainsi arrêté ou suspendu l’exécution.

Par-dessus tout, les instructions données à M. de Bouteneff étaient la négation pure et simple de la note collective du 27 juillet. Cette note, à peine connue dans l’Occident, se trouvait ainsi désavouée presque simultanément à Pétersbourg et à Paris. La démarche des cinq ambassadeurs avait couvert la Porte, mais à quel prix ! en lui retirant la direction de ses propres affaires ! Les instructions russes rétablissaient l’ordre naturel, en restituant à la Porte son initiative, et en rejetant ses alliés sur le second plan de l’action. On avait donc le droit de considérer la démarche du cabinet de Pétersbourg comme une nouvelle démonstration en faveur du statu quo.

Cependant ces paroles pacifiques n’avaient rien de sincère. Le gouvernement russe ne voulait qu’endormir l’Autriche et la France : l’Autriche, parce qu’il était assuré de la retrouver plus tard tout aussi disposée à le servir, et la France, pour l’empêcher d’agir jusqu’au moment où l’on aurait réuni contre elle tous les cabinets. La mission de M. Brunnow et celle de M. de Bouteneff sont de la même date ; l’un allait souffler la guerre à Londres, tandis que l’autre portait à Constantinople des paroles de paix. À Constantinople, la Russie se mettait derrière le sultan et à distance du péril ; à Londres, elle pressait l’Angleterre de régler avec elle, et sans même consulter la Porte, le sort de l’Orient ; en un mot, tout ce qu’elle défendait aux autres de faire, elle le faisait, et, comme l’a dit Napoléon, sous l’écorce mielleuse du Grec, le Tartare s’était retrouvé.

La nouvelle de la mission de M. Brunnow et la dissolution de la conférence irritèrent d’abord l’amour-propre du gouvernement autrichien. Par représailles du rapprochement soudain et déjà très étroit qui s’opérait entre l’Angleterre et la Russie, il fit mine de se rapprocher de la France. Le maréchal Soult avait communiqué à M de Metternich un plan d’arrangement entre le sultan et le pacha d’Égypte. Selon M. Passy, qui fixe la date de cette communication au 21 septembre 1839, ce plan consistait dans la cession héréditaire de l’Égypte et de la Syrie ; Méhémet-Ali aurait conservé en outre l’île de Candie. Selon lord Beauvale, qui rend compte à lord Palmerston de l’incident, dans une dépêche du 3 octobre, la Syrie devait être divisée en plusieurs pachaliks, que les plus jeunes enfans de Méhémet Ali auraient possédée à sa mort, mais qui devaient rentrer ultérieurement sous l’autorité directe du sultan. L’Autriche n’éleva pas d’objection, et se contenta de demander la restitution de Candie à la Porte.


« L’Autriche, dit lord Beauvale, voudra d’abord savoir si la France est prête à contraindre Méhémet-Ali, dans le cas où il refuserait, d’accéder à ces conditions ; et si la réponse du gouvernement français est satisfaisante, le cabinet de Vienne déclarera de nouveau qu’il donnera son concours à l’arrangement qui exigera les moindres concessions de la Porte et qui aura obtenu l’agrément de la France et de l’Angleterre.

« Toutefois les instructions que l’on adressera au comte Appony et au prince Esterhazy seront favorables à la conclusion de l’arrangement que je viens d’exposer. L’Autriche pense qu’il importe de vider promptement le différend ; elle espère que, par cette combinaison, le sultan héritera en définitive de toutes les possessions de Méhémet-Ali, et que l’empire ottoman sera sauvé.

« J’ajoute que le comte Fiquelmont est d’avis que l’on donnerait de la force et de la vitalité à l’empire, si l’on pouvait rallier au sultan et appeler à sa défense l’intelligence du pacha ainsi que la ferveur musulmane qui existe encore en Égypte. »


Ces bons sentimens de l’Autriche ne furent pas de longue durée. Vers la fin d’octobre, le prince de Metternich se bornait à écrire à M. d’Appony qu’il attendrait que la France et l’Angleterre se fussent mises d’accord [15]. Vingt jours plus tard, il était retombé complètement sous la domination de M. de Nesselrode et de lord Palmerston, et déclarait à lord Beauvale [16] qu’il accéderait à l’arrangement, quel qu’il fût, que l’Angleterre et la Russie auraient arrêté de concert.

M. de Brunnow arriva à Londres le 15 septembre et se mit, sans perdre de temps, en communication avec lord Palmerston. Voici en résumé, telles qu’on les trouve expliquées dans une dépêche de lord Palmerston à lord Clanricarde, à la date du 25 octobre, et dans une dépêche de M. de Brunnow lui-même à M. de Nesselrode ; à la date du 8 octobre, les propositions que l’envoyé russe portait au cabinet anglais :

« L’empereur considère le sultan comme un souverain qui est son allié et qui a droit à son appui ; Méhémet-Ali n’est à ses yeux qu’un sujet rebelle. Mais la querelle entre la Porte et son vassal peut amener des évènemens qui mettraient en péril la paix de l’Europe, et il est nécessaire de faire entre les deux parties un arrangement permanent pour obvier à ce danger. L’empereur est convaincu que, si l’Angleterre et la Russie parviennent à s’entendre sur cette question, l’arrangement qu’elles se détermineront à soutenir finira par être mis à exécution. Le gouvernement impérial sait que le gouvernement britannique est d’avis que la meilleure solution de cette difficulté consisterait dans une combinaison qui, en conférant à Méhémet-Ali la possession héréditaire de l’Égypte, ferait rentrer immédiatement sous l’autorité directe du sultan toutes les autres parties de l’empire ottoman qui sont occupées ou administrées par le pacha. Le cabinet russe préfère cet arrangement à tout autre, et il est parfaitement disposé à y concourir. Mais il faudra une contrainte quelconque pour déterminer Méhémet-Ali à l’accepter, et l’empereur ne veut pas s’embarquer dans un plan politique sans connaître les moyens qu’il aura de l’accomplir, ni s’associer à une entreprise avant d’avoir acquis la certitude que ses alliés sont décidés à aller jusqu’au bout.

« Le gouvernement russe approuve la série de mesures coercitives qui a été proposée par le gouvernement anglais [17] savoir : le projet d’intercepter toute communication par mer entre l’Égypte et la Syrie, le blocus des ports de ces deux provinces, la saisie de tous les bâtimens qui naviguent sous pavillon égyptien, et l’occupation de Candie que l’on restituera au sultan. Si l’exécution de ces mesures est entreprise par une alliance puissante, agissant dans l’intérêt des droits du sultan, on ne peut pas douter que Méhémet-Ali ne cède à la force et qu’il ne se soumette à la nécessité. Il est cependant une éventualité dont on doit tenir compte. Méhémet-Ali a déclaré que, si l’on tentait de le contraindre, il ordonnerait immédiatement à Ibrahim de marcher sur Constantinople. Cela peut n’être qu’une vaine menace ; mais il est possible aussi que, dans un accès de désespoir, Méhémet-Ali en fasse réellement la tentative, surtout s’il pense que cette démarche surprenne les cabinets et sème la division parmi eux. II est donc de la plus grande importance que l’Angleterre et la Russie arrêtent à l’avance le parti qu’elles prendront dans ce cas.

« Il est clair que le sultan n’est pas aujourd’hui en état de se défendre contre une telle agression, son armée ayant été défaite et dispersée, et sa flotte ayant été livrée à Méhémet-Ali. Cependant on ne peut pas abandonner le sultan ni permettre que l’empire devienne la proie d’Ibrahim. Quelqu’un de ses alliés doit venir à son aide, et l’empereur pense que la Russie est la puissance la mieux placée pour le secourir. Il faudrait vingt jours de marche à Ibrahim pour arriver sur le Bosphore ; cet intervalle suffirait pour qu’une escadre russe occupât le Bosphore, et pour qu’une armée russe prît position, si cela devenait nécessaire, sur la rive asiatique du détroit.

« Le gouvernement russe propose de donner cette assistance au sultan, non point en vertu des engagemens séparés pris par l’empereur, mais en conséquence des engagemens que les puissances européennes vont prendre avec le sultan ; que le secours soit un acte de l’alliance et non de la Russie seule ; que les forces russes se présentent comme les forces de l’alliance, et qu’elles se retirent lorsque le but de cette démonstration aura été pleinement atteint. Une convention préalable définira le but, déterminera les moyens d’exécution, et assignera à chacune des parties contractantes la part de concours qui lui appartiendra. Toutes les opérations qui peuvent devenir nécessaires en Égypte et en Syrie, seront effectuées par l’Angleterre, par l’Autriche et par la France, et tout ce qu’il faudra faire dans l’intérieur des détroits, ainsi que dans l’Asie mineure, sera exécuté par la Russie.

« Quant aux détroits du Bosphore et des Dardanelles, le gouvernement anglais étant d’opinion qu’ils devraient être fermés aux vaisseaux de guerre de toutes les nations, tant que la Turquie est en paix, l’empereur se déclare prêt à admettre le principe et à considérer le Bosphore comme fermé aux navires russes tout aussi bien que les Dardanelles le seront aux vaisseaux des autres nations ; il consent aussi à ce que l’on insère dans la convention un article où cette règle soit posée. »

J’ai conservé religieusement, et sous la forme directe, dans l’exposé qu’on vient de lire, les termes des deux dépêches importantes qui sont les archives de ce complot. On voit avec quel art l’envoyé de l’empereur flattait lord Palmerston, entrant dans ses vues, excitant ses passions et enflammant ses espérances. Pour lever les derniers scrupules du gouvernement anglais, M. de Brunnow mit en avant un argument décisif : il déclara que, si l’Angleterre et la Russie parvenaient à s’entendre, et si la convention qu’il proposait était signée, l’empereur l’avait autorisé à dire que, dans ce cas, il ne renouvellerait pas le traité d’Unkiar-Skelessi. Il ajouta même que le gouvernement russe ne faisait pas de l’accession de la France à ces arrangemens une condition sine quâ non, et que la Russie était entièrement prête à agir sans la France, si l’on ne pouvait pas obtenir son concours, et si l’Angleterre voulait aller en avant sans cet appui.

Jusqu’à la mission de M. de Brunnow, la politique des puissances à l’égard de l’Orient flottait dans le vague Les idées ne se présentaient qu’à l’état d’ébauche, et les plans n’étaient pas suivis d’exécution. La Russie saisit habilement le point de maturité de la question, et vint fixer toutes ces images confuses ; ce que l’Autriche avait imaginé, et ce que l’Angleterre souhaitait, elle le réduisit en système. Elle donna un corps aux mauvaises pensées qui fermentaient en Europe contre la France. Elle prit devant l’Angleterre le rôle de Méphistophélès devant Faust. On sait déjà comment lord Palmerston a évoqué la tentation ; continuons à examiner comment il y a succombé.

