La Réforme et les réformateurs en Espagne

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La réforme et les réformateurs en Espagne
H.-M. Guardia


LA REFORME
ET
LES REFORMATEURS EN ESPAGNE

I. Historia de los Protestantes Españoles y de su persecucion por Felipe II, obra escrita por Adolfo de Castro ; 1 vol. Cadiz 1851. — II. History of the progress and suppression of the Reformation in Spain, by Thomas M’Crie, D.-D. a new édition, Edinburgh and London 1860.

« Dites la vérité dans son amertume, — dezid la verdad aunque amargue, — » c’est un mot d’un réformateur espagnol qu’on se rappelle involontairement chaque fois qu’on interroge les travaux récens publiés en Espagne sur l’histoire même de la Péninsule. S’il est en réalité un sujet qu’il importe de traiter sans faiblesse, c’est le passé de la nation que Charles-Quint et Philippe II soumirent à de si cruelles expériences. Parmi les époques de cette histoire dont quelques parties commencent seulement à sortir des ténèbres, on peut citer tout le XVIe siècle. Du mouvement de libre pensée qui se produisit alors dans le domaine des choses religieuses, on ne connaît guère que la fin sanglante ; on ignore l’énergique persistance qui précéda la crise suprême, les conquêtes durables qui suivirent et compensèrent le tragique dénoûment. Il y a là un spectacle sur lequel l’attention semble se reporter aujourd’hui, et le livre estimable de M. Adolfo de Castro sur l’histoire des protestans d’Espagne[1], les recherches plus intéressantes encore de M. M’Crie, nous invitent à préciser, d’après les écrits des réformateurs eux-mêmes, quel fut leur véritable rôle, quels services ils rendirent au pays, quels obstacles les firent échouer. Les origines de la réforme en Espagne, les progrès et la fin de ce mouvement hardi, l’histoire de ses principaux chefs, seront tour à tour l’objet de cette étude. On y trouvera la preuve, nous l’espérons, que la victoire de l’inquisition a été toute matérielle, et que la tentative des réformateurs espagnols n’a pas été entièrement stérile. L’inquisition n’a fait en définitive qu’exclure par la terreur l’esprit de réforme du domaine religieux ; elle n’a pu empêcher le mouvement de libre pensée que représentent hors du pays les réformés espagnols échappés au supplice, et qu’on peut suivre en Espagne même, dans la littérature, jusqu’à l’avènement de Philippe IV, c’est-à-dire jusqu’au moment où s’éteint la forte race du XVIe siècle.


I

La contagion s’était manifestée de bonne heure : elle vint d’abord de l’Italie, C’est là en effet que les écrivains connus sous le nom d’humanistes, qui inaugurèrent en Espagne la renaissance des lettres, cherchèrent dès la fin du XVe siècle leurs inspirations. Antonio de Lebrixa est le représentant le plus remarquable de cette classe de penseurs et d’érudits. À leur approche, la vieille scolastique frémit. Le célèbre savant Louis Vivès raconte qu’à Valence, sa patrie, son vieux maître, dévoué à la routine de l’école, faisait déclamer ses élèves contre les novateurs ; lui-même avoue qu’il avait composé contre Antonio de Lebrixa des déclamations détestables et vivement applaudies. Des succès de ce genre ne pouvaient séduire un homme tel que Vivès, l’esprit le plus judicieux de son temps. De bonne heure il quitta l’Espagne, et profita si bien de son séjour dans les universités du nord, qu’il ne tarda point à prendre rang lui-même parmi les plus illustres humanistes ; il figura, malgré sa jeunesse, entre Érasme et Budée, dans ce glorieux triumvirat du XVIe siècle, où il brilla par le jugement autant que ses deux rivaux par l’éloquence et l’invention. Vivès devina mieux que nul autre le rôle souverain qui était réservé à l’érudition, c’est-à-dire au savoir joint à l’esprit de libre recherche. Il est un de ses écrits surtout qui atteste combien ce génie étendu et pénétrant comprenait l’état et les tendances de son époque : c’est le Traité des causes de la décadence des études, son chef-d’œuvre peut-être. Dès le début de sa carrière, il s’était fait connaître par son Commentaire sur la Cité de Dieu de saint Augustin. La préface de cette œuvre est un modèle de bon sens et de fine raillerie. On y voit mise à nu l’ignorance prétentieuse de la scolastique monacale ; les franciscains et les dominicains y sont vigoureusement raillés : on bat avec leurs propres armes ces infatigables ergoteurs, on les confond avec des citations empruntées à leurs propres ouvrages : jamais Érasme n’a porté de tels coups. Vivès aimait et vénérait comme un maître l’auteur de l’Éloge de la Folie ; nul plus que lui ne contribua à répandre ses écrits en Espagne. Cette propagande ne dura guère cependant. Les moines détestaient Érasme, ils abhorraient Vivès. Ce dernier était plus particulièrement l’objet de la haine des ordres mendians, les dominicains et les franciscains, dont il avait démasqué la crasse ignorance et l’insatiable avidité. Vaincus un moment, les moines ressaisirent le sceptre de la scolastique et rentrèrent dans les chaires des universités. Quant aux jésuites, ils n’avaient pas attendu, pour mettre Érasme et Vivès hors de leurs bibliothèques, que le saint-office eût interdit la lecture de leurs écrits ; ils les rangeaient parmi les suspects : autores de sospechosa doctrina, dit le père Mariana dans une lettre inédite à don Gaspar de Quiroga, inquisiteur général et archevêque de Tolède.

Plus libéral et plus instruit que le clergé régulier, le clergé séculier en vint à s’indigner de ces rancunes monacales. On a conservé d’un chanoine de Salamanque un mot qui est passé en proverbe : Quien dice mal de Erasmo, o es fraile, o es asno. Il n’en est pas moins vrai que les moines, insensibles à ces épigrammes, eurent raison des humanistes en proscrivant leurs écrits. Telle est la ténacité des préjugés qu’à la fin du siècle dernier, lorsque la munificence d’un prélat ami des lettres permit enfin de donner une édition des œuvres de Vivès, les Commentaires sur la Cité de Dieu furent exclus de la collection. « Notre temps, disait Vivès, ne manque pas de vils parasites et d’insignes flagorneurs, dont les douces flatteries fomentent des énormités : blandis adulationibus facinora fovent. » Ces courtisans sans vergogne, instigateurs de tant de crimes et de tant de sottises, n’étaient autres que les moines ; ils avaient l’oreille des rois, qu’ils gouvernaient par la confession, et diriger la conscience des princes, c’était exercer la puissance suprême.

Vivès n’était pas uniquement un homme d’étude, un humaniste : c’était aussi un penseur, un politique, un publiciste éminent. Un autre enfant de Valence, Federico Furio Sériol, était de la même école. Comme Vivès, il quitta Valence de bonne heure ; il alla continuer ses études à Paris, et les acheva à Louvain. Dépassant Érasme, il soutint contre les théologiens catholiques une thèse tout à fait protestante, la convenance et la nécessité des traductions de la Bible en langue vulgaire. Ce qu’il avait publiquement soutenu, il l’imprima, et pour avoir osé écrire ce qu’il pensait, Sériol fut en danger de perdre la vie. Il ne se sauva que par la protection spéciale de Charles-Quint. Son génie politique plaisait à l’empereur, qui l’estimait aussi pour son caractère droit et ferme. Il l’envoya auprès de son fils comme un conseiller dont les lumières pouvaient éclairer sa conduite. En effet, l’influence de Sériol ne contribua pas médiocrement à la pacification des premiers troubles des Pays-Bas. Son crédit se maintint tant qu’il vécut ; mais après sa mort l’inquisition lui fit son procès, et Philippe II n’y trouva point à redire.

Vives et Sériol appartiennent à la réforme, sinon par leur profession de foi, du moins par leurs idées libérales et hardies, leurs tendances avouées et leurs théories politiques. Ils ne séparent point l’ordre social de l’ordre religieux ; ils veulent un gouvernement animé de l’esprit véritablement chrétien, conforme à l’Évangile. L’un et l’autre ont recours à la logique et à l’exposition savante, à la méthode sévère d’argumentation qu’ils ont puisée, non pas dans l’arsenal de la scolastique, mais dans l’étude de l’antiquité, la méditation des saintes Écritures, et surtout dans leurs convictions intimes. Là est le secret de leur force. La critique des humanistes ne suffisait point cependant pour régénérer l’Espagne. Telle était du moins l’opinion des réformateurs religieux qui leur succédèrent, et dont les tentatives datent de la même époque que le grand mouvement qui éclata en Allemagne. De la période de satire et d’ironie, l’idée de réforme entra avec ces hommes hardis dans sa période militante.

Dès l’année 1521, Léon X s’effrayait du nombre considérable d’écrits luthériens qui circulaient en Espagne. Averti à temps, le saint-office redoubla de vigilance, et commença d’établir le cordon sanitaire qui devait préserver la Péninsule. La surveillance s’étendit sur la frontière des Pyrénées et sur les côtes des deux mers. Tout fut vain. Ce fut l’entourage même de Charles-Quint qui s’imprégna d’abord des doctrines réformées. Les Espagnols qui étaient dans la suite de l’empereur entendirent Luther à la diète de Worms : ils frayèrent avec les principaux réformateurs. Mélancthon surtout savait les séduire par les charmes de son esprit, par l’aménité de ses manières. Il eut bientôt gagné des disciples, au premier rang desquels figurent deux hommes également remarquables par leurs talens et leur position : Alfonso Valdès et Viruès. Le premier était secrétaire du chancelier de l’empereur ; le second, savant bénédictin, remplissait auprès de ce dernier les fonctions de confesseur et de prédicateur ordinaire. Ils eurent plus tard des comptes à rendre à l’inquisition. Alfonso Valdès se préserva par la fuite ; Viruès fut condamné à faire une abjuration solennelle, suivie d’un emprisonnement de plusieurs années. La protection impériale ne put le soustraire à cette humiliation.

Ainsi les premiers symptômes de ce mal contagieux, qui devait un jour éclater en Espagne, se manifestaient dans l’entourage même de l’empereur, chez les hommes qui avaient mission de diriger sa conscience et de combattre l’hérésie. Viruès eut des successeurs, qui subirent comme lui l’influence des idées nouvelles. Cette circonstance a pu faire soupçonner que les convictions religieuses de Charles-Quint avaient été ébranlées, sinon transformées ; mais un pareil soupçon tombe devant sa conduite, notamment devant les mesures atroces qu’il prit dans les Pays-Bas pour contenir le torrent de l’hérésie. Rien n’est plus connu que ces terribles édits qui condamnaient les coupables et les suspects à périr par le feu : les femmes étaient enterrées vives. C’était une loi draconienne avec des raffinemens de supplices qu’aurait pu envier l’inquisition. Ces mesures étaient tellement atroces que Philippe II lui-même crut devoir les adoucir, et les adoucit en effet (modero. dit son biographe Cabrera) dès la seconde année de son règne par un autre édit publié le 28 avril 1556.

