La Question du Maroc et les intérêts européens en Afrique

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LA
QUESTION DU MAROC
ET
LES INTERETS EUROPEENS EN AFRIQUE

I. Documens commerciaux sur les états barbaresques (Annales du Commerce extérieur) 1843-1839. — II. General Treaty between her Majesty and the Sultan of Morocco, 1857. — III. Convention and Navigation between her Majesty and the Sultan of Morocco, 1857.— IV. Le Maroc, par L. Godard, 1859. — V. Souvenirs d’une Mission au Maroc (document inédit), par M. le Dr Warnier, 1859. — Le Maroc, Relations de la France avec cet empire, par M. Thomassy, 3e édition, 1859, etc.



L’empire du Maroc se trouve engagé dans un de ces conflits qui l’agitent tous les dix ou quinze ans, et font mettre en doute non-seulement la possibilité d’une paix soutenue avec cet état barbare, mais le maintien même de son existence indépendante. Ces deux problèmes, dont l’un s’applique au présent et l’autre à l’avenir, sont intimement liés, car du sort final réservé au royaume africain dépend la marche à suivre en présence des différends de chaque jour. Si le Maroc doit bientôt s’abîmer dans l’anarchie qui, au dire de certains observateurs, mine partout l’islamisme, on peut ne pas trop craindre de précipiter la crise, et raisonner à ce sujet comme, il y a quelques années, l’empereur Nicolas à l’endroit de la Turquie. Le Maroc est-il au contraire assez vivace pour s’élever, de progrès en progrès, à prendre rang et voix dans l’assemblée des peuples civilisés : la sagesse conseille de réprimer ses torts avec fermeté, comme la France l’a fait en 1844, mais en même temps aussi de pousser avec énergie ses princes et ses peuples vers une transformation nécessaire. Telle est l’opinion de ceux qui ne croient pas les sociétés musulmanes menacées d’une fin immédiate, et qui, tout en reconnaissant les vices dont elles sont rongées, à l’exemple d’ailleurs des sociétés chrétiennes, jugent moins difficile de les améliorer que de les supprimer.

Des travaux importans ont déjà jeté quelque lumière sur les chances que l’avenir réserve au Maroc. L’étude de ces éventualités vient cependant de nouveau s’imposer aux préoccupations de l’Occident. À ces travaux, dont quelques-uns ont paru ici même [1], sont venus s’ajouter quelques informations plus récentes, quelques aperçus plus précis. Entre l’Algérie et le Maroc, l’analogie est extrême : ce que l’une était, il y a trente ans, avant la conquête des Français, l’autre l’est encore aujourd’hui. Éclairé par ce rapprochement, on peut saisir le secret de la force et de la faiblesse du Maroc dans ses caractères géographiques, dans les élémens de sa population, dans ses institutions civiles, religieuses et politiques ; on peut constater les torts qui signalent cet empire à la sévérité de l’Europe, et les sentimens divers des puissances européennes à l’égard des sociétés barbaresques qu’il représente. Après avoir indiqué les chances probables des divers plans de conquêtes, on peut montrer enfin comment doit se dénouer, plutôt que se trancher, la question, si l’on profite des débuts’ d’un nouveau règne pour faire prévaloir sur les traditions de la politique d’Abd-er-Rahman des relations internationales plus conformes au droit des gens et aux intérêts légitimes de l’Europe.


I. — ÉTAT DES CONNAISSANCES SUR LE MAROC. - LA NATURE, LES POPULATIONS, LE GOUVERNEMENT.

Par une singularité unique en notre temps, une contrée qui commence à trois ou quatre heures de l’Espagne, qui autour du détroit de Gibraltar, l’un des points les plus importans et les plus fréquentés du globe, développe cent lieues de côtes sur la Méditerranée, deux cents lieues sur l’Océan, qui confine sur toute sa frontière orientale avec le territoire français de l’Algérie, cette contrée est restée plus inaccessible qu’aucune autre de l’ancien et du nouveau monde. Barth a pu parcourir l’intérieur du Soudan, Livingstone explorer l’Afrique australe, avec plus de facilité qu’ils n’en auraient trouvé au Maroc. Au-delà du littoral, dont la carte a été exactement levée, commencent les barrières et les hypothèses. Des consuls, il est vrai, résidant à Tanger ont jeté leurs regards sur la nature et la société qu’ils découvraient de leurs jardins ou dans leurs chasses ; des ambassadeurs ont pris au vol, à travers une haie de cavaliers méfians, quelques traits du paysage et des mœurs ; des commerçans ont franchi à la hâte, avec la permission des pachas, la distance qui sépare quelques villes maritimes ; des prisonniers échappés aux présides espagnoles ou de téméraires voyageurs ont furtivement recueilli certaines notions économiques ; des médecins à qui la peur de la mort avait ouvert les palais impériaux, des pères de la Merci voués au rachat des esclaves, ont hasardé quelques observations étrangères à leur mission : avec toutes ces données incohérentes et incomplètes, les géographes n’ont pu dresser qu’un tableau bien vague de l’intérieur de l’empire, et les plus savans confessent à ce sujet leur ignorance. Mystère bien étrange à une époque où le péril ni la distance ne protègent nul coin du globe contre l’ardeur des découvertes ! Tel est néanmoins le trait le plus saillant et le plus caractéristique de la physionomie du Maroc.

Ainsi l’a voulu le méfiant et égoïste sultan qui a régné quarante ans dans le Maghreb, et qui est mort il y a quelques mois. Ainsi l’avaient voulu ses prédécesseurs depuis trois siècles, en souvenir du mal qu’avaient fait à leurs pères les chrétiens d’Espagne. Pour se soustraire à l’invasion des idées, ils ont interdit l’accès des personnes ; nul n’a pu pénétrer dans l’intérieur qu’avec leur permission expresse, et ils ne l’ont accordée que rarement et à bon escient. Quiconque s’aventurait dans le Maroc sans escorte officielle jouait sa tête. On remonterait jusqu’au dictateur Francia au Paraguay, on irait jusqu’en Chine pour trouver un régime pareil ; encore la comparaison est-elle tout à l’avantage du royaume du Milieu sur le royaume d’Occident. La Chine est à l’extrémité de l’Asie, le Maroc est à nos portes. La Chine jouit d’une civilisation, très différente de la nôtre sans doute, mais qui paraît répondre au caractère de la nation et se justifier par un système régulier d’administration ; le Maroc ignore toute régularité administrative et toute production sérieuse. La Chine livre elle-même en aliment à la science européenne ses bibliothèques et ses gazettes ; le Maroc n’a jamais fourni sur son compte ni un chiffre ni une note, il n’a jamais publié un livre ni admis une presse. On peut donc s’étonner que l’Europe tienne tant à honneur de pénétrer jusqu’à Pékin, et se résigne à n’approcher ni de Fez ni de Maroc !

Si l’on cherche plus près un autre point de comparaison, l’on constate qu’entre les divers états qualifiés de barbaresques qui occupent le plateau atlantique, entouré comme une île d’une ceinture de mers et de sable, le Maroc est le seul que n’ait entamé aucune influence du dehors. La régence d’Alger est entrée, par la conquête française, dans le cercle de la civilisation chrétienne. Dans l’état de Tunis, le bey Ahmed et son successeur, écoutant les conseils de notre amitié, ont doté leur royaume d’utiles et importantes réformes ; la régence de Tripoli même s’ouvre à notre influence et subit tant bien que mal le contre-coup des tentatives de régénération essayées ou annoncées à Constantinople ; devant nos consuls et nos voyageurs, ses villes et ses déserts s’ouvrent avec sécurité. Le Maroc seul, fièrement campé dans l’angle nord-ouest du continent africain, irrité et menaçant comme un lion acculé dans sa retraite, se défend contre toute fécondation de l’esprit. Vains efforts ! les voiles dont le despotisme et la crainte s’entourent avec obstination, l’obstination plus patiente encore de la science les déchire. Tel est le lien des harmonies naturelles que la situation géographique du Maroc, par une latitude et une longitude connues, révèle d’avance la flore et la faune du pays, bases de sa production agricole et industrielle. Quant aux populations, l’identité de toutes celles de l’Afrique du nord permet d’apprécier les indigènes du Maroc, que nous connaissons imparfaitement, par ceux de l’Algérie, qui n’ont plus de secrets pour nous ; l’état social des uns nous révèle la condition des autres.

D’après ces diverses informations, on sait que l’empire du Gharb, le Maghreb ou Maroc, qui embrasse environ 57 millions d’hectares (la France en a un peu moins de 53 millions), est coupé diagonalement du sud-ouest au nord-est en deux moitiés à peu près égales par la haute et massive chaîne de l’Atlas, dont la cime la plus élevée, le Miltzin, atteint 3,475 mètres, presque le niveau du pic culminant des Pyrénées. Une seconde chaîne, moins imposante, mais plus accidentée peut-être, se développe au nord le long de la Méditerranée, dans la direction de l’est à l’ouest, sous le nom de Rif, synonyme du Sahel algérien : on l’appela longtemps le petit Atlas, désignation rejetée par la critique et maintenant abandonnée. De cette charpente orographique dérivent deux versans : l’un, le Tell, exposant au nord-ouest de larges et longues plaines, depuis Oudjda jusqu’à Mogador, interrompues seulement par quelques contre-forts et diverses rivières ; l’autre, le Sahara, déroulant au sud-est d’immenses steppes, entrecoupés d’oasis, et se perdant dans les profondeurs du désert. Dans cette contrée ainsi placée entre le 28e et le 36e degré de latitude, sur la lisière méridionale de la zone tempérée et au seuil du Sahara, règne une climature favorable à une infinie variété de productions naturelles et cultivées : au nord, toutes celles du bassin méditerranéen ; au sud, celles de la région subtropicale, caractérisée par le palmier dattier. Sur les flancs de la chaîne atlantique, d’étage en étage, se succède, avec le refroidissement graduel de la température, la série entière des climats européens. Dans la Kabylie du Jurjura, les botanistes ont reconnu la Normandie ; en gravissant les flancs du Miltzin, ils trouveront l’Ecosse, la Norvège, enfin les lichens et les glaces éternelles des régions circompolaires, Grâce aux cimes neigeuses des montagnes, aux nombreuses rivières qui en découlent, à l’humidité que renouvellent les courans aériens rafraîchis par deux mers, le Maroc peut être défini une Algérie sans sécheresse, ce qui veut dire une des plus fertiles terres et un des plus délicieux climats du monde.

Sur ce théâtre admirablement doté par la nature sont clair-semées des populations en qui s’allient de même des caractères fort divers. Ces races se classent au Maroc, comme en Algérie et en Tunisie, d’une façon superficielle suivant leur résidence, d’une façon profonde suivant leur origine. Habitans du Tell ou du Sahara, ils s’appellent hadars, citadins, quand ils mènent une vie sédentaire, bédouins, quand ils promènent leurs tentes à travers les campagnes.

Les hadars, adonnés à l’industrie, au commerce, à la vie oisive, se groupent dans les villes. Manquant de chevaux et logés dans des maisons, ils ne peuvent fuir l’oppression : ils sont les soumis, les gouvernés ; mais aussi leurs facultés intellectuelles sont mieux développées, les plus habiles d’entre eux deviennent les agens, les ministres même des souverains. Composés des contingens apportés par l’immigration dans les villes, principalement dans celles du littoral, pendant une longue suite de siècles, les hadars sont une classe fortement mélangée, comme la langue franque dont ils font usage. Parmi eux dominent les Maures, avec lesquels on les identifie souvent. Dans l’antiquité, les Maures étaient les habitans indigènes, dont Pline et Strabon constatent la présence aux lieux mêmes où se trouvent encore les Maures du Rif, qui ont très justement gardé leur nom primitif ; mais à la longue le sens de ce nom s’est altéré comme la race elle-même, et aujourd’hui la population mauresque se compose d’individus aux origines confuses et multiples, à l’esprit intelligent et délié, au caractère indolent, toujours enclins au mensonge, parce qu’ils sont toujours en danger d’être exploités. Au Maroc, cet élément s’est recruté, en proportion notable, parmi les Andaloux chassés d’Espagne aux XVe et XVIe siècles.