Ce qui distingue cette négociation de toutes celles qui l’avaient précédée, c’est qu’il y est à peine question de la difficulté territoriale, la seule qui eût occupé jusque-là les négociateurs ; M. de Brunnow n’en fait mention que pour la forme, et uniquement afin d’apprendre ou de rappeler au gouvernement anglais qu’on le laisse maître de la régler comme il l’entendra. En revanche, il discute longuement et il cherche à déterminer la part des influences ainsi que les moyens d’action. Il est aisé de comprendre que c’est là, pour deux puissances également ambitieuses, le point sérieux et capital du débat.

Dans l’ordre naturel et logique, les mesures coercitives ne viennent qu’après la déclaration des principes que l’on se propose de mettre en vigueur. Ici, au contraire, les moyens passent avant le but. C’est qu’il s’agit au fond de toute autre chose que de tracer une ligne de démarcation entre les domaines du sultan et ceux du pacha d’Égypte ; c’est que l’Angleterre veut étendre son influence en Orient, et la Russie conserver la sienne : voilà le secret du pacte qui doit s’établir. Avant de défendre la Turquie contre un pacha rebelle, les deux puissances vont se la partager. La Russie consent à livrer à l’Angleterre Alexandrie et la Méditerranée, pourvu que celle-ci lui abandonne Constantinople ; l’Angleterre prétend avoir une main sur Constantinople et une main sur Alexandrie c’est la querelle des détroits.

La proposition de M. de Brunnow, qui laissait aux escadres de l’Angleterre et de la France le soin d’exécuter le pacha, sur les côtes de la Syrie et de l’Égypte [18], et qui réservait au pavillon russe le privilège d’être admis dans les eaux de Constantinople pour le cas où le pacha menacerait la capitale de l’empire, fut d’abord accueillie par le cabinet anglais. Ainsi que M. Thiers l’a fait observer, c’était reconnaître le traité d’Unkiar-Skelessi, et le placer sous la protection du droit européen. Le gouvernement français s’en émut, et adressa au gouvernement britannique une protestation courageuse qui modifia ses résolutions déjà prêtes, mais sans l’arrêter pour long-temps et sans l’éclairer. Il convient de citer cette dépêche du maréchal Soult, qui a d’ailleurs le mérite d’être une réfutation anticipée des argumens que les amis du ministère actuel ont invoqués pour justifier la convention, du 13 juillet 1841.


« Ce n’est pas sans un étonnement douloureux que nous voyons un homme aussi éclairé que lord Palmerston accueillir avec tant de complaisance un projet tel que celui qui lui a été présenté par M. de Brunnow, un projet qui, au prix d’une vaine et illusoire concession de principe annulée immédiatement en fait par l’acte même qui est censé la consacrer, tend à donner une sanction européenne à la position exceptionnelle que la Russie s’arroge depuis trop long-temps à Constantinople. Accepter, consigner dans une convention formelle la promesse de ne pas renouveler le traité d’Unkiar-Skelessi, contre lequel la France et l’Angleterre ont protesté si expressément il y a six ans, ce serait en quelque sorte annuler cette protestation et reconnaître la validité de l’acte contre lequel elle était dirigée. Proclamer dans cette même convention le principe de la clôture des deux détroits si solennellement consacré par le temps, par le consentement unanime des nations et même par les engagemens écrits, ce ne serait pas lui donner une force nouvelle, ce serait bien plutôt l’affaiblir, en le classant au nombre de ces stipulations accidentelles que les circonstances amènent et qu’elles peuvent emporter. Ce qu’il faut à ce principe incessamment menacé par l’ambition d’une grande puissance, ce sont des garanties qui en assurent l’inviolabilité, ou du moins qui assurent que, lorsqu’il sera absolument nécessaire d’y déroger, cette dérogation ne pourra compromettre les grands intérêts qu’il était destiné à protéger. Nous n’avons cessé de le répéter, de telles garanties ne peuvent résulter que de l’admission simultanée des forces de toutes les cours alliées dans les eaux de Constantinople. C’est là le but auquel nous nous efforcions d’arriver, et auquel un moment l’Angleterre et l’Autriche avaient paru tendre avec nous. Au lieu de cela, que nous propose-t-on ? Précisément ce que nous repoussions tout d’abord, ce que la France continue à repousser comme le triomphe complet de la politique du cabinet de Saint-Pétersbourg, qui n’a jamais demandé autre chose : on veut que les forces russes seules pénètrent dans le Bosphore, tandis que celles de la France et de l’Angleterre s’éloigneraient des Dardanelles pour aller menacer le pacha d’Égypte ; et ce qui est plus étrange, on prétend nous faire croire que l’exclusion, dont nous serions ainsi l’objet, cesserait d’avoir pour nous un caractère offensant par cela seul que nous aurions donné notre consentement. Certes, en exigeant cette exclusion, la Russie révèle sa pensée ; si elle n’avait d’autre désir que de mettre fin aux embarras du moment, si, satisfaite de l’influence naturelle que sa situation lui donnera toujours dans l’empire ottoman, elle n’aspirait pas à s’y créer peu à peu des droits particuliers au détriment de toutes les autres puissances, il est impossible de concevoir d’où pourrait naître la répugnance à voir flotter les pavillons des cours alliées à côté du sien sous les murs de Constantinople. Le traité même d’Unkiar-Skelessi n’y mettrait pas d’obstacle. Qu’elle y consente, et la question d’Orient sera dégagée de sa plus sérieuse difficulté.

« Nous ne pouvons donc pas, monsieur le comte, donner notre assentiment aux propositions de M. de Brunnow. Jamais de notre aveu, une escadre de guerre étrangère ne paraîtra devant Constantinople, sans que la nôtre s’y montre aussi. C’est à cette seule condition que nous pouvons autoriser l’infraction du principe de la clôture des détroits ; et toute autre combinaison rencontrerait dans l’opinion énergique et unanime de la France des obstacles qui ne permettraient pas au gouvernement du roi de s’y associer, lors même qu’il ne partagerait pas, comme il la partage en effet, cette répugnance nationale si vive et si profonde. » (Le maréchal Soult à M. Sébastiani, 26 septembre 1839.)


La protestation du maréchal Soult défendait les véritables intérêts de l’Angleterre encore plus que ceux de la France, et les collègues de lord Palmerston durent en être frappés. Quant à lui, tel avait été l’aveuglement de la passion qui le poussait à abaisser Méhémet-Ali, qu’il avait d’abord passé par-dessus le danger de sanctionner, par un acte signé du gouvernement anglais, l’abandon aux Russes de Constantinople et des détroits. Tel avait été son enthousiasme pour les argumens de M. de Brunnow, qu’il les avait littéralement transmis à ses agens diplomatiques pour les répéter mot à mot et les faire valoir. Ainsi, quand le maréchal Soult disait à M. Bulwer, le 27 septembre : « Si une flotte russe paraît dans le Bosphore, une flotte française y entrera aussitôt ; cette déclaration a été faite aussi par l’Angleterre, et je m’y tiens ; » M. Bulwer répondait d’un ton presque menaçant : « Il y a une grande différence entre ce que la Russie peut faire par elle-même et pour elle-même, et ce qu’elle ferait avec le consentement et au nom des autres puissances. En fait, la Russie, en acceptant cette mission, ne s’attribue aucune influence exclusive dans les affaires d’Orient. Ainsi, la France, en s’opposant à la Russie dans ce cas, s’opposerait à ses alliés. » Le 21 octobre, lord Granville, répondant au maréchal qui lui exprimait son étonnement de ce que, malgré la jalousie qu’excitait en Angleterre la politique de la Russie, lord Palmerston avait consenti à l’occupation de l’Asie par des troupes russes, disait encore : « L’occupation d’une province de la Turquie par une force russe, en vertu d’une convention signée par les cinq puissances et avec l’obligation de retirer ces troupes dès que les puissances le requerront, est une renonciation au traité d’Unkiar-Skelessi. »

Cependant il fallut céder, et après avoir pris l’avis de ses collègues, lord Palmerston fit à M. de Brunnow des contre-propositions que celui-ci rapporte dans les termes suivans, ayant soin de dire qu’il reproduit les propres paroles du ministre anglais :


« L’opinion de mes collègues, m’a-t-il dit, s’est prononcée hautement en faveur des mêmes principes que vous avez exposés au nom de votre cabinet pour le maintien de l’indépendance et la conservation de l’empire ottoman. Nous désirons comme vous d’agir dans ce but de concert avec vous et d’y consacrer une action commune. Nous serions décidés à agir dans ce sens avec tous les cabinets qui voudraient concourir avec nous au même but. Nous serions préparés à marcher dans cette voie avec la France et même sans elle, si elle refusait de s’y associer. Nous persistons à croire que nos efforts devraient tendre à faire rentrer le sultan en possession de la Syrie. Nous ne nous dissimulons pas que ce résultat ne saurait être obtenu sans un déploiement de forces destinées à vaincre la résistance du pacha.

« Cependant nous ne saurions méconnaître non plus que l’emploi de ces mesures pourrait porter Méhémet-Ali à adopter un parti extrême en faisant marcher son armée sur Constantinople. Si cette éventualité venait à se réaliser, nous sommes les premiers à admettre la nécessité de voir la Russie interposer ses forces matérielles pour garantir la sécurité de la capitale de l’empire ottoman. Mais, dans ce cas, mes collègues ont été d’avis qu’il serait désirable et nécessaire que l’intervention militaire de la Russie n’eût point l’apparence d’exclure notre concours.

« D’après l’opinion unanime du conseil, l’intervention militaire de la Russie, si elle devenait nécessaire pour la protection et la défense de Constantinople devrait avoir lieu de telle sorte à pouvoir être combinée avec une certaine coopération et assistance des forces navales d’Angleterre.

« Ce concours pourrait être déterminé de manière à ne point confondre et à ne point mettre en contact les forces d’une puissance avec celles de l’autre. Cette distinction résulterait même d’un principe sur lequel nous sommes déjà d’accord. Nous considérons en thèse générale les deux détroits de Constantinople comme fermés au pavillon de guerre des nations étrangères. Or, si, par exception à cette règle, et dans l’intérêt commun de la défense de l’empire ottoman, l’un de ces détroits s’ouvrait à vos forces navales, il serait juste et naturel qu’en vertu de la même exception l’autre détroit admît également les nôtres : elles n’y paraîtraient nullement dans l’intention- de gêner ni de contrôler votre action. Chacun des deux détroits serait placé sous la sauve-garde des puissances respectives dont les forces resteraient ainsi séparées et ne se trouveraient pas mises en présence. Vous d’un côté, nous de l’autre, nous serions là pour empêcher que l’armée égyptienne ne vînt à franchir le canal de Constantinople. D’ailleurs la disproportion numérique qui existerait entre les forces respectives démontrerait évidemment que notre coopération n’aurait rien d’hostile pour vous, car la présence de trois ou quatre vaisseaux, que nous y enverrions, ne serait assurément pas faite pour entrer en concurrence avec vos forces de terre et de mer concentrées dans le Bosphore. Tout ce qu’il nous faudrait serait de constater à la face de la nation que nous n’avons pas consenti à nous laisser exclure d’une action commune destinée à sauver la capitale de l’empire ottoman, que nous n’avons point souscrit formellement à un principe en vertu duquel la Russie serait investie du pouvoir d’exercer seule ce protectorat. » (Dépêche de M. de Brunnow, 8 octobre 1839.)