On trouve quelques détails bien significatifs sur l’attitude de Charles-Quint vis-à-vis des réformateurs dans l’ouvrage d’un disciple de Mélancthon dédié à ce réformateur[2] ; l’auteur était un Espagnol fort connu de son temps sous les trois noms de Dryander, Quercetanus, Du Chesne, qui traduisent en grec, en latin et en français son véritable nom de famille : Enzinas. Francisco de Enzinas, né à Burgos, avait accompagné à l’université de Louvain deux frères plus âgés que lui. Le cadet devint professeur en médecine à l’université de Marbourg. L’aîné, nommé Jayme, se rendit à Rome après avoir publié un catéchisme conforme à la foi évangélique. Dégoûté de l’effrayante corruption qu’il trouva dans la capitale du monde chrétien, il allait rejoindre son jeune frère, lorsqu’il fut dénoncé comme hérétique à l’inquisition. Il comparut devant une assemblée d’évêques et de cardinaux, persista dans sa croyance, et fut condamné à être brûlé vif. Il périt sur le bûcher en 1546. Ce fait suffirait, à défaut de tant d’autres, pour mettre à néant l’assertion erronée de Jacques Balmès, qui affirme résolument que l’inquisition de Rome n’a jamais fait mourir un seul condamné.

Le plus jeune des trois frères Enzinas, Francisco, arrêté sous l’inculpation d’hérésie, en fut quitte pour quelques années de prison. Il a raconté lui-même naïvement et en grand détail l’histoire de sa captivité. Son crime était d’avoir publié une traduction du Nouveau-Testament en langue espagnole. Cette traduction était dédiée à l’empereur Charles-Quint. Le confesseur du monarque, Pedro de Soto, un dominicain fanatique, parut peu sensible à cet hommage, et ce fut lui qui provoqua contre Francisco de Enzinas des mesures de rigueur. Le récit de l’audience où Enzinas présenta sa traduction des Évangiles à Charles-Quint montre combien était profonde l’ignorance de ce prince, dont la vie se passa au milieu des controverses théologiques. Les aveux mêmes de Charles-Quint, recueillis par l’historien Sandoval, prouvent qu’il n’alla jamais, en fait d’études, au-delà des élémens de la grammaire, et qu’il était encore enfant quand on l’arracha aux leçons de ses maîtres pour l’appliquer aux affaires. C’est pour cette raison qu’il fermait l’oreille aux propositions des hérétiques, craignant de se laisser séduire par leurs doctrines et de n’être pas en état de réfuter leurs argumens. À la diète d’Augsbourg, il avait d’abord refusé d’entendre lire la confession des luthériens ; puis, par une inconséquence singulière, il fit traduire cette même confession en latin et en français pour la répandre par toute l’Europe. C’est ainsi que les doctrines luthériennes, mitigées il est vrai, mais réduites en symbole, avaient pu pénétrer en Espagne, non sans y produire une certaine agitation. L’habitude de Charles-Quint dans les affaires de religion était d’ailleurs de suivre aveuglément les maximes des moines ou prélats, ses conseillers. Enzinas nous en cite l’exemple suivant.

Francisco de San-Roman appartenait à une riche famille de commerçans de Burgos. Une question d’intérêt l’ayant amené à Brème, il eut occasion d’entendre prêcher un ministre de la religion, ancien prieur des augustins d’Anvers. Touché de ses paroles, il eut plusieurs conférences avec le prédicateur, et bientôt, oubliant l’objet de son voyage, il se mit à lire et à commenter l’Écriture. Il composa des catéchismes et autres traités religieux, écrivit trois lettres à l’empereur touchant les choses de la religion et la pacification de ses états ; puis, avec l’enthousiasme d’un néophyte, il adressa des exhortations pressantes aux Espagnols qui résidaient à Anvers. Ceux-ci le dénoncèrent aux autorités ecclésiastiques, après quoi ils lui persuadèrent de venir les rejoindre. À peine San-Roman était-il arrivé à Anvers que les moines s’emparèrent de sa personne, le soumirent à un interrogatoire sévère, brûlèrent tous ses livres protestans, même le Nouveau-Testament. Quand il eut avoué tout ce qu’on désirait de lui, on le relégua dans une tour solitaire à six lieues d’Anvers, où il passa six mois. Remis en liberté, il ne s’arrêta qu’une vingtaine de jours à Anvers, et sans écouter les conseils d’Enzinas, son compatriote et son ami, il se rendit à Ratisbonne, où se tenait alors la diète (1541). Triomphant de tous les obstacles, il se présenta trois fois à l’empereur, l’engagea à établir dans tout l’empire la vraie religion, celle des protestans, et à veiller au service de Dieu et à la paix de ses états. L’empereur l’écoutait patiemment, lui répondait avec douceur que ces affaires le préoccupaient fort, et qu’il verrait à les terminer de son mieux. La quatrième fois que San-Roman se présenta, les Espagnols se saisirent de lui, et ils allaient le précipiter dans le Danube, si l’empereur ne leur eût dit qu’il fallait garder cet homme pour lui faire son procès suivant les lois de l’empire. On dit qu’il fut chargé de chaînes et mis dans une basse-fosse, où il demeura jusqu’à ce que l’empereur revînt d’Afrique. D’autres prétendent, et cette version est la plus accréditée, que le prisonnier, lié sur un chariot, fut traîné à la suite de Charles-Quint, et qu’il le suivit ainsi jusqu’en Afrique, d’où il fut ramené en Espagne après la désastreuse expédition d’Alger. Livré immédiatement à l’inquisition de Valladolid, après quelques mois de tortures il fut condamné à périr par le feu. Le lieu du supplice était hors de la ville, et il fallait pour s’y rendre passer devant une grande croix. Sommé de l’adorer, le condamné refusa. Alors le peuple s’imagina qu’une vertu divine était dans cette croix, puisqu’elle avait repoussé les adorations d’un hérétique ; d’un mouvement unanime il se précipita sur elle et la réduisit en menus morceaux, qu’on se partagea comme les débris d’une précieuse relique. San-Roman refusa d’abjurer et fut brûlé vif. Des archers de la garde impériale recueillirent les cendres du corps ; l’ambassadeur du roi d’Angleterre, présent à la cérémonie, partageait les convictions du condamné ; il le considéra comme un martyr, et fit chercher parmi ses restes quelques parcelles d’os. Tout cela ne put se faire si secrètement que les inquisiteurs n’en fussent instruits ; le bruit en arriva jusqu’à l’empereur, qui en fut grièvement offensé. Par son ordre, les archers furent mis en prison, et l’ambassadeur dut s’absenter de la cour pour quelque temps. C’est la première et la dernière fois peut-être que les spectateurs de ces fêtes sanglantes ressentirent un mouvement de commisération et le firent éclater. C’était aussi la première fois que l’inquisition condamnait un Espagnol au bûcher pour crime d’hérésie luthérienne.

Sous le règne de Charles-Quint, on le voit par ces récits d’Enzinas, la réforme avait pénétré en Espagne sans y être ouvertement prêchée ; mais dès cette époque les réformateurs espagnols se préparaient à remplir leur mission. L’université d’Alcala, célèbre dans toute l’Europe, était alors un centre d’instruction où l’on respirait un air de liberté et d’indépendance. Il s’y trouvait un fervent admirateur d’Érasme, Juan Vergara. Les moines le dénoncèrent, et l’inquisition fit instruire son procès. Toutefois l’archevêque de Tolède, Fonseca, obtint la délivrance du prisonnier, mais ce ne fut qu’à la suite de nombreuses démarches, et non sans s’exposer lui-même. Vergara était le disciple du prélat, et le soupçon d’hérésie qui l’avait atteint pouvait retomber sur le maître. La juridiction du saint-office était dès lors toute-puissante, et l’on était bien loin de l’époque où l’archevêque de Tolède pouvait de sa propre autorité assembler les théologiens et les canonistes pour juger des propositions hérétiques. — Vers la même époque, c’est-à-dire quelques années seulement après la confession d’Augsbourg, vivait à Alcala le docteur Mateo Pascual, savant théologien, hébraïsant distingué, profondément versé dans la connaissance des Écritures. La lecture de la Bible était alors une mauvaise recommandation. Dans les universités, où la tradition de l’enseignement scolastique régnait encore à côté des méthodes et des principes introduits par la renaissance, on appréciait surtout les dialecticiens, les disputeurs subtils, et par dérision l’on appelait biblistes les théologiens qui préféraient la méditation des textes sacrés aux arguties de saint Thomas et de Duns Scot. Bibliste pouvait devenir synonyme d’hérétique. Un jour que Mateo Pascual défendait devant un grand concours d’auditeurs une thèse de théologie, il s’échauffa dans la dispute, et battit pleinement son adversaire ; mais celui-ci, reprenant avec malice ce que le docteur avait dit, l’exposa à sa manière, ajoutant comme conclusion que, si les choses étaient telles, il s’ensuivait qu’il n’y avait point de purgatoire. « Et puis ? » reprit Pascual, attendant sans doute la suite de ces conclusions. Pour ce seul mot, dont le sens pouvait paraître ambigu, il fut incontinent arraché de sa chaire, traduit devant le tribunal du saint-office et mené en prison. Il y passa des années, tandis qu’on instruisait sa cause. Finalement, n’osant le condamner au feu sur un seul mot, l’inquisition le relâcha, non sans avoir confisqué tous ses biens.

Un nouvel épisode peut servir à caractériser cette période des premières manifestations réformistes en Espagne. Pedro de Lerma, né à Burgos, appartenait à l’une des grandes familles de la Péninsule. Il avait suivi par vocation la carrière ecclésiastique. Docteur de Sorbonne, chancelier de l’université d’Alcala, chanoine et prédicateur ordinaire de la cathédrale de Burgos, il jouissait d’un revenu considérable ; sa réputation s’étendait par toute l’Espagne. Dès sa jeunesse, il avait pris l’habitude de lire et de méditer l’Écriture, et il s’était insensiblement dégoûté des sophismes captieux et des arguties scolastiques. Dans sa vieillesse, il lut les écrits d’Érasme ; cette lecture acheva de le détacher de la vieille théologie de l’école. Sa prédication se ressentit de cette double influence ; elle prit un caractère qu’on ne connaissait point dans les églises catholiques. Les moines dénoncèrent le prédicateur à l’inquisition. Pedro de Lerma, à l’âge de soixante-dix ans, fut jeté brusquement en prison. L’inculpé récusa hardiment le tribunal, et déclara qu’il ne consentirait jamais à disputer avec des juges ignorans et passionnés. Il les engagea à mander quelque théologien étranger qui pût entendre ses raisons et reconnaître son innocence. Les inquisiteurs, qui faisaient soutenir leur infaillibilité dans les écoles, accusèrent Pedro de Lerma d’avoir proféré un blasphème. Finalement ils le contraignirent à se dédire publiquement, dans toutes les grandes villes d’Espagne où il avait prêché, de onze propositions qualifiées hérétiques, malsonnantes, scandaleuses, exécrables. Après cette humiliante palinodie, il fut rendu à la liberté. C’était en 1537.Pedro de Lerma se retira à Burgos, où le vit Enzinas, son neveu, qui rapporte longuement cette histoire. Le vieil athlète ne put dévorer son chagrin, et il résolut d’aller finir ses jours loin de sa patrie. Il s’embarqua pour la Flandre, et de là se rendit à Paris, où il reçut les honneurs qui étaient dus à sa réputation et à son grand âge : il était le doyen des théologiens de Sorbonne. Il mourut à Paris au mois d’août de l’année 1541. Pedro de Lerma peut être considéré comme le premier réformateur de l’Espagne, d’autant que le caractère de sa prédication se retrouve tout entier dans ses successeurs. Aucun d’eux ne se dit luthérien ; ils prêchent tous la doctrine évangélique, comme aux temps primitifs de l’église ; ils déclarent unanimement que leur foi tout entière repose sur la connaissance des Écritures, et que c’est de la Bible qu’ils tirent tout leur savoir. De même San-Roman, quand il fut arrêté à Anvers, s’écriait : « Je ne suis point luthérien, mais je fais profession de la sagesse éternelle et de la doctrine du fils de Dieu. »

Que conclure de tous ces exemples ? Que les inquisiteurs et les moines, sous le prétexte de confirmer la foi et d’entretenir l’unité de l’église en maintenant le dogme inaltérable, élevaient leur propre autorité au-dessus de celle des Écritures. C’est en vain que les chrétiens sincères s’efforçaient, en remontant à la source de la religion, c’est-à-dire à l’Évangile, de ramener les temps de la primitive église et cette liberté sans licence que pratiquait saint Paul, quand il disait en face à saint Pierre « qu’il ne marchait pas droitement selon l’Évangile, » parce qu’en s’écartant des païens convertis il semait la division dans la communauté naissante. L’inquisition redoutait à l’égal du diable cet esprit d’examen et de critique, né de la renaissance, qui déjà pénétrait de tous côtés dans les vieilles institutions. La logique de leur principe, autant que la nécessité, forçait les défenseurs de la politique romaine de repousser, de poursuivre cette curiosité dangereuse, dont on ne prévoyait que trop les effets. Au point de vue de l’autorité infaillible, la violence et la force étaient des argumens péremptoires bien plus efficaces que les disputes, car la dispute laisse toujours à l’adversaire la liberté de recommencer l’attaque, tandis que l’inquisition argumentait de telle façon qu’on ne pouvait, jamais lui répondre. Bientôt cependant il ne lui suffit plus d’ôter la parole à ses adversaires, c’est à leur vie même qu’elle s’attaqua. La période des persécutions suivit la période militante, comme celle-ci avait succédé au mouvement satirique représenté par les humanistes.

