La Réforme et le Socialisme en Angleterre

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La Réforme et le Socialisme en Angleterre
Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 9 (p. 257-291).


LA REFORME


ET


LE SOCIALISME EN ANGLETERRE.





Essays on Political and Social Science, by William R. Greg, 2 vol. ; Longman, Londres, 1853.





Montaigne avait mis les essais en honneur depuis quelques années, lorsque Bacon publia les siens. Le mérite et la réputation de cet ouvrage, qui fait époque dans la langue et la littérature de l’Angleterre, ont consacré ce titre d’essais, et comme les Anglais donnent un nom à tout, les essayists sont devenus une classe d’écrivains que suit et protège la faveur publique. Lord Shaftesbury, cet esprit si indépendant et si ingénieux, écrivain de beaucoup de raison et de peu de naturel, a donné comme essais quelques-uns de ses meilleurs ouvrages. L’invention des recueils périodiques littéraires suivit de près, et les articles du Babillard et du Spectateur sont des essais véritables, qui n’ont pu qu’ajouter à la vogue du genre. De nos jours, les revues ont donné naissance à une foule de dissertations spéciales, de fragmens narratifs ou critiques, qui, recueillis par leurs auteurs, forment des collections d’intéressans et quelquefois d’admirables essais, et nos voisins ont grande raison de s’enorgueillir d’une branche de littérature qui commence à Bacon, passe par Addison, et arrive à M. Macaulay.

Parmi nos contemporains, M. Greg est un des écrivains qui depuis dix ou douze ans ont contribué avec le plus de fécondité à la rédaction collective des revues anglaises. Il a traité dans plusieurs recueils, avec la liberté d’une raison calme, les plus sérieuses questions qui intéressent, qui agitent les sociétés modernes. Les différentes opinions en Angleterre, à part celle du torisme absolu, se sont tellement rapprochées, qu’un écrivain, pas moins et plus encore qu’un homme d’état, aurait de l’embarras et de la répugnance à se parquer aujourd’hui dans un parti déterminé, et à s’engager sous la bannière exclusive d’une secte intellectuelle. C’est d’ailleurs le caractère distinctif de l’esprit de M. Greg, aussi bien que la tendance de son temps et de son pays, de ne point penser sous la dictée d’une école ou dans les formes étroites d’un système. Il n’est naturellement dépendant d’aucune tradition ; il se pique de répudier les préventions héréditaires des associations politiques, de tout observer avec complaisance, de tout juger avec hardiesse. Il aspire à une impartialité qui n’exclut ni la sévérité ni la bienveillance ; dans toutes les choses qu’il a pu étudier par lui-même, il nous parait qu’il a réussi à voir le vrai sans préjugé et à le dire sans faiblesse. Il est résulté de cette flexibilité raisonnable que tandis qu’autrefois la plupart des auteurs s’attachaient presque exclusivement à une nuance d’opinion et à l’œuvre périodique qui la représentait avec le plus d’exactitude, M. Greg a pu sans versatilité ni disparate coopérer à des recueils différens, à l’Economist et au North British Review, à la Revue d’Edimbourg et à la Revue de Westminster, l’une si longtemps le libre organe du parti whig, l’autre consacrée à la défense d’un radicalisme éclairé. C’est un choix de ses articles ainsi publiés diversement, ce sont sans aucun doute les plus remarquables et les plus importuns qu’il a réimprimés l’année dernière sous le titre d’Essais sur la science politique et sociale ; et quoiqu’un tel recensement ne soit pas précisément un livre, les sujets abordés ont une telle liaison, les idées exprimées un tel accord, que l’unité de composition est venue pour ainsi dire après coup, et que l’on peut lire cette série de fragmens avec presque autant de suite ; et de profit qu’un traité sur l’état de la société politique en Angleterre et dans le reste de l’Europe au milieu du XIXe siècle.

L’auteur n’est ni peelite, ni whig, ni radical : il est libéral et réformiste. Quand on l’entend insister avec opiniâtreté sur la valeur de l’expérience, sur l’autorité des précédens, sur la puissance des habitudes nationales, sur le danger des innovations précipitées et indéfinies, on dirait un pur conservateur. Lorsqu’il expose les motifs d’abolir ce qui reste d’abus consacrés, les périls de la routine ecclésiastique, économique et même parlementaire, la nécessité de procéder hardiment et promptement à l’amendement des choses réformables, au traitement des maux guérissables, enfin les transformations profondes de l’état social et les perspectives du prochain avenir de l’humanité, on croit écouter un novateur audacieux : du moins reconnaît-on les conseils d’un ami du progrès, pour parler le langage reçu, et d’un publiciste dont les vues eussent effrayé lord Grey, inquiété Mackintosh, rendu Peel soucieux, et n’auraient trouvé préparés ni Fox ni Romilly. C’est l’effet du temps, et sans croire que tous les sages approuveront toutes les idées de M. Greg, nous croyons qu’il représente assez fidèlement l’esprit actuel de l’Angleterre éclairée. De même que dans le parlement ni pouvoir ni majorité n’est possible qu’au prix d’une coalition, il a commencé à se former dans le pays, il s’y développe, nécessairement une vaste opinion libérale qui absorbe peu à peu toutes les nuances, rapproche sans peut-être les unir toutes les fractions de parti, leur impose du moins une marche commune, et qui, en amenant les convictions et les vues, même les craintes et les impatiences diverses, à une moyenne de spéculation et d’expérience, de passion et de sagesse, de réforme et de transaction, poursuivra, j’espère, et peut seule mener à bien cette œuvre admirable et difficile si heureusement commencée, — l’œuvre de concilier le maintien des garanties historiques d’un bon gouvernement avec la réalisation des vues philosophiques de la science sociale. Marcher du même pas que la révolution du siècle et ne pas faire de révolution, quelle entreprise ! et quelle gloire pour ceux qui l’auront accomplie !

Cette gloire sourit à l’imagination de M. Greg et n’épouvante pas sa raison. C’est un état d’esprit si rare sur le continent, si peu connu des plus sages et des plus résolus parmi nous, qu’il peut être intéressant de le décrire, et de ramener nos lecteurs à des considérations dont mille événemens les ont détournés. En plusieurs points, nous différons de M. Greg : nous appelons de plusieurs de ses jugemens, surtout quand il parle de la France ; mais la direction de ses idées et ses recherches nous plaît et nous attire. Nous avons un peu de sa foi, heureux si nous partagions mutes ses espérances. Nous voudrions résumer ici ses motifs de croire et d’espérer, sans négliger ses conseils, sans omettre ses craintes, sans rien taire de la grandeur et du péril des questions qu’il aborde. Analyser un à un ses essais serait fastidieux ; il vaudra mieux reproduire l’ensemble général de ses idées, quelquefois en y mêlant les nôtres, souvent en posant nos objections et en marquant notre dissidence. Il ne s’agit point d’une œuvre de pure littérature. L’auteur est assurément un homme d’une instruction variée ; il expose et il discute avec talent ; il écrit bien, du moins sa façon d’écrire est claire, attachante, animée, car pour le reste nous n’en saurions juger. Le style en langue étrangère est un mystère pour nous. Toutefois nous serions surpris que celui de M. Greg ne fût pas le style qui convient au sujet. Ce n’est pas la richesse éclatante à laquelle M. Macaulay a habitué ses lecteurs. La manière n’est pas exempte peut-être de diffusion et de monotonie : mais il faut se rappeler que ce sont des morceaux détachés, qui roulent quelquefois sur le même sujet considéré à diverses reprises et dans plusieurs recueils différens : les redites étaient inévitables, et les journaux sont obligés de sans cesse recommencer. Qu’il suffise donc d’avertir que par la forme l’ouvrage est d’un homme d’esprit et de talent ; mais voyons le fond, et, laissant sa manière de dire, voyons sa manière de penser.

Les vingt-trois essais qui composent le recueil peuvent se diviser en deux classes : les uns, les plus nombreux et les meilleurs, regardent l’Angleterre ; les autres concernent l’Europe et surtout la France. Bien entendu que dans les premiers comme dans les seconds, le rapprochement de l’Angleterre avec le reste du monde revient sans cesse, et que l’auteur s’adonne souvent à la politique comparée. Nous diviserons de même ce que nous avons à dire d’après lui, et nous commençons par l’Angleterre.

Les travaux destinés à la faire connaître historiquement n’ont pas manqué dans le recueil où nous écrivons, et nous-même, nous avons à demander pardon au lecteur d’avoir sans mesure remis sous ses yeux le spectacle des scènes du drame constitutionnel sur le théâtre de Westminster ; mais ne pourrait-il pas de temps à autre s’être fait une question à laquelle nos articles n’offraient aucune réponse ? Assurément l’Angleterre, aura-t-il pensé, a possédé un grand gouvernement ; elle a réalisé ce gouvernement mixte entrevu et admiré des sages de l’antiquité, dont Tacite parle avec envie, sans oser se flatter qu’il puisse exister, ou, s’il existait, durer longtemps. La société anglaise est une société originale, dont la prospérité n’est pas plus contestable que la liberté, et qui, placée dans des circonstances exceptionnelles, a été comblée des biens de la civilisation : mais est-elle encore ce qu’elle a été ? a-t-elle bien le même gouvernement ? l’Angleterre d’aujourd’hui n’est pas évidemment l’Angleterre de Walpole, celle de Chatham, celle même de Pitt et de Fox, celle même de Wellington et de Canning. Ce mouvement qui emporte le monde ne l’a-t-il pas enveloppée dans son cours, et les changemens qu’elle a subis, ceux qu’elle prépare, ceux qui la menacent, ne sont-ils pas tels qu’il serait téméraire de juger de son avenir par son passé ? Ces formidables questions, qui tourmentent tant d’esprits, ne se posent-elles pas pour elle aussi comme pour toutes les nations modernes, et ce qui lui reste de son antique existence n’est-il pas désormais une décoration sans réalité, quelque chose comme ces gigantesques pans de murailles du château d’Heidelberg, tout couverts d’ornemens et de sculptures, mais qui simulent un monument disparu et ne couvrent que des ruines ?

Tel est le découragement, ou pour mieux dire l’abaissement des esprits, que pour beaucoup indiquer cette question, c’est la résoudre, et la résoudre dans son sens le plus désastreux. On a passé par des épreuves si décevantes, par de si cruels mécomptes, qu’on ne veut plus admettre que rien de brillant soit solide, et l’on prend pour consolation de ses revers la triste joie d’en prédire de semblables, et de désespérer des autres comme de soi. On se croirait peu sage si l’on n’était lugubre, et l’on dit comme le roi Lear :

Je sens qu’avec plaisir je venais la tempête ;


la tempête où d’autres feraient naufrage, cela s’entend.

Comme disposition d’esprit, c’est déjà un tort. Quoi qu’il doive advenir, quelque secret que recule le sein du temps, il n’y a plus rien à faire si l’on prononce par avance que tout est illusoire et vain. Que peut-on pour le monde, quand on croit à la fin du monde ? On médecin qui déclarerait à priori tous les gens malades et toutes les maladies incurables serait mal venu à raisonner sur la médecine. On ne peut fructueusement étudier les problèmes de la politique que si l’on est persuadé qu’ils sont solubles, et comme on dit qu’en temps de peste ceux-là succombent qui perdent courage, une certaine confiance est nécessaire pour sainement juger d’un mal imaginaire ou réel. Ce qu’on appelle le moral a besoin de n’être pas atteint, pour que l’on voie clair au milieu des périls, pour que l’on puisse s’assurer seulement qu’il y a péril. C’est une faiblesse de vieillard que de vouloir que personne ne puisse réussir où l’on a succombé, et que de confondre l’impuissance et l’impossibilité.