Voilà une réponse doucereuse et humble. Avec quel soin touchant lord Palmerston atténue la décision dont il a soin de rejeter la responsabilité sur ses collègues ! Comme on sent, dans ses paroles, le regret qu’il éprouve d’avoir à défendre l’honneur de l’Angleterre contre les prétentions de la Russie ! Comme ce ministre orgueilleux se fait petit devant M. de Brunnow ! S’il insiste sur la présence du pavillon anglais aux Dardanelles, ce n’est, dit-il, que pour la forme : et par déférence pour l’opinion publique ; que l’empereur se rende, et l’Angleterre n’enverra que trois ou quatre vaisseaux.

À la manière dont M. de Brunnow rend compte de cette difficulté, on pressent que le cabinet russe cédera. Faut-il en donner la preuve ? Avant même d’avoir pris les ordres de l’empereur, et sur la réponse de lord Palmerston, le négociateur russe presse l’Angleterre de prendre quelques mesures préliminaires et de commencer les hostilités contre Méhémet-Ali. Plaçant une carte de l’Asie mineure sous les yeux de lord Palmerston, et lui, indiquant les deux points, de Ténédos et d’Alexandrie, M. de Brunnow lui dit « Voilà où votre escadre se trouve aujourd’hui, et voilà où elle devrait être pour sauver l’empire ottoman. »

Quelques lignes plus bas, le plénipotentiaire de la Russie se félicite de ce que sa mission a produit l’effet qu’elle était destinée à atteindre. Cela veut dire, en dépit de tous les stratagèmes que l’on emploiera désormais pour dissimuler pendant un temps ce résultat sinistre, que l’alliance de l’Angleterre avec la France est rompue.

Ici viennent se placer les dernières ouvertures de lord Palmerston au ministère du 12 mai. Elles consistent, comme on sait, dans l’offre d’ajouter le pachalik d’Acre, moins la place d’Acre, à titre de possession héréditaire, aux domaines de Méhémet-Ali. Cette concession avait été présentée comme un ultimatum, et le gouvernement, français l’ayant jugée insuffisante, lord Palmerston dit sèchement à M. Sébastiani : « Je vous déclare, au nom de mon gouvernement, que l’offre du pachalik d’Acre est retirée. »

Lord Palmerston insiste, dans son memorandum du 31 août 1841, sur un incident dont il faut dire quelques mots. En septembre 1839, M. Sébastiani proposa au cabinet anglais de tracer en Syrie une ligne de l’est à l’ouest, de Beyrouth au désert près de Damas, et de déclarer que tout ce qui serait au midi de cette ligne appartiendrait à l’administration de Méhémet-Ali, ce qui serait au nord à l’administration directe du sultan ; l’ambassadeur français donna même à entendre, toujours selon le memorandum, que, si un pareil, arrangement était admis par les cinq puissances, la France s’unirait, en cas de besoin, aux autres cours dans l’emploi des mesures coercitives qui seraient dirigées contre Méhémet-Ali. M. Thiers, dans le memorandum du 3 octobre, affirme en réponse, non-seulement que le général Sébastiani n’avait jamais été autorisé à faire cette proposition, mais que le général, en consultant ses souvenirs, déclarait n’avoir jamais pris sur lui une pareille ouverture. La même dénégation avait été articulée, dès le 22 juillet 1840, par M. Guizot, qui ajoutait que M. Sébastiani avait peut-être parlé en son nom particulier et voici ce que disait alors le ministre anglais, à l’appui de son assertion.


« A des époques antérieures, le comte Sébastiani a plus d’une fois insisté sur ce plan, et il en a parlé au baron Bulow ainsi qu’au baron Neumann, qui n’est arrivé ici que vers la fin de décembre. Il est d’ailleurs impossible de séparer le caractère individuel d’un ambassadeur de son caractère public, surtout lorsque cet ambassadeur s’adresse à un secrétaire d’état dans une entrevue officielle et dans une conversation qui roule sur des dépêches que cet ambassadeur vient communiquer de la part de sa cour. J’ajoutai que, comme il était bien connu que le comte Sébastiani était en communication directe et confidentielle avec le roi des Français, l’absence de toute trace d’une pareille proposition dans les archives de l’ambassade ne prouvait pas, d’une manière concluante, que le comte Sébastiani ne fût pas autorisé à la faire. » (Le vicomte Palmerston à M. Bulwer, 22 juillet 1840.)


On comprendrait cette observation si elle venait de M. de Nesselrode ou du prince de Metternich ; mais lord Palmerston, ministre d’un gouvernement constitutionnel, savait fort bien que le roi Louis-Philippe ne pouvait donner d’ordre au comte Sébastiani que par l’intermédiaire du ministre responsable, et il suffisait que le maréchal Soult, consulté par M. Bulwer sur cette proposition, eût répondu qu’il n’avait pas autorisé M. Sébastiani à la faire [19], pour que lord Palmerston dût la considérer comme non avenue.

Au surplus, lord Palmerston déclare lui-même que l’insinuation de M. Sébastiani ne fut pas admise par le gouvernement britannique. Quel argument veut-il donc en tirer ? Si l’Angleterre avait jugé la proposition du général admissible, on concevrait qu’elle reprochât à la France d’avoir retiré une ouverture conciliante aussitôt après l’avoir présentée ; mais le refus immédiat de lord Palmerston nous dispense d’examiner si l’ambassadeur français a fait réellement cette ouverture, et s’il avait le droit de la faire, car s’il l’avait faite, tout ce que l’on pourrait induire de ce qui a suivi, c’est que l’Angleterre s’est montrée, dans ces négociations, encore moins raisonnable qu’on ne l’avait supposé.

M. Thiers a dit avec raison que, s’il y avait un moment où la France pût accéder aux propositions de l’Angleterre, c’était celui où l’Angleterre venait, sur ses instances, de repousser les ouvertures de la Russie. Mais il faut avouer en même temps que le gouvernement anglais ne fit pas assez pour rendre cet accord possible. La Russie elle-même l’a reconnu. On trouve en effet dans une dépêche de lord Clanricarde à lord Palmerston, à la date du 24 février 1841 : « Le comte Nesselrode m’a fait observer dans la conversation qu’il serait bien difficile d’insister sur la restitution de la forteresse d’Acre au sultan, et j’ai répondu que mon opinion personnelle était que votre seigneurie pourrait la laisser à Méhémet-Ali, si l’on obtenait, à ce prix, la coopération de la France. » Faut-il rappeler comment lord Palmerston a suivi ce conseil ? Il a, il est vrai, ajouté dans le traité du 15 juillet la place d’Acre au pachalik d’Acre ; mais il a retiré l’hérédité, ce qui fait au moins compensation.

Les négociations étaient à peu près rompues entre la France et l’Angleterre ; lord Palmerston crut devoir résumer ses griefs contre le gouvernement français dans une espèce de memorandum qu’il adressa, le 29 octobre 1839, à lord Granville, et où il prétendait que la France, après s’être déclarée la protectrice du sultan, était devenue, en apparence du moins, la protectrice du pacha.

Le maréchal Soult, blessé de cette insinuation, se défendit en termes très aigres, disant que l’on porterait une atteinte bien plus grave à l’indépendance de l’empire ottoman en permettant aux Russes d’occuper Constantinople et l’Asie mineure, qu’en concédant à Méhémet-Ali l’administration de tous les territoires que possédaient les Égyptiens. Voici la réplique de lord Palmerston :


« C’est sans contredit un malheur pour un souverain de se trouver dans la nécessité de recevoir l’assistance d’un autre souverain pour se défendre contre une agression faite à main armée. Il y a là une grande preuve de faiblesse pour le pouvoir qui accepte cet appui, et l’indépendance est incompatible avec la faiblesse. Cette assistance encore, si elle était l’acte individuel du protecteur, donnerait le droit à ce souverain d’exiger, en retour, des faveurs et une influence qui empièteraient sur l’indépendance du protégé. Mais si la Russie devait venir au secours du sultan, non point de son propre mouvement, mais en vertu d’un concert établi entre les cinq puissances, un tel secours n’entraînerait pas, de la part de la Turquie, des concessions qui pussent nuire à son indépendance. Ainsi, toute la question est de savoir si l’indépendance de la Turquie serait plus gravement compromise pour l’avenir par l’occupation temporaire d’une partie de son territoire par une force russe qui viendrait y rétablir l’autorité du sultan, et qui se retirerait après l’avoir rétablie, que par l’occupation permanente de ce territoire par une force égyptienne qui, étant venue pour la conquérir, y resterait pour la garder. »


La réponse de lord Palmerston est à peine spécieuse, et il passe à côté de la question. Le maréchal Soult ne supposait pas, en effet, que les Russes s’établissent d’une manière permanente à Constantinople ni dans l’Asie mineure. Ce qu’il redoutait, ce que tout le monde craint, c’est qu’à force d’occuper les rivages du Bosphore en alliés, et en amis, les Russes ne finissent par en être considérés comme les propriétaires naturels. Les Turcs ont fondé leur empire par les armes ; ils ont des mœurs militaires, et n’estiment leur gouvernement que dans la proportion du courage et de la force qu’il déploie. Quelle plus grande dégradation pouvait-on imprimer au front du sultan devant ses sujets que de déclarer par un traité que, si une armée rebelle paraissait sous les murs de Constantinople, ce seraient les Russes qui le défendraient ! De l’aveu de lord Palmerston, l’indépendance est incompatible avec la faiblesse ; mais la faiblesse n’est-elle pas la même, que le souverain protégé ait cinq protecteurs ou qu’il n’en ait qu’un ? L’empire ottoman doit tomber le jour où les musulmans s’apercevront qu’il est impuissant à se défendre lui-même, et qu’il ne vit que des secours qu’il mendie à l’étranger. L’arrangement direct le plus onéreux au sultan eût mieux valu pour lui que les conditions les plus favorables obtenues par la médiation des puissances ; car il serait demeuré le maître, même en se dépouillant pour un sujet.