Dans un codicille dicté douze jours avant sa mort, Charles-Quint recommandait à son fils d’écraser les hérétiques, de les châtier d’une façon éclatante, sans égard pour la qualité des coupables, et de poursuivre contre eux une guerre d’extermination sans trêve ni merci. Pour assurer la prospérité du royaume et son propre repos, il lui recommandait encore de protéger l’inquisition pour tout le bien qu’elle avait fait et tous les services qu’elle devait rendre encore. Telle est en substance la dernière pensée politique du plus puissant monarque qui ait existé depuis Charlemagne. Les lettres qu’il écrivait à sa fille, alors régente d’Espagne, les messages fréquens qu’il adressait à l’inquisiteur général et au président du conseil de Castille sont empreints du même esprit. Ses volontés furent ponctuellement exécutées. Son successeur inaugura un nouveau système de gouvernement. Charles-Quint avait passé sa vie à courir l’Europe, et l’on a vu comment le résultat de ses courses fut de propager malgré lui les doctrines qu’il détestait. Quand il mourut, le mal était fait, et ce fut pour le couper à sa racine que Philippe II s’enferma en Espagne pour ne jamais plus en sortir, et enferma l’Espagne avec lui. À ce prix, il la sauva de la contagion, en usant largement du fer et du feu. Un mot de lui le peint tout entier : « Je perdrais mes états et cent fois la vie, si j’avais cent vies, plutôt que de consentir à régner sur des hérétiques. »

Le protestantisme espagnol ne s’en fortifiait pas moins hors de l’Espagne. Des prosélytes de la doctrine évangélique, isolés ou réunis, travaillaient à Naples, à Francfort, à Genève, dans les villes protestantes de l’Allemagne et des Pays-Bas, à la propagation de la religion réformée. Une véritable correspondance littéraire s’établit régulièrement entre les protestans de la Péninsule et leurs coreligionnaires expatriés. Médina-del-Campo et Séville devinrent les deux principaux centres de la propagande religieuse ; les ouvrages de religion, en latin ou en espagnol, se vendaient à vil prix, et n’en circulaient que mieux. Quand la surveillance de l’inquisition eut rendu plus difficile l’introduction des livres suspects, les ouvrages destinés aux protestans espagnols furent déposés à Lyon, d’où ils pénétraient en Espagne par les frontières de l’Aragon et de la Navarre. En 1557, un homme intelligent autant qu’intrépide, Julian Hernandez, plus connu sous le nom de Julianillo ou Julien le Petit, partit de Genève, où il était correcteur d’imprimerie, et introduisit en Espagne des tonneaux à double fond qui contenaient une petite quantité de vin de France et un très grand nombre de livres protestans, parmi lesquels plusieurs exemplaires de la traduction espagnole du Nouveau-Testament du docteur Juan Perez. Ces livres furent laissés en dépôt dans un couvent dont les moines partageaient pour la plupart les doctrines de la réforme. Un traître dénonça la contrebande, et l’inquisition fit arrêter d’un seul coup huit cents personnes. Comment la réforme avait-elle fait tant de progrès ? C’est ce qu’il faut expliquer brièvement.

En 1530 vivait à Séville un jeune homme de Lebrixa dont la vie était loin d’être exemplaire. Par un changement subit dans sa conduite, il renonça aux plaisirs mondains, et il se mit à lire et méditer la Bible avec ardeur. Rodrigo de Valer (c’était son nom) reconnut bientôt l’ignorance de ceux qui avaient charge d’âmes, et il reprocha hautement au clergé son incurie et ses vices. Dénoncé à l’inquisition, il échappa au supplice, parce qu’on le crut fou. Toutefois ses biens furent confisqués, et on le força d’assister tous les dimanches, revêtu d’un san benito, à l’office de l’église San-Salvador. Rodrigo était fort attentif au sermon : quand le prédicateur ne raisonnait pas à son goût, il ne se gênait pas pour le contredire et le redresser. Sa propagande pouvait devenir dangereuse, l’inquisition en fut alarmée ; elle l’éloigna de Séville et l’envoya dans un couvent de San-Lucar, où il mourut âgé de cinquante ans. Longtemps après sa mort, on montrait encore dans la cathédrale de Séville son habit de pénitence, un grand san benito, au-dessous duquel on lisait en grosses lettres « Rodrigo de Valer, apostat et faux apôtre. » Les protestans espagnols en firent une espèce de prophète, un inspiré. Inspiré ou non, Rodrigo de Valer peut être considéré comme le premier promoteur de la doctrine évangélique en Espagne. C’est lui qui professa le premier en public, en dehors de toute influence étrangère, le christianisme selon l’Évangile ; c’est lui qui instruisit ou du moins qui prépara à l’instruction religieuse le docteur Juan Gil ou Egidius, un autre chef de la réformation espagnole.

Juan Gil était chanoine magistral de la cathédrale de Séville. Sa réputation de savoir lui avait valu cette dignité, où il avait été promu par élection, contre la coutume du chapitre, qui nommait au concours. Élevé dans les disputes de l’école, où il excellait, Egidius entendait peu la prédication. Rodrigo de Valer devina sous le disputeur scolastique le grand prédicateur ; il le vit, eut avec lui de fréquens entretiens, lui conseilla de puiser dans l’étude des livres saints l’inspiration qu’il cherchait en vain dans ses auteurs. Bientôt Egidius prêcha comme on ne prêchait plus en Espagne, avec simplicité, avec onction, et son succès fut grand. Charles-Quint l’appelait à l’évêché de Tortose en 1550. C’était après Tolède le siège le plus riche de l’Espagne. Cette marque de haute faveur causa la perte d’Egidius. Sa nomination irrégulière comme prédicateur lui avait déjà fait beaucoup d’ennemis ; quand ils le virent comblé d’honneurs, leur haine éclata. Il fut accusé de propager des doctrines suspectes, et l’on n’oublia pas de représenter au saint-office qu’en 1545, lors de la condamnation de Rodrigo de Valer, Juan Gil avait intercédé pour l’accusé. Jeté en prison, Egidius écrivit son apologie ; mais cette pièce tourna contre lui, car on y surprit des propositions hétérodoxes. Cependant le prédicateur de Séville avait à la cour des amis qui travaillaient à le sauver. L’empereur lui-même intervint, ainsi que le chapitre de la cathédrale, particulièrement intéressé à obtenir un jugement favorable, puisque l’accusé était un de ses membres. Il n’en fallut pas moins se résigner à une rétractation publique, qui eut lieu dans la cathédrale de Séville le dimanche 21 août 1552. Egidius fut condamné au silence. La confession, la prédication, la discussion en public lui furent interdites durant dix ans. Il passa trois années dans les prisons du saint-office, au château de Triana, et mourut peu de temps après avoir recouvré sa liberté, en 1556. En 1560, l’inquisition intenta de nouveau un procès à sa mémoire : ses restes exhumés furent brûlés avec son effigie, et son nom fut déclaré infâme. Pareille chose se reproduisit bien des fois sous Philippe II, en cela bien différent de son père, car celui-ci n’allait point jusqu’à troubler les cendres des morts. En 1547, quand il entra à Wittemberg après capitulation, comme on le pressait de faire déterrer le cadavre de Luther et de jeter ses restes au vent : « Non, dit-il, je fais la guerre aux vivans, et non pas aux morts. Laissons ses os reposer en paix : il a déjà trouvé son juge. »

Egidius avait eu pour condisciple à l’université d’Alcala [3]Constantino Ponce de la Fuente, célèbre par son savoir et par son esprit caustique. Chapelain de Charles-Quint et l’un de ses prédicateurs ordinaires, Constantino suivit l’empereur en Allemagne. À son retour, il fut nommé prédicateur de la cathédrale de Séville, place laissée vacante par la mort d’Egidius, qu’il s’efforça d’imiter. Quelques précautions qu’il prît, il ne put échapper à la surveillance des jésuites non plus qu’à celle des dominicains. Il fut mandé devant l’inquisition : mais celle-ci hésitait à procéder sur de simples soupçons contre un homme populaire et qui jouissait de quelque crédit à la cour. Constantino fut obligé de renouveler bien des fois ses visites au saint-office, qui siégeait alors dans un château-fort du faubourg de Triana. Comme il sortait un jour d’un interrogatoire, ses amis lui demandèrent ce que lui voulaient les inquisiteurs : « Ils veulent me brûler, mais ils me trouvent encore trop vert. » Ce que les délateurs n’avaient pu faire, le hasard le fit. Constantino avait déposé ses livres suspects et la plupart de ses écrits dans la maison d’une riche dame de Séville attachée aux idées nouvelles. Un domestique infidèle dénonça cette dame, dont le fils, surpris par une visite des familiers du saint-office, livra lui-même les écrits de Constantino. C’était plus qu’il n’en fallait pour le perdre. Conduit dans les cellules de l’inquisition, il avoua que ses doctrines étaient conformes à ce qu’il avait écrit ; mais ses aveux ne compromirent personne. On rapporte que Charles-Quint, en apprenant son arrestation, s’écria : « Si Constantin est hérétique, il est grand hérétique. » Et en effet, ajoute naïvement Sandoval, les juges qui le condamnèrent l’ont reconnu tel. Enfermé dans un cachot infect, privé d’air et de lumière, Constantino succomba, et les inquisiteurs répandirent le bruit qu’il avait lui-même mis fin à ses jours.

L’église de Séville n’en était pas moins constituée, grâce aux efforts d’Egidius, de Constantino et d’un autre élève de l’université d’Alcala, le docteur Vargas. Un second foyer principal de propagande réformiste existait à Valladolid, et les deux églises communiquaient entre elles. Il n’est pas étonnant que le protestantisme ait pris consistance dans deux villes aussi considérables que Séville et Valladolid. Séville était le grand entrepôt du commerce des deux mondes, le rendez-vous de tous les peuples. Valladolid jouissait de tous les avantages d’une capitale sans en avoir le titre : les rois d’Espagne y résidaient de préférence. Ce furent les deux centres de la réforme, et c’est là qu’il faut étudier le protestantisme espagnol dans ce que nous avons appelé la période des persécutions.

