La Question de l’Or/03

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

La Question de l’Or
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 80 (p. 372-396).
◄  II
LA
QUESTION DE L’OR

III.
LES DIFFÉRENS SYSTÈMES DE MONNAIE INTERNATIONALE.


Dans la question monétaire, telle qu’elle se pose aujourd’hui, il y a deux points de vue, le point de vue français et le point de vue international. Nous avons traité le premier dans une précédente étude [1]. En combattant le double étalon et en nous prononçant pour l’étalon d’or unique, nous nous sommes pénétré d’abord de l’intérêt français. Il pourrait y avoir dommage, disions-nous, pour notre pays à rester plus longtemps avec un système qui ne lui laisse jamais dans la circulation que le métal le plus déprécié, tantôt l’un, tantôt l’autre, suivant les oscillations du marché. Puisque nous avons la chance d’avoir aujourd’hui celui qui nous convient le mieux, l’or, celui qui est le plus en rapport avec les progrès de la civilisation, pourquoi cet état de choses ne serait-il pas consacré par une loi, et l’argent ne cesserait-il pas d’être la monnaie principale de la France ? Il ne peut y avoir à cela aucun inconvénient. Tous les services que nous rend la monnaie d’argent nous seraient aussi bien rendus par la monnaie d’or. S’agit-il de nos rapports avec les pays qui n’ont que l’étalon d’argent, ces pays acceptent déjà notre or, ils l’acceptent même plus facilement qu’ils ne le font pour notre monnaie d’argent lorsque celle-ci n’est pas frappée au même type que la leur. Se préoccupe-t-on du besoin de se procurer ce métal afin de l’envoyer dans des contrées qui n’en connaissent pas d’autre, qui n’en veulent pas d’autre, on peut être sûr qu’il restera toujours, comme toute marchandise qui a son utilité et son placement, et on le trouvera sous forme de lingot autant qu’on le voudra. L’Angleterre nous en fournit la preuve. Ce pays n’a que l’étalon d’or, et cependant c’est celui qui trafique le plus avec les peuples qui n’ont que la monnaie d’argent, avec l’extrême Orient surtout, et il n’est pas embarrassé pour ses paiemens. On ajoute, il est vrai, qu’il s’appuie sur la réserve métallique de la France, que c’est nous qui lui fournissons le métal d’argent dont il a besoin, et que, si cette réserve venait à disparaître par la suppression du double étalon, l’Angleterre elle-même serait livrée aux plus grands embarras. L’argument est singulier. Il est curieux d’entendre dire que nous conservons l’étalon d’argent pour la plus grande satisfaction des intérêts anglais, et ce qui est plus curieux encore, c’est que les Anglais ont l’air de peu se soucier du service que nous leur rendons. Ils sont les premiers à nous presser de nous défaire du double étalon comme d’un système tout à fait suranné. Il ne peut en effet entrer sérieusement dans l’esprit de personne que, le jour où l’argent serait démonétisé en France et même ailleurs, on ne le trouverait plus à l’état de marchandise. Il se dépréciera, continue-t-on, s’il cesse d’être à l’état monétaire. Sans doute il se dépréciera, surtout si la mesure se généralise; mais qu’y faire, si cela résulte de la plus grande utilité de la monnaie d’or, de l’extension que celle-ci est appelée à prendre? Peut-on lutter contre la force des choses? Croit-on que, parce que nous nous obstinerons, au grand préjudice de nos intérêts, à laisser notre marché ouvert à la monnaie d’argent, nous empêcherons cette dépréciation de se produire ? Autant vaudrait dire qu’on peut arrêter un fleuve dans son cours en lui opposant un barrage plus ou moins élevé. Le fleuve se répandra toujours, seulement les obstacles artificiels qu’on lui aura créés feront qu’il submergera tout ce qui l’entoure. Tel est le danger qui nous menace avec le double étalon. Les autres nations, mieux avisées, démonétiseront leur argent à nos dépens, et un beau jour nous serons inondés de ce métal, qui n’aura plus de valeur légale que chez nous. C’est là une perspective grave à laquelle ne peut se soumettre un gouvernement soucieux des intérêts du pays, et qui a le sentiment de sa responsabilité.

Voilà le point de vue français de la question. Il en est un autre non moins intéressant, dont on s’est beaucoup occupé depuis quelques années : c’est celui de la monnaie internationale [2]. L’adoption d’un étalon unique est le préliminaire indispensable d’une réforme de ce genre. On peut discuter sur les mérites de cette réforme; mais, si on les admet, et quel que soit le système que l’on propose pour la réaliser, on reconnaît que la première chose à faire, c’est de s’entendre pour n’avoir qu’un étalon. Avec les deux, on serait soumis à toutes les variations qui résulteraient de la différence du rapport existant entre eux, et on n’aurait jamais de base certaine. Cette vérité n’a pas besoin d’être démontrée, elle saute aux yeux. Voyons les avantages de la monnaie internationale.


I.

Le premier avantage, qui est incontestable, c’est une plus grande facilité fournie au commerce extérieur. Il est évident que, si partout on avait une monnaie semblable, un même type de valeur auquel on pût rapporter le prix des choses, on s’entendrait mieux sur tous les marchés du monde; on saurait mieux où l’on peut acheter et où l’on peut vendre. Quand un commerçant français lit dans un journal que le prix du café à Cuba est de 20 piastres fortes le quintal ou les 100 kilogrammes, et celui du coton à la Nouvelle-Orléans de 80 dollars la balle de 145 kilogrammes, il est obligé de faire un calcul de réduction de ces monnaies en monnaies françaises, il est plus embarrassé que s’il voyait du premier coup d’œil qu’il s’agit de 116 francs pour le café et de 424 francs pour le coton. Aussi le commerce avec l’étranger est-il presque partout le monopole des grandes maisons, précisément parce qu’elles ont des moyens que n’ont pas les autres, qu’elles peuvent faire les frais de commis spéciaux qui leur traduisent les mercuriales du dehors. Elles se servent de ce monopole pour augmenter le prix de leurs services. Si l’appréciation de ces mercuriales était à la portée de tout le monde, on n’aurait plus autant besoin d’intermédiaires, et on pourrait faire directement sa vente ou sa commande. Il en résulterait dans les prix un abaissement calculé non-seulement sur l’économie de ces commis spéciaux, mais sur les effets ordinaires de la concurrence. Le commerce extérieur se démocratiserait, et en se démocratisant il profiterait à plus de monde.

Je ne mentionne qu’en passant un autre avantage de la monnaie internationale, qui permettrait d’établir de la même manière tous les comptes financiers, commerciaux et statistiques. On comprend que ce serait plus commode. Si au lieu de lire, par exemple, que le budget de l’Angleterre est de 70 millions de livres sterling, celui de l’Autriche de 437 millions de florins, celui de la Prusse de 160 millions de thalers, et celui de la France de 2 milliards de francs, on les voyait tous exprimés par les mêmes chiffres, on ferait bien plus vite la comparaison. J’arrive au plus grand argument en faveur de la monnaie internationale, à celui pour lequel il faudrait l’établir, quand même il serait le seul : elle supprime les frais de change qui résultent de la différence des monnaies. Le délégué américain à la conférence de 1867, M. Rugles, dans un rapport à son gouvernement, a dit que les changeurs, qui trafiquent de cette différence des monnaies, prélevaient chaque année sur le monde commerçant et voyageur, en Europe et en Amérique seulement, une somme de 2 millions de dollars, soit plus de 10 millions de francs, et il ajoutait qu’il en coûterait à peine autant pour refondre tous les systèmes monétaires et adopter un même type. Cette déclaration, plus ou moins exacte dans les chiffres, est vraie au fond. Il y a en effet des gens qui vivent des obstacles mis à la libre circulation de la monnaie, comme il y en a qui vivent des barrières encore dressées aux frontières des états, ou de la diversité des langues. Ce sont autant d’impôts levés sur les préjugés et l’ignorance.