Quant aux variations que lord Palmerston reproche à la France dans son memorandum, ce n’est là qu’une querelle de mots. Sans doute, le maréchal et d’autres avant lui, ainsi que d’autres après lui, ont eu le tort, en parlant au nom du gouvernement français, de ne pas toujours dire nettement ce qu’ils pensaient et ce qu’ils voulaient. Lorsque l’Angleterre, par exemple, proposait des mesures coercitives contre le pacha, au lieu de lui signifier qu’on n’y consentirait pas, on se contentait d’objecter que ces mesures étaient impraticables, et qu’elles n’auraient pas de succès. Le maréchal Soult alla même si loin dans cette exagération de la forme diplomatique, qu’il déclara un jour que, si l’on pouvait arracher l’Égypte à Méhémet-Ali et la rendre au sultan, cette combinaison le remplirait de joie [20]. Mais l’Angleterre n’employait-elle pas les mêmes détours de langage pour faire connaître sa pensée à la France ? N’a-t-elle pas procédé plus souvent par voie d’objection que par voie d’affirmation ? N’a-t-elle pas dit aussi que les termes de l’arrangement importaient peu, pourvu qu’ils ne fussent pas destructifs de l’indépendance et de l’intégrité de l’empire ottoman ? Lord Palmerston enfin n’a-t-il pas fait, dans une de ses dépêches les plus importantes [21], cette hypothèse, que l’on aurait attendue de tout autre plutôt que de lui ?


« En fait, la conséquence nécessaire et naturelle de tout arrangement qui laisserait Méhémet-Ali en possession des territoires qu’il occupe serait de faire de lui un souverain indépendant. Bien préférable serait à ce démembrement de l’empire turc un changement de dynastie, qui substituerait la famille de Méhémet-Ali à celle du sultan, et il serait plus sage pour les puissances de l’Europe de permettre à Méhémet-Ali de marcher avec son armée et de faire voile avec sa flotte vers Constantinople, de déposer le sultan, de se mettre à sa place, que de suivre la politique à laquelle je fais allusion ; car, dans ce cas, la dynastie serait changée, mais l’empire resterait debout. »


On apprit à Londres, vers les premiers jours de décembre [22], que M. de Nesselrode acceptait les propositions de l’Angleterre, et que M. de Brunnow ne tarderait pas à venir presser lui-même la conclusion de l’arrangement. À peine cette nouvelle est-elle connue de lord Palmerston, que, ne croyant plus avoir de ménagemens à garder, il commence à chercher querelle à la France. Déjà l’ambassadeur français à Constantinople se trouvait isolé et surveillé par ses collègues, on avait organisé une espèce d’espionnage autour de lui, dont les rapports percent jusque dans les dépêches officielles de M. de Stürmer, de M. de Kœnigsmark et de lord Ponsonby. L’ambassadeur britannique avait même dénoncé l’amiral Lalande comme complice de la défection du capitan-pacha, accusation stupide, et que réfutait suffisamment le caractère de l’homme dont on osait mettre la loyauté en suspicion.

Mais, à partir du jour où l’entente est certaine entre l’Angleterre et la Russie, le procès intenté à la France prend d’autres proportions. Le cabinet de Londres, qui se félicitait, au mois de mai 1839 (dépêches de lord Granville), de voir le gouvernement français augmenter ses forces navales dans la Méditerranée, et qui avait peut-être provoqué cet accroissement, commence, au mois de décembre, à s’en plaindre et à s’en alarmer. Dans une dépêche adressée à lord Granville (10 décembre 1839), lord Palmerston fait remarquer qu’outre les neuf vaisseaux de ligne que la France entretient dans l’Archipel, une escadre de réserve est en armement à Toulon, et il en vient à des insinuations que le maréchal Soult n’aurait pas dû tolérer.


« Malgré les déclarations amicales du gouvernement français, il est impossible au gouvernement britannique de ne pas appréhender que le cabinet des Tuileries partage (becars in mine) dans sa pensée intime, par rapport aux affaires de l’Orient, les vues et la politique qui ont inspiré en France, dans le passé, la monarchie, la république et le gouvernement impérial.

« Le désir de posséder l’Égypte n’est pas une ambition récente de la part de la France, et le gouvernement français semble travailler à établir un état indépendant, qui réunirait l’Égypte, la Syrie et l’Arabie, et qui serait placé sous la protection ainsi que soumis à l’influence de la France.

« Sans doute l’exécution complète de ce plan rencontrerait des difficultés à peu près insurmontables, et, lorsqu’on en connaîtrait en Angleterre la nature ainsi que la portée, tout cabinet anglais serait contraint de s’opposer aux progrès ultérieurs d’un tel projet ; mais, dans des questions de cette nature, il vaut mieux prévenir le mal que d’avoir à y porter remède, et les démarches les plus promptes sont toujours les plus sages ainsi que les plus efficaces. Voilà pourquoi le gouvernement de sa majesté n’a pas perdu de temps pour faire ses observations sur une augmentation de la flotte française qui est sans motif apparent.

« Le gouvernement de sa majesté ne croit pas que le cabinet des Tuileries puisse songer sérieusement à une rupture avec l’Angleterre dans le seul intérêt de soutenir les prétentions agressives de Méhémet-Ali ; mais ce cabinet pense probablement que, si les forces navales de la France dans la Méditerranée étaient très supérieures à celles de la Grande-Bretagne, cette circonstance donnerait un grand poids aux opinions et aux vœux qui se manifestent en France en faveur de Méhémet-Ali, et que la France pourrait négocier avec plus de succès en faveur du pacha, si, pendant que l’Angleterre a douze vaisseaux de ligne dans la Méditerranée, la France devait en avoir dix-sept, sans parler des flottes de la Turquie et de l’Égypte, qui, par une succession de circonstances dont l’histoire est encore à expliquer, se trouvent aujourd’hui au pouvoir de Méhémet-Ali. »


Ce doute insolent, élevé sur la loyauté du cabinet français, par le gouvernement qui possède dans la Méditerranée, par droit d’usurpation, Gibraltar, Malte, Corfou, et qui demandait naguère à s’emparer de Candie ; ces menaces de guerre jetées comme un défi à la France pour appuyer l’accusation ; cette tentative enfin d’impliquer notre gouvernement dans la responsabilité que la défection de la flotte turque faisait peser sur le capitan-pacha ; tout cela méritait une réponse : le maréchal ne la fit pas. Il fut évasif, quand il fallait se montrer susceptible et énergique. Il donna des explications, au lieu d’en demander. Il se contenta de dire que la flotte française n’excédait pas treize vaisseaux. Nous verrons bientôt lord Palmerston, encouragé par cette marque de faiblesse, renouveler ses injonctions.

Pour le moment, le ministre anglais trouva plus commode de faire continuer par la Russie la querelle qu’il avait entamée avec le gouvernement français. Au mois de janvier 1840, le maréchal Soult avait demandé communication à lord Palmerston des dépêches qui expliquaient le but de la seconde mission de M. de Brunnow ; cette demande n’avait rien d’indiscret, de la part d’un gouvernement qui communiquait lui-même à l’Angleterre les dépêches qu’il écrivait, comme celles qui lui étaient adressées. Cependant lord Palmerston déclara qu’il ne croyait pas avoir le droit de donner à un cabinet allié cette preuve ou plutôt cette réciprocité de confiance ; refus d’autant moins explicable que le ministre britannique avait communiqué, dès le mois d’août, à M. de Kisseleff, la correspondance échangée entre lui et le gouvernement français.

Il faut croire que lord Palmerston, dans ses confidences tout au moins prématurées, n’oublia pas de mettre sous les yeux de l’envoyé russe la dépêche que le maréchal Soult adressait le 25 novembre à M. Sébastiani, en réponse au memorandum anglais du 29 octobre ; car ce document, dont la Russie prétendit avoir eu connaissance par une voie indirecte, devint le prétexte d’une polémique très animée entre les cabinets de Paris et de Saint-Pétersbourg. Le maréchal Soult disait dans cette dépêche :


« Je me suis souvent demandé, monsieur le comte, comment il se faisait que les deux cabinets en fussent venus à ne pas s’entendre sur la question qui semblait la mieux faite pour les mettre d’accord. Je vais vous dire toute ma pensée. Cela tient surtout à ce que la France a principalement eu en vue le côté européen de la question, tandis que l’Angleterre s’est trop préoccupée des considérations relatives à la position respective de la Porte et du vice-roi. Nous nous sommes proposé, avant tout, de faire sortir de la crise actuelle l’annulation du protectorat exclusif et dominant que la Russie commençait à faire peser sur la Porte, ou du moins d’empêcher que ce protectorat n’y trouvât une nouvelle occasion de s’exercer, de se légitimer en quelque sorte ; sans négliger le soin de préserver en Syrie et en Égypte l’intégrité de l’empire ottoman, nous avons eu constamment présent à l’esprit qu’il n’était pas moins important de sauver à Constantinople l’indépendance de cet empire, cette indépendance sans laquelle l’intégrité n’est plus qu’un vain mot. L’Angleterre avait paru d’abord se diriger vers le même but que nous et obéir à la même pensée. Ne l’a-t-elle pas depuis un peu perdu de vue ?

À cette accusation directe, un cabinet moins habile que la Russie aurait répondu par une rupture ; mais il entrait dans le plan des puissances, qui se liguaient contre le gouvernement français, de mettre de leur côté les apparences de la modération. La dépêche de M. de Nesselrode est donc magnanime et menaçante à la fois. On dirait des avances faites l’épée à la main.

M. de Nesselrode commence par rappeler les preuves de désintéressement que la Russie a données depuis six ans, et particulièrement la proposition toute récente d’abandonner le traité d’Unkiar-Skelessi. Il se défend d’avoir cherché à isoler la France de l’Angleterre, et il explique la préférence donnée au cabinet de Londres, dans la mission de M. de Brunnow, par la confiance que ce gouvernement avait témoignée à la Russie.


« De ce que nous avons pris, vis-à-vis de l’Angleterre, l’initiative d’ouvertures préalables sur un arrangement à discuter plus tard avec les autres cabinets, s’ensuit-il donc nécessairement que notre dessein fût d’en exclure la France ? Si une pareille initiative devait impliquer cette exclusion, pourquoi l’Autriche, pourquoi la Prusse, ne l’ont-elles pas ainsi interprétée pour elles-mêmes ?