« L’histoire, dit M. Greg en citant Arnold, interdit le désespoir. » Non-seulement il faut toujours se dire que le temps n’est rien pour l’humanité dans la main de la Providence, et qu’après tout les siècles, pour avoir été lentement féconds, ne seront pas devenus tout à coup stériles : mais encore l’aspect général de notre époque n’est pas aussi sombre que nos pensées. Que la civilisation marche à pas plus rapides, qu’elle réalise à moindres frais de plus grands biens, comment ne le point voir, si l’on ne ferme volontairement les yeux ? Le trait saillant, le caractère prophétique du temps, c’est que tous, grands et petits, reconnaissent les droits quelconques de la masse de la communauté, du peuple en un mot. Il faut oser redire de certaines paroles, quand on est assuré de les dire à bonne intention, et qu’on n’a point à rougir de ce qu’on pense. C’est donc, répétons-le, un bonheur de notre siècle que l’humanité s’intéresse à elle-même, et que tous n’aient qu’une pensée. Comment rendre les hommes assez heureux et assez raisonnables pour que leur dignité soit sauve ? disent les uns : — pour que la société subsiste ? disent les autres. Mais la question qui les préoccupe tous est la même, tous contemplent le même objet. Le but ou le prétexte des gouvernemens comme des révolutions, des lois comme des guerres, des recherches de la science comme des travaux de l’industrie, c’est ce que se proposait Bacon en renouvelant la philosophie ; c’est de servir les intérêts de l’humanité, de la doter de nouvelles œuvres et de nouvelles puissances, d’améliorer en un mot les conditions de la vie [1]. Le vice, la misère et l’ignorance sont, d’un avis unanime, l’ennemi commun ; c’est à les combattre que se consacrent les plus hautes intelligences comme les plus généreux cœurs. La religion, délivrée d’un préjugé qu’un ascétisme inconséquent s’était efforcé d’identifier avec elle, a proclamé, par la bouche d’un de ses plus saints et plus habiles interprètes [2], cette vérité qu’on lui reprochait de méconnaître : « Le monde est ainsi constitué, que si nous étions moralement bons, nous serions matériellement heureux. » Ne vous hâtez pas de vous écrier que c’est là un lieu-commun. L’idée est triviale en effet ; mais qu’elle le soit devenue, c’est ce qui constitue le progrès.

Qu’y a-t-il donc de si pénible à penser tout cela ? Nul ne le pourrait dire ; mais ce qu’on saura dire, c’est que cette pensée facile et douce à concevoir est terrible à réaliser ; elle est grosse d’illusions et de passions, elle égare et elle soulève. Cela aussi est un lieu-commun, et tout ce qu’il signifie, c’est qu’il est plus difficile de faire que de penser ; c’est qu’il est nécessaire d’appeler à l’œuvre toutes les forces de la raison pour améliorer en grand le sort de l’espèce humaine. Nul pays n’en est plus convaincu que l’Angleterre, nul pays ne s’est plus approprié les maximes de la philosophie baconienne, et n’a plus en toutes choses célébré l’hymen de l’esprit et de l’expérience. L’Angleterre a reproduit dans son histoire, en traits distincts, tout le développement graduel de la société ; elle a passé par toutes ces phases, dont la dernière semble à quelques-uns si menaçante ; elle a connu la féodalité et le moyen âge, la royauté, l’aristocratie, les assemblées représentatives, les libertés locales, l’impôt consenti, les privilèges politiques, le droit commun ; de tout cela est résulté le gouvernement que l’on sait. Quoi qu’on pense des avantages de ce gouvernement, M. Greg en fait l’aveu, l’Angleterre a été, jusque dans le dernier siècle, aristocratiquement gouvernée. Cependant peu à peu les classes moyennes ont pénétré dans ce même gouvernement et y ont fait prévaloir leur esprit et leurs intérêts ; puis le tour des grandes masses est venu. Il est temps que leur condition monte au premier rang des préoccupations de la politique ; il est temps que la politique leur permette, à elles aussi, de ne pas laisser aux autres tout le soin de leur destinée. En ce sens, l’ère démocratique est arrivée. M. Greg va jusque-là. Oui, la démocratie coule à plein bords, et lui aussi, il n’est pas loin d’en rendre grâces au ciel [3]. Ici toutefois nous demanderons à intervenir.

M. Greg accorde que jusqu’à nos jours le gouvernement de son pays a été aristocratique. S’il veut dire que l’élément aristocratique y joue un rôle des plus importans, qu’il existe dans la constitution anglaise une noblesse investie d’un privilège politique héréditaire, et que, soit par son pouvoir direct, soit par son influence, elle a été pour beaucoup dans tout ce qui s’est passé depuis deux ou trois siècles, si même il entend encore qu’en arrière de cette noblesse il y a une gentilhommerie de campagne, une classe d’anciens propriétaires fonciers qui, sans privilèges légaux, par la seule puissance de l’habitude, par la permanence de leurs goûts, de leurs mœurs, de leur considération, de leur fortune, ont joui d’un crédit local et durable, et qui, entrant dans l’administration et le gouvernement, y ont introduit un élément conservateur aussi stable, plus stable peut-être que l’aristocratie proprement dite, — tout cela est vrai. Je demande seulement à poser ces deux restrictions : l’Angleterre n’a pas été gouvernée uniquement par l’aristocratie ; elle n’a pas été en général gouvernée dans un intérêt aristocratique.

Tout le monde sait que cette aristocratie n’a depuis longtemps plus rien de féodal. Elle est dénuée de tout droit sur les personnes, de toute immunité à l’égard de l’état. La loi est pour tous et contre tous. Point de caste exclusive ni par le droit ni par le fait, et la noblesse, c’est-à-dire la pairie, devient un privilège de naissance, mais n’est pas donnée à la seule naissance. D’abord ce qu’on appelle la profession, ce que nous appellerions en France la magistrature, est un de ses moyens de recrutement, et la magistrature, qui représente essentiellement la science et l’autorité de la loi écrite, n’est pas un élément aristocratique, quoique conservateur : ce serait plutôt un élément monarchique. L’épiscopat, lié à la pairie, est un rang auquel la littérature sacrée ouvre l’accès autant que la position de famille. Les noms de Whately, de Thirtwall, de Hampden, sont là pour en témoigner. Tout le monde sait que les grands services, même les grands succès dans les carrières lucratives, obtiennent la couronne de lord, et quant au mérite politique, il est à peu près assuré, lorsqu’il le veut bien, de monter d’une chambre à l’autre, si c’est là monter. Cette aristocratie ainsi ouverte, qui se compose moins de familles que de chefs de famille, est exemptée par là de quelques-uns des préjugés d’une noblesse de convention ; elle exerce publiquement les fonctions de la magistrature constitutionnelle. Or la publicité donne au gouvernement conscience de la nation, à la nation conscience de son gouvernement. De là une certaine intelligence, une sorte de solidarité entre l’aristocratie, et le peuple. Celle-là du moins est amenée à ne point agir pour son propre compte, à ne point parler en son propre nom ; elle est ou elle veut paraître une représentation choisie et permanente de la société. Le milieu dans lequel elle se meut, les institutions qui l’entourent, la concurrence d’une assemblée élective, la préservent de toute tendance à dégénérer en oligarchie : elle est heureusement condamnée à se nationaliser sans cesse. D’ailleurs, quelque haute influence qu’elle ait exercée, il y a plus d’un siècle que le principe de vie et d’action n’est pas dans la chambre haute. Ce sont en général des commoners qui ont en eux-mêmes personnifié la puissance publique. On se rappelle le mot que Walpole, forcé par sa chute à se réfugier dans la pairie, adressait à son ancien adversaire Pulteney, réduit comme lui au même asile : « Nous voilà donc les plus pauvres diables du royaume ! » Quand, douze ans après, le duc de Newcastle devint le chef du cabinet ; « Je suis curieux, écrivait Horace Walpole, de voir un pair premier ministre. » Et lorsqu’à son second ministère le premier Pitt eut l’étrange fantaisie d’échanger son nom contre celui de comte de Chatham, lord Chesterfield disait : « Après la formation de son ministère, ce qui m’étonne le plus, c’est sa pairie ; le voilà retiré dans un hospice ! » Quels que fussent les rapports qui liaient la chambre des communes à l’aristocratie, elle était par situation, par intérêt, par ambition, si ce n’était par un sentiment plus involontaire, par une conviction désintéressée, forcée à se conduire tout au moins comme si elle était la représentation nationale.

Aussi ne voyons-nous pas que le gouvernement anglais ait été généralement dirigé dans le sens aristocratique. Admettons que l’aristocratie whig ait fait la révolution de 1688 ; on conviendra que la nation en masse n’aurait pas fait mieux. La guerre de la succession fut soutenue, surtout prolongée, non par la propriété territoriale, mais par le commerce, par le moneyd interest, qui se trouva d’accord avec les combinaisons de Godolphin et de Marlborough. Il était assurément de l’intérêt populaire, et même démocratique, que la maison de Hanovre occupât le trône de préférence aux Stuarts. Après l’avènement de George Ier, la basse église, dont l’esprit domina dans toutes les questions politico-religieuses importantes alors, n’était ni par ses sentimens ni par ses tendances une l’action aristocratique. Ce n’est point à l’aristocratie que Walpole, compromis par sa réforme de l’excise, sacrifia son projet financier pour sauver sa puissance ; ce n’est pas à l’aristocratie qu’il céda, lorsqu’il consentit à cette guerre d’Espagne qui le perdit : il obéit à la singulière passion belliqueuse qui s’était alors emparée de tout le commerce maritime. L’intérêt de la nation entière triompha dans la lutte de 1745 contre la tentative désespérée du prince Edouard. On peut assurément dire que, depuis la mort de Pelham jusqu’en 1790, il se passa trente-six ans pendant lesquels les compétiteurs du pouvoir agirent en maîtres trop absolus du monde politique, et souvent érigèrent des calculs ou des passions personnelles en intérêts d’état du premier ordre. Toutefois Pitt, qui passait pour un homme nouveau, tomba plutôt devant la cour que devant la noblesse. Sous les administrations qui suivirent jusqu’à la guerre d’Amérique, les questions des mandats d’arrêt généraux, des droits du jury en matière de presse, de ceux des électeurs en matière d’élection, qui agitèrent si violemment les chambres, étaient des questions de liberté qui intéressaient le peuple entier. La guerre d’Amérique elle-même fut pendant un temps nationale, et la couronne, plutôt que l’aristocratie, la poussa jusqu’à ses désastreuses extrémités. On a beau prétendre que la chambre des communes n’était qu’une représentation vaine et que les élections se faisaient sous la domination de la pairie et de la grande propriété. Il y a toujours dans une assemblée pareille un double principe d’indépendance : c’est l’ambition et le talent. Et jamais institutions, jamais société plus que les institutions et la société anglaises n’ont fait beau jeu au talent et donné carte blanche à l’ambition. Ces élections, souvent dérisoires au fond, avaient lieu sous les yeux de la multitude et manquaient rarement d’être accompagnées de quelque émotion démocratique. Malgré tout ce qu’on pouvait remarquer d’artificiel et d’extérieur dans le système électoral, c’est presque toujours l’opinion publique qui a maîtrisé le parlement. Si la réforme parlementaire eût été avancée d’un siècle, si la chambre des communes avait été dans toutes ses parties librement et sérieusement élue, la paix d’Utrecht n’aurait été conclue ni mieux ni plus tard ; les Stuarts sans doute n’auraient pas moins succombé en 1714 et en 1745 ; Walpole ne se fût pas vu plus vite appelé à réparer les finances, bouleversées avant lui ; la guerre de 1739 aurait été tout de même déclarée à l’Espagne. Il est douteux que la guerre de sept ans se fût prolongée davantage, et la paix qui la termina aurait difficilement été plus favorable à l’Angleterre. La reconnaissance de l’indépendance des États-Unis se serait également fait attendre, et les fatales rivalités de Fox et de Pitt auraient également affaibli l’état et divisé le public. On ne prouve pas enfin que depuis un siècle il ait été, en matière importante, fait par le gouvernement violence à la nation.