Tout autres sont les Bédouins, les hommes de la campagne. Pasteurs, agriculteurs, quelquefois industriels de hameaux ou de villages, la plupart possèdent des chevaux ou des chameaux, tour à tour animaux de travail et de combat : épars dans les plaines aux horizons infinis ou retranchés sur les monts escarpés où les ont refoulés des invasions successives, ils sont les insoumis, les hommes libres. Jaloux de la pureté de leur sang, ils évitent le mélange des races et vivent en tribus congénères. Chez eux, la filiation, aussi facile à constater qu’elle est obscure chez les citadins, révèle deux origines profondément distinctes et comme deux grandes familles humaines, les Berbères et les Arabes.

La famille berbère, que l’on trouve, aux premières lueurs de l’histoire, distribuée sur toute l’Afrique du nord, a résisté, dans le Maroc, aux diverses causes de morcellement qui font frappée ailleurs. Dans le refuge inaccessible que lui ont fait les deux grands massifs de l’Atlas et du Rif, elle n’a subi qu’une division en deux groupes, les Amazighs et les Chellouhs, qu’on distingue plus aisément par le dialecte que par leurs caractères physiques ou moraux. Aux lieux où la vie s’écoule facile et paisible, où l’air et le sang sont purs, on les reconnaît à leur taille élevée, à la blancheur de leur teint, à leur barbe rare et souvent blonde, à leur figure ouverte. Dans les localités où une nature plus sévère, les tentations de la piraterie ou la guerre civile ont développé les instincts de la lutte, le profil maigre et anguleux, l’œil dur, la rudesse des formes, trahissent une barbarie de mœurs qui est un accident plutôt que le fond du caractère. Tels sont les Maures ou Berbères du Rif. Parmi les ouvriers marocains qui abondent dans la province d’Oran, beaucoup étonnent par le contraste de leur douce physionomie avec les portraits de cyclopes féroces traditionnellement décrits dans les livres.

La famille arabe représente le troisième élément constituant du peuple marocain. Amenée de l’orient par deux grandes invasions, au VIIe et au XIe siècle de l’ère chrétienne, elle a pris à revers, de l’est à l’ouest, toute l’Afrique du nord, débordant sur les plaines et contournant le pied des montagnes pendant que les races autochthones se réfugiaient sur les hauteurs. L’histoire l’a personnifiée dans le conquérant Okba, qui, s’avançant aux bords de l’Océan, poussa son cheval dans les flots jusqu’au poitrail, prenant Allah à témoin que la terre seule manquait à son ambition d’apôtre guerrier. L’inondation arabe a déposé ses alluvions les plus pures dans les pays les moins éloignés de son point de départ ; comme un torrent qui s’éloigne de sa source, elle s’est affaiblie avec la distance. Dans la Tripolitide, l’Arabe a tout absorbé ; en Tunisie, le Berbère reparaît ; en Algérie, la proportion entre les deux est égale ; au Maroc, le Berbère domine, et l’Arabe lui-même a subi l’influence du milieu ambiant : il s’est fait à demi berbère par les mœurs d’abord, et souvent par le sang. Les tribus distribuées le long de la frontière algérienne sont à peu près les seules qui campent à la façon nomade des tribus arabes de l’Algérie. Partout ailleurs elles se sont plus ou moins fixées au sol par le lien de l’habitation ou du travail agricole. Sur les lignes de contact, le croisement des races y a aidé en même temps que la fertilité d’un sol qui invitait à des demeures stables. Malgré cette transformation, le type arabe se reconnaît à la taille bien prise, au front haut et large, au profil fin et accentué, à la physionomie grave, à la noblesse de toute la personne, élégamment drapée dans les plis du burnous.

À ce fonds de population se mêlent deux élémens secondaires qui ont conquis un rôle important par le nombre et l’utilité : ce sont les Juifs et les Abids ou esclaves ; enfin deux élémens de troisième ordre, qui ne comptent que par l’intelligence : les chrétiens, au nombre de quatre ou cinq cents, qui font le commerce dans les villes du littoral, et les renégats, en nombre à peu près égal, épars un peu par tout le pays, malheureux évadés des présides espagnoles, qui ont abjuré pour échapper à l’extradition, ou déserteurs de l’armée d’Afrique qui avaient quelques méfaits à expier. Au rôle à peu près nul de ces chrétiens fidèles et infidèles, dont les derniers ont mis leur savoir fort médiocre en art militaire et en industrie au service du Maroc, une simple mention suffit : il en est autrement des Juifs et des Abids. Le Maroc a été moins dur pour les Juifs que bien des nations chrétiennes : il a donné asile à cette multitude d’infortunés que proscrivirent en divers temps l’Italie, l’Espagne, le Portugal, la France même. Les Marocains n’épargnent sans doute aux Juifs ni les outrages ni le mépris, mais ils les laissent vivre et mourir suivant la loi de leurs pères. Aucune inquisition ne leur impose l’apostasie. Humiliés par l’orgueil musulman, les Juifs se relèvent par l’intelligence : en leurs mains se trouvent presque tout le commerce des villes maritimes et la plupart des affaires financières du gouvernement. L’élite d’entre eux représente, à titre d’agens consulaires, les puissances européennes, et participe aux immunités de ces fonctions. Aux Juifs, la culture est interdite, ainsi que la possession d’immeubles en dehors du mellah, le ghetto des villes marocaines. Par un rare et curieux phénomène, qui s’observe aussi en quelques points de l’Algérie, on trouve dans les montagnes certaines tribus juives intimement mêlées aux Berbères, dont elles portent le costume, parlent la langue, partagent toutes les habitudes pastorales, agricoles, guerrières même. Une tradition très accréditée et très probable les rattache aux premières émigrations des enfans d’Israël qui, de la Palestine, se répandirent, bien avant l’ère chrétienne, dans l’Afrique du nord. Seules, ces tribus ont résisté à l’islamisme, sans que leur fidélité à leur foi les ait privées d’aucun des privilèges de leur antique établissement, et entre autres de l’estime générale, dont elles jouissent au même degré que les familles berbères.

Quant aux Abids, c’est-à-dire les serviteurs [2], ils sont exactement l’antipode des Juifs : hommes de guerre, soldats de l’empire, janissaires ou mamelouks du Maroc. Lorsqu’au XVIe siècle les chérifs voulurent compléter leur autorité spirituelle par la conquête violente du pouvoir temporel, à défaut de troupes indigènes d’un dévouement suspect, ils cherchèrent des soldats au Soudan. Ce fut l’origine des expéditions marocaines sur Tombouctou, colorées d’un prétexte de propagande musulmane. On saisit des esclaves, on s’en fit livrer et vendre ; mais comme l’esclave, même aux mains des sultans, était une chose, un bien meuble, qui pouvait, sur leurs domaines, être capturé comme du bétail, les habiles chérifs firent de la chose une personne en constituant leurs esclaves habous, c’est-à-dire dotation sacrée d’un saint personnage fort révéré dans le Maghreb, Sidi-el-Bokhari, A l’abri de ce nouveau titre, les nègres de la couronne devinrent objets de main-morte, inviolables, hors de commerce, en un mot hommes libres. On leur imposa toutefois une condition : on exigea d’eux le service militaire. Telle est l’origine de la célèbre garde noire du sultan, trait de lumière dont nous pourrions nous éclairer pour protéger contre les chasses d’hommes et les sacrifices humains les noirs voisins de nos colonies et de nos comptoirs sur la côte occidentale d’Afrique. Pour mieux assurer le recrutement, on les maria à des négresses, même à des blanches indigènes. Bientôt leurs privilèges de serviteurs du gouvernement furent enviés par des Marocains arabes, qui sollicitèrent la faveur d’entrer dans la milice à titre d’habous. Ainsi se forma une corporation de teinte foncée, connue sous le nom général d’Abids, classe plutôt que race, qui combine, à tous les degrés, les trois types qui la composent, mais où domine le caractère nègre : tête ronde, front fuyant, cheveux crépus, lèvres épaisses, teint bistré, taille moyenne. Ce sont les seuls sujets réellement soumis au sultan. Quelques milliers d’entre eux constituent la garde impériale ; d’autres tiennent garnison dans les villes du littoral et de l’intérieur. Un grand nombre, organisés à la façon des maghzen et des smala de l’Algérie, sont disséminés sur les chemins ou campent au voisinage des tribus les plus suspectes. Cavaliers, ceux-ci vivent sous la tente à la manière des tribus, et subsistent comme elles de leurs propres cultures. D’autres enfin ne fournissent des contingens, des goums, qu’aux époques de levées extraordinaires. Bien que les Abids pèchent par l’organisation, individuellement ils sont braves. En 1844, on les a vus se défendre avec une vigueur remarquable contre nos troupes dans l’île de Mogador, où beaucoup aimèrent mieux se jeter armés dans les flots que de se rendre. À Isly, la garde noire seule supporta honorablement le choc de nos troupes. Inégaux dans une lutte contre une force disciplinée, ils sont redoutables à l’intérieur, aussi bien contre leur maître que contre les sujets. Plus d’une fois ils ont fait et défait les empereurs, qui les ont disséminés dans tout l’empire pour les affaiblir.

À ces aperçus il est impossible d’ajouter des données certaines sur l’importance numérique de chaque race. Dans un pays où manque toute idée d’administration civilisée, où les dénombremens sont inconnus, sauf pour les Juifs, qui paient un impôt par tête, toute évaluation n’est qu’une hypothèse téméraire. Aussi les géographes balancent-ils entre Il millions et 15 millions pour la population de l’empire, entre 30,000 et 300,000 habitans pour celle de Fez. Nous proposerons avec quelque confiance, comme base d’appréciation, la densité de la population algérienne, qui s’est développée dans des circonstances fort rapprochées de celles du Maroc. En Algérie, des recensemens très approximatifs portent à 2,500,000 âmes le nombre actuel des indigènes. Comme la surface du Tell, qui est le territoire le plus cultivé et le plus peuplé, est deux fois plus étendue au Maroc, nous évaluerons la population totale de cet état à 6 millions au plus en tenant compte de la prédominance de l’élément berbère, plus serré sur le sol que l’élément arabe. Dans ce chiffre total, les Berbères compteraient pour 2 millions 1/2, moitié Amazigha, moitié Chellouhs, les Arabes purs pour 1,200,000, les Maures, les Abids et les Arabes abidisés pour 1 million chacun, les Juifs pour 300,000. En mettant sous les armes un sixième de la population mâle, ce qui est très modéré pour un pays où tout homme est combattant, le Maroc pourrait lever plus de 500,000 soldats ou cavaliers, tant bien que mal équipés.

Ces élémens hétérogènes sont réunis en corps de nation par le pouvoir politique et religieux dont ils subissent tous, à des degrés divers, l’autorité. Ce pouvoir s’est constitué indépendant au IXe siècle de notre ère ; depuis lors, il a résisté à l’écroulement de cinq ou six dynasties comme aux agressions des peuples voisins, tant chrétiens que musulmans : manifeste témoignage de l’unité naturelle de l’empire ! Nul souverain au monde n’est aussi absolu que celui du Maroc : ni le sultan de Constantinople, tenu de compter avec un divan, avec un corps d’ulémas, avec tous les représentans de l’Europe, ni le maître du Céleste-Empire, enchaîné par les traditions et les lois écrites. Au Maroc, l’empereur est tout ; il est la loi vivante, il est maître absolu de la vie et des biens de tous ses sujets ; contre ses caprices les plus sanguinaires et les plus fantasques, il n’existe ni garantie ni recours. Ceux qui admirent le despotisme ont là un grand sujet d’admiration.

On pressent que ni la garde noire ni la caste entière des serviteurs ne suffiraient à maintenir une aussi prodigieuse domination, si celle-ci ne s’appuyait sur le caractère pontifical du monarque. Il est le chef spirituel de son peuple en même temps que son maître politique, et ce premier titre fait sa force la plus solide. Dans les sociétés musulmanes, l’accord intime de la loi et de la foi, qui l’une et l’autre ont leurs racines dans le Koran, est un précieux lien d’unité : sous l’étendard de la guerre sainte, les antipathies de race et de tribus se fondent en une belliqueuse exaltation. Les sultans du Maroc ont resserré ce lien en se constituant les pontifes du rite malékite, l’un des quatre rites orthodoxes de l’islamisme, le plus répandu en Afrique. La dynastie actuelle des chérifs, plus habile encore ou plus heureuse, y a joint le prestige dont là vénération populaire entoure le sang du prophète jusque dans ses plus lointaines générations. Elle a établi une généalogie qui fait de l’empereur actuel le trente-septième descendant de Mahomet par sa fille chérie Fatime. Devant ce concours de titres sacrés s’inclinent respectueusement toutes les résistances, et le tribut que la fierté berbère ou arabe refuserait au monarque, elle l’accorde comme un pieux hommage au khalife de l’Occident, au vicaire de Dieu dans le Maghreb. Son prestige, rayonnant jusque sur le Soudan, y a survécu à la chute du pouvoir temporel, qu’y exercèrent en d’autres temps les ancêtres des chérifs actuels.