« L’empereur a fait assez de sacrifices d’amour-propre au désir de l’union et de la paix pour avoir droit d’en obtenir quelques-uns en échange. Sa majesté ne s’est pas bornée à de purs sacrifices d’opinion, elle a offert au bien commun des concessions de fait autrement importantes. C’est bien le moins qu’on renonce d’un autre côté à des préventions qui n’ont plus de fondement. Si, malgré tant de preuves de désintéressement et d’abnégation, l’empereur continuait à voir ses intentions méconnues ; si, tout en acceptant ses concessions, on essayait de les exploiter dans un but de popularité, en les représentant comme dérivant d’une autre source que de sa spontanéité libre et entière ; si, dans l’arrangement qu’il s’agit de conclure, on s’efforçait de compliquer la négociation par de nouvelles exigences, en agitant des questions, en soulevant des éventualités étrangères à la crise actuelle ; si enfin, sous prétexte de faire entrer la Turquie dans le système européen, on tentait de nous enlever, non cette prépondérance exclusive à laquelle nous n’avons jamais prétendu, mais cette part légitime d’influence à laquelle la Russie ne renoncera point, alors, ayant épuisé la mesure de la modération et de la condescendance, notre auguste maître pourrait se voir forcé de se replacer sur le terrain qu’il occupait avant ses premières propositions, et il ne resterait plus à sa majesté qu’à attendre avec calme les évènemens, ne prenant conseil, pour les régler, que du soin de sa dignité et des intérêts de son empire. »

Faut-il ajouter que M. de Nesselrode invite la France à prendre part aux négociations qui allaient s’ouvrir à Londres ? En vérité, cela semble peu nécessaire. Il est clair, quand on lit cette dépêche vraiment impériale, où la Russie parle, comme si elle était l’Europe à elle seule, de régler les évènemens, et où elle revendique bien clairement la tutelle de l’empire ottoman, que l’autocrate est disposé, dans cette question comme dans toute autre, à se passer de notre assentiment.

Quant au rapprochement que fait M. de Nesselrode entre les impressions de la France et celles de l’Autriche, au moment où la mission de M. de Brunnow fut connue à Vienne et à Paris, il suffira de rappeler que l’Autriche en éprouva d’abord un tel dépit, qu’elle adopta, pour quelques jours, les vues du cabinet français. D’ailleurs, si le cabinet de Saint-Pétersbourg se croyait autorisé, par les rapports de sujétion et d’humilité dans lesquels la Prusse et l’Autriche s’étaient tenues à son égard depuis 1815, à disposer de ces puissances sans les consulter, la France de 1830 avait droit à plus de ménagemens de sa part.

La réponse du maréchal Soult, réplique tardive (car elle est du 24 janvier 1840), ne manque pas de vigueur. On sent que, l’honneur de la France étant directement en jeu, le diplomate a laissé parler le soldat.


« Le gouvernement du roi n’a jamais songé à enlever à la Russie sa part légitime d’influence dans les affaires de l’Orient ; il sait qu’elle doit être grande, pour être en accord avec la nature des choses. Ce que nous avons voulu, ce que nous voulons encore, c’est que les autres puissances ne soient pas déshéritées de celle qui leur appartient également, c’est qu’elles en trouvent la garantie, non pas uniquement dans la modération personnelle, du souverain de la Russie, mais bien dans un ensemble de mesures politiques combinées pour la protection efficace de tous les droits et de tous les intérêts.

« Demander que ces droits et ces intérêts ne soient pas à la merci d’une puissance à laquelle il ne manquerait, pour abuser de sa prépondérance, que la volonté de le faire, ce n’est pas, certes, lui témoigner une injurieuse défiance, c’est tout simplement faire acte de prudence et de dignité.

Le gouvernement du roi serait bien autrement fondé à réclamer contre les assertions sans cesse renouvelées qui le présentent comme se préoccupant exclusivement, dans la question d’Orient, des intérêts du pacha d’Égypte et sacrifiant ceux de la Porte. Après les dénégations appuyées d’argumens si convaincans qu’il a tant de fois opposées à ces imputations malveillantes, il devait peu s’attendre, peut-être, à les voir reproduites dans la dépêche de M. de Nesselrode. Ce n’est pas d’ailleurs sans une satisfaction réelle qu’il y trouve l’assurance que M. de Brunnow a la mission de travailler à faire cesser, sur le point délicat du règlement territorial de la question d’Orient, les dissentimens partiels de l’Angleterre et de la France, dissentimens qui ne sauraient être que temporaires entre deux cabinets unis par des liens si étroits. Les informations que j’avais recueillies au sujet des instructions données à cet envoyé m’avaient fait craindre au contraire que la Russie, en adhérant purement et simplement au plan le plus défavorable au vice-roi, ne tendît à rendre plus difficile un rapprochement entre les idées des cabinets de Londres et de Paris. Nous en avions été d’autant plus surpris, que le gouvernement impérial, en manifestant à plusieurs reprises son regret de ce qu’on n’avait pas laissé, au mois de juillet dernier, la Porte et le pacha s’arranger directement, avait autorisé à penser qu’il eût adhéré sans peine même à des conditions beaucoup plus avantageuses pour le pacha que celles que nous proposons aujourd’hui. Certes, un changement aussi complet dans sa manière de voir n’eût pas trouvé à beaucoup près une justification suffisante dans le simple fait de la médiation offerte le 27 juillet à la Porte, puisque cette offre n’impliquait en aucune façon, de la part des puissances, la promesse d’une intervention matérielle dirigée dans le but de faire obtenir au sultan des stipulations déterminées. » (Le maréchal Soult à M. de Barante, 24 janvier 1840.)


Si la dépêche du maréchal Soult à M. de Barante prouve qu’il avait pénétré les plans de la Russie, elle montre aussi à quel point il s’abusait sur les intentions de l’Angleterre. Le 9 décembre, au moment même où lord Palmerston nous suscitait de misérables tracasseries à propos de l’accroissement qu’avaient reçu nos forces navales, le maréchal le faisait complimenter par M. Sébastiani sur le retour probable et prochain de M. de Brunnow, et déclarait que, si l’admission de tous les pavillons dans la mer de Marmara était accordée sans réserve par la Russie, « le gouvernement français y trouverait un motif suffisant pour se livrer à un nouvel examen de l’ensemble de la question d’Orient, même dans les parties sur lesquelles chacune des puissances semblait avoir trop absolument arrêté son opinion pour qu’il fût possible de prolonger la discussion. »

Il faut reconnaître avec M. Passy que dès ce moment « le cabinet anglais ne put plus douter que la France accepterait moins qu’elle n’avait demandé pour le pacha d’Égypte. » Toutefois, quand M. Passy ajoute que « ce n’était pas à la France à aller au-delà de cet avertissement, » j’avoue que je ne comprends pas bien ce qu’il pouvait y avoir de prudence et de dignité à ne pas faire les ouvertures que la dépêche du 9 décembre semblait annoncer.

Mais que dire de lord Palmerston, qui, ayant connaissance des intentions conciliantes du cabinet français, laisse passer près de deux mois sans y répondre, qui n’y répond, vers la fin de janvier 1840, que par la communication dérisoire d’une ébauche de traité, et qui emploie l’intervalle à discuter le chiffre des vaisseaux qu’il nous permet de tenir en mer ? Certes, si le ministre anglais avait eu le moindre désir de s’entendre avec la France, il eût saisi sur-le-champ l’occasion qu’on lui offrait de renouer les négociations. Le silence que lord Palmerston garda sur cette communication témoigne assez qu’elle contrariait ses projets.

Dès les premiers jours de janvier 1840, M. de Brunnow remit à lord Palmerston une seconde édition du plan déjà proposé par la Russie pour régler les différends du sultan avec Méhémet-Ali. Ce thème ne différait des premières ouvertures du cabinet russe que par la clause qui ouvrait aux escadres de l’Angleterre, de la France et de l’Autriche les Dardanelles, ainsi que la mer de Marmara. La Russie persistait à n’offrir d’autre avantage au pacha que l’investiture héréditaire de l’Égypte ; elle exigeait la restitution immédiate de la Syrie entière, d’Adana et de Candie.

L’assentiment de lord Palmerston était acquis par avance à ces propositions, dont il avait pris lui-même l’initiative au mois d’octobre 1839, et il se croyait tellement assuré de l’adhésion de la Prusse et de l’Autriche, qu’il écrivait à lord Ponsonby, le 25 janvier 1840 :


« Les négociations ont fait de tels progrès, que l’on peut espérer qu’elles se termineront par une convention entre les puissances qui aide le sultan à confiner Méhémet-Ali à l’Égypte. Les plénipotentiaires de l’Autriche et de la Russie ont reçu des pleins pouvoirs pour y apposer leur signature [23], et le plénipotentiaire prussien s’attend à recevoir bientôt de son gouvernement une semblable autorisation. Je ne puis pas parler avec une égale certitude de la conduite que tiendra le gouvernement français ; mais, en tout cas, la présence d’un plénipotentiaire turc sera demandée. Vous aurez donc à presser Reschid-Pacha d’envoyer immédiatement à Nourri-Effendi, ambassadeur de la Porte à Paris, le pouvoir et l’autorisation de signer à Londres toute convention qui pourra lui être proposée par les plénipotentiaires des cinq puissances ou de quatre sur cinq, pourvu que cette convention assure des avantages au sultan sous la forme d’un secours et d’une assistance que lui donneront les cabinets européens. »


Un mois plus tard, lord Palmerston faisait dire à Méhémet-Ali par le colonel Hodges, qui avait remplacé le colonel Campbell à Alexandrie :


« S’il est nécessaire d’employer la force pour contraindre Méhémet-Ali, et si cette force est efficace, il serait possible que Méhémet-Ali n’obtint pas du sultan les conditions qui lui auraient d’abord été proposées. À une garnison qui capitule à temps on accorde des conditions honorables, mais une garnison qui insiste pour être bombardée (stormed) s’expose aux chances de la guerre. »


Pendant que le ministre anglais, assuré de l’appui de ses trois complices et tenant pour arrêtées les bases de leur concert, appelait la Turquie à donner un blanc-seing pour signer l’arrangement à quatre et allait avertir Méhémet-Ali que l’heure de capituler était venue, il adressait hypocritement au cabinet français, à titre de communication confidentielle et sous la forme d’une ébauche qu’il n’aurait pas même soumise à ses collègues, ce même plan que M. de Brunnow avait rapporté de Saint-Pétersbourg. Le maréchal Soult se laissa prendre à cette feinte confiance, et y répondit très sérieusement. Même en refusant son approbation aux arrangemens territoriaux indiqués dans le projet, il crut devoir louer l’idée de faire intervenir la Porte dans le traité, a conception très heureuse, dit la dépêche [24], et d’une grande portée. En effet, ce fut à l’aide de cette conception que les signataires du traité de juillet purent donner une couleur de légalité à leur intervention dans les affaires de l’Orient.