Nous n’allons pas jusqu’à prétendre assurément que, si on avait partout la même monnaie, on aurait supprimé le change, et qu’à Paris la livre sterling vaudrait toujours 25 francs 20 centimes, le florin de Hollande 2 francs 13 cent. Le taux du change résulte de plusieurs élémens. La différence de monnaie est un des plus importans, mais il n’est pas le seul. Il faut tenir compte en outre des frais de transport pour le numéraire à envoyer au dehors, des risques que l’on fait courir lorsqu’on donne une traite sur l’étranger, surtout si elle est à longue échéance. Ces considérations feront toujours varier le taux du change ; mais il baisserait forcément, si chacun pouvait envoyer sa propre monnaie, si elle était reçue partout sans passer par la refonte et sans subir les frais que celle-ci entraîne. Ainsi la livre sterling, qui intrinsèquement vaut 25 francs 20 cent., n’est reçue à notre hôtel des Monnaies, d’après les tarifs, qu’à 25 francs 10 cent. Ajoutez à cela la perte d’intérêt pendant le temps nécessaire à la refonte, peut-être 5 cent, encore; voici cette pièce réduite à 25 fr. 5 cent., c’est-à-dire ayant perdu plus de 1/2 pour 100 par le simple fait de la différence du type monétaire des deux pays. Il en est de même pour notre monnaie d’argent lorsqu’elle va en Allemagne, et pour notre monnaie d’or quand elle est en Angleterre. C’est ce qui explique comment quelquefois nous payons la livre sterling jusqu’à 25 fr. 35 cent., même 25 fr. 40 cent., et pourquoi nous subissons une réduction de 1 1/2 à 2 pour 100 dans la conversion de nos francs en florins. Nous préférons acheter une traite à ce taux plutôt que de faire une expédition d’or ou d’argent qui, avec les frais de transport et ceux de refonte, nous reviendrait encore plus cher. Du reste, cet inconvénient est tellement senti que déjà l’on arrive par la force des choses à créer une espèce de monnaie internationale avec le lingot. On s’en sert pour les forts paiemens, et il donne lieu à un trafic de plus en plus considérable. Les tableaux officiels nous apprennent qu’en France, pendant l’année 1868, sur une importation de métal d’or de 491 millions, 200 sont arrivés à l’état de lingots. Pour l’argent, la proportion est de 64 millions en lingots contre 127 en monnaie. A l’exportation, les résultats sont sensiblement moindres en ce qui concerne l’or : 22 millions en lingots contre 266 en monnaie. L’exportation en numéraire d’argent a été de 52 millions contre 22 en lingots; mais c’est un fait exceptionnel dû à des besoins particuliers de l’Italie. Depuis quelques années, chez nous, l’exportation en lingots domine; elle a été de 45 millions en 1867 contre 18 en numéraire, et de 111 millions en 1866 contre 93. La raison en est facile à donner. Nous sommes pour l’or de grands consommateurs et nous avons intérêt à le monnayer, d’abord pour notre propre circulation, qui s’en enrichit chaque année, ensuite parce que notre monnaie est de plus en plus acceptée dans les divers pays d’Europe. C’est le contraire pour l’argent : on nous envoie plus de lingots, et nous envoyons moins de monnaie. Cela prouve entre parenthèses, comme je l’ai démontré dans un précédent travail, que, lorsque l’argent n’a plus les mêmes débouchés au dehors, il reflue en France à cause de la valeur légale que nous lui maintenons. Cet exemple est significatif, et il devrait faire comprendre aux défenseurs du double étalon le danger où nous met ce système. Le lingot d’argent abonde chez nous, et nous en avons de moins en moins le placement sous forme de monnaie.

En Amérique, cette transmission du lingot se fait sur une très large échelle; on va même jusqu’à le certifier comme poids et comme titre aux hôtels des monnaies, afin de le faire circuler plus facilement. Ce procédé est utile assurément, et il simplifie quelques opérations de change; mais il ne peut pas tenir lieu de monnaie internationale. Il ne convient que pour les gros paiemens, il n’est pas à la portée de tout le monde, et il devient le monopole de ceux qui font en grand le trafic des monnaies, c’est-à-dire encore des changeurs ou des banquiers. Si j’ai 1,000 francs ou 2,000 francs à payer à Londres, puis-je envoyer un lingot? Il n’y en a point d’aussi petit. Au contraire le changeur, qui sert d’intermédiaire à plusieurs personnes, qui délivrera 200,000 francs de traites à la fois, trouvera aisément un lingot de cette somme, et conservera pour lui seul tout le bénéfice qui résulte de ce mode de paiement. Le lingot n’est donc pas la solution du problème; il ne satisfait pas mieux aux exigences de la circulation métallique internationale que des billets de banque de 5,000 et de 10,000 francs ne feraient face seuls à toutes celles de la circulation fiduciaire. Il faut quelque chose qui réponde mieux aux besoins de détail, les plus nombreux en définitive et les plus considérables. On ne peut pas non plus envoyer des lingots sur toutes les places : on en expédiera bien à Paris, Londres, New-York, Amsterdam, Hambourg; mais on ne pourrait en adresser dans des villes secondaires, il n’y aurait personne pour les recevoir. Il faut donc absolument un type monétaire qui soit accepté partout, qui partout serve à la libération des engagemens. L’unité de ce type sera choisie plus ou moins forte suivant le point de vue auquel on se placera; mais elle devra servir aux petits paiemens comme aux gros.

Un négociant considérable de Bradford et de Manchester, M. Behrends, a fait dans l’enquête anglaise une déposition qui montre les inconvéniens du change actuel. Ayant à effectuer un paiement de 97 livres sterling à Luxembourg, et ne sachant pas exactement quelle était la monnaie du pays, il avait d’abord envoyé une traite en francs, subissant un change pour cette conversion. Le banquier auquel elle était adressée refusa de la recevoir, parce que la monnaie du pays était le thaler prussien. Il fallut alors faire une seconde conversion, et le résultat fut une dépense de 45 francs. Le président de l’enquête demanda si M. Behrends aurait évité ce change exorbitant avec une monnaie internationale. — Assurément, dit-il, j’aurais délivré immédiatement en cette monnaie une traite de 2,425 francs, correspondant à 97 liv. sterl., et je n’aurais eu rien de plus à payer. — Cet exemple est saisissant, il illumine la question, et il se reproduit, sauf la différence des proportions, dans la plupart des paiemens qu’on doit faire à l’extérieur. Le change est comme un droit de péage qu’on est obligé d’acquitter pour passer d’un pays dans l’autre. Il y a même ceci de particulier, que les Anglais, qui montrent en ce moment le plus de résistance à l’adoption d’une monnaie internationale, à moins qu’on ne prenne la leur, sont le plus victimes de la différence des types monétaires. Leur livre sterling, qui vaut intrinsèquement 25 francs 20, n’est acceptée chez nous que pour 25,10, soit à l’hôtel des Monnaies, soit chez les changeurs, et quand on veut la donner directement dans les relations commerciales ou pour des dépenses de voyage sur le continent, elle n’est prise que pour 25 francs, avec une perte de 3/4 pour 100. Le rapport sur l’enquête anglaise nous apprend également que, dans les arrangemens intervenus entre le gouvernement anglais et le gouvernement français pendant la dernière exposition de 1867 pour les ordres de paiement, la livre sterling n’était acceptée que pour 25 francs. Ce qui arrive pour la livre sterling arrive aussi pour le thaler, le florin d’Allemagne, pour notre monnaie à nous-mêmes, excepté dans le groupe des états qui ont adhéré à la convention de 1865. Partout ailleurs, la pièce de 10 ou de 20 fr., sans parler de la monnaie d’argent, subit une dépréciation qui n’a d’autre raison d’être que la différence du type monétaire.