Comme la papauté catholique, la papauté malékite a sa milice spirituelle dans les ordres religieux, khouan, sorte de confréries ou de sociétés secrètes fort répandues dans le monde musulman, plus enclin peut-être à l’enthousiasme mystique et aux raffinemens de dévotion que le monde chrétien. Le Maroc possède trois de ces ordres, dont le plus important, celui de Mouley-Taïeb, fondé par les chérifs eux-mêmes, compte un nombre infini de frères, parmi lesquels figure l’empereur régnant. Le cheikh ou grand-maître réside à Ouazzan, entre Tanger et Fez, siège d’une domination morale avec laquelle les sultans eux-mêmes sont obligés de compter. Investi par les mœurs publiques du pouvoir de prononcer entre les divers prétendans au parasol impérial et d’intervenir ainsi dans la guerre civile qui marque chaque changement de règne, le chef de l’ordre est l’objet des hommages les plus obséquieux de tous les intéressés. Ce rôle, aussi favorable à la fortune qu’à l’ambition, est échu en ce moment, par l’héritage du sang et l’adhésion des peuples, à un jeune homme d’une vingtaine d’années, qui ne parait pas entièrement étranger aux idées et aux vues de la civilisation. Les deux autres ordres, les aïssoua et les derkaona, sont loin d’atteindre à la même importance. Les premiers ressemblent plutôt à des jongleurs et à des charlatans de place publique qu’à des religieux, et les seconds prêchent un radicalisme trop puritain pour recruter beaucoup de sectateurs. À côté de ces ordres ou confréries, une multitude de marabouts, de santons, libres de tout engagement, reçoivent les dons de la piété populaire, et l’entretiennent par des pratiques où les étrangers ne voient que fanatisme, superstition et crédulité, mais que les fidèles qualifient d’édifiantes dévotions.

Mieux encore que ces nombreux et divers témoignages, le pèlerinage à La Mecque montre combien est puissant dans les sociétés musulmanes ce ressort religieux, que ne reconnaissent pas volontiers nos scrupules de chrétiens ou nos dédains de philosophes. Douze siècles se sont écoulés depuis la mort du prophète, et tous les ans, dociles à sa parole, cinquante ou cent mille pèlerins, bravant des périls et des fatigues souvent mortelles, viennent retremper leur foi autour de la Kaaba de la ville sainte ! Le Maroc est séparé de l’Arabie par toute l’épaisseur de l’Afrique, et néanmoins Maroc, Fez, Méquinez, Tafilet, sont les sources principales qui alimentent la grande caravane des Maugrebins. Détournée par nos guerres d’Afrique de son cours naturel le long de l’Algérie méridionale, la caravane s’est démembrée : un courant s’est jeté sur le littoral, où des navires anglais ont emporté vers Alexandrie les pèlerins ; un autre courant s’est enfoncé dans les oasis et les sables du Sahara, pour aller rejoindre sa route habituelle dans les régences de Tunis et de Tripoli, et de Là gagner l’Égypte. Quoique morcelée, cette grande caravane subsiste, entretient le pèlerinage, ravive la foi dans son primitif foyer, et ramène au Maghreb des croyans plus vivement pénétrés de la puissance de l’islamisme et de la respectueuse obéissance qu’ils doivent à leur père spirituel, le guide de leur conscience, le suprême sultan de Fez !

Le titre de pontife religieux que lui reconnaissent tous ses peuples est celui auquel le sultan du Maroc, attache avec raison le plus de prix ; son amour-propre tient à honneur de traiter d’égal à égal avec le khalife de l’Orient, le sultan de Constantinople, comme avec le grand-chérif de La Mecque. Aussi le comble de son ambition est-il que, dans ses rapports avec l’Europe, cette égalité soit reconnue par la diplomatie. Faute d’avoir pénétré et compris ce sentiment, les ambassadeurs européens ont plus d’une fois échoué dans des négociations qui auraient réussi par une habile et inoffensive satisfaction donnée à l’orgueil marocain.

Après la force armée, après la religion, la polygamie est le troisième ressort du gouvernement impérial de Fez. Lorsqu’on parle en Europe d’un sérail de sept ou huit cents femmes, l’esprit se reporte aux contes orientaux ou aux légendes bibliques, et ne croit pas un pareil scandale possible de nos jours : il existe pourtant au Maroc ; mais au caprice et au hasard n’est pas abandonné le soin de peupler le harem du monarque ; le calcul politique y préside. La faveur du maître est un moyen de gouvernement. Une famille puissante est-elle rebelle, l’empereur, s’il juge inopportun l’emploi des armes pour la soumettre, invoque l’hymen ; il demande au père une de ses filles en mariage, et appuie ses propositions de riches cadeaux. La rébellion, désarmée par la vanité et la cupidité, livre la fille du chef, qui va, docile et fière, orner les immenses gynécées de la cour. Quand elle a donné le jour à un fils du sultan, un divorce régulier la rend bientôt à ses pareils, à qui elle amène un petit chérif, un héritier du trône. Par ce trafic, le parti de l’empereur s’est grossi d’un noyau d’adhérens qui spéculent pour leur fortune sur la parenté impériale et la chance de porter un des leurs au commandement suprême. La même tactique, indéfiniment multipliée à l’égard de toutes les grandes familles, explique cette quantité étonnante d’épouses et de concubines, et la multitude de fils, de neveux, de cousins de souche impériale qui obscurcissent de leurs intrigues et de leurs luttes les annales du Maroc. Des pays entiers, comme le Tafilet, sont peuplés de rejetons dynastiques qui réclament comme un dernier privilège de leur rang le droit à l’oisiveté et à la mendicité. Et tel est au fond du cœur humain, en Afrique du moins, le respect instinctif pour toute grandeur, que ces princes fainéans réussissent à se faire nourrir par le peuple !

Les souverains du Maroc sont trop habiles pour négliger la force que donne l’argent, ce nerf de tout gouvernement barbare ou civilisé. Le Koran y a pourvu, au profit de tous les pouvoirs légitimes, au moyen de l’achour, la dîme des grains. Les sultans du Maroc y ajoutent d’autres ressources : les monopoles financiers, les capitations sur les Juifs, les taxes douanières, un droit par chaque tête de chameau des caravanes, une part sur les marchandises qu’elles rapportent de l’Afrique, et dont ils s’assurent une exacte connaissance en nommant les chefs ou khrebirs de caravanes. Outre ces sources à peu près régulières et avouables, la cupidité impériale spécule à son gré, suivant l’inspiration de chaque jour, sur les confiscations d’héritages, la spoliation des riches, les amendes arbitraires, les offrandes obligatoires à chaque fête de religion et de famille, l’altération des monnaies, les fraudes et la violence dans les achats et les ventes de marchandises. L’exaction prend bien souvent les formes hypocrites de l’ordre. Qu’un pacha soit dénoncé pour ses concussions, accusation trop souvent légitime ; le sultan l’oblige à rendre gorge en recourant, s’il le faut, aux plus affreux supplices. Il punit ainsi le crime, mais il a soin de s’approprier l’argent, qui s’entasse dans les sombres et mystérieuses caves, bien gardées par les noirs, de Méquinez, de Tafilet, de toutes les résidences impériales.

À quels chiffres peuvent s’élever ces royales économies ? Nul ne le sait ; mais l’imagination populaire les suppose énormes, non sans vraisemblance. Un million d’épargne annuelle, depuis trois cents ans que règnent les chérifs, ferait un trésor de 300 millions, et c’est bien peu d’un million de réserve tous les ans pour un état qui pendant des siècles a perçu des tributs chrétiens, qui a su réaliser à un degré qu’aucune puissance civilisée ne saurait atteindre le gouvernement à bon marché, mais pour son propre compte [3]. Le ministre des affaires étrangères perçoit 75 francs par mois, le gouverneur de Tanger 50 francs, et tout le reste à l’avenant ! Aucune dépense n’est affectée aux travaux publics : il n’y a ni routes, ni ponts, ni ports entretenus, ni marine sérieuse.

Nous avons montré les conditions de force des souverains du Maroc dans le dévouement des troupes mercenaires, l’influence religieuse, les alliances de famille, les finances enfin : on a déjà dû entrevoir les conditions de leur faiblesse.

« A l’exemple des rois se range le monde, » a dit un ancien poète, écho d’une éclatante vérité. Dans un pays où règne le despotisme, tout agent du pouvoir en revendique sa part. Dans un pays où le gouvernement vit d’extorsions et de rapines, toute la hiérarchie des fonctionnaires, depuis le premier ministre jusqu’au dernier commis de douane, vole et rançonne les administrés. Un tel système sème la terreur et récolte la haine. Sous le silence général, l’esprit de rébellion couve toujours, et à la première occasion il éclate. Sans cesse quelque insurrection de tribu jette l’alarme. L’obéissance, satisfaisante au centre, diminue avec la distance et s’évanouit aux extrémités. Ainsi les maîtres du Maroc ont vu échapper successivement à leur joug, au sud de l’Atlas, une partie de la région de Sous, celle de l’Oued-Noun, l’état de Sidi-Hescham, l’oasis de Touat. Sur la frontière du Maroc et dans les montagnes du Rif, les tribus nomades ou sédentaires vivent hors de toute loi. Sur tout son pourtour, l’empire se disloque. Encore ne parlons-nous pas de Tombouctou, qui en fut jadis, comme l’Espagne et les Baléares, comme les royaumes de Tlemcen et de Bougie, une annexe, due à des conquêtes temporaires, non une dépendance naturelle.

L’incertitude de la succession impériale constitue un autre ordre de périls fréquemment renouvelés. Dans le monde musulman, aucune loi ne règle la transmission du pouvoir. Doit-on croire à un oubli de Mahomet, ou bien à un calcul de sa politique pour ouvrir au plus digne le rang suprême ? Pendant que les docteurs disputent, les prétendans luttent. En Turquie, c’est le fils aîné qui succède quand il lui arrive de survivre à tous les complots de palais ; en Égypte et en Tunisie, c’est le membre le plus âgé de la famille régnante ; au Maroc, en dehors de ces deux héritiers, la désignation du souverain mourant assure quelquefois un autre choix. À chaque avènement, les frères ou cousins du souverain désigné suscitent des partis qui divisent l’empire pendant des années entières. Tout leur vient en aide, le mécontentement des peuples, l’esprit de secte et de révolte enraciné dans les cœurs, les traditions historiques attachées au souvenir de royaumes distincts, enfin et surtout la configuration même du pays. Les deux vastes versans séparés par la chaîne atlantique, et au sein de ces versans les massifs montagneux et les bassins des plaines, constituent naturellement autant de foyers d’insurrection. Au moyen âge, les états de Fez, de Maroc, de Tafilet ou de Sedgelmessa furent l’expression féodale de la nature elle-même, et toutes les fois que faiblit ou chancelle le pouvoir central, ces divisions tendent à renaître spontanément sans que l’ambition des prétendans dynastiques ait beaucoup à faire pour se les rallier et en tirer parti.

L’unité matérielle s’établirait au moyen de routes qui franchiraient les hauts et étroits défilés de l’Atlas, au moyen de ponts jetés sur les larges et profondes rivières qui coulent à l’ouest de la chaîne. Rien de cela n’existe dans l’empire et n’est possible avec les ouvriers trop ignorans du pays, les seuls que les sultans veuillent employer. L’unité politique s’établirait encore par une hiérarchie administrative régulière, qui relierait entre eux et avec le pouvoir central tous les groupes d’intérêts et de races épars à travers les solitudes : la société monterait de sa forme rudimentaire, la tribu, à un échelon plus élevé, l’état ; mais l’exécution d’un tel plan suppose une énergie de volonté, privilège de quelques hommes supérieurs, qui manque aux vulgaires chérifs, réduits à maintenir l’ordre en se transportant successivement avec leur maghzen à Fez, à Maroc, à Taroudant, à Tafilet. L’ordre dure autant que leur séjour. L’administration n’est organisée que pour la perception des impôts par le double canal des pachas ou gouverneurs et des caïds. Sous tout autre rapport, la vie collective est nulle, sauf une ombre de police et de justice dans les villes ; elle ne se ranime qu’à l’appel de la guerre sainte.