Voici, je le sais, l’objection : c’est la conduite de l’Angleterre pendant les vingt-cinq ans de guerre contre la France. Il est vrai, la révolution française a eu le triste privilège de bouleverser le bien comme le mal, — moins elle encore que l’esprit révolutionnaire. Quant à l’esprit révolutionnaire, excité par ses victoires, prétend les pousser au-delà de toute justice et de toute nécessité, quand il franchit toute digue et semble vouloir éterniser son empire, tout se trouble et s’ébranle. Le jacobinisme est coutumier de ces tours funestes : il intimide, il déconcerte, il éteint le libéralisme ; il ressuscite jusqu’aux passions, jusqu’aux préjugés, qu’il jure d’abolir. Il remet debout ses ennemis, et rend la parole à tout ce qu’il a fait taire. C’est le plus énergique artisan de contre-révolution.

Ainsi l’aspect de la France révolutionnaire releva en Angleterre des forces et des opinions qui semblaient en déclin. Tous les préjugés ensemble, ceux de George III, ceux de la haute église, ceux du jacobitisme récemment converti, le torisme de cour et le torisme campagnard, formèrent une coalition que servirent des hommes plus éclairés et plus habiles, animés d’un meilleur esprit de conservation, mais forcés par les circonstances de ne pas choisir leurs instrumens. Il s’organisa pendant la guerre un parti de réaction et de défense auquel la déclamation entraînante de Burke donna le ton du fanatisme. On tendit à l’excès tous les ressorts de la constitution, tous ceux de l’esprit public et du patriotisme, dans le sens d’une résistance absolue, non-seulement, à la France, mais à ses principes, comme si bon nombre de ces principes n’eussent pas été ceux de l’Angleterre. Quoique le parti qui prévalut alors ait fait d’assez grandes choses, quoiqu’il ait eu un ministre comme Pitt et un général comme Wellington, je ne puis, tout sentiment patriotique à part, et même au point de vue de l’Angleterre, l’absoudre de tous les reproches que mérite ordinairement une politique ultra-conservatrice. La passion, l’exagération, l’injustice, la violence, et par-dessus le marché l’imprévoyance, l’affectation et l’hypocrisie se mêlèrent tristement aux grandes qualités de vigueur et de persévérance que firent éclater le gouvernement et la nation. Il y eut sans doute des raisons pour agir comme on agit : une certaine résistance au dedans était nécessaire, la guerre était dans une certaine mesure inévitable, la résistance et la guerre voulaient de l’énergie ; mais on força la dose, et les justes limites furent dépassées. À la paix, le parti qui avait, en le dominant quelquefois, secondé le gouvernement dans ces rudes épreuves, la faction aristocratique, si l’on veut, qui voulut perpétuer son système et son ascendant, se trouva bientôt toute déplacée au milieu des circonstances nouvelles. Elle n’eut plus qu’une routine au lieu d’une politique ; elle perdit du terrain sans presque s’en apercevoir, et peu à peu délaissée par le public et par ses alliés mêmes, par tout ce qu’elle avait nourri dans son sein d’éminent et d’habile, elle représenta pour l’Angleterre ce qu’était pour la France, du temps qu’il existait, le parti de l’ancien régime.

C’est cette domination, ce sont les prétentions de ce haut torisme de circonstance qui ont donné prétexte, en France du moins, de regarder comme exclusivement aristocratique le gouvernement de l’Angleterre. M. Greg connaît mieux que nous les distinctions qu’il faut faire, et si nous les lui rappelons ici, c’est qu’elles importent pour ne pas laisser s’accréditer certains préjugés révolutionnaires sur le compte de la première des monarchies constitutionnelles de l’Europe. Si dès longtemps le gouvernement anglais avait été purement aristocratique de composition et de conduite, il y aurait à l’heure qu’il est dans ce pays des divisions irréconciliables, d’implacables ressentimens, des questions sans solution, des maux sans remède. Il y aurait chance, que dis-je ? il y aurait nécessité de révolution. Grâce à Dieu, il n’en est pas ainsi. Non-seulement la vieille constitution est quelque chose de mixte et de tempéré, où tous les élémens coexistent, diversement développés suivant les temps, où c’est désormais à l’élément démocratique de prendre ses accroissemens ; mais en tout temps une certaine sagesse pratique a empêché ou du moins modéré la prédominance exclusive d’une partie sur le tout. Rien n’est venu brusquement, à l’improviste ; tout a germé, tout a poussé, comme dans la nature. On dit, non sans raison, que le dernier siècle en Angleterre a été une époque d’immobilité pour la politique intérieure. Assurément, mais ce n’était pas imprévoyante inaction, stupide engourdissement. De 1688 aux rois de la maison de Hanovre et jusqu’en 1745, il s’agissait de consolider l’œuvre de la révolution. Entre George Ier et George III, trente ou quarante ans ont été donnés a l’épreuve pratique du gouvernement parlementaire dans la guerre et dans la paix. Après 1760, il semble que dans les agitations un peu confuses du parlement se débrouillent, comme deux élémens distincts, l’esprit de conservation et l’esprit de réforme. C’est une lutte encore obscure et le commencement de la crise que la guerre de la révolution française a pu suspendre et masquer, mais qui a repris son cours depuis plus de trente années, et qui, si elle est jusqu’au bout heureuse et féconde, assurera au gouvernement de l’Angleterre un nouveau siècle de durée.

Cette crise n’est donc pas venue comme un orage. Longtemps d’avance on a pu s’y préparer. Chatham lui-même projeta une réforme parlementaire. « Des jurés qui ne peuvent juger, écrit-il dans l’intimité à lord Stanhope, des électeurs qui ne peuvent élire et des sujets souffrans qui ne peuvent pétitionner pour demander soulagement, voilà qui composera un joli système de gouvernement anglais. Le père D’Orléans n’oserait avouer un tel gouvernement sans rougir. David Hume peut-être en ferait l’apologie. » Burke, si passionné pour les antiquités légales de sa patrie, déclarait la guerre aux abus corrupteurs, aux moyens consacrés de vénalité. La complète liberté religieuse des dissidens, l’émancipation des catholiques, étaient proposées dans la chambre des communes. Pitt et Fox à l’envi attaquaient le système électoral. Jusque sous le régime à demi oppressif qui suivit les intérêts populaires ne furent pas tout à fait oubliés. « Il faut, écrivait en 1792 lord Grenville, alors secrétaire d’état, défendre notre constitution, et par-dessus tout rendre la situation des classes inférieures chez nous aussi bonne qu’il est possible [4]. » Un sentiment plus sympathique envers elles se fit jour à la faveur d’un retour de zèle religieux : il se forma dans l’église une école, un parti, le parti évangélique, représenté dans le parlement par les Wilberforce et les Buxton. L’abolition de la traite annonça celle de l’esclavage, grande victoire de l’égalité naturelle et chrétienne ! La réforme des prisons fut commencée ; les écoles des pauvres, les écoles du dimanche, d’autres œuvres destinées à relever peu à peu les classes infinies de toute dégradation, attestèrent cette préoccupation du sort du grand nombre dont M. Greg félicite son siècle. Et lorsque la paix vint donner à ces sentimens d’amélioration générale un plus libre essor, ce ne fut point par une violente secousse, mais par un progrès plus rapide et plus étendu que l’Angleterre fut portée au sein de cette crise de réforme que nous observons en ce moment. Ici cependant se retrouve la question que nous posions au début : — que faut-il espérer ou craindre ? Cette crise de réforme est-elle le prodrome d’une révolution ? Avec l’écrivain que nous venons de nommer, nous sommes du parti de la sécurité, et nous allons déduire brièvement ses motifs.

La réforme parlementaire suivie de celle des corporations, c’est-à-dire de la réforme municipale des villes, a constitué le gouvernement et l’administration de la classe moyenne, ou plutôt l’intervention régulière et l’influence légale de cette classe dans le gouvernement et l’administration. De nombreux changemens se sont succédé, qui sont autant de pas dans la même voie ; mais en même temps le sort de cette classe de citoyens qui vivent uniquement ou en majeure partie d’un salaire journalier est devenu l’objet d’une préoccupation constante, d’enquêtes et de débats sans cesse renouvelés, de mesures courues dans un esprit de justice et de sympathie. Si l’on veut prendre au hasard, depuis quinze ans, un mois des délibérations du parlement britannique, on sera surpris du nombre de celles qui intéressaient surtout les ouvriers des villes et des campagnes. Il y a là une différence, et, je dois dire, un contraste remarquable entre les chambres de Westminster et les assemblées du continent.

Voilà donc les grands traits de la situation : le maintien des pouvoirs, des classes, des formes publiques de la vieille Angleterre ; la prépondérance des classes moyennes dans le milieu constitutionnel ; les besoins, les sentimens, les droits des classes laissées en dehors de l’activité politique, devenant chaque jour l’objet plus distinct de l’attention des gouvernails et des gouvernés. C’est ce dernier point qu’on appelle l’invasion de l’élément démocratique ; c’est de ces trois choses qu’il faut savoir s’il sortira une l’évolution. Ce qu’on doit faire pour l’éviter, les vieilles institutions du pays le comportent-elles ? la classe moyenne est-elle capable de l’accomplir, la démocratie de l’accepter ?

Ce qu’on doit faire, il y a en Angleterre comme ailleurs des écoles qui prétendent le savoir par excellence, et qui ne l’évaluent pas à moins qu’une refonte radicale de la société. L’esprit de ces écoles a désormais un nom, c’est le socialisme. Le chartisme en est une forme, le communisme en est le dernier terme, le jacobinisme en est le moyen violent. Peu d’esprits en Angleterre vont à ces extrémités ; mais un socialisme spéculatif, un socialisme pacifique au moins dans ses intentions, un socialisme réformiste plutôt que révolutionnaire n’y est pas très rare, quoique je doute qu’il soit représenté dans les chambres par une minorité, si petite qu’on la suppose.

Avant d’examiner, au point de vue de la science, ce qu’il y aurait à dire contre le socialisme, quelque chose de plus important est à constater : c’est l’état général des esprits. En Angleterre, l’opinion est irrésistible. Le socialisme peut-il s’emparer de l’opinion, ou seulement le mouvement, l’intérêt de la démocratie, peut-il être tel qu’il entraîne tous les autres, et enlève à la nation le sang-froid, au gouvernement la liberté qu’il faut pour prononcer et pour agir avec prudence ? Les institutions sont de faibles garanties, si l’esprit de la nation n’est pas la première de toutes. On a beau s’attacher à des établissemens d’humaine fabrique, royauté, aristocratie, chambres, église ou tribunaux, et attribuer à des lois profanes la vertu de cette arche sainte dont la présence faisait des miracles : comment pense et comment sent la nation ? voilà la question capitale. Les institutions ont pu contribuer à former cette manière de penser et de sentir ; elles peuvent lui servir d’instrument et d’égide : elles ne la créent pas en la supposant. Les hommes sont des âmes après tout, et c’est le moral d’une armée qui met seul en valeur son organisation, ses munitions et ses machines de guerre. Le moral de l’Angleterre n’est pas difficile à connaître. M. Goudchaux disait un jour à la tribune de l’assemblée de 1848 une parole remarquable : « Je trouve dans mon cœur l’amour du peuple, je n’y trouve pas la haine de la société. » Le socialisme est conçu en haine de la société. Or la société, c’est le passé, c’est le berceau où nous sommes nés tous. Eh bien ! l’Anglais a l’amour du passé ; la société anglaise ne peut se devenir odieuse à elle-même. Il y a trop longtemps que ce peuple est fier de ses lois, et se croit, de par son histoire, le privilégié des nations. Ce serait l’attaquer dans son orgueil aussi bien que dans sa sagesse que de lui vouloir persuader qu’il n’a rien fait qui vaille depuis qu’il se gouverne par ses mains. Ses souvenirs et ses habitudes, son expérience et probablement sa nature l’ont dès longtemps formé à chercher dans ses propres antécédens tantôt la règle, tantôt la base, tantôt l’instrument des nouveautés qu’il veut. Sa liberté est un patrimoine. Il n’a pas sa fortune à faire, mais à conserver, à améliorer, à accroître. Cette disposition d’esprit ne veut qu’être indiquée, car elle est connue. Aucun effort, aucun artifice ne réussirait à changer cela, car il faudrait changer l’histoire même de l’Angleterre, et pour la faire autre qu’elle n’est, l’empêcher d’avoir été ce qu’elle a été. Les hommes sont bien peu maîtres de leur avenir, mais ils ne le sont pas du tout de leur passé.

