La Question de l’Or/01

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La Question de l’Or
Revue des Deux Mondes2e période, tome 77 (p. 932-955).
II  ►
LA
QUESTION DE L’OR

I.
DÉPRÉCIATION DE LA MONNAIE.

La question de la monnaie est de nouveau à l’ordre du jour; elle avait déjà été soulevée quelque temps après la découverte des placers de la Californie et de l’Australie, alors qu’on vit le rendement excessif obtenu par l’extraction de l’or. Au bout de quelques années en effet, ces placers produisaient chacun 3 ou 400 millions de francs, soit 700 millions pour les deux. La plus grande partie de cet or était exportée et pénétrait dans les grands centres commerciaux, aux États-Unis, en Angleterre et en France. Il n’y avait rien eu de semblable depuis trois siècles, depuis la découverte des fameuses mines d’argent du Mexique et du Pérou. Avant 1848, la production des métaux précieux dans le monde entier pouvait être de 400 à 450 millions, et encore avait-elle à peu près doublé depuis le commencement du siècle par suite de l’exploitation de nouveaux gisemens aurifères de la Russie. Et voilà que tout à coup, en quelques années, on passe de 450 millions à une production de 11 à 1,200 millions. On comprend qu’on se soit ému d’un tel état de choses, et qu’on en ait cherché les conséquences économiques. On s’est demandé surtout si l’or, qui devenait si abondant, n’allait pas perdre de sa valeur, et s’il ne serait pas sage d’aviser aux moyens de se mettre autant qu’on le pourrait à l’abri de cette dépréciation. Cette précaution paraissait indiquée principalement pour les états qui avaient ou l’étalon d’argent, ou le double étalon. Ceux qui avaient l’étalon d’argent devaient s’y tenir plus que jamais, et ceux qui avaient les deux devaient proscrire l’or comme monnaie légale, sauf à l’accepter comme monnaie purement commerciale. C’est sous l’influence de cette préoccupation que dès 1849 la Hollande démonétisait son or, et que quelques années après son exemple était imité par la Belgique. En France, il y eut aussi des esprits très éclairés qui poussèrent notre pays à suivre l’exemple de la Belgique et de la Hollande et à revenir exclusivement à l’argent, que l’on considérait comme le véritable étalon monétaire de la France en vertu de la loi de germinal an XI. Notre gouvernement ne se laissa pas entraîner; il préféra rester dans le statu quo, et quelques années après l’opinion était un peu changée. D’abord on ne vit pas avec déplaisir l’or se substituer graduellement à l’argent, qui obtenait une prime et qui s’en allait. On trouva que cette nouvelle monnaie était plus commode, d’un transport plus facile; puis, quand on fut bien convaincu que cet or, quoique répandu en abondance, avait sa place dans la circulation, et qu’il ne répondait même pas encore à tous les besoins, on cessa de s’alarmer de la production annuelle des 7 ou 800 millions de l’Amérique. En effet, dès 1856, lorsque les mines avaient déjà versé dans le monde 6 ou 7 milliards, les métaux précieux devenaient très rares, l’escompte montait à 6 et 7 pour 100 en Angleterre et en France, et les principaux établissemens financiers de ces deux pays, qui dans les premiers momens, en 1852 et 1853, avaient eu un encaisse de 5 et 600 millions, eurent de la peine à le maintenir aux environs de 200. On se rappelle même les sacrifices considérables que fit alors la Banque de France pour s’approvisionner de numéraire; elle en acheta de 1855 à la fin de 1857 pour 1,378 millions, et y dépensa en primes une somme de 15 millions 883,000 fr. Le même fait se reproduisit en 1863 et en 1864, l’argent redevint très cher, et l’encaisse de la Banque de France et de la Banque d’Angleterre descendit encore au-dessous de 200 millions; on pressa même très vivement notre principal établissement financier de vendre ses rentes pour se procurer des métaux précieux. Après cette expérience plusieurs fois répétée de la cherté de l’argent malgré la production des mines, personne ne s’occupa plus de la question de la monnaie.

Mais tout change très vite dans ce monde, les phénomènes économiques comme les autres. Il ne s’était pas écoulé trois ans depuis la dernière crise de 1854, que les faits apparurent sous un tout autre aspect. L’encaisse des banques, au lieu de se vider par intervalles, comme il arrivait précédemment, ne fit qu’augmenter, celui de la Banque de France surtout. Au milieu de 1865, au 6 juillet, il était monté à 521 millions, en 1866 à 781; en 1867, il atteignait le fameux milliard, et enfin dans l’année présente il oscille entre 12 et 1,300 millions sans que rien puisse le diminuer sérieusement, ni les approvisionnemens de céréales que nous avons dû opérer deux années de suite pour faire face à l’insuffisance de la récolte, ni l’acquisition des matières premières pour notre industrie, ni même les dépenses occasionnées par nos préparatifs belliqueux. Sous l’influence de ce fait qui a exercé et exerce encore toutes les imaginations, l’attention est revenue à la question de la monnaie; on s’est demandé de nouveau si nous n’étions pas arrivés au moment où la production des mines, après avoir rempli tous les vides, satisfait tous les besoins, allait déborder et amener une dépréciation sérieuse de la monnaie. On s’est rappelé ce qui s’était passé après la découverte de l’Amérique. De 1492 à 1530, malgré l’abondance relative des métaux précieux qu’on trouva dès les premiers momens au Nouveau-Monde, il n’y eut pas de changement appréciable dans le prix des choses, — la monnaie garda toute sa valeur; — mais à partir de 1530 la dépréciation fit des progrès rapides, et au bout d’un siècle suivant les uns, de trois quarts de siècle suivant les autres, la révolution était accomplie : la valeur des métaux précieux était trois ou quatre fois moindre, c’est-à-dire que la marchandise qui s’échangeait en 1492 et encore en 1530 contre un certain poids d’argent en obtenait le triple ou le quadruple en 1620 ou en 1630. Serions-nous comme en 1530 au début d’une nouvelle révolution monétaire, et venons-nous de traverser la phase intérimaire pendant laquelle les métaux précieux, quelque abondans qu’ils soient, trouvent d’abord leur emploi? La production commence-t-elle à être sérieusement en excès, et est-ce à elle qu’il faut attribuer la pléthore excessive de tous les encaisses métalliques des principaux établissemens financiers? Telles sont les questions qu’on se pose aujourd’hui, et que nous voulons examiner, sans prétendre à leur donner une solution pratique, car il est bien évident que, la dépréciation des métaux précieux fût-elle réelle, il serait impossible de l’empêcher. Toutefois il serait bon au moins d’en être averti afin de savoir à quoi s’en tenir sur certains faits économiques que l’on constate sans se rendre compte des motifs qui les amènent.

I.