Mais, dit-on, le nombre de ceux qui trafiquent avec le dehors et qui voyagent est très restreint, comparé à ceux qui n’ont aucune relation avec l’étranger, qui ne sortent pas de chez eux. Est-il nécessaire, pour satisfaire quelques personnes, d’imposer à plusieurs peuples le trouble qu’occasionne forcément un changement de monnaie? Nous reviendrons tout à l’heure sur cette perturbation qu’on redoute. Elle est incontestable; seulement les avantages qui seront la conséquence de la réforme se feront sentir à ceux même qui ne paraissent pas devoir en éprouver les effets. L’adoption d’une monnaie internationale abaisserait les frais nécessaires pour acquitter une dette au dehors. Or tout abaissement de frais dans les relations internationales, comme dans les relations intérieures, aboutit naturellement à un développement de trafic. Autrement pourquoi aurait-on demandé avec tant d’ardeur la diminution et même la suppression des droits de douane, l’abolition des passeports? Pourquoi, par des conventions postales entre nations, aurait-on rendu les correspondances moins coûteuses? Pourquoi des conférences entre délégués des divers chemins de fer européens ont-elles procédé à l’établissement de taxes uniformes et aussi réduites que possible? Évidemment on sent qu’avec le progrès de la civilisation il faut donner au développement des transactions le plus de facilité possible. Et s’imagine-t-on que cette diminution des droits de douane, les conventions postales, les abaissemens de tarifs sur les chemins de fer, ne profitent qu’à ceux qui voyagent, qu’à ceux qui ont des marchandises à envoyer au dehors ou à en recevoir? Ce serait une grande erreur. Le paysan au fond de sa province, qui n’a jamais quitté le sol natal, qui ne le quittera jamais, qui n’a point de correspondance avec l’étranger et point de marchandises à faire passer par la ligne des douanes, le paysan y gagnera comme tout le monde. Il vendra ses denrées plus cher, et s’approvisionnera plus aisément et à meilleur marché. Eh bien ! il en sera de même pour les effets de la monnaie internationale; par cela seul qu’elle apporterait de nouvelles facilités dans les relations avec l’extérieur, elle profiterait à tous. Ce sera un trouble, dit-on, apporté dans les habitudes existantes. Cela est possible; mais quel est le progrès qui n’a pas été un trouble à l’origine? Les chemins de fer, le plus fécond de tous les progrès assurément, ont bouleversé les rapports économiques, sans parler des anciens modes de transport, qu’ils ont plus ou moins ruinés. Ils ont déplacé la richesse, ils l’ont portée là où elle n’existait pas, au détriment souvent d’autres pays qui avaient le monopole de certains débouchés. Cependant qui ne s’applaudit aujourd’hui de la création des chemins de fer? On s’est remis du trouble, et chacun apprécie les bienfaits immenses et durables dont ils ont doté les nations. Certainement une nouvelle monnaie que l’on ne connaît pas, venant en compétition avec celle dont on a l’habitude, causera dans le premier moment quelque embarras; mais nous ne croyons pas nous hasarder beaucoup en disant que ces embarras seront momentanés, et qu’on arrivera bien vite à les surmonter. Il n’y a rien de tel qu’une utilité bien reconnue pour triompher de tous les obstacles. Un déposant dans l’enquête anglaise est venu dire que, lorsqu’on assimila la monnaie d’Irlande à la monnaie anglaise, la première perdait 1 penny par shilling, soit plus de 8 1/2 pour 100. Cependant l’assimilation se fit sans difficulté, et au bout d’un an on n’y pensait plus. Nous-mêmes nous avons vu dans la première partie de ce siècle les pièces de 24 et de 48 francs en or circulant conjointement avec celles de 20 et de 40 francs, celles de 6 francs, 3 francs, 30 sous et 15 sous en argent avec celles de 5 francs, 2 francs, 1 franc et 50 centimes. Les monnaies les plus utiles, les plus conformes au progrès, ont pris le pas sur les autres, et aujourd’hui on n’a plus souvenir de l’ancien système. Il a fallu très peu de temps pour s’habituer au nouveau. Ne nous exagérons donc point la difficulté de vaincre des habitudes prises et de faire pénétrer dans les masses une monnaie nouvelle. Ce serait plus facile qu’on ne pense.

On ajoute, car je ne veux omettre aucune objection, que l’adoption de la monnaie internationale ne signifie rien, n’a pas d’importance réelle, tant qu’on n’a pas le même système de poids et mesures; il faudrait avant tout chercher à s’entendre sur ce dernier point, la réforme monétaire viendrait ensuite beaucoup plus utilement. — Il est certain que le progrès serait plus complet, si à la même monnaie on ajoutait le même système de poids et mesures; mais dans ce monde tout ne s’opère pas à la fois, et l’expérience enseigne que les réformes les meilleures, les plus assurées, sont celles qui s’accomplissent degré par degré. L’esprit s’habitue mieux aux petits changemens qu’aux grands, une réforme en amène une autre, et le progrès général de l’humanité s’accomplit ainsi sans secousse et avec un caractère durable. Nous ne rechercherons donc pas s’il vaudrait mieux commencer par le système des poids et mesures ou par la monnaie; nous proposons la monnaie, parce que l’attention nous paraît plus portée de ce côté en ce moment, que la question est discutée tous les jours, et qu’elle l’a été notamment avec une certaine solennité dans la conférence internationale de 1867 à Paris. D’ailleurs la monnaie joue aujourd’hui dans les rapports internationaux un rôle qu’elle n’avait pas autrefois. Les métaux précieux voyagent et s’échangent dans des proportions considérables. Un auteur que j’ai déjà eu occasion de citer avec éloge pour ses études statistiques des plus consciencieuses, M. Clément Juglar, nous apprend que, dans la période de 1841 à 1847, le mouvement des métaux précieux en France a été en moyenne par an de 276 à 292 millions; dans l’année 1866 seule, il s’est élevé à 1,554 millions, dont plus des 2/3 en monnaie métallique, c’est-à-dire en monnaie qui, pour entrer dans la circulation des pays où elle arrive, a besoin de se transformer et de subir tous les frais que cette transformation entraîne. On peut juger par là de l’importance et de l’urgence de la réforme, et il ne faut pas trop s’étonner qu’on lui donne la préférence même sur l’unité des poids et mesures. Cette dernière d’ailleurs a déjà été consacrée légalement par 300 millions d’individus dans le monde, qui adoptent notre système métrique : ils en font plus ou moins usage ; mais, du moment que la loi n’y est plus opposée, ils finiront bien un jour par s’y rallier complètement. L’unité monétaire, telle qu’elle résulte de la convention de 1865, n’a encore que 100 millions d’adhérens; c’est donc de ce côté qu’il faut diriger les plus pressans efforts.


II.

Plusieurs systèmes ont été mis en avant pour réaliser cette unité. Nous nous proposons d’examiner les principaux, et nous allons commencer par le plus radical, par celui qui consiste à ne tenir aucun compte des monnaies actuelles et à prendre le poids comme base de la réforme. L’unité de poids, d’après le système métrique, est le gramme avec ses multiples et ses sous-multiples. On propose de l’appliquer à la monnaie et de frapper des pièces sinon d’un gramme, ce qui en or, — car on veut l’étalon d’or unique, — serait beaucoup trop petit et correspondrait à une valeur d’environ 3 fr., au moins de 5 et 10 grammes et même de 2 ; au-dessous, on conserverait la monnaie divisionnaire d’argent. On trouve aussi opportun dans ce système de pouvoir fabriquer des pièces d’argent d’un poids et d’un titre déterminés sans cours légal, de pouvoir certifier également des lingots du même métal, et de laisser chacun libre de stipuler dans les contrats avec lequel des deux métaux il entend être payé. De cette manière, l’on donne satisfaction à ceux qui prétendent qu’on ne peut pas rejeter absolument l’argent, qui a son rôle utile dans la circulation. De plus on a un système logique qui cadre avec l’ensemble de notre système décimal. On suppose qu’on n’aurait pas de peine à le faire accepter, et qu’on échangerait bien vite aussi facilement un hectolitre de blé contre 6 grammes 451 milligr. d’or qu’on l’échange aujourd’hui contre 20 francs. Ce système, mis en avant parmi ingénieur en chef des ponts et chaussées, M. Léon, a été particulièrement défendu par un économiste éminent qui a acquis une grande compétence en ces matières, et qui donne toujours aux idées qu’il patronne une grande autorité, M. Michel Chevalier. Il mérite donc d’être examiné sérieusement.

