La Question du Mexique

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La question du Mexique
Félix Clavé



LA


QUESTION DU MEXIQUE.




RELATIONS DU MEXIQUE
AVEC LES ETATS-UNIS, L'ANGLETERRE ET LA FRANCE




En présence des graves complications qui surgissent dans le Nouveau-Monde, on peut prévoir que la politique de l’Europe se trouvera de plus en plus mêlée aux luttes et aux agitations des sociétés américaines. Au nord, le gouvernement britannique discute avec les États-Unis au sujet de l’Orégon ; au centre, il se rend maître du Nicaragua ; au sud, les révolutions de la Plata nécessitent l’intervention de deux grandes puissances appelées à défendre les droits de l’humanité et leurs intérêts compromis. C’est un terrain nouveau sur lequel la France prend position un peu tard, et qu’il importe de bien connaître. Déjà l’Angleterre et les États-Unis se sont préparé les voies. Vis-à-vis de ces jeunes républiques dont les destinées semblent désormais étroitement liées à celles de l’ancien monde, quel sera notre rôle ? quelle occasion saisirons-nous pour établir notre influence sur une base large et durable ? Jamais une telle question n’a présenté plus d’à-propos que depuis nos démêlés avec le Mexique. Ne nous le dissimulons pas, si nous refusons de comprendre la gravité des évènemens qui se passent de l’autre côté de l’Océan, si nous permettons que le Mexique soit entamé par l’Angleterre ou les États-Unis, c’en est fait des républiques espagnoles du Nouveau-Monde, c’en est fait peut-être de notre nom au-delà de l’Atlantique. Désormais nous trouverions toujours dans ces parages deux puissances prêtes à combattre la nôtre, à faire prévaloir leurs exigences sur nos intérêts. Partout déjà, au Texas, à Nicaragua, en Californie, dans l’Orégon, nous rencontrons la Grande-Bretagne et les États-Unis, ceux-ci cherchant à déborder sur les peuples du sud, celle-là s’efforçant d’opposer une digue au torrent et d’en détourner le cours à son profit. Dans ce conflit, qui menace à la fois l’influence française et l’indépendance des républiques espagnoles dont le Mexique est l’avant-garde ne verrons-nous donc qu’une simple discussion de limites, et permettrons-nous que nos destinées futures en Amérique se débattent sans notre intervention ? C’est là une situation que la France n’acceptera point, nous l’espérons. En examinant quelles ont été nos relations, celles de l’Angleterre et des États-Unis avec le Mexique depuis l’indépendance, on se convaincra de l’importance des problèmes qui s’agitent dans ce pays et qui ont été jusqu’à ce jour trop peu étudiés.

Les relations politiques et commerciales de l’Europe avec le Mexique étaient à peu près nulles avant 1821, époque de l’émancipation. Tant que l’Espagne conserva sa colonie, elle la ferma aux étrangers avec un soin jaloux ; des lois d’une cruelle sévérité en interdisaient l’entrée à quiconque n’était pas sujet espagnol ; il fallait pour y pénétrer une permission spéciale qu’on n’obtenait qu’avec de grandes difficultés. Les naufragés eux-mêmes ne pouvaient espérer de fléchir la rigueur inhospitalière de ces lois ; à peine avaient-ils touché le sol mexicain, qu’ils étaient conduits en prison comme des pirates, et tous les voyageurs qui ont visité le Mexique depuis 1821 se rappellent avoir entendu raconter à de malheureux vieillards, jetés autrefois sur ces côtes par les caprices de l’océan, les tristes détails d’une captivité que put seule terminer l’indépendance. L’Europe ne faisait aucun commerce direct avec ce pays. Des bâtimens espagnols venaient, dans les ports de France, d’Angleterre ou d’Allemagne, charger les marchandises que l’on expédiait ensuite de Cadix ou de Séville pour les Indes occidentales. En un mot, la population mexicaine semblait, comme la société chinoise, retranchée du reste de l’humanité[1].

C’est de l’indépendance, nous l’avons dit, que datent les premières relations du Mexique avec les gouvernemens étrangers. Des trois grandes puissances dont les sujets formèrent alors des établissemens dans le pays, deux se préoccupèrent ostensiblement, dès cette époque, de s’agrandir aux dépens de la république naissante. Placées dans les circonstances les plus favorables pour faire valoir leurs prétentions, l’Angleterre par sa marine et ses colonies de la mer du Sud, les États-Unis par leur voisinage, ces deux nations se sont montrées toujours habiles depuis à tirer parti de l’abaissement du Mexique, à profiter de ses fautes, à se partager ses dépouilles. Cependant, par une singulière inconséquence, le Mexique sembla ne voir dans l’Angleterre et les États-Unis que des protecteurs et des alliés, tandis qu’il outrageait follement la seule nation qui eût un intérêt réel à défendre la nationalité mexicaine. C’est une bizarrerie que l’étude attentive de la politique suivie par les trois puissances depuis vingt-cinq ans peut seule expliquer. Nous commencerons par les États-Unis, qui ont exercé sur le Mexique l’influence la plus directe et la plus voisine.

I
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Avant que le Mexique se fût rendu indépendant de l’Espagne, une colonie américaine avait obtenu du gouvernement de Madrid la permission de s’établir sur les côtes du golfe, entre l’embouchure de l’Arkansas et celle du Rio-Bravo-del-Norte, dans la province du Texas. Cette colonie reconnaissait la suzeraineté de l’Espagne, relevait directement de la vice-royauté de Mexico, avait son gouverneur, ses lois, sa garnison espagnols, et, sans la liberté de conscience stipulée pour elle seule, rien ne l’eût distinguée des autres états mexicains. Pourtant les liens du sang, de l’affection, d’une origine commune, rattachaient la colonie texienne au pays d’où elle venait, et le cabinet de Washington, dans ses prévisions ambitieuses, ne cessait de veiller sur elle avec une paternelle sollicitude. Les États-Unis préludaient ainsi à leurs entreprises futures, et faisaient un premier pas en dehors du territoire de l’Union.

Les colons du Texas eurent à lutter contre de nombreux obstacles : les émanations pestilentielles d’un sol vierge et marécageux exercèrent d’affreux ravages dans la colonie naissante ; mais, une fois acclimatés, les Texiens virent tous ces obstacles se changer en sources de richesses, et la fertilité de la terre compensa les pertes causées d’abord par son insalubrité. Cependant l’éloignement qu’éprouvaient les Américains pour la domination espagnole, à laquelle ils étaient obligés de se soumettre en se fixant au Texas, peut-être aussi les craintes qu’inspirait le climat, ne permirent pas à la colonie de faire des progrès bien rapides pendant la première période de son existence. Dès que l’indépendance eut été proclamée, et surtout dès que le système fédéral eut permis à chaque province de se gouverner elle-même, tout en restant partie intégrante de l’union mexicaine, l’émigration vers le Texas devint plus considérable, et le gouvernement des États-Unis, on le comprend sans peine, favorisa ce mouvement de tout son pouvoir. En 1834, ce qui n’était, quelques années auparavant, qu’un établissement précaire était devenu un pays florissant ; de nombreuses habitations garnissaient la côte, et Galveston offrait déjà l’aspect d’une ville animée.

Les révolutions qui avaient agité le Mexique avant 1834 n’avaient eu qu’un faible retentissement au Texas. La religion, l’origine et les coutumes élevaient une triple barrière entre les colons texiens et les autres habitans de la république. Aussi la colonie avait-elle pu prospérer sans se ressentir des commotions qui agitaient sans cesse une société moins habituée que cette population de race américaine à la pratique de la liberté. Toutefois la révolution de 1834, qui renversa le fédéralisme pour fonder à Mexico un gouvernement central auquel tous les départemens devaient être soumis, portait une atteinte trop directe aux droits des Texiens pour qu’ils consentissent à l’accepter. C’en était fait de l’ordre qui avait jusqu’alors régné parmi eux, s’ils approuvaient la nouvelle forme de gouvernement donnée au pays par Santa-Anna. Les hésitations d’un congrès inhabile, les révoltes des partis, le despotisme des généraux, en pesant sur le Texas comme sur le reste de la république, devaient entraver nécessairement les progrès de la colonie, empêcher l’accroissement de sa population et de ses richesses. Plutôt que d’accepter une telle situation, les Texiens déclarèrent qu’ils resteraient indépendans.

On sait quelles furent les suites de cette déclaration. Pendant que le Mexique faisait longuement ses préparatifs pour reconquérir la province rebelle, le cabinet de Washington se hâtait de reconnaître la république texienne ; des souscriptions étaient ouvertes dans tous les états de l’Union pour fournir à ses premières nécessités financières ; des armes, des munitions, passaient de la Nouvelle-Orléans dans les ports du Texas. Des officiers, des soldats américains accouraient en foule à la défense de ce territoire, considéré déjà comme une partie intégrante de la république du nord. Bientôt les Texiens, malgré la faiblesse numérique de leur population, purent entrer en ligne et tenir la campagne contre les forces considérables envoyées de Mexico. Ils résistèrent sur plusieurs points, et firent même prisonnier le général en chef des troupes ennemies. Ce fut un résultat décisif. Santa-Anna, qui avait, quelques jours auparavant, fait massacrer par ses soldats un corps de quatre cents Texiens désarmés après capitulation, ne put se voir sans terreur au milieu des parens de ses victimes. Il promit, pour racheter sa vie, de donner aux troupes mexicaines l’ordre de battre en retraite. On pouvait croire que cet ordre, expédié par un prisonnier qui n’avait plus aucun droit à l’obéissance des soldats de Mexico, serait considéré comme non avenu : il n’en fut rien, et le général Filisola, qui remplaçait Santa-Anna, s’empressa de se retirer au-delà du Rio-Bravo. C’était peu pour le général prisonnier de s’être déshonoré en signant la paix du Texas ; il promit solennellement d’employer son influence à faire reconnaître l’indépendance du nouvel état par le Mexique, s’il était de nouveau rappelé au pouvoir dans sa patrie. A cette condition, on consentit à lui rendre la liberté, et un navire des États-Unis le prit à son bord. Cependant le général mexicain n’était pas à bout de promesses, et on prétend qu’à Washington il prit l’engagement formel, vis-à-vis des ministres de l’Union, de ne pas s’opposer, pour sa part, à la réunion du Texas, si jamais elle était prononcée.

Tranquilles désormais sur le compte du Texas, les États-Unis se tournèrent vers les autres départemens mexicains limitrophes de leurs immenses possessions. Déjà des communications avaient été ouvertes par terre entre Indépendance et Chihuahua ; des caravanes partant de la première de ces villes traversaient les vastes solitudes de l’Arkansas, le Nouveau-Mexique, et arrivaient le quatrième mois à leur destination. Ces caravanes amenaient dans le nord du Mexique un grand nombre de colons américains. Santa-Fé, le Paso-del-Norte, Chihuahua, voyaient affluer parmi leurs habitans les citoyens de l’Union. On pouvait prévoir l’instant où la population mexicaine serait balancée par la population venue des États-Unis, et où les provinces septentrionales du Mexique auraient le sort du Texas. Ce délai même semblait trop long à l’impatience des Américains du Nord : l’établissement du Texas avait mis en goût de conquêtes ce peuple habitué à réaliser ses projets au moment même où il les conçoit. N’ayant aucun prétexte pour rompre avec le Mexique, le cabinet de Washington dut consentir à ce que les citoyens de l’Union prissent un moyen terme. Quoique de fait en paix avec Mexico, le Texas se trouvait encore de droit en hostilité ; si la guerre n’existait pas, la paix n’était pas signée encore, et le gouvernement mexicain annonçait à tout instant l’intention de forcer les Texiens à rentrer dans le giron de la république. Ceux-ci pouvaient donc prendre à leur compte une expédition armée sur Santa-Fé et Chihuahua. C’est à eux que s’adressèrent les Américains.