Malgré ces imperfections et ces vices, l’état social du Maroc repose sur un fond solide, qu’il serait imprudent de méconnaître. Sous une organisation politique fort incomplète, l’islamisme, combiné avec les traditions de race et les nécessités de l’existence, a fortement constitué la famille et la tribu. Le self-government, qui nous apparaît comme l’idéal des peuples libres, existe dans ces communautés primitives, et les vivifie de sa sève fortifiante. Peu administrées d’en haut, elles s’administrent elles-mêmes sous une influence aristocratique dans les tribus arabes, démocratique dans les tribus berbères. Cheikhs et kadis, conseils municipaux et mosquées, kaïdats même ont leurs racines dans les mœurs et les traditions. Dans ses formes primitives, la société marocaine subsiste par sa propre vertu, sans initiative ni tutelle officielle. La vie commune, moins centralisée dans une tête, circule plus énergique dans chaque organe. Si ce n’est pas la civilisation, ce n’est pas non plus la barbarie confuse et incohérente que nous sommes habitués à dédaigner. Le peuple du Maghreb a vu depuis deux mille ans s’avancer vers lui, pour l’envahir et le conquérir, les plus fameux d’entre les peuples anciens et modernes, les Carthaginois et les Romains, les Vandales et les Byzantins, les Portugais et les Espagnols ; il les a tous rejetés de son sein, n’admettant au partage du pays que les Arabes, dont il a accepté la religion. Et l’empire que leur union a fondé, sous les auspices d’Edris, défie depuis plus de mille ans les efforts des états chrétiens ; il a même repoussé les Turcs, qui, à l’aide de la communauté de religion, se sont imposés à tous les états de l’Afrique du nord depuis le Caire jusqu’à Tlemcen. Avec une telle force il faut compter, et il serait plus que téméraire de parler d’extermination ou de refoulement, de conversion violente ou de domination facile.

Entre toutes les illusions, une des plus grandes serait l’espoir de séduire les peuples du Maroc par les bienfaits moraux de la civilisation : ils en apprécieraient les bienfaits matériels, non les savantes combinaisons, auxquelles ils préfèrent leur simple organisation. Celles des pratiques administratives qui blessent nos habitudes d’ordre les irritent moins, pourvu que les exactions ne dépassent pas une certaine limite. Quand la tribu a payé l’impôt, même après quelques coups de fusil, elle est libre, et chacun de ses membres reste maître de sa conduite. Le pouvoir n’intervient en rien dans leurs affaires. Pour n’être pas le nôtre, ce mode d’existence n’est pas dépourvu de toute raison, et la politique doit le comprendre, sous peine de s’égarer. Elle commettrait surtout une erreur énorme, si elle assimilait l’empire du Maghreb, depuis dix siècles formé d’élémens dont la diversité n’exclut pas l’accord, avec l’empire turc, où une minorité conquérante tient sous le joug par la force, et par la seule permission de l’Europe, une majorité de vingt peuples conquis, maudissant leur maître et toujours prêts à s’insurger.


II. - RELATIONS DU MAROC AVEC L'EUROPE; - LA POLITIQUE ANGLAISE; - LES OPERATIONS DE LA GUERRE.

Avant-garde de l’islam en Occident, le Maroc a de tout temps réfléchi, sous un jour particulier, la situation générale du mahométisme envers le christianisme. Pendant la période d’agression musulmane contre l’Espagne, du VIIe au XIIIe siècle de notre ère, il fut une place d’armes tournée contre la chrétienté : fantassins, cavaliers, généraux, navires, armes, il lança toutes ses forces au-delà du détroit. Lorsque, dans les siècles qui suivirent, la défaite de l’islamisme dans la Péninsule ouvrit l’Afrique elle-même à la réaction chrétienne triomphante, le Maroc se mit sur la défensive. Entamé d’abord par le Portugal et l’Espagne, il parvint à refouler entièrement l’un de ses ennemis, et à cantonner l’autre dans quelques petits postes. Plus tard, avec l’apaisement des haines religieuses, des relations pacifiques purent s’établir, sur l’initiative de la France et de l’Angleterre, entre le Maroc et la plupart des puissances continentales. Un point de rencontre amiable résultait naturellement de l’échange des esclaves faits de part et d’autre dans des courses maritimes qu’autorisait dès lors le droit de la guerre, et que ravivèrent, en les transformant en pirateries, les décrets impitoyables qui bannirent les Maures d’Espagne, en ne leur laissant que la mer pour théâtre de leurs vengeances. Des arrangemens commerciaux complétaient les transactions charitables. Dans ces négociations, le Maroc se prévalut si bien de sa position redoutable le long du détroit, que toutes les nations chrétiennes durent acheter la sécurité de leur navigation, les unes au prix d’un tribut en argent, les autres au moyen de régals d’une grande valeur, fréquemment renouvelés, qui déguisaient mal l’humiliation. Il fallut le canon de Mogador et d’Isly pour balayer ce qui restait de ces servitudes, comme il avait fallu, en 1830, le canon d’Alger pour les supprimer à l’égard de la Régence.

On devait espérer que cette double leçon, une des plus éclatantes que de nos jours la civilisation eût infligées à la barbarie, profiterait à la politique et au commerce de la France autant qu’à sa gloire militaire et navale. On y comptait lorsque, dans le traité du 10 septembre 1846, qui faisait revivre les conventions antérieures de 1767 et 1684, les hautes parties contractantes s’engageaient à procéder le plus promptement possible à la conclusion d’un nouveau traité qui aurait pour but de consolider et compléter les accords antérieurs dans l’intérêt des relations politiques et commerciales des deux empires ; mais, avant qu’aucune suite fût donnée à cet engagement, le gouvernement monarchique de la France était renversé. Sous le coup de plus urgentes nécessités, la république dut se borner à une répression locale d’un acte de piraterie commis en 1851 par les habitans de Salé. Le nouvel empire aussi était préoccupé d’autres soins ; si bien que, vers la fin de 1856, l’Europe apprit que M. Drummond Hay, le représentant de la reine Victoria au Maroc, avait conclu avec le sultan Abd-er-Rahman un traité des plus avantageux. On avait annoncé que l’Angleterre stipulerait au profit des nations chrétiennes ; la lecture du texte officiel constata qu’elle n’y avait pas songé. La France se trouvait dès lors devancée, et il ne lui restait, pour se rapprocher de la situation obtenue par l’habileté de son alliée, qu’à invoquer la clause de ses propres conventions qui lui assure le traitement de la nation la plus favorisée. Elle avait semé, d’autres avaient récolté !

Ne semblerait-il pas que le Maroc, rassuré du côté de l’Europe par ses traités nouveaux et anciens, dût enfin vivre en paix avec tout le monde ? L’empereur Abd-er-Rahman, rappelé à la prudence par le malheur de ses armes, le souhaitait vivement dans les derniers temps de sa vie : aussi traçait-il un cercle inviolable autour de lui, autant pour ne pas se compromettre avec les étrangers que pour se soustraire à leur odieuse influence. Son fils et successeur Mohammed, quelque rancune qu’il conserve de la bataille d’Isly, où il commandait en personne les bandes marocaines, suivra probablement la même ligne de conduite, aussi longtemps du moins que des compétiteurs lui disputeront le pouvoir dans le sud de l’empire. Mais les rois sont solidaires de leurs peuples. Régnant nominalement sur les territoires sans dominer les sujets et ne pouvant y établir l’ordre, les sultans du Maroc n’en sont pas moins responsables d’attentats qu’ils désavouent. Les états offensés poursuivent eux-mêmes leur vengeance : les plus modérés, comme la France, s’attaquent aux coupables seulement ; d’autres, comme l’Espagne, remontent des sujets au souverain lui-même. La France avait à se plaindre de la violation de ses frontières algériennes par des tribus du Maroc ; l’Espagne se plaint d’attaques quotidiennes contre ses présides. En dehors de ces deux griefs particuliers, toutes les puissances maritimes, qui ont souffert de la piraterie des montagnards du Rif, demandent contre eux justice et protection. Ce sont là autant d’actes d’accusation dont il convient d’apprécier la portée et de prévoir les conséquences.

La question de la frontière algérienne paraît une affaire vidée. Un rapport du général de Martimprey, qui commandait le corps expéditionnaire, a raconté l’origine et les phases diverses de la rapide campagne qui a fait justice des empiétemens des Marocains. Depuis Nemours jusqu’au désert, les tribus ont expié leurs attentats ; Beni-Snassen, Mahias, Angades, Beni-Guil, ont demandé l’aman, payé des contributions de guerre, livré des otages ; la ville marocaine d’Oudjda, centre de recel pour tous les vols qui se font dix lieues à la ronde, a racheté à prix d’argent sa complicité ; son caïd a été enlevé et conduit à Toulon. L’armée victorieuse a construit une pyramide monumentale sur le plateau d’Aïn-Taffoural, et célébré sur le champ de bataille d’Isly même des souvenirs immortels. Les mouvemens de notre armée avaient commencé le 21 octobre, et le 11 novembre les troupes repassaient la frontière : en trois semaines la campagne était menée à bonne fin, en dépit des ravages causés par un terrible fléau. On n’attendait pas moins de l’expérience consommée des chefs et de la bravoure des soldats ; mais quelles garanties s’est-on assurées contre le retour de pareilles agressions ? Le public n’en connaît aucune, et a droit jusque-là de réserver une complète approbation. Ce n’est pas la première fois que ces tribus pillardes sont châtiées : l’histoire de l’Algérie est remplie des leçons qu’elles ont reçues. Sans remonter bien loin, en 1852, au bruit de pareilles insultes faites à notre drapeau, le commandant de la subdivision de Tlemcen accourut sur le Khis, comme on a fait dernièrement. Il brûla aux Beni-Snassen huit villages, tua quatre cents hommes. Bientôt le caïd du Rif, Abd-el-Sadok, arriva au camp des Français au nom des Beni-Snassen et de l’empereur, prêt à souscrire à toutes les conditions qui lui seraient imposées, comme dernièrement le cheikh kabyle El-Hadj Mimoun. Sept ans après, les ennemis recommençaient leurs attaques contre nos postes, se précipitaient sur nos escadrons surpris, et promenaient triomphalement dans les rues d’Oudjda les têtes des prisonniers tombés entre leurs mains. Une expédition était à recommencer, et sur de bien plus vastes proportions, car elle réunissait vingt mille hommes au moins, déployés de la mer au désert sur une profondeur de cent lieues, où les Beni-Snassen avaient recruté des auxiliaires, sans compter leurs alliés du Rif, que nous n’avons pas atteints. Et pendant cet intervalle de sept ans une suite non interrompue de brigandages a répandu la terreur tout le long de la frontière. N’est-il pas à craindre que l’avenir ne ressemble au passé jusqu’à l’adoption de mesures définitives et permanentes de sécurité ? L’établissement de postes nouveaux qui resserrent la ligne de défense entre sans doute dans les vues du gouvernement ; mais la rectification de la frontière, qui eût été portée jusqu’à la Moulouïa, limite naturelle et historique entre le Maroc et l’Algérie, était indiquée par le vœu public et l’opinion de la plupart des hommes de guerre. On y a renoncé pour cette fois. Si c’est par respect de la convention du 18 mars 1844, qui a tracé la ligne actuelle de séparation, on peut juger ce respect exagéré : l’empereur du Maroc n’est pas fondé à réclamer le maintien d’une frontière le long de laquelle il ne peut assurer l’ordre du côté de son propre territoire. Cette rectification eût peut-être fourni l’occasion de négocier avec l’Espagne la cession des îles Zafarines, situées à l’embouchure de la Moulouïa, îlots restés vacans jusqu’en 1847, où le général Cavaignac, qui avait reçu l’ordre d’en prendre possession, les trouva occupés depuis une quinzaine de jours par une garnison espagnole. À l’Espagne, qui n’a ni commerce ni intérêts politiques à la Moulouïa, ces îlots, où manquent la terre et l’eau, sont inutiles, tandis que l’excellent mouillage qu’ils forment par leur disposition, et que Suffren signalait il y a un siècle, les rend précieux pour la marine et pour le commerce de l’Algérie, dont les rivages s’étendent jusque dans le voisinage, à Nemours.