La première objection qu’il rencontre est assurément de celles auxquelles on ne s’attendait pas. On le présente comme un système de conciliation en présence de toutes les susceptibilités nationales qu’éveille le choix de la monnaie universelle. Les Anglais ne veulent pas de notre franc, nous ne voulons pas de leur souverain; les Américains proposeraient volontiers leur dollar, et les Allemands leur thaler. Comment s’entendre au milieu de ces prétentions diverses? L’unité de poids a paru tout concilier, parce qu’elle repose sur une base qui n’appartient à personne, ou plutôt qui appartient à tout le monde, et voilà qu’on répond de l’autre côté du détroit qu’il n’y a pas d’unité de poids et de mesure absolue s’imposant par elle-même, comme s’imposent, par exemple, l’or et l’argent pour servir de signe monétaire. Le mètre, qui est le point de départ de tout le système, est une mesure de convention. On a pris, pour l’établir, la quarante millionième partie du méridien terrestre passant par la France entre Dunkerque et Fermentera; mais le choix de cette unité est arbitraire. Les Anglais vous disent que leur yard, comme mesure de longueur, et leur livre troy subdivisée en grains, comme mesure de poids, sont aussi rationnels que notre mètre et notre gramme, et beaucoup plus usuels. Ils ajoutent que le gramme, ramené au système métrique parce qu’il est la centième partie d’un mètre cube d’eau distillée à la température de à degrés au-dessus de zéro, est non moins arbitraire. Nous ne voulons pas assurément nous faire l’écho des reproches adressés au système métrique, nous croyons qu’il prévaudra malgré tout; mais il n’en est pas moins vrai qu’il a été conçu d’une pièce et un peu trop scientifiquement. On n’a pas assez tenu compte des anciens usages et des raisons qui les avaient fait établir. Il en résulte que toutes les unités sur lesquelles il repose sont ou trop faibles ou trop fortes pour les usages ordinaires. Le gramme, comme unité de poids, est incontestablement trop faible; aussi a-t-il beaucoup de peine à pénétrer dans la pratique, et on compte toujours par livre et par once. Ces mesures sont plus naturelles, elles correspondent, à de légères différences près, avec celles de la plupart des peuples [3]. Ce n’est pas le hasard qui fait de tels rapprochemens, ce sont les besoins. Il en est de même de ce qu’on appelle le pied de roi comparé au mètre; cette dernière mesure est souvent trop forte. Enfin le litre ne remplace pas aisément la bouteille, et l’arpent subsiste à côté de l’are et de l’hectare. Ce système ne représente donc pas l’idéal, et il prête à la critique. Il a toutefois un avantage que personne ne conteste, c’est la décimalité. Il permet, moyennant de simples déplacemens de virgule, de calculer très vite les sommes les plus considérables. Toute la question est de savoir si l’on peut obtenir cet avantage avec les monnaies actuelles, et cela n’est pas douteux. Il importe peu en effet qu’elles répondent en poids à un chiffre rond ou à un chiffre fractionnaire. Il suffît, pour qu’elles rentrent dans le système décimal, qu’elles puissent se multiplier et se diviser par 10 et par 100. Le franc ne répond pas à un chiffre rond comme poids, puisqu’il représente 4 grammes ½ d’argent pur, — notre pièce d’or de 10 francs pèse 3 grammes 225, celle de 20 francs 6 grammes 451. Cela ne les empêche pas d’être parfaitement décimales. Que manque-t-il à la livre sterling, au florin, au thaler, pour qu’ils le soient également? Il leur manque d’avoir des multiples et des sous-multiples qui soient exprimés en monnaie. Le dollar américain est décimal, parce qu’il a une monnaie divisionnaire qu’on appelle le cent, qui en est la centième partie. Par conséquent le système du gramme ne simplifie rien, il se présente au contraire comme une complication de plus; enfin lui-même n’est pas complètement décimal. Ainsi on ne pourrait pas fabriquer des monnaies de l’unité adoptée, c’est-à-dire du gramme; on en fabriquerait encore moins d’un décigramme et d’un centigramme, et quant aux monnaies divisionnaires d’argent, il n’y en a point qui soient en poids rond la 10e partie de la monnaie d’or. La valeur du décigramme d’or est représentée par un poids d’argent de 1 gramme 55 centigrammes.

On dit que ce système est le plus logique. D’abord on se demande ce que signifie la logique quand il s’agit de sciences sociales, qui s’appliquent à ce qu’il y a de plus relatif, qui doivent tenir compte des goûts, des habitudes et des traditions. Et puis quelle est cette logique qui fait rétrograder la civilisation? La monnaie de poids est celle des sociétés primitives, celle qu’on a lorsqu’on est obligé de faire la vérification par soi-même, et qu’il n’y a pas de garantie dans le contrôle de l’état. Elle est encore en usage en Chine, où chacun a sa balance pour peser le lingot qu’il reçoit. A mesure qu’on avance en civilisation, la monnaie de poids disparaît pour faire place à la monnaie de convention, c’est-à-dire à une monnaie plus simple, dûment certifiée par l’état, et que tout le monde accepte sur la foi de cette garantie. Elle a sur l’autre l’avantage qu’a dans la langue la parole sur le signe. Le signe est peut-être plus expressif, mais il est moins rapide, et quand on s’entend avec la parole, l’autre moyen devient inutile. De même pour la monnaie de convention : quand on sait ce qu’elle vaut par rapport à telle ou telle marchandise, cela suffit. Du reste, il faut bien que l’idée du gramme ait paru d’une application difficile, car jusqu’à ce jour elle a rencontré peu d’adhérons, elle a été à peine indiquée dans la conférence de 1867, et n’a pas été soutenue du tout dans la dernière enquête anglaise.

Voyons maintenant un autre système, celui qui a été mis en avant dans cette conférence de 1867, réunie, comme chacun sait, avec un certain éclat sous la présidence du prince Napoléon et provoquée par M. de Parieu, qui a déjà eu le mérite d’attacher son nom à la première base de l’unité par la convention de 1865. Elle était composée des hommes les plus compétens de l’Europe délégués par tous les pays. On a dans cette conférence, qu’on me pardonne le mot, un peu battu les buissons. On s’abordait sans avoir rien préparé à l’avance, on craignait la résistance que soulèveraient les innovations trop radicales, et on a cherché une solution qui pût satisfaire tout le monde. On a proposé la pièce de 25 francs pour plaire à l’Angleterre, celle de 15 francs pour être agréable à l’Allemagne, on a parlé de la pièce de 10 francs, et enfin on s’est arrêté à celle de 5 francs, comme étant un diviseur commun pour toutes les autres. On s’est ensuite séparé, afin que chacun pût en référer à son gouvernement; mais aussitôt que dans les divers états des commissions furent saisies de la question, on s’aperçut que la pièce de 5 francs n’avait aucun avantage essentiel et qu’elle n’atteignait pas le but qu’on se proposait. D’abord elle n’est pas décimale par elle-même, elle n’est qu’un multiple par cinq d’une unité décimale, le franc; puis elle a paru, dans certains états, représenter un chiffre trop faible. On a trouvé qu’elle n’était pas en rapport avec le progrès de la richesse, qui se compte maintenant par milliards, et avec les développemens économiques de toute nature. Cette objection a surtout été présentée par les Anglais, qui ont déclaré que leur livre sterling était à peine assez forte. Nous avons vu, dans un pays du nord, en Suède, sur le rapport de son délégué à la conférence, établir une monnaie d’or de 10 francs comme devant constituer l’unité monétaire du pays. Enfin on a fait à la pièce de 5 francs, au point de vue de la circulation, une dernière objection : on a dit que, frappée en or, elle serait trop petite, facile à perdre et trop prompte à se détériorer. Un économiste distingué en Angleterre, M. Jevons, a établi dernièrement un calcul assez curieux. Il a rapproché les souverains et demi-souverains qui sont en circulation depuis un certain nombre d’années, et il a constaté que le demi-souverain s’usait moitié plus vite que la pièce entière, que l’une pouvait rester dans la circulation dix-huit ans sans descendre au-dessous du poids légal de tolérance, tandis que l’autre n’y restait que dix ans. Cette expérience prouve qu’avec la pièce de 5 francs l’usure serait plus rapide encore, et que les nations perdraient chaque année, du fait de leur monnaie internationale, une somme assez considérable. Les inconvéniens de la pièce de 5 francs sont si généralement sentis que, dans l’enquête qui vient d’avoir lieu en France sur le double étalon, la plupart des autorités consultées ont cru devoir l’exclure, tout en se prononçant pour la monnaie d’or. On avait été conduit à choisir la pièce de 5 francs parce qu’on supposait qu’elle s’adapterait mieux avec les monnaies actuellement en cours dans les divers pays; on trouvait qu’elle était une division de la livre sterling réduite à 25 fr., qu’elle en était une également des termes de l’équation que les Allemands avaient établie en 1857 pour mettre leurs monnaies d’accord. Cette équation se formule ainsi : 4 thalers = 6 florins du sud, = 7 florins du nord, = 15 francs de monnaie française; elle paraissait enfin se rapprocher assez du dollar américain et de la piastre espagnole pour qu’il n’y eût pas une trop grosse difficulté aies fondre ensemble. On n’avait pas suffisamment réfléchi que l’assimilation était plus apparente que réelle, et qu’il en coûterait autant pour ramener la livre sterling à 25 fr. que pour créer tout autre type monétaire, qu’il faudrait toujours la refondre, et les Anglais ne paraissent pas du tout disposés à rien retrancher de leur livre sterling, qui est la base de tous les contrats. Il en serait de même du dollar américain, qui vaut 5 fr. 30 cent., et de la piastre espagnole, qui est du même prix. En outre, avec ce système, l’unité n’est pas faite. Quel est le premier avantage qui doit en résulter? C’est que tous les comptes soient établis de la même manière et avec les mêmes chiffres. Or, si les uns sont exprimés avec l’unité de 25 francs, les autres avec celle de 15 francs, d’autres avec celle de 10 francs, il faudra toujours des calculs pour les ramener au diviseur commun de 5 francs. Si simples et si faciles que soient ces calculs, ils n’en seront pas moins un obstacle à l’identité absolue des comptes, qu’on ne pourra pas saisir du premier coup d’œil. Maintenant a-t-on considéré que, comme les subdivisions de la pièce de 5 francs ne répondent à aucune des monnaies aujourd’hui existantes, excepté dans le groupe des adhérens à la convention de 1865, on ne s’entendrait pas pour les valeurs inférieures à ce chiffre, qu’on n’aurait aucun moyen de les indiquer de la même manière? Et en définitive ces valeurs sont les plus nombreuses et les plus intéressantes, celles qui, dans les mercuriales et les circulaires, indiquent le prix des marchandises. On ne peut pas ne faire l’unité que pour les gros comptes, il faut la faire aussi pour les petits. Voilà les objections qu’a rencontrées immédiatement et presque partout la pièce de 5 francs, et qui l’ont fait écarter. Alors il n’y a plus eu de système ayant, pour ainsi dire, une autorité quasi officielle; chacun s’est retrouvé en face de son inspiration, et c’est ainsi que nous avons vu se produire d’abord le système du gramme dont nous avons parlé tout à l’heure, puis un autre système exclusivement anglais qu’il nous reste à examiner.