Ici s’arrêtent les relations diplomatiques du cabinet présidé par le maréchal Soult avec le gouvernement anglais. Mais jusqu’à l’heure de sa fin il conserva ses illusions. Au mois de janvier, le maréchal mandait à M. de Barante, son ambassadeur à Saint-Péterbourg, que l’Angleterre avait rejeté encore une fois les propositions de M. de Brunnow [25]. Ajoutons que les coalisés ne se faisaient, eux, aucune illusion sur les dispositions de la France. À la même époque, on trouve ce qui suit dans une dépêche de lord Clanricarde :


« L’étendue des pouvoirs donnés au baron Neumann a été portée à la connaissance de cette cour, et le gouvernement russe se repose avec confiance sur la fermeté et sur la sagesse du cabinet anglais du soin d’amener la question de la Syrie à une conclusion satisfaisante. Il n’existe ici aucune appréhension de guerre, quoique les débats qui viennent d’avoir lieu dans les chambres françaises aient mis un terme à tout espoir de voir la France s’unir dans cette question aux autres grandes puissances. »


Voilà donc où en étaient les négociations à l’avènement du ministère formé sous la présidence de M. Thiers. D’un côté, les puissances de l’Europe savaient que les vues de la France dans la question d’Orient différaient complètement des leurs, que cette politique n’était pas celle de tel ou tel ministère, mais celle du pays [26] tout entier, que le gouvernement français avait à peu près épuisé dans ses concessions la limite du possible, et que, si l’on exigeait de lui davantage, les alliances allaient se rompre et changer, l’équilibre de l’Europe chanceler, la paix se trouver en péril. D’un autre côté, la France savait ou pouvait savoir que les puissances, et l’Angleterre à leur tête, avaient une résolution prise, que les arrangemens territoriaux, les mesures coercitives, et le rôle de chacune dans l’exécution, tout était convenu entre elles ; qu’elles ne feraient aucun sacrifice réel d’opinion ni d’influence pour obtenir notre concours, et qu’elles s’étudiaient à nous placer dans la nécessité critique pour nous, ou d’accepter des conditions dommageables à nos intérêts et humiliantes pour notre nom, ou de courir les dangers d’un isolement qui devait commencer par la paix armée et qui menait à la guerre.

Les instructions données à M. Guizot, à son départ pour Londres, par le ministère du maréchal Soult, et qui portent la date du 19 février 1840, lui enjoignaient de continuer à réclamer pour Méhémet-Ali la possession héréditaire de l’Égypte et de la Syrie. Le plénipotentiaire français allait se trouver en présence de lord Palmerston, appuyé par les cours du Nord, qui n’avait cessé de prétendre qu’il fallait confiner Méhémet-Ali à l’Égypte. Après six mois de négociations inutiles, qui n’avaient ébranlé aucune des deux parties contendantes dans les positions où elles s’étaient retranchées, le différend paraissait donc et devait être irrévocable. La Russie avait ouvert un abîme entre la France et l’Angleterre ; et, quand la France y aurait jeté ses intérêts ainsi que son honneur, elle ne l’eût pas comblé. Je le dis, sans me préoccuper de l’intérêt d’un homme ni d’un ministère, dans ma profonde conviction, le traité du 15 juillet était conclu, sinon écrit, avant la retraite du maréchal Soult. Dès le mois de décembre 1839, la question était irrévocablement perdue pour nous. Le ministère du 12 mai avait gâté la paix ; il ne restait plus qu’à savoir si la France devait prendre les armes. C’est la nécessité que l’on a reconnue trop tard.

M. Thiers a expliqué l’inaction apparente de la politique française à l’égard de l’Orient, dans les deux premiers mois qui suivirent la formation de son ministère. « Je savais, a-t-il dit dans la discussion de l’adresse, que les susceptibilités étaient très irritées ; je savais qu’il n’y avait qu’un moyen de les calmer, s’il y en avait un, c’était le temps ; je résolus de temporiser. » J’en demande pardon à M. Thiers s’il n’avait pas eu d’autre motif que l’état des esprits dans la diplomatie pour traîner les négociations en longueur, je crois qu’il se serait trompé. Les dépêches échangées, dans les derniers momens du 12 mai, entre la France et l’Angleterre, entre la France et la Russie, avaient sans doute aigri les relations et accru l’hostilité ; mais M. Thiers avait trop de sagacité pour ne pas comprendre, à la simple inspection de la correspondance, que les puissances avaient pris leur parti. Le temps refroidit la colère ; mais que peut-il changer à des calculs intéressés et à une trahison réfléchie ?

Il faut le dire, ce système de temporisation ne vint pas de M. Thiers ; il lui fut suggéré. La question d’Orient partageait le cabinet anglais, et la majorité de ce cabinet, à mesure que lord Palmerston entraînait l’Angleterre vers l’alliance de la Russie, se rattachait à l’alliance de la France. Cette fraction imposante du ministère, qui renfermait les hommes vraiment considérables, et qui était restée bienveillante pour nous, espérait déjouer par la force d’inertie les combinaisons aventureuses de lord Palmerston. Elle craignait que la France, en précipitant la marche des négociations, ne rendît une rupture inévitable ; c’est de ce côté que vinrent au ministère du 1er mars des insinuations qu’il crut sans doute ne pouvoir pas négliger [27].

Nous avons beaucoup trop compté sur la résistance que les projets de lord Palmerston rencontreraient en Angleterre, et les amis que la France avait dans ce pays lui ont fait plus de mal par leur faiblesse que ses ennemis par leur hostilité déclarée. La confiance de M. Guizot dans les anciens whigs, la confiance de M. Thiers dans le coup d’œil diplomatique de M. Guizot, et par contre-coup l’inaction du gouvernement français, voilà les plus grandes erreurs qu’ait commises le ministère du 1er mars.

« Quand nous avons voulu gagner du temps, disait M. Guizot dans la discussion de l’adresse, lord Palmerston était pressant ; quand lord Palmerston a voulu gagner du temps, je crois que notre intérêt à nous était d’être pressans. » Je ne sais où M. Guizot a puisé les élémens de cette assertion ; mais, si l’on s’en tient aux documens que lord Palmerston a mis sous les yeux du parlement anglais, il devient évident que, dans les rares communications que ce ministre a échangées avec le ministère du 1er mars, il n’a pas été pressant un seul jour. Dans les sept cents pages in-folio que renferme le premier volume de ces documens, et qui conduisent le lecteur jusqu’à la conclusion du traité de Londres (du 1er mars 1840 au 15 juillet), on ne trouve pas la moindre trace d’une proposition ou d’une ouverture quelconque faite à la France. La seule dépêche politique qui s’y rencontre est adressée à l’ambassadeur anglais auprès du cabinet de Vienne, lord Beauvale, et rend compte d’une conversation qui aurait eu lieu entre lord Palmerston et M. Guizot, au sujet des prétentions respectives de la France et de l’Angleterre, conversation qui n’est remarquable que par cette assertion froidement insolente, que les forces navales de la France, unies à celles de l’Égypte, ne tiendraient pas contre celles de l’Angleterre et de la Russie, et par cette autre déclaration un peu moins franche que l’Angleterre n’accepterait pas la possession de l’Égypte, même quand on la lui offrirait [28].

Mais, si lord Palmerston ne se montre pas plus pressant à l’égard de la France, qu’il tient à écarter plutôt qu’à rapprocher des puissances européennes, en revanche il ne perd pas un moment pour préparer et pour faciliter l’exécution du traité qu’il va signer. Sa première préoccupation est de travailler sans relâche à affaiblir la marine française et de diminuer ainsi la force de résistance que nous aurons plus tard à lui opposer. Autant il est avare de dépêches sur la question d’Orient, autant il est prodigue de dépêches sur la question de nos armemens. Le ministère du 1er mars était à peine installé, que lord Palmerston faisait savoir à lord Granville, le 5 mars, qu’outre les dix-sept vaisseaux armés ou en armement, la France allait mettre en mer l’Inflexible de 90 canons, et lui enjoignait de demander des explications à M. Thiers. Le 17 mars, nouvelle sommation, dans laquelle le ministre anglais affiche la prétention de réduire à dix vaisseaux notre flotte de la Méditerranée. Le 5 mai, la querelle recommence : lord Palmerston, désespérant d’intimider la France, cherche à la persuader ; il offre, dans le cas où la France réduirait à douze vaisseaux de ligne le nombre de ses bâtimens en commission, de fixer au même nombre les forces navales de l’Angleterre dans la Méditerranée ; mais il se réserve de garder huit vaisseaux de plus, soit à Lisbonne, soit dans les Indes, soit à Portsmouth et à Chatam. La réponse de M. Thiers conciliait les soins de la prudence avec les intérêts de la modération. Il offrit d’opérer dans les forces navales de la France le même partage, et d’avoir une flotte à l’est, une flotte à l’ouest de Toulon. Lord Palmerston, voyant la mine éventée, demanda au parlement les moyens d’augmenter la marine anglaise dans le Levant.

Pendant que, cette querelle amusait le tapis, l’Angleterre agissait en Orient avec une grande énergie : elle se servait du colonel Hodges ainsi que de M. de Medem pour irriter le pacha d’Égypte et pour le pousser à bout ; elle employait lord Ponsonby et ses agens à insurger la Syrie ; elle réchauffait le zèle chancelant de l’Autriche et de la Prusse ; elle dictait à la Porte les notes réitérées que ses ambassadeurs adressaient à la conférence pour accélérer le dénouement des négociations. Dans tous ces détails de son œuvre, on ne peut qu’admirer l’infatigable activité de lord Palmerston.

Pour que le silence diplomatique qui a précédé et favorisé la signature du traité de Londres fût toute autre chose qu’un piège tendu à la bonne foi de la France, il aurait fallu qu’il ne couvrît pas les manœuvres les plus hostiles et les plus multipliées. La réserve que l’on gardait envers nous ne pouvait trouver son excuse que dans une complète inaction ; agir et se taire, c’était déjà trahir l’alliance que l’on prétendait maintenir.

À la vérité, lord Palmerston s’est prévalu, dans le memorandum du 31 août 1810, d’une communication qu’il aurait faite à M. Guizot : dans le cours du mois de mai, et qu’il aurait présentée comme l’ultimatum des coalisés. Cette proposition consistait, comme on sait, dans l’offre d’attribuer à Méhémet-Ali la possession héréditaire de l’Égypte, et celle du pachalik d’Acre, y compris la place, sa vie durant. Le refus de la France fut signifié à lord Palmerston le 27 juin. M. Thiers a déjà fait remarquer, dans le memorandum du 3 octobre, que le gouvernement anglais, par cette nouvelle proposition, retranchait de ses premières offres plus qu’il n’y ajoutait, l’occupation viagère de la place d’Acre ne valant pas, à beaucoup près, l’hérédité de ce pachalik. C’est encore une observation de M. Thiers que la démarche de lord Palmerston avait si peu le caractère d’un ultimatum, que, sur une insinuation de MM. de Bulow et de Neumann, le cabinet français conçut l’espérance d’obtenir pour le vice-roi la possession viagère de toute la Syrie. J’ajouterai qu’il est impossible d’admettre comme l’ultimatum des puissances une ouverture qui fut faite séparément d’abord par M. Neumann et ensuite par lord Palmerston, sous la forme d’une conversation, comme il l’avoue lui-même. Quand un gouvernement veut se mettre en règle avec un autre gouvernement et surtout avec un allié, il lui doit au moins, avant de prendre congé de cette alliance, de l’avertir et de lui signifier sa résolution par une note officielle et délibérée en conseil. Ce que lord Palmerston avait fait pour le ministère du 12 mai bien avant la rupture, il pouvait, il devait le faire, au moment de la rupture, pour le ministère du 1er mars.