L’affaire des présides espagnoles est des plus simples. L’Espagne, successivement refoulée de toutes les positions maritimes qu’elle avait prises en Afrique dans le cours de ses grandes luttes contre l’islamisme, a conservé, sur le littoral de la Méditerranée, quatre places seulement, qui ont reçu le nom et la destination de presidios, prisons : lieux de captivité pour les condamnés ordinaires, lieux d’exil pour les condamnés politiques. Ce sont, en allant de l’est à l’ouest, Melilla, Alhucemas, Peñon de Vêlez et Ceuta, l’antique Abyla, l’une des colonnes d’Hercule. À vrai dire, ces postes ne lui ont jusqu’à présent rapporté ni profit ni honneur, et mieux eût valu pour elle ne pas les garder. Des prisons sont peu propres à exciter la sympathie naturelle qui s’attache à tout établissement européen en pays barbare, et elles ne donnent pas aux Maures eux-mêmes, dont elles entretiennent la haine patriotique, comme toute usurpation de territoire par les étrangers, une haute idée de la moralité et de la grandeur de la nation. Par une fatalité qui nuit à sa gloire, l’Espagne ne sema en Afrique, même aux plus beaux jours de sa puissance, aucun germe de colonisation ou de commerce. Elle sut bâtir des églises et construire de magnifiques fortifications ; elle ne sut point attirer à elle les tribus indigènes, pas même celles qui, sous le nom de maghzen, offrent toujours leurs services au plus fort. Animée d’un fanatisme chrétien dont la violence ne le cédait en rien au fanatisme musulman, elle arbora l’oriflamme de la croix, elle extermina les infidèles, elle établit l’inquisition ; elle légua moins à l’avenir que le Portugal lui-même, qui fit servir la ceinture de places fortes qu’il posséda jadis à l’ouest du Maroc à la pacification régulière d’une partie du pays, et surtout aux progrès des sciences nautiques. Pour le Portugal, les mers du Maroc furent le chemin des mers de Guinée, et conduisirent son pavillon de proche en proche au cap de Bonne-Espérance et jusque dans l’Inde. Pour l’Espagne, ces mers ne furent qu’un champ de sanglantes représailles contre la domination des Maures, domination étrangère, musulmane, et à ce double titre destinée à succomber en Europe, mais qui s’était néanmoins signalée par assez de bienfaits pour obtenir de ses vainqueurs un usage modéré de la victoire. Malgré ce caractère stérile de l’occupation espagnole, le droit est pour le cabinet de Madrid quand il réclame le respect de ses postes, et le gouvernement du Maroc est tenu de mettre fin à des attaques incessantes, ou de laisser les offensés se faire justice eux-mêmes.

L’Espagne a su agrandir sa cause et rallier les vœux de toutes les puissances en rattachant à ses projets l’anéantissement de la piraterie du Rif, troisième grief de la civilisation contre le Maroc. Le Rif, on l’a dit, est la chaîne montagneuse qui s’étend à l’entrée de la Méditerranée, depuis le détroit de Gibraltar jusqu’à la frontière occidentale de l’Algérie, sur une longueur moyenne de 330 kilomètres, une largeur de 50, une altitude évaluée de 900 à 1,000 mètres. C’est autour du cap Très Forcas qu’a établi son quartier-général la piraterie africaine sous sa dernière forme, le brigandage sans audace et sans péril. Dans la baie orientale, où se trouve Mélilla, elle n’a pu se développer à cause du petit nombre des criques abritées des vents du large ; mais dans la baie de l’ouest elle est sérieusement constituée. Au fond du rivage et dans ses replis se tapissent les barques, les unes échouées sur le sable, d’autres retirées sous des grottes, la plupart abritées sous des toits de sable et de terre recouverts de branches d’arbres. Elles appartiennent aux Riflains, qui, couchés sur les falaises où s’élèvent leurs cabanes comme des vigies d’observation, épient au loin l’horizon. À la vue d’un navire de commerce arrêté par le calme ou luttant contre le courant, ils se précipitent armés au nombre de vingt-cinq ou trente dans leurs embarcations, et s’élancent sur leur proie. Arrivés à portée, ils effraient à coups de fusil l’équipage, qui le plus souvent s’enfuit dans les canots ; puis, maîtres du navire, les brigands, après s’être partagé la cargaison, détruisent et brûlent le navire aux cris d’une joie féroce. Les bâtimens que la tempête jette sur leur côte sont moins encore épargnés, et, pour les attirer, les pirates ne se font pas faute, en cas de détresse, d’arborer le drapeau blanc, symbole d’amicale hospitalité. Malheur à qui s’y fie ! Les marins et passagers qui tombent en leurs mains sont impitoyablement massacrés, à moins que l’espoir d’une forte rançon ne préserve leur vie. En attendant, ils subissent le plus dur esclavage.

En plein XIXe siècle, presque, sous le canon de Gibraltar et de Ceuta, à quelques lieues de l’Algérie, de tels excès sont une honte et un scandale, et l’Europe va châtier au bout du monde des injures bien moins graves. En 1852, l’Angleterre, lasse de se résigner, chargea l’amiral Napier de venger ses nationaux ; après quelques promenades à portée des côtes, l’illustre amiral laissa impunis les méfaits des barbares. En 1856, le prince Adalbert de Prusse se montra plus hardi ; mais sa hardiesse faillit lui coûter la vie, ainsi qu’à ses braves compagnons. La France a plus osé que l’Angleterre et mieux réussi que la Prusse. Au mois d’août 1854, le commandant du Newton, M. Hugueteau de Chaillé, reconnut d’aussi près que possible, pendant quatre jours de navigation, tout le littoral du Rif. Accueilli d’abord par des coups de fusil, il en fit immédiatement justice en canonnant les barques d’où partait l’insulte. Deux jours après, les principaux chefs, frappés de terreur, venaient humblement implorer le pardon. Depuis lors, le pavillon de la France a toujours été respecté ; mais la piraterie a survécu contre les autres nations, et les navires français eux-mêmes ont été invités par leurs chefs administratifs à passer à quinze milles au large.

L’Espagne, plus en butte que personne aux violences quotidiennes des Maures du Rif, et sur mer et sur terre, a donc résolu d’en tirer vengeance, et pour elle-même et au nom de l’Europe. Le délai accordé par l’ultimatum du cabinet espagnol a expiré le 13 octobre dernier, sans que les satisfactions et les garanties demandées à l’empereur du Maroc aient été accordées. Le président du conseil des ministres a annoncé la déclaration de guerre aux cortès, qui l’ont accueillie avec un enthousiasme partagé par la nation entière. L’opposition espagnole, mieux inspirée que celle de la France en 1830, a désarmé devant la grandeur patriotique des desseins, et la Péninsule présente depuis deux mois l’émouvant spectacle d’un peuple qui sacrifie ses querelles et ses passions particulières sur l’autel de la patrie. Des souscriptions en argent et en nature s’efforcent d’élever les dévouemens à la hauteur des besoins. Cités et corporations, universités et couvens, noblesse et clergé, toutes les classes et tous les âges s’unissent dans les mêmes vœux. Que dans ces démonstrations une teinte d’emphase espagnole blesse quelquefois la correction un peu sévère et railleuse du goût français, on peut l’avouer, sans que le sourire efface l’approbation. À ces élans de joie il y a d’ailleurs quelques ombres naissantes : la perspective d’une aggravation d’impôt et la crainte de concessions regrettables à l’Angleterre.

Pour les impôts, il faut bien s’y résoudre, en se consolant par l’espoir de faire payer les frais de l’expédition au trésor du sultan. Les dernières grandes guerres ont montré que le bon marché n’entre pour rien dans les inventions meurtrières qui émerveillent les contemporains. Des financiers élevés à l’école française auraient, il est vrai, préféré un emprunt. Qu’ils patientent, et ils verront venir le tour de l’emprunt, quand l’impôt aura rendu tout ce qu’il peut rendre. Il est bon, il est moral que les générations présentes ne se déchargent pas entièrement sur l’avenir du soin de payer leur gloire. Les concessions envers l’Angleterre reprochées au cabinet espagnol se rapportent à la correspondance qui a été échangée entre les ministres des affaires étrangères des deux états, M. Calderon Collantes et lord John Russell. Nous touchons par ce point à un nouvel aspect de la question marocaine : les prétentions et les droits de l’Angleterre.

Une seule voix, on le sait, a troublé le concert de félicitations qui, dans le monde, a accueilli la nouvelle des résolutions de l’Espagne : c’est la voix de la presse anglaise. Il doit pourtant suffire à la couronne britannique d’avoir conquis, il y a cent cinquante ans, un rocher escarpé que la nature avait donné à l’Espagne, et d’en avoir fait une place inexpugnable. Cette occupation, que consacra le traité d’Utrecht, a réparé avec avantage l’abandon de Tanger, que fit le rri Charles II en 1684, après l’avoir reçu, vingt ans auparavant, comme dot de son épouse Catherine, infante de Portugal. Du camp fortifié de Gibraltar, l’Angleterre s’est mieux insinuée dans le Maroc, au nom de l’amitié, que ne l’ont fait le Portugal et l’Espagne, toujours assaillis et détestés comme envahisseurs du sol sacré de l’islam. Ses consuls ont hérité des nôtres pour la prépondérance que Richelieu et Louis XIV avaient conquise à la cour de Fez, et qui fut abandonnée lorsque le régent, en sacrifiant en 1717 le consulat français de Salé aux convenances de George Ier, livra le Maroc pour un demi-siècle à l’influence exclusive de son alliée. C’est alors que le commerce anglais, profitant habilement des succès de sa diplomatie, triompha facilement de toute concurrence, et fit de Gibraltar un entrepôt de ses marchandises et un foyer de contrebande aussi bien que de trafic régulier. La garnison de la place tire même de Tanger et de Tétuan ses approvisionnemens de viande fraîche, de légumes, de fruits. Tant d’avantages avouables justifient la sollicitude particulière des Anglais pour tout ce qui se passe sur le territoire marocain, mais ne sauraient diminuer les droits des autres nations à venger leur honneur et à consolider leur position. Qu’ils veillent au maintien de leur influence politique, à la protection de leurs intérêts commerciaux, ils seront écoutés avec impartialité ; mais qu’ils prennent garde de paraître trop obstinément redouter pour la liberté du détroit les empiétemens de l’Espagne : personne ne prendrait au sérieux de tels scrupules sur les lèvres des maîtres de Gibraltar.

L’ultimatum adressé par le cabinet de Madrid au commissaire marocain des affaires étrangères, Sidi Mohammed-Khetib, se résumait en un petit nombre de conditions. Le pacha ou gouverneur de la province remettrait lui-même les armes d’Espagne à la place où elles étaient avant d’être renversées, et les ferait saluer par ses soldats ; les troupes du Maroc infligeraient aux coupables, sous les murs de Ceuta, la peine qu’ils avaient encourue ; le gouvernement marocain nommerait deux ingénieurs qui, conjointement avec deux ingénieurs espagnols, détermineraient les points les plus convenables pour modifier autour de Ceuta les limites établies par une convention antérieure. M. Collantes a exposé, dans une instruction aux agens diplomatiques de l’Espagne, quelle suite d’incidens avait empêché ces propositions d’aboutir, et de son côté le ministre maure a opposé un récit différent, qui rejette tous les torts sur ses adversaires, accusés d’avoir voulu à tout prix la guerre. Quoi qu’il en soit, nous nous étonnons que l’Espagne ait adressé des demandes si modérées qu’elles peuvent paraître imprévoyantes de l’avenir, et d’autre part que le représentant de l’empereur, muni de pleins pouvoirs pour traiter, ait hésité à les accepter. En ajournant une réponse pour en référer à son maître, il a laissé échoir le délai fatal et fourni à la déclaration de guerre un prétexte plausible. On sait que le général O’Donnell, comme ministre de la guerre et commandant en chef de l’expédition, a concentré sur les côtes du Maroc toutes les forces dont il pouvait disposer : quarante mille hommes de troupes, une flotte à voiles de plus de trois cents canons, une quinzaine de bateaux à vapeur pour transports rapides, une flottille de commerce, des navires auxiliaires frétés dans les ports voisins.