Ce système, présenté dans l’Economist et soutenu par un homme considérable, directeur de ce recueil, M. Walter Bagehot, n’a pas pour but de réaliser l’unité absolue; il s’adresse à la race anglo-saxonne, et lui propose une union monétaire pour elle seule, sauf aux autres peuples à l’adopter, si cela leur convient. Voici quel serait le plan : la livre sterling, telle qu’elle est, n’est pas décimale, il n’y a dans la monnaie anglaise aucune division par 10, par 100 ou par 1,000, à laquelle elle corresponde; il faudrait d’abord la rendre décimale. C’est un avantage essentiel pour la simplicité des comptes, et les Anglais le reconnaissent comme tout le monde. On la rendrait décimale en l’appuyant sur le fartthing, qui est la plus petite monnaie de nos voisins et le quart d’un penny; mais la livre sterling ne vaut aujourd’hui que 960 farthings. Pour qu’elle en valût 1,000, il faudrait lui ajouter 10 deniers ou 40 farthings, c’est-à-dire l’augmenter d’un peu plus de 4 p. 100. Ceci fait, et nous verrons tout à l’heure si cela est facile, on se tourne du côté des Américains, et on leur dit : Notre nouvelle livre sterling, augmentée de 10 deniers, équivaudra exactement à une monnaie que vous avez, et qui sera l’unité monétaire, c’est le demi-aigle de 5 dollars, et comme, aux termes d’un acte de votre congrès, le dollar vaut à shillings 2 deniers, les 5 dollars seront la représentation exacte de la nouvelle livre sterling. Vous pourriez donc conserver tout votre système monétaire, et votre cent, qui est la centième partie du dollar, sera la 500e partie de l’unité. On divisera cette unité par 10 et par 100, et à chaque division il y aura une monnaie correspondante. De plus le cent sera l’équivalent du half-penny anglais, de sorte que, pour les subdivisions comme pour la monnaie principale, l’assimilation sera complète, et on s’entendra parfaitement dans les deux pays. Quant aux Anglais, s’ils sont obligés de modifier leur livre sterling, ils conservent au moins leur monnaie divisionnaire, leur penny surtout, auquel ils tiennent beaucoup, et qui est l’âme de leur système. On ne se dissimule pas que ce plan n’a pas beaucoup de chances d’être adopté par ce qu’on appelle la race latine; mais on en prend son parti. En définitive, dit-on, la race anglo-saxonne est la plus industrieuse et la plus commerçante du monde, celle qui fait le plus d’affaires, et du moment qu’elle aurait son union monétaire, le problème serait à peu près résolu, la dissidence des autres nations n’aurait pas grande importance.

Nous voulons, en examinant ce système, nous dégager de toute idée française, supposer que nous n’appartenons pas à cette race latine dont on fait si bon marché, et voir si, au point de vue anglais et américain, il a toutes les qualités qu’on lui suppose. D’abord on dit aux Américains qu’on ne leur demande aucune modification, qu’on les laisse dans leur statu quo monétaire; c’est une erreur. Les Américains ont bien en effet un dollar qui, aux termes d’un acte du congrès, vaut à shillings 2 deniers; mais c’est le dollar d’argent. Il n’est plus guère en circulation, et il tend à y être de moins en moins. Le dollar en or, qui est la monnaie usuelle, ne vaut pas 4 shillings 2 deniers, il vaut tout au plus 4 shillings 1 denier. Cette différence vient de ce que l’or en Amérique est tarifé légalement seize fois le prix de l’argent, et, comme cette valeur est supérieure à celle qu’il a réellement, le dollar d’or n’est pas l’équivalent du dollar d’argent, pas plus que naguère chez nous la pièce d’or de 5 francs n’était dans le commerce l’équivalent de la pièce d’argent du même chiffre. Il faut donc que les Américains augmentent un peu la valeur de leur dollar d’or, qu’ils l’augmentent d’environ 2 pour 100, pour le mettre en harmonie avec le nouveau système. Ils n’ont pour cela qu’un moyen, c’est de le refondre ainsi que les aigles et les demi-aigles, et d’y ajouter le penny qui leur manque. Or c’est une grosse affaire, et les Anglais qui se montrent si susceptibles pour l’intégrité de leurs contrats, lorsqu’on leur parle d’enlever quelques centimes à la valeur de leur livre sterling, n’ont pas l’air de se douter du trouble qu’ils apporteraient sous ce. rapport en Amérique, et cela pour une unité partielle, pour l’unité de la race anglo-saxonne.

Ce que les Anglais proposent n’est pas non plus très facile à réaliser pour eux-mêmes. On ajoutera 10 deniers à la livre sterling, et on la fera reposer sur 1,000 farthings au lieu de 960, afin qu’elle ait des divisions décimales; mais ces 10 deniers entraînent une refonte complète du système monétaire. D’abord c’est la livre sterling qui disparaît, cette ancienne livre sterling si connue, et qui règle à elle seule, dit-on avec fierté, plus de transactions que toutes les autres monnaies du monde; puis que deviendra le shilling? à quoi répondra-t-il? Il ne sera plus, comme aujourd’hui, la 20e partie de la livre, il en sera la 20e partie et 10/12e, c’est-à-dire qu’il n’aura plus aucun rapport avec elle. Le penny et le farthing restent seuls. Sans doute, pour parer à ces inconvéniens, qui sont considérables, on a imaginé de faire de la nouvelle monnaie une unité de compte qui n’entrerait pas dans la circulation, qu’il ne serait pas nécessaire de frapper, et qu’on exprimerait par des équivalons. On écrirait 1 livre sterling shilling 10 deniers toutes les fois qu’on voudrait l’exprimer, et les choses resteraient comme elles sont. On continuerait à avoir des livres sterling et des shillings pour les monnaies usuelles, et chacun posséderait une table de conversion pour l’unité internationale. Ce plan n’est assurément pas très praticable. Quoi! on suppose une monnaie de compte purement conventionnelle qui n’aurait aucune représentation effective! Il n’y aurait pas de pièce de 1 livre sterling 0 shilling 10 deniers! Si cela est possible, il est inutile d’agiter les peuples et de leur demander de créer un même type monétaire en modifiant un peu le leur. On n’a qu’à leur proposer une unité de convention que chacun sera libre d’exprimer en sa propre monnaie. Si cette unité est de 50 francs par exemple, les Anglais l’exprimeront par 1 livre sterling 19 shillings 8 pence, les Américains par 9 dollars 49 cents ou 9 dollars 1/2, les Russes par 12 roubles 1/2, les Prussiens par 13 thalers 16 gros, les Allemands du sud par 25 florins. On pourrait bien en effet s’entendre ainsi pour les statistiques, les comptes budgétaires et même les valeurs commerciales; mais on serait loin d’avoir résolu toutes les difficultés que présente la situation actuelle. On n’aurait toujours pas une même monnaie à transmettre d’un pays dans un autre, et il faudrait comme aujourd’hui recourir aux changeurs toutes les fois qu’on traverserait la frontière. Par conséquent l’unité vraie, l’unité féconde, celle dont tout le monde a besoin, ne serait pas faite. Il n’y aurait qu’une unité de convention, qui aurait bien de la peine à se maintenir en présence des embarras qu’elle susciterait. On peut considérer comme certain que, si les Anglais arrivaient à faire prévaloir le système qu’ils mettent en avant, ils devraient commencer par refondre toutes leurs monnaies, excepté le penny et le farthing. Sont-ils résignés à cet immense sacrifice? Si encore il s’agissait de faire l’unité absolue, de mettre tous les peuples d’accord, le dessein serait grand, et on pourrait louer nos voisins de proposer une pareille modification de leur livre sterling; mais pour unir la race anglo-saxonne seulement, pour laisser en dehors toute l’Europe et notamment le groupe de la race latine, qui a déjà 100 millions d’adhérens, et qui, quoi qu’on fasse, ne se ralliera jamais à un pareil système, les Anglais y regarderont à deux fois avant de chercher à mettre cette conception en pratique.