On dira : C’est justement contre ce passé qu’il faut réagir. C’est un esprit nouveau, c’est cette misanthropie sociale des écoles démocratiques qu’il faut infuser dans les veines du peuple anglais. Et déjà il en est ainsi : vous décrivez l’Angleterre de la résistance, l’Angleterre du mouvement n’est déjà plus ce que vous croyez. — La supposition est gratuite, et rien même d’apparent ne la justifie. Ce qui apparaît et ce qui subsiste, c’est une qualité d’esprit et de caractère consacrée par le temps. Le peuple anglais s’émeut aisément, comme tout peuple capable d’être libre, mais il entend raison comme tout peuple capable de demeurer libre ; seulement il faut lui parler raison, et c’est pour cela que ses institutions sont faites. La discussion l’agite et le calme. Il est protestant en tout, sa foi se forme par l’examen. Si tous ceux qui le gouvernent, j’entends tous ceux qui parlent pour lui, perdaient la tête à la fois, si tous, abattus par une panique ou emportés par l’enthousiasme, lui tenaient le langage des révolutions, que lui arriverait-il ? Je ne sais, ou plutôt je le sais bien, mais c’est ce qui ne sera pas. On étudie, on discute, on cherche avec lui ; avec lui, on se décide. Tout passionné qu’il semble par momens, tout entreprenant qu’il se montre dans l’occasion, il a l’esprit positif et pratique. Le bien qu’on lui promet doit, pour l’attirer, être réel, et pour devenir réel, possible. Il résiste donc aux assurances indéfinies de la spéculation hypothétique, aux déductions illimitées de la dialectique pure, et de même que le but du socialisme choque son respect pour lui-même et son amour du passé, la manière socialiste de raisonner ne convient ni à son goût ni à sa raison. J’ai lu quelque part que c’était le plus sensé et le moins logique des peuples. C’est bien dit. Avec cela, il n’y a pas plus dans ses idées que dans ses sentimens, pas plus dans son intelligence que dans son caractère, l’étoile d’un peuple violemment novateur et vaguement révolutionnaire.

La question est donc transportée du terrain des révolutions sur celui des réformes. Ici, nous disons comme M. Greg, si l’on n’avait rien fait et si l’on ne voulait rien faire, il y aurait danger. Du moins montrerait-on aussi peu de prévoyance que de justice. La politique peut ici, sans cesser d’être pratique, recourir à toutes les lumières de la philosophie, à toutes les ressources de la science, pour déterminer ce que réclame d’elle l’état nouveau des sociétés humaines.

Si l’on avait l’idée de pousser l’innovation jusqu’où la porte l’esprit de système, on rencontrerait un autre obstacle dont le socialisme fait abstraction volontiers : c’est la liberté. Une réformation radicale et improvisée en vertu d’une théorie préconçue ne peut guère s’opérer que par le procédé dictatorial. Or est-il besoin de dire que ce procédé répugne à toute nation familiarisée avec le self governement ? Il y a des sols où cette plante de l’absolutisme individuel ou collectif ne germe pas aisément. Puis, si pour effectuer à volonté des métamorphoses sociales, il faut le despotisme comme moyen, le despotisme est encore le but de ces métamorphoses même. L’utopie démocratique procède en général de l’idée exagérée des fâcheuses conséquences de l’inégalité que la nature, la fortune et le mouvement nécessaire de la société laissent subsister parmi les hommes. De ce qu’il y a, non pas seulement des grands et des petits, mais des forts et des faibles, ou seulement des riches et des pauvres, on conclut que là où la libre concurrence est le régime de l’activité humaine, de telles souffrances et de telles iniquités se produisent nécessairement, qu’elles ne peuvent être supprimées que par la suppression de cette libre concurrence elle-même. L’homme, nous dit-on, livré à ses forces, abandonné sur sa foi au milieu de la société, n’a pas assez de lumière, de raison, de courage, de vertu et de savoir-faire pour lutter avec avantage contre les suites inévitables de l’inégalité. Il faut quelqu’un qui lutte pour lui, qui s’interpose entre ces combattans déchaînés dans l’enceinte de la cité comme des gladiateurs dans une arène. Il faut que quelqu’un ail de la prévoyance pour tous ces incapables qui ne sauraient se conduire. En d’autres termes, tous les hommes sont des mineurs ; il leur faut un tuteur, et ce tuteur ne peut être que l’état. L’état intervenant dans la vie civile, non plus comme redresseur de torts, et par le moyen de la police ou des tribunaux, mais comme gouverneur de tous et de chacun, voilà dans sa plus haute expression la théorie du socialisme. Il peut aller plus ou moins loin dans cette voie, mais c’est dans cette voie qu’il marche, c’est à ce but qu’il tend, et son émancipation de l’espèce humaine serait précisément le contrepied d’une émancipation. Par elle, tous les droits de l’homme seraient confisqués dans les mains du pouvoir. Le citoyen, c’est moi, dirait alors le gouvernement, renversant le mot de Louis XIV. Il se chargerait de nous comme il se charge des enfans trouvés. Délivrés à la fois du soin de nous défendre et du droit de nous conduire, nous serions organisés en troupe pour le bonheur, comme les soldats le sont pour la victoire et les moines pour le salut. Voilà pourtant où l’on proposait sérieusement de mener et les principes et les enfans de la révolution française ; c’est là ce que serait devenue la liberté dans les embrassemens de la fraternité… Ah ! plutôt la rupture du lien social ! plutôt retourner à cette vie primitive, à cette indépendance de la nature rêvée par les philosophes : chacun pour soi et Dieu pour tous, — et la liberté des forêts !

En-deçà même de ces extrémités, le socialisme réalisé ne se conçoit pas sans une extension inusitée des attributions de la puissance publique. Il faut une législation qui non-seulement fasse violence aux mœurs, aux habitudes, aux volontés, mais une autorité protectrice qui porte partout l’œil et la main, et substitue sans cesse sa sagesse de précaution au libre arbitre individuel. Offrir telle chose à l’Angleterre, c’est lui proposer l’anéantissement de toute diversité, de toute spontanéité, soit dans les institutions locales, soit dans les agrégations volontaires. C’est attaquer du même coup l’esprit municipal et l’esprit d’association, C’est tout au moins inaugurer la centralisation extrême sur les bords de la Tamise. Avec la démocratie pure. L’administration passerait de la main des citoyens dans celle des fonctionnaires. L’égalité et la bureaucratie marchent en général du même pas. C’est encore là un côté de la révolution promise à nos voisins, et la promesse n’a rien qui puisse amorcer la race d’hommes qui a créé les treize républiques des États-Unis.

Tout concourt donc à renfermer en d’assez étroites limites les changemens que peut réclamer légitimement en Angleterre le progrès de la véritable égalité, ou plutôt de la justice dans les sociétés humaines.

L’économie politique fait en ce pays le fond de la science sociale. C’est une philosophie en matière de fait, ùatter of fact. Je ne le dis pas comme un reproche, quoique, sévèrement circonscrite dans son domaine, l’économie politique fût loin d’épuiser toute la science de l’homme en société ; mais si l’on présuppose, comme cela va sans dire, les principes d’éternelle morale, si l’on tient compte d’ailleurs des monumens de l’histoire dont les plus augustes sont les libertés publiques, rien n’est plus sage que de sans cesse rapporter les projets d’amélioration, les vues organiques aux faits réels de la société, aux conditions dans lesquelles elle se meut nécessairement, et qui pour la plupart se connaissent par les phénomènes dont l’observation s’appelle économie politique. Le socialisme d’ailleurs s’attaque plus encore à l’ordre économique qu’à l’ordre politique ; il s’occupe plus des besoins et des appétits de notre nature que des principes et des croyances de notre raison. Les réformes qu’il prêche et les réformes qu’il faut lui opposer sont en général de celles qui intéressent encore plus le bien-être que la dignité des bommes. M. Greg fait donc fort bien de se montrer un excellent économiste pour traiter les problèmes dont nous nous occupons après lui. On demandait à l’archevêque de Dublin, qui est lui-même en ceci une haute autorité, si le socialisme était à craindre pour l’Angleterre. — « Non, disait-il ; ou y sait trop bien l’économie politique. »

On connaît l’esprit qui anime M. Greg : arrivons maintenant à quelques-unes des questions soulevées dans son livre, et qui marqueront autant de points séparés dans la suite de cette discussion, depuis les réformes civiles et sociales jusqu’aux réformes politiques.

I. — Si l’on jette un regard sur la société civile en Angleterre, on ne voit rien dans sa constitution qui la distingue sensiblement de toute autre, hors un point que tout le monde remarque : c’est le droit de primogéniture, ou plutôt c’est la liberté illimitée de tester, restreinte seulement par la faculté des substitutions, laquelle est originaire même de la liberté qu’elle restreint.

L’examen de la question du droit d’aînesse ne peut trouver place ici : à peine en rappellerons-nous quelques effets. Remarquons d’abord que ce droit n’est ni aussi inhérent ni aussi favorable à l’aristocratie qu’on le prétend. La plus célèbre aristocratie du monde, le patricial de Rome, ne le connaissait pas, et il ne manquait pas à la grandesse espagnole : c’est tout dire. En Angleterre, il n’est point un privilège de noblesse ; il est dans la loi commune, il est dans les mœurs de tous. On voit encore cela dans quelques-unes de nos provinces. Quant à l’aristocratie, il a cet effet de servir à la renfermer dans l’enceinte où la constitution l’appelle. La noblesse anglaise se concentre dans la pairie, c’est-à-dire dans un seul homme de chaque race noble ou anoblie. Il ne se forme point, en dehors du privilège politique des aînés, une classe à part sans attributions légales, sans un caractère déterminé, distinguée par des négations seulement du reste de la société, et ne s’élevant au-dessus des autres classes que par l’interdiction qu’elle s’impose de partager leurs travaux. Vivre honorablement, si cela veut dire vivre hors des affaires, du barreau, du commerce, de l’industrie, et même des fonctions civiles de la société, serait une expression inintelligible pour un Anglais. On sait que, réduits à une simple légitime, les cadets de familles nobles ne regardent comme indigne d’eux aucune des carrières ouvertes au reste de la société. Les titres auxquels on attache d’ailleurs un si grand prix le conservent surtout parce qu’ils ne peuvent être usurpés ni se multiplier indéfiniment, au gré de la fécondité des mariages et du grand nombre des branches ; ils sont en droit inséparables de la pairie, et si la courtoisie les étend un peu au-delà, cette faveur expire bientôt, puisque les neveux d’un duc et les frères d’un comte n’ont aucun titre. Le second fils et le frère du comte de Chatham s’appelaient M. Pitt, et les petits-fils du duc de Bedford, s’ils n’ont pas son fils aîné pour père, s’appelleront, tant qu’il y en aura. M. Russell. Cette circonstance rejette sans cesse dans la société des enfans de familles titrées qui n’auraient eu que des prétentions au moins inutiles, si une large part de la seigneurie et de la fortune leur eût permis une oisiveté dédaigneuse. On peut entendre le petit-fils d’un lord au barreau et voir le frère d’un pair assis dans le bureau d’une maison de banque. C’est ainsi, et grâce au droit de primogéniture, qu’il y a en Angleterre une aristocratie et point de noblesse de convention. Le droit de primogéniture agit à quelques égards comme une institution d’égalité.