L’inquisiteur général, au commencement du règne de Philippe II, était Fernando de Valdès, archevêque de Séville. Sans se laisser toucher par les avis multipliés de Charles-Quint, Valdès resta fidèle à la méthode qui lui était propre ; il temporisa, procéda avec lenteur. On put croire, pendant qu’il préparait la ruine de l’hérésie, que l’inquisition était endormie, et jamais elle ne fut plus vigilante. Le grand-inquisiteur envoya partout ses émissaires, multiplia ses espions, attendit patiemment les dénonciations volontaires, les rapports des délateurs, et quand il fut sûr de sa proie, il frappa un coup décisif : les hérétiques furent arrêtés le même jour dans plusieurs endroits à la fois. De même au XIVe siècle, lors du grand massacre des Juifs, le signal fut donné instantanément, et l’exécution simultanée dans toutes les villes du royaume. On traîna les procédures en longueur, non-seulement à cause du grand nombre des inculpés, mais encore dans l’espoir que les tortures amèneraient des aveux plus complets et révéleraient des complices. Enfin, quand les procès furent instruits, on songea à préparer le triomphe. C’était le nom de la cérémonie que l’inquisition célébrait avec grand apparat avant de livrer les coupables au bras séculier ; c’était aussi ce qu’on appelait un acte de foi, non sans raison, observe un réformateur espagnol, car c’est dans cet acte que chacun montre au public accouru à la fête le vrai fondement de ses croyances, les uns en niant leur foi, les autres en lui rendant témoignage.

C’est le 21 mai 1559 que fut célébré à Valladolid le premier acte de foi en l’honneur des protestans. La régente d’Espagne, en l’absence de Philippe II, présidait la cérémonie. Elle était accompagnée du jeune prince don Carlos et de tout ce que la cour avait de plus brillant. Les accusés étaient au nombre de trente. Deux surtout méritent quelque attention, Augustin Caçalla et le bachelier Herrezuelo. Le premier était de race juive, chanoine de Salamanque et ancien prédicateur de Charles-Quint. Son séjour en Allemagne l’avait converti à la religion réformée. De retour en Espagne, il se livra à une propagande très active : il pouvait passer pour le chef des protestans de la Vieille-Castille. Le cœur lui faillit en face de la mort. Il abjura, se rétracta, et obtint, à force de pusillanimité, qu’on l’étranglât avant de le livrer aux flammes. Bien différente fut la fin du bachelier Herrezuelo. Il refusa de se rétracter, et sa contenance plus que sévère montra à sa jeune femme, doña Leonor de Cisneros, tout le mécontentement que lui causait sa faiblesse. Celle-ci n’avait que vingt-quatre ans. Arrêtée en même temps que son mari, mais séparée de lui, elle s’était laissé persuader de ne pas mourir. Soumise à une pénitence humiliante, elle puisa cependant des forces dans l’exemple de son mari ; elle mourut neuf ans après lui, et du même supplice. La fermeté d’Herrezuelo passa en proverbe ; on disait en Castille, pour désigner un homme entêté : Porfiado y cabezudo como Herrezuelo. Les autres accusés furent condamnés, les uns au bûcher, les autres à une prison perpétuelle, quelques-uns à des pénitences ridicules ou odieuses, tous à la perte de leurs biens au profit du saint-office. Ce tribunal faisait parfois grâce de la vie, mais il ne cédait jamais sur le chapitre de la confiscation. Philippe II, protecteur constant de l’inquisition, avait remis en vigueur une loi de Ferdinand le Catholique, par laquelle les délateurs avaient droit au quart des biens des accusés. Dans ce même acte de foi, on brûla les restes exhumés de doña Leonora de Vibero, mère d’Augustin Caçalla, convaincue d’avoir favorisé les hérétiques. Sa maison, rendez-vous des religionnaires, fut rasée, et sur les ruines fut dressée une pierre monumentale qui est restée debout jusqu’en 1809. À cette époque, un général français la fit abattre et la laissa sur place, comme pour faire honte au peuple qui avait respecté près de trois siècles ce monument du fanatisme[4]. Le premier auto-da-fé de Valladolid, dont il existe de nombreuses relations, n’était cependant que le prélude d’une fête plus solennelle.

Philippe II, averti des dissensions qui menaçaient l’unité religieuse de l’Espagne, se hâta de quitter les Pays-Bas. Débarqué au milieu d’un naufrage, il se rendit immédiatement à Valladolid, y entra sans cérémonie, et assista dès le lendemain 8 octobre 1559 à un acte de foi, préparé pour lui faire fête. Les accusés étaient au nombre de quarante, parmi lesquels beaucoup de femmes. Le sermon de la foi fut prêché par don Juan Manuel, évêque de Zamora, du sang royal de Castille. Dans le premier acte de foi, l’on avait remarqué l’audace de l’inquisiteur Francisco Vaca, qui avait exigé de la régente et du prince des Asturies le serment de protéger, de défendre l’inquisition. Au commencement de la cérémonie, l’inquisiteur général, archevêque de Séville, cria au roi : Domine, adjuva nos. Aussitôt Philippe se leva, tira son épée, et le grand-inquisiteur lut une formule de serment par laquelle le monarque assurait « toute la faveur nécessaire au saint-office de l’inquisition et à ses ministres contre les hérétiques et les apostats, contre ceux qui pourraient les protéger et les défendre, contre toute personne qui, directement ou indirectement, empêcherait l’exécution des décrets du saint-office. » Le roi dit : « Je le jure. » On sait qu’il tint son serment.

Parmi les accusés figurait au premier rang don Carlos de Sesse, noble véronais, d’autres disent florentin, distingué par Charles-Quint à cause de ses talens, et allié par sa femme aux plus nobles maisons d’Espagne. Ni tortures, ni menaces n’avaient pu ébranler ses convictions. La veille de sa mort, il avait rédigé une profession de foi digne d’un martyr. Llorente, qui l’a lue, affirme qu’il est impossible de rien voir de plus énergique. Don Carlos de Sesse fut condamné à être brûlé vif ; en allant au bûcher, il passa devant le roi, et s’arrêtant : « Comment osez-vous me faire brûler ? » Et le roi : « Si mon fils était aussi mauvais que vous, je porterais moi-même le bois au bûcher. » Et il lui fit mettre un bâillon. Arrivé sur le lieu du supplice, quand le bâillon lui fut ôté, le condamné eut encore la force de dire : « Mettez vite le feu ; si j’en avais le temps, je vous démontrerais que vous courez à votre perte, à moins de faire comme moi. »

L’historien Cabrera rapporte que non-seulement Philippe II assista lui-même au supplice, mais que les gardes-du-corps prêtèrent leur aide aux exécuteurs du saint-office. Douze personnes furent livrées aux flammes ; les autres eurent la vie sauve moyennant la perte de leurs biens et quelques pénitences plus ou moins rigoureuses. Ainsi furent assurées les choses de la religion, suivant l’expression de Herrera. Après l’acte de foi d’octobre 1559, Philippe quitta Valladolid pour aller présider les cortès à Tolède ; mais il célébra auparavant son mariage à Guadalaxara avec Elisabeth de Valois. À Tolède, l’inquisition trouva plaisant de donner une nouvelle représentation tragique à la cour et aux cortès. Dans ce troisième acte de foi périrent un jeune protestant d’Augsbourg et quelques hérétiques des Pays-Bas. Des archers de la garde, des gentilshommes du palais, figurèrent comme accusés dans la cérémonie. Des grands d’Espagne suspects d’adhérer en secret à la doctrine évangélique n’échappèrent aux poursuites du saint-office qu’en donnant quelques onces de leur sang pour être brûlé en signe de satisfaction.

A Valladolid, la répression avait été terrible ; toutefois l’hérésie ne fut point immédiatement extirpée. Caçalla avait fait des prosélytes, bien qu’il eût déclaré jusqu’à la fin qu’il n’avait jamais dogmatisé. Plus de vingt ans après sa mort, des disciples courageux lui donnèrent un éclatant démenti. Je n’en veux d’autre preuve qu’un horrible épisode. Sous le pontificat de Grégoire XIII, en 1581 ou 1582, un gentilhomme de Valladolid dénonça ses deux filles à l’inquisition comme hérétiques. L’inquisition les menaça de les condamner au feu ; le père demanda la permission de les emmener pour les faire instruire dans sa maison. Les convertisseurs se présentèrent en foule ; mais les jeunes filles, instruites et versées dans la lecture de la Bible, tinrent ferme contre les argumens. Il fallut renoncer à rien obtenir par la discussion ; le père jugea le moment venu d’exécuter un projet qu’il avait conçu depuis longtemps. Se constituant de sa propre autorité le juge de sa famille, il condamna ses filles à mort, à la mort des relaps et des hérétiques, et lui-même fut le bourreau. Il dressa un bûcher dans la cour de sa maison, y fit monter les victimes, y mit le feu, et pas un cri ne s’éleva contre ce fanatique ! L’hérésie dans ce temps-là, c’était le déshonneur, l’infamie, la plus affreuse calamité qui pût atteindre une famille. Il faut bien connaître l’Espagne, il faut être né en Espagne pour comprendre le sens du mot herege, hérétique : il n’y a rien au-delà. Après avoir raconté cette horrible histoire, un réformateur espagnol se contente de faire cette simple réflexion : « Il ne faut pas trop s’en étonner, car le Seigneur, dans saint Luc, nous a prévenus qu’il en devait être ainsi. Vous serez, dit-il, livrés même par vos pères, par vos frères, par vos parens et vos amis, et ils vous tueront, et à cause de moi vous serez détestés de tous. »

Comme à Valladolid, il y eut à Séville deux grands triomphes, l’un en septembre 1559, l’autre en décembre 1560[5]. L’un et l’autre furent célébrés en grande pompe. Comptant sur la présence du roi, le saint-office avait déployé tout son luxe ; mais le roi ne put s’y rendre, et il en témoigna ses sincères regrets. Le premier soin des inquisiteurs fut de faire raser la maison d’une dame nommée doña Isabel de Baena, où les coreligionnaires tenaient leurs conférences. Sur un monceau de décombres, une pyramide fut dressée avec une inscription commémorative : Para, eterna infamia de los desatinados hereges (pour l’éternelle infamie de ces insensés d’hérétiques).

La première victime de l’acte de foi du 24 septembre 1559 était le fils du comte de Baolen, Juan Ponce de Léon. Sa bienfaisance sans faste l’avait rendu populaire. Depuis sa conversion aux doctrines de la réforme, il vivait dans une maison retirée, qu’il ne quittait que pour aller hors de la ville visiter le champ où l’inquisition faisait exécuter ses arrêts. D’un caractère mélancolique, il avait peut-être un pressentiment de sa fin prochaine, et il allait méditer en face de ce brûloir (quemadero) où lui-même devait monter. Dans les prisons du saint-office, il eut un moment de faiblesse ; il céda aux instances d’un confesseur opiniâtre. Par ce fait seul, il était réconcilié à l’église ; mais la veille du triomphe il refusa la confession et déclara hautement sa foi. Il mourut par le feu, et dans le procès-verbal de la cérémonie on voit qu’il avait persisté jusqu’au bout dans les opinions luthériennes : Juan Ponce de Léon, quemado por herege luderano pertinaz. Raymundo Gonzalez de Montés, écrivain protestant, a consigné l’histoire de Juan Ponce de Léon, qu’il avait personnellement connu, dans le récit qu’il a fait des actes de foi de Séville.