III.

La critique faite de tous les systèmes qui ont été proposés, nous nous retrouvons en face de l’unité des 100 millions d’adhérens à la convention de 1865, c’est-à-dire de l’unité de notre pays avec le franc pour base. Est-ce celle-là qui est appelée à triompher? Nous ne demanderions pas mieux, quant à nous, puisqu’elle ne changerait rien à notre système; mais si déjà la pièce de 5 francs, indiquée par la conférence de 1867, a paru une unité trop faible, si de l’autre côté du détroit on trouve la livre sterling à peine suffisante, le franc prête encore plus à l’objection. Jamais les Anglais ne se résigneront à écrire que leur budget est de 1 milliard 764 millions de francs, au lieu de 70 millions de livres sterling, et de même dans la plupart des pays. C’est comme si, pour mesurer des surfaces considérables, on proposait d’employer le pouce au lieu du mètre ou de la toise; les comptes en seraient trop compliqués, et un des effets de l’unité monétaire doit être de les simplifier. Il faut donc renoncer à faire du franc la base de l’unité; mais on peut trouver dans le système lui-même une autre combinaison qui satisfasse tous les intérêts. Cette combinaison serait l’adoption de la pièce de 10 francs. Cette pièce est complètement décimale dans ses multiples et ses sous-multiples. Elle représente une unité assez forte pour répondre à bien des besoins; de plus elle est en rapport assez exact avec des divisions monétaires existant dans plusieurs pays, et enfin elle jouit d’une certaine notoriété, puisque c’est une des monnaies du groupe des adhérens à la convention de 1865. Quelle objection peut-on lui faire?

On dit d’abord, au point de vue anglais, car c’est toujours de là que vient l’opposition, on dit qu’elle se rapprochera trop du demi-souverain de 12 fr. 50 cent., qu’il y aura danger de confondre les deux pièces, et que les caissiers seront peu disposés à les accepter l’une et l’autre. Cette objection n’est pas sérieuse. La distinction peut être assurée de bien des manières. Elle peut se faire par une épaisseur plus grande et une dimension plus faible, par une tranche et une empreinte particulières. Il nous semble qu’ainsi le danger de la confusion serait facile à éviter. Quand nous avions en France les pièces de 24 et 48 francs en concurrence avec celles de 20 et de 40, personne ne s’y trompait, et ne les prenait l’une pour l’autre malgré le rapprochement de poids; il y avait des différences qu’on saisissait au premier coup d’œil. Il en sera incontestablement de même pour la nouvelle pièce de 10 francs vis-à-vis du demi-souverain. On ajoute qu’en la donnant comme l’équivalent de 8 shillings pour la rendre décimale et la faire reposer sur le penny, qui en serait la 100e partie, on affaiblit singulièrement la valeur de cette dernière monnaie. Le shilling étant de 12 pence, 8 shillings représentent 96 pence, soit 4 pour 100 de plus que la division centésimale de la pièce de 10 francs. Il en résulte que tous les intérêts qui reposent sur le penny seront sacrifiés, qu’ils éprouveront un préjudice considérable, et alors on fait l’énumération de ces intérêts, parmi lesquels on cite les péages sur les ponts et routes, les tarifs des chemins de fer pour les transports à petite vitesse. On peut répondre que c’est là une anomalie qui tient à ce que le penny vaut un peu plus au détail que lorsqu’il est converti en shillings, mais que dans la pratique personne n’y fait attention. Il est impossible en effet de considérer le penny en lui-même, abstraction faite du rapport qu’il présente avec le shilling. Intrinsèquement il n’a, pour ainsi dire, aucune valeur, comme toute monnaie de billon; la plus-value qu’on lui attribue est purement arbitraire, et n’a aucune conséquence. On n’exigera point 12 pence au lieu d’un shilling, on ne se refusera même point à prendre un shilling pour 2 ou 3 pence et à rendre le surplus. Il n’y a donc pas de distinction à faire entre les deux monnaies, et quant aux minces perceptions sur les ponts et sur les chemins de fer, elles arrivent bien vite à se grouper assez pour être payables en shillings. Enfin personne ne se soucierait d’encaisser une quantité considérable de cette menue monnaie pour l’avantage de 4 pour 100 qu’on pourrait avoir à l’utiliser en détail. La seule différence à considérer, c’est celle qui existe avec la valeur intrinsèque des 8 shillings dont la pièce de 10 francs serait l’équivalent. Or cette différence est de 3/4 pour 100, comme celle de la livre sterling par rapport à la pièce de 25 francs. Est-ce là une différence suffisante pour troubler toutes les relations, modifier sensiblement les contrats et empêcher que la nouvelle monnaie ne cadre dans une certaine mesure avec le système anglais ? Nous ne le pensons pas.

On a proposé de frapper la nouvelle monnaie simplement comme une monnaie d’appoint, qui ne serait reçue dans les paiemens à l’intérieur que jusqu’à concurrence de 4 livres sterling. C’est en effet un moyen d’éviter les embarras qui résulteraient des droits acquis; mais, allât-on jusqu’à lui donner une existence légale absolue, cela ne serait pas encore une difficulté. On recourrait alors pour les contrats existans à la compensation. En somme, rien n’est plus juste. On change la valeur de la monnaie avec laquelle le créancier devait être payé, il est naturel qu’on lui accorde une compensation. Nous savons bien qu’il y a des hommes d’une certaine autorité qui ont prétendu, comme M. Shermann dans un rapport au congrès des États-Unis, que, l’état ayant toujours le droit d’établir un impôt sur les propriétés privées, il pourrait à ce titre supprimer la compensation. Cette théorie est trop rigoureuse. L’état a incontestablement le droit d’établir des impôts sur les propriétés privées, et il peut en frapper les contrats comme les autres choses; mais il doit le faire dans l’intérêt général et non dans celui du débiteur exclusivement, au préjudice de son créancier, comme cela arriverait par la suppression de la compensation. Nous savons encore que, lorsque la Hollande, en 1839, a diminué le poids de sa monnaie de 1 1/2 pour 100, elle n’a accordé aucune compensation. Nous aimons mieux l’exemple de la France, qui, lors de la conversion de l’ancienne livre tournoi en francs, établit une échelle de conversion pour tous les contrats en cours d’exécution. La différence était de 1 l/4 pour 100, 100 francs valaient 101 l/4 livres tournois. Il est vrai que la compensation, facile pour certains contrats, ne le serait pas pour tous. On ne pourrait pas l’établir pour ceux inférieurs à 5 shillings, car elle ne représenterait pas même la moitié d’un penny. Il y aurait dans ce cas une perte; mais quels sont dans une société les contrats dont l’importance ne dépasse pas 5 shillings? Ils sont très peu nombreux, et ils n’ont jamais qu’une durée bien éphémère. Il suffirait de les renouveler pour les mettre en rapport avec la nouvelle monnaie. Quant aux autres, rien ne sera plus facile que d’établir cette compensation. La Banque d’Angleterre s’en chargera pour les titres de rente, les sociétés industrielles ou financières pour les valeurs qui leur appartiennent, et quant aux fermages des terres et aux locations des maisons, on se servirait d’un tarif de conversion. Ainsi, soit qu’on fasse de la nouvelle monnaie internationale une monnaie d’appoint, soit qu’on en fasse une monnaie légale avec les mêmes droits que les autres, il ne peut y avoir de difficulté dans l’exécution. Quelle autre objection peut-on faire encore? Qu’elle n’est pas une unité suffisante, et qu’il en faudrait une plus forte; mais au moyen de la décimalité de la pièce de 10 francs, on peut, si l’on veut, avoir 100 francs comme monnaie de compte, on n’a qu’à opérer un simple déplacement de virgule. Il ne sera même pas nécessaire de frapper cette pièce, il suffira d’en avoir la division exacte. Que peut-on désirer de mieux, et quelle est la combinaison qui présente de pareils avantages?