Nous étonnerons peut-être beaucoup de personnes en disant que la question de la monnaie est encore un point obscur de l’économie politique. Cependant l’usage en est connu depuis bien longtemps, il faudrait remonter jusqu’à l’enfance des sociétés, jusqu’aux époques barbares, pour trouver l’échange se faisant autrement qu’avec un signe métallique. Les Grecs, les Romains, et avant eux les Assyriens l’employaient : il était en bronze, en argent ou en or suivant les ressources du pays et l’état des civilisations; mais il existait partout, et c’était même sous cette forme que la richesse était particulièrement recherchée. Il y a donc longtemps que les hommes ont été appelés à méditer sur le rôle de la monnaie métallique et sur l’influence qu’elle peut exercer dans les relations économiques des peuples; mais, comme rien n’est simple dans les phénomènes économiques, qu’ils se compliquent de mille choses qui les font varier suivant les temps et suivant les circonstances, il se peut qu’en les étudiant à une certaine époque on arrive à des conclusions différentes de celles qu’on aurait admises, si on les eût étudiées à une autre. Ce qui est certain, et nous croyons pouvoir le démontrer, c’est qu’il y a de grandes erreurs répandues au sujet du rôle de la monnaie métallique, et, je le répète, c’est peut-être un des points de l’économie politique sur lesquels la science est le moins faite. En parlant ainsi, nous ne faisons pas allusion à l’opinion de ceux qui s’imaginent que la monnaie métallique est une charge inutile que les sociétés s’imposent, qu’on gagnerait à s’en débarrasser, et qu’il serait facile d’opérer toutes les transactions avec un autre instrument d’échange, avec un signe conventionnel qui n’aurait pas de valeur intrinsèque, comme le papier par exemple. Nous avons vu plusieurs fois ce système en vigueur, nous le voyons encore malheureusement tous les jours, nous savons ce qu’il produit, et il n’est pas un esprit réfléchi qui puisse s’y arrêter; mais il y a une autre école beaucoup plus sérieuse qui, après avoir combattu avec succès l’exagération du système mercantile, ne trouvant de richesse que dans la monnaie métallique, et cherchant à l’accaparer le plus possible, a elle-même commis une autre exagération en refusant de donner à cette monnaie l’importance toute particulière qu’elle doit avoir. De là des appréciations erronées à propos de tous les faits qui se sont accomplis. D’abord, selon cette école, en temps de crise, lorsque la monnaie métallique devient rare et s’en va au dehors, il n’y a pas à s’en préoccuper. Les produits s’échangent contre les produits, et il importe assez peu que nous exportions de la monnaie ou toute autre chose. Nous ne l’exportons pas pour rien, c’est un trafic analogue à celui qui consisterait à échanger du vin contre du fer ou de la soie. On n’a donc qu’à laisser aller les choses et attendre que l’équilibre se rétablisse naturellement. C’est ainsi que raisonnent ceux qui ne veulent voir dans les métaux précieux qu’une marchandise comme une autre. Cependant l’expérience nous apprend que dans ces momens de crise, lorsque l’argent s’en va et devient rare, la société en est affectée autrement que par une exportation extraordinaire de vin ou de tout autre produit. Si nous exportons plus de vin qu’il ne convient pour la consommation locale et qu’il renchérisse, la consommation du pays en sera peut-être un peu gênée, on boira moins de vin qu’à l’ordinaire; mais les producteurs de cette denrée se seront enrichis, ils deviendront des consommateurs sur une plus grande échelle des produits des autres industries, et somme toute le pays y aura plus gagné que perdu. L’inconvénient sera partiel, et l’avantage sera général. Il n’en est pas de même lorsqu’il s’agit de la monnaie : une crise arrive pour une raison ou pour une autre; nous sommes débiteurs à l’étranger au-delà de ce que nous pouvons acquitter par le jeu régulier des échanges commerciaux, il nous faut payer des différences en numéraire, et ces différences entament la provision qui est nécessaire au pays. On voit baisser l’encaisse des banques, l’or et l’argent sont fort recherchés et deviennent très chers. Qu’en résulte-t-il? y a-t-il un point où l’on puisse circonscrire le mal? Nullement; la vie industrielle et commerciale se trouve immédiatement atteinte partout. Il n’est personne qui ne souffre de la difficulté de se procurer de l’argent et des inconvéniens de le payer cher. La monnaie métallique est la base sur laquelle reposent toutes les transactions, le pivot autour duquel elles tournent. On peut bien, par des combinai- sons habiles, par des moyens de crédit, agrandir le cercle de ces transactions; mais on ne peut pas supprimer la base, ni l’affaiblir sensiblement sans qu’il y ait dommage, et grand dommage, pour toute la société.

Il y a même ceci à remarquer, c’est que la monnaie métallique devient d’autant plus nécessaire qu’il y a crise. Le crédit alors fait défaut, et chacun recherche ce qui donne le plus de solidité aux transactions, c’est-à-dire la monnaie. Si donc dans ces momens-là, s’en fiant à la maxime générale qu’après tout les produits s’échangent contre des produits, l’on ne se préoccupait pas tout particulièrement d’arrêter l’exportation du numéraire par des moyens énergiques, par ceux que permet la liberté, bien entendu, comme l’élévation rapide du taux de l’escompte, on ne tarderait pas à être livré aux plus grands embarras, aucune industrie n’y échapperait, et on verrait, comme dans les contrées où règne le papier-monnaie, le commerce se ralentir. La monnaie métallique est plus encore que la base des opérations commerciales, c’est le grand ressort qui met en mouvement l’activité d’un pays. Nous n’avons pas besoin de citer des exemples à l’appui de cette théorie, ils ressortent de toutes les crises, et il suffit de se rappeler ce qui s’est passé en 1857 en Europe et particulièrement en Angleterre. On peut aussi se souvenir des réclamations de notre pays, lorsque pendant deux années de suite, en 1863 et en 1864, l’encaisse de la Banque ne dépassa guère 200 millions, et qu’il fallut élever le taux de l’escompte à 7 et 8 pour 100. On s’aperçut bien alors que la monnaie métallique n’était pas une marchandise comme une autre, et qu’elle demandait à être traitée avec plus de circonspection que les produits ordinaires. Eh bien ! c’est le même point de départ qui cause les erreurs sur l’influence exercée par l’abondance des mines d’or. On s’imagine que, l’or étant une marchandise comme une autre, il ne peut pas devenir immédiatement abondant, beaucoup plus abondant qu’il n’était, sans subir une certaine dépréciation. « Le surcroît d’approvisionnement de métaux précieux, dit Hume dans son Essai sur la monnaie, est une cause de perte pour une nation dans son commerce avec l’étranger, parce qu’il élève le prix du travail et des marchandises, obligeant chacun de payer un plus grand nombre de ces petites pièces blanches et jaunes. » Bastiat lui-même, qui avait vu le commencement de la production des mines de la Californie, disait, en parlant des pays producteurs d’or et d’argent : « Plus vous nous enverrez de métaux précieux, mieux c’est pour nous, car cela nous permet d’avoir plus d’or et d’argent à fabriquer cuillers, fourchettes et couteaux; mais c’est tant pis pour vous, car nous ne vous enverrons pas plus de drap et de fer pour le surcroît que nous ne vous en donnons aujourd’hui pour la petite quantité. » Il y avait dans cette appréciation deux erreurs : la première, c’était de croire que le superflu de l’or et de l’argent était destiné sinon exclusivement, au moins principalement à faire des cuillers et des couteaux, et nous ajouterons même des bijoux; la seconde, c’était de vouloir que la dépréciation des métaux précieux fût proportionnelle à la quantité dont ils augmenteraient. Nous pourrions citer d’autres auteurs qui sont allés plus loin et qui ont tout simplement considéré cette exploitation des mines de la Californie et de l’Australie comme un malheur et une perte, en ce sens qu’elle a enlevé à l’agriculture et à l’industrie beaucoup de bras et de nombreux capitaux qui se sont trouvés consacrés à un travail stérile, à augmenter l’instrument d’échange dans une proportion qui le rendra plus incommode, puisqu’il en faudra davantage pour la même transaction. Ces opinions paraissent assurément très exagérées aujourd’hui, après l’expérience qui a été faite depuis 1848; mais on ne s’explique pas bien encore comment tant de centaines de millions versées chaque année par les mines ont pu entrer dans la circulation sans laisser plus de traces. C’est un point qui mérite d’être éclairci.