Parmi les condamnés, on remarquait un groupe de quatre femmes, Isabel de Baena, Maria Viruès, Maria Coronel et Maria de Bohorques ; celle-ci avait à peine vingt ans. D’une beauté remarquable et d’une rare instruction, elle avait eu pour maître le docteur Egidius. Familière avec les choses les plus difficiles de la religion, possédant les textes de l’Écriture, elle confondait les théologiens qui avaient entrepris de la ramener. Comme elle parlait à merveille, on lui mit un bâillon ; mais au dernier moment, quand on lui rendit la parole pour lui laisser la liberté d’abjurer, elle exhorta ses compagnes à persévérer, et elles persistèrent, jusqu’à la mort. Avec non moins de constance que Maria de Bohorques mourut une jeune fille, Francisca de Chavez, religieuse du couvent de Santa-Isabel. Comme Maria de Bohorques, elle avait reçu les leçons d’Egidius. Ame intrépide dans un corps frêle, on rapporte que, dans ses réponses, Francisca faisait rougir les inquisiteurs : elle les appelait sans détour « chiens muets » et « race de vipères. » Pour atténuer l’impression que devait produire le spectacle de ces faibles femmes, si fermes devant le bûcher, on les étrangla avant de les livrer aux flammes. C’était un adoucissement au supplice du feu, et l’inquisition en usait souvent même envers les condamnés les plus tenaces, non point par un sentiment d’humanité, mais pour ôter aux martyrs la gloire de leur constance inaltérable, et persuader à la foule qu’ils mouraient convertis.

Un autre de ces martyrs, Fernando de San-Juan, était le directeur d’un collège de Séville. Chargé d’instruire les enfans dans les principes de la religion, il les initia aux doctrines évangéliques. Dénoncé comme luthérien, il avoua dès le premier jour, et, malgré cet aveu, il fut soumis à d’atroces tortures : un reste de vie lui fut laissé pour attendre le jour du supplice. Sa face n’avait plus rien d’un homme, son corps n’était qu’un cadavre vivant ; son âme n’avait jamais fléchi. Trois jours avant sa mort, il eut encore assez d’énergie pour raffermir le courage d’un jeune moine que les tourmens avaient ébranlé. Ils moururent ensemble. Sommé de se rétracter au dernier moment, il répondit qu’il n’en ferait rien ; on lui remit le bâillon, et il fut brûlé vif.

Le pasteur de l’église réformée de Séville, Cristobal de Losada, était un médecin que l’amour avait converti à la foi protestante. Le père de la jeune fille qu’il aimait, fermement attaché aux doctrines de la réforme, voulait un gendre qui partageât ses croyances. Soit amour, soit désir de s’instruire, Losada fit des progrès si rapides comme disciple du docteur Egidius, qu’il fut jugé digne de diriger cette église, à laquelle il s’était voué. Il fut arrêté l’un des premiers. Les plus zélés théologiens s’évertuèrent à le ramener, et jusqu’au dernier moment disputèrent avec lui. Losada s’exprimait avec une aisance merveilleuse. La dispute avait commencé en espagnol ; les argumentateurs, craignant l’effet de cette prédication, continuèrent l’argumentation en latin. Losada, entraîné par la dispute, se mit à parler dans cette langue avec une élégante facilité. Tous ceux qui pouvaient l’entendre admiraient un homme qui, au seuil de la mort, conservait sa présence d’esprit et se montrait encore excellent humaniste. Losada fut brûlé vif.

Julian Hernandez, natif de Villaverde-de-Campos, avait été élevé en Allemagne. Vivant sans cesse au milieu des hommes les plus instruits, il s’était attaché aux doctrines des réformateurs, et avait conçu le projet de les répandre en Espagne. Il était dévoué, résolu et d’une énergie qui contrastait singulièrement avec sa frêle complexion. Julian passa trois ans dans les prisons du saint-office ; il ne parut que dans l’acte de foi de 1560. On avait espéré qu’il ferait des révélations : chaque interrogatoire amenait de nouvelles tortures ; mais ce corps chétif était rompu à la souffrance, l’âme restait ferme, et chaque supplice était pour le patient l’occasion d’un nouveau triomphe. Quand de la salle de torture on l’emportait brisé dans son cachot, il avait l’habitude de chanter ce refrain :

Vencidos van los frailes,
Vencidos van,
Corridos van los lobos,
Corridos van,


qu’un vieil auteur français traduit ainsi :

Les cafards, le nez en terre,
Vaincus s’en vont,
Fuyant comme loups grand’erre
Quand chassez sont.

Le jour du supplice, quand il fut au milieu de ses coreligionnaires, dans la cour du saint-office, où les accusés venaient revêtir leur habit de cérémonie, un san benito et une tiare de papier (coroza), il ranima leur courage par cette courte harangue : « Allons, frères, ayez du cœur ; voici l’heure où, soldats de Dieu, nous devons combattre vaillamment et rendre témoignage à l’éternelle vérité. Bientôt chacun de nous, éprouvé à son tour, triomphera dans le ciel. » Un bâillon interrompit son discours. Sur le bûcher, un satellite de l’inquisition lui perça le cœur d’un coup de lance ; ainsi cet homme intrépide périt d’un double supplice, par le fer et par le feu.

Parmi les victimes des actes de Séville, nous rencontrons maintenant des moines même. Raimundo Gonzalez de Montès a raconté en grand détail la persécution des hiéronymites de San-Isidro. Ce couvent était devenu un des centres du protestantisme en Espagne. Dès l’année 1557, douze religieux en étaient sortis pour échapper à l’inquisition, Ils s’étaient donné rendez-vous à Genève, où ils se rencontrèrent en effet après avoir couru des risques sans nombre. Le prieur, le vicaire et l’économe de la communauté faisaient partie de cette colonie d’émigrans, à laquelle avait voulu se joindre le prieur de Valle-de-Ecija, autre monastère du même ordre. Lors de la grande persécution de 1559, six ou sept religieux de San-Isidro parvinrent encore à s’évader et allèrent rejoindre leurs frères de Genève. Quant à ceux qui n’eurent point le pouvoir ou la volonté de les suivre, ils furent pour la plupart jetés en prison, condamnés à subir des traitemens cruels et enfin le supplice du feu. Plusieurs années durant, il n’y eut point à Séville d’acte de foi où l’on ne vît figurer quelque religieux de ce monastère. Ainsi s’était glissée jusque dans les rangs de la milice pontificale la contagion de l’hérésie. Presque tous les ordres religieux qui étaient alors en Espagne furent atteints dans quelques-uns de leurs membres. Parmi les dominicains mêmes, la réforme trouva des adhérens. Entre tous se distinguèrent les hiéronymites, si chers à Charles-Quint. Le confesseur et le chapelain qui l’assistaient à ses derniers momens dans le couvent hiéronymite de Yuste étaient deux moines de l’ordre de Saint-Jérôme, fray Juan de Regla et fray Francisco de Villalba. Le premier, accusé de partager les opinions de la réforme, dut s’expliquer devant l’inquisition et rétracter publiquement quelques propositions malsonnantes. La peur du danger qu’il avait couru le rendit féroce ; il devint un persécuteur zélé de l’hérésie. Le second, devenu après la mort de Charles-Quint prédicateur de Philippe II, fut arrêté par la suite sous la même inculpation, et n’échappa que par la mort à une condamnation inévitable. Les inquisiteurs fermaient les yeux sur les fautes les plus graves contre les mœurs et la discipline ; mais en matière de dogme ils étaient intraitables. De là tant de délations où éclataient les haines monacales et les rancunes théologiques.

Le dernier acte de foi célébré à Séville nous montre en effet ces haines et ces rancunes poursuivant un des chefs de la réforme jusque dans la tombe. Constantino de la Fuente fut brûlé en effigie. Cette effigie était si parfaite qu’elle reproduisait merveilleusement tous les traits de l’original. C’était une statue d’un travail achevé, représentant le célèbre réformateur dans l’attitude qui lui était familière lorsqu’il prêchait dans la cathédrale de Séville. La mort l’avait soustrait au supplice, mais l’inquisition avait fait exhumer ses os pour les livrer aux flammes avec ceux d’Egidius. Ainsi les deux grands promoteurs de la réforme, arrachés à la paix du tombeau, venaient rendre témoignage à la foi qu’ils avaient propagée, et dont on allait consommer la ruine. Le nom de Constantino était toujours populaire : ni les menaces ni les menées de l’inquisition n’avaient pu rendre sa mémoire odieuse. Le peuple, qui avait si avidement écouté sa parole, lui donna, en ce jour de deuil un dernier souvenir. L’impression produite par son image sur la foule fut bien différente de celle qu’on prétendait produire. Tous les regards étaient fixés sur cette chaire où l’on croyait voir en personne, où l’on croyait entendre celui dont la voix était éteinte depuis trois ans. Les inquisiteurs s’inquiétèrent de la curiosité sympathique des assistans. Quand vint le moment de lire la sentence au réformateur trépassé, le tribunal, violant les règles établies, fit enlever la statue de Constantino et ordonna que la sentence fût lue devant les juges. Ceux-ci occupaient une estrade élevée, et le peuple, à cause de la distance, ne pouvait entendre le lecteur. Cette circonstance donna lieu à un grand tumulte, et les inquisiteurs durent céder aux réclamations de la foule. La statue fut remise en évidence à la place qu’elle avait occupée d’abord, et la sentence fut lue du haut de la tribune. La lecture dura une demi-heure. Tous les griefs portaient sur les écrits de Constantino, que l’on s’était empressé de détruire. Quant à sa personne même, l’arrêt se bornait à dire que les choses qui la concernaient étaient si abominables qu’elles ne pouvaient être révélées sans péché. La statue qui avait joué un rôle si considérable dans la cérémonie, soigneusement gardée dans le palais de l’inquisition, servit à perpétuer le souvenir de ce jour mémorable où la foi catholique remporta à Séville son dernier triomphe sur l’hérésie : c’était le 22 décembre de l’année 1560.

Avant de tirer le rideau sur ces horreurs, il faut ajouter un dernier trait au tableau. Au nombre des victimes de l’inquisition de Séville se trouvait, on l’a vu, une jeune fille, doña Mariade Bohorques. Vaincue par la douleur du tourment, elle eut un moment de faiblesse, et elle avoua qu’elle avait initié sa sœur, doña Juana de Bohorques, aux doctrines de la religion réformée. Doña Juana venait d’épouser don Francisco de Vargas, seigneur de Higuera, représentant d’une illustre maison de l’Andalousie. Quand elle fut arrêtée, elle était enceinte de quelques mois, cette circonstance fit qu’on la traita avec moins de rigueur. Son enfant, né dans la prison, lui fut enlevé au bout de huit jours : on laissa s’écouler une autre semaine, et aussitôt elle fut soumise au régime des autres prévenus. Enfermée dans une étroite cellule, on lui donna pour compagne une jeune fille qui périt plus tard dans les flammes. La jeune femme la consolait et lui prodiguait sur sa natte de roseaux tous les secours qui pouvaient calmer les douleurs produites par la torture. Bientôt doña Juana fut traînée à son tour dans la salle du tourment. Sans pitié pour sa jeunesse, les bourreaux torturèrent ses membres délicats avec une telle barbarie qu’on la rapporta mourante dans sa cellule, où elle reçut de sa compagne les soins affectueux qu’elle-même lui avait donnés ; mais la frêle créature n’avait pu résister aux rigueurs du tourment : elle succomba quelques jours après, et le bruit de sa mort se répandit dans la ville, quelques précautions que l’on eût prises pour l’étouffer. Les inquisiteurs craignirent les suites que pouvait entraîner un si triste événement, et ils déclarèrent, dans l’acte de foi, que doña Juana de Bohorques était morte en prison, mais que, son innocence ayant été reconnue après une exacte révision du procès, elle était réhabilitée dans sa réputation.