Les Anglais ne contestent pas que le système de la pièce de 10 francs ne soit très estimable. Il a été présenté par leurs propres délégués à la conférence de 1867, et soutenu par les hommes les plus autorisés dans leur dernière enquête. Seulement ils voudraient qu’il leur fût démontré qu’il n’y en a pas d’autre se rapprochant davantage de leur système monétaire qui ait quelque chance de succès. Cette démonstration nous paraît résulter de tout ce que nous avons dit. Que les Anglais cèdent, et l’unification ne trouvera plus d’obstacle. Ce ne sont pas Américains qui s’y opposeraient, eux qui dans le premier moment étaient décidés à changer leur dollar et à le mettre en rapport avec notre pièce de 5 francs. S’ils ont été arrêtés dans cette voie, c’est parce qu’ils ont vu les objections de l’Angleterre, et qu’ils ont compris, ce qui était juste, que leurs plus grands intérêts étaient de ce côté. Du moment que les Anglais céderaient, les États-Unis n’élèveraient plus de difficultés. L’Allemagne n’en ferait pas non plus, bien que sa monnaie ne cadre pas beaucoup avec le système nouveau, que ni le thaler, ni le florin, ne soient des divisions exactes de la pièce de 10 fr. Elle a senti les inconvéniens de ses différences monétaires, et ce que nous proposons vaudrait mieux pour elle que son équation de 1857, qui n’est pas très exacte, et qui, nous le croyons, n’a pas très bien réussi. En adoptant la pièce de 10 francs, les Allemands ne seraient obligés pour cela d’abandonner ni leur thaler, ni leur florin; ils pourraient parfaitement les conserver, comme l’Angleterre son shilling et sa livre sterling. Ils n’auraient qu’à frapper la nouvelle pièce avec des divisions décimales, et alors leurs monnaies, aujourd’hui rebelles à l’unité sur quelque base qu’on la propose, s’adapteraient à merveille avec cette pièce; le thaler représenterait 34 centièmes de la monnaie universelle, le florin du nord 21 centièmes, celui du sud 25. On s’entendrait donc pour les petits comptes comme pour les gros, et chacun aurait dans la monnaie nationale un point de repère pour les règlemens avec le dehors. Quant à la Russie, il y a lieu de croire qu’elle ne ferait pas difficulté d’adopter un système qui la mettrait en rapport avec l’Europe et avec le monde entier. Cela lui serait d’autant plus facile que, malheureusement pour elle, elle ne connaît guère aujourd’hui la monnaie métallique; elle est livrée au papier-monnaie, et son rouble perd dans les échanges de 12 à 15 pour 100. Le jour où elle répudierait le papier, et il faut espérer que ce jour viendra, elle n’aurait pas de frais de transformation à subir, elle n’aurait qu’à frapper la nouvelle monnaie au lieu de l’ancienne. Je ne parle pas des autres petits états, qui en Europe comptent par ducats, rixdalers et piastres; ils feraient tout naturellement ce que feraient les grands. Ainsi la pièce de 10 francs se présente avec les avantages suivans, qu’aucune autre ne possède au même degré; elle est parfaitement décimale, cadre assez bien avec tous les systèmes, et elle donne une unité suffisamment forte, aussi forte qu’on le désirera. Il va sans dire qu’on ne serait pas obligé de s’en tenir à cette pièce, qu’on pourrait en frapper de 20 francs et même d’une valeur plus élevée, à la condition de se renfermer dans le système décimal. On éviterait ainsi l’usure trop forte.

Restent à examiner maintenant les questions accessoires de dépense et de susceptibilité nationale. Nous avons dit que le délégué américain, en estimant à 2 millions de dollars ce qui était prélevé chaque année par les changeurs à cause de la différence des monnaies, avait prétendu qu’il n’en coûterait pas davantage pour réaliser l’unité monétaire. Si l’on réfléchit en effet qu’il ne serait pas nécessaire de refondre toutes les monnaies, qu’il serait possible de les laisser coexister à côté de la monnaie internationale, et qu’il n’y aurait à créer que celle-ci dans la mesure des besoins, on peut supposer que la dépense ne serait pas très considérable. Si l’on évalue les besoins immédiats à 5 milliards, et qu’on compte le prix de monnayage à 1/5 pour 100, prix de la fabrication des pièces d’or en France, ce serait une dépense exacte de 10 millions pour tous les états qui accéderaient à l’unité, et répartis d’après l’importance de chacun. Encore faut-il ajouter qu’elle pèserait non sur les gouvernemens eux-mêmes, mais bien sur les particuliers, qui feraient fabriquer la monnaie internationale, comme cela se pratique dans la plupart des états. Le fait de convertir un lingot en monnaie, de le frapper à une effigie quelconque, d’en garantir le titre et le poids, constitue un service. Le métal ainsi frappé et garanti circule plus facilement que le lingot, et entre mieux dans les relations commerciales. — Pourquoi donc l’état rendrait-il ce service gratuitement? Dans un pays voisin, l’Angleterre, et c’est le seul à notre connaissance, on ne prélève aucun droit pour fabriquer la monnaie; mais c’est une libéralité qui n’est fondée sur rien et qui ne s’explique pas. Si on prélevait un droit pour frapper la monnaie anglaise, droit léger bien entendu, celle-ci acquerrait aussitôt une plus-value proportionnelle. Elle ne l’a pas aujourd’hui par la raison suivante qu’en a donnée M. Stuart Mill dans un exemple saisissant. « Supposons, dit-il, que le gouvernement ait une boutique où, sur la délivrance d’une quantité de drap donnée, il vous rendrait la même quantité en vêtement, le prix du vêtement sur le marché ne serait pas plus cher que celui du drap; mais, s’il faisait payer, comme cela est juste, le prix de la fabrication, le vêtement vaudrait immédiatement plus que le drap. » Il en serait de même du lingot converti en monnaie. Je sais bien que vis-à-vis de l’extérieur cette conversion ne signifie rien du tout, qu’elle n’ajoute rien à la valeur du métal, car dans la plupart des cas la monnaie doit être refondue pour passer dans la circulation des autres pays. Cela même fait que le lingot est souvent plus recherché. La livre sterling vaut aujourd’hui 25 francs 20 cent.; c’est à cause de la quantité d’or qu’elle renferme. Elle ne vaudrait ni plus ni moins, si elle avait dû acquitter un droit de monnayage; mais ce qui est vrai pour les monnaies nationales, qui n’ont pas cours au dehors, ne l’est plus pour une monnaie internationale, qui passerait les frontières et qui serait reçue partout sans difficulté. Elle acquerrait immédiatement une plus-value par cela même qu’elle serait appropriée à des usages universels, et elle pourrait parfaitement supporter la dépense occasionnée par la refonte sans qu’il y eût préjudice pour personne. Il serait absurde de mettre gratuitement les hôtels des monnaies à la disposition du public. L’Angleterre elle-même serait bien obligée de se soumettre à cette nécessité, si elle ne voulait pas faire à elle seule les frais de la fabrication de la nouvelle monnaie. Il n’y a donc pas de difficulté quant à ces frais; il ne peut pas y en avoir davantage quant à la quantité dont on suppose qu’il faudrait augmenter le stock métallique actuel pour créer la nouvelle monnaie. Cette augmentation ne serait pas nécessaire, on frapperait tout simplement un peu moins de livres sterling, de dollars, de thalers, etc.; l’innovation serait aussi peu gênante que possible.