Nous sommes à vingt années du commencement de l’exploitation des mines de la Californie, à dix-sept de celles de l’Australie. Ce qui a été versé d’or par ces mines, en dehors des autres sources de production, peut bien être évalué à 15 ou 16 milliards. Nous avons donc sous les yeux un champ d’observations assez large déjà, et si par ce qui s’est passé pendant ces vingt années on ne peut pas conclure d’une façon absolue à ce qui se passera dans l’avenir, tant les phénomènes monétaires sont complexes et subissent l’influence des circonstances, on peut au moins en tirer quelques inductions utiles. Pour certains auteurs, la valeur que possède ce que l’on appelle les métaux précieux vient de ce qu’ils peuvent servir à des usages industriels, à l’ornementation par exemple. On admet bien qu’ils tirent aussi une valeur de l’utilité monétaire, mais on subordonne l’une à l’autre, et quand on oppose notamment la valeur intrinsèque des métaux précieux à d’autres signes conventionnels dont on voudrait faire des instrumens de circulation, comme le papier, on vante bien vite l’avantage qu’ils ont d’être propres à des usages industriels, et on a l’air de supposer que c’est en raison de cette qualité qu’ils ont été adoptés comme signes monétaires. Rien n’est plus faux : l’industrie, pour ses divers usages, n’emploie pas un dixième des métaux précieux qui sont produits, c’est le chiffre donné par tous les hommes compétens qui se sont occupés de la question. Par conséquent sur les 40 et quelques milliards qui ont été extraits des mines depuis trois siècles, sur les 18 ou 20 milliards qui en ont été extraits depuis 1848, si on retranche un quart pour la perte, et qu’on ne considère que les usages industriels, il resterait environ 40 milliards dont la valeur n’aurait pas de base. Ils en ont une pourtant, c’est l’utilité monétaire, à côté de laquelle l’utilité industrielle n’est rien, et c’est précisément parce qu’ils ont celle-là et qu’elle est des plus solides qu’on a eu l’idée de se servir de l’or et de l’argent pour l’ornementation; autrement on n’y aurait pas plus songé qu’on ne songe à faire des bijoux et de l’orfèvrerie avec du fer ou avec du cuivre. La vérité est donc le contraire de ce qu’on prétend; c’est la valeur comme signe monétaire qui a conduit à la valeur comme matière d’ornementation. On a quelquefois dit que c’était par suite d’une convention que ces métaux étaient devenus des signes monétaires, qu’on aurait pu en adopter d’autres. C’est une grande erreur. Les métaux qu’on appelle précieux n’ont pas été adoptés, ils se sont imposés à cause de qualités toutes particulières pour lesquelles ils ne peuvent être suppléés. Le pain de froment, le vin, sont assurément très utiles dans la vie; cependant ils ne sont pas d’un usage aussi général que la monnaie. On trouvera des peuples qui ne mangent pas de pain, ne boivent pas de vin, et qui ont des équivalens dans le riz, la pomme de terre, la bière et d’autres boissons fermentées ; la laine elle-même, qui sert à nous vêtir, n’est pas employée partout, on la remplace par le coton, ou par d’autres tissus. Il n’en est pas de même de la monnaie métallique. Quand on ne la possède pas, et que les relations commerciales s’établissent au moyen du troc, c’est-à-dire de l’échange en nature, on est dans l’état primitif et barbare, et on ne commence à en sortir que lorsqu’on adopte les métaux précieux pour instrumens d’échange. On peut voir aussi ce que deviennent les peuples civilisés qui, ayant abusé de leurs ressources, en sont réduits à n’avoir plus de monnaie métallique, et à réaliser leurs échanges au moyen de cet instrument de convention qu’on appelle le papier-monnaie : ils sont arrêtés dans leur développement industriel et commercial, et vont s’appauvrissant d’année en année.

Il y a sur l’utilité de la monnaie, dans un auteur américain, une image d’une justesse frappante. « Les métaux précieux, dit M. Carey, sont au corps social ce que l’air atmosphérique est au monde physique; tous deux fournissent l’instrument de circulation, et la dissolution du corps physique en ses élémens, lorsqu’il est privé de l’un, n’est pas plus certaine que la dissolution de la société lorsqu’elle est privée de l’autre. » C’est bien là en effet le caractère de la monnaie métallique ; elle est l’instrument de circulation par excellence, ce qui en rend l’usage universel et la valeur des plus stables. Pour qu’une marchandise ait une grande stabilité de valeur, il faut deux choses : d’abord qu’elle ait un débouché très étendu, ensuite qu’elle puisse se conserver longtemps. Si elle n’a qu’un débouché restreint et une durée très limitée, quelque utile qu’elle soit, elle ne peut pas échapper aux effets immédiats de la loi de l’offre et de la demande qui la saisit sur le marché où elle arrive. Je prends le blé pour exemple. Cette denrée est assurément très utile, et à ce titre elle pourrait avoir un marché très étendu; mais elle n’est pas d’un transport commode et facile, elle ne peut pas pénétrer très loin; de plus elle est susceptible de se détériorer très vite. Si donc le blé se trouve produit en plus grande quantité qu’il ne convient pour la consommation immédiate du rayon d’approvisionnement où il a son débouché, il faut qu’il baisse de prix, et il baissera d’autant plus qu’on ne pourra guère le mettre en réserve et attendre le moment où l’équilibre sera mieux établi entre l’offre et la demande. Il en sera de même de toute autre marchandise qui aura plus de durée, pourra se transporter plus commodément, mais qui ne sera pas aussi utile. Si elle existe en plus grande quantité que les besoins presque immédiats auxquels elle est destinée, elle se dépréciera nécessairement, car la mode peut changer, et avec elle l’utilité de cette marchandise disparaître. Les métaux précieux au contraire ont à la fois une utilité universelle et une durée qui dépasse celle de tout autre produit, ils sont de plus d’un transport commode et facile, ne sont pas soumis aux caprices de la mode, par conséquent tout leur est favorable. Supposons que la consommation de la France en céréales soit de 120 millions d’hectolitres; si une bonne récolte en fournit 140, et que les débouchés environnans aient à peu près ce qu’il leur faut, ce septième en plus de la consommation ordinaire peut faire baisser le prix d’un quart et peut-être d’un tiers; nous l’avons vu maintes fois. Par contre, dans les années de disette, il ne faut souvent qu’un déficit de 10 ou 12 millions d’hectolitres sur 120 pour faire monter les prix dans la même proportion. Non-seulement la monnaie métallique a un marché très étendu toujours ouvert, ce qui en rend le trop-plein plus difficile; mais ce marché n’a pas de limite appréciable, il peut s’étendre indéfiniment. Aujourd’hui les relations commerciales s’accomplissent avec 30 milliards de numéraire, demain il en faudra peut-être 40, et plus tard davantage, à mesure qu’on verra s’étendre ces mêmes relations. Il y a plus, et c’est là ce qui a trompé certains économistes : les métaux précieux ont fait naître eux-mêmes le développement d’affaires qui était destiné à les absorber, ils ont agi à la fois comme cause et comme effet. On l’a dit souvent, la puissance de production de l’homme est illimitée comme sa consommation; il ne s’agit que de lui fournir les instrumens nécessaires, et le premier de ces instrumens, c’est assurément celui qui augmente ses rapports avec ses semblables. Tel est le service que rend la monnaie métallique. Comme les chemins de fer, elle rapproche les produits des consommateurs, et en les rapprochant elle en multiplie le nombre. Vous avez du vin, des tissus, des produits manufacturés quelconques, avec lesquels vous voudriez acheter du blé, du coton, du sucre, des denrées coloniales; mais il se peut que ceux qui détiennent ces denrées n’aient pas besoin en ce moment de votre vin, de vos tissus. Ils ne les prendront pas en échange, et, s’ils les prennent, ce ne sera qu’à des conditions onéreuses pour vous; vous vous abstiendrez donc d’acheter, et les possesseurs de ces denrées ne les vendront eux-mêmes que lorsqu’ils auront rencontré la personne qui possède les produits qu’ils voudraient avoir en échange. En attendant, voilà des industries qui se trouvent arrêtées dans leur essor, parce qu’il n’y a pas entre les hommes un instrument d’échange qui puisse toujours convenir. Le métal précieux arrive, et immédiatement l’instrument est trouvé.