Dans un essai très étendu, M. Greg a discuté les effets économiques du droit d’aînesse, en traitant cette question : — Est-il bon que les paysans soient propriétaires de terres ? — Après un examen semé d’aperçus justes, de vues pleines de sagacité, de curieux renseignemens, sa conclusion est sévère contre la division de la propriété. Il réussit assurément à montrer qu’en Angleterre le système opposé, moins opposé pourtant qu’il ne le dit [5], — a présenté de réels avantages, et surtout n’est point accompagné de tous les inconvéniens que nous sommes en France portés à lui attribuer. En revanche, si le temps le permettait, nous chercherions à lui persuader que le système français peut être défendu, et qu’il est innocent d’une partie des maux qu’il lui impute. Il faudrait, d’abord bien distinguer la division du sol en parcelles - qui peuvent être considérées comme autant de propriétés - de la distribution de ces parcelles entre les individus, car, à ce compte, il y a moins de propriétaires que de propriétés. Il resterait que la petitesse excessive des lots peut favoriser l’agriculture sans lumières et sans capitaux ; mais elle n’amène pas en général la stérilité relative de la culture, ni l’appauvrissement des cultivateurs, si d’ailleurs les circonstances naturelles, les mœurs, les usages, l’éducation générale agissent en sens contraire. Ce sont là d’autres causes qui peuvent coexister avec la petite propriété, sans d’ailleurs en procéder. La question n’est donc pas la même dans toutes les zones de la France, et notre pays est trop étendu, trop divers par le sol, le climat, les mœurs, pour qu’une seule solution soit exactement vraie partout. Dans certaines parties des environs de Paris, l’énormité du produit de quelques terres en a amené l’extrême division : ailleurs, c’est la division de terres de peu de prix qui en a haussé la production et la valeur. Des circonstances aussi différentes ne peuvent donner lieu à des effets identiques. La vie frugale du paysan du midi et l’existence large de celui du nord ne peuvent avoir des résultats pareils.

Quant à l’intelligence portée dans les procédés agricoles, on sait qu’elle ne peut se passer d’argent. Or pendant un long temps, les capitaux ne se sont pas plus dirigés sur l’exploitation des grandes propriétés que sur celle des petites (et ce temps n’est point tout à fait passé). Sur les petites du moins s’est accumulée une certaine sorte de capital qui est le travail, et de là une agriculture féconde en Attendant une agriculture savante. Laissons toutefois le point de vue agricole, puisqu’il s’agit de politique. Sans doute la division des héritages n’a point empêché parmi nous les révolutions ; mais elle les a contenues. C’est une garantie de stabilité que la popularité de la propriété foncière, et c’est cette popularité, élément démocratique et conservateur à la fois, qui sur plus d’un point de la France a résisté en 1848 à la force de propagande des prédications qui tendaient à bouleverser l’ordre civil en même temps que l’ordre politique. D’ailleurs la division des terres n’est pas la division des fortunes. L’une pourrait engendrer la pauvreté et la dépendance, si elle agissait seule, si dans la civilisation moderne le développement extrême de la richesse mobilière ne compensait pas ses effets et ne recomposait pas les patrimoines. Avec l’égalité des partages, la matière de la richesse est plus mobile, la quantité de la richesse n’est pas nécessairement moindre, et la prudence dans les mariages peut toujours retenir le diviseur dans la même proportion avec le dividende. Certaines familles, mais non les familles en général, sont appauvries ; l’ancienne noblesse, par exemple, est peut-être aujourd’hui plus riche qu’avant 1789, car dans les classes aisées les conseils de Malthus sont écoutés, et la population ne marche point d’un pas plus rapide que la richesse. Ce n’est donc pas à la loi des successions que doit être attribuée la faveur dont jouit en France le fonctionarisme, pour parler comme notre habile publiciste. Notre organisation administrative tient à d’autres causes. M. Greg se récrie en voyant, dit-il, le ministre de l’intérieur à la tête de trois cent quarante-quatre mille fonctionnaires payés. Il y en a, je crois, quarante ou cinquante fois moins. Pour construire un tel chiffre, on compte apparemment comme fonctionnaires des agens qui pourraient sans doute n’être rétribués sur aucune catégorie des deniers publics, mais qui ne le seraient pas moins. Ainsi l’on a compté, j’imagine, les cantonniers des chemins vicinaux. Or il y en aurait toujours quand le code civil n’existerait pas, et ce n’est pas l’égalité des partages qui fait qu’ils sont salariés sur des centimes centralisés au département, et non pas, comme ils pourraient l’être dans le système anglais, sur les fonds d’une association d’intéressés. Ce sont là des questions tout autres. Nous admettons parfaitement que l’on puisse trouver en France trop de fonctionnaires : mais cela tient à des causes dont la loi des successions n’est elle-même qu’un effet, et les quatre cinquièmes des services que l’état paie et dont il répond n’en existeraient pas moins, et n’existeraient pas gratuitement, quand ils seraient soustraits à sa surveillance. Nous ne défendons pas d’ailleurs la bureaucratie contre M. Greg, nullement ; mais nous en distinguons le partage des successions, qui n’est pas comptable des excès, de la centralisation, et nous le défendrions au besoin. Il n’a donc pas tous les inconvéniens qu’on suppose ; mais le droit de primogéniture eût-il pour les Anglais tous les avantages qu’on lui prête, il resterait qu’on ne le peut défendre absolument, sans supposer que l’hérédité des biens est absolument aussi soumise à l’arbitraire du législateur, et qu’en cette matière le droit civil n’a nullement à compter avec le droit naturel. Cette supposition, nous ne saurions l’accorder. Pour nous, en principe, la liberté de tester n’est pas illimitée, et les dispositions du code français étaient justes avant d’être écrites. Mais la discussion nous entraînerait trop loin, et revenant à l’Angleterre, nous conviendrons que dans l’étal de ses mœurs l’abolition du droit de primogéniture n’est réclamée par aucune nécessité publique, sans qu’il en soit de même de l’autorité excessive du testateur et de l’abus des substitutions. Il se peut qu’un progrès rapide et marqué dans la division de la propriété du sol fût trop chèrement acheté par ce qu’il coûterait à l’agriculture et aux libertés locales : j’en doute ; mais je sais bien d’ailleurs que l’imitation de nos lois françaises, fondées sur les affections de famille, n’est point un gâteau à jeter au socialisme, qui au contraire est ennemi de tout droit naturel en matière de succession.

II. — Avec la loi civile, la loi financière est celle qui influe le plus directement sur le sort du peuple, et la première des lois financières est celle de l’impôt. En Angleterre, ce fut longtemps la mode de répéter que la nation était la plus taxée des nations, et son système de taxes le mieux fait pour charger les pauvres et accabler le travail. Le reproche a toujours été exagéré, et depuis la paix de 1815 il est devenu d’année en année plus injuste. Bien des impôts ont été défectueux et d’autant moins productifs qu’ils étaient plus pesans ; mais il aurait été plus équitable d’en accuser l’ignorance et la routine que l’égoïsme ou la malveillance, et à l’exception des lois sur les céréales on aurait de la peine à citer une taxe imputable avec vraisemblance à l’intérêt exclusif d’une classe privilégiée, ou, si l’on veut, aristocratique. Les droits prohibitifs et protecteurs créaient bien aussi des privilèges, puisqu’ils créaient des monopoles, dépendant tel n’en était pas le but ; c’est, comme on dit, le travail national que l’on avait cru servir. Or, avant même la grande réforme qui a illustré les derniers jours de Robert Peel, M. Huskisson et les administrations whigs avaient calculé toutes leurs mesures financières en vue de l’intérêt le plus général de la communauté. Et aujourd’hui que peut-on dire ? M. Greg discute avec beaucoup de talent les deux systèmes de taxation, — la taxe directe et la taxe indirecte. Il établit très solidement l’avantage de la seconde sur la première, et quant à celle-ci, l’on ne peut dire qu’elle pèse sur la pauvreté. Tous les revenus inférieurs à 150 livres sterling, toutes les maisons qui rapportent moins de 20 livres, c’est-à-dire les six septièmes des habitations et les neuf dixièmes de tous les revenus du royaume, sont exempts d’impôts. Toutes les suppressions de droit, tous les dégrèvemens ont eu pour but d’abaisser le prix des choses nécessaires à la vie, en sorte qu’excepté le bois de construction et le savon, le pauvre consomme en franchise tous les objets d’un usage, indispensable, parmi lesquels l’auteur ne compte apparemment aucune boisson fermentée. C’est dire qu’il dépend du pauvre, sous les réserves indiquées, de ne payer aucun impôt. Si l’on réunit le produit de toutes les perceptions de l’état, une décomposition méthodique prouve qu’en fait, sur une somme de 66 millions sterling, à laquelle s’est élevé le revenu public en 1849, les classes riches ou propriétaires ont payé le total du montant de certaines taxes s’élevant à plus de 30 millions, et beaucoup plus de moitié du produit des taxes restantes. En d’autres termes, ceux qui ont paient deux fois et demie autant d’impôt que ceux qui n’ont pas. Si l’on tient compte du nombre des contribuables, on trouve que la première classe, formant le quart de la population, paie 45 millions d’impôt, et la seconde, qui compose les trois autres quarts, en paie 21, c’est-à-dire que dans la première, l’individu paie six ou sept fois ce qu’il paie dans la seconde.

Les recherches numériques auxquelles se livre M. Grog sont très claires et très intéressantes, et elles nous paraissent justifier pleinement sa thèse, savoir que le peuple anglais est loin de payer, relativement à sa richesse, plus d’impôt qu’aucun autre peuple, qu’il paie moins au contraire, et que le fardeau des dépenses publiques est supporté en beaucoup plus grande proportion par les riches que par les pauvres. Et remarquez que ces calculs sont antérieurs au célèbre plan financier de M. Gladstone, qui a fait de nouveaux pas dans la voie ouverte, et qui, si la guerre ne l’eût arrêté, aurait pu conduire jusqu’à sa dernière application la pensée générale de Robert Peel : favoriser par le système des taxes le bon marché de la vie, c’est-à-dire du couvert, des vêtemens et de la nourriture. En aucun pays, à notre connaissance, la taxation n’a été réformée dans un sens plus démocratique qu’en Angleterre. On a été fort au-delà de la stricte justice, si en matière d’impôt la justice est la proportion.

III. — Il existe dans tous les pays civilisés une catégorie de lois et de mesures qui ont pour objet direct la condition des indigens. Elles pourraient en principe encourir plus d’une objection, tant au nom de la science économique que dans l’intérêt de l’indépendance et de la dignité individuelle. Tout ce que l’homme perd en responsabilité est soustrait à sa liberté. Cependant il ne faut pas s’égarer dans le royaume du mieux absolu, et qui sait si jamais la société peut être assez parfaite pour être dispensée de toute institution d’assistance publique ? Ce que la France a de plus considérable en ce genre, c’est son service hospitalier, qui, malgré quelques lacunes regrettables, est encore, pour son importance et sa perfection, supérieur, je crois, à ce qui existe de comparable dans les autres contrées de l’Europe. Mais l’assistance publique est, comme on sait, le vrai terrain du socialisme, et l’Angleterre est depuis longues années engagée sur ce terrain. De tous temps, elle a pris d’importantes mesures en faveur de l’indigence. Pour commencer par la première, la taxe des pauvres a précédé de plusieurs siècles tout socialisme spéculatif. Elle en avait cependant et, elle en a conservé tous les caractères, y compris les plus mauvais, aussi longtemps qu’on a pu la considérer plutôt comme une mesure d’assistance que comme une mesure de police. Elle a gagné en moralité à perdre toute prétention philanthropique. Impossible toutefois de la revendiquer comme un de ces bienfaits législatifs dont les classes souffrantes doivent savoir gré au gouvernement, et nous aimons mieux avec M. Greg porter nos regards sur des questions toutes différentes, sur des fondations dont le caractère bienfaisant n’a rien d’équivoque, et dont les principales sont l’éducation populaire et les institutions économiques de prévoyance.