On ne se propose pas ici de raconter ou d’apprécier des opérations dont le résultat n’appartient pas encore à l’histoire. Il est deux points qui doivent cependant aujourd’hui préoccuper utilement les publicistes : les leçons fournies par l’expérience sur les conditions d’une campagne dans le Maroc, les notions qu’on possède sur le territoire marocain et sur les voies diverses qu’il peut ouvrir à l’attaque.

Sur la Méditerranée, la possession de Ceuta donne à l’armée envahissante un précieux avantage que ne possédait pas en 1830 l’armée française en vue de Sidi-Ferruch : une plage de débarquement à l’abri des coups de l’ennemi. C’est par là en effet que les troupes transportées sur l’escadre de la reine ont promptement atteint le rivage. Déjà de sanglans combats ont eu lieu, où la bravoure a été égale de part et d’autre, et les pertes graves ; mais, comme on devait s’y attendre, la discipline l’a emporté sur le nombre et la fougue. La ligne de fortification nouvelle aussitôt commencée est très avancée. À s’en tenir à la rectification des limites territoriales sur ce point, l’entreprise serait trop modeste pour l’immense déploiement de forces dont on a donné le spectacle, pour l’ambition de l’Espagne comme pour les vœux de l’Europe. On n’atteindrait pas le sultan, qui, à cet égard, avait donné plein pouvoir de transaction à son commissaire et a droit d’alléguer un malentendu. Il ne peut être frappé que dans ses villes maritimes ou au cœur de l’empire ; aussi le blocus des ports de Tétuan, Tanger et Larache a-t-il suivi immédiatement la déclaration de guerre. Le blocus ne fera pas capituler un ennemi pourvu de vivres abondans fournis par le pays, d’armes et de munitions achetées de longue main à Gibraltar et en Angleterre, et qui peuvent se renouveler par les ports du sud ; bientôt des attaques directes seront nécessaires.

Quatre villes sont désignées aux premiers coups : Tétuan, Tanger, Rabat-Salé, Mogador. Tétuan, situé à 6 kilomètres de la Méditerranée, avec laquelle il communique par la rivière de Martyn, est abordable par terre pour l’armée qui occupe Ceuta, distant de neuf lieues seulement : c’est là une facilité particulière à l’Espagne. Sur la plage, un débarquement a été involontairement préparé par la canonnade française qui, pour punir une insolence faite au pavillon du Saint-Louis, a récemment démoli les ouvrages d’art qui défendaient le port. Aux mains de l’ennemi vainqueur, la ville de Tétuan, peuplée de 30 ou 40,000 âmes, importante par son commerce, par sa fabrique de fusils, serait une base pour agir sur le Rif, en combinant des marches par terre avec les opérations maritimes.

Là commencent les difficultés sérieuses, car, pour exterminer la piraterie, il faut atteindre les pirates non-seulement dans leurs barques, mais dans leurs jardins, leurs vergers, leurs champs, leurs richesses mobilières et immobilières. Au fond de ces gorges sauvages qui ravinent le pays en tous sens, sur les abrupts escarpemens qui en commandent les défilés, derrière les rochers et les bois qui masquent les embuscades, commencera une lutte d’homme à homme, où les Kabyles retrouveront, au moins par la connaissance du pays, l’avantage sur les soldats européens. L’œuvre de l’Espagne eût été singulièrement facilitée par la marche d’une colonne alliée qui serait venue de la frontière algérienne par la plaine : les Riffains, pris de revers et placés entre deux feux, auraient été réduits à se rendre à merci, sous peine d’être exterminés un à un dans leurs retraites ou jetés à la mer. Cette nouvelle guerre de Kabylie devra, comme la notre en Algérie, se conclure par la construction de forts occupés en permanence, sous peine de n’ouvrir, comme le navire qui fend l’onde, qu’un sillon qui se referme, sur lui-même. Si l’on ne se croit ni le droit ni le pouvoir de consolider de cette façon les résultats de la campagne, beaucoup de sang aura été versé, beaucoup de gloire recueillie dans les bulletins ; mais l’espoir de l’Europe aura été, déçu, et contre la piraterie, prochainement renaissante, quelque autre nation devra prendre, avec des plans plus décisifs, la cause des marines civilisées. L’Espagne ne détournerait cette éventualité qu’en fondant à Ceuta et à Mélilla des établissemens maritimes capables de faire d’une manière efficace la police du littoral, et en les reliant par des stations télégraphiques convenablement défendues, qui étendraient la communication sous-marine que l’on organise en ce moment à travers le détroit.

Si la prise de Tétuan ne suffit pas à vaincre la résistance de l’empereur, il faudra ouvrir les attaques par mer contre des villes qui mènent plus droit à l’une des capitales. Il est fâcheux que la mauvaise saison rende dangereux l’accès des côtes nord et ouest du Maroc, ce qui constitue contre les assaillans la première et la plus grave des mauvaises chances. Nos annales, aussi bien que celles de l’Espagne, contiennent sur l’inconvénient des campagnes d’hiver de nombreux et lugubres enseignemens, trop vite oubliés.

Tanger s’offre au premier abord. Les ménagemens quelquefois invoqués en sa faveur comme résidence des consuls et centre des intérêts européens ne prévaudront pas contre les plans d’une puissance belligérante qui doit viser à s’emparer des positions les plus avantageuses : aussi les habitans de la ville et les auxiliaires kabyles venus du dehors préparent-ils une défense désespérée avec les formidables batteries de canons dont les murs sont armés. L’importance de la place justifie cette prévoyance. Tanger est le centre des relations politiques avec l’Europe ; elle est à trois heures des rives espagnoles, à portée de Tarifa, Cadix, Algésiras, où sont accumulées des réserves de tout genre. Dans la direction de Tanger à Fez, la chaîne de l’Atlas et celle du Rif se rejoignent par des ramifications qui coupent en deux la grande plaine centrale du Tell. Au point d’intersection se trouve la ville d’Ouazzan, nœud stratégique qui tire sa force autant de sa position que du choix qu’en a fait pour sa résidence le chef de la confrérie de Mouley-Taïeb. De ce point, on commande tout le nord de l’empire, de Larache jusqu’à Oudjda, de Tanger jusqu’à Fez : la ligne de Tanger, Ouazzan, Fez et Méquinez est donc la ligne gouvernementale et militaire que doit prendre tout conquérant qui veut pénétrer à l’intérieur, quoique l’accès d’Ouazzan soit plus difficile du côté de Tanger que parle littoral de l’Océan.

Entre Tanger et Rabat, Larache, sorte de port militaire en décadence, Méhédia, jadis occupé et fortifié par les Portugais, seraient de bonnes bases d’opérations, si Rabat n’offrait les mêmes facilités avec une plus grande proximité de Fez et de Méquinez. Rabat et Salé, deux villes que l’on peut appeler jumelles, car elles ne sont séparées que par la rivière de Bouragrag, découvrent ces deux capitales, et en outre assurent ou rompent à leur gré l’unité de l’empire par leur situation dans un étranglement de sol qui est la communication obligée entre le nord, et le sud. Sur ce point, le contre-fort qui de l’Atlas descend jusqu’au voisinage de la mer, les nombreuses rivières qui suivent la même pente du sol, ne laissent de voie de communication facile que par l’emplacement des deux villes. Indépendantes, elles ferment leurs portes, et empêchent la circulation entre les royaumes de Fez et de Maroc. Tel fut le secret de leur puissance dans le long antagonisme des peuples et des dynasties qui remplit l’histoire du Maghreb ; la république de Salé devint même un nid de corsaires jadis très redoutés des chrétiens, et dont les fils sont de nos jours encore fort insolens. Pénétré des avantages de cette position, le prince Almohade Yacoub Almansor, qui fut au XIIe siècle le Charlemagne du Maghreb, avait voulu faire de Rabat-Salé la capitale de ses états. Les coups qu’on frappera de ce côté retentiront au cœur de l’empire, car l’ennemi ne sera qu’à quelques journées de Méquinez, la cité du trésor impérial, de Fez, la ville sainte et savante qui réclama toujours le privilège d’ouvrir ses portes à tout assaillant, sans être tenue à l’honneur périlleux d’une défense.

Reste enfin Mogador, qui, à titre de port commercial de la ville de Maroc, la capitale du sud, joue aussi un grand rôle, révélé par la prompte soumission de l’empereur Abd-er-Rahman après le brillant fait d’armes qui illustra, il y a quinze ans, une escadre française et le prince qui la commandait. Si l’on estime que, pour réduire l’ennemi, il suffit de l’atteindre dans ses intérêts commerciaux, nulle autre part la blessure ne serait plus sensible ; mais pour une occupation prolongée et une conquête, même partielle et temporaire, Rabat et Salé jouent un rôle plus décisif.

Si le sultan s’obstine, une expédition à l’intérieur devient nécessaire, et la pensée se reporte naturellement à la conquête de l’Algérie par les Français : rapprochement fondé quant aux difficultés, et qui invite l’Espagne à une grande prudence. Pour s’emparer de la Régence, les Français ont dû combattre pendant près de vingt ans un ennemi insaisissable : à certains momens, l’armée a réuni plus de cent mille hommes ; plus d’un milliard y a été englouti. Pour la conquête du Maroc, certes les sacrifices s’accroîtraient avec une résistance plus grande. Les indigènes de l’Algérie étaient au plus trois millions avant la guerre et les émigrations, qui en ont un peu réduit le nombre ; au Maroc, ils sont six millions au moins, et même huit ou neuf d’après la plupart des géographes. Le gouvernement de la Régence, turc et étranger d’origine, était odieux aux Kabyles et aux Arabes, qui l’ont laissé tomber ; celui du Maroc, né des entrailles de la nation, a été élevé et il est soutenu, malgré des révoltes isolées contre quelques princes, par la foi populaire. Les Français rencontrèrent, il est vrai, en face d’eux un homme de génie qui organisa la résistance ; mais les races du Gharb ne pourraient-elles aussi enfanter, à l’appel de la guerre sainte, un nouvel Abd-el-Kader ? De tous les pays de l’islam, le Maroc est le plus fertile en marabouts et en saints, et les grands hommes ne sont pas rares dans son histoire. N’insistons pas néanmoins sur les obstacles que rencontrerait, selon toute apparence, l’Espagne au Maroc, ni sur ceux que pourrait lui créer l’état de ses finances si elle entreprenait en Afrique une guerre de conquête. L’Espagne n’a d’autre souci, nous le croyons, que d’infliger au Maroc un juste châtiment. Une fois ce but atteint, la diplomatie, reprenant son œuvre interrompue, proposerait à son tour des arrangemens qui répondraient à une situation nouvelle de l’empire marocain vis-à-vis de l’Europe.


III. - RELATIONS NOUVELLES DE L'EUROPE AVEC LE MAROC. - LES CONDITIONS DE LA PAIX.

On a vu que la convenance de nouveaux accords avec la France a été reconnue en 1844. La convention commerciale avec l’Angleterre doit être révisée en 1861. Toutes les autres puissances ont intérêt à améliorer leurs anciens traités. Dans de telles conjonctures, l’avènement d’un nouveau souverain est une occasion favorable, car les princes musulmans attachent plus d’importance aux engagemens qu’ils contractent qu’à ceux dont ils héritent, et l’usage s’est établi de renouveler avec chacun d’eux les conventions signées avec leurs prédécesseurs. Le traité anglais du 9 décembre 1856 et la convention commerciale du même jour fournissent les bases essentielles des arrangemens à conclure. Il suffît d’en préciser ou d’en étendre quelques clauses.

En première ligne se présente le règlement des rapports consulaires. Depuis longtemps déjà, les consuls européens n’ont été admis à résider que sur la côte, à Salé, Tétuan, Tanger ; mais le roi de France Henri III avait, sur l’invitation même du chérif régnant en 1577, nommé un consul et institué une agence consulaire à Fez. Les cités commerciales de France et d’Italie y ont entretenu des représentans à diverses époques ; c’est ce passé qui doit revivre. Aujourd’hui le sultan marocain traite avec l’Europe par l’organe d’un secrétaire attaché à sa personne, qui communique les ordres du maître au commissaire des affaires étrangères résidant tantôt à Tanger, tantôt à Tétuan. Ce dernier seul est en rapport avec les consuls. On devine les lenteurs, les complications, les malentendus qui en résultent, commissaire et vizir s’appliquant, comme tous les courtisans de ce bas monde, à ne faire entendre à leur souverain que le moins possible de vérités déplaisantes. Les mêmes raisons qui déterminent la diplomatie européenne à vouloir pénétrer jusqu’à Pékin existent à l’égard de Fez, car le système d’isolement est exactement pareil.