Chacun achète les produits dont il a besoin sans se préoccuper de savoir si les marchandises qu’il possède conviendront ou non à ceux qui les lui vendent; il est sûr d’avoir un moyen de paiement qui ne sera jamais refusé. De cette façon, les produits circulent, la production augmente, et avec elle la richesse publique. Un auteur très consciencieux et très compétent qui a écrit les meilleures choses sur l’influence exercée par l’abondance des mines d’or, M. Newmarch, a cherché à l’expliquer. « La découverte des mines d’or, a-t-il dit, a eu pour effet d’augmenter les salaires et la richesse dans les contrées où elle a eu lieu, d’y attirer un supplément de population, qui, enrichi par les mines, a consommé beaucoup plus de produits manufacturés venant des pays avec lesquels il était en rapport. Ces pays à leur tour, trouvant à gagner davantage par leurs exportations, sont devenus eux-mêmes consommateurs sur une plus vaste échelle des produits d’autres pays, et de proche en proche, par le fait du travail fructueux qu’a procuré l’exploitation des mines d’or sur un point du globe, l’industrie et le commerce se sont trouvés activés partout. » Cette explication a incontestablement sa valeur, mais elle n’aborde que le plus petit côté de la question. C’est comme si on prétendait que les chemins de fer n’ont été utiles que par le travail qu’ils ont fourni lorsqu’on les a construits, et qu’ils continuent de fournir encore par l’exploitation dont ils sont l’objet. A ce compte, si, au lieu d’exploiter des mines d’or, on eût exploité des mines de fer ou de cuivre qui eussent donné les mêmes profits, le résultat aurait dû être le même, puisqu’il y aurait eu également des débouchés pour l’industrie des autres pays. On comprend parfaitement qu’il n’en est rien et que les mines d’or ont eu une autre utilité que de procurer un travail fructueux; elles ont, comme les chemins de fer, mis aux mains de l’homme le levier le plus actif pour développer la richesse publique.

Bien des choses ont été inventées depuis l’origine du monde qui ont servi aux progrès de la civilisation, mais à part l’imprimerie il n’en est aucune qui ait eu la puissance des chemins de fer et des métaux précieux, on peut ajouter de la télégraphie électrique. Les chemins de fer non-seulement font circuler plus facilement les produits qui existent sur tous les points du parcours de la ligne, mais ils ont le mérite d’en créer de nouveaux; nous en avons tous les jours la preuve sous les yeux. Un chemin de fer est établi dans une contrée qui en manquait et qui n’avait pas de moyens de communication faciles; la première année les transports sont très limités, la deuxième année ils augmentent, et au bout de très peu de temps le matériel devient insuffisant, toutes les prévisions sont dépassées. Que s’est-il passé pour opérer un tel résultat? Il y a eu tout simplement ce fait, que de nouvelles industries se sont créées sur le parcours du chemin de fer, que celles qui existaient ont développé leurs produits, et cela parce qu’on a eu à sa disposition un moyen de transport commode, rapide et à bon marché. Il en est de même pour les métaux précieux. Une découverte comme celle des placers de la Californie et de l’Australie, en fournissant au monde en plus grande quantité l’instrument d’échange, devait agir nécessairement sur le mouvement des affaires et le développer davantage, ce qui renverse le raisonnement de ceux qui prétendent que l’exploitation des mines est un travail stérile, parce qu’il ne tend qu’à augmenter le poids de la monnaie, et rend insuffisante l’explication de M. Newmarch, qui ne voit de source de richesse dans les mines nouvelles que par le travail qu’elles ont procuré. M. Hume a dit, en parlant de la monnaie, qu’elle n’était pas un des rouages du commerce, qu’elle en était seulement l’huile qui rend le mouvement plus facile et plus doux. Nous croyons qu’il se trompe, et que la monnaie est précisément un des rouages du commerce, et un des plus essentiels; mais, en s’en tenant à son explication, on trouverait encore que plus l’huile est abondante, plus on a le moyen de rendre les rouages actifs, et plus même on peut en créer de nouveaux. Les mines d’or ont donc aidé elles-mêmes au mouvement commercial qui était destiné à les absorber. Maintenant dans quelle mesure l’ont-elles fait? Les produits qu’elles ont fournis ont-ils été seulement proportionnels au mouvement d’affaires qu’ils ont fait naître? ont-ils été plus considérables? C’est la nouvelle question que nous allons examiner, question de fait plus que de théorie, sur laquelle les auteurs sont divisés, et qu’il est bien difficile en effet de trancher d’une façon absolue.


II.

La plus grande révolution monétaire qui ait eu lieu dans le monde date, avons-nous dit, de la découverte de l’Amérique. A cette époque, en 1492, de l’aveu de la plupart de ceux qui ont écrit sur la matière, il pouvait y avoir en Europe et dans les pays civilisés avec lesquels elle était en rapport 1 milliard de numéraire, 300 millions en or et 700 millions en argent. Le reste de la production antérieure avait été ou enfoui pendant la période barbare, ou détruit. On ne trouva pas immédiatement en Amérique les richesses en métaux précieux qu’on devait y rencontrer par la suite. Cependant dès les premiers momens on en exporta beaucoup d’or qui vint enrichir particulièrement l’Espagne. On se rappelle les fameux galions qui firent alors l’admiration du monde; un peu plus tard, de 1520 à 1530, lorsque Fernand Cortez se fut emparé du Mexique et Pizarre du Pérou, le rendement augmenta sensiblement; mais il n’eut tout son éclat que lorsqu’on eut découvert par hasard, comme cela arrive presque toujours, les fameuses mines d’argent du Potosi. Alors l’exploitation des mines eut lieu sur la plus large échelle, et l’Europe fut bientôt inondée des métaux qui en sortirent. M. Jacob estime que dans le cours du XVIe siècle la production des métaux précieux a dû être de 3 milliards 615 millions. On varie sur ce qu’était le pouvoir de la monnaie à l’époque de la découverte de l’Amérique, comparé à celui qu’il avait au moment de l’exploitation des mines de Californie et d’Australie. Les uns le calculent comme de 11 à 1, les autres comme de 7 ou 8 à 1, d’autres de 6 à 1, Cette dernière supposition est celle de M. Newmarch dans son Histoire des prix, c’est aussi celle de Léber dans son Histoire de la fortune privée au moyen âge, elle paraît la plus accréditée. En 1492 donc, il fallait six fois moins de numéraire qu’en 1848 pour acheter les mêmes choses. Ceci s’applique, bien entendu, aux objets dont la valeur a pu conserver à travers les siècles une certaine fixité, et ces objets sont plus rares qu’on ne se l’imagine. Il ne faut pas se dissimuler en effet que malgré la dépréciation de la monnaie il y a aujourd’hui, grâce aux progrès de l’industrie, beaucoup de produits qui sont à meilleur marché qu’au XVe siècle, notamment tout ce qui tient au vêtement et au comfortable de la vie. On s’habille moins chèrement qu’à la fin du XVe siècle, on voyage à moins de frais et beaucoup mieux, et quand on dit, en s’appuyant sur cette dépréciation, qu’il faudrait à un seigneur de ce temps un revenu cinq ou six fois plus élevé pour vivre maintenant comme il vivait alors, on se trompe étrangement; on vivrait beaucoup mieux, on se procurerait toute sorte de jouissances qui n’existaient pas ou qui n’étaient accessibles qu’au très petit nombre.

En adoptant le prix du blé comme élément de comparaison, on admet généralement que le pouvoir de la monnaie n’a commencé à diminuer qu’à partir du premier quart du XVIe siècle; s’il était de 4 dans le deuxième quart, il descendit à 3 dans le troisième, et enfin dans les dernières années du siècle et jusque vers 1620 il continua de diminuer, arriva au taux de 2, où il serait resté invariable jusqu’à la révolution de 1789. Quelques personnes nient même qu’aucun changement sérieux se soit produit avant 1560. Suivant elles, la dépréciation n’aurait commencé qu’à cette époque, pour continuer jusqu’en 1620 ou 1630; mais, quelle que soit la divergence d’opinion et sur l’importance de la dépréciation et sur le moment où elle a commencé, tout le monde est d’accord pour reconnaître que la grande révolution monétaire était accomplie vers le premier tiers du XVIIe siècle, environ cent quarante ans après la découverte de l’Amérique, et qu’il n’y eut plus de changement sérieux jusqu’à une époque rapprochée de celle où nous vivons. Or il est curieux de constater ce qu’a été la production des métaux précieux pendant l’époque où s’est accomplie cette révolution, et ce qu’elle a été depuis. M. Jacob, avons-nous dit, estime à 3 milliards 615 millions la production du XVIe siècle en entier; il porte à 10 milliards celle du XVIIe et, en supposant qu’un tiers en revienne aux trente premières années de ce siècle, c’est avec une production de 6 milliards, qui serait venue s’ajouter au milliard qu’on croit avoir existé auparavant, que le grand changement dans la valeur des métaux précieux se serait opéré. L’augmentation en quantité aurait été de 600 pour 100 et la dépréciation de 200 seulement. Il en résultait donc que la dépréciation du numéraire n’était pas nécessairement proportionnelle à la quantité dont il augmentait; mais ce qui a une signification plus grande encore, c’est la production qui suivit la révolution monétaire.