Il y a encore la question des susceptibilités nationales. Cette question a son importance, et nous n’en méconnaissons pas la portée. Les nations ont le droit de montrer des susceptibilités de ce genre, qui tiennent à leur caractère propre et constituent ce qu’on appelle le patriotisme. On aime sa monnaie, comme on aime son drapeau, comme on aime sa langue, et tant que les frontières n’auront pas disparu, que le monde ne sera pas confondu dans un cosmopolitisme universel, il faut s’attendre à des jalousies d’influence, à ce que le point de vue anglais ou allemand ne soit pas le point de vue français. Il ne faudrait pourtant pas exagérer ce sentiment et l’appliquer là où il n’a que faire. Dans l’espèce, à moins de bouleverser tous les systèmes monétaires, on devrait se rapprocher plus ou moins d’un système en vigueur. Nous avons proposé la pièce de 10 francs parce que c’est elle qui cadre le mieux avec les usages établis et qui présente le plus d’avantages. On dit qu’elle est d’origine française. L’assertion n’est pas absolument exacte, nous n’avons pas d’unité de ce chiffre, il nous faudrait nous-mêmes consacrer une innovation. Et puis l’origine française est devenue celle de tout le groupe qui a adhéré à la convention de 1865, c’est-à-dire de 100 millions d’individus. C’est bien quelque chose pour atténuer les susceptibilités particulières. On peut hésiter à adopter la monnaie d’un peuple, on a moins de répugnance à adopter celle de plusieurs. On pourrait en outre trouver une transaction qui changerait en quelque sorte l’origine française ou latine de la pièce de 10 francs. Pourquoi ne l’appellerait-on pas une victoria, afin de plaire à nos voisins et de rendre hommage à leur souveraine? Si cette appellation excitait d’autres ombrages, on chercherait sur un terrain neutre un nom bien connu et sans caractère national qui satisfît tout le monde? Ne pourrait-on prendre, par exemple, celui du grand empereur qui a régné autrefois sur l’Occident, celui de Charlemagne; on dirait des charlemagnes, comme on dit des napoléons et des frédérics. La qualification "seule indiquerait l’universalité. Enfin, si on voulait faire quelque chose de complètement neuf, qui empêcherait de donner à la nouvelle monnaie une empreinte et un nom symboliques rappelant l’idée de progrès à laquelle elle se rattache? Il serait facile de s’entendre sur ce point.

Par toutes ces raisons, nous croyons que la pièce de 10 francs offre la véritable solution de la monnaie internationale. Plus on y réfléchira, plus on sera frappé des avantages qu’elle présente. Il n’y a que la routine, que les préjugés, qui puissent, je ne dirai pas en empêcher, mais en retarder l’adoption. Ce sont là malheureusement des obstacles très puissans. Si on voulait faire l’histoire des progrès de l’humanité, on verrait combien, parmi les plus légitimes, ont été entravés par la force d’inertie qui naît d’habitudes prises. On a démontré l’iniquité des tailles et des anciennes corvées un siècle avant de les faire abolir et d’établir l’égalité des taxes. On a vécu avec le droit régalien du travail, avec les maîtrises et les jurandes, bien qu’il fût reconnu et proclamé depuis longtemps par les philosophes et les économistes que la première de toutes les libertés était celle du travail. Que d’efforts n’a-t-il pas fallu pour abaisser les barrières qui séparent les peuples, pour supprimer le droit d’aubaine, les passeports! On se souvient encore des luttes qui ont précédé l’application des chemins de fer et celle de tant d’autres réformes utiles. Il ne faut pas s’en étonner. L’homme est un être d’habitude, il craint ce qu’il ne connaît pas, même lorsqu’il sent les inconvéniens de ce qu’il connaît. Il est assurément désagréable à tout le monde d’être obligé de changer de monnaie lorsqu’on traverse la frontière et d’avoir à subir la rançon des gens qui vivent de ce trafic, il est désagréable aussi de payer les lettres de change sur l’étranger plus cher qu’on ne le devrait parce qu’on n’a pas la même monnaie, désagréable enfin de ne pouvoir lire avec les mêmes chiffres les statistiques et les mercuriales de tous les pays; mais on est habitué à cette situation, et il faudra un grand effort pour la changer. C’est le fait des mauvais impôts ; personne ne les aime, tout le monde les critique, et on les garde néanmoins par cela seul qu’ils existent. Il y a d’ailleurs une résistance plus forte que celle de la routine, c’est celle des intérêts opposés. Les deux mille changeurs qui vivent de la différence des monnaies, le nombre non moins grand de banquiers qui trafiquent du change, ne sont pas disposés à accepter une amélioration qui serait la ruine de leur industrie. Ils combattent très vivement la monnaie internationale, et cela se comprend; ils agissent comme ont pu agir autrefois les maîtres de poste et les entrepreneurs de diligences lorsqu’il a été question de la création des chemins de fer. Il ne faut pas attacher à cette opposition plus d’importance qu’elle n’a.

Dernièrement, dans l’enquête qui a eu lieu sur le double étalon, on a demandé l’avis de la Banque de France, comme on avait demandé celui des receveurs-généraux et des chambres de commerce. Cet avis s’est trouvé favorable au maintien du statu quo et en contradiction avec celui de la majorité des autorités consultées. Était-ce là une opinion parfaitement désintéressée? Certes les hommes qui composent le conseil de régence de la Banque sont des hommes très honorables, très indépendans, très éclairés; mais ce sont en majeure partie des banquiers : quelque abnégation qu’on leur suppose, il est impossible que, lorsqu’une question leur est soumise, ils ne l’envisagent pas à travers leurs lunettes particulières. L’homme est ainsi fait, il se persuade aisément que ce qui est son intérêt doit être celui de tout le monde. Supposez pour un moment que le conseil ait été composé autrement, et que l’élément banquier y ait été moins prépondérant. Il est douteux que la réponse eût été la même, car en définitive la Banque de France est sans intérêt dans la question, ou plutôt elle n’en a qu’un, qui est celui de tout le monde; elle sait parfaitement que, si elle a 300 millions d’argent dans ses caves, le jour où ce métal serait démonétisé on les lui rembourserait au pair. On aura beau faire, quand une idée est mûre, comme l’est celle de la monnaie internationale, on ne l’écarte pas aisément. Elle triomphe de tous les obstacles, de la routine comme des intérêts opposés. On réalisera celle-ci avec la pièce de 10 fr. ou avec une autre combinaison ; mais à coup sûr le monde ne se résignera pas plus longtemps à subir des frais exceptionnels de change quand il peut faire autrement.

Si nous voulions en finissant jeter un regard sur l’avenir et prévoir ce qui se passera lorsqu’on aura adopté une monnaie internationale, nous n’hésiterions pas à dire que les avantages en seront tellement appréciés qu’on n’en connaîtra bientôt plus d’autre, et qu’on verra disparaître successivement florin, thaler, ducat, dollar, livre sterling et même franc, pour faire place à la seule monnaie universelle avec ses multiples et ses sous-multiples. La même unification se produira infailliblement pour le système des poids et mesures. Le jour où ces deux progrès seront accomplis, les nations auront fait un grand pas vers les idées de confraternité qui tendent à les unir malgré tout. L’époque où nous vivons présente en effet ce caractère particulier : en même temps que les peuples sont entraînés à des querelles et à des divisions, poussés à la guerre par leurs gouvernemens, ils sentent une force de sympathie qui au contraire les retient et les rapproche. Cette force est l’honneur de la civilisation, c’est elle qui maintient la paix en neutralisant tous les desseins ambitieux.


VICTOR BONNET.

  1. Voyez la Revue des 15 octobre et 15 novembre 1868.
  2. Voyez, dans la Revue du 1er août 1867, un excellent travail sur la Monnaie internationale, par M. de Laveleye.
  3. Voici en effet les étalons de poids des différens pays, comparés au kilogramme : ¬¬¬
    Autriche, Bavière 0,56 centièmes du kilogr.
    Bohème 0,51 —
    Francfort 0,50 —
    Danemark, Hanovre, Hollande 0,49 —
    Hambourg, Suisse, France ancienne 0,48 —
    Espagne, Prusse, Saxe 0,46 —
    Angleterre, Portugal 0,45 —
    Russie 0,41 —


    Le pied, comme mesure de longueur, est également presque partout le même, et varie de 30 à 33 centimètres.