Je constate qu’il n’y a pas, dans le bagage diplomatique de lord Palmerston, une seule sommation ni même un seul avertissement donné à la France, en vue du traité que l’Angleterre, la Russie, la Prusse et l’Autriche allaient signer. Le ministre britannique a gardé le secret le plus absolu sur un projet qui ne pouvait être loyalement accompli qu’à la condition de la publicité la plus complète et la plus étendue. Que ce soit un affront ou simplement un défaut de procédé à l’égard de la France, voilà ce qu’il serait oiseux de rechercher ; mais on ne saurait trop mettre en relief l’atteinte portée à l’honneur des puissances et de l’Angleterre particulièrement par le fait même du traité. Au moyen-âge, l’on dégradait un chevalier qui avait frappé son adversaire en traître dans un combat singulier. Le traité du 15 juillet n’est pas un coup de lance, c’est un coup de poignard. Qu’on abatte donc la bannière de la Grande-Bretagne, et qu’on la traîne honteusement dans la poussière, car le ministre qui la portait a fait une tache ineffaçable à l’honneur de ce noble drapeau.

Après les actes viennent les explications et les conséquences. Il nous reste donc encore à faire voir les fruits qu’a portés le traité du 15 juillet.

  1. Voyez le premier article dans la livraison du 15 novembre 1841
  2. Dépêche de M. de Nesselrode à M. Pozzo di Borgo, Saint-Pétershourg, 15 juin 1839.
  3. Dépêche de lord W. Russell à lord Palmerston, Berlin, 5 juin 1839.
  4. Dépêche de lord Granville, Paris, 2 juillet 1839.
  5. Voici la dépêche de M. de Metternich au comte d’Appony ; elle est datée de vienne, le 14 juin 1839 :
    « Un protocole signé en 1818 entre les cinq grandes cours à Aix-la-Chapelle a établi pour les réunions des cabinets un règlement sage, fondé sur le respect qu’il est juste de porter à l’indépendance des états. Les cinq cours ont arrêté entre elles que jamais des questions touchant aux droits et à l’intérêt d’un état tiers ne seraient abordées par elles en conférence, sans que le gouvernement intéressé n’eût été invité à prendre part à la réunion. En appliquant cette utile règle au cas échéant, il faudrait faire intervenir un plénipotentiaire ottoman dans tel lieu que choisiraient les puissances pour y établir une conférence, et dans ce seul fait se trouverait un obstacle insurmontable pour la réussite de l’entreprise. Jamais la Porte ne munirait son envoyé de facultés suffisamment étendues pour que l’affaire pût marcher.
    « Mais il existe d’autres considérations encore qui seraient défavorables à la réunion d’une conférence pour traiter de l’affaire du jour. Nous pouvons admettre que plus d’une puissance ne serait que faiblement disposée au choix de cette forme, et le public européen y chercherait ce qui ne doit pas s’y trouver, et ce qui, d’après les sentimens indubitables des cinq cours, ne s’y trouve point en effet. De quoi s’agit-il réellement ? Il s’agit d’empêcher que la guerre n’éclate entre la Porte et l’Égypte, ou de mettre le terme le plus prompt à celle qui, contrairement aux vœux déjà hautement et uniformément prononcés de ces mêmes cours, aurait déjà commencé.
    « Ce n’est point par le moyen d’une conférence placée à distance qu’il serait possible d’atteindre l’un et l’autre de ces buts. C’est à Constantinople et à Alexandrie que la pensée déjà connue des cinq cours devra être soutenue sans perte de temps et avec vigueur. À cet effet, il n’est besoin que d’instructions fondées sur le principe pacifique, qu’on adresserait aux représentans de ces mêmes puissances, et qui leur donneraient la latitude suffisante pour pouvoir régler leur conduite d’après les circonstances et les évènemens. Ce n’est point également dans la forme d’une conférence que devraient s’établir entre eux des relations, tant à Constantinople qu’à Alexandrie ; c’est au contraire dans celle d’une libre entente. »
  6. Dans une dépêche adressée à lord Clanricarde pour être communiquée à M. de Nesselrode, lord Palmerston remercie le gouvernement russe pour les ouvertures que contient sa dépêche du 15 juin, et y répond dans les mêmes termes que nous venons de citer.
  7. « Lord Palmerston est d’avis que nous nous présentions sans retard à Vienne, unis d’intention et d’efforts pour la conservation de l’empire ottoman, que nous y exposions franchement le but que nous nous proposons d’atteindre, et que nous pressions l’Autriche d’y concourir par tous les moyens en son pouvoir. Une démarche de même nature aurait lieu en même temps à Berlin. » (Dépêche de M. de Bourqueney, Londres, 25 mai 1839.)
  8. Voici le principal passage de ce document, qui est très connu :
    « Tous les cabinets veulent l’intégrité et l’indépendance de la monarchie ottomane sous la dynastie régnante ; tous sont disposés à faire usage de leurs moyens d’action et d’influence pour assurer le maintien de cet élément essentiel de l’équilibre politique, et, ils n’hésiteraient pas à se déclarer contre une combinaison quelconque qui y porterait atteinte. Un pareil accord de sentimens et de résolutions devant suffire, lorsque personne ne pourra plus en douter, non-seulement pour prévenir toute tentative contraire à ce grand intérêt, mais même pour dissiper des inquiétudes qui constituent un danger véritable par suite de l’agitation qu’elles jettent dans les esprits, le gouvernement du roi croit que les cabinets feraient, quelque chose d’important pour l’affermissement de la paix, en constatant dans des documens écrits qu’ils se communiqueraient réciproquement, et qui nécessairement ne tarderaient pas à avoir une publicité plus ou moins complète, l’exposé des intentions que je viens de rappeler. »
  9. Le maréchal lui-même l’a reconnu : « Je puis d’autant moins douter de l’adhésion du cabinet autrichien, que c’est lui qui le premier a eu l’idée de cette espèce d’engagement réciproque. » (Le maréchal Soult à M. Cochelet, 27 juillet 1839.)
  10. « Quelles que soient les conséquences d’un déplorable dissentiment, dût-il avoir pour effet l’accomplissement du projet favori de la Russie, celui de nous isoler de nos alliés, ce n’est pas nous qui en aurons encouru la responsabilité. Nous resterons sur notre terrain. Ce ne sera pas notre faute si nous n’y retrouvons plus ceux qui s’y étaient d’abord placés à côté de nous. » (Le maréchal Soult au comte Sébastiani, 27 septembre 1839.)
  11. « La nouvelle que vous me donnez du prochain retour à Londres de M. de Brunnow, muni de pleins pouvoirs pour signer une convention qui réglerait sur un pied d’égalité les rapports de protection des puissances à l’égard de la Porte, a excité, comme vous pouvez le croire, la plus sérieuse attention du gouvernement du roi… Si les termes de cette convention emportent de la part de la Russie une renonciation effective à la position exceptionnelle qu’elle s’attribuait à Constantinople, si l’addition d’aucune clause directe ou indirecte ne vient paralyser d’un autre côté les concessions que semble faire le cabinet de Saint-Pétersbourg, je n’ai pas besoin de vous dire que la détermination de ce cabinet, quel qu’en puisse avoir été le motif, nous causera une très vive satisfaction. » (Le maréchal Soult à M. Sébastiani, 2 décembre 1839.)
  12. Variations de l’Autriche et : de la Russie sur la question territoriale :

    L’AUTRICHE.« La seule ouverture à laquelle le divan ait prêté l’oreille est celle qui consiste à faire obtenir au sultan la restitution immédiate de la Syrie par l’intervention des quatre puissances. Cette ouverture a été faite par le baron Stürmer (internonce autrichien à Constantinople), en son propre nom. » (Dépêche de lord Beauvale, 14 juin 1839.)
    « L’Autriche propose qu’en considération de l’hérédité de l’Égypte conservée à sa famille, Méhémet-Ali abandonne la Syrie à sa mort. » (Paroles de M. de Nesselrode rapportées par lord Clanricarde, dans une dépêche du 15 juillet.)
    « Il y a un cas dans lequel le prince de Metternich juge le plan de la Russie (le statu quo) plus praticable que celui de l’Angleterre et de la Prusse ; c’est celui où les hostilités seraient déjà commencées, éventualité en vue de laquelle la Russie propose de les renfermer dans les limites de la Syrie. » (Dépêche de lord Beauvale, 30 juin.)
    « Quant au plan de pacification, le prince Metternich adopte pleinement les idées de votre seigneurie. Mais la Porte ayant indiqué elle-même les conditions auxquelles l’Égypte doit être conférée à la famille de Méhémet-Ali, le prince considère ces conditions, qui sont la restitution de la Syrie et de Candie, ainsi que le désarmement, comme un sine quâ non. » (Dépêche de lord Beauvale, 11 juillet.)
    « Le comte Fiquelemont considère la restitution d’Adana et des défilés du Taurus à la Porte, comme une concession d’une grande importance. Il considère aussi la division de la Syrie en pachalik, que l’on conférerait, à la mort de Méhémet-Ali, à ses plus jeunes enfans, comme assurant la réversion de cette province au sultan. Mais il pense que Candie doit être restituée immédiatement, et croit que l’on mènera la France à étendre ses propositions jusque-là. » (Dépêche de lord Beauvale, 3 octobre 1839.)
    « Ce pas de plus, qui consiste, de la part de l’Autriche et de la Prusse, à dire à lord Palmerston qu’il faut se résigner à laisser la Syrie viagèrement au pacha. » (Dépèche de M. Guizot, 24 juin 1840.)