Le XVIIe siècle, selon M. Jacob, donna 10 milliards, soit 7 depuis 1630. Le XVIIIe en produisit, selon les évaluations les plus probables, 20, en tout 27 milliards qu’il faut ajouter aux 7 qui pouvaient exister vers 1630, c’est-à-dire une augmentation à peu près quadruple, et cependant, malgré cette augmentation, personne ne signale, jusqu’à la moitié du XVIIIe siècle, aucune autre dépréciation bien réelle sur les métaux précieux. On suppose seulement qu’aux environs de 1789 un nouveau changement eut lieu, et que la puissance de l’argent, que nous avons laissée de 2 à 1 en 1630, se rapprocha du pair, c’est-à-dire de la valeur qu’il eut en 1848. Encore y a-t-il quelques auteurs qui le contestent, et qui pensent que ce dernier changement ne s’est produit que dans la première moitié du XIXe siècle. Du reste, cette différence d’opinions n’a aucune importance, puisqu’en supposant la dépréciation la plus considérable nous trouvons encore que de 1630 à 1789 elle n’a été que de 100 pour 100, tandis que l’augmentation des métaux précieux aurait été de 400. Le même phénomène continue pendant la première moitié du XIXe siècle. On affirme que la production de ce siècle, jusqu’à la découverte des mines de la Californie, a dû être d’une dizaine de milliards, dont 8 au moins ont été importés en Europe, et ces 8 milliards sont venus s’ajouter à un stock métallique qui pouvait être en 1800 d’environ 26 ou 27 milliards; c’est encore une augmentation de près d’un quart, et cette augmentation n’a produit presque aucun effet. Si le prix des choses a monté depuis cette époque, c’est par des raisons étrangères à la valeur des métaux précieux. Tout le monde le reconnaît, on ne diffère que sur ce qui s’est passé depuis.

Nous avons dit que quelques années après l’exploitation des mines de la Californie et de l’Australie la production des métaux précieux avait monté de 450 à 11 ou 1,200 millions par an; mais il faut déduire immédiatement ce qui a été extrait des pays avec lesquels les peuples civilisés ont peu de rapports, tels que l’Asie et l’Afrique, et qui ont dû garder à peu près tout ce qu’ils ont fourni. Reste la production du monde civilisé, qui est la seule dont il faille tenir compte. M. Michel Chevalier, à qui ses travaux remarquables sur la matière ont acquis une compétence toute spéciale, l’estimait en 1865 à 14 milliards. Ajoutons-y 3 milliards pour les trois années qui se sont écoulées depuis; nous voici à 17 milliards, dont il faut retrancher encore ce qui a été exporté en or et en argent vers ces mêmes pays peu civilisés, qui ne rendent guère ce qu’on leur envoie en fait de métaux précieux, tels que l’Inde, la Chine et le Japon. M. Michel Chevalier en portait le chiffre en 1865 à 3 milliards 311 millions. Il faut retrancher en second lieu ce qui a été perdu par usure et par accidens, tels que naufrages, enfouissemens, et comme cette perte repose sur l’ensemble du stock métallique, elle doit être très considérable. Les appréciations à cet égard ne peuvent être que très hypothétiques, et elles varient beaucoup. Suivant les uns, la perte serait de 1/2 pour 100 par an pour l’argent et de 1/4 pour 100 pour l’or; d’autres, l’évaluant plus haut, la font monter jusqu’à 1 pour 100 de l’ensemble. Nous ne chercherons pas quelle est l’opinion la plus probable. La précision sur ce point n’a qu’une importance secondaire dans la question que nous traitons. Il nous suffit d’avoir un chiffre approximatif, et, si nous portons en bloc la perte, pour frais et accidens de toute nature, à 1/2 pour 100, soit à 200 millions par an et à 4 milliards pour vingt ans, nous ne serons pas très éloignés de la vérité. Nous aurons donc 7 milliards et demi environ à retrancher définitivement des 17 fournis par l’exploitation des mines qui nous alimentent directement. Resteraient 9 milliards et demi ou 10 milliards pour l’accroissement des métaux précieux depuis 1848. M. Newmarch, dont nous suivons volontiers les calculs, a trouvé qu’en 1848, déduction faite de toute perte, il pouvait y avoir dans les pays civilisés, en Europe et en Amérique, pour 34 milliards de métaux précieux (chiffres ronds), dont 20 milliards en argent et ik milliards en or. Les 9 ou 10 milliards de tout à l’heure, rapprochés de ce chiffre, constituent sur l’ensemble du stock métallique une augmentation de 25 à 30 pour 100 en vingt ans, soit de 1 1/4 à 1 1/2 pour 100 par an.

Est-ce là une augmentation suffisante pour avoir amené une dépréciation des métaux précieux? Quelques personnes l’ont cru et ont même calculé le chiffre de cette dépréciation à diverses époques dans la période de vingt ans qui nous sépare de la découverte des mines de la Californie. Les uns l’ont porté à 9, les autres à 15, d’autres à 20 pour 100. Pour faire ce calcul, on a rapproché les prix de certaines denrées aux époques qu’on voulait comparer, et, suivant la différence en hausse qu’on a trouvée, on a conclu à la dépréciation. Nous comprenons qu’en effet ce soit là le moyen à employer lorsqu’on veut se rendre compte de la variation du prix des choses à diverses époques; mais, pour procéder avec quelque sécurité et être à peu près certain qu’on ne se trompe pas sur la cause à laquelle on attribue les variations que l’on signale, il faudrait agir sur un long espace de temps, afin de ne pas être soumis à des influences accidentelles; si on n’a devant soi qu’une période très courte, on est exposé à toutes ces influences, et ce sont elles qui servent à former la moyenne à l’aide de laquelle on conclut. C’est malheureusement là le tort des calculs auxquels nous faisons allusion; ils ont été établis pour une période de dix à quinze ans. Or pendant ce temps que de circonstances autres que celle de la production de la monnaie ont pu modifier les prix ! Nous avons eu d’abord l’impulsion extraordinaire donnée aux affaires après le coup d’état de 1851, puis l’influence de la guerre de Crimée en 1854 et 1855. Et, si on adopte le blé comme point de comparai- son, il faut tenir compte de trois années de disette consécutives, de 18ô4 à 1856. En 1857 survient une crise formidable par suite d’excès de spéculation. Prolonge-t-on la comparaison jusqu’à nos jours, jusqu’en 1868, on trouve encore en 1859 une nouvelle guerre, celle d’Italie, avec toutes les conséquences qu’elle a eues sur l’avenir politique de l’Europe. En 1863 et 1864, nouveaux embarras financiers ayant à peu près les mêmes causes qu’en 1857. En 1866 arrive la guerre d’Allemagne, qui a changé l’équilibre de divers états, et enfin depuis, par des raisons que chacun connaît, l’Europe se trouve plongée dans toutes les appréhensions de la guerre et vit au milieu des plus grandes inquiétudes. De là dans les affaires un ralentissement prolongé qui n’est pas sans influence sur le prix des choses, et qui ne constitue pas non plus un effet normal. Quelles conjectures peut-on former sur une période traversée par tant d’incidens, par tant d’orages, au milieu desquels il n’est pas facile de saisir quelques années d’éclaircie? On n’en peut rien conclure de précis quant à la valeur des métaux précieux.