Depuis long-temps les négocians des États-Unis établis à Santa-Fé et à Chihuahua s’occupaient de faire de la propagande en faveur de l’Union, déguisée sous le nom du Texas. Il n’était pas difficile de recruter des prosélytes parmi les Mexicains, inconstans et légers de leur nature, et continuellement lésés dans leurs intérêts par la tyrannie de leurs gouvernans. Des germes de mécontentement se manifestaient, les principaux habitans nourrissaient le désir de s’unir aux Texiens, et se disaient prêts à proclamer leur indépendance au premier signal. Informés de ces dispositions, des citoyens de l’Union se réunirent à Galveston, et partirent pour Santa-Fé, traînant à leur suite des chariots chargés de marchandises, qui devaient les faire passer, en cas de non réussite, pour des négocians à la recherche de nouvelles voies commerciales. C’est ainsi qu’ils arrivèrent, en septembre 1841, aux environs de la capitale du Nouveau-Mexique ; le gros de la troupe se cacha dans un ravin, à quelques lieues de la ville, pendant que des émissaires allaient s’assurer des intelligences dans la place. Déjà ils avaient gagné à leur cause presque toute la population de Santa-Fé ; le jour de l’insurrection était fixé, lorsque le général Armijo, gouverneur du département, fut averti de leurs menées par un traître. Il laissa agir les prétendus Texiens sans les inquiéter ; mais, au moment où ils quittaient la ville pour aller rejoindre leurs compagnons, il les fit suivre, parvint à connaître le lieu où se cachaient les Américains, sa troupe les enveloppa avec des forces décuples, les surprit pendant la nuit, et les fit prisonniers. Ainsi échoua cette tentative prématurée (les citoyens de l’Union pour s’emparer du nord du Mexique.

Une seconde expédition, tentée en 1843, ne fut pas plus heureuse. Depuis ce temps, et malgré l’insuccès de ces deux tentatives, l’ambition américaine ne s’est point découragée. L’influence des États-Unis fait chaque jour de rapides progrès dans les départemens du Nouveau-Mexique et de Chihuahua. Tout concourt à hâter ces progrès, les tergiversations du gouvernement mexicain, l’attitude des populations sauvages, qui deviennent de plus en plus redoutables, l’affluence des citoyens de l’Union qu’amènent les caravanes parties d’indépendance. Les députés, les sénateurs de ces deux départemens, ne cachent ni l’espérance qu’ils nourrissent de se voir bientôt annexés à l’Union, ni les efforts qu’ils font pour arriver à ce but[2].

A peu près à la même époque, le Yucatan, travaillé aussi par la politique des États-Unis, essaya de secouer le joug du gouvernement central de Mexico. Les Américains lui vinrent encore en aide sous le pavillon texien. De la Nouvelle-Orléans, de Galveston, partirent des navires chargés d’armes, de munitions et de soldats. De nombreux corsaires arborant les couleurs du Texas s’élancèrent dans les eaux du golfe pour courir sus aux bâtimens mexicains. Là encore l’influence américaine prévalut. Après deux ans de guerre, le Yucatan signa avec Mexico un traité qui le détachait à jamais de la famille des peuples de la Nouvelle-Espagne, et préparait les voies à une annexion comme celle du Texas. Par ce traité, les Yucatèques consentaient à garder le pavillon mexicain, mais à la condition de se gouverner eux-mêmes à l’avenir et d’imposer à leur gré les marchandises venant du Mexique, sans que le Mexique conservât la même liberté à l’égard des leurs. En cas de guerre, le gouvernement de la république ne pouvait exiger d’eux ni subsides ni armée, bien qu’il s’engageât à leur fournir un corps de troupes, si leur indépendance était menacée par une autre puissance. Les Yucatèques continueraient à envoyer des députés au congrès de Mexico, mais ils ne prendraient des lois votées que celles qui leur paraîtraient conformes à leurs besoins ; les autres cesseraient d’être obligatoires pour eux. Dès les premiers mois de 1845, le gouvernement mexicain avait violé ce traité en frappant de droits exorbitans les sucres du Yucatan, sous prétexte qu’ils venaient de l’île de Cuba. Il fournissait ainsi un premier prétexte à la rupture préparée par les États-Unis. On a entendu, cette même année, à Jalapa des députés yucatèques qui s’en retournaient dans leur pays dire hautement qu’ils allaient se jeter dans les bras de l’Union, puisque la république refusait de tenir les engagemens contractés envers eux.

Fidèles à leur politique, aidés par le libre concours des populations, les États-Unis, en provoquant des conflits dont ils profitaient une fois les faits accomplis, avaient donc réussi à conquérir pacifiquement le Texas ; ils avaient préparé le Yucatan, le Nouveau-Mexique, Chihuahua, à recevoir leurs lois. Cependant leur ambition n’était pas encore satisfaite, et ils ne perdaient pas de vue les côtes de la mer du Sud.

Là s’étend, entre la Californie et les établissemens russes abandonnés en 1843, c’est-à-dire du 42e degré de latitude septentrionale au 54e, le territoire connu sous le nom d’Orégon. Ce territoire, auquel l’Angleterre et les États-Unis prétendent avoir des droits égaux, longe les frontières du Mexique en s’élargissant à mesure qu’il s’enfonce dans l’intérieur du continent. A l’est, ses limites sont encore indécises. Il est probable que les anciens navigateurs, en lui accordant une fertilité presque fabuleuse, l’ont confondu avec la Californie, dont les bornes ne leur étaient pas bien connues. Quoi qu’il en soit, dans la zone qui borde l’Océan Pacifique, ce territoire est couvert de belles forêts, et présente partout l’aspect de la fécondité ; mais à l’intérieur il est, comme toutes les parties élevées de l’Amérique, sec, pierreux, et dépourvu de végétation arborescente ; seulement, durant la saison des pluies, le sol se revêt de ces herbes hautes et épaisses qui ont fait donner le nom de prairies aux plaines du plateau américain. D’immenses troupeaux de bisons sauvages viennent périodiquement y prendre leurs quartiers d’hiver. Le fleuve, appelé Columbia par les uns, Orégon ou Orégan par les autres, débouche dans l’Océan Pacifique vers le 46e degré de latitude. C’est le fleuve de l’Amérique occidentale qui présente le plus long cours navigable. Depuis le cap Horn jusqu’à la hauteur de la mer Vermeille, la grande Cordilière des Andes, appelée par les Espagnols Sierra Madre, range de si près les côtes de l’océan, qu’elle ne laisse entre sa base et le rivage qu’une bande plus ou moins étroite composée de terres d’alluvion, sur laquelle les rivières qui descendent des montagnes ont à peine le temps de se déployer, et ne forment guère que des torrens ; mais, à partir du 30e degré de latitude, le continent s’étend tout à coup vers l’ouest de toute la largeur du golfe et de la presqu’île de Californie ; la Cordilière, se trouvant ainsi reculée à quelques centaines de lieues dans les terres, permet à l’Orégon de ralentir son cours, et de creuser profondément son lit à travers les plaines.

Depuis longues années, la diplomatie de Londres et celle de Washington s’occupaient du partage de ces terres incultes et désertes ; tout portait à croire qu’aucune difficulté ne compliquerait cette affaire, lorsque la question du Texas vint tout à coup changer la situation. Les États-Unis, lancés par les évènemens du Texas dans une voie d’envahissemens et de conquêtes, se virent dans l’avenir maîtres de tout le Mexique ; sentant que l’Orégon était pour eux la clé de la Californie et prenait, par suite de la possession de cette province, une importance qu’il ne pouvait avoir tout seul, ils traînèrent les négociations en longueur, et se mirent à contester à l’Angleterre des droits qu’ils avaient primitivement reconnus. De son côté, pour appuyer ses prétentions sur l’Orégon et arrêter dans l’ouest les progrès de l’Union, la Grande-Bretagne s’efforçait de se faire céder la Californie par le gouvernement de Mexico. L’occupation de cette province devint ainsi une question de priorité entre les deux puissances rivales, et envenima beaucoup leurs discussions au sujet de l’Orégon. Aucune d’elles ne voulut se départir de ses prétentions, il y eut de part et d’autre refus complet de se faire les concessions les plus légères ; enfin les États-Unis manifestèrent l’intention formelle de tout garder pour eux : c’est qu’ils croyaient s’être assuré la possession de la Californie.

Dès 1840, le bruit s’était répandu que l’Angleterre allait planter son pavillon dans cette province en vertu d’un contrat de cession passé à Mexico, Aussitôt une escadre américaine vint croiser sur les côtes. Les officiers de la marine de l’Union avaient ordre de se rendre maîtres de la Californie à la première nouvelle de l’ouverture des hostilités entre le Mexique et leur gouvernement. Celui-ci, de son côté, cherchait à amener une rupture en pressant L’annexion du Texas, en exigeant des indemnités excessives pour quelques-uns de ses citoyens lésés dans leurs intérêts à une époque bien antérieure, enfin en déclarant que toute agression du Mexique sur le Texas serait regardée comme une offense directe envers l’Union. En 1842, une frégate américaine s’embossa devant le principal port de la Californie, et s’en empara en pleine paix, sous prétexte qu’elle avait reçu la nouvelle de la rupture des relations amicales entre Mexico et Washington. Cette tentative n’eut pas de suites, puisque la guerre n’avait pas été déclarée ; mais le pavillon américain fut salué avec joie par les Californiens, et l’Union reconnut dès-lors que les sympathies du pays lui étaient acquises. Aussitôt une multitude d’Américains, quittant les établissemens de l’embouchure de la Columbie, se répandirent dans la Californie pour y commencer la propagande.

Une démarche du gouvernement mexicain est venue en quelque façon servir les projets de l’Union. Jusqu’à cette époque, les Californies s’étaient gardées seules ; le gouvernement mexicain a eu, en août 1842, la malheureuse idée d’y envoyer un corps d’armée. Or, il n’y a pas de calamité plus grande au Mexique que le voisinage d’une troupe de soldats ; le désordre, le vol, l’assassinat, entrent avec eux dans un pays. Depuis l’arrivée du général Michiltorrena et de sa division, les paysans californiens ne sortent plus que bien armés et prêts à égorger les soldats mexicains au premier signal. Ce qui était, il y a quelques années, le vœu secret de quelques esprits mécontens, est aujourd’hui un vœu unanime et public en Californie. Tout le monde y appelle à grands cris le gouvernement de Washington.

Même chose arrive dans les provinces de Sonora et de Sinaloa, où dure, depuis 1841, une lutte sanglante, féroce, telle que l’histoire des peuples les plus barbares en offre à peine des exemples. Deux familles rivales, les Gandara et les Urrea, s’y disputent la prééminence. Cette guerre, à laquelle la politique des États-Unis a pris une part active, se terminera par une invasion américaine. Déjà l’un des partis, celui des Gandara, se montre décidé à réclamer la protection de Washington, si le Mexique ne vient pas à son secours. Or, tout le monde sait que, dans l’état actuel, le gouvernement mexicain est hors d’état d’intervenir.

Les États-Unis préparent ainsi, depuis vingt ans, la conquête du nord du Mexique ; un prétexte leur manquait pour l’accomplir, ils l’ont trouvé dans l’annexion du Texas. Cette annexion est venue lentement, sans efforts, lorsque, les voies étant partout préparées, il n’y avait plus qu’à tirer un coup de canon pour reculer de six cents lieues les frontières du Mexique. Il faut espérer que le gouvernement de ce malheureux pays, comprenant à temps de quelle dissolution il est menacé, ne se laissera pas entraîner, par un amour-propre insensé, à une guerre qui serait sa perte.

Mais, tandis que le gouvernement ou plutôt le peuple des États-Unis se frayait ainsi les voies à la conquête du Mexique et de l’Amérique du Sud, quelle était la politique de l’Angleterre ?

II
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Lorsque s’accomplit, en 1821, la révolution qui enleva le Mexique à l’Espagne, pour en faire une nation indépendante, l’Angleterre s’empressa de reconnaître la république. Prompte à saisir toutes les occasions d’exercer une influence directe sur les peuples, influence qu’elle sait faire tourner tôt ou tard au profit de son industrie, de son commerce et de sa puissance, elle se hâta d’offrir au gouvernement nouveau les moyens d’ouvrir un emprunt pour faire face aux dépenses de son installation. Cet emprunt, implicitement hypothéqué par l’Angleterre sur les Californies, qu’elle se promettait bien d’occuper un jour, n’était qu’une spéculation sur les embarras probables que jetteraient dans les finances du Mexique l’inexpérience de ses hommes d’état et les troubles inséparables de la fondation d’un empire. La dette mexicaine ne tarda pas à s’élever, par l’accumulation des intérêts non payés, à la somme énorme de 50 000 000 de piastres (250 000 000 de fr.).

On comprend sans peine quels avantages durent résulter pour l’Angleterre de ce service rendu à la république. Par les titres qu’elle s’était assurés à la reconnaissance du Mexique, elle avait acquis le droit d’exiger de grandes concessions. Le nouveau gouvernement, qui ne pouvait même pas servir les intérêts de sa dette, était placé dans l’alternative de tout accorder pour rester en paix avec l’Angleterre, ou de perdre son crédit et ses plus belles provinces. Il s’était enlevé en même temps le droit d’avertir son puissant protecteur de l’expiration du bail de la Balise, où une compagnie anglaise s’était établie, à titre de locataire, du temps de la domination espagnole, sous prétexte d’y couper du bois de teinture et d’ébénisterie. Ainsi, par cet emprunt habilement ménagé, la Grande-Bretagne avait pris une position solide sur le continent américain. La Californie, qu’elle espérait acquérir avec ses bois de construction, ses riches campagnes, ses vins délicieux, ses lins et ses chanvres, donnait à l’Orégon une immense valeur, et permettait au gouvernement britannique de soutenir victorieusement, vis-à-vis des États-Unis, ses prétentions sur ce territoire contesté.

Par son comptoir de la Balise, placé à l’embouchure d’une rivière navigable, à l’entrée du golfe de Honduras, sur une côte où les vents du nord règnent à certaines époques de l’année avec une extrême violence, l’Angleterre possédait le seul port oriental de la presqu’île du Yucatan, port magnifique, où, dans un rayon de cinq lieues, mouilleraient en sûreté toutes les flottes du monde, abritées par un groupe nombreux d’îles riantes et fertiles, qui partagent la mer en mille étroits canaux. De là, se portant au moindre prétexte vers le nord ou vers le sud, elle pouvait surveiller de plus près les États-Unis, s’emparer du Yucatan pour commander le golfe, ou descendre vers les Mosquitos, les Honduras et le Nicaragua, couper l’Amérique en deux, percer l’isthme à l’endroit le plus favorable, tendre à la fois un bras vers l’Europe et un bras vers l’Asie, et ne faire qu’un seul fleuve anglais de la Tamise au Gange. C’étaient de hautes et vastes conceptions ; mais, pour en venir là, il fallait savoir attendre, et ne pas éveiller l’attention de l’Europe par des discussions intempestives. Laissant à l’avenir le soin de réaliser ses audacieux projets, le gouvernement britannique essaya de tirer de sa position de protecteur vis-à-vis du Mexique des avantages plus actuels et moins problématiques. Il prévit que le commerce du pays, délivré du joug de l’Espagne, allait s’approvisionner directement aux véritables sources industrielles de l’Europe. Aussi chercha-t-il à mettre tout à la fois fabricans et consommateurs sous sa dépendance, en envoyant dans tous les ports du golfe et de l’Océan Pacifique des vaisseaux chargés d’y recueillir les fonds que les négocians mexicains avaient à faire passer à leurs fournisseurs de l’ancien monde en échange des marchandises expédiées. L’Angleterre prélevait ainsi un courtage forcé sur les opérations commerciales, s’immisçait à la fois dans les spéculations de l’Europe et de l’Amérique, et, bien qu’il n’en résultât pour elle que de faibles bénéfices en numéraire, son influence y gagnait beaucoup. Les commerçans des deux mondes, à qui elle offrait pour le transport de leur argent des avantages de sécurité qu’ils n’auraient point trouvés ailleurs, s’habituaient à regarder cette intervention comme nécessaire, et la Grande-Bretagne trouvait le moyen de tenir, sans de grands surcroîts de dépenses, une flotte entière en commission sur les côtes de l’Amérique.

En récompense de ces prétendus services rendus au commerce et au gouvernement de la république, le gouvernement anglais obtenait, pour ses nationaux, contrairement à la constitution mexicaine de cette époque, l’autorisation de posséder des mines dans le pays. De nombreuses sociétés se formaient à Londres pour l’exploitation des mines du Mexique. Guanahuato, d’abord, puis Real del Monte, Bolaños, Guadalupe y Calvo et plusieurs autres mines passaient aux mains des citoyens de la Grande-Bretagne, dont l’influence s’augmentait encore de la somme des capitaux introduits. Ces concessions en amenèrent d’autres, des capitalistes anglais obtinrent bientôt le droit de battre eux-mêmes la monnaie. L’hôtel des monnaies de Guanahuato leur fut concédé ; ceux de Chihuahua, Zacatecas, Guadalupe y Calvo ne tardèrent pas à devenir aussi leur propriété. Le gouvernement mexicain, dans sa crainte de mécontenter l’Angleterre, ne reculait devant aucun sacrifice ; il allait même jusqu’à dépouiller ses propres sujets. Parmi les hôtels de monnaie concédés aux citoyens anglais, plusieurs, celui de Zacatecas entre autres, étaient des propriétés particulières, et ne purent leur être donnés qu’au détriment des citoyens mexicains.

Ainsi, d’un côté, l’Angleterre tenait entièrement le Mexique sous sa dépendance, elle l’empêchait de se révolter contre sa suzeraineté, en lui rappelant sans cesse qu’il ne payait pas les intérêts de sa dette ; de l’autre, tremblant de perdre la Californie, effrayé de l’immense indemnité qu’il aurait à payer aux sujets anglais en cas d’expulsion par suite de guerre, le Mexique évitait de se brouiller avec la Grande-Bretagne, et s’efforçait de ne lui donner aucun motif de plainte. Bien des Anglais, il est vrai, furent massacrés dans les guerres civiles, mais ils avaient été pris les armes à la main, combattant dans les rangs des rebelles, et leur mort ne pouvait être imputée au gouvernement. Si d’autres Anglais avaient été assassinés dans leurs propres maisons ou sur les grandes routes, c’étaient là des crimes isolés, que les autorités du pays avaient toujours punis, ou du moins manifesté l’intention de punir[3]. Convaincue par là même du prix que le Mexique attachait à son amitié, la Grande-Bretagne s’affermissait de plus en plus dans son intention d’occuper la Californie. Cette province avait été explorée par des navigateurs anglais, les côtes en avaient été soigneusement relevées dans toute leur étendue, et les cartes conservées au consulat de Valparaiso n’étaient délivrées aux commandans des navires envoyés en mission dans ces parages que sous le sceau du plus grand secret, et à la condition de- les remettre au retour entre les mains de l’agent qui en avait la garde. Tout était prêt pour une prise de possession, que la faiblesse du gouvernement mexicain permettait de regarder comme prochaine.

Au commencement de 1840, il était enfin sérieusement question d’obtenir du gouvernement de la république la cession de cette riche province. La prise de possession de la Californie était devenue à Londres le sujet de toutes les conversations ; les marchands de la Cité porteurs de bons du Mexique se préparaient déjà à y former des établissemens. Une nombreuse escadre anglaise croisait dans les eaux de Cuba, les officiers pensaient tous qu’ils allaient se diriger sur Valparaiso et la Californie. Toutefois l’Angleterre fut trompée dans ses calculs : elle avait trop compté sur la docilité du gouvernement mexicain. Il paraît qu’on essaya en vain de faire entendre raison sur la cession de la Californie à Bustamante, qui présidait à cette époque. Il fallut donc se tourner d’un autre côté. L’homme en qui l’Angleterre trouva l’instrument de ses desseins vivait alors en simple particulier à Manga-de-Clavo, C’était Santa-Anna, qui, sorti des prisons du Texas et couvert des prétendus lauriers conquis sur les Français à Vera-Cruz, attendait l’occasion de se remettre à la tête des affaires du Mexique. On prétend que, dès 1840, des ouvertures lui furent faites par les agens de l'Angleterre au sujet de la Californie, et qu'il promit tout ce qu'on voulut, pourvu qu'on l'aidât à remonter au fauteuil de la présidence. Ce que l'on peut affirmer, c'est que les négocians anglais prirent une part active à la révolution de 1841, qui renversa Bustamante, et à tous les mouvemens qui eurent lieu depuis M. Murphy, Espagnol de naissance, mais Anglais d'origine et de cœur, fut la cheville ouvrière de cette révolution. C'est lui qui courut alternativement de Mexico à Manga-de-Clavo et de Manga-de-Clavo à Guadalajara, stimulant Santa-Anna, excitant Paredes, rédigeant ou corrigeant tous les plans d'insurrection.

Une fois dictateur, Santa-Anna n'hésita point à se faire ostensiblement le défenseur des intérêts de l'Angleterre ; ses relations avec le ministre de la Grande-Bretagne furent marquées d'un caractère tout particulier de bienveillance et d'intimité. Sous son gouvernement, les sujets anglais obtinrent de nouvelles concessions et de nouvelles faveurs. On put croire que la Californie allait enfin leur être livrée. Les missionnaires de Saint-François, dont cette province reconnaissait la direction exclusive, ne vivaient que des revenus de grandes propriétés qui leur avaient été léguées par des ames pieuses. Porter la main sur ces fonds, c'était avouer l'intention ou de sacrifier les missions de Californie ou de céder la province à une puissance étrangère. Santa-Anna ne cessa, pendant tout l'espace de temps écoulé de 1841 à 1844, de vendre successivement et à son profit tout ce qu'il put détacher des propriétés des missionnaires. Tout le Mexique vit dans cette conduite le ferme propos de livrer ce territoire aux Anglais ; partout on s'émut, partout on affirma avec indignation qu'il existait un traité secret entre Santa-Anna et l'Angleterre pour la cession de la Californie.

En présence de ces murmures, Santa-Anna, qui jusqu'alors avait évité avec grand soin de donner le moindre motif de plainte à la Grande-Bretagne, crut devoir changer de tactique. Soit qu'il prît à tâche de dérouter l'opinion en montrant qu'il conservait toute sa liberté vis-à-vis du gouvernement anglais, soit qu'il voulût prouver à l'Angleterre qu'il avait le droit de compter sur sa patience, il se permit de l'outrager. Au mois de septembre 1843, dans une fête donnée au palais national de Mexico à l'occasion de l'anniversaire de l'indépendance, les drapeaux pris sur les Texiens figurèrent en trophée dans la salle de bal. Parmi ces drapeaux, le chargé d'affaires de la reine Victoria ne fut pas peu surpris de reconnaître les couleurs de son pays ; il s'en plaignit aussitôt au dictateur, et demanda que les drapeaux dont on faisait si injustement parade lui fussent immédiatement livrés. Santa-Anna refusa durement de faire droit à ces réclamations ; un débat s'élevé, à la suite duquel le chef du gouvernement mexicain chargea son ministre à Londres de demander le rappel du plénipotentiaire anglais. Il y avait certainement là cause de guerre, et le cabinet de Saint-James nous a prouvé qu'il n'attendait pas toujours des motifs aussi plausibles pour recommencer les hostilités ; mais l'Angleterre tenait à ménager Santa-Anna, de qui elle pouvait obtenir, sans compromettre par une guerre les intérêts de ses nationaux, tous les avantages désirés. D’ailleurs, l’envoyé anglais n’était qu’un secrétaire qui remplissait provisoirement les fonctions de ministre ; la Grande-Bretagne pouvait donc, sans avoir l’air de s’humilier, accorder à la demande du gouvernement mexicain le rappel qu’elle eût prononcé, dans tous les cas, deux ou trois mois plus tard. Elle envoya un ministre à Mexico, mais elle exigea que les prétendus drapeaux texiens lui fussent remis en séance solennelle. Ainsi se termina ce premier différend.

Quelques mois plus tard, l’Europe apprit avec une douloureuse surprise les massacres de Tabasco : trente-sept Européens de différentes nations avaient été envoyés à la mort sans jugement ; un seul avait dû la vie à sa qualité d’Anglais. Le ministre de sa majesté britannique présenta aussitôt ses remerciemens à Santa-Anna, et rendit hommage à sa justice ; mais à peine les journaux avaient-ils publié cette note de félicitation, que le consul anglais de Tabasco écrivit à la légation de Mexico pour se plaindre qu’un de ses concitoyens eût été massacré parmi les trente-sept victimes. Aussitôt nouvelle note du plénipotentiaire qui demandait des explications au gouvernement mexicain. Santa-Anna répondit avec son effronterie ordinaire qu’il avait consulté toutes les listes expédiées de Tabasco, et que pas une ne portait le nom indiqué par la légation britannique. On s’était en effet trompé d’orthographe dans les copies mexicaines ; un simple changement de lettre avait fait un Allemand d’un sujet anglais. La discussion en resta là ; le ministre d’Angleterre, prompt à accepter cette explication, déclara qu’il était complètement satisfait.

La longanimité qu’avait montrée l’Angleterre en ces deux occasions prouvait que les négociations sur la Californie étaient à la veille d’être terminées. Le cabinet de Saint-James, effrayé de la démonstration des États-Unis sur cette province, et craignant d’être devancé par eux dans cette position importante, si les hostilités éclataient entre l’Union et le Mexique au sujet du Texas, pressait la conclusion de l’affaire entamée depuis si long-temps avec le gouvernement de Mexico. C’est au moment où rien ne semblait plus devoir retarder cette conclusion, qu’un évènement inattendu vint encore l’ajourner. La révolte de Paredes, qui éclata au mois de novembre 1844, renversa Santa-Anna, et avec lui les espérances du gouvernement britannique. On connut en même temps le secret de sa patience : lorsque les membres du congrès opérèrent au palais national la saisie des papiers de l’ex-dictateur, on trouva dans son secrétaire la copie d’un marché projeté entre Santa-Anna et une maison de commerce anglaise de Mexico, par lequel celle-ci s’engageait à prêter an Mexique 15 000 000 de piastres hypothéqués sur la Californie. Le traité, conclu sous la garantie de l’Angleterre qui devait entrer immédiatement en jouissance de la province engagée, n’attendait que les signatures. On sut aussi que cette dernière formalité ne devait être remplie que le jour où Santa-Anna se serait fait couronner, ainsi qu’il en avait toujours nourri l’ambitieux dessein.

La chute de Santa-Anna enlevait à l’Angleterre l’espoir d’occuper pacifiquement la Californie, et compromettait en même temps sa position dans le débat sur l’Orégon. Ce résultat était d’autant plus fâcheux, que l’Angleterre avait fait plus de sacrifices pour atteindre le but qui échappait de nouveau à ses efforts. Elle avait converti en possession effective son protectorat des îles Sandwich, moins pour balancer l’influence française dans la mer du Sud et faire contrepoids aux Marquises et à Taïti, que pour se préparer un entrepôt où elle prit amasser les approvisionnemens nécessaires à une expédition sur les côtes occidentales de l’Amérique. D’après les intentions que commençaient déjà à manifester les États-Unis ; l’Angleterre devait s’attendre désormais à ne s’établir dans l’Orégon que par la force, et c’était là un moyen extrême que n’approuveraient jamais son industrie ni son commerce. Maîtresse, au contraire, de la Californie où elle pouvait arriver par mer, et où elle eût puisé d’immenses ressources pour ses opérations, elle aurait pu s’avancer dans les solitudes limitrophes de l’Orégon, y porter des populations et des troupes, s’y établir enfin de fait, à l’exemple des États-Unis, tout en discutant ses droits, quitte à perdre son procès lorsqu’il ne serait déjà plus temps de faire exécuter les sentences de la diplomatie. Cette possession, — et c’était là le principal, le véritable but qu’elle poursuivait avec tant d’obstination, — la mettait à même de poser des limites aux envahissemens de l’Union vers le Mexique. Obligés de porter une population sur leurs frontières du sud-ouest menacées par l’Angleterre, les États-Unis abandonnaient pour le moment leurs projets sur l’Amérique espagnole ; la république de Washington se voyait réduite à accepter des bornes, et les destinées des républiques méridionales pouvaient être tout aussi bien anglaises qu’américaines.

Tels étaient les plans que déjouait la chute de Santa-Anna, et il semblait qu’on pût désormais regarder la partie comme tout-à-fait perdue. L’Angleterre n’était pas seulement, en effet, déboutée de ses prétentions sur la Californie, mais encore, par suite de la guerre imminente entre les États-Unis et le Mexique, l’Union pouvait s’emparer d’une grande partie de ce pays. Déjà, de Boston à la Nouvelle-Orléans, la presse américaine chantait victoire et annonçait que bientôt Panama, le cap Horn, seraient les seules limites de la république de Washington. C’étaient là, il est vrai, les rodomontades de quelques démocrates enivrés de la réussite de leurs projets sur le Texas ; mais, pour tous ceux qui connaissent le peuple de l’Union et les nations espagnoles du Nouveau-Monde, il n’y avait là rien d’impossible. L’Angleterre comprit qu’il fallait opposer sans retard une digue au torrent. Une querelle venait de s’élever entre le gouvernement de Nicaragua et le consul de la Grande-Bretagne, à propos d’un jugement par arbitres auquel un sujet anglais avait juré de se soumettre, et qu’il attaquait comme inique depuis sa condamnation. On n’a pas oublié que le Nicaragua fit, en cette occasion, appel à la France, offrant d’accepter son protectorat si elle intervenait dans cette affaire ; on sait aussi que cette intervention lui fut refusée. Après un blocus de quelques mois, tout arrangement ayant paru impossible entre le Nicaragua et l’Angleterre, une expédition partie de Balise pénétra dans l’isthme, s’empara des Mosquitos, des Honduras et du Nicaragua. Maintenant les États-Unis peuvent venir ; un autre Canada les attend vers le sud.

L’occupation du Nicaragua est une réponse victorieuse à ceux qui reprochent sans cesse à nos ministres près des républiques américaines de ne pas imiter la patience britannique, et d’entraîner la France par trop de vivacité dans des guerres lointaines et ruineuses pour des questions qui n’en valent pas la peine. L’Angleterre ne supporte jamais les outrages ; elle se montre partout plus jalouse que nous-mêmes des droits de ses sujets, et, si parfois sa politique affecte une longanimité insolite, c’est que son intérêt bien entendu lui commande des ménagemens dont la récompense ne se fait jamais attendre.

D’après ce rapide tableau des relations de l’Angleterre et des États-Unis avec le Mexique, on a pu se convaincre que ces deux puissances poursuivent le même but en Amérique, chacune par des voies conformes à la nature même de son gouvernement. L’Angleterre monarchique agit directement, par la diplomatie, sur les dépositaires du pouvoir ; les États-Unis, constitués d’après le principe de la souveraineté du peuple, s’adressent aux citoyens par les citoyens ; le peuple a l’initiative, le gouvernement et la diplomatie ne viennent qu’après. La politique de la Grande-Bretagne, réduite à se créer des droits avant de les faire valoir, renfermant son action unique dans les limites d’un ministère qui relève lui-même de l’opinion nationale, marche lentement, entravée à chaque pas par l’inhabileté ou le caprice, les révolutions ou les simples changemens dans le personnel des cabinets. La politique des États-Unis, au contraire, laissant à chaque citoyen le libre exercice de sa part de souveraineté, n’éprouve ni obstacle, ni interruption, ni retard ; quel que soit l’état du pays sur lequel elle cherche à exercer son influence, elle y trouve toujours des citoyens à persuader ; les révolutions renversent les gouvernemens, elles ne suppriment point les hommes. Chaque trouble est pour cette politique un élément de triomphe, puisqu’il rompt l’unité du peuple que l’union cherche à s’assimiler ; son action se fortifie à chaque instant du nombre des partisans qu’elle gagne à sa cause. Ce n’est pas un vain droit qu’elle poursuit, un droit vague, indécis, équivoque, qui a besoin, pour être valide, de la consécration du fait ; c’est au fait même qu’elle arrive d’emblée. Émanée du peuple, elle parle, elle répond aux peuples qui l’appellent. L’une de ces politiques enfin, circonspecte, silencieuse, patiente, n’est que la diplomatie ; l’autre est la propagande, la propagande irréfléchie, imprudente, impatiente, mais forte de ses irréflexions, de ses imprudences, de son impatience même, la propagande libre, volontaire, opiniâtre comme la démocratie, qui l’inventa. Lorsque ces deux politiques se trouvent en rivalité chez un peuple assis sur des bases solides, constitué puissamment et habilement gouverné, la victoire peut sembler douteuse : l’esprit d’ordre et de subordination, luttant contre la propagande, laisse des chances à la diplomatie ; mais, lorsqu’elles n’ont à se disputer qu’une nation sans existence politique, sans institutions, sans lien, qu’une nation privée de ces convictions profondes dont les siècles font aux hommes un second génie, une seconde nature, il ne faut pas se demander à laquelle des deux doit appartenir la victoire. L’anarchie donne aux masses le droit de délibération, et les masses n’entrent pas dans le secret des cabinets. Voilà pourquoi la Californie appartiendra plutôt aux États-Unis qu’à l’Angleterre, voilà pourquoi la propagande de l’Union prévaudra dans le Nouveau-Monde sur la diplomatie anglaise.


III

Si la politique anglaise a échoué jusqu’à ce jour au Mexique, si même elle doit échouer dans sa lutte contre les États-Unis, du moins elle n’aura pas succombé sans gloire, et elle aura pu retirer quelques avantages du combat. Nous voudrions pouvoir en dire autant de la France. Malheureusement, tandis que la Grande-Bretagne et l’Union luttaient d’adresse et d’activité dans leurs relations avec le Mexique, la France adoptait vis-à-vis de cette république un rôle complètement passif. Les annales de nos relations avec le Mexique se réduisent à une série d’outrages que nous avons toujours ou reçus sans nous plaindre, ou imparfaitement vengés ; depuis vingt ans, nous n’avons guère fait que donner au Mexique la preuve d’une étrange longanimité ou d’une coupable indifférence.

Etroitement liée à l’Espagne à l’époque de la proclamation de l’indépendance mexicaine, la France ne put renier ses principes, en protégeant, comme l’Angleterre, le Mexique de ses deniers. Puissance continentale par excellence, elle n’avait pas en vue de se créer des établissemens au-delà des mers, et venait au contraire de perdre ou de céder toutes les colonies importantes qui lui restaient en Amérique. Tout ce qu’elle crut devoir faire en vue de son commerce et de son industrie fut de reconnaître la nouvelle république, mais elle ne pensa pas à profiter autrement de la révolution qui venait de s’opérer au-delà de l’Atlantique. Un simple traité de commerce fut conclu avec Mexico ; par ce traité, le gouvernement de ce pays s’engageait à accorder aux citoyens français les faveurs dont jouissaient les sujets de la puissance la plus favorisée : énonciation vague, qui se trouve dans tous les traités, et qu’il est facile d’éluder par des conventions avec des compagnies ou des particuliers, comme le prouvent assez les concessions faites par le Mexique aux capitalistes anglais. Aucun effort ne fut tenté par notre gouvernement pour attirer en France une partie des métaux précieux extraits annuellement du Mexique ; aucune garantie formelle ne fut exigée pour nos commerçans, nos agriculteurs ou nos mineurs. La France ne songea même pas à donner à ces peuples, dont elle ne connaissait pas encore le caractère, une haute idée de sa puissance, en leur montrant souvent le pavillon de ses escadres. D’ailleurs, la forme républicaine adoptée par les états libres de l’Amérique leur avait acquis la faveur de notre opposition libérale, la presse retentissait tous les jours des éloges de ces jeunes républiques si pleines d’avenir, et notre gouvernement eût été mal venu à prendre quelques précautions contre elles, à gêner leur développement, ou à diriger des vues d’agrandissement de leur côté.

Le Mexique resta donc dans une liberté complète à l’égard de la France ; il eut avec elle ses coudées franches, et il en usa. Les Français y furent d’abord assez bien reçus ; mais peu à peu la haine des étrangers, naturelle à ces peuples si long-temps séparés du reste du monde, s’exhala d’autant plus contre nous, qu’elle était comprimée par la crainte du côté des Anglais. Les Mexicains témoignèrent aux Français toute la colère qu’ils ressentaient de voir les sujets de la Grande-Bretagne maîtres chez eux, et l’influence de l’Angleterre devint une cause indirecte de défaveur pour nos concitoyens. Le peuple comprit parfaitement qu’il y aurait danger à s’attaquer aux sujets d’une puissance à laquelle le Mexique devait pour ainsi dire son existence politique, qui pouvait le ruiner d’un mot, et dont tout le monde appréciait d’autant plus la force, que ses flottes croisaient chaque jour sur les côtes des deux mers. La France joua donc, qu’on nous permette cette expression, le rôle du bouc émissaire.

Les citoyens anglais n’échappaient pas seulement, par leur position, aux tracasseries des autorités subalternes du pays, qui sont les plus dangereuses pour les étrangers ; ils tenaient aussi le peuple en respect par leurs richesses. C’étaient pour la plupart des agens des principales maisons de commerce de la Cité de Londres, ou des membres des diverses compagnies de mines, qui avaient à leur disposition des capitaux considérables, et qu’on ne pouvait impunément persécuter. La position des sujets français était bien différente presque tous pacotilleurs, usant de leurs propres ressources ou d’un crédit fort limité, ils n’avaient ni le même rang dans le monde, ni la même influence que les négocians ou les propriétaires de mines venus d’Angleterre. La nature de leur commerce les exposait aussi davantage. Tandis que les Anglais résidaient dans les ports, où ils recevaient de riches cargaisons qu’ils distribuaient en gros aux maisons de l’intérieur, les marchands français étaient obligés de courir eux-mêmes les villes et les campagnes pour débiter leurs marchandises en détail. Or, les populations du centre sont loin d’être aussi éclairées que celles des côtes ; les préjugés, la superstition, le fanatisme, sont chez elles plus invétérés, partant la haine des étrangers plus profonde et plus implacable. Nos compatriotes, privés, du prestige que donnent les capitaux, déshérités de la protection de la France, qui ne se montrait forte nulle part, se trouvèrent réduits à leurs droits en face de ces passions dangereuses, et c’est une triste défense au Mexique que le simple droit.

Tant qu’il y eut quelque prospérité dans le pays, on se contenta de ne pas regarder les Français de très bon œil ; mais, lorsque, par suite des fautes du gouvernement, l’argent, auquel on venait d’ouvrir tant d’issues, commença à s’écouler sans être remplacé par les produits des mines, les Mexicains songèrent à faire eux-mêmes le commerce. Ils se mirent à acheter dans les ports pour revendre à l’intérieur. Les Français se trouvèrent ainsi en concurrence avec eux. Alors commencèrent les persécutions : on accusa les étrangers d’appauvrir la république en emportant son argent, de ruiner les particuliers en se livrant au commerce de détail, et comme on n’osait s’en prendre aux négocians anglais, qui échappaient à la moitié de ce reproche, la fureur populaire tomba tout entière sur nos compatriotes.

Le signal des vengeances mexicaines contre les Français fut donné à Mexico en 1829, à l’occasion de l’expédition de l’Espagne contre son ancienne colonie. Le peuple de la capitale, ameuté par des meneurs, se rua sur le Parian (bazar de Mexico), où plusieurs négocians espagnols et français avaient leurs magasins ; il brûla et pilla tout ce qui lui tomba sous la main. Depuis cette époque, combien de fois n’avons-nous pas vu, à Mexico, à Zacatecas, au Fresnillo, partout, nos compatriotes, le fusil à la main, couchés à plat ventre sur les terrasses de leurs maisons, pendant que l’émeute grondait dans la rue, et cherchait à enfoncer les portes des boutiques, à dévaster les propriétés de ces maudits Français, malditos Franceses ! Le peuple prit de plus en plus goût à ces persécutions, qui favorisaient son penchant pour le pillage. De leur côté, les autorités subalternes du pays trouvèrent commode, pour courtiser l’opinion, de vexer nos concitoyens ; il n’y eut plus un juge de village qui ne voulût avoir la gloire de tourmenter un Français ; on ferma leurs magasins arbitrairement, on envahit leurs maisons, on les traîna eux-mêmes dans les prisons publiques sous le plus frivole prétexte. Dans certaines localités, on alla jusqu’à attenter à leur vie ; le gouvernement restait impassible devant ces désordres, et les autorisait par son silence.

Les réclamations que fit entendre pendant cinq ans M. Deffaudis, loin de ramener la république dans des voies de modération et de justice, exaspérèrent à tel point l’opinion, qu’on finit par s’en prendre à la personne même de notre ministre. Les plus viles calomnies furent répandues contre le représentant de la France dans des libelles diffamatoires ; on l’attaqua jusque dans son honneur, jusque dans sa famille et dans l’asile sacré de la vie privée[4]. Le gouvernement mexicain semblait croire que la France avait trop attendu pour ne pas attendre encore, et qu’elle ne pouvait sans doute pas agir, puisqu’elle n’avait pas agi depuis si long temps.

Enfin la guerre éclata, et, nous le disons à regret, cette guerre, dont le principe était louable, n’eut que de fâcheux résultats. Aux yeux des Mexicains, elle nous donna le tort d’avoir entrepris une expédition contre eux sans avoir su la terminer à notre avantage ; ils triomphèrent de notre victoire, assurant que nous avions été vaincus, puisque nous avions accepté après le combat les conditions refusées auparavant. L’animosité nationale s’accrut ainsi de notre faiblesse apparente dans cette tentative incomplète. Quand les Français rentrèrent au Mexique avec la paix, ils purent reconnaître qu’on n’avait en définitive rien obtenu. Notre ministre avait été remplacé, mais les sentimens des Mexicains n’avaient pas changé, il s’y joignait même une grande irritation causée par la guerre. Toutefois, tant que Bustamante resta au pouvoir, la justice et la légalité furent maintenues : il connaissait trop bien les forces de la France pour ne pas savoir à quel point ses compatriotes se trompaient en prenant notre générosité pour de l’impuissance ; il était trop loyal pour abuser des dispositions de l’esprit public, et faire de la popularité aux dépens de commerçans désarmés et inoffensifs.

L’avènement présidentiel de Santa-Anna fut marqué par un redoublement de persécutions contre les Français. Santa-Anna poursuivait, vis-à-vis de nos concitoyens, une vengeance personnelle ; il ne pouvait oublier qu’un boulet français lui avait tranché la jambe sur le môle de Vera-Cruz. Depuis sa blessure, il avait pris une devise à laquelle il ne resta que trop fidèle : Moler Franceses (persécuter les Français). Pendant les trois années qu’il présida aux destinées du Mexique, il s’efforça d’humilier notre ministre, de nuire aux intérêts de nos compatriotes et de les inquiéter dans toutes leurs opérations. En 1843, une ordonnance de Santa-Anna prohiba tout à coup, dans l’intérêt d’une industrie qui n’existait pas, l’introduction de la mercerie et de la quincaillerie. Tous les produits de fabrication parisienne furent proscrits par cette mesure. Un autre décret, lancé à quelques jours de là, défendit aux étrangers de se livrer désormais à la vente au détail. Les dispositions de ce décret portaient entièrement sur les Français, les seuls étrangers à peu près qui fissent le commerce de détail[5]. Que devait faire notre ministre ? Il réclama, mais ses réclamations avaient moins de poids encore que celles de M. Deffaudis, puisqu’il était démontré au Mexique que notre gouvernement ne pouvait rien contre lui. L’ordonnance dont la France demanda en vain le retrait reçut un commencement d’exécution, et si, depuis, nos compatriotes ont pu rouvrir leurs boutiques et détailler de nouveau leurs marchandises, c’est grace à la tolérance du gouvernement mexicain, et non en vertu d’un droit légitimement acquis et hautement proclamé. La loi subsiste, et le caprice d’un président, d’un préfet ou d’un alcade peut la rendre tout à coup exécutoire.

Dans le courant de 1843, Santa-Anna avait rendu un autre décret qui condamnait à mort tout étranger trouvé les armes à la main sur le territoire de la république ; ce décret avait pour but de frapper les Texiens de terreur : de malheureux Français devaient en être les premières victimes. Un général mexicain, commandant la province de Tabasco, avait été chassé du pays sous prétexte de conspiration contre le centralisme ; il s’était réfugié à la Nouvelle-Orléans ; là il recrutait des colons et des ouvriers, à l’effet, disait-il, de les transporter sur les terres qu’il prétendait posséder dans la province de Tabasco. Le fait est qu’il espérait provoquer une révolution dans le sud au moyen des nombreuses intelligences qu’il s’y était ménagées. Une cinquantaine d’individus, parmi lesquels trente Français, se laissèrent séduire par les belles promesses du général, et passèrent des engagemens avec lui. La plupart ignorèrent jusqu’au dernier moment leur véritable destination. Quant au petit nombre de ceux qui eurent connaissance des desseins de Sentmanat, on n’a pu le constater avec précision, puisque les uns et les autres sont morts sans jugement.

Les partisans du général exilé lui assuraient que, s’il se montrait seulement sur les côtes du golfe avec quelques forces, le département de Tabasco tout entier se soulèverait en sa faveur. De son côté, le ministère, tenu au courant de toutes les démarches de Sentmanat par ses espions et son consul de la Nouvelle-Orléans, avait pris à l’avance des mesures pour s’opposer à l’insurrection. Toute la marine de la république croisait sur les côtes de Tabasco, et des forces considérables de terre étaient échelonnées tout le long du littoral, bien avant que Sentmanat eût pris la mer. Santa-Anna, en envoyant le général Ampudia dans le département menacé, lui avait prescrit de s’opposer à l’invasion par tous les moyens qu’il jugerait convenables ; ce général montrait partout l’ordre, signé du président, de mettre à mort Sentmanat et ses compagnons. Le conspirateur parut enfin dans les eaux de Tabasco ; mais il avait été signalé par un brick mexicain, et, au moment où il se disposait à jeter l’ancre à l’embouchure de la rivière de Saint-Jean-Baptiste, il reçut une bordée du navire du gouvernement. En ce moment, Sentmanat monte sur le pont revêtu de son uniforme de général ; il dévoile ses plans à ceux de ses compagnons qui ne les connaissaient pas, leur déclare qu’il est trop tard pour reculer, que de toute manière il y va de leur vie, et qu’il vaut mieux la perdre en tâchant de vaincre qu’en se laissant égorger sans vengeance. Il leur parle des forces qui l’attendent à terre, des espérances que lui donnent ses partisans. Ceux qui résistent à ce discours, il les menace de les faire massacrer par ses fidèles ; il prodigue les éloges et les promesses à ceux que ses paroles ont décidés. Cependant la position n’était plus tenable ; le brick du gouvernement ne cessait de couvrir de ses feux le navire marchand sur lequel Sentmanat et ses compagnons étaient venus ; il fallut songer à gagner la terre. Les uns y arrivèrent à la nage, les autres dans des embarcations. Ils trouvèrent partout la côte gardée par les troupes de la république, et ne purent se faire jour nulle part. Voyant enfin l’inutilité de ses efforts, Sentmanat comprit qu’il devait renoncer à son entreprise et chercher le salut dans la fuite ; il engagea ses compagnons à se disperser. La plupart tombèrent entre les mains des soldats, en fuyant à travers un pays qu’ils ne connaissaient pas ; d’autres cherchèrent des officiers du gouvernement pour faire leur soumission et leur rendre les armes. Sentmanat ne tarda pas lui-même à être fait prisonnier. On les entassait, à mesure qu’on les prenait, dans les cachots de la prison de Saint-Jean-Baptiste. Lorsqu’ils y furent à peu près tous réunis, on s’occupa de l’exécution. Pour toute forme judiciaire, on leur fit subir un court interrogatoire, puis on les conduisit au supplice. Quelques-uns s’avouèrent coupables, les autres protestèrent jusqu’au dernier moment de leur innocence. Ce fut en vain qu’ils en appelèrent à la justice des Mexicains, jurant qu’ils n’avaient eu connaissance des projets de Sentmanat que lorsqu’il n’était plus temps de reculer, qu’ils s’étaient engagés avec lui comme colons et ouvriers pour la culture des terres que le général leur avait dit posséder au Mexique : leur dernier moment n’en fut pas retardé d’une minute. On égorgea tout. Il y avait dans le nombre des enfans de dix-sept et de dix-neuf ans.

Ces évènemens étaient à peine connus à Mexico, que notre ministre réclama. Que devait-il faire ? La France lui aurait-elle pardonné de garder le silence en présence de ces actes de barbarie ? Avait-il, comme le plénipotentiaire anglais, le bail de location d’une Balise à convertir en titre de propriété ? Était-ce sa faute si une Californie n’était pas au bout de sa patience ? Ses réclamations furent dignes et énergiques : elles reçurent l’approbation de tous les sujets anglais de Mexico, qui, n’étant pas dans le secret de la diplomatie, ne pouvaient pardonner à leur ministre le silence qu’il gardait. Santa-Anna, enhardi par la modération intéressée de l’envoyé de la reine Victoria, adressa à M. le baron de Cyprey une réponse pleine d’expressions injurieuses pour la France et pour son représentant : il qualifiait ses réclamations de tracassières et d'imprudentes, l’invitait à imiter la conduite du plénipotentiaire anglais, et le menaçait de faire porter, par le ministre mexicain à Paris, une plainte contre lui au roi des Français. M. de Cyprey répondit que le représentant de la France n’avait à régler sa conduite que sur l’honneur et l’intérêt de son pays, qu’il acceptait avec joie l’appel au roi des Français proposé par le gouvernement mexicain, mais qu’en attendant il se croyait obligé, par son devoir, à demander si les Français exécutés à Tabasco l’avaient été en vertu d’un jugement, ou non. Au lieu de répondre directement à cette question, les ministres de Santa-Anna crurent se justifier en rappelant les châtimens infligés aux pirates par toutes les législations du monde civilisé ; ils citèrent le code pénal de la France, l’exemple d’Alger bombardé tant de fois, conquis enfin, sans qu’il eût été besoin, pour autoriser cette conquête, d’un jugement de cour d’assises. Les journaux mexicains avaient malheureusement publié toutes les pièces de cette discussion ; ils s’épuisaient chaque jour en commentaires outrageans pour notre ministre. Ceux même qui n’avaient pas approuvé les exécutions de Tabasco s’accordaient à soutenir que M. de Cyprey ne devait point s’immiscer dans une question qui ne le regardait pas, et dès-lors on commença à pratiquer contre lui l’odieux système de calomnies dont nous avons vu récemment les déplorables conséquences.

Sur ces entrefaites, on publia un rapport du général Ampudia, dont nous ne citerons ici que la conclusion : « Des tinterillos, des guisacheros (des écrivassiers, des gâte-papiers) prétendent que les étrangers légalement punis à Tabasco n’étaient point coupables ; erreur d’une conscience de mauvaise foi ! Ce qui prouve qu’ils l’étaient, c’est qu’ils blasphémaient dans la chapelle, et que dans les derniers momens de leur existence ils firent de la maison de Dieu un lieu de festin et d’orgie. » Toute la république s’émut en apprenant cette conduite sacrilège, et désormais on ne douta plus de la culpabilité de nos compatriotes. L’armée entra en fureur. Dans une pétition signée par les caporaux et les sergens de la division de Jalapa, on demandait que le baron de Cyprey fût rappelé à l’ordre, et on menaçait la France, si elle osait soutenir son ministre, de renouveler les triomphes de Vera-Cruz, de flétrir encore les lauriers d’Austerlitz et d’Iéna. De toutes parts on s’ingéniait à prouver que le Mexique pouvait entrer en lutte avec la France[6]. Il s’en fallut de peu que la république tout entière ne prît les armes pour conquérir notre pays ; heureusement il lui manquait une flotte, et l’Atlantique sauva la France !

Jamais du temps de M. Deffaudis la haine contre les Français n’avait trouvé de si furieuses expressions ; on sentait que la guerre avait passé par là. Dans les provinces, l’exaspération eut des suites plus graves : les autorités, les soldats, la populace, se portèrent à de coupables excès sur nos compatriotes. L’attentat de Mazatlan vint mettre le comble à ces violences. On n’ose retracer les ignobles outrages dont fut abreuvé un Français saisi par une patrouille à la suite d’une querelle avec un soldat mexicain. Notre consul à Mazatlan, M. Guéroult, dont les honorables qualités avaient gagné l’estime des Mexicains eux-mêmes, s’empressa de protester contre le traitement illégal infligé à un compatriote ; sa protestation, remise entre les mains du général Mozo, gouverneur de la ville, ne reçut même pas de réponse écrite ; on fit dire à notre consul que sa démarche était regardée comme non avenue, puisque, n’ayant qu’un caractère purement commercial, il se mêlait de ce qui ne le regardait pas. Cependant les étrangers de toutes nations établis à Mazatlan n’avaient pu voir sans indignation les incroyables violences dont notre compatriote avait été victime. Une lettre publiée par le Courrier Français de Mexico, et qui rendait compte de l’évènement, portait plus de trente signatures respectables, parmi lesquelles figuraient même les noms de quelques négocians mexicains. La chambre des députés ne put faire autrement que de s’occuper d’un fait aussi scandaleux ; M. Gomez Pedrasa retraça à la tribune l’odieuse conduite de l’officier de Mazatlan, il flétrit en même temps les massacres de Tabasco, et demanda ce que le monde civilisé penserait du Mexique en apprenant des actes semblables ! Appuyé des députés Llaca, Alas et de tous les membres éclairés du congrès, il proposa que le ministère ordonnât une enquête, et que le coupable, s’il y en avait un, fût immédiatement puni. L’auteur de l’attentat fut en effet condamné à huit ans de fer et à la dégradation ; mais ce n’était là qu’une satisfaction accordée à la pudeur publique, et on se hâta de le laisser évader.

Bien des difficultés compliquaient, on le voit, les relations de la France avec le Mexique, lorsque la révolution de 1844 renversa Santa-Anna, en appelant au pouvoir des hommes d’une modération connue. M. de Cyprey saisit alors avec empressement l’occasion de terminer ces querelles ; il fut le premier à complimenter le nouveau président Herrera ; il lui témoigna, en audience solennelle, le désir qu’il avait de voir des relations amicales remplacer les relations pénibles qu’il avait eues avec le gouvernement déchu, et protesta de son oubli du passé. Le général-président répondit dans le même sens au nom du Mexique ; mais ses paroles ne trompèrent personne. Si on ne doutait pas de la mansuétude du général Herrera, on connaissait aussi l’exaspération des Mexicains ; l’on savait que le général Garcia Conde et les autres membres du cabinet sorti de la révolution détestaient les Français. Malgré la patience qu’apportait M. de Cyprey dans les négociations, il ne parvint pas à arracher au ministère la promesse d’une indemnité pour nos compatriotes lésés dans leurs intérêts par le gouvernement mexicain.

Quelques mois après, un nouvel attentat, commis sur un secrétaire de notre légation, venait rendre toute conciliation impossible. Pour quiconque a visité le Mexique depuis la guerre de la Vera-Cruz, ce résultat était prévu. Bien avant le fâcheux incident qui a entraîné une rupture définitive, nos relations amicales avaient cessé avec la république. Les Mexicains ne pouvaient point nous pardonner d’avoir pris Saint-Jean d’Ulloa, désarmé Vera-Cruz, et conclu un traité de paix sans avantages pour nous. Ce peuple, qui massacre ses prisonniers de guerre, ne comprend pas que l’on épargne volontairement un ennemi vaincu. Il nous croit faibles, et nous défie, car dans notre générosité il ne voit qu’une défaite ; c’est là tout le secret de son courage. La France se trouve, vis-à-vis du Mexique, dans la position qu’elle y est faite vis-à-vis de toutes les républiques du sud. Il importe qu’elle ne néglige rien pour reprendre son ascendant. L’histoire de ses relations avec la république mexicaine peut lui servir d’enseignement pour l’avenir. Il y a loin de la politique passive qu’elle a presque constamment pratiquée à l’activité de la diplomatie anglaise, à l’ambition envahissante des États-Unis. C’est à elle de voir si elle veut persister dans cette voie funeste ou adopter un rôle nouveau.


IV

Quelque déplorables que puissent paraître, dans leurs conséquences immédiates, nos démêlés avec le Mexique, quelque fâcheuse que soit pour la France l’obligation d’aller combattre, à deux mille lieues, des ennemis sur lesquels elle n’a rien à prendre en échange de ses dépenses et du sang de ses soldats, il n’en est pas moins vrai qu’étudiée d’un peu haut, la question mexicaine se présente sous un aspect moins décourageant. Une occasion s’offre à la France de relever son influence compromise dans le Nouveau-Monde ; saura-t-elle en profiter ? Nous n’irons pas, sans doute, comme en 1838, prendre Saint-Jean d’Ulloa, démanteler Vera-Cruz, pour que le Mexique, désormais hors de la portée de nos canons, se rie de notre escadre, et attende paisiblement que la fièvre jaune et les vents du nord nous obligent à accepter des traités évasifs, une satisfaction incomplète. Nous n’irons pas non plus, avec des intentions de conquête, attaquer la Californie ou la Sonora, nous établir sur les côtes du golfe ou de l’Océan Pacifique, afin de surveiller de plus près le continent américain. Personne n’y songe, la France n’a nul intérêt à fonder des colonies de l’autre côté de l’Atlantique ; ce qu’il nous faut plutôt que des terres, c’est une influence directe sur toutes les républiques du sud, c’est le protectorat explicite de toutes les anciennes colonies espagnoles.

Admettons même qu’instruits par l’expérience, nous allions, avec des ressources sagement préparées, de fortes escadres et des troupes de débarquement, dicter la paix jusque dans Mexico : ce serait nous exposer à de grandes dépenses pour ne pas obtenir des résultats bien sérieux ; car, en supposant que les stipulations de la paix fussent telles que notre honneur et l’intérêt de notre commerce ont le droit de les exiger, qui nous en garantirait l’exécution ? quel gouvernement ferions-nous responsable de l’observation des traités ? Les gouvernemens ne se succèdent-ils pas au Mexique plus rapidement que les années, et celui d’aujourd’hui ne regarde-t-il pas comme non avenus les actes de celui d’hier ? Nos troupes retirées, le cabinet avec lequel nous aurions traité renversé par une révolution, la vanité nationale ne rejetterait-elle pas sur l’incapacité ou la trahison les défaites et les humiliations du Mexique ? et ne serions-nous pas obligés, tôt ou tard, de recommencer la guerre ? Pour contester cette hypothèse, il faudrait ne pas connaître le peuple mexicain, et ne tenir aucun compte du passé. Oui, tout arrangement avec le Mexique ne peut être qu’illusoire tant qu’il ne sera rien changé aux lois qui régissent ce pays.

Pour traiter avec quelque sécurité, il faudrait donc commencer par fonder au Mexique un pouvoir réel, effectif, stable, un pouvoir qui pût nous garantir l’observation des clauses stipulées. Il faudrait y créer ce que l’Europe a créé en Grèce, un gouvernement, une nation. Avilis par un long esclavage, les Mexicains sont, comme les Grecs, ennemis des étrangers, divisés d’opinions, de familles et d’intérêts. Moins énergiques et moins actifs que les Hellènes, plus arriérés, pour tout dire, ils sont aussi plus dociles, et la tâche d’un pouvoir constituant se trouverait par là bien facilitée.

Deux moyens se présentent pour créer au Mexique cette salutaire influence d’un pouvoir stable et respecté. Un de ces moyens, indiqué récemment par un journal anglais, le Times, consisterait à ériger le Mexique en royaume, et à en placer la couronne sur la tête d’un prince étranger. Le Times désigne un membre de la famille d’Espagne comme devant exciter moins de répugnance dans le pays, et sans doute aussi parce que l’Angleterre le dominerait plus aisément ; mais ce moyen, proposé, en 1821, au Mexique même, par M. Guttierrez Estrada, souleva une effroyable tempête : l’auteur de cette motion dut chercher dans l’exil un abri contre la colère de ses compatriotes. Depuis, bien que la proposition de M. Estrada n’ait pas cessé de gagner des suffrages dans le pays, elle est loin toutefois d’avoir conquis assez de partisans pour être encore applicable. Les préjugés nationaux s’opposent à l’établissement de la royauté ; Santa-Anna lui-même en a fait l’épreuve à ses dépens ; s’il s’est aliéné les cœurs de ses concitoyens, c’est moins par son avarice et sa lâcheté que par cette ambition bien connue qui le portait à rêver la couronne. Pour arriver à l’application du système monarchique au Mexique, il faudrait recommencer l’œuvre de Cortez et refaire la conquête du pays. Ce seraient de grandes dépenses pour arriver à des résultats problématiques. D’ailleurs, les États-Unis ne verraient pas de bon œil une entreprise qui ferait triompher dans leur voisinage un principe opposé à celui de leur constitution. Lors même qu’ils ne l’attaqueraient pas ouvertement, une royauté jeune et mal assise encore pourrait-elle résister à cette démocratie conquérante et furieuse, qui a la prétention de tout vaincre, de tout s’assimiler, de tout régir en Amérique ?

Le second moyen nous paraît plus praticable. Parmi les partis qui se disputent la prééminence au Mexique, on pourrait choisir celui qui offre le plus de garanties pour l’avenir du pays : il faudrait s’appliquer à le faire prévaloir, à le soutenir, à le fortifier, à le diriger. Trois opinions s’agitent au Mexique pour arriver à la présidence ou pour s’y maintenir : ce sont l’opinion absolutiste ou centraliste, l’opinion modérée, et l’opinion fédéraliste ou libérale. Il faut se demander à laquelle de ces opinions peut appartenir l’honneur de régénérer le Mexique.

Le parti absolutiste, assis en 1834 par Santa-Anna sur les ruines de la fédération, vient d’être renversé au commencement de l’année 1845 dans la personne du même général. A ce parti, dont le nom indique suffisamment les tendances, appartiennent la grande majorité du clergé, qui demande avant tout le maintien de ses privilèges ; les généraux, qui trouvent trop limité pour leur ambition le gouvernement d’une province, et désirent tous plus ou moins arriver au fauteuil de la présidence ; les agioteurs, les banquiers, les grands spéculateurs de toute espèce qui, dirigeant leurs principales opérations sur les fournitures, les emprunts du trésor, la contrebande, en un mot sur la vénalité et la corruption, trouvent plus facile de séduire un gouvernement central que d’avoir successivement affaire à plusieurs gouvernemens provinciaux. Les spéculateurs, les banquiers, forment, comme détenteurs du numéraire, la principale force du parti ; ils ont toujours à sa disposition des capitaux qu’il leur est facile de décupler en peu de temps, soit par le remboursement que leur influence sait obtenir de créances sur le trésor livrées à vil prix par des malheureux, soit par l’achat de terres des domaines qu’ils se font livrer moyennant un modique pot de vin, soit par l’exemption de droits de douane qu’ils se procurent à bon marché, soit enfin par un de ces mille moyens que la fraude invente pour séduire l’avarice puissante. Au-dessous de l’aristocratie financière s’agite le menu peuple du parti : ce sont pour la plupart des adhérens du clergé qui croient la religion menacée à chaque nouvelle secousse de l’état. Les agioteurs et les militaires sont la force active de l’opinion absolutiste ; le clergé constitue sa force morale. Ce parti, le plus corrompu des trois, le plus opposé aux véritables intérêts du Mexique, est aussi celui qui a disposé jusqu’à ce jour de la plus grande influence.

Le parti modéré, qui est actuellement aux affaires, cherche un juste milieu impossible entre la fédération et le centralisme ; il voudrait conserver une direction unique, tout en créant des juntes départementales qui annuleraient à peu près l’action du pouvoir central. Cette conciliation d’élémens incompatibles est le rêve de quelques imaginations débonnaires, qui ne voudraient ni la corruption et la marche rétrograde de l’absolutisme, ni le mouvement prononcé de la fédération et les troubles qu’entraîne l’appel de tous les citoyens aux affaires publiques. Le gouvernement des modérés est l’anarchie de la faiblesse. Trop honnêtes pour comprendre la dépravation mexicaine, ils se laissent duper par elle sans savoir s’en faire un appui, à l’exemple de Santa-Anna et des centralistes purs. D’une probité avérée, ils pourraient sauver le pays, si le courage et l’intelligence étaient chez eux à la hauteur de la vertu. Faute d’énergie et de lumières, ils ne font que précipiter la nation vers sa ruine. Ce parti se compose de vieillards élevés sous la férule des Espagnols ; il leur semble toujours avoir derrière eux Ferdinand VII et l’inquisition. Le type des hommes de cette opinion est le président actuel, le général Herrera.

Le parti fédéraliste on libéral aspire à remettre les choses dans l’état où elles étaient en 1834. Il voudrait que chaque province eût sa représentation particulière, son président ou gouverneur, avec un congrès et un président à Mexico, qui s’occupassent des affaires extérieures et de toutes les mesures d’intérêt général. Ce système est celui qui est le plus applicable à la nature du pays ; il a l’avantage de concentrer le pouvoir dans les limites où doit s’exercer son influence ; il le circonscrit de manière à ce que son action puisse se porter facilement du centre à la circonférence, tandis que le centralisme, associant des élémens divers, des intérêts contraires, ne peut rendre que des lois générales pour tout le pays, et par cela même nuisibles pour certaines provinces, tandis qu’elles sont pour les autres d’une médiocre utilité. En outre, l’autorité du gouvernement central, ayant à traverser d’immenses déserts pour arriver aux extrémités, diminue de force à mesure que la distance augmente, et de la sorte ce que l’on appelle centralisme n’est au contraire que la décentralisation et la faiblesse. C’est le gouvernement d’une multitude de petits tyrans appelés généraux ou préfets ; c’est, si l’on peut parler ainsi, une fédération d’autocrates.

Le parti libéral est le seul qui lutte franchement contre les préjugés nationaux, le seul qui comprenne les véritables besoins du pays. Il sent que ce qui manque surtout au Mexique, c’est la population : il voudrait, à l’exemple des États-Unis, appeler des colons étrangers à la culture du sol ; mais comme, pour en venir là, il faudrait poser en principe la liberté de conscience, supprimer les privilèges, mettre la main sur les biens du clergé, et soumettre la grande propriété à des lois plus favorables à la colonisation que les lois actuelles, il a naturellement des ennemis acharnés dans les deux autres partis. D’ailleurs, il partage lui-même l’éloignement qu’ont les peuples de race espagnole pour les étrangers. On pourrait craindre qu’après avoir appelé les colons au Mexique par des lois libérales, il ne détruisît l’effet de ces lois par une foule de mesures vexatoires. Pour le maintenir dans la voie du progrès, il faudrait l’influence et les conseils d’une nation amie et en même temps redoutée. Ce parti a sur les deux autres l’avantage du nombre ; s’il était aussi riche en capitaux qu’il l’est en hommes, s’il comptait dans ses rangs des généraux capables d’entraîner les troupes à leur suite, il y a long-temps qu’il gouvernerait le Mexique. Malheureusement pour les fédéralistes, toutes les révolutions s’accomplissent par les agioteurs, les prêtres et les militaires, et les uns comme les autres ne remettront jamais le pouvoir aux mains de gens qui n’en useraient tout d’abord que pour les dépouiller. Le fédéralisme avait autrefois dans l’armée un représentant digne de lui ; le général Mejia, homme d’une probité à toute épreuve, d’un caractère franc, loyal, énergique, et d’une valeur brillante, s’en était déclaré le chef. Santa-Anna, l’ennemi de toutes les gloires nationales, se débarrassa de Mejia en le faisant fusiller à Acajete. Depuis cette époque, le seul général qui ait osé professer hautement ces doctrines est Urrea ; mais ce chef n’exerce aucun prestige, et il serait difficile de décider s’il obéit, en défendant le fédéralisme, à des convictions sérieuses ou à l’impulsion de son intérêt.

S’il n’a pas de chef parmi les militaires, le fédéralisme compte dans ses rangs tout ce qu’il y a d’hommes distingués dans le barreau, le commerce et la bourgeoisie. A cette opinion appartiennent les membres les plus éloquens du congrès : Gourez Farias, Gourez Pedrasa, Alas, del Castillo, de la Cortina. Dans les provinces du centre, elle est noblement représentée par l’illustre famille des Garcia de Zacatecas ; par les Peña, les Verdia, les Vergara, à Guadalajara ; par les Echevarria, les Castro, à Durango ; dans le nord enfin, par les Arbides et une foule d’autres familles, qui toutes entraînent de nombreuses populations à leur suite. Les élections libres de 1841 ont montré de quelles forces pourrait disposer ce parti ; elles envoyèrent aux chambres une si grande majorité fédéraliste, que Santa-Anna se vit contraint de dissoudre le congrès, sous peine de succomber. En 1842, de nouvelles élections eurent lieu sous l’influence directe du dictateur ; dans plusieurs chefs-lieux de département, à Chihuahua notamment, les électeurs délibérèrent sous le canon. Cependant la majorité de la chambre fut encore libérale, et Santa-Anna fut renversé. Si la fédération ne put pas dès-lors s’établir, il n’en faut accuser que les obstacles qui ont enlevé jusqu’à ce jour à l’opinion libérale le concours de l’armée et des capitalistes.

Dans beaucoup de provinces, le fédéralisme peut compter sur l’appui des classes inférieures. Les leperos de Jalisco chantent dans leurs fêtes populaires les louanges de la fédération, qu’ils désignent par un de ces diminutifs d’affection que la langue espagnole est seule capable d’inventer. Guanahuato, Zacateeas, Sonora, Sinaloa, le Nouveau-Mexique, Chihuahua et Tampico se sont prononcés hautement pour la fédération ; toutes les provinces éclairées, toutes celles dont le contact avec les étrangers est plus fréquent, ne cessent d’émettre des vieux pour le rétablissement de ce système. L’absolutisme s’est réfugié dans les provinces centrales, où domine le clergé, où règnent par conséquent l’ignorance et le fanatisme. Ainsi Aguascalientes, San-Luis Potosi, Lagos, tiennent toujours pour le centralisme ; mais ces provinces ne forment, après tout, qu’une minorité.

Cependant, pour que le parti fédéraliste puisse rétablir l’ordre au Mexique, il faut, nous l’avons dit, qu’il soit dirigé par une force étrangère aux passions du pays ; il faut qu’il soit garanti de ses propres excès, et protégé contre lui-même, si l’on ne veut le voir frappé à son tour d’impuissance par les défauts du caractère national. Les fédéralistes ne se dissimulent pas cette situation, et tous les partis en général sont convaincus que le remède aux maux de la nation ne peut pas venir d’eux seuls ; ils s’agitent, tournent de tous côtés leurs regards pour voir d’où leur viendra le messie de l’ordre et de la liberté : ils l’ont vainement cherché dans leurs rangs jusqu’à ce jour. Les provinces septentrionales l’attendent maintenant des États-Unis, celles de l’ouest et du sud d’une scission qui les mettrait dans la situation où se trouvent déjà Guatemala et les petites républiques de l’Amérique centrale, c&#x2019 ; est-à-dire dans un état pire que l’état présent. Aucune n’attend son salut des forces même de la nation. Les Mexicains ne se font pas illusion sur leur caractère ni sur leur corruption. Ils se connaissent trop bien pour espérer en eux-mêmes ; ils savent qu’une main puissante est nécessaire pour combattre leurs mauvaises habitudes et leur irrésistible penchant au mal. Ils le disent à qui veut l’entendre : « Ne cherchez parmi nous ni patriotisme, ni bonne foi ; nous n’obéissons qu’à la rigueur et aux mauvais traitemens. » Or, comme le meilleur système de gouvernement prospère ou dépérit après tout selon les instrumens qui l’appliquent, il n’y aura jamais au Mexique ni gouvernement, ni unité, ni constitution, tant que la race mexicaine sera abandonnée à elle-même. Les principes fédéralistes même qui, en théorie, paraissent devoir sauver le pays, ne produiraient que de mauvais résultats, si les tendances du caractère national n’étaient pas contenues par une force supérieure.

La France ne pourrait-elle pas être cette force ? Ne pourrait-elle, si l’opinion fédéraliste arrivait au pouvoir portée par notre influence, s’appliquer à diriger cette opinion, à la modérer, à la défendre contre les factions d’abord, contre ses propres excès ensuite ? On nous objectera, je le sais, les difficultés d’une semblable tâche, augmentées encore pour nous par la haine que nous ont vouée les Mexicains. Ne nous y trompons pas, ces obstacles sont plus apparens que réels. Si la haine des Mexicains pour les étrangers était l’expression d’un ardent patriotisme, il faudrait renoncer peut-être à en avoir raison ; mais cette haine vient surtout d’un excessif amour-propre exaspéré par la conviction de l’impuissance. Ce qu’ils haïssent dans les Européens, c’est la supériorité de la civilisation, c’est l’ordre, c’est la prospérité, c’est l’opulence ; ce qui les irrite, c’est le parallèle qu’on ne cesse d’établir entre l’Amérique et l’Europe, entre la faiblesse et la force. Le patriotisme n’a rien à démêler avec ce ridicule orgueil. Il ne peut y avoir de patriotisme là où il n’y a ni ordre, ni moralité, ni gouvernement, ni famille, rien en un mot de ce qui constitue la patrie. Il n’y a pas de patriotisme chez un peuple qui rêve sans cesse le morcellement de son pays, qui appelle à grands cris le joug de l’étranger, comme le font chaque jour les provinces septentrionales du Mexique et le Yucatan. Une nation qui voudrait exercer sur cette république une influence morale n’aurait point à redouter un tel obstacle. D’ailleurs, les partis veulent tous arriver au pouvoir, et, du moment qu’une puissance étrangère promettrait le gouvernement aux fédéralistes, les fédéralistes lui tendraient les bras.

Un autre sentiment militerait en faveur de la puissance qui arriverait au Mexique avec l’intention de tirer parti des élémens qu’il renferme, de le ressusciter en un mot par lui et pour lui : ce sentiment, c’est l’amour-propre de race. Si les Mexicains songent à se jeter dans les bras de l’Union, c’est qu’ils ne voient pas d’autre ressource ouverte contre les calamités qui les assiégent. Ils n’aiment pas plus les citoyens américains qu’ils n’aiment les Anglais, qu’ils ne nous aiment nous-mêmes. Ce qu’ils cherchent, c’est la prospérité résultant d’un ordre qu’ils sont incapables d’établir. Mais qu’on mette à leur disposition les moyens d’obtenir par eux-mêmes les avantages qu’ils demandent à l’Union, l’amour-propre de race reprendra aussitôt le dessus, et ils ne songeront plus qu’à rester ce qu’ils sont, membres de la famille espagnole d’Amérique.

Un fait important vient à l’appui de notre opinion. En 1838, lorsque l’amiral Baudin se présenta sur les côtes du golfe, un mouvement fédéraliste se déclara immédiatement dans plusieurs parties du Mexique. La Sonora et Sinaloa s’agitèrent, Tampico releva le vieil étendard de 1834, et chercha à s’appuyer sur les Français ; on prétend même que des propositions directes furent portées à l’amiral, et que les propriétaires fédéralistes de la côte lui offrirent soixante mille chevaux et mules pour monter sa cavalerie et porter ses bagages, s’il consentait à les soutenir par une marche sur Mexico. Notre flotte ne portait aucune troupe de débarquement ; en outre, tout le monde pensait encore à cette époque qu’il suffisait d’une simple démonstration sur Vera-Cruz pour ramener la république à la raison. M. Baudin dut par conséquent ne tenir aucun compte de ces ouvertures. Qu’aujourd’hui une escadre française paraisse dans les eaux de Vera-Cruz, et l’opinion fédéraliste, qui est en fermentation sur tous les points, qui lutte depuis dix ans contre des ennemis qu’elle ne peut vaincre, s’empressera de lui offrir encore son concours. Une seconde fois les destinées du parti appelé à régénérer la république seront entre les mains de la France, et de sa réponse dépendra l’avenir de notre influence dans l’Amérique espagnole. Il est temps que nous rencontrions par-delà l’Atlantique un gouvernement capable de comprendre ce que vaut notre appui, assez intelligent pour écouter nos conseils, assez fort pour les pratiquer. La France a suspendu ses relations avec la république : elle ne peut les reprendre qu’avec un pouvoir instruit à la respecter et à la craindre. Il ne s’agit pas d’ailleurs d’humilier le Mexique, il s’agit au contraire de l’éclairer sur ses propres intérêts et de le ramener à des voies meilleures : L’Angleterre elle-même regarde aujourd’hui comme opportune toute entreprise qui tendrait à ramener l’ordre au Mexique.

Parmi les avantages qui résulteraient du rétablissement de l’ordre et de la prospérité au Mexique, il en est que la France partagerait avec l’Europe entière, il en est d’autres qui n’appartiendraient qu’à elle seule.

Le Mexique occupe dans l’Amérique septentrionale une superficie égale à celle de toute l’Europe, moins la Russie ; le chiffre approximatif de sa population est de huit millions d’habitans. Que l’on compare le commerce que fait l’Europe avec ce pays à celui qu’elle fait avec les États-Unis, et l’on trouvera qu’il est bien loin d’offrir les mêmes résultats. On évalue à 18 millions de piastres (90 millions de francs) la somme totale de l’introduction annuelle des marchandises étrangères au Mexique ; la France n’en expédie, pour sa part, qu’un cinquième à peine. Si notre commerce avec le Mexique n’est pas plus développé, c’est que la population mexicaine est en grande partie presque barbare : les hautes classes même ne connaissent ni le luxe, ni le bien-être ; l’agriculture et l’industrie n’ont pris aucun essor. Jetez au Mexique un surcroît considérable de population européenne, et aussitôt une foule de nécessités nouvelles seront révélées aux Mexicains ; le travail et la production augmenteront à l’intérieur pour les satisfaire, et le commerce se développera dans une proportion analogue. Toute l’Europe profitera de ce supplément de consommation, mais le commerce et l’industrie française en auront la meilleure part, leurs produits s’adressant spécialement aux pays où règne une civilisation avancée. L’Angleterre et les États-Unis fournissent à peu près seuls aux besoins des nations arriérées ; à mesure que les peuples se civilisent, l’introduction des marchandises françaises augmente chez eux, sans que l’importation anglaise ou américaine suive une progression égale.

Quant aux avantages exclusivement réservés à la France, on devine qu’ils seraient purement politiques. Si la nation mexicaine devenait, grace à nous, riche et puissante, la France aurait désormais les moyens d’arrêter en Amérique les envahissemens de l’Angleterre et de l’Union. Mise en état désormais de se défendre par elle-même, cette république deviendrait la protectrice naturelle des nations espagnoles du Nouveau-Monde. Ainsi la France aurait assis à jamais son influence dans ces pays où on doute aujourd’hui de sa force. Si au contraire on veut se borner, comme en 1838, à une simple démonstration, qui n’aurait d’autre effet que d’irriter les passions mexicaines, sans nous assurer aucun avantage, aucune garantie, mieux vaudrait, nous le croyons, déclarer nos relations avec la république, à jamais rompues, et attendre, pour renouer des rapports avec les états mexicains, qu’ils eussent été incorporés à l’Union ou vendus à l’Angleterre.


FÉLIX CLAVÉ.


  1. Une seule fois des négocians anglais obtinrent du gouvernement de la Péninsule l’autorisation d’expédier de la Jamaïque, pour la Vera-Cruz, un chargement d’étoffes de leurs manufactures ; abusant des termes de leur contrat, au lieu d’une barque marchande, ils chargèrent un vieux ponton qu’ils couvrirent de grandes voiles latines, et mirent trois mois à faire un trajet de quelques jours. La tradition porte que beaucoup de- gens riches de. Mexico firent le voyage de la Vera-Cruz pour voir des Anglais !
  2. Je m’appuie ici, comme dans l’ensemble de ce travail, sur les renseignemens que j’ai pu recueillir, durant un séjour de cinq années au Mexique, dans des relations fréquentes et des conversations intimes avec les principaux habitans du pays.
  3. Un juge de Mexico montra même un si grand zèle pour le châtiment de l’assassin d’une famille anglaise, que la reine Victoria crut devoir lui en exprimer sa gratitude par une lettre autographe.
  4. Si nous en jugeons par les déplorables scènes arrivées dernièrement à Mexico, on est resté fidèle à ce triste système, et l’animosité qui avait déjà poursuivi M. Deffaudis n’a pas épargné M. le baron de Cyprey.
  5. On s’est efforcé de prouver que cette mesure atteignait aussi les négocians anglais, chez qui les détaillans français allaient faire leurs achats. Un simple aperçu des faits montre qu’on s’est trompé. Après la clôture des magasins de détail français, les besoins du pays n’en subsistaient pas moins, et les détaillans mexicains pouvaient tout aussi bien fournir aux demandes de la population en s’approvisionnant auprès des négocians en gros.
  6. Quelques citations suffiront pour donner la mesure de ces rodomontades. Le Censor de Vera-Cruz prétendit que l’amiral Baudin et le prince de Joinville avaient pris une course de cerf devant Santa-Anna ; le Diario del Gobierno soutint que les Gaulois avaient été chassés par Camille ; enfin le Lucero de Tacubaya osa écrire que l’amiral, qui, du reste, avait déjà été châtié par une autre puissance, puisqu’il était manchot, était venu recevoir à Vera-Cruz une dernière, mais terrible leçon !