II

En définitive, la cause de la réforme en Espagne avait été vaillamment défendue contre l’inquisition. Trois hommes dont le désintéressement ne saurait être mis en doute, Egidius, Constantino et Vargas, avaient fait entendre à l’Espagne de nobles et sévères paroles. Ils agissaient de concert et se partageaient la tâche périlleuse de ramener leurs auditeurs à l’autorité de la conscience. « Prêchant la vertu et la sainteté, dit un contemporain, ils remontaient à la source vive, et le peuple de Séville, en cela le plus heureux de toute l’Espagne, entendit douze ans durant, et non sans fruit, l’Évangile du Christ dans toute sa pureté. Cette rénovation laborieuse avait fini par produire une abondante moisson. »

L’église de Séville perdit dans Constantino son véritable chef ; la mort du pasteur dispersa le troupeau. À partir de ce moment, la cause de la réforme fut frappée en Espagne d’un coup suprême. Dans le reste du pays, les protestans étaient isolés ou ne formaient que des assemblées peu considérables. Séville au contraire comptait un très grand nombre de chrétiens réformés, qui s’attachaient non aux doctrines de Luther, mais à l’enseignement même de l’Évangile. Huit cents personnes de tout rang, de tout âge, furent arrêtées dès les premiers jours de la persécution. Les prisons du saint-office ne pouvaient contenir tous les prévenus : il fallut recourir aux prisons de la ville, aux couvens, aux maisons particulières, aux établissemens publics. « Les inquisiteurs, dit Mac-Crie, étaient comme le pêcheur qui a fait une pêche si abondante que son filet menace de rompre sous le poids. » Condamner tous les inculpés, ce n’était guère possible, et ce pouvait être dangereux. On ne ménagea point les confiscations ni les pénitences, et l’on renvoya, après une longue détention, ceux qui paraissaient moins compromis, non sans les avoir dépouillés. Quant aux personnes que leur nom ou leur mérite personnel mettait en évidence, elles furent condamnées sans merci. À Valladolid, où les disciples de Caçalla imitèrent, sauf quelques exceptions, les faiblesses de leur maître, l’inquisition se montra tout aussi impitoyable qu’à Séville. Une bulle du pape, sollicitée par Philippe II de concert avec l’inquisiteur général, permettait à l’inquisition de faire périr par le fer et par le feu l’hérétique, même repentant, si l’on conservait le moindre doute sur la sincérité de son repentir. C’est ainsi qu’une rétractation, fût-elle sincère, ne préservait pas l’accusé du dernier supplice. Sa vie était à la discrétion des juges de la foi, et ceux-ci, qui vivaient de confiscations, étaient médiocrement enclins à la miséricorde. C’était rendre plus arbitraire encore le pouvoir de Valdès, le grand-inquisiteur d’Espagne. Cependant une bulle du mois de février 1558 vint l’autoriser à citer à son tribunal toute personne suspecte d’hérésie, sans acception de rang ni de dignité : évêque, archevêque, prince, roi ou empereur. À ce dernier trait, on reconnaît la rancune italienne de Paul IV, qui se vengeait à la fois de Charles-Quint et de Philippe II. Celui-ci ne rougissait point de recevoir du pape des ordres non moins humilians pour son père que pour lui-même, et qui mettaient le grand-inquisiteur au-dessus du souverain. Valdès, persécuteur effréné, par ambition autant que par haine, usa largement de ce pouvoir sans limites, et sa lutte contre l’archevêque Carranza mérite d’être racontée ici, comme le dernier et le plus instructif chapitre de l’histoire religieuse que nous avons essayé de retracer.

L’archevêque de Tolède, primat des Espagnes, était après le pape le premier dignitaire de l’église, et l’archevêque de Tolède n’était pas Valdès. Le fanatique cardinal Siliceo[6] venait de mourir, et le grand-inquisiteur, archevêque de Séville, croyait recueillir sa succession. La primatie aurait comblé ses vœux ; elle fut conférée à un illustre dominicain, Bartholomé Carranza, de Miranda, une des lumières du concile de Trente. Charles-Quint avait de bonne heure distingué sa haute capacité. En 1542, il le nomma évêque de Cusco ; Carranza refusa la mitre. Nommé à l’évêché des Canaries en 1549, c’est encore par un refus qu’il répondit à l’empereur, qui dès lors conçut pour lui une grande estime. Quand l’infant Philippe alla à Londres épouser la reine Marie Tudor, Carranza fut attaché à sa personne. Il se signala en Angleterre par son zèle contre les hérétiques, et la reine nomma Carranza son confesseur. Cet emploi n’empêcha pas le dominicain de continuer à faire brûler des livres, parfois des hommes, avec un zèle de persécution qui lui valut le surnom de « moine noir. » Il méritait doublement ce surnom à cause de son teint olivâtre et de son costume. Avant de passer en Angleterre, sa réputation était solidement établie, non-seulement par l’autorité que lui avaient acquise son savoir et son éloquence, mais encore par la haine qu’il avait fait paraître contre les hérétiques. Chargé par le concile de Trente de dresser le catalogue des livres hétérodoxes ou suspects, il s’acquitta de cette tâche à la satisfaction générale : les ouvrages non répréhensibles furent envoyés au couvent des dominicains de Trente, les autres furent brûlés ou jetés dans l’Adige. Quand le malheureux San-Roman fut brûlé vif à Valladolid pour crime d’hérésie luthérienne, Carranza prêcha le sermon de la foi ; tant de titres lui gagnèrent la faveur de Philippe II, et il fut élevé au premier siège épiscopal de l’Espagne. Cette élévation fut la cause de sa ruine. Carranza, averti peut-être par un secret pressentiment, refusa d’abord la dignité qu’on lui offrait : il désigna même trois théologiens d’un grand mérite comme plus dignes que lui de la remplir ; mais Philippe II voulut être obéi, fit approuver la nomination par le pape, et le nouvel archevêque reçut ses bulles de confirmation sans les avoir sollicitées. À peine connue de CharlesQuint, cette nomination provoqua chez le vieil empereur retiré à Yuste un vif mécontentement. Prévenu par son confesseur, Juan de Régla, il avait conçu des doutes sur l’orthodoxie de l’archevêque de Tolède. On assure que, peu de jours avant sa mort, quand le prélat, récemment débarqué en Espagne, vint lui rendre visite, il le regarda sans lui adresser la parole. Ce silence fut considéré comme un blâme de sa conduite. Carranza néanmoins assista l’empereur mourant. Vers la fin de l’agonie, il récita à genoux le psaume De profundis, faisant suivre chaque verset de réflexions conformes à la circonstance ; puis, se levant, il prit dans ses mains un crucifix, et s’écria : « Voilà celui qui nous a sauvés, tout est pardonné ; grâce à lui, il n’y a plus de péché. » Ces paroles ne furent pas du goût de tous les assistans, et sur l’invitation de don Luiz de Avila, fray Francisco de Villalba commença une exhortation dans le sens catholique, et dans l’œuvre du salut il fit valoir les propres mérites de l’homme, sans oublier l’intercession des saints. Ainsi (la remarque en a été faite) Charles-Quint, à son lit de mort, put voir les deux religions en présence, et s’il conserva jusqu’à la fin sa pleine intelligence, ce conflit dut profondément troubler son âme et lui rendre l’agonie plus amère.

Les dernières paroles de Carranza à Charles-Quint n’avaient pas été perdues ; elles furent rapportées à l’archevêque de Séville, Valdès, par Juan de Régla. Le grand-inquisiteur, ennemi personnel de Carranza, accueillit avidement les dépositions du délateur, et dès lors commença une œuvre d’iniquité qui devait durer près de dix-huit ans. M. Adolfo de Castro à consacré tout un livre de son Histoire des Protestans espagnols au récit de la persécution et du procès de Carranza, et il y a mis une impartialité qu’on peut trouver excessive. Deux idées dominent dans ce récit. D’aprés M. de Castro, Carranza était véritablement un hérétique luthérien ; — son procès se prolongea indéfiniment, non par la volonté des inquisiteurs, mais par sa propre faute. De ces deux propositions, la première est plus plausible que la seconde : l’une et l’autre sont d’ailleurs trop absolues, et partant contestables.

L’archevêque de Tolède fut arrèté à Tordelaguna, à une lieue de Salamanque, dans la nuit du 22 août 1559, par les émissaires de l’inquisition. Le célèbre chroniqueur Ambrosio de Morales a laissé une relation manuscrite de cette arrestation. Le récit de Morales est simple et émouvant. De Tordelaguna, l’archevêque fut conduit sous bonne escorte à Valladolid et aussitôt enfermé dans les prisons du sainte-office. Il y passa quelques années dans le secret le plus absolu. Le grand-inquisiteur Valdès tenait enfin sa proie ; il devait être juge dans cette affaire, mais le prévenu le récusa. Le pape autorisa Philippe II à nommer un substitut. Le choix du roi tomba sur l’archevê que de Santiago ; mais celui-ci délégua ses pouvoirs à deux conseillers du saint-office. C’étaient deux créatures de Valdès ; l’un de ces conseillers, le docteur Diego de Simancas, évêque de Zamora, était l’ennemi particulier de Carranza.

Avant de quitter les Pays-Bas pour aller prendre possession de son siège, l’archevêque de Tolède avait publié à Anvers, en 1558, une exposition de la doctrine chrétienne sous le titre de Commentaires sur le Catéchisme, et il l’avait dédiée à Philippe II. Malgré l’approbation donnée à cet ouvrage par des théologiens autorisés et par une commission du concile de Trente, l’inquisition le mit à l’index comme entaché d’hérésie : c’était déclarer l’auteur hérétique et condamner du même coup les approbateurs de son livre. Telle était la crainte qu’inspirait le saint-office, que l’on vit les mêmes théologiens qui avaient appuyé le catéchisme retirer leur approbation et confesser leur erreur. Cette soumission empressée ne put entièrement les sauver de la persécution, et la plupart eurent à subir des pénitences humiliantes. Dans cette lutte entre l’inquisition et l’épiscopat, les évêques faiblirent, et ne firent rien pour maintenir les droits de leur autorité, violés en la personne du primât des Espagnes. Celui-ci languissait dans les cachots de Valladolid, lorsque le concile de Trente, outré de l’audace des inquisiteurs, pressa le pape de remontrer au roi d’Espagne l’iniquité d’un pareil procédé. Pie IV résolut d’évoquer la cause devant un autre tribunal, et transmit des ordres précis au nonce apostolique ; mais Philippe II, jaloux de maintenir les privilèges de l’inquisition, obtint que le procès de l’archevêque ne serait point jugé hors de l’Espagne. Pie IV nomma trois juges, dont un avec le titre de légats a latere, pour instruire l’affaire sans délai. Les inquisiteurs, qui n’auguraient rien de bon d’un arrêt rendu par ces juges, leur suscitèrent des obstacles infinis, si bien que le procès traîna en longueur. Le pape mourut en 1566. Son successeur, Pie V, était un homme d’un caractère énergique, et de plus un dominicain. À peine monté sur le trône pontifical, il évoqua la cause devant la cour de Rome. Philippe II, poussé par ses conseillers, déclara au nonce apostolique ; dans une conférence particulière, que Carranza serait jugé en Espagne et non ailleurs, ou bien qu’il finirait ses jours en prison en attendant la fin de son procès. Le pape insista et menaça Philippe d’excommunication, en même temps qu’il réclamait la destitution de Valdès. Le roi céda, sans toutefois destituer l’inquisiteur. Le 27 avril 1567, Carranza partit de Carthagène V débarqua à Civita-Vecchia le 29 mai, et fut aussitôt conduit à Rome. On lui donna pour prison les appartemens du vieux palais des papes dans le château Saint-Ange. Pie V était indigné contre les inquisiteurs espagnols, et il le témoignait en toute occasion à ceux qui avaient accompagné l’accusé. Ses dispositions envers ce dernier étaient ouvertement favorables : il se souvenait du zèle avec lequel il avait servi l’église, et comme on le pressait un jour d’interdire la vente du catéchisme incriminé, il répondit en colère que « cet ouvrage n’avait pas été condamné, et que, pour si peu qu’on le poussât, il se sentait très disposé à l’approuver motu proprio. »