Il est évident que le prix de certaines choses s’est élevé sensiblement depuis 1848. On paie aujourd’hui la viande, les légumes, le vin et la plupart des denrées alimentaires beaucoup plus cher qu’à cette époque, plus cher aussi les choses de luxe et certaines matières premières nécessaires à l’industrie; le prix de la main-d’œuvre, les salaires également se sont beaucoup élevés. On reconnaîtra d’autre part que tous les produits n’ont pas subi cette augmentation; il y en a même qui sont aujourd’hui encore aux mêmes prix qu’en 1848. Si on prend le blé par exemple, et ai dans la période de vingt ans qui vient de s’écouler on écarte les années de disette, on le trouvera en moyenne à 18, à 20 francs l’hectolitre; il était même descendu à 15 et 16 francs en 1864 et 1865, lorsque l’agriculture se plaignait si amèrement et sollicitait une enquête sur ses maux [1]. La même stagnation a eu lieu pour la laine et pour d’autres denrées. On paie le sucre moins cher qu’avant 1848, et quant à la plupart des denrées coloniales, telles que le café, le chocolat, le thé, bien que la consommation s’en soit accrue dans des proportions considérables, le prix s’en est fort peu élevé. Enfin le prix des objets manufacturés en général a plutôt baissé qu’augmenté. Le fer est sensiblement au-dessous de sa valeur d’avant 1848, et on peut aujourd’hui s’habiller à meilleur marché qu’il y a vingt ans. Que faut-il en conclure? Que la cherté de certaines choses tient à une autre cause que la dépréciation de la monnaie. Elle tient au développement de la richesse publique, qui a changé la situation de chacun et augmenté la consommation générale. Là où la production a pu marcher de pair avec la consommation, les prix ont peu varié; ils ne se sont élevés que là où elle est restée de beaucoup en arrière. Ils ont peu varié pour le blé, parce que, grâce aux progrès de l’agriculture, on a pu en produire en quantité toujours à peu près suffisante pour répondre à tous les besoins, et que d’ailleurs la consommation de cette denrée ne peut pas s’étendre indéfiniment. On ne mange pas beaucoup plus de pain parce qu’on est plus riche. La laine aussi, à cause des importations de l’étranger et notamment de celles de l’Australie, s’est tenue à peu près au niveau des besoins. De là la stagnation du prix. Quant au sucre, la fabrication indigène a fait des progrès qui se sont traduits naturellement par une diminution des frais de revient. Il en est de même de tous les objets manufacturés; on en consomme beaucoup plus qu’il y a vingt ans, mais les résultats des applications scientifiques sont tels qu’on peut suffire à cette augmentation de la consommation et vendre encore à meilleur marché. La production n’est jamais en arrière de la demande, elle la devance même, ce qui, dans certains cas, amène des crises et des avilissemens de prix comme ceux dont se plaignent en ce moment les fabricans de fer. Quant aux denrées coloniales, les prix n’ont pas augmenté sensiblement parce que, grâce à l’étendue des marchés qui peuvent nous les fournir et aux moyens de transport devenus plus économiques et plus nombreux, ils nous arrivent en aussi grande quantité que nous le désirons. Les choses sur lesquelles les prix se sont beaucoup élevés sont celles, je le répète, dont la quantité n’a pu s’accroître au gré des consommateurs. On produit certainement aujourd’hui plus de viande qu’il y a vingt ans, en outre nos frontières sont ouvertes à l’importation des bestiaux étrangers; mais la consommation s’est tellement accrue par suite du développement de la richesse que la demande reste constamment supérieure à l’offre. Contrairement à ce qui existe pour le blé, c’est là une denrée qu’on consomme plus ou moins suivant le degré d’aisance qu’on possède, et il n’est pas nécessaire d’entrer dans les détails pour démontrer qu’on en fait aujourd’hui un usage infiniment plus considérable qu’avant 1848. Il en est de même pour les légumes, pour le vin, et même aussi pour les matières premières de l’industrie. Le progrès dans les manufactures fait rechercher davantage les matières premières, et le prix s’est élevé parce qu’on n’a pas pour les multiplier la même puissance que pour les mettre en œuvre. C’est le triomphe du génie de l’homme d’être arrivé par ses procédés économiques à réaliser ce phénomène en apparence contradictoire de la cherté des matières premières et de rabaissement des produits manufacturés. C’est aussi la même cause qui a élevé le prix de la main-d’œuvre : le travail ayant été plus actif, la demande s’en est accrue, et naturellement on a dû le payer plus cher; mais la cherté de tous ces objets n’a rien à démêler avec la dépréciation des métaux précieux. Autrement elle aurait existé aussi bien pour les produits qui sont restés au niveau de la consommation, car en définitive, si l’équilibre s’est maintenu de ce côté, il aurait été rompu en ce qui concerne la monnaie du moment que celle-ci devenait de plus en plus abondante, et il en aurait fallu davantage pour les acheter selon la loi naturelle de l’offre et de la demande. C’est ce qui est arrivé après la découverte de l’Amérique. Aussitôt que la dépréciation a eu lieu, elle s’est fait sentir sur le blé comme sur toutes les autres marchandises, et c’est même le blé qui a servi de spécimen pour la mesurer.

Du reste, au moment où les auteurs dont nous parlons faisaient leurs calculs pour conclure à la dépréciation, la plupart vers 1857, les denrées qu’ils prenaient pour modèle avaient subi une hausse exceptionnelle, due au mouvement de spéculation exagéré qui s’était produit auparavant. Nous touchions à une des plus grandes crises commerciales qui se soient produites depuis longtemps. Les prix devaient baisser sensiblement plus tard, et aujourd’hui, après dix ans, ils sont généralement au-dessous de ce qu’ils étaient en 1857. L’Economist en donne un tableau très lumineux; il prend vingt des marchandises les plus usuelles, le café, le sucre, le thé, le blé, la viande, l’indigo, l’huile, le bois de construction, le suif, le cuir, le fer, le plomb, l’étain, le coton, le lin et le chanvre, la soie, le tabac et les étoffes de coton ordinaires. Quatre seulement au 1er janvier 1868 étaient en augmentation sur les prix du 1er janvier 1857; ce sont le blé, de 10 pour 100, la viande de boucherie de 7 pour 100, l’indigo de 27 pour 100, l’huile de 2 et le tabac de 5. Toutes les autres sont en diminution, le café de 6 pour 100, le sucre de 40 pour 100, le thé de 32, les bois de construction de 9, le suif de 50 pour 100, le cuir de 10 pour 100, le fer de 30 pour 100, le plomb de 26 pour 100, l’étain de 34 pour 100, le coton de 17 pour 100, la soie de 25 pour 100, la laine de 23 pour 100. Avec la solidarité qui existe aujourd’hui entre les principaux marchés, on peut conclure que ce qui a eu lieu en Angleterre a eu lieu également en France. Il résulte de ce même tableau qu’à part les années 1863 et 1864, où, à la suite encore du développement de la spéculation, les prix se sont relevés presque au niveau de ceux de 1857, ils sont restés généralement au-dessous. C’est là un argument considérable pour prouver que la hausse exceptionnelle qui s’était produite sur la plupart de ces denrées de 1852 à 1857 ne tenait pas à la dépréciation des métaux précieux; autrement elle aurait persisté, puisque le produit des mines a été plus abondant que jamais, et que depuis 1857 la Californie et l’Australie seulement ont pu fournir au moins 7 milliards d’or. Elle n’a persisté que sur certaines denrées et en particulier sur les denrées alimentaires; c’est parce que, malgré des ralentissemens d’affaires momentanés, on en a toujours consommé de plus en plus grâce à la richesse croissante et aux habitudes prises, et que la production n’a pu marcher aussi vite que la consommation. Il y aurait eu dépréciation, si nous avions eu des moyens moins puissans qu’au XVIe siècle pour absorber les 25 pour 100 d’augmentation de métaux précieux que nous avons signalés depuis 1848, et c’est le contraire qui est arrivé. Sans parler des autres inventions qui, en augmentant la production, ont multiplié les transactions, nous ne caractérisons la différence de la situation actuelle avec celle d’autrefois que par deux choses, les chemins de fer et la télégraphie électrique. Le jour où ces deux importantes découvertes ont eu dans le monde leur application, une application un peu étendue, il y a eu pour le développement des affaires un stimulant comme on n’en avait jamais connu à aucune époque, et ce qu’il y a de remarquable, c’est la coïncidence de ces deux découvertes avec celle des mines de la Californie et de l’Australie. Sans ces mines, on aurait certainement fait des chemins de fer, on les avait commencés auparavant, mais on les aurait faits beaucoup moins vite, et on n’aurait pu y consacrer de 3 à 400 millions par an, comme nous le faisons en France depuis plus de quinze ans. Et puis quelle différence dans les résultats! Les transactions n’auraient pas pris le développement que nous voyons, si elles n’avaient pas trouvé une base solide dans l’augmentation des métaux précieux. Les mines d’or sont arrivées juste à point pour donner aux chemins de fer et à la télégraphie électrique toute la fécondité qu’ils pouvaient avoir. D’un autre côté, si l’or, avec la quantité qui en a été fournie tout à coup, fût venu isolément, sans coïncidence avec des moyens de communication et de transport plus rapides, il n’aurait pas été absorbé aussi facilement, il se serait déprécié, et il n’aurait pas produit sur les affaires l’effet qu’il a produit. L’or de la Californie et de l’Australie a servi à étendre les chemins de fer, et ceux-ci à leur tour, par l’influence qu’ils ont exercée sur le commerce, ont procuré des débouchés à l’or; c’est ainsi que les progrès sont liés les uns aux autres, et que l’humanité s’avance à travers toutes les découvertes vers un idéal de civilisation que nous ne connaissons pas.