Dans son traité, l’Angleterre s’est fait accorder implicitement cette faculté, en stipulant que ses consuls pourront résider dans tel port ou ville de l’empire que choisira le gouvernement britannique. Les traités avec les autres puissances ne permettent que la résidence dans les ports. Malgré cette autorisation, la nation qui est représentée par des agens à Ghedamès et à Mourzouk, au cœur du Sahara, s’est abstenue d’envoyer jusqu’à présent des représentans soit à Fez, soit à Maroc. Dans de nouvelles négociations qui suivraient les succès de la guerre, l’Angleterre, l’Espagne et la France pourraient réclamer et obtiendraient certainement, avec la faculté de résidence, celle qui lui donne tout son prix, le règlement des affaires avec les propres ministres du sultan, et au besoin avec le sultan lui-même, sans qu’il fût nécessaire de recourir comme aujourd’hui, pour arriver jusqu’à ce dernier, à une ambassade extraordinaire. Encore une audience de dix minutes est-elle tout ce que les ambassadeurs ont jamais pu obtenir en pareil cas. En 1844, après l’affaire de Mogador, Abd-er-Rahman aima mieux se rendre de sa personne à Rabat qu’autoriser un représentant de la France à se rendre à Fez. On transigea sur ce point comme sur celui des frais de la guerre, parce qu’à cette époque le véritable ennemi à réduire était Abd-el-Kader, dont le déclin immédiat, suivi trois ans après de sa soumission personnelle, prouva que la modération avait été d’un excellent calcul ; mais la condescendance n’aurait plus aujourd’hui les mêmes motifs. C’est au cœur de l’empire, à Fez et à Maroc, que la civilisation doit porter son action, pour sa propre dignité et pour le progrès du peuple marocain lui-même. Il conviendrait d’insister en outre pour que l’empereur se fît représenter lui-même auprès des cours de Paris, de Londres, de Madrid par des envoyés et des consuls à résidence fixe, moyen précieux de régler à l’amiable les incidens et d’initier les barbares à nos idées politiques. Les sultans ont souvent envoyé en Europe des représentans en mission ; Gênes a eu pendant longtemps le privilège de posséder un véritable consul marocain, et aujourd’hui Gibraltar sert de résidence à un agent qui a l’œil et l’oreille sur tous les mouvemens et les bruits de l’Europe pour les transmettre à Fez. Un pas de plus, et l’on se mettra au ton de toutes les nations, même de celles qui, comme la Turquie et la Perse, appartiennent au monde musulman.

Les rapports des consuls avec les pachas et ministres doivent être empreints d’une dignité qu’ils n’ont pas toujours eue. Les chaussures à ôter, les présens à offrir, l’intermédiaire obligé d’un interprète juif qui traduit le dialogue à genoux ou à plat ventre, tous ces symboles d’humiliation, qui ont existé, qui existent peut-être encore en partie, sont un démenti trop manifeste à l’égalité qui doit régner entre les états. On y mettrait fin au plus tôt, si l’on confiait les fonctions consulaires à des agens familiarisés avec la langue et les mœurs des indigènes, et sachant par quelle vigueur d’attitude on en obtient respect et justice. Ainsi fait l’Angleterre, qui a rendu en quelque sorte héréditaires dans la famille Drummond Hay les titres de chargé d’affaires et de consul-général : aussi recueille-t-elle les fruits d’une expérience consommée. La France n’a pas suivi cet exemple ; elle a même, en 1842, toléré que le sultan refusât son exequntur à M. Pellissier, nommé consul à Mogador ; plus tard elle a consenti à l’éloignement de M. Léon Roches, membre du consulat de Tanger, sans autre motif réel que la connaissance trop approfondie de la langue arabe et des secrets de l’administration qui distinguait ces deux fonctionnaires.

La position des agens consulaires dans les villes de second ordre appelle aussi quelques réformes. Ceux d’entre eux qui appartiennent au culte israélite sont cantonnés dans le mollah, qui est le ghetto des Juifs, et qui existe partout ailleurs qu’à Tanger : les drapeaux chrétiens se trouvent ainsi arborés dans un quartier voué à l’opprobre si on les étale au grand jour, ou honteusement cachés si les titulaires jugent à propos, par scrupule ou par prudence, de ne pas les montrer. Le traité anglais autorise tout consul britannique à résider où bon lui semble, et par conséquent à franchir l’enceinte du mépris : c’est un précédent à suivre. La plupart des agens consulaires sont en outre négocians, et à ce titre débiteurs de droits de douane. L’usage s’est introduit que l’empereur leur accorde, pour l’acquittement de ces droits, des crédits presque illimités, qui les mettent sous sa dépendance et contiennent leur zèle en faveur des intérêts et des personnes qu’ils devraient protéger. Autre abus à réformer !

Les droits personnels des nationaux étrangers sont à régler. À cet égard, le traité anglais laisse peu à désirer. Il stipule au profit des sujets britanniques la faculté de voyager, de résider où il leur plaît, de louer des maisons et des magasins, d’acheter des marchandises, de régler tous leurs marchés avec tels agens qui leur conviennent. Il les soustrait à toute contribution forcée, à toute saisie et confiscation, à toute amende arbitraire. Il protège en un mot pleinement leur fortune et leur personne, fussent-ils chrétiens, juifs ou mahométans. Sous l’égide de telles libertés, les Anglais peuvent visiter tous les états du sultan ; mais le droit d’acquérir des immeubles se réduit à la faculté de construire des édifices pour la durée de temps jugée nécessaire au remboursement fructueux des capitaux. En Tunisie, en Turquie, la propriété immobilière est permise aux étrangers ; elle peut l’être au Maroc.

De même pour l’exercice des cultes chrétiens, qui est interdit jusqu’à ce jour, car on ne peut admettre comme chose satisfaisante la célébration à huis clos, et en quelque sorte clandestine, de quelques messes dans la chapelle espagnole de Tanger. En ceci, le traité anglais, avec la sollicitude particulière à cette nation, a tout réglé convenablement, jusqu’au droit d’inhumation. On ne refusera pas aux catholiques une liberté reconnue aux protestans, aux israélites même, et qu’ils possèdent à Tunis et dans tout l’empire ottoman. L’ouverture d’écoles chrétiennes et mixtes en sera la conséquence. Quant au droit de propagande et de mission à travers le pays, toujours revendiqué par les âmes exaltées qui aspirent à la palme du martyre, la prudence oblige de s’en passer. La prédication par l’exemple des vertus reste toujours permise, et mieux que toute autre elle fait les conversions sincères.

Sur les intérêts commerciaux, troisième objet à régler, l’initiative anglaise n’a pas été moins bien inspirée. À l’importation et à l’exportation, les prohibitions sont supprimées, sauf pour les articles suivans, qui ont trait à la santé et à la sécurité publiques : tabac, pipes à fumer, opium, poudre à tirer, salpêtre, plomb, armes et munitions de guerre. Le droit d’importation est fixé à 10 pour 100 ad valorem, proportion qui ferait honneur à nos tarifs. Les droits sur l’exportation sont encore généralement trop élevés, mais l’avenir les améliorera par un accroissement d’influence. Les seuls monopoles que le gouvernement se réserve sont ceux des sangsues, des écorces, des tabacs et autres herbes à fumer. D’autre part, les taxes de la navigation sont loin d’être exorbitantes. Que les diverses nations européennes partagent avec l’Angleterre les profits du nouveau système, et le commerce de l’empire prendra des proportions dont le mouvement actuel, qui roule sur 22 ou 25 millions de francs, ferait mal apprécier l’importance [4]. L’Algérie montre quelle est à cet égard l’influence vivifiante de la civilisation ; moitié moins étendue et peuplée que son voisin de l’ouest, elle fait aujourd’hui pour environ 200 millions d’échanges.

Le Maroc peut fournir une grande quantité de matières premières : laines, cuirs, peaux et autres dépouilles animales, cires, huiles, écorces à tanner, bois d’ébénisterie et de marine, plantes textiles, tinctoriales et médicinales. Il peut vendre des blés, qu’une absurde prohibition laissait naguère enfouis dans les silos, pendant que l’Europe inquiète les achetait au bout du monde et à tout prix, et entre autres objets de consommation les fruits frais, les légumes secs, les graines de toute sorte, les animaux vivans, les sangsues. Du fond des déserts, les caravanes apporteront des gommes, des plumes d’autruche, de l’ivoire, de la poudre d’or. Les montagnes livreront d’inépuisables filons de minerais de toute sorte, surtout de fer, de cuivre et de plomb argentifère. L’industrie même, soit des tentes, soit des villes, offrira des tissus de laine et de soie, des cuirs préparés avec art, des métaux travaillés avec un goût original qui s’accommodera parfaitement à notre élégance. À son tour, une population de six millions d’habitans, industriels et consommateurs, ouvrira un débouché à tous les produits fabriqués de l’Europe et de l’Amérique, et aux denrées coloniales de toute provenance, débouché qui deviendra pour ainsi dire illimité quand on pénétrera par le Maroc dans l’intérieur de l’Afrique. Aujourd’hui l’Angleterre prélève les quatre cinquièmes de ce commerce ; la seconde part revient à la France ; le reste se partage entre trois ou quatre puissances seulement, l’Espagne, la Sardaigne, les États-Unis. Le Portugal et la Hollande, qui autrefois trafiquaient directement avec le Maroc, ont été absorbés par Gibraltar. En retour, la Belgique par son industrieuse activité a conquis une place dans ce mouvement de transactions qui peut prendre facilement des proportions plus considérables et laisser le champ libre à tous les peuples et à tous les commerces.

Entre toutes ses rivales, la France profiterait d’un système libéral de relations. Mise dernièrement par la prohibition dans l’impossibilité d’exporter du Maroc les laines dont les fabriques du midi tirent un grand parti, elle a adressé des protestations qui n’ont été accueillies que depuis quelques semaines, après des dommages irréparables. Une prohibition pareille contre l’exportation des cuirs et des peaux a subsisté jusqu’à présent. Nous avons droit au traitement de la nation la plus favorisée, mais il paraît que nous n’en usons pas. Contrarié par une suite de mesures vexatoires, notre lot commercial (importations et exportations comprises) roule sur le modeste chiffre de trois ou quatre millions de francs, et encore les navires, au nombre d’une centaine, qui fréquentent la côte occidentale du Maroc arrivent-ils en général sur lest, et font-ils en numéraire leurs achats, tandis que les Anglais, mieux avisés, favorisés d’ailleurs par une fabrication moins chère, échangent produits contre produits : double gain.

La possession de l’Algérie et du Sénégal donne au Maroc, situé entre les deux colonies, une valeur exceptionnelle pour la France. De l’une à l’autre, sous les auspices d’une alliance solide, s’établiraient des services de navigation qui les relieraient en faisant escale dans les principaux ports du Maroc. Sur la Méditerranée, ils rencontreraient Tétuan, avec son active clientèle de quinze mille Israélites ; Ceuta, peuplée de trois à quatre mille habitans ; Tanger, qui en compte de onze à douze mille ; Larache, bâtie sur la rive gauche du Leuccos, dont l’embouchure forme un assez bon port, ainsi que Méhédia, au sud ; Rabat et Salé, dont nous avons dit les propriétés stratégiques, et qui sont des centres considérables de production et d’exportation, peuplés de soixante mille âmes ; Darbeida ou Casablanca, ville jadis florissante, aujourd’hui en déclin, quoique située dans un pays très fertile ; Mazagan, qui fait un assez grand commerce de laines avec la Sardaigne ; Sali, bon mouillage ; Mogador, entrepôt commercial de tout le sud ; enfin Agadir ou Santa-Cruz, aujourd’hui délaissée par ordre des empereurs, dont la faveur s’est portée sur Mogador, mais qui retrouverait son antique prospérité par l’échange des articles de commerce avec les produits de la province de Sous ; c’est là qu’avant la découverte de l’Amérique, l’Europe s’approvisionnait de sucre, cultivé et fabriqué autour de Taroudant. À l’Oued-Noun finit la puissance réelle des sultans, et l’on aurait à contracter des alliances nouvelles qui seraient recherchées comme une protection ; les commerçans fonderaient eux-mêmes un comptoir à l’embouchure de l’Oued-Draa, où les caravanes qui parcourent le désert viendraient porter leurs cargaisons, de préférence au port plus lointain de Mogador. De là les navires, traversant la zone d’abondantes pêcheries qui s’étend entre l’Afrique et les Canaries, se détourneraient vers ces îles fertiles qui reproduisent, au sein de l’Océan, la chaîne de l’Atlas, dont elles sont le prolongement. Ensuite le courant les porterait sur l’archipel du Cap Vert, d’où ils atteindraient soit les comptoirs à recréer, sur d’anciens exemples, à Arguin et Portendyk, soit nos établissemens de Saint-Louis du Sénégal et de Gorée. Pour protéger ces nouveaux périples d’Hannon, une station de marine militaire promènerait le pavillon français le long de ces parages.

Du côté des frontières de terre, des profits pareils s’offrent à la France ; mais ici, ou répugne à le dire, les barbares en fait d’institutions commerciales ne sont pas les Marocains. Pendant que tous nos produits s’écoulent librement chez nos voisins, tous les leurs après avoir été longtemps absolument prohibés, passent sous les fourches caudines de nos douanes. Nemours, Lalla Maghrnia, Sebdou, Tlemcen, sont dotés de bureaux où le tarif est le moindre des ennuis. Les formalités à remplir par des étrangers, ignorans de notre langue et de nos habitudes administratives, exigent des interprètes qui rançonnent ces malheureux à des taux crians. Une multitude de petites charges accessoires aggravent la taxe principale et irritent le maître de la caravane, qui se promet bien de ne plus s’y laisser prendre. Pendant des siècles, d’impérieuses nécessités commerciales conduisirent les marchands d’Oudjda, Teza, Fez, Figuig, Tafilet, à Tlemcen, que son admirable position avait faite la capitale d’un royaume, une capitale peuplée de cent mille âmes. Les convenances du pèlerinage religieux prolongeaient le courant des voyageurs à travers toute la régence d’Alger, qui recueillait les bénéfices d’un transit important de personnes et de marchandises. Quand ces voies commerciales et religieuses, coupées par la guerre, se rouvrirent avec la paix, la douane s’empressa d’y mettre ordre, par la prohibition d’abord, puis par des tarifs. Au début, la puissance des habitudes procura d’assez belles perceptions, et l’on crut à un succès. D’année en année, les recettes baissèrent ; aujourd’hui la douane ne fait plus ses frais, tant le commerce du Maroc fuit de jour en jour un pays inhospitalier.

Comment une administration qui ne manque certes pas d’intelligence a-t-elle eu l’idée, fort bizarre ce semble, d’échelonner des douaniers sur une longue ligne de désert, tant au Maroc que du côté de la Tunisie et jusqu’au seuil du Sahara ? Elle a voulu complaire à l’industrie française, dont les calicots ne pourraient, disait-on, soutenir la concurrence de l’Angleterre, si celle-ci pouvait arriver impunément à nos frontières de terre. En vérité, une industrie mérite-t-elle des faveurs, lorsque ne lui suffisent pas la protection des frais de transport à travers cent lieues de pays et les taxes douanières de Maroc, de Tunis, de Tripoli ? Ou plutôt peut-on bien prendre au sérieux une telle prétention d’impuissance ? Quel que pût être le dommage, les marchandises d’origine africaine n’y sont pour rien, et elles devraient circuler librement de leur pays d’origine en Algérie, et par l’Algérie en France. Et quant aux marchandises anglaises, leur concurrence accuse surtout l’état des routes de l’Algérie. Un réseau de chemins de fer est la vraie protection qu’il faille accorder au travail national, comme s’appelle lui-même celui des rouenneries, qui n’est pourtant pas le seul digne de ce nom. Ces déplorables barrières ferment à l’Algérie, outre le chemin du Maroc, celui de toute l’Afrique intérieure. La vraie route vers le Soudan et Tombouctou, la plus courte, la plus sûre, la plus fréquentée des indigènes, est celle qui, remontant le bassin de la Moulouïa, aboutit à Tafilet, et de là s’engage dans la vallée saharienne de l’Oued-Guir pour atteindre l’oasis de Touat. De Tafilet à Tombouctou, la route a été suivie par Caillé. Plus d’une fois, des négocians ont songé à établir une factorerie à Sebdou, même plus au loin dans le sud ; ils ont toujours reculé devant les rigueurs de la douane française et l’incertitude de la protection qui serait accordée à leurs entreprises.

Dans une carrière pacifique et fructueuse d’échanges, l’Europe recueillerait, croyons-nous, des triomphes plus satisfaisans et plus profitables que dans une guerre de conquête et d’extermination contre l’empire du Maroc. Par ces voies, la barbarie s’élèverait plus vite et plus sûrement à la civilisation. Les succès considérables obtenus par la diplomatie anglaise, quoiqu’au seul profit d’un peuple, prouvent que les barbares eux-mêmes ne résistent pas indéfiniment aux lumières supérieures, aux conseils bien motivés, à leur propre intérêt, bien expliqué et bien compris. L’état de Tunis n’était pas moins arriéré il y a quelques années, et déjà, sur l’instigation de la France, il se transforme sensiblement. Le Maroc ne sera pas plus réfractaire, son histoire autorise à l’espérer. Sous les glorieuses dynasties des Almoravides, des Almohades, des Mérinides, les princes chrétiens et les républiques de l’Italie étaient liés par des traités d’amitié et de commerce avec les maîtres du Maghreb, dont la cour et les villes étaient ouvertes à leurs marchands et à leurs envoyés. Auprès de ces monarques, des chevaliers chrétiens, fuyant les discordes civiles, trouvaient un asile honorable. L’orthodoxe Raguse employait ses navires à transporter les pèlerins à Alexandrie, comme fait aujourd’hui la protestante Angleterre. Fez était renommé pour ses écoles, ses bibliothèques, pour l’aménité de ses mœurs, reflet de l’Andalousie. Les papes eux-mêmes correspondaient, amicalement avec les khalifes de l’Occident, et nommaient librement des évêques pour diriger les groupes chrétiens répandus dans l’intérieur de l’empire. Fez, Méquinez, Maroc, possédaient des couvens et des églises, où des religieux célébraient le culte portes ouvertes. Même par un trait de mœurs que de nos jours encore désavoue la civilisation, on l’a vu au congrès de Paris en 1856, le commerce particulier se continua en un certain moment sans trouble entre les sujets des états chrétiens et musulmans qui étaient en guerre. L’histoire atteste donc, par une multitude d’exemples, que, pendant et après l’héroïque duel des croisades, l’islamisme et le christianisme vivaient en paix en divers lieux, et particulièrement dans l’Afrique du nord. La brutale expulsion des Maures d’Espagne, l’avènement de la dynastie religieuse des chérifs et la piraterie barbaresque rompirent les alliances, et l’on inclina depuis lors vers l’idée d’une incompatibilité radicale entre les croyans comme entre les dogmes des deux religions : sentiment entretenu de nos jours par la décadence anarchique de la Turquie, que l’on voit promettre des réformes, les tenter mollement et ne pas les accomplir.

Le spectacle de l’Algérie, où chrétiens et musulmans vivent en paix, entremêlés les uns aux autres, a suscité dans notre esprit d’autres convictions. Joseph de Maistre a écrit quelque part que « l’islamisme est une secte chrétienne. » On peut bien admettre avec lui que la religion de Mahomet est, comme celle de Moïse, une forme incomplète du christianisme, l’une antérieure, l’autre postérieure à l’Evangile ; par cela même, elle ne peut être un amas de ridicules et dégradantes superstitions. En dehors de toute tentative téméraire, les concessions à l’esprit moderne qui doivent amener la transformation progressive du Maroc seront obtenues, à l’heure opportune, par le concours de la France, de l’Espagne et de l’Angleterre. La France, en ramenant dans leurs campemens des régimens victorieux qu’elle pouvait diriger sur Fez, vient d’acquérir le droit d’être écoutée ; l’Espagne acquerra ce droit par ses victoires ; l’Angleterre exerce depuis longtemps une haute influence. Devant leur entente, le nouveau sultan du Maroc comprendra que de sa déférence à leurs conseils dépend sa destinée. Il s’inclinera sous l’arrêt de Dieu : c’était écrit !

Si, contre toute attente raisonnable, l’opiniâtreté du sultan refusait toute réforme à une bienveillante intervention, il faudrait bien se résoudre à prévoir, dans un avenir plus ou moins prochain, quelque révolution que prépareraient la guerre civile et l’anarchie. Les chérifs auraient fait leur temps, et à leur premier tort, au lieu de leur pardonner encore, on les remplacerait. Élèverait-on à leur place une nouvelle dynastie musulmane ? Installerait-on un prince chrétien ? Ferait-on un appel, avec une héroïque confiance, suivant le vœu de quelques esprits éminens, à l’émir Abd-el-Kader, qui consume inutilement sa haute intelligence dans ses loisirs de Damas ? Le Maroc serait-il partagé entre les puissances coalisées contre lui, ou bien serait-il annexé à l’Algérie ? Ces solutions extrêmes, l’esprit les conçoit ; mais il ne peut que les livrer, sous une forme dubitative, aux méditations des lecteurs. Il nous suffit d’avoir mis en lumière, avec quelques développemens, les transactions moins radicales qui se présentent au premier plan : si jamais ces transactions paraissent impossibles, il faudra bien alors réclamer, à défaut d’améliorations de détail, un gouvernement nouveau et de toutes pièces, avec la condition expresse pour lui de se légitimer par la colonisation du sol, par l’essor de l’industrie et du commerce, et surtout par la tutelle paternelle des races vaincues et le scrupuleux respect de leur liberté religieuse.


JULES DUVAL.


  1. Voyez, notamment dans la Revue du 1er décembre 1840, le Maroc et la Question d’Alger, de M. À Rey de Chypre.
  2. Nous empruntons cette expression au Dr Warnier, que vingt-cinq ans de séjour en Algérie et une mission politique importante, remplie au Maroc, ont mis à la tête des autorités les plus sûres en toute question algérienne et marocaine. M. Walsin Esterhazy avait adopté, pour la régence d’Alger, la même division dans son Histoire du Gouvernement turc.
  3. D’après les indications les plus récentes, mais très hasardées faute de sources officielles, voici comment s’établissait le budget du Maroc :
    Recettes.
    {entête tableau charte alignement|center}} ! ! piastres de 5 fr. 25 c. |----- | 1° Contributions sur les terres et les troupeaux | 650,000 |-bgcolor="#EFEFEF" | 2° Impôts sur les Juifs | 30,000 |----- | 3° Droits réunis | 950,000 |-bgcolor="#EFEFEF" | 4° Fabrication de la monnaie | 50,000 |----- | 5° Douanes | 400,000 |-bgcolor="#EFEFEF" | 6° Vente du tabac | 35,000 |----- | 7° Droit du fisc | 150,000 |-bgcolor="#EFEFEF" | 8° Location du domaine impérial | 40,000 |----- | 9° Cadeaux des consuls et des négocians | 225,000 |-bgcolor="#EFEFEF" | Total | 2,600,000 |}
    Dépenses.
    piastres de 5 fr. 25 c.
    1° Maison impériale, harem, écuries 110,000
    2° Entretien des palais et jardins publics 65,000
    3° Cadeaux à La Mecque, aux chérifs, aux mosquées 65,000
    4° Traitemens des fonctionnaires 50,000
    5° Armée de terre 650,000
    6° Marine militaire 30,000
    7° Honoraires des consuls en Europe 15,000
    8° Courriers 5,000
    Total 990,000


    Économie annuelle, 1 million 1/2 de piastres, soit de 7 & 8 millions de francs ; en trois siècles, 2 milliards.

  4. En 1854, d’après un rapport du consul belge de Tanger, le commerce total fut seulement de 16,861,351 francs, mais il monta en 1855 à 30,628,875 francs. Ce document estime que ce chiffre est au-dessous de la réalité à cause de la contrebande anglaise, dont les importations passent pour excéder d’un quart les importations déclarées. Gibraltar est le centre de cette contrebande, qui s’étend jusqu’à l’Algérie et l’Espagne.