    LA RUSSIE.
    « Déclarer au pacha, de la manière la plus formelle, que, tant qu’il se bornerait à la défense des territoires qui lui ont été assignés par l’arrangement de Kutaya, les puissances resteraient témoins impassibles de la lutte qui s’est engagée en Syrie. » (Dépêche du comte Nesselrode, 15 juin 1839.)
    « L’Autriche propose qu’en considération de l’hérédité de l’Égypte assurée à sa famille, Méhémet Ali abandonne la Syrie à sa mort. Nous ne nous opposons pas à cet arrangement. Votre gouvernement dit que la Syrie devrait être restituée immédiatement an sultan. Nous pensons aussi que cela serait mieux. Mais avez-vous quelque raison de supposer que Méhémet-Ali accepte cette proposition ? » (Paroles de M. de Nesselrode rapportées par lord Clanricarde, dépêche du 15 juillet.)
    « Ce que lord Palmerston désire est fait. J’ai enjoint à notre chargé d’affaires à Vienne de déclarer au gouvernement autrichien que nous préférions votre plan à celui du prince Metternich, et que l’empereur appuierait cette proposition qui est plus avantageuse à la Porte. » (Lord Clanricarde rapportant les paroles de M. de Nesselrode, dépêche du 18 juillet.)
    « Les termes de l’arrangement final à imposer aux deux parties dépendront virtuellement du cabinet anglais. » (M. de Nesselrode, cité par lord Clanricarde, 17 juillet.)
    « La Russie ne refuserait pas son assentiment à un arrangement qui conférerait le pachalik de Syrie à IbrahimPacha, sa vie durant, si la Porte y consentait. » (Même dépêche, même date.)
    « Nous n’hésiterons pas à adhérer, à l’une ou à l’autre de ces combinaisons (Syrie viagère ou restitution immédiate de la Syrie), pourvu qu’elle ait été librement adoptée par la Porte elle-même. » (Dépêche de M. de Nesselrode, 27 juillet.)
    « Nous ne pouvons et nous ne devons pas nous ériger en arbitres de ce qui concerne de si près l’intérêt vital de la Porte elle-même, c’est elle seule qui doit en être juge. » (Instructions données à M. de Bouteneff, 16 août, mission de M. de Brunnow, 17 septembre.)
    (Traité du 15 juillet 1840. — L’Égypte héréditaire concédée à Méhémet-Ali, le pachalik et la place d’Acre viagèrement.)
  13. « Le comte Sébastiani ne parut pas penser que son gouvernement voulût adopter ces vues, et il traita les mesures proposées, les unes comme étant insuffisantes, les autres comme devant dépasser le but. Il dit que l’on pourrait rappeler les consuls-généraux, si les cinq puissances prenaient ce parti de concert, mais qu’il ne pensait pas que cet acte produisit le moindre effet. Il regarda le blocus comme inefficace, parce qu’il ne croyait pas que Méhémet-Ali eût beaucoup de vaisseaux marchands sous pavillon égyptien, et parce que, même les communications par mer étant interceptées, Ibrahim pourrait marcher en avant et trouver des ressources dans les contrées qu’il occuperait ; d’ailleurs on pourrait l’approvisionner par terre. Il ajouta que son gouvernement élèverait les plus sérieuses objections contre une tentative sur Candie. » (Lord Palmerston à M. Bulwer, 10 septembre 1839.)
  14. Dépêche de lord Beauvale à lord Palmerston, Vienne, 9 septembre 1839.
  15. Dépêche de lord Granville à lord Palmerston, Paris, 25 octobre 1839.
  16. Dépêche de lord Beauvale à lord Palmerston, Vienne, 16 novembre 1839.
  17. Voir la dépêche de lord Palmerston à lord Beauvale ; du 25 août 1839.
  18. M. de Brunnow remit à lord Palmerston, dans le courant d’octobre, un memorandum qui proposait trois degrés dans les mesures coercitives, selon le plus ou le moins de vigueur que l’on voudrait déployer dans l’exécution :
    « 1° Maximum du plan d’opération. — Déclarer à la Porte qu’elle peut compter sur la ferme résolution du gouvernement britannique d’appuyer efficacement ses intérêts. Donner à l’amiral Stopford l’ordre : 1° de se porter avec son escadre sur la cote de la Syrie, en établissant sa station selon que la saison et les circonstances locales le lui conseilleront, dans la baie d’Iskendéroun, ou sur tel autre point, qui lui présentera plus de sécurité ; 2° de détacher un nombre de vaisseaux qu’il jugera, suffisant pour aller occuper, soit par surprise, soit de vive force, les ports sur la côte qui servent de principaux dépôts militaires et de communication entre l’Égypte et l’armée d’Ibrahim ; à cet effet, la situation de Lattakié et de Beyrouth semblerait d’autant plus importante, que leur voisinage des villes d’Alep et de Damas est fait pour agir sur les populations de ces villes, ainsi que sur les tribus druzes, où règne le plus de mécontentement contre l’administration oppressive du vice-roi ; 3° d’envoyer un officier supérieur au quartier-général d’Ibrahim pour lui déclarer que, s’il fait un seul pas en avant, l’Angleterre se verra obligée de regarder le pacha d’Égypte comme traître à sa parole et comme déchu de son pouvoir ; que dés-lors elle armera au nom de la Porte les populations de la Syrie tout entière, et frappera Méhémet-Ali de toute la rigueur que méritera l’infraction qu’il aurait faite aux engagemens qu’il avait pris de respecter le repos de l’Orient ; 4° de capturer tous les vaisseaux sous pavillon égyptien qui auront à bord des munitions de guerre destinées à l’armée d’Égypte. — Envoyer simultanément un officier supérieur à Alexandrie pour faire exactement la même déclaration à Méhémet-Ali, en y ajoutant de plus que, si Ibrahim marche, l’Angleterre, sans jalousie et sans méfiance aucune, sera la première à appeler la Russie au secours de la Porte.
    « 2° Medium du plan d’opération. — Déclaration rassurante à Constantinople ; ordre à l’amiral Stopford de se porter sur les côtes de la Syrie pour intercepter les communications entre ce pays et l’Égypte ; capturer les vaisseaux sous pavillon égyptien ; envoyer un officier à Ibrahim chargé d’un message comminatoire ; faire une déclaration analogue à Méhémet-Ali.
    « 3° Minimum du plan d’opération - Déclaration rassurante à Constantinople ; ordre à l’amiral Stopford d’établir la station à l’île de Rhodes ou à celle de Chypre, et d’envoyer un détachement pour croiser sur les côtes de la Syrie ; renvoyer les bâtimens qui portent des munitions de guerre à l’armée d’Égypte ; expédier un officier à Ibrahim pour lui déclarer que, s’il avance, l’Angleterre rendra Méhémet-Ali et toute sa famille responsable des conséquences que pourra entraîner la reprise des hostilités. Même déclaration à Alexandrie.
    « 4° Exécuter toutes ces mesures avec la plus grande promptitude et le plus grand secret. »
    Le maximum de ce plan est encore bien loin des excès que l’Angleterre a commis en Syrie. Cela prouve que lord Palmerston a voulu achever ce que M. de Nessetrode avait commencé.
  19. Voir les dépêches de M. Bulwer à lord Palmerston, du 4 et du 7 octobre 1839.
  20. Dépêche de lord Granville à lord Palmerston, 25 octobre 1839.
  21. Dépêche de lord Palmerston à lord Beauvale, 25 août 1839.
  22. « L’empereur, appréciant toute la gravité des considérations que lord Palmerston a fait valoir, dans la vue de nous démontrer la nécessité où était l’Angleterre d’insister sur la coopération d’une partie de ses forces navales, dans le cas où un péril imminent forcerait la Porte ottomane à avoir recours à l’intervention militaire de la Russie, sa majesté impériale est disposée à adhérer sous ce rapport au vœu que le cabinet de Londres lui a fait manifester, et à admettre, si l’hypothèse dont nous avons fait mention venait à se réaliser, que le pavillon de chacune des puissances qui voudront participer à l’action commune, soit représenté par l’envoi de quelques bâtimens, afin de constater par là qu’elles ont toutes concouru à la défense et à la protection de la capitale de l’empire ottoman. Un arrangement spécial devra fixer le nombre de ces vaisseaux et indiquer les parages où ils devront croiser dans la mer de Marmara, près des Dardanelles, de manière à prévenir tout contact avec les forces russes destinées à mettre Constantinople à l’abri de toute attaque du côté du Bosphore. » (M. de Nesselrode à M. de Kisseleff, Saint-Pétersbourg, 22 novembre 1839. Communiqué le 5 décembre à lord Palmerston.)
  23. Lord Palmerston tint un langage tout opposé à lord Granville dans une dépêche écrite six jours plus tard (31 janvier 1840) :
    Pour répondre à voire dépêche du 24, dans laquelle vous me faites part de votre conversation avec le maréchal Soult, au sujet de la dépêche confidentielle que le maréchal a reçue du comte Sébastiani, et qui est relative aux négociations entamées à Londres sur les affaires de la Turquie et de l’Égypte, j’ai à dire à votre excellence que j’ai montré au comte Sébastiani confidentiellement, sur le papier, une esquisse du plan qui s’est présenté à ma pensée, comme celui auquel les cinq puissances pouvaient adhérer ; mais je n’ai pas encore été en état de mûrir ce plan suffisamment pour le soumettre aux délibérations du cabinet, et par conséquent je n’ai fait encore aucune proposition formelle aux plénipotentiaires des quatre puissances. »
  24. Le duc de Dalmatie au comte Sébastiani, 26 janvier 1840.
  25. Dépêche de lord Clanricarde à lord Palmerston, 29 janvier 1840.
  26. « Dans la Grande-Bretagne, la question orientale était peu comprise ; elle avait été peu débattue ; les opinions des hommes politiques n’étaient pas engagées ; la nation n’avait pris aucune part ou n’avait pris qu’une faible part à la discussion diplomatique. Il n’en était pas ainsi en France. Là, la question avait donné lieu à des débats longs et répétés ; là, une opinion, une opinion publique à peu près unanime, s’était formée. Dans la presse, l’unité des vues éclatait partout. La politique du gouvernement avait été déclarée aux chambres, approuvée par les chambres et sanctionnée par la voix publique. Même aux préjugés de la France, tout ami de la paix aurait dû faire de grandes concessions. Mais la correspondance diplomatique tout entière montre un éloignement de plus en plus grand de la France à chaque pas. » (Le docteur Bowring, Syrian question.)
  27. Le 11 juillet 1840, quatre jours avant la signature du traité, M. Guizot écrivait encore à M. Thiers que lord Palmerston voulait gagner du temps, et il ajoutait :
    « Lord Palmerston n’a en effet, pendant plusieurs semaines, ni entretenu le cabinet des affaires d’Orient, ni même communiqué à ses collègues la dernière note de Chekib-Effendi. Cependant le travail de quelques membres, soit du cabinet, soit du corps diplomatique, en faveur d’un arrangement qui eût pour base la concession héréditaire de l’Égypte et la concession viagère de la Syrie au pacha, continuait. »
  28. Dépêche de lord Palmerston à lord Beauvale, 12 mars 1840.