Voyons maintenant par des chiffres comment on peut se rendre compte de l’emploi du supplément de numéraire depuis 1851. Tout le monde sait que les affaires se sont beaucoup développées à partir de cette époque; mais on ignore généralement dans quelles proportions, et c’est un point très important à mettre en lumière. En 1851, au moment où commençait l’exploitation des mines de l’Australie, à la veille d’un changement politique considérable qui eut lieu en France, le commerce extérieur et spécial de notre pays, exportation et importation réunies, en dehors du mouvement des métaux précieux, était de moins de 2 milliards (1,923 millions). Il a été de plus de 6 milliards dans l’année 1867, qui fut mauvaise, et il atteint 7 milliards et demi avec le mouvement des métaux précieux. Le chiffre des opérations de la Banque de France s’est élevé de 1 milliard 592 millions en 1851 à 7 milliards 372 millions en 1867, après avoir atteint 8 milliards 292 millions en 1866.

Ces chiffres sont significatifs, ils donnent la mesure du développement des affaires; elles auraient donc plus que triplé depuis 1851. Si nous supposons que nous avons eu une part proportionnelle à celle du reste du monde dans le supplément des métaux précieux fourni par les mines, que notre stock métallique en particulier s’est élevé de 25 pour 100, de 40 même, si l’on veut, il nous a fallu, avec 40 pour 100 de plus de métaux précieux, suffire à un mouvement d’affaires triple ou quadruple. Les mêmes progrès ont eu lieu en Angleterre; le commerce extérieur, de moins de 5 milliards en 1851, dépasse aujourd’hui 10 milliards et demi. Je sais bien qu’il faut tenir compte de la plus grande rapidité avec laquelle circulent à présent les métaux précieux, des facilités qu’ont apportées sous ce rapport les chemins de fer et la substitution elle-même de l’or à l’argent, c’est-à-dire d’un métal ayant plus de valeur à un autre qui en avait moins. Il faut tenir compte encore de tous les moyens de crédit qui se sont beaucoup développés depuis quinze ans, et dont le progrès a suivi celui des affaires; mais il y a de la marge entre 40 pour 100 de plus de numéraire et 3 ou 400 pour 100 de plus d’affaires, et quelque part que l’on fasse à tous ces moyens, on trouvera encore de quoi absorber largement le supplément de métaux précieux fourni par les mines.

La preuve que ceux-ci n’ont pas été trop abondans, plus abondans que les besoins, résulte de l’insuffisance de l’or et de l’argent plusieurs fois répétée dans cette période de vingt ans. Jamais on n’avait dû les payer aussi cher. S’il en est autrement aujourd’hui, et si notre principal établissement financier regorge de numéraire dont il n’a pas l’emploi, c’est une situation tout exceptionnelle dont nous avons indiqué les raisons ici même dans un précédent travail [2], et qui ne donne pas le moins du monde la mesure de ce que notre pays est capable d’absorber de métaux précieux en temps normal. Si sur les 1,300 millions d’encaisse que possède aujourd’hui la Banque de France il y en avait seulement les 2/3 de trop et qui ne dussent jamais trouver place dans la circulation, cela suffirait pour amener une dépréciation. L’or vaudrait moins chez nous qu’ailleurs, il s’en irait, et nous paierions toutes choses beaucoup plus cher. Or c’est le contraire qui arrive. De même que les matières brutes tendent vers les pays qui savent le mieux les employer, et qui par conséquent les paient plus cher, de même les métaux précieux en général s’en vont vers les pays où ils ont la plus grande puissance d’acquisition. Par conséquent, si nous les voyons abonder chez nous, c’est qu’ils n’ont pas diminué de valeur. Qu’on interroge en effet les mercuriales, on verra que, comme en Angleterre, à l’exception des denrées alimentaires et de certains objets de luxe que le progrès de l’aisance a rendus nécessaires, la plupart des marchandises, de celles qu’on a crues surtout atteintes par la dépréciation de l’or, sont aujourd’hui au-dessous du cours de 1857, 1863 et 1864. Elles subissent l’effet du ralentissement des affaires comme précédemment elles avaient subi l’effet opposé. L’élévation du prix des denrées alimentaires et des choses de luxe tient si bien au progrès de la richesse publique, que, partout où ce progrès existe, on les voit coûter plus cher. Déjà elles étaient à un prix très élevé en Angleterre et en Hollande avant 1848, plus chères que chez nous, par la raison toute simple que la richesse y était plus grande. Depuis 1852, la France est certainement le pays qui, par des causes diverses, a fait le plus de progrès industriels et commerciaux, celui dont la richesse s’est relativement le plus accrue. Aussi est-ce celui où les denrées alimentaires et les choses de luxe ont le plus renchéri. Elles sont aujourd’hui à peu près au même niveau qu’en Angleterre et qu’en Hollande. Du reste, si on voulait en avoir une preuve plus décisive, on n’aurait qu’à citer l’exemple des États-Unis. Dans ce pays, depuis longtemps et déjà avant la découverte des mines nouvelles, les denrées alimentaires et les objets de luxe étaient d’un prix plus élevé que partout en Europe. Pourquoi? Parce que le développement de la richesse y était plus grand, qu’il y avait plus de consommateurs de ces mêmes objets, et que la production était d’autant plus insuffisante.

Si on veut dire maintenant que les métaux précieux n’ont plus vis-à-vis de ces marchandises la même puissance d’acquisition qu’autrefois, qu’il en faut donner davantage pour les obtenir, et que c’est un effet de l’influence exercée par les mines d’or sur le développement de la richesse publique, nous ne faisons aucune difficulté d’en convenir; mais il y a une grande différence entre ce cas et une dépréciation de la monnaie. Si on achète plus cher les denrées de consommation, c’est qu’on a plus de moyens de les payer. Le niveau de la richesse a monté à peu près pour tout le monde : pour les uns parce qu’ils ont des revenus progressifs, pour les autres parce qu’ils sont producteurs et vendeurs de tout ce qui s’est élevé de prix. Le salaire des ouvriers eux-mêmes n’est pas demeuré longtemps au-dessous de ce qu’il doit être pour bénéficier du progrès, et aujourd’hui en général, malgré la cherté des denrées nécessaires à la vie, la condition de la classe ouvrière est meilleure qu’il y a vingt ans. Elle est meilleure surtout dans les campagnes, où l’esprit d’économie règne, plus que dans les villes. à n’y a de troublé sérieusement que la situation de ceux qui ont des traitemens ou des revenus fixes. Encore pour les traitemens peut-on les élever et les mettre au niveau de la richesse publique, et on les élève en effet tous les jours. Quant aux revenus fixes, qui sont après tout l’exception, ils subissent la loi de l’humanité, qui veut qu’il n’y ait rien d’immuable. Si ceux qui les possèdent ne les trouvent plus suffisans, ils n’ont qu’à demander au travail le supplément nécessaire.

