La République en France

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LA REPUBLIQUE

Voici la troisième fois que la république est proclamée en France ; jusqu’ici elle n’avait pu s’établir d’une façon durable. La première fois elle apparut comme une arme de combat, comme l’instrument destiné à exécuter l’ancien régime, auquel la monarchie, pour son malheur, s’était intimement identifiée. Elle lutta, vainquit ; mais, épuisée par sa victoire même, discréditée par les excès de la lutte, elle abdiqua au bout de quelques années entre les mains d’un général victorieux.

En 1848, la république, symbole d’un parti ardent et encore peu nombreux, surgit des défaillances d’un gouvernement honnête et modéré, mais qui avait trop réduit la politique à l’art d’éluder les difficultés, sans s’apercevoir qu’en les ajournant il les accumulait, et les rendait plus redoutables.

La république de 1848, à peine proclamée, trompait à peu près également les craintes de ses adversaires et les espérances de ses partisans. Les premiers craignaient un régime violent et persécuteur ; elle fut douce et pleine de mansuétude, elle fit beaucoup de peur, mais ne fit de mal à personne. Quant à ses partisans et à ses chefs, ils ne montrèrent ni grande nouveauté dans leurs vues ni grande initiative dans leurs actes. A l’extérieur, ils s’empressèrent de rassurer l’Europe, et vécurent en bons termes avec elle. Surpris à l’intérieur par l’explosion des aspirations socialistes, ils ne surent ni les dominer ni leur ouvrir une issue ; ils s’honorèrent néanmoins en maintenant la paix publique pendant trois mois au milieu d’innombrables élémens de désordre et sans autre arme que leur parole et leur honnêteté. Jusqu’en juin 1848, on put croire que la république finirait par se fonder. Un homme d’état, qui a souvent des formules heureuses, la qualifiait « le gouvernement qui nous divise le moins. » Après la funeste bataille de juin, qui ensanglanta Paris pendant quatre jours, et qu’avait provoquée une lamentable combinaison de besoins, d’espérances déçues, d’aspirations chimériques et de coupables intrigues, la république dériva rapidement vers une dictature qu’appelait la lassitude publique, et qui devait aboutir, après une présidence princière de trois années, à cette restauration impérialiste qui vient de s’effondrer à Sedan.

Aujourd’hui la république n’est le produit ni d’un besoin impérieux de nouveauté, ni d’un mouvement d’impatience populaire ; elle est née du péril public et des nécessités d’une situation effrayante. La France envahie, notre dernière armée, celle qui aurait dû couvrir Paris, battue et prisonnière à Sedan, l’empereur captif, aux Tuileries le gouvernement d’une femme étrangère entourée de conseillers suspects ou sans autorité ! jamais depuis la guerre de cent ans et la folie de Charles VI la France ne s’était trouvée dans de pareilles angoisses. Les Prussiens victorieux marchaient sur Paris, les heures valaient des semaines, et rien ne se faisait. Alors un cri se fit entendre, on invoqua le gouvernement des temps difficiles, ce gouvernement anonyme auquel tous les partis peuvent se rallier : la république fut proclamée.

Ce qu’elle a fait en six semaines est immense. Paris rendu inexpugnable, de gigantesques travaux accomplis sur une circonférence de 25 lieues, une garnison de 400,000 hommes mise en état de défendre les remparts, et pouvant fournir d’ici à quelques semaines une armée active de 200,000 hommes ; 300,000 hommes levés, équipés et armés en province, le moral du pays relevé, partout la ferme résolution de vaincre et de ne pas traiter avec un ennemi dont l’habileté ordinaire, en défaut cette fois, a laissé échapper l’aveu qu’il voulait le démembrement et l’abaissement de la France, partout les partis abdiquant ou ajournant leurs visées particulières devant le péril commun, ou confinés, s’ils persévèrent, dans une sorte de quarantaine qu’établit autour d’eux la vigilance du bon sens public, tel est le spectacle consolant et grandiose que présente aujourd’hui la France, telle est l’œuvre multiple, compliquée, féconde, que depuis six semaines a entreprise le gouvernement de la défense nationale, et que le concours unanime de l’opinion publique lui permettra certainement de mener à bon terme.

I

La France a devant elle un double problème à résoudre : repousser l’étranger, constituer son gouvernement intérieur. Examinons d’abord la première question, et à cette occasion qu’il nous soit permis de revenir un instant en arrière.

Tout a été dit sur l’inexplicable légèreté avec laquelle on s’est lancé avec 240,000 hommes contre une puissance qui disposait de plus de 1 million de soldats ; mais sans rechercher si la France a voulu ou n’a pas voulu cette guerre, et pour notre part nous croyons que la guerre a été moins impopulaire qu’on ne l’a prétendu, ce qu’il faut surtout reprocher au gouvernement impérial, c’est d’avoir suivi depuis quatre ans une ligne de conduite qui rendait la guerre inévitable.

Après comme avant Sadowa, le gouvernement impérial n’a su avoir et suivre aucune politique. Avant Sadowa, il pouvait entraver les projets de la Prusse en faisant manquer son alliance avec l’Italie. Il pouvait s’entendre avec la Prusse, limiter son ambition en y acquiesçant dans une certaine mesure et désