La Réception d'Ernest Renan à l'Académie française

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La Réception d'Ernest Renan à l'Académie française
Revue des Deux Mondes3e période, tome 32 (p. 936-949).

Un grand homme d’état disait dernièrement que prononcer ou entendre des discours est une occupation subalterne et un divertissement de deuxième classe. Faut-il croire que sous peu cette occupation et ce divertissement seront passés de mode ? Tout semble prouver qu’on les goûtera longtemps encore, en France du moins. La foule qui se pressait le jeudi 3 avril sous la coupole trop étroite de l’institut en fait foi ; elle témoignait par son attention comme par son empressement que les fêtes de la parole sont dans notre pays un plaisir vraiment national et que, « si les Grecs avaient les jeux olympiques, si les Espagnols ont les combats de taureaux, la société française a les réceptions académiques. » C’est sans doute une belle chose qu’un combat de taureaux éclairé par le soleil de Madrid ou de Séville. Un tournoi d’éloquence, où les armes courtoises sont seules admises, offre aussi quelque intérêt, sans qu’il s’y passe rien qui puisse offenser les âmes et les yeux sensibles. Le sang n’y coule point, les blessures qu’on s’y fait ne sont que des égratignures qui né tirent pas à conséquence ; le spectacle n’est attristé par aucune mort d’homme, ni de bête, et jamais on ne vit récipiendaire sortir du Palais-Mazarin emporté sur un brancard. Oignez vilain, il vous poindra, dit le proverbe ; mais les vilains sont sévèrement exclus de la lice académique, et tout s’y termine en douceur, comme il convient à une assemblée d’élite, qui tient école de bon ton, de bonnes manières et de beau langage.

La réception du 3 avril ne ressemblait pas du reste à toutes les réceptions académiques ; elle excitait un intérêt tout particulier. Le public qui s’y était rendu était attiré non-seulement par la curiosité de voir et d’entendre un des hommes les plus distingués, les plus remarquables, les plus justement renommés d’aujourd’hui, mais par le désir d’assister à un événement, et en effet c’était un événement que l’auteur de la Vie de Jésus venant siéger parmi les quarante. On avait déclaré pendant longtemps que cela était impossible, que jamais cela ne se ferait, ni ne se verrait, qu’on ne pouvait rêver pareille aventure sans supposer une révolution inouïe dans les esprits, un concours étrange de circonstances, une conjonction d’étoiles que rien ne faisait prévoir. — M. Renan, disaient les prophètes, est à la fois un savant, un penseur, un artiste et un écrivain ; il joint à l’érudition la plus solide et la plus variée l’originalité et l’abondance de la pensée, une merveilleuse souplesse d’esprit, la clarté lumineuse de l’expression, la grâce et la chaleur du style, une finesse d’analyse qui ne nuit jamais à la largeur de la touche. Malheureusement cet écrivain exquis et châtié s’est enrôlé parmi les audacieux, les mécréans et les guerroyans ; il n’a pas craint de s’attaquer aux idées reçues, à la foi traditionnelle, il a brûlé ce qu’il avait adoré, et ses hérésies ont froissé, contristé, révolté beaucoup de croyans, qui le considèrent comme l’ennemi de Dieu et des autels, comme un esprit égaré et dangereux ; il en est même quelques-uns qui, prenant les injures pour des raisons, le rangent parmi « les malfaiteurs de l’intelligence. » L’Académie serait à jamais compromise, si elle l’admettait dans son sein, et le premier devoir d’une académie est de ne jamais se compromettre. — Les pensées des hommes sont courtes, et les devins sont sujets à caution. Il n’y a qu’à laisser faire le temps, il arrange les procès et dérange les prophètes. Ce qui passait pour impossible est arrivé, M. Renan a pris place parmi les quarante ; nous l’en félicitons, il faut en féliciter aussi l’Académie. Il est des scandales dont il est permis de xe réjouir et dont on peut dire : Félix culpa. Tant pis pour qui se scandalise ; comme le disait Mme de Sévigné, « la piqûre n’est pas dans l’épine. »

M. Renan avait à traiter dans son discours de réception un beau sujet, vraiment digne de lui, qui cependant ne laissait pas de présenter quelques difficultés, non qu’il soit difficile de louer Claude Bernard, on n’a pas à craindre de le louer trop ; mais c’était une entreprise malaisée que de rendre compte dans un langage académique des expériences, des découvertes et des théories de l’un des princes de la science. Le public qui était venu chercher à l’Institut de la littérature et du plaisir eût éprouvé quelque mécompte si on l’avait entretenu pendant une heure de la glycogénie animale, du déterminisme physiologique, de l’innervation vaso-motrice ou de l’évolution du protoplasme. M. Renan s’est acquitté de sa tâche à la satisfaction générale : il a su concilier l’agrément avec le respect de son sujet et de la grande et austère mémoire à laquelle il apportait son hommage. Il a résumé de la manière la plus.intéresscnte la vie de Claude Bernard, c’est-à-dire l’histoire du cerveau, car Claude Bernard n’aspira jamais à en avoir une autre. Il a su captiver son auditoire en racontant avec un grand bonheur d’expression cette jeunesse laborieuse et tourmentée, les premiers tâtonnemens de ce génie qui cherchait sa voie, son plein épanouissement, ses efforts, ses inquiétudes et ses joies. Il a fait revivre cette noble, imposante et sympathique figure, empreinte d’une sorte de majesté sereine, et qui a laissé à tous ceux qui ont ou le bonheur de l’approcher l’ineffaçable souvenir d’un grand pontife de la science.

Ce pontife vivait familièrement, avec son dieu, et il n’en était pas jaloux, il le mettait à la portée de tout le monde ; dans l’occasion il en faisait les honneurs aux ignorans, aux profanes, avec une bonté facile, une infatigable complaisance et un sourire engageant qui leur donnait envie de pénétrer dans le sanctuaire. Ses démonstrations n’étaient pas seulement convaincantes, elles étaient aimables, et il n’était pas rigoureusement nécessaire de les comprendre pour y prendre goût. On nous a raconté qu’un soir le comte Rossi, alors député du canton de Genève à la diète suisse chargée de réviser le pacte fédéral, était à demi couché sur un sopha dans une attitude abandonnée ; autour de lui se pressait un essaim de jeunes et jolies femmes, que charmait son étincelante causerie et qui buvaient ses paroles. Il s’interrompit au milieu d’un récit pour leur dire avec sa désinvolture italienne : « Je suis le miel et vous êtes les mouches. » Les savantes et ingénieuses causeries de Claude Bernard attiraient aussi les mouches ; mais il ne leur a jamais dit : « Je suis le miel. » Jamais homme supérieur ne fut plus éloigné d’être unfat. Il possédait cette parfaite simplicité qui est une qualité native, et qu’on ne réussit pas à se donner. Avoir le cœur simple et l’esprit aussi compliqué qu’un monde, si ce n’est pas le génie, cela y ressemble beaucoup. C’était bien un homme de génie que Claude Bernard, il fallait en avoir pour faire une révolution dans la science, pour appliquer avec une sûreté d’invention, avec une nouveauté de moyens vraiment étonnante la méthode expérimentale à l’étude de la vie. « On opposait trop la nature inorganique à la nature organisée, a dit M. Renan. On se figurait que la vie résulte de forces à part, que les faits qui se passent dans l’être vivant sont assujettis à des lois toutes particulières, qu’un principe secret, préside en chaque individu à la naissance, à la maladie, à la mort. Lavoisier et Laplace rompirent le charme et créèrent la physique animale en prouvant que la respiration est une combustion, source de la chaleur qui nous anime. Bichat secoua le joug de l’ancien vitalisme, sans pourtant réussir à s’en dégager complètement. Il restait un principe mystérieux, en vertu duquel les phénomènes vitaux, contrairement aux lois des corps bruts, semblaient n’être pas identiques dans des circonstances’ identiques. Voilà ce que Magendie nia tout à fait, voilà ce que Claude Bernard réfuta par des expériences sans nombre. En s’ppliquant à produire les faits même de la vie, en s’ingéniant à les gêner, à les contrarier, il réussit à les soumettre à des lois précises. La physiologie, ainsi conçue, devint la sœur de la physique et de la chimie. »

Il est heureux que le soin et l’honneur de louer dignement Claude Bernard aient été dévolus à M. Renan ; personne ne pouvait se tirer mieux que lui de ce cas difficile et périlleux. Il n’est pas besoin d’avoir étudié à fond la physiologie pour faire l’éloge d’un grand physiologiste ; il suffit de savoir ce qu’est et ce que vaut la science, d’en connaître les méthodes, de les avoir soi-même appliquées ; toutes les sciences se ressemblent, et il n’y a pas deux manières d’être savant. On demandait un jour à Virgile quels sont les seuls plaisirs qui n’inspirent jamais ni dégoût ni satiété. Il répondit, paraît-il, qu’on se lasse de tout, excepté de comprendre, præter intelligere. Ce mot de Virgile pourrait servir de devise à M. Renan comme à Claude Bernard ; ils ont l’un et l’autre employé leur vie à comprendre ou à tâcher de comprendre. L’un était un maître incomparable dans l’art de questionner la nature, qui répond presque toujours à qui sait l’interroger. N’est-elle pas d’intelligence avec le génie ? Il semble qu’elle tressaille à son approche, qu’elle le salue, qu’elle s’empresse au-devant de lui ; on pourrait croire que son aveugle inconscience sait gré à l’humaine raison de l’aider à s’expliquer avec elle-même, que ses ténèbres font fête à cette pensée divinement éclairée qui possède et lui révèle son secret. Ce n’est pas la nature, c’est l’histoire que M. Renan se plaît à interroger ; et l’histoire lui a souvent répondu, lui a dit beaucoup de choses qu’elle n’avait encore dites à personne. Ajouterons-nous que la discrétion de Claude Bernard égalait sa curiosité, que lorsqu’il questionnait dans son laboratoire la matière vivante, il s’abstenait consciencieusement de lui dicter d’avance ses réponses ? Il n’a jamais suborné les témoins ; quand ils se taisaient, il respectait leur silence. M. Renan peut-il se rendre la même justice ? a-t-il toujours été aussi discret ? n’a-t-il jamais cédé aux entraînemens de ses partis pris ? Jnste ciel ! ce n’est pas un suborneur, mais c’est un grand, un irrésistible séducteur, et l’on soupçonne que, dans tel cas particulier, tel évangéliste n’a déposé en sa faveur qu’à la seule fin de lui être agréable. Quand les trois synoptiques, saint Matthieu, saint Marc et saint Luc, résistaient, il s’adressait à saint Jean, et il a gagné son procès.

La vraie science est une austérité, un sacrifice, la vraie science est une vertu, et personne ne fut plus vertueusement savant que Claude Bernard. Il n’a jamais confondu les suppositions avec les faits, ce qui peut se savoir avec les opinions douteuses, établies sur des probabilités ; il s’est toujours refusé les douceurs que procure à ceux qui le pratiquent avec talent l’art de conjecturer et de spéculer, et cet art est après tout l’un des grands plaisirs de la vie. « Le déterminisme, a-t-il écrit, fixe les conditions des phénomènes ; il permet d’en prévoir l’apparition et de la provoquer lorsqu’ils sont à notre portée. Il ne nous rend pas compte de la nature, il nous en rend maîtres. Le déterminisme est la seule philosophie scientifique possible. Il nous interdit à la vérité la recherche du pourquoi, mais ce pourquoi est illusoire… Comme ces religieux qui mortifient leur corps par des privations, nous sommes réduits, pour perfectionner notre esprit, à le mortifier par la privation de certaines questions et par l’aveu de notre impuissance. Que si après cela nous le laissons se bercer au vent de l’inconnu et dans les sublimités de l’ignorance, nous aurons au moins fait la part de ce qui est la science et de ce qui ne l’est pas. » M. Renan a remarqué à ce propos que les héros de l’esprit humain sont ceux qui savent ainsi ignorer pour que l’avenir sache, mais il a ajouté que tous n’ont pas ce courage et qu’il est difficile de s’abstenir dans des questions où c’est de nous qu’il s’agit. « Vérité ou chimère, a-t-il dit, le rêve de l’infini nous attirera toujours ; il est des sujets où l’on aime mieux déraisonner que de se taire. » M. Renan parlait pour lui. Quoiqu’il ne croie pas à la philosophie, il aime à philosopher ; quoiqu’il estime que la métaphysique est un rêve, il se plaît à rêver. Bien différent en ceci de l’homme dont il célébrait la gloire sévère, il y a en lui un poète et un mystique, à qui la terre ne suffit pas. L’infini le hante, et quand sa raison, désespérant d’atteindre la vision qui l’obsède, s’arrête au bord de l’abîme, il s’élance sur les ailes de la foi, du désir et de l’espérance dans cet éternel par-delà que Hegel appelait a une nuit où tous les chats sont gris. » Aussi M. Renan a-t-il composé dans ses loisirs des dialogues philosophiques qu’on lit avec un plaisir extrême, quitte à dire à l’auteur, en refermant le volume : Et puis vous vous réveillâtes ! — Mais à quoi bon le lui dire ? Il savait bien qu’il rêvait.

Ce n’est pas seulement quand il s’amuse à philosopher que M. Renan est poète ; il l’est aussi jusque dans ces recherches de haute et sagace critique qui ont fondé son éclatante renommée. Il l’est même dans certains cas avec excès, il a succombé parfois à l’envie de compléter par ses imaginations des documens dont l’insuffisance l’affligeait. « A l’admiration très vive qu’inspire votre talent, lui disait l’autre jour M. Mézières en le recevant au nom de l’Académie, se mêle un peu d’inquiétude. On se demande dans quels mémoires inédits, connus de vous seul, vous puisez tant de détails jusqu’ici inaperçus. » Avec une malice qui n’avait rien de méchant, M. Mézières a profité de cette occasion pour demander à l’éminent récipiendaire comment il avait appris que non-seulement le nez de saint Paul était long, comme on peut l’inférer des Actes de Thécla, mais que son teint était blême, de qui il tenait que saint Luc avait eu du goût pour les officiers romains et particulièrement pour les centurions. Savoir ne suffit pas à M. Renan ; comme tous les poètes, il veut voir. Il a vu saint Paul, il a vu saint Luc, et grâce à lui nous croyons les avoir vus, nous aussi. Il en résulte que ses livres ont un charme infini, qui ne tient pas seulement aux grâces qu’une plume d’or y a semées. Bien des gens, qui se feraient brûler plutôt que d’en convenir, se sont enivrés, grisés de la Vie de Jésus. On connaît le mot de cette femme qui, après en avoir lu deux pages, ne lâcha plus le volume, le dévora en quelques heures comme le plus séduisant, le plus dramatique, le plus capiteux de tous les romans. Quand elle fut au bout, elle poussa un profond soupir et s’écria : « Ce qui m’ennuie, c’est que cela ne finit pas par un mariage. »

Henri Heine, parlant d’un écrivain allemand fort célèbre naguère, un peu délaissé aujourd’hui, lui reprochait d’avoir tour à tour l’esprit très chimérique ou trop raisonnable, et il disait qu’en fabriquant Ludwig Tieck la nature avait marié dans le même homme un honnête bon sens fort bourgeois avec une imagination aristocratique, princière et chevaleresque, qui avait le goût des aventures. Il ajoutait que cette union n’était pas heureuse, qu’il était affligeant de voir une châtelaine obligée de servir le plus philistin des époux dans son ménage et dans sa boutique, mais que parfois la nuit, quand l’honnête homme dormait à poings fermés, la noble dame quittait furtivement son lit de misère conjugale, qu’elle montait son blanc palefroi et courait chasser joyeusement dans la forêt enchantée du romantisme. Il n’en est pas de M. Renan comme de Tieck ; son bon sens et son imagination n’ont jamais fait mauvais ménage, n’ont jamais eu à se plaindre l’un de l’autre. Il les emploie sans effort aux mêmes occupations, romantiques ou bourgeoises, qui leur conviennent également à tous les deux. Sa critique ne gêne point sa poésie, sa poésie vient souvent en aide à sa critique. Il peut se faire à la rigueur que le teint de saint Paul n’ait pas été blême, qu’il y ait eu du froid entre saint Luc et les centurions, et que l’imagination de M. Renan l’ait quelquefois égaré. Mais combien de secrets ne l’a-t-elle pas aidé à pénétrer ! Combien de jours ne lui a-t-elle pas ouverts sur l’histoire et sur le monde ! De combien de trouvailles ne lui est-il pas redevable ! Les Romains le savaient, les poètes sont des devins ou des voyans ; ils entretiennent de sourdes intelligences avec les destinées, ils causent avec l’invisible, ils lisent couramment dans l’âme des bêtes, des hommes, des peuples et des dieux. La nature et l’histoire ne nous montrent que des surfaces, le poète a la science infuse des dessous. Que sera-ce d’un poète savant, passé maître dans l’étude des langues sémitiques et capable de déchiffrer des inscriptions phéniciennes ?

Ce qui fait l’intérêt et le prix du discours de réception de M. Renan, c’est qu’il s’y est mis et en quelque sorte répandu tout entier. On y retrouve sa poésie, ses aspirations mystiques ; on y retrouve surtout son scepticisme, qui est le fond de l’homme. Nous attestons ici les mânes de Gorgias, de Protagoras, de Prodicus, d’Euthydème, que M. Renan est de leur famille et qu’il est plus grand qu’eux tous. Ce mystique est profondément sceptique, son sourire le dit assez. Quand il rêve, il ne prend qu’à moitié ses visions au sérieux ; aussi en a-t-il de rechange, dont il s’éprend ou se déprend au gré de son humeur. Laïs ne le possède point, c’est bien lui qui possède Laïs. Le vrai rêveur n’a qu’une chimère, immuable comme son destin, qui est son seul amour et dont il est l’esclave ou la proie. « Les vérités de la conscience, disait M. Renan à l’Académie, qui n’a point sourcillé, sont des phares à feux changeans. A certaines heures, ces vérités paraissent évidentes ; puis on s’étonne qu’on ait pu y croire. Ce sont choses que l’on aperçoit furtivement, et qu’on ne peut plus revoir telles qu’on les avait entrevues. Vingt fois l’humanité les a niées et affirmées ; vingt fois l’humanité les niera et les affirmera encore. » Il avait écrit jadis que la vérité est une nuance et que cette nuance est souvent insaisissable. Tous les principes ont leurs corollaires, et M. Renan est trop clairvoyant pour ne pas s’en douter. Il sait que les distinctions subtiles sont plus propres à assouplir les esprits qu’à fortifier les caractères. Il a plus d’une fois rendu hommage à ces temps de foi naïve, où les hommes étaient tout d’une pièce comme leurs principes et se tenaient prêts à mourir pour ce qu’ils croyaient. Qu’y faire ? Nous vivons dans un âge d’universelle discussion, et les volontés s’en ressentent. Dès le siècle dernier, le grand chirurgien Sïdrac prétendait qu’un revenu assuré de deux shillings par jour suffisait à un Anglais pour vivre libre, pour penser et pour dire tout ce qu’il pensait de la Compagnie des Indes, du parlement, des colonies, du roi, de l’être en général, de l’homme et de Dieu, ce qui était un grand amusement. Il faut se résigner à son sort et en subir les conséquences. Nous avons lu dans un roman dont le titre nous échappe qu’il n’y a pas moyen de se fanatiser pour une nuance, que depuis que le monde est monde, on n’est jamais mort que pour de grosses couleurs ; pour un blanc de neige ou pour un rouge écarlate, que les martyrs ont eu rarement l’esprit subtil, que pour être un héros, il faut se mettre la tête dans un sac, et que par malheurs dans ce siècle de critique et de lumières, tous les sacs sont devenus transparens.

Nous nous imaginons à tort ou à raison que parmi tous les grands personnages de l’histoire il n’en est aucun qui inspire moins de sympathie à M. Renan que ce républicain austère et fort têtu qu’on appelle Caton l’ancien ou Caton le censeur. Nous nous imaginons que, si Caton l’ancien revenait au monde et faisait la connaissance de M. Renan, il aurait pour lui les mêmes sentiment qu’il professait à l’égard de l’académicien Carnéade, qui était venu apprendre à la jeunesse romaine à examiner en toute question le pour et le contre ; nous inclinons à croire que, s’il avait été introduit l’autre jour au Palais-Mazarin, son poil roux se serait dressé sur sa tête, que son œil bleu aurait jeté de terribles éclairs, qu’il aurait maudit le discours et foudroyé l’orateur. M. Renan doit aimer médiocrement ce plébéien qui avait l’esprit aussi simple que l’étaient ses mœurs, ce qui ne l’empêchait pas d’en avoir beaucoup, ce col raide ; cette tête de fer qui considérait la philosophie comme un luxe passible des peines édictées par les lois somptuaires, attendu que tous les genres de luxe mettent les républiques en danger. Il doit avoir peu de goût pour ce rude paysan qui professait que l’homme de bien, c’est le laboureur habile dont les outils sont toujours luisans, pour ce rigide censeur qui regardait les moindres licences de la parole et de la pensée comme des attentats publics, comme des crimes contre l’état, pour ce sublime maniaque qui déclarait qu’il fallait désespérer d’une ville où un petit pot de poissons venus du Pont se payait 400 drachmes, et qui estimait que le chou est le roi des alimens, que ce légume, mangé cuit ou cru, possède des propriétés merveilleuses, qu’il guérit toutes les maladies, qu’il est la vraie panacée, la joie des estomacs bien faits et le plus bel ornement des jardins. Caton faisait plus de cas d’un chou pommé que d’un philosophe et d’un médecin réunis ; Caton avait une sainte horreur pour les sceptiques, pour les tours de souplesse, pour les langues subtiles et pour les esprits nuancés ; Caton détestait les faiseurs de distinctions, auxquels on peut dire ce que Socrate disait à Ménon : « Je te demandais une abeille, tu m’en fournis un essaim. » Caton tenait pour constant que la sagesse humaine et divine était contenue tout entière dans les douze tables, qu’il n’y avait rien à en retrancher, rien à y ajouter ; Caton avait hâte de renvoyer en Grèce ce Carnéade et ses confrères, « qui étaient capables de persuader tout ce qu’ils voulaient ; » Caton considérait Socrate lui-même comme un pernicieux bavard, « qui avait entrepris de renverser les coutumes reçues et d’entraîner les citoyens dans des opinions contraires aux lois. »

Caton n’est plus de ce monde, personne ne l’a rencontré le 3 avril au Palais-Mazarin, et nous pouvons affirmer qu’il n’y était pas. Ce n’est plus lui qui proteste aujourd’hui contre le scepticisme et les sceptiques ; ce sont les croyans, ce sont aussi les mondains, et à vrai dire les mondains sont moins respectables que Caton. Le monde n’est pas austère, il n’est vertueux que par intermittence ; le salut de la république et de la morale le touche peu. Mais le monde est paresseux, et il en veut aux sceptiques de le troubler dans son indolente quiétude, en remettant en question une foule de choses qu’il croit depuis longtemps sans s’être jamais demandé pourquoi il y croyait. C’est un grand mal que la paresse, et c’est un grand bien que les paresseux soient dérangés ». Bénis soient ceux qui leur sont incommodes ! Et que grâce soit faite aux sceptiques, pourvu qu’ils soient désintéressés et consciencieux. Quand ils n’auraient pas d’autre utilité que d’obliger les croyans à se rendre compte de leur foi, ils rendraient service au genre humain ; mais ils ont encore un autre titre à sa reconnaissance. Ils représentent ici-bas cette divine inquiétude de l’esprit dont rien n’émousse l’aiguillon et qui se plaît dans son tourment. Ils ont eux aussi leur mission ; ils sont chargés de remuer les eaux qui dorment, et ils les empêchent de croupir.

Il y a des sceptiques d’un tempérament aduste, d’un esprit morose et d’un caractère noir, des sceptiques insociables, hérissés et farouches. M. Renan n’a rien de commun avec ces gens-là. Il est essentiellement bienveillant, son scepticisme est la bienveillance même. Jamais polémiste ne fut si plein de douceur, d’aménité, d’esprit de conciliation, n’eut plus de ménagemens avec ses adversaires, ne mêla tant de procédés à ses procédures. On prétend que le bourreau chargé de décapiter Charles Ier, roi d’Angleterre, s’agenouilla devant lui pour s’excuser de la liberté qu’il allait prendre. On raconte aussi que certaine tribu de sauvages n’est pas bien sûre que les ours ne soient pas des dieux, mais que d’autre part elle est très friande de leur chair ; il en résulte qu’avant de tuer un ours, ces sauvages lui demandent humblement son absolution et lui disent : « Si tu es Dieu, tu sais tout, et tu te souviendras que ce n’est pas moi, que c’est mon couteau qui t’a tué. » L’auteur de la Vie de Jésus en use de même ; il ne s’est jamais attaqué à une seule superstition, à une seule légende, sans l’avoir remerciée des services qu’elle a pu rendre jadis au genre humain et sans lui avoir demandé pardon du chagrin qu’il allait lui faire. Quelqu’un disait : « M. Renan a jeté plus d’un dieu par la fenêtre ; mais il avait eu soin au préalable d’étendre un matelas dans la rue pour qu’ils ne se fissent pas de mal en tombant. » Cela est vrai, M. Renan a toujours été plein d’égards pour les dieux qu’il combattait ou qu’il détrônait. S’il ne tenait qu’à lui, ils auraient leurs invalides, il leur assurerait une pension de retraite pour les récompenser de tout le bien qu’ils firent autrefois, et on l’a vu, assis au chevet de ces augustes malades, panser d’une main légère et miséricordieuse les blessures qu’il avait pu leur faire. Il y a une sœur grise dans ce redoutable sceptique.

Il est une chose que le vieux Caton, s’il nous est permis de parler encore de lui, détestait encore plus que les médecins et les philosophes, c’étaient les femmes ; aussi portait-il gravée dans son cœur la loi Oppia, qui leur interdisait de s’habiller de pourpre et de se promener en voiture dans les rues de Rome. Il prétendait qu’il était honteux à un homme d’être amoureux, par la raison que a l’âme d’un homme amoureux habite dans un corps étranger. » Il expulsa du sénat Manilius pour avoir donné en plein jour un baiser à son épouse légitime devant sa fille : « La mienne, disait-il, ne m’a jamais embrassé que par un grand tonnerre, et je ne dois cette faveur qu’à la haute intervention de Jupiter tonnant. » Il aimait à répéter dans sa vieillesse qu’il ne s’était jamais repenti que de trois choses, à savoir d’être resté toute une journée sans rien faire, de s’être rendu par eau dans un endroit où il pouvait aller par terre, et d’avoir confié son secret à une femme. Nous ne savons si M. Renan est allé par eau dans un endroit où il pouvait aller par terre, mais sûrement il ne s’est jamais repenti d’avoir dit son secret à une femme. — « Nos liens ne datent pas d’hier, lui a dit le directeur de l’Académie dans un délicat et touchant passage de sa réplique. Je vous vois encore dans un petit pavillon de la rue du Val-de-Grâce, où l’affection maternelle d’une sœur, capable de tous les dévoûmens, vous avait ménagé un asile à une heure décisive de votre jeunesse. Je crois répondre à vos pensées les plus chères comme à mes propres souvenirs en rapportant une part d’honneur dans ces commencemens austères de votre vie à la noble femme qui vous assura la liberté du travail, qui, tout en se réservant le soin et la prose du ménage, s’associa par la plus délicate et la plus discrète des collaborations à l’infinie variété de vos recherches, et fit pénétrer peut-être dans la grâce et dans l’harmonie de votre style quelque chose d’elle-même. » Rien ne pouvait être plus doux pour M. Renan que cette évocation d’une mémoire qui lui est si chère et qui lui a inspiré quelques-unes des pages les plus belles, les plus exquises, les plus émues qu’il ait jamais écrites. Il y a eu dans tous les temps une femme à qui M. Renan aimait à dire son secret, et sans doute cette femme lui disait le sien ; voilà pourquoi il y a dans son sang un peu « du lait de l’humaine tendresse, » et dans son style je ne sais quelle fleur de grâce, quel parfum tout particulier, un peu d’odor di femmina.

Il est bienveillant non-seulement pour l’erreur, mais pour l’homme qui se trompe, et il est même indulgent pour les trompeurs. Aussi n’a-t-il jamais été en révolte contre le monde, alors que le monde lui criait anathème ; il l’a laissé crier, sûr qu’il était de désarmer ses colères, et sans qu’il eût besoin de l’aller chercher, il l’a vu venir à lui. Il l’a gagné, il l’a séduit, et il se plaît beaucoup dans sa société ; on aime le monde, et pour le plaisir qu’on y trouve et plus encore pour celui qu’on y apporte. — « Que les satiriques, écrivait Spinosa, se raillent autant qu’il leur plaira de toutes les choses humaines, que les théologiens les maudissent, que les mélancoliques vantent à leur aise une, vie négligée et agreste, qu’ils méprisent les hommes et admirent les brutes ; nous sentirons toujours le besoin défaire partie d’une société de secours mutuels, sans compter qu’il est plus digne de nous d’étudier les hommes que les faits et gestes des bêtes. » M. Renan est sur ce point de l’avis et de l’humeur de Spinosa, dont il a parlé naguère avec une admirable éloquence. Nous le soupçonnons même d’aimer le monde beaucoup plus que ne faisait l’auteur de l’Éthique. Dans son discours de réception, il a loué dans les meilleurs termes ce qu’il appelle la civilité, le charme mondain, et il a reproché à un pays voisin « sa science pédantesque en sa solitude, sa littérature sans gaîté, sa politique maussade, ses gentilshommes sans politesse, ses grands généraux sans mots sonores. » Nous craignons en vérité qu’il n’en ait trop dit et qu’il n’ait voulu se punir d’avoir autrefois trop aimé, trop vanté l’Allemagne. Dieu ! que de mal nous ont fait les mots sonores, et qu’utiles et recommandantes sont les généraux qui savent se taire ! Il ne faut pas diminuer son ennemi ; en lui rendant justice, on se rend service à soi-même.

Il y a des sceptiques tourmentés et sombres, qui, comme Pascal, voient un abîme béant à leurs côtés ou, comme Lucrèce, n’attendent pas pour quitter la vie que la vie les quitte. Le scepticisme de l’homme éminent qui a traduit Job et le Cantique des cantiques est non-seulement bienveillant, mais optimiste, Il a passé sa vie à tout examiner et sa raison, toujours attentive, a toujours été contente. Il y a en lui comme une volonté. déterminée d’être heureux ; quel est le bonheur ici-bas où il n’entre un peu de parti pris ? S’il respecte les illusions des autres, il n’est point tenté de les leur envier ; il ne s’en prive pas, il s’en passe. Il a tenu à déclarer à l’Académie que les illusions ne sont point nécessaires au bonheur, qu’on avait tort de reprocher à la science sévère et rigoureuse d’enlaidir ou de diminuer l’univers, que le ciel, tel qu’on le voit par les lunettes de l’astronomie moderne, lui paraît bien supérieur à cette voûte solide, portée sur des piliers, constellée de clous d’or, dont les siècles naïfs se contentèrent, qu’il ne regrettait pas beaucoup les petits génies qui autrefois dirigeaient les planètes dans leur orbite, que la gravitation s’acquitte beaucoup mieux de cette besogne, et que, si à la vérité il a par momens quelques mélancoliques souvenirs pour les neuf chœurs d’anges et pour cette mer cristalline qui se déroulait aux pieds de l’Éternel, il se console en songeant que l’infini où notre œil plonge est un infini réel, mille fois plus sublime que tous les cercles d’azur des paradis d’Angelico da Fiesole. « Un homme d’état illustre, a-t-il ajouté, dont la mort a produit un si grand vide dans votre compagnie, laissait rarement passer une belle nuit sans jeter un regard sur cet océan sans limites : C’est là ma messe, disait-il. » Quand la nuit est belle, quand là lune est dans son plein, tel mécréant, possédé du démon de la critique, s’attendrit, s’exalte et dit sa messe ou la chante ; c’est son démon lui-même qui la lui sert, habillé en diacre et tonsuré pour la circonstance.

Ce ne sont pas seulement le ciel et les étoiles qui plaisent à M. Renan, il voit d’un œil satisfait ou bénévole tout ce qui se passe dans notre pauvre monde sublunaire, sur notre globule terraqué, et les révolutions politiques ne lui ont jamais causé de bien vives douleurs ; sa philosophie naturelle ou acquise lui apprend à voir le côté consolant de toute chose. Il n’est pas éloigné de croire que nous vivons dans un âge de décadence ; mais il estime que les âges de décadence ont leurs avantages, que dans une société qui décline les esprits sont plus libres, les opinions plus tolérantes, les mœurs plus douces, que le bonheur y est plus facile, plus abondant, et selon lui (qu’en eussent pensé Caton et son œil bleu ?) ce sont là des mérites, presque des vertus, qui rachètent beaucoup de vices, beaucoup de faiblesses. Il dirait volontiers comme certain comte russe qu’il en est des nations comme du gibier, que dans leur jeunesse elles ont la coriacité de la barbarie, qu’elles n’acquièrent tout leur fumet qu’en se faisandant un peu, que c’était le secret de Byzance, et que somme toute Byzance a fait beaucoup d’heureux. Il prend son parti du présent et ne s’inquiète pas outre mesure de l’avenir, quoique le Vent qui souffle sur nous ne conspire point avec ses désirs avoués ou secrets. Il a son idéal, il voudrait voir la société gouvernée par les sages, par les savans, il soupire après le règne bienfaisant du mandarin, et la démocratie n’a rien qui le séduise, qui l’enchante, qui flatte ses appétits raffinés, la délicatesse de ses instincts et son esprit nuance. La démocratie fait tout à la grosse, elle n’a de goût que pour les gros ouvrages, les gros principes, les gros plaisirs et quelquefois les gros mots ; si M. Renan aime le grand, il abhorre le gros. Cela ne l’empêche pas de supporter Caliban, tout en lui disant des vérités un peu dures. Caliban n’aime pas beaucoup les bibliothèques, mais il aime encore moins l’inquisition et le grand inquisiteur, et M. Renan lui en sait gré.

En sa qualité d’optimiste, il ne pouvait manquer de voir en beau la docte compagnie qui vient de lui offrir un fauteuil ; il lui a adressé de chauds complimens, qui ont paru excessifs aux esprits chagrins. Il a pris à témoin l’âpre fondateur de l’unité française, le cardinal de Richelieu, que l’Académie avait été la plus durable de ses créations, et il s’est écrié : « Ceux qui parlent bien, ceux qui pensent bien, ceux qui sentent bien, tout ce qui a de l’éclat, tout ce qui produit de la lumière et de la chaleur, tout cela vous appartient… M’en faut-il d’autres preuves que ce, que je vois en venant aujourd’hui occuper le siège où votre indulgence a bien voulu m’appeler ? Quelle variété je trouve en cette enceinte ! quels hommes, quels caractères, quels cœurs ! » Il nous semblait entendre Socrate parlant avec enthousiasme à ses juges du bonheur qu’il allait goûter en conversant dans les champs Élysées avec Orphée, Hésiode, Homère, Palamède, Ajax, fils de Télamon. « Mon plus grand plaisir, leur disait-il, sera d’examiner et de sonder les habitans de ce séjour, et de distinguer ceux qui sont sages d’avec ceux qui croient l’être et ne le sont pas. A quel prix, ô juges, ne voudrait-on pas approcher l’illustre roi qui conduisit devant Troie une si grande armée, ou Ulysse, Sisyphe, et tant d’autres avec lesquels ce serait une félicité inexprimable de s’entretenir et de vivre en les sondant et les examinant. » L’enthousiasme de M. Renan égalait celui de Socrate ; mais il est probable que son ironie comme celle du fils de Sophronisque se réservait le bénéfice d’inventaire.

Il a témoigné aussi de son optimisme, lorsqu’il a affirmé que la paix habite les hauteurs et comparé l’Académie « à un olympe où s’éteignent toutes les luttes, où s’opèrent toutes les réconciliations. » M. Mézières lui a donné à entendre dans sa réponse que l’Académie, en l’admettant dans son sein, n’avait point entendu passer un contrat avec la libre pensée, qu’elle avait fait seulement acte de tolérance, qu’on l’avait choisi non pour ses opinions, mais pour sa prose, où se révèle un maître dans l’art d’écrire. M. Mézières avait un rôle difficile ; il a su le tenir : son discours est un modèle de discussion courtoise, de bon ton et de convenance. On sentait qu’il était heureux et fier d’avoir à souhaiter la bienvenue à un homme supérieur, dont la gloire ne laisse pas d’être en scandale à beaucoup de petites gens, ce qui est, dit-on, la perfection de la gloire. Il ressemblait aussi à un cornac qui présente à son public un animal rare et de grand prix, mais inquiétant, et qui, après avoir détaillé toutes ses qualités solides ou charmantes, ajoute : « Défiez-vous pourtant, il a des caprices dangereux ; je l’admire beaucoup, mais ce n’est pas moi qui l’ai fait et je ne réponds de rien. » En répliquant à ce penseur qui est un poète, à ce poète qui est un mystique, à ce mystique qui est profondément sceptique, à ce sceptique qui est un optimiste, à cet optimiste qui est bienveillant pour les hommes comme pour les choses, M. Mézières n’a pas voulu jouter d’éloquence avec lui, et quoique M. Renan parût l’y convier, il a refusé de l’accompagner dans son vol hardi à travers les espaces. Il ne s’est prononcé que discrètement sur les questions qu’avait soulevées le récipiendaire ; il n’a pas soufflé mot des neuf chœurs des anges et de la mer cristalline, il s’est contenté d’avoir de la réserve, du tact, du bon sens et un peu de malice. Nous pensions, en l’écoutant, que les chameliers de l’Asie Mineure ne voyagent pas assis sur leurs chameaux, quelque affection qu’ils aient pour eux. En hommes prudens, ils aiment à se tenir plus près de terre, et ils s’installent sur un petit âne bien sellé, bien bridé, bien harnaché, qui marche, en tête de la caravane. Les ânes, sans compter qu’ils ont le pied sûr, qu’ils savent choisir leurs pas, ont cet avantage qu’on monte plus facilement sur leur dos, qu’on en redescend plus facilement aussi et sans danger. Penser à l’Orient et à ses chameliers pendant une séance de l’Académie française, c’est un cas bizarre qui ne s’explique que par l’éblouissement que peuvent causer à des yeux profanes des uniformes brodés de palmes vertes. On n’est pas toujours maître de ses rêves.

A qui n’est-il pas arrivé de rencontrer, à la veille d’une réception académique ou de la répétition générale d’une comédie nouvelle, quelqu’un de ces indiscrets, nés malins, qui se prétendent informés de tout, qui savent non-seulement ce que les gens ont dit, mais ce qu’ils diront, qui connaissent d’avance et les pièces et les discours, et qui se font fort de vous les raconter ? L’un de ces indiscrets nous assurait que M. Renan, qui lui avait fait toutes ses confidences, assaisonnerait sa péroraison de certains aphorismes, de certaines propositions exorbitantes, qu’il lui attribuait fort gratuitement. M. Renan n’a eu garde de dire, comme on lui en prêtait l’intention, que la mesure de la vérité est le degré de talent de celui qui l’exprime ; il n’a pas dit non plus qu’il se félicitait d’être arrivé à l’âge où l’on ne fait plus de sottises, mais où on les comprend toutes. Il a seulement avancé que « le talent qu’inspire une doctrine est à beaucoup d’égards la mesure de sa vérité, » et que « l’âge le plus charmant, le plus propre à la sereine gaîté, est celui où l’on commence à voir, après une jeunesse laborieuse, que tout est vain, mais aussi qu’une foule de choses vaines sont dignes d’être longuement savourées. » L’Académie aurait pu lui répondre avec le poète :

Après des travaux austères,
Dans vos doux délassemens,
Vous célébrez les chimères.
Elles nous sont nécessaires.
Nous sommes de vieux enfans ;
Nos erreurs sont nos lisières,
Et les vanités légères
Nous bercent en cheveux blancs.

M. Mézières l’a pris sur un ton plus grave : « Tout serait-il vanité, a-t-il dit, comme vous venez de nous le faire entendre, excepté l’art de traduire en un beau langage les fantaisies de l’imagination et le don de conquérir la gloire ? » Là-dessus, il en a appelé de M. Renan à M. Renan lui-même, et lui a représenté qu’en mainte rencontre il avait revendiqué les droits de la conscience humaine, loué l’homme de bien qui ne se laisse détourner de son devoir par aucun sophisme, célébré la beauté de la vertu qui, tentée par le prestige du génie, lui résiste au nom d’un principe supérieur. Cette fois, Caton eût applaudi. C’est ainsi que M. Mézières a relevé, censuré doucement certaines hérésies du récipiendaire. M. Renan est l’homme du monde qui supporte le mieux la contradiction ; personne ne la prend en meilleure part, ne lui fait meilleur visage ; sa bonne grâce triomphe de tout. Il en userait volontiers comme ce roi d’Angleterre qui disait à l’un de ses courtisans : « Tâchez de me contredire de temps à autre, afin que nous soyons deux. » On était deux au Palais-Mazarin dans cette séance du 3 avril, qui fait grand honneur à l’Académie française.


G. VALBERT.