Maintenant, de ce que les métaux précieux n’ont pas subi encore de dépréciation sérieuse qu’on puisse signaler avec certitude, s’ensuit-il qu’il en sera toujours de même dans l’avenir? Les gisemens aurifères sont loin d’être épuisés. En Californie, ils s’étendent, dit-on, sur une longueur de 1,250 kilomètres et sur une largeur de 115 le long de cette chaîne de montagnes qui borde le Pacifique. Dans l’Australie, qui est une contrée plus grande que l’Europe, il y en a presque partout. La Russie elle-même découvre à tout moment de nouveaux gisemens dans les montagnes qui la séparent de l’Asie, dans l’Oural, l’Altaï, et jusque sur les plateaux qu’habitent les Kirghiz. Quant aux mines d’argent, voici ce qu’en disait, il y a une quarantaine d’années, M. de Humboldt: « L’abondance de l’argent est telle dans la chaîne des Andes, qu’en réfléchissant au nombre de gîtes qui sont restés intacts ou qui n’ont été que superficiellement exploités, on serait tenté de croire que les Européens ont à peine commencé à jouir de cet inépuisable filon de richesse que possède le Nouveau-Monde. » Sans chercher à faire aucune évaluation, ce qui serait impossible, on peut dire sans crainte d’exagération qu’on n’a pas tiré des mines aujourd’hui connues, de celles récemment découvertes surtout, le dixième des richesses qu’elles renferment. Et maintenant que l’exploitation en est devenue plus régulière, qu’elle se fait avec des capitaux, des machines, et selon les procédés scientifiques, on peut s’attendre pendant longtemps à un rendement excessif; peut-être arriverons-nous à doubler le stock métallique actuel. L’effet sera-t-il toujours le même, pourrons-nous encore absorber le supplément de métaux précieux? C’est là une question qui appartient à l’avenir et que nous ne pouvons pas trancher. Ce qu’on peut dire seulement, c’est que cette augmentation prodigieuse, si elle a lieu, sera relativement assez lente; en supposant que les mines aujourd’hui en exploitation continuent à donner 1 milliard par an et que les 3/4 en reviennent au monde civilisé, déduction faite des pertes et des réexportations, — et ce sont là évidemment des suppositions très larges, — il faudra plus de soixante ans pour que le stock métallique actuel soit doublé, quatre-vingts ans pour qu’il arrive à 100 milliards. Au bout de ce temps, d’après ce qui a eu lieu à la suite de la découverte de l’Amérique, la dépréciation des métaux précieux pourrait être de 50 pour 100; mais d’ici là que d’élémens qui sont de nature à atténuer cet effet ! D’abord les progrès industriels se font aujourd’hui avec beaucoup plus de rapidité qu’autrefois. Ils marchent, qu’on me pardonne l’expression, à la vapeur, et comme les besoins de l’homme peuvent s’étendre indéfiniment, il y a un champ immense pour l’emploi des métaux précieux.

L’Economist anglais, faisant un tableau du développement des affaires en Angleterre pendant vingt-deux ans, de 1843 à 1865, constatait qu’on consommait par tête en 1865 41 livres 1/10e de sucre, 3 livres 3/10e de thé, 3 livres 6/10e de riz, contre 16 livres 5/10e de sucre, 1 livre 5/10e de thé et 1 livre de riz en 1843, c’est-à-dire que la consommation avait presque triplé. Le développement du commerce extérieur, par tête également, était représenté par 108 contre 38, et comme il fallait en outre tenir compte de l’accroissement de la population, qui, selon la progression moyenne de l’Angleterre, avait dû être d’environ un tiers dans le même espace de temps, il en résultait que le progrès définitif en vingt-deux ans se traduisait par un accroissement de produits de 400 pour 100. Appliquons ce calcul à l’avenir en le réduisant de beaucoup. Supposons que pendant les soixante ans qui vont s’écouler avant que nous ayons doublé notre stock métallique le progrès ne soit que ce qu’il a été en Angleterre en vingt-deux ans, si nous y ajoutons la part à faire à l’augmentation de la population, que nous n’évaluerons encore qu’à 50 pour 100, bien que la période moyenne de doublement soit pour l’Europe et l’Amérique de moins de quatre-vingts ans, nous voilà à un chiffre d’affaires de 450 pour 100 supérieur à ce qu’il est à présent, et nous aurons, pour y faire face, le double de numéraire. L’industrie et les arts aussi, par suite du progrès de la richesse, en absorberont davantage; ils peuvent en prendre 200 millions par exemple au lieu de 100 qu’ils consomment aujourd’hui.

Tous ces chiffres indiquent qu’on sera dans la nécessité de recourir plus que jamais aux moyens de crédit; seulement, en admettant que par ces moyens l’on puisse suppléer dans une certaine mesure à l’insuffisance du numéraire, nous n’allons pas jusqu’à supposer, comme le rêvent quelques personnes, qu’on puisse un jour s’en passer. Nous croyons au contraire qu’il en faudra d’autant plus qu’on fera plus d’affaires. C’est comme une pyramide qui peut s’élever d’autant plus haut que la base est plus large. Nous nous affligeons pour le présent de voir 1,300 raillions de numéraire inactifs dans les caisses de la Banque de France, mais nous nous en félicitons pour plus tard; lorsque la défiance politique aura cessé et que l’esprit d’entreprise renaîtra, nous trouverons là des moyens d’action des plus puissans. Enfin, quand on veut se rendre compte de l’emploi que peuvent rencontrer dans l’avenir les métaux précieux, il ne faut pas oublier non plus qu’il y a aujourd’hui en Amérique et en Europe, à côté de nous, de grands états qui ont pour environ 10 milliards de papier-monnaie; ils ne resteront pas toujours dans cette situation. Ils supprimeront leur papier-monnaie et reprendront la monnaie métallique. Nous trouvons encore un débouché non moins important dans les relations de plus en plus actives que nous entretenons avec l’extrême Orient. Ces pays sont très avides de métaux précieux; ils sont loin d’en avoir tout ce qu’ils pourraient absorber, tout ce qu’ils absorberont un jour, lorsqu’ils seront plus riches. Par conséquent, s’il n’y a pas de limite assignable à la production des métaux précieux, il n’y en a pas non plus à la consommation qu’on peut en faire, et il faut espérer que les deux forces, mises en face l’une de l’autre, arriveront à se neutraliser, que la monnaie conservera à peu près sa valeur, et qu’il n’en résultera qu’un très grand stimulant pour le progrès de la richesse publique.

Si pourtant la dépréciation arrivait malgré tout, il ne faudrait pas s’en affliger, et l’on devrait se garder de croire qu’elle puisse apporter un trouble sérieux dans nos existences. D’abord elle serait lente et progressive, on aurait le temps de s’y préparer et de régler ses actes en conséquence. C’est ce qui est arrivé au XVIe siècle. Lorsque la révolution monétaire fut accomplie, chacun s’était accommodé du nouvel état de choses, et la société était plus riche que jamais. Une autre conséquence encore de la dépréciation, et celle-là est heureuse, c’est l’importance que prend le travail vis-à-vis de la fortune acquise. L’un gagne de la valeur et l’autre en perd, et par ce moyen l’égalité se fait entre les diverses classes de la société. Un de nos collaborateurs distingués, M. de Laveleye, a dit ici même [3] qu’au XVIe siècle l’abondance des métaux précieux avait contribué à l’élévation de la bourgeoisie, et qu’au XIXe l’abondance de l’or contribuerait à l’émancipation du peuple; rien n’est plus juste, et nous aimons mieux ce genre d’émancipation que celui que rêvent les ouvriers dans leurs congrès socialistes. Il a le mérite d’être conforme aux lois économiques et de n’amener aucun bouleversement.


VICTOR BONNET.

  1. Voyez la circulaire du ministre de l’agriculture et du commerce, en date du 5 juillet 1865, sur la crise agricole.
  2. Voyez la Revue du 15 mai 1868.
  3. Voyez la Revue du 1er avril 1867.