IV. — Les ouvriers ne sont plongés dans un dénûment qui dépasse les moyennes ressources de leur énergie que par trois causes : les mesures du gouvernement, leurs fautes de conduite, enfin les sinistres accidentels. C’est surtout pour les victimes de la seconde cause de misère qu’on réclame. Il est trop évident qu’il faut avoir un bon gouvernement et qu’il soit sage ; quant aux malheurs, les moyens ordinaires de l’assistance publique ou particulière y doivent pourvoir. Il reste donc à examiner si le vice, le désordre, enfin la dissipation imprévoyante, qui est une faute après tout, sont des titres à la protection de la société. M. Greg ne peut parvenir à trouver juste que la société tout entière se charge d’assurer tous ses membres contre leurs propres écarts, et que les sages et les prévoyans paient la prime pour les débauchés et les imprudens. La morale interdit de préserver le mal du châtiment de ses conséquences, et l’état lui parait avoir accompli son devoir, quand il a élevé contre ces dérèglemens funestes l’obstacle préventif de l’éducation. Quant aux mesures de gouvernement nuisibles au peuple ; si l’on n’a pas su les empêcher, il ne reste plus qu’à mettre les pauvres en état de comprendre assez leurs intérêts pour les défendre en réclamant par toutes les voies ouvertes aux citoyens d’un pays libre. Les désastres accidentels se recommandent d’eux-mêmes à l’assistance volontaire et libre ; mais ici encore l’état ne peut qu’assurer à l’ouvrier les moyens de les prévoir et d’y faire face par avance. Dans tous les cas, l’éducation populaire vient donc en première ligne. C’est la sauvegarde de l’homme en société que le développement régulier de sa raison. Sur ce point, M. Greg n’admet ni restriction ni délai. Il convient qu’on a beaucoup fait ; les classes laborieuses, avec lesquelles il parait familier, se sont notablement élevées depuis vingt ans. Cependant il ne cache pas qu’il reste beaucoup à faire encore. Pour justifier ses plaintes, il faudrait le suivre dans les sévères reproches qu’il adresse à l’église anglicane, à ses préjugés, à son indolence, à ses discordes stériles. Dieu que très convaincu que la religion est une solide garantie sociale, il est du très grand nombre de ceux qui distinguent l’église de la religion, et qui même ne placent pas la vertu de cette dernière dans un dogmatisme déterminé. Peut-être ferons-nous bientôt connaître ses libres idées à cet égard en analysant un autre ouvrage de lui et en traitant par occasion du mouvement religieux en Angleterre ; mais ici nous n’avons à noter qu’un point : c’est qu’il insiste pour que toutes les mesures propres à améliorer la condition matérielle du pauvre précèdent ou tout au moins accompagnent les développemens à donner à l’éducation populaire. Aux yeux de M. Greg, le savoir nécessaire ne peut jamais être dangereux, si un bien-être relatif dans le peuple et une activité manifeste pour le bien public dans le pouvoir luttent contre les suggestions de la souffrance et de l’irritation.

V. — Le moyen d’assurer ainsi tous les avantages de l’instruction commune, c’est, après l’établissement, d’un système financier qui prenne le bonheur public pour moyen et pour but, d’organiser, d’encourager toutes les institutions de prévoyance. La grande et presque l’unique cause des maux et des plaintes des ouvriers dans les districts manufacturiers, et même jusqu’à un certain point dans les campagnes, est une certaine mobilité inhérente au commerce ; ce sont les variations du marché. Les vicissitudes qui troublent l’industrie, pour n’avoir point leurs causes dans les nuages, ne sont pas moins irrésistibles que celles qui atteignent l’agriculture ; mais ce sont de ces sinistres qui peuvent se prévoir en général, sinon en particulier, et contre lesquels on a la ressource de l’assurance. L’épargne dans toutes les classes est une assurance au moins contre la vieillesse. L’homme qui vit d’un salaire journalier n’a donc qu’une chose à exiger de l’ordre économique établi, c’est que ce salaire soit en moyenne assez considérable pour offrir une marge à l’économie. Or c’est ce qui arrive en général ; cependant l’état n’y peut contribuer que par la prospérité publique et par un système d’impôts qui abaisse le prix du nécessaire. On trouve dans plusieurs des essais de M. Greg des chiffres d’un grand intérêt relatifs aux gains des ouvriers anglais. Il en résulte une évidente possibilité d’opposer l’épargne dans le présent au chômage de l’avenir. Et d’ailleurs les faits ont parlé. En 1850,1,092,581 personnes avaient placé dans les caisses d’épargne une somme de dépôts s’élevant à 27,198,563 livres sterling, et l’on estimait que les sociétés de secours mutuels enregistrées ou non enregistrées, au nombre de 33,223, comptaient 3,052,000 membres fournissant par souscription une somme annuelle à dépenser de 4,980,000 livres sterling et en ayant déjà accumulé 11,360,000. Cependant la législation n’a pas toujours donné et ne donne pas encore à ces institutions toutes les garanties et toutes les facilités désirables. M. Greg signale plus d’une lacune, indique plus d’un amendement ; mais il expose et recommande avec soin les avantages d’autres institutions telles que les sociétés d’assurance sur la vie, les sociétés pour la construction des maisons, dans lesquelles le souscripteur gagne d’abord le logement, puis la propriété du logement, — les sociétés qui mettraient à la portée du pauvre l’acquisition du petit fonds de terre nécessaire pour une habitation et un jardin, etc. Toutes ces idées, qui n’ont de valeur qu’autant qu’elles sont pratiques, sont développées avec des détails qui les font mieux saisir, mais qui ne seraient pas ici à leur place. La pensée générale est celle-ci : le travail se plaint du capital ; à cela il n’y a qu’un remède, c’est que le travail devienne capital ; il ne le devient que par l’économie. La chose s’est toujours passée ainsi et ne peut se passer autrement. Le remède n’est donc pas nouveau ; non, mais ce qui peut l’être, c’est que chacun se rende mieux compte de ce qu’il fait et trouve plus d’appui et de facilité pour le mieux faire. C’est là le fruit de l’éducation et des institutions de prévoyance fondées sur l’association.

VI. — Ce sont là de solides réponses aux exigences chimériques ainsi qu’aux réclamations légitimes de l’esprit démocratique. Dans la mesure où celui-ci s’identifiera avec l’opinion nationale, on peut espérer qu’il deviendra assez clairvoyant pour distinguer la voix des intérêts du cri des passions. On n’en douterait pas, si le sens droit du peuple était seul appelé à prononcer, s’il n’existait une mauvaise philosophie sociale, une littérature d’utopie économique qui prend fait et cause pour le peuple et s’interpose en son nom. Comme toujours, l’avocat fait plus de bruit que le plaideur, et l’affaire est embrouillée par ceux qui se chargent de la gagner. Plusieurs des essais de M. Greg sont consacrés à la critique de quelques ouvrages remplis des plans et des griefs des modernes réformateurs. La misanthropie sociale prend le ton de l’invective dans les romans amèrement satiriques de l’auteur d’Alton Locke ; elle est plus mesurée et plus touchante dans ceux de l’auteur de Mary Barton. M. Kingsley accuse, Mme Gaskell se plaint. Le critique leur rend justice à tous deux, mais en même temps il enlève à la réalité les noires couleurs dont l’a recouverte une imagination trop aigrie ou trop émue, et en ne paraissant discuter que des compositions littéraires, il rétablit bien des faits et ramène à de justes proportions les maux dont il indique le remède. Là, il se trouve en face de cette médecine héroïque qui prétend avoir pour tous maux des spécifiques, et qui ne promet pas moins au malade que de changer les conditions de la vie ; là se rencontrent ces vieux débats entre le travail et le capital, et les projets tant rebattus d’une alliance à conclure entre ces deux prétendus antagonistes. Le droit au travail, l’organisation du travail, les théories et les tentatives d’associations entre les ouvriers pour se passer d’un entrepreneur et d’un maître, tout est examiné sans colère et sans partialité. À la lumière d’une saine économie politique, l’auteur dégage aisément ce qu’il peut y avoir de vrai ou du moins de praticable dans les conceptions des chercheurs d’aventures économiques, et si l’attention publique n’était distraite en ce moment de ces questions vieillies, l’analyse de cette sérieuse controverse aurait son prix. En Angleterre, il y a une sorte de socialistes qu’on appelle chrétiens, qui peut-être ne sont pas tous parfaitement orthodoxes, dont quelques-uns cependant appartiennent au ministère sacré, écrivains convaincus, réfléchis comme M. Kingsley et M. Maurice. Un zèle ardent pour le bien, une grande vivacité d’imagination, une sympathie pour les faibles qui arrive jusqu’à la passion, une humanité malveillante les entraînent à la déclamation et au paradoxe ; mais ils se méprennent : leur énergique talent était fait pour la satire sérieuse. Le rôle de Juvénal dans la société moderne leur allait à merveille, et peut-être, en peignant le mal de couleurs forcées, pouvaient-ils rendre un service véritable, car l’apathie des classes conservatrices a toujours besoin d’être réveillée, et les ouvriers ne sont pas les seuls dont on doive éclairer l’imprévoyance. D’ailleurs ces peintres emportés du temps et du pays sont faibles lorsqu’ils raisonnent, et leur habile adversaire, quand il les tient sur le terrain de la science, les y laisse bientôt vaincus et désarmés. Sa force à lui, c’est qu’à priori il n’est contre aucune réforme, aucun examen ne lui fait peur. Il met tout à l’épreuve, comme le veut l’Ecriture, et garde ce qui est bon. Ainsi, quand on lui propose une réforme chimérique, il en présente tout de suite une praticable.

VII. — Il en est une dont l’idée a été livrée au public sans avoir encore excité de vives passions populaires : je veux parler de la nouvelle réforme parlementaire. Les réformes politiques ont un grand avantage sur les réformes sociales ; elles n’ont point en elles-mêmes ce caractère subversif qui épouvante à la première vue ; mais, étant d’une exécution plus facile, elles peuvent se présenter sans mettre la société sur ses gardes, et, accueillies avec trop peu de défiance, amener sans bruit des dangers imprévus : telle pourrait être la réforme parlementaire. Comme c’est bien réellement une réforme et nullement en soi une révolution, comme ce serait une mesure qui rentre dans les habitudes de la nation, comme il ne s’agirait après tout que de recommencer ce qu’on a fait, en retouchant ce que l’on garde, en étendant ce qu’on a gagné, il est impossible d’écarter péremptoirement la proposition par la question préalable. Cependant des esprits sages s’en inquiètent, et craignent d’autant plus ce changement, qu’il est d’abord aisé de l’accomplir, et plus tard impossible d’en revenir. Le public même accepte le débat avec un sentiment d’hésitation, et je crois pouvoir dire que, sur le continent du moins, on n’a pas vu sans étonnement le gouvernement entrer dans cette idée. On s’est demandé à quelle nécessité, à quel intérêt il sacrifiait le maintien d’une législation récente, qui fonctionnait bien et que ne poursuivait aucune clameur publique. Sur ce point, je ne saurais avoir d’avis : je ne puis que répéter les opinions des autres, et je sais que la judicieuse audace de lord John Russell lui a jusqu’à présent réussi.

M. Greg consent à la réforme. Celle de 1832 a porté ses fruits ; elle a mis légalement les classes moyennes en possession de la juste influence qu’elles n’acquéraient jusqu’alors que par une voie indirecte et laborieuse. Aucun inconvénient grave ne s’est manifesté. De bonnes choses et même de grandes ont été faites par le parlement réformé, et l’Angleterre a traversé, le front serein, le nuage orageux des révolutions qui couvrait l’Europe. Cependant la loi constitutive de la chambre des communes, conçue il y a vingt-trois ans dans certaines données qu’il fallait respecter alors, est pleine d’anomalies, d’incohérences, de lacunes. Elle est peu rationnelle dans ses principales dispositions, et se défend mal contre la critique. Si elle doit être amendée, c’est quand l’opinion ne l’exige point avec sa vivacité hautaine. La politique sera plus à l’aise, et mesurera plus librement ce qu’il faut donner de réforme. Ce sera une œuvre de réflexion et de prévoyance, non d’entraînement et de nécessité. Enfin et surtout on cherche ce qu’il faut tenter pour faire droit aux vieux de l’esprit démocratique. Quoi de plus simple que de lui dire : « Essayez vous-même, » en le mettant à l’œuvre ? Avec une nation forte et sensée, il n’y a qu’un maître, l’expérience ; il n’y a qu’un frein, la responsabilité. Que la démocratie soit admise à la gestion des affaires communes, qu’elle ait sa part de droits, mais sa part de difficultés ; qu’elle apprenne à se conduire à la même école où tous se sont formés. Cette école, c’est la vie politique. Une certaine portion de vie politique départie au peuple du travail l’élèvera et le contiendra tout à la fois. Il saura à quel prix s’achètent les améliorations durables. Qu’il voie d’un peu plus près le gouvernement, il se laissera mieux gouverner et sera gouverné mieux.