Cependant il fallait faire traduire en latin les pièces de la procédure pour les juges italiens qui n’entendaient point l’espagnol : ce travail prit beaucoup de temps. Trois ans se passèrent en conférences ; l’inquisition d’Espagne envoyait sans cesse des informations et des rapports. Llorente, qui a lu toutes les pièces du procès, a compté plus de vingt-six mille pages d’écriture. Six ans s’écoulèrent sans qu’il fût possible d’obtenir une décision. Pie V mourut le 1er mai 1572, et fut remplacé dans la chaire de saint Pierre par Grégoire XIII. Quelques contemporains prétendent qu’avant sa mort, Pie V avait prononcé une sentence d’absolution ; mais cette assertion est dénuée de preuves. Enfin, après quatre années de nouvelles procédures, le 14 avril 1575, Grégoire XIII, suffisamment instruit, à ce qu’il paraît, prononça la sentence définitive. Carranza, seul, tête nue, à genoux devant le pape entouré de ses cardinaux, d’une foule de prélats et de religieux, entendit l’arrêt qui le condamnait à faire une abjuration générale pour s’être entaché des doctrines hérétiques, à rétracter seize propositions malsonnantes contenues dans ses écrits, parmi lesquelles celle-ci : « Le culte des images et des reliques des saints est une institution purement humaine. » Le décret de l’inquisition qui prohibait l’usage de son catéchisme fut confirmé. Suspendu de ses fonctions épiscopales, on lui imposa pour pénitence de passer cinq ans à Orviéto, dans un couvent de son ordre, et de visiter préalablement les sept basiliques de Rome. « Dans l’intention du pape, dit l’inquisiteur Diego de Simancas dans son autobiographie, la réclusion et la suspension devaient être à perpétuité ; l’âge de l’accusé faisait pressentir qu’il ne vivrait pas au-delà de cinq ans. » Il survécut à peine quelques jours. Transporté dans le couvent de la Minerve, de l’ordre des dominicains, il y mourut épuisé par le chagrin et par les fatigues d’une longue captivité. Simancas prétend qu’après son abjuration, qu’il aurait faite d’un air calme et d’un ton indifférent, le pape lui dit : « A cause de votre longue détention et des services jadis rendus à l’église, la sentence n’a pas été plus rigoureuse ; » mais tout ce que dit Simancas n’est point article de foi, et l’on peut justement reprocher à M. de Castro de l’avoir trop fidèlement suivi. Dans le fait, Carranza était déclaré suspect du crime d’hérésie que lui avait imputé l’inquisition ; mais l’inquisition l’aurait condamné sans miséricorde à être brûlé vif ou étranglé, tandis que la cour de Rome le condamna seulement à des peines canoniques et spirituelles, et le déclara absous des censures ecclésiastiques. Si l’absolution était incomplète, c’était enfin une absolution, et ce fait seul condamnait l’iniquité du saint-office.

Carranza mourut le 2 mai 1576, à l’âge de soixante-treize ans. Le pape lui fit de magnifiques funérailles, lui éleva un monument somptueux, et dans une inscription tumulaire il rendit hommage à la pureté de ses mœurs, à sa haute capacité, à son savoir étendu, à son éloquence, à sa charité envers les pauvres ; mais ce que l’inscription ne dit point assez, et ce qu’il y eut de plus merveilleux chez cet homme illustre, ce fut sa patience inaltérable. Pendant sa captivité de dix-sept ans, il montra une grande force d’âme ; on ne l’entendit jamais se plaindre de l’iniquité de ses juges ni des sourdes menées de ses ennemis. À son lit de mort, au moment de recevoir le saint viatique, il déclara que jamais il n’avait offensé Dieu en matière de foi, que néanmoins il estimait juste la sentence qui avait été prononcée à la suite des raisons et des preuves alléguées contre lui.

Que Carranza fut hérétique, c’est ce que je n’oserais affirmer avec la même assurance que M. de Castro. Il est incontestable que dans ses écrits se trouvaient des propositions analogues à celles des réformateurs allemands : l’auteur déclare lui-même, dès le début de son catéchisme, qu’il veut puiser la doctrine chrétienne aux sources primitives. En cela, il se conformait aux principes professés par l’évêque Prioli, le cardinal Pole, le cardinal Morone, et autres illustres romanistes. Il voulait, comme eux, cette réforme mitigée qui devait restituer à la parole écrite l’autorité que lui avait fait perdre la tradition de l’église catholique, sans se séparer toutefois de cette église. Carranza appartient donc à l’histoire de la réforme, non à celle du protestantisme. Il entra pour sa part dans le mouvement de rénovation religieuse, mais non comme les réformateurs de Séville. Ceux-ci appartenaient à une véritable église séparée de la communion catholique : Carranza prétendait rester dans cette communion en corrigeant quelques abus consacrés par le temps, mais qui compromettaient la pureté de la doctrine. Pallavicino, dont on ne récusera pas le témoignage, affirme qu’il n’y avait contre lui que des présomptions et point de preuves certaines. Il ajoute « qu’à sa mort il donna des marques non-seulement d’une foi non corrompue, mais encore d’une dévotion singulière. »

La persécution de l’archevêque Carranza affermit encore le pouvoir sans limites de l’inquisition. Dans ce procès scandaleux, presque tous les théologiens espagnols furent impliqués, notamment ceux qui avaient assisté au concile de Trente. Neuf prélats parmi eux avaient défendu avec une grande force les prérogatives de l’autorité épiscopale. L’inquisition leur fit voir que cette autorité n’était rien à côté de la sienne, et qu’elle était assez puissante non-seulement pour s’attaquer à la première dignité de l’église d’Espagne, mais encore pour ployer le roi à ses volontés et braver impunément les ordres du pape. Ce procès montra combien le sens moral était altéré. On vit des hommes investis de la double autorité du rang et du savoir se ruer à la perte de celui qu’ils avaient naguère aimé, respecté, flatté même, et dont les écrits avaient mérité leurs approbations et leurs éloges. Le célèbre Melchior Cano, l’oracle des théologiens espagnols, se tourna aussi contre Carranza, lui qui avait lutté contre l’archevêque Siliceo, lui qui avait rédigé en 1555 la fameuse consultation de Madrid lors des démêlés de Philippe II avec Paul IV. Et ce n’étaient pas seulement les théologiens et les moines qui s’abaissaient aux délations : le célèbre diplomate et écrivain don Diego Hurtado de Mendoza dénonça Carranza au tribunal du saint-office. Il déposa volontairement contre celui dont il avait peu de temps auparavant accepté une dédicace, et qu’il avait traité en retour de grand orateur, de philosophe accompli, d’excellent théologien. L’archevêque de Tolède avait un mérite trop éclatant pour n’avoir pas beaucoup d’ennemis : il ne fut pas la victime de ses opinions, mais de la haine et de l’envie conjurées. C’est ce qu’a très bien vu un contemporain, un protestant espagnol, qui dit, en parlant incidemment de Carranza, « qu’après avoir été promu au siège de Tolède, il en fut privé à cause de sa religion, ou, ce qui est moins contestable, par suite de la haine que lui portait le grand-inquisiteur, archevêque de Séville. » Selon nous, Raimundo Gonzalez de Montés a deviné le motif véritable des infortunes de Carranza. Cet épisode termine l’histoire militante de la réformation en Espagne. Après les grands actes de foi de Valladolid et de Séville, la réforme restait vaincue sans espoir de retour ; ses partisans isolés ne pouvaient rien espérer de l’avenir. Bientôt l’inquisition triomphante revint à la proie accoutumée, les judaïsans et les Maures. Parfois un protestant figurait sur la liste des relaps ; mais « c’était, dit M’Crie, comme le grain de raisin ramassé après la vendange. » La moisson avait été coupée en herbe, et tout germe avait péri avec elle. M. de Castro a joint comme appendice à son histoire la biographie de quelques protestans espagnols du XVIIIe et du XIXe siècle. Ces exemples isolés prouvent seulement, à la honte de l’Espagne, que ceux de ses enfans qui ne peuvent se résigner au joug clérical, ni feindre des croyances qu’ils n’ont point, s’expatrient volontiers pour aller vivre en paix ailleurs, dans les pays éclairés où il est permis à chacun d’adorer Dieu à sa manière.

C’est donc au XVIe siècle qu’il faut se placer pour apprécier le vrai caractère du mouvement de réforme religieuse en Espagne. Tous les auteurs catholiques qui ont parlé de cette tentative avortée s’accordent à reconnaître que les doctrines nouvelles avaient gagné beaucoup de terrain, qu’elles menaçaient d’envahir tout le royaume. Sans doute ils ont exagéré l’importance du mouvement réformiste, afin de faire mieux ressortir les services inestimables que Philippe II et l’inquisition auraient rendus à l’Espagne en la délivrant de l’hérésie ; mais, cette réserve faite, on sent, en lisant leurs appréciations, qu’ils ont eu peur ; ils ne dissimulent même point qu’ils ont tremblé, et on peut les croire sur parole, car ils ont singulièrement exagéré la grandeur du péril. Illescas, Herrera, Cabrera, Paramo, cet historien complaisant de l’inquisition, tous sont unanimes à constater les progrès sourds et rapides qu’avait déjà faits la réforme, quand elle fut découverte et comprimée. Ils reconnaissent, non sans d’amers regrets, qu’à la tête de ce mouvement étaient des hommes illustres par la naissance, distingués par le talent, par l’autorité légitimement acquise dans l’art de convaincre et de persuader. Ils ont aussi merveilleusement deviné d’où venait le mal ; ils en ont découvert la source, montré l’origine. C’est, disent-ils, de l’Allemagne et de la Flandre qu’ont été importées ces idées par ceux-là mêmes qui, chargés de convertir les hérétiques, ont donné dans leurs erreurs. La propagande se faisait en effet par des livres venus de l’étranger, écrits par des expatriés, introduits par des Espagnols initiés aux doctrines de la réforme, commentés dans la chaire ou dans les écoles par des prédicateurs qui avaient suivi Charles-Quint dans les pays du nord, et qui, dès la diète de Worms, dès la confession d’Augsbourg, avaient frayé avec les réformateurs allemands.

Les premiers prosélytes sont d’abord en fort petit nombre, isolés et par cela même moins exposés à la persécution. Toutefois, sous le règne même de Charles-Quint, en dedans et au dehors de l’Espagne, quelques-uns expirent sur le bûcher. Les universités elles-mêmes manifestent des tendances vers les enseignemens des réformateurs ; des théologiens éminens, compromis ou suspects, comparaissent devant l’inquisition, et sont forcés de se rétracter, d’abjurer des propositions hérétiques ; ils subissent des pénitences humiliantes. Malgré ces répressions, la semence germe, les doctrines évangéliques se propagent, des églises se forment, et pendant douze ans, à Séville, à Tolède, à Valladolid, à Toro, à Logrono, à Palencia, dans la Navarre, en Aragon, sur tous les points de la Péninsule, la religion réformée est enseignée, pratiquée en secret. Ceux qui l’embrassent ne sont ni luthériens, ni calvinistes ; ils sont chrétiens au sens rigoureux du mot, ils professent la pure doctrine de l’Évangile. Dégagés de tout élément mondain, sans visées politiques, sans ambition, ils croient en esprit et en vérité, et se proposent uniquement d’opérer une révolution morale, une régénération du peuple espagnol, livré à la superstition, au matérialisme, à l’idolâtrie, aux pratiques mesquines, docile aux caprices du despotisme théocratique, et déjà lancé sur cette pente qui devait l’entraîner dans l’abîme. L’inquisition, qui les extermina, écrivait sur sa bannière ces paroles de saint Jean : « Si je m’élève de la terre, j’emporterai tout avec moi, » et les persécutés répétaient en allant au supplice les mots du même évangéliste : « Vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous connaîtra, et vous serez vraiment libres. » Ainsi les deux partis invoquaient également l’Évangile ; mais ce fut le premier qui triompha. L’inquisition, devenue l’idéal politique de l’Espagne, étouffa le germe de la vérité, le principe de la liberté, raffermit le règne de l’autorité sur la conscience, et à ce prix rétablit le calme et l’uniformité religieuse.

« On ne peut nier, dit Pietro Soave (Fra Paolo Sarpi) dans son Histoire du Concile de Trente, que les exécutions successives qui eurent lieu en Espagne n’aient eu pour effet de maintenir ce royaume dans la tranquillité, pendant que partout ailleurs débordait la sédition. » Ce témoignage résume l’opinion générale des historiens espagnols touchant la persécution des partisans de la réforme en Espagne. Ils invoquent à l’envi, — et je parle de nos contemporains, — la raison d’état et l’absolue nécessité de fonder sur l’uniformité de religion l’unité politique, d’où devaient résulter la grandeur et la prospérité de la nation. Ainsi le système inauguré par les rois catholiques, suivi par Charles-Quint, appliqué avec une vigueur inflexible par Philippe II, trouve encore des apologistes, non-seulement officiels, mais désintéressés, d’un patriotisme incontestable sinon très éclairé, et qui ne semblent point comprendre, en relisant l’histoire, que cette politique tant vantée est de tout point irrationnelle, inhumaine, immorale, inique. Loin d’amener la grandeur de l’Espagne, elle a précipité sa ruine. L’Espagne a su se préserver de la contagion hérétique, — on sait comment et à quel prix, — et elle est descendue au dernier rang des nations. La réforme pouvait-elle la sauver en la détachant de Rome ? On peut le croire sans trop d’invraisemblance, car la réforme n’était qu’un grand mouvement religieux, compatible avec le développement des facultés de l’intelligence et des instincts de sociabilité, c’est-à-dire avec les conditions mêmes de la civilisation et du progrès. À ce point de vue, douter que la réforme pût convenir à l’Espagne, ce serait douter que le christianisme ait été un élément de civilisation pour les peuples modernes, pour la race occidentale.

Les réformateurs espagnols ne voulaient autre chose que le rétablissement du christianisme primitif, l’application et l’observance des doctrines de l’Évangile : sous ce rapport, ils restèrent dans les principes mêmes de la réformation, qu’un historien moderne (M. Merle d’Aubigné) distingue avec raison des principes du protestantisme, bien que le protestantisme soit une conséquence immé diate et inévitable de la réforme. Et en effet, quand un système politique repose sur un système théocratique et en dépend, — c’était le cas du moyen âge, — on ne touche pas aux idées reçues en religion sans ébranler les théories acceptées en politique. Si la réforme avait prévalu en Espagne, elle eût forcément entraîné des mutations dans le gouvernement, une révolution politique et sociale. En rappelant l’Espagne au christianisme pur, les réformateurs espagnols se proposaient d’opérer une transformation morale, capable d’affranchir le peuple de bien des superstitions et aussi de bien des entraves. Ni le courage, ni le talent, ni l’initiative ne leur firent défaut ; il leur manqua une condition essentielle au succès de leur entreprise, et qui n’était point en leur pouvoir : les mêmes doctrines dont la propagation fut ailleurs si rapide ne purent prospérer en Espagne faute d’un milieu favorable. Le moral de la nation était profondément altéré, l’instinct religieux avait reçu une direction vicieuse, et ceux qui prétendaient le ramener à la source même de la religion étaient trop faibles pour résister à leurs adversaires, qui s’obstinaient à l’égarer, à le corrompre. Comment ce peuple de laboureurs et de soldats eût-il accueilli une religion idéale, un culte sans images ? Prêcher à ces intelligences incultes le salut par la grâce et la justification par la foi, c’était s’exposer à n’être point compris. Ni la tradition, ni le climat, qui transforme les croyances comme il modifie les institutions, ni les habitudes prises depuis des siècles, ni cette indolence si naturelle et si chère aux populations méridionales, n’étaient favorables au succès des nouvelles doctrines, mieux appropriées aux peuples calmes du nord. Comme toute révolution, la réforme ne pouvait réussir qu’en descendant dans les masses, en s’infiltrant, si l’on peut ainsi dire, dans les couches profondes de la société. La race elle-même semblait peu faite pour ces doctrines d’un pur spiritualisme. Pouvait-elle renoncer à ces saints qui l’avaient sauvée dans cent batailles ? pouvait-elle fermer ces temples si riches où la religion parlait aux yeux, où l’éclat de l’or et des pierreries séduisait l’imagination, et se priver à jamais de ces cérémonies brillantes qui étaient pour elle autant de fêtes ? Entouré de religieux et de prêtres, le peuple s’était accoutumé à cette milice spirituelle, comme à l’armée qui soutenait la gloire nationale : l’une et l’autre l’épuisaient également ; mais il croyait que la première était indispensable à la religion, comme l’autre l’était a la politique, et les ordres religieux étaient intéressés à le laisser dans cette croyance. Enfin, pendant huit siècles, l’Espagne avait lutté contre les Maures, contre les infidèles, au nom du catholicisme et à la suite des rois catholiques : devait-elle après la victoire accepter une réforme religieuse, c’est-à-dire confesser que cette même religion n’était point parfaite, puisqu’il la fallait corriger ou modifier ? C’est à quoi ne songèrent point les réformateurs, et leur imprévoyance même atteste leur désintéressement et la pureté de leurs intentions.

Leurs adversaires ont essayé de les flétrir : vaine entreprise ; Les hommes qui meurent pour leurs convictions échappent à la calomnie, et cette calomnie, qui devait les perdre de réputation, consacre leur mémoire. Les auteurs catholiques ont insinué que les docteurs de Séville et de Valladolid étaient des hommes 1 vains ; et mécontens, pleins d’orgueil et de convoitise, novateurs intéressés qui ne cherchaient dans les doctrines nouvelles que les moyens d’arriver à la gloire, aux dignités, aux honneurs. Qui ne connaît cette vieille tactique, qui consisté à juger des intentions afin de mieux condamner les actes ? N’a-t-on pas dit d’un très grand esprit de notre siècle qu’il s’était séparé de la communion catholique parce qu’on ne se pressait pas, à son gré, de l’admettre dans le sacré collège ? Misérable calomnie, que l’on pourrait rétorquer par le mot de La Bruyère : « Mais quel besoin a Bénigne d’être cardinal ? » Les principaux réformateurs espagnols étaient très haut placés par leur mérite personnel, et pour s’élever davantage ils n’avaient nul besoin de recourir aux innovations. Ils savaient que les principes qu’ils professaient pouvaient compromettre leur liberté, leur honneur, leur existence, leurs amis, leur famille ; ils les professèrent malgré tout et scellèrent leurs croyances de leur sang. Leur mort est glorieuse, leur réputation reste intacte, et leur souvenir excitera toujours les sympathies de ceux qui dans l’histoire admirent et honorent autre chose que le succès. La suite des événemens n’a-t-elle pas démontré que le bon sens, le droit, la logique étaient du côté de ceux qui ont essayé de faire participer l’Espagne au grand mouvement européen des temps modernes ; et non du côté de la politique étroite et injuste qui s’est obstinée à tenir cette nation dans l’isolement où elle a failli périr ? Donc il ne faut pas se hâter de condamner, en invoquant la raison d’état et les faits accomplis, les essais infructueux qui pouvaient aboutir à la régénération, au salut de l’Espagne. Toute idée de réforme ne disparut pas d’ailleurs avec les hommes énergiques dont nous venons de raconter l’histoire : l’élément d’opposition qu’ils représentaient pénétra dans la littérature espagnole, où il se retrouve bien au-delà du XVIe siècle. À ce point de vue, les tentatives des réformateurs espagnols doivent nous intéresser, nous toucher beaucoup plus peut-être que les victoires mêmes de Charles-Quint. Il est beau de tenter sans autre appui que de fortes convictions une telle révolution morale, et il est glorieux de succomber dans une entreprise qui laisse de pareilles traces.


J.-M. GUARDIA.


  1. On doit toutefois reprocher à M. A. de Castro quelques lacunes et une certaine timidité d’exposition. L’ouvrage de M’Crie, publié il y a quelques années déjà et réimprimé aujourd’hui par le fils de l’auteur, est bien plus complet et plus satisfaisant dans son ensemble.
  2. Histoire de l’Estat du Pais Bas et de la Religion d’Espagne, par François Du Chesne. — François Perrin, in-12, M.D.LVIII.
  3. On a vu que les principaux réformateurs espagnols étaient sortis de cette université célèbre, fondée par le cardinal Ximenès de Cisneros en 1499. Quinze ans après sa fondation, elle publiait sous les auspices du fondateur la première bible polyglotte, connue sous le nom de bible d’Alcala. Hellénistes et hébraïsans accouraient à l’envi vers ce centre des études orientales, d’où devait sortir Benito Arias Montano, le plus illustre des orientalistes espagnols, l’éditeur de la bible polyglotte d’Anvers, publiée moins de soixante ans après celle du cardinal Ximenès.
  4. Ce monument, relevé par Ferdinand VII, a disparu sous la régence d’Espartero ; la rue, qui s’appelait « Calle del Rotulo de Cazalla, » échangea en même temps son nom contre celui de « Calle del Doctor Cazalla. »
  5. Dans l’acte de foi du 24 septembre 1559, vingt et un condamnés furent livrés aux flammes, quatre-vingts furent réconciliés, c’est-à-dire soumis à des peines humiliantes. Dans l’acte de foi du 22 décembre 1560, quatorze personnes furent brûlées dont trois en effigie, et trente-quatre furent réconciliées.
  6. Siliceo avait été précepteur de Philippe II. Homme médiocre et de basse extraction, il fut poussé par la faveur à l’archevêché de Tolède. Il avait de fréquens démêlés avec son chapitre ; il persécutait les principaux chanoines, les flétrissait publiquement, et allait jusqu’à troubler le repos des morts. En provoquant ces recherches ignominieuses, il prétendait prouver que la plupart des chanoines de Tolède étaient issus de familles juives. Cette circonstance explique une réponse très incisive de Constantino Ponce de la Fuente. Le chapitre de l’église métropolitaine ayant voulu se l’associer, l’illustre théologien déclina cet honneur, non sans ajouter que ses ancêtres donnaient depuis longtemps dans la paix du tombeau, et qu’il n’avait aucune envie dédoubler leur sommeil.