Parmi les dispositions de la législation électorale, il y en a d’étranges. Par exemple, le droit d’élire n’appartient pas toujours au citoyen, mais à sa commune, à son bourg. Un certain nombre de villes possèdent la franchise. Quiconque y jouit d’un revenu déterminé est électeur, mais il faut habiter le bourg. Partout ailleurs, avec la même capacité, la même fortune, en offrant les mêmes garanties, un Anglais ne serait pas électeur, s’il n’était à un autre titre électeur de comté. Capable dans une commune, il ne l’est pas dans une autre. La classification des villes ainsi dotées a été faite en tenant beaucoup trop de compte des droits acquis. On remarque des inégalités incroyables dans le nombre des électeurs comparé au nombre des élus, à ce point que dans un lieu cent soixante mille électeurs et six mille six cents dans un autre élisent le même nombre de membres. Enfin, si au moment de la réforme on a eu égard à l’état intellectuel de la population, au degré de diffusion de l’instruction indispensable, les choses ont tellement changé depuis vingt ans, que ce qui était largesse alors peut sembler parcimonie. M. Greg accepte dans une certaine mesure ces diverses considérations. Il ne s’oppose point a ce qu’au lieu d’un chiffre invariable, signe du revenu d’un domaine ou du loyer d’une maison, on admette, suivant certains cas, des différences, puisque la même somme ne désigne pas dans toutes les localités la même position sociale. Il pense aussi que le vote électoral doit être accordé à ceux qui par leur profession, par les grades de capacité qu’elle exige, par l’aptitude qu’elle suppose, offrent à la société des garanties de sagesse et d’indépendance supérieures à celles qui résultent du prix d’un logement. Il se montrerait même beaucoup plus singulièrement novateur : il ne demanderait pas mieux que d’entrer dans l’idée d’assurer aux minorités considérables une représentation, en statuant, par exemple, qu’un électeur ne pourrait jamais voter que pour un seul nom, même dans les collèges qui élisent deux membres, ou qui en éliraient trois ; ou bien il ne se refuserait pas à autoriser les citoyens jugés capables à se faire porter sur une liste d’électeurs qui nommeraient, non un représentant local, mais un certain nombre de représentans généraux. Il cherche, et avec raison, dans le produit des élections la diversité au lieu de l’uniformité.

Ce ne sont là pourtant que des amendemens de législation ; il faut bien venir au point difficile, l’admission quelconque de la démocratie. Ses organes habituels ont présenté des plans divers ; mais on ne peut juger d’aucun plan, si l’on n’est préalablement Axé sur une question : — uel est le but d’un système électif ? Si l’on dit que c’est une bonne représentation, reste la question : que doit-elle représenter ?

C’est là un des plus grands problèmes des pays libres. La théorie est peut-être encore plus embarrassée pour le résoudre que la pratique, car dans la pratique on a toujours la ressource de se passer de théorie. Il y a du reste une doctrine fort simple. L’élection a pour but d’obtenir la représentation du nombre, c’est-à-dire de la majorité numérique de la nation entière. Ce principe pris à la rigueur aurait pour conséquence la suppression de toute minorité, et partant de toute opposition. Si vous appliquez au dénombrement électoral le principe de la capitation, il n’y a plus aucune raison d’exclure les femmes. Si vous tendez à la représentation des opinions et des volontés comptées par têtes, il faut que tous les citoyens votent sur tous les élus, que l’assemblée entière soit choisie par la nation entière. Or, comme on n’a jamais rien fait, ni proposé de semblable, c’est qu’apparemment on tient compte de quelque autre principe que le nombre. L’exclusion des femmes, des mineurs, des interdits, et la division du corps électoral en assemblées locales, souvent très inégales en force numérique, sont autant de preuves évidentes qu’on exige de l’électeur autre chose que d’être et de vivre, et qu’on ne poursuit pas l’unité rigoureuse de l’assemblée élective, réduite à n’être que l’expression exacte de la majorité du pays. Toutes les diversités qui tiennent à des circonstances fortuites, qui dépendent des hasards de la répartition des villes et des populations, sont autant de violations du principe rigoureux du suffrage universel.

La discussion des diverses théories de la représentation conduirait, selon moi, à une idée simple, mais un peu vague, comme le sont souvent les idées de sens commun. Une assemblée représentative l’est en ce sens qu’elle représente la société. Elle la représente, cette société, dans les élémens qui la composent, et elle doit autant que possible les représenter chacun dans une juste proportion, — non pas en proportion avec le nombre des personnes ou avec le montant des valeurs qui peuvent composer chacun des intérêts généraux de la société. Ce n’est pas une représentation statistique que l’on cherche : il s’agit d’une proportion beaucoup plus difficile à découvrir : il faudrait, s’il était possible, constituer une assemblée telle que chaque intérêt, chaque opinion, chaque situation sociale y prévalût dans la mesure où le veut le bien de la société. Tel serait le but, le but idéal. Y a-t-il un moyen de l’atteindre ? Aucun de certain, aucun d’exact ; rien jusqu’ici que des probabilités et des approximations. On n’a point trouvé, on ne trouvera sans doute jamais de procédé pour extraire avec une précision infaillible, d’une société donnée, la représentation de tous ses élémens, convenablement mesurée pour chacun, c’est-à-dire suivant le degré d’influence que la parfaite sagesse politique leur attribuerait dans l’œuvre commune, si elle était jamais appelée à faire les parts. Aussi les systèmes électoraux les plus dissemblables peuvent-ils amener des résultats analogues entre eux, comme des résultats opposés aux intentions qui ont déterminé le choix entre ces divers systèmes. Tout dépend soit des circonstances où l’élection s’opère, soit de la nature même du peuple qui élit. Encore une fois, le sens commun joue ici un beaucoup plus grand rôle que l’arithmétique ou la logique, et il n’y a point de formule pour le sens commun.

Il y en a si peu qu’il ne faudrait pas s’y fier au point de conclure de tout ceci qu’on peut admettre indistinctement tous les systèmes et recevoir du hasard une représentation produite par le premier moyen venu. La composition d’une assemblée élective doit satisfaire à plus d’une condition. Il ne suffit même pas qu’elle soit la fidèle image de la nation ; il faut que la nation le croie ainsi, qu’elle s’attache à elle, qu’elle pense revivre en elle. C’est sous ce rapport que le nombre, qui ne doit pas être la règle unique, reprend une grande importance, et qu’il est sage de donner à tout gouvernement, libre la plus large base électorale qu’admette la raison. Cette considération doit être limitée par la précédente, qui veut qu’on exige de l’électeur une certaine garantie de discernement, d’expérience, d’indépendance. Cette garantie est difficile à déterminer et dépend de la société sur laquelle on opère. Le revenu ou la profession, la propriété ou le cens, — c’est en général entre ces quatre signes de l’aptitude à élire, de ce que Montesquieu appelle la suffisance, que se fixe le choix du législateur. La garantie et le nombre sont les deux élémens à combiner, et voilà plusieurs milliers d’années que le grand publiciste de l’antiquité prononçait qu’il fallait donner au cens la base la plus large, le nombre des hommes qui participant au gouvernement devant être plus grand que celui des hommes qui ne sont que gouvernés. Cette règle d’Aristote est encore un terme idéal que dans la plupart des cas il est bien difficile d’atteindre.

Ces idées ne diffèrent pas substantiellement de celles de M. Greg. Il exprime sa théorie de la représentation en disant que ce ne sont pas les nombres, mais les classes qui sont représentées. Par là il écarte tous les systèmes purement démocratiques de réforme électorale. Tous ils sont fondés sur le droit absolu du nombre. Or, en toute société, ceux qui vivent d’un travail journalier sont dans une telle supériorité numérique par rapport aux autres classes de la population, que, s’ils sont admis à l’élection sans précaution, l’élection leur appartient ou peut leur appartenir exclusivement. Or ne craignons pas de citer encore Aristote, regardé comme le plus démocrate des publicistes de l’antiquité. Elle est de lui, cette distinction profonde : « La démocratie est le gouvernement où prévaut l’intérêt des pauvres ; la république, le gouvernement où prévaut l’intérêt général. » Toute réforme qui aurait pour but ou pour chance d’attribuer au grand nombre et à l’esprit présumé du grand nombre une prépondérance toute puissante serait une faute à la fois contre la justice et la politique. Je parle de chance seulement, car il n’est pas certain que le grand nombre se prononce dans un sens exclusivement démocratique : les faits bien étudiés laissent à cet égard bien des doutes ; mais enfin c’est une force irrésistible que l’on met en mouvement, et il peut y avoir un moment où une passion unique s’en empare et la dirige. M. Greg a donc toute raison de ne pas vouloir que la société coure un pareil risque, et de ne faire à chaque élément social qu’une part limitée. Voici son plan. Il faut introduire dans l’enceinte électorale, non pas la masse, mais l’élite des populations ouvrières. Aujourd’hui qu’un ouvrier possède ou occupe à titre d’usufruitier, de fermier, etc., un domaine d’un certain revenu dans un comté, ou dépense une certaine somme pour se loger dans certaines cités ou certains bourgs, il est électeur. Or ce n’est pas toujours un sage, un économique emploi du capital que ce genre de dépense suppose. Et pourtant ce que la loi cherche, c’est la preuve qu’un citoyen a constitué le commencement d’une certaine fortune, que la sagesse, la prévoyance, l’esprit de famille, l’habileté laborieuse, ne lui ont pas manqué à la fois. Toutes ces choses ne lui auraient pas manqué davantage, s’il avait placé le même capital dans une banque d’épargne, en achat d’annuités, en tout autre mode de constitution solide et d’une vérification facile. Au contraire, cette opération prévoyante attesterait avec plus de certitude qu’il a du sens et de l’ordre. La conséquence vient d’elle-même, c’est que pour les ouvriers la franchise ou le droit d’élire devienne le prix du travail et de l’économie. À cette élite des travailleurs M. Greg ajouterait volontiers une autre élite, composée de leurs chefs immédiats, des conducteurs d’ateliers, des contre-maîtres. Ceux-là aussi lui paraissent indiqués au même titre que les professions libérales et les grades académiques dans les classes moyennes. Joignez à cela quelques dispositions qu’il présente pour rendre l’élection tellement facile, pour la mettre si bien à la portée des électeurs, que la presque totalité de ceux-ci y prennent part, et notamment ceux qui maintenant restent chez eux. Vous aurez ainsi un plan de réforme rationnellement déduit, et qui ne serait ni insignifiant ni excessif.

VIII. — Il resterait à suivre ; l’auteur jusque dans la chambre des communes. Il décrit à grands traits les transformations qu’elle a éprouvées, et qui sont l’ouvrage du temps plutôt que de la loi. Il est évident qu’elle n’est plus seulement une lice où deux champions se disputent la victoire ; elle n’est plus un parterre de juges qui, en décernant le succès, donne la puissance. Encore moins se réduit-elle au rôle d’un pouvoir d’empêchement, d’un pouvoir qui, par le refus du subside, l’accusation ou la simple menace de l’un ou de l’autre, contient le gouvernement et le dirige sans presque y toucher. D’un moyen de contrôle elle est devenue un centre d’action. C’est un gouvernement délibératif, c’est une assemblée législatrice, c’est quelque chose comme le sénat et le forum à la fois. Ce sont les autres pouvoirs, et non pas elle, qui sont des obstacles, des freins, des modérateurs, des checks en un mot. Il s’ensuit que sa tâche est immense, ayant à répondre à tous les besoins d’une société de plus en plus active et compliquée. Les ministres, dans une sphère ainsi agrandie, ont à la fois plus de travail, moins d’influence et moins de responsabilité. L’empire plus direct de l’opinion publique, la présence en quelque sorte plus réelle de la nation dans la réunion qui la représente, affaiblit les liens de subordination, de solidarité, de connivence, de camaraderie, qui donnent aux partis une stabilité après tout plus apparente qu’effective. De là des assemblées moins passionnées peut-être, mais plus flottantes, moins brillantes sans doute, mais à tout prendre plus compétentes pour l’office qui leur est attribué. De là un nouvel avenir pour les hommes d’état, une carrière plus laborieuse avec moins d’éclat, où les attend moins d’ascendant et plus d’utilité, où il vaudra mieux ressembler à Henry Pelham qu’à Charles Townshend, à Robert Peel qu’à Chatham lui-même. Ce sont de ces changemens que commande l’esprit du siècle, et il serait intéressant de discuter avec M. Greg les modifications parlementaires qu’ils lui paraissent exiger ; mais il faut se borner.

Telle est l’esquisse des opinions exposées dans les deux volumes que nous avons sous les yeux, et nous nous y sommes arrêté avec un vif intérêt, non-seulement parce qu’elles y sont présentées avec talent, mais aussi parce qu’aux détails près, elles retracent assez bien cette moyenne d’esprit libéral qui nous parait destiné à dominer pour un assez long temps les affaires de la Grande-Bretagne. Notre tâche serait terminée, si notre auteur n’était sorti de son pays pour étendre ses regards sur l’Europe, et particulièrement sur la France.

En Europe comme en Angleterre, il est pour la bonne cause. Les chimères du socialisme, les violences révolutionnaires, les entreprises de rénovation complète et absolue, trouvent en lui un juge sévère et même méprisant. Et cependant il ne tient ni ne croit à l’immobilité des sociétés modernes, et tous ses vœux sont pour le triomphe de l’esprit libéral sur le continent. La crise même de 1848, qu’il a jugée assurément sans illusion ni faiblesse, ne l’a pas découragé ni rendu insensible à quelques progrès accomplis alors, et suivant lui définitifs. Il s’attache même à prouver que l’Allemagne et l’Italie ont fait un grand pas et gagné ce qu’elles ne sauraient plus perdre, quoiqu’il leur reste tant à gagner encore. Certes nous ne protesterons pas contre de nobles vœux en faveur des nations encore chargées des chaînes du passé, et nous souhaitons les voir briser des mains de la sagesse et du temps. Qu’il nous permette cependant de relever entre ses vœux et ses opinions une sorte de contradiction qui peut-être lui échappe. M. Greg est justement pénétré de l’importance des antécédens de l’Angleterre. Ses traditions de liberté, ses mœurs publiques, son esprit municipal, son respect pour le passé, sa manière lente et graduelle d’opérer les changemens que le temps exige, toutes ces circonstances purement nationales lui paraissent et avec raison d’excellentes garanties de liberté et de progrès ; mais ces garanties très grandes, il semble les regarder comme des conditions indispensables, et pourtant il souhaite, il conseille, il prévoit l’émancipation politique des grandes nations du continent. Ainsi il veut d’une part que l’esprit libéral triomphe dans leur sein, et d’un autre coté il leur refuse les garanties du triomphe durable de l’esprit libéral. Il les anime et les désespère à la fois ; il leur propose ce qu’il leur déclare impossible. Ce n’est pas nous qui nierons les difficultés d’achever l’œuvre entreprise d’un grand renouvellement politique. Si l’on a dit qu’il faudrait la parole pour l’invention de la parole, à plus forte raison semble-t-il que des antécédens de liberté seraient nécessaires à l’établissement définitif de la liberté ; mais si l’on poussait à l’extrême cette pensée, rien ne serait possible nulle part que ce qui existe, et la liberté n’aurait jamais commencé dans le monde. Sans doute la condition est dure d’avoir, pour arriver au terme, à traverser toute une révolution ou plutôt une suite de révolutions, car on n’arrête pas à volonté une impulsion révolutionnaire. La face de l’Europe n’en est pas moins couverte de nations à qui leur ancien régime n’offrait pas de point d’appui pour s’élancer vers des nouveautés nécessaires. Le procédé lent et sûr des réformes graduelles n’est pas accessible à tout le monde. Que l’on plaigne les nations à qui cette ressource manque, je le conçois : qu’on leur recommande la prudence, la défiance d’elles-mêmes, et qu’on les supplie de sonder leurs reins et leur cœur avant de se mettre à l’œuvre, je l’admets et je le demande. À ce point de vue, les avertissemens et les reproches de M. Greg sont inspirés par la sagesse même ; mais enfin que voulait-il qu’on fit, lorsqu’on n’avait que sa raison et son courage pour entreprendre ce que, pour d’autres plus heureux, le temps et les événemens ont d’eux-mêmes accompli ? Tout le monde ne peut se donner des ancêtres dont on n’ait qu’à suivre la trace, et l’on ne met pas à volonté des Hampden dans son histoire. Pour moi, en pensant autant de mal qu’un autre de l’esprit révolutionnaire, je répète, en les généralisant pour toute grande révolution, les paroles que Grattan avait entendues de la bouche de Chatham parlant de la révolution de 1641 : « Il y avait ambition, il y avait sédition, il y avait violence ; mais nul homme au monde ne me persuadera que ce ne fût pas la cause de la liberté d’un côté et de la tyrannie de l’autre. »

Ceci nous amène à la France. Que dire et comment répondre à M. Greg ? Notre pays est à plusieurs reprises l’objet de ses études. Il le suit avec intérêt, avec anxiété, quoique avec peu de sympathie, dans ses épreuves passées. Il pénètre souvent avec sagacité dans ses maux les plus profonds ; il voit parfois avec une merveilleuse justesse les chances les plus redoutables de son avenir. Il ne peut ni en détacher sa pensée ni en concevoir bonne espérance. C’est à notre égard surtout qu’il tombe dans la contradiction que j’essayais de relever tout à l’heure. Au milieu de vérités frappantes, sa sévérité, qui est excessive, l’entraîne à de manifestes erreurs. Ses jugemens sur quelques situations de ces dernières années, ses jugemens sur les personnes trahissent une connaissance de seconde main tant des choses que des hommes. Ce n’est pas lui qui parle, mais ceux qu’il a trop écoutés. C’est comme pour la nation entière : il la montre quelquefois comme si elle était uniquement ce qu’elle est partiellement. Il suit avec trop de confiance des écrivains d’un esprit mal sûr. M. de Lamartine et M. Michelet font des portraits en grands coloristes, mais ne les font pas ressemblans. Il faut se défier de ces livres où le talent brille en l’absence de la vérité. Enfin, nous le demandons à M. Greg, quelle conclusion à tirer de sa manière de considérer l’histoire de France depuis soixante ans, hormis celle-ci, le statu quo de l’ancien régime ? Or il en est ennemi déclaré. Que prétend-il donc ? Il tombe sur la révolution de 1848. Accordé, elle ne saurait m’avoir pour défenseur ; mais il fait du régime qui l’a précédée une telle peinture, que cette révolution devient toute naturelle et on quelque sorte nécessaire et légitime. Si quelques erreurs réparables, quelques abus réformables condamnaient tout un gouvernement à périr, il y aurait peu de momens depuis un siècle et demi où le gouvernement anglais aurait mérité de vivre et de durer. Si la monarchie de 1830 avait été ce que croit M. Greg, il en faudrait parler comme en parle l’auteur de l’Histoire de Dix Ans ou M. l’évêque de Poitiers ; mais les déclamations sont indignes de M. Greg, et, je me hâte de le dire, il n’a garde, de s’y livrer. Pourquoi ne nous est-il pas possible de discuter à fond ce qu’il dit de la France, et de replacer notre pays sous le grand jour de la vérité ? Une seule réflexion nous sera permise.

L’Europe est devenue sévère pour nous. Les vicissitudes de nos soixante dernières années expliquent sans la justifier cette rigueur excessive. Peut-être la France l’a-t-elle encouragée en s’accusant trop elle-même. Je n’ai jamais aimé ces louanges hyperboliques qu’elle se décernait autrefois. Où est le temps qu’elle s’offrait pour guide à l’Europe, qu’elle était l’avant-courrière de la civilisation de l’avenir, la nation libératrice, le peuple initiateur ? Qui ne se rappelle toutes ces épithètes adulatrices, accréditées par une certaine philosophie de l’histoire ? C’étaient là plus que des exagérations. La France, est tout simplement une des vieilles grandes nations du monde, qui peut-être, parce qu’elle a été plus mal gouvernée qu’une autre, peut-être parce que l’esprit de société s’y est plus librement développé qu’ailleurs sous l’influence de sa littérature, a éprouvé la première sur le continent européen le besoin de sortir de son ancien régime et de demander ses lois à l’esprit des temps modernes. Les périls et les difficultés d’une telle entreprise, l’histoire les dira, le monde les doit connaître ; mais quel peuple peut affirmer qu’il les aurait mieux franchis ? La France ne se défend pas assez ; elle croit trop s’être trompée. Tantôt par ses découragemens, tantôt par son silence, elle autorise les injustices de l’étranger, et semble trouver la consolation de sa vanité à gémir ou même à sourire de ses erreurs. Il y a une limite à la sévérité pour soi-même : c’est celle où elle deviendrait le mépris de soi-même. Que chacun de nous ait ses aversions et ses préférences, rien de plus simple. Qu’il choisisse dans un passé qui n’est que trop divers ce qu’il accepte et ce qu’il désavoue, il le faut bien ; mais que chacun reste fidèle à ce qu’il a pensé, et ne livre pas l’honneur de sa cause, après avoir été forcé d’en abandonner le succès. De l’honneur de chaque parti se compose l’honneur collectif de la France, et à nous défendre, nous défendons tous quelque chose d’elle. Puis, la part faite à la sainteté de nos engagemens, à la dignité de nos convictions, élevons-nous au-dessus même de notre point de vue individuel, et regardons seulement de quel côté se relève la patrie.

Depuis bien longtemps, la France n’a tenu une grande place en Europe que par une de ces trois choses, les armes, le libéralisme, les lettres. Or aujourd’hui que lui reproche-t-on quand on la juge ? Je répète les accusations et je n’y souscris pas. On veut que la France ait pendant longues années usé ses forces en de stériles combats de parole. On prétend qu’avec une littérature perverse et mercantile pour passe-temps, elle n’a connu de sérieux travaux que ceux qui gagnent la richesse pour acheter l’oisiveté. On la dépeint comme épuisée par la lassitude des révolutions, l’abus des théories, la passion énervante du luxe et du bien-être. Que dirai-je de plus ? On les connaît ces outrageantes plaintes, dont la faiblesse se fait des prétextes pour désespérer de tout. Et cependant, au bruit de cette tribune retentissante qui consumait, dit-on, toute l’énergie nationale, se sont formés ces soldats dont s’entretient l’univers. Du sein de ces corruptions dont on fait tant de bruit s’est élancée cette armée qui ne le cède en vertus militaires à aucune de celles qui l’ont précédée dans l’histoire, cette armée que la liberté et la paix ont formée à tous les arts de la guerre, sans lui rien ôter apparemment de sa vigueur dans l’action et de sa fermeté dans le péril. La France peut, pour toute réponse, la montrer à ses détracteurs ; mais surtout qu’elle la regarde et qu’elle ne s’humilie plus.


CHARLES DE REMUSAT.

  1. De Augm., liv. vu, c 1. — Cogit. et Vis. — Redargul. Philos., Bacon, édition de Bouillet, t. 1er, p. 350 ; — t. II, p. 418.
  2. Le docteur Chalmers.
  3. M. Royer-Collard.
  4. Mémoires et Correspondance de For. t. III. p. 9.
  5. On peut voir sur ce point deux ouvrages excellens, les lettres de M. Auguste de Staël et la série de M. de Lavergne, L’Economie rurale en Angleterre, insérée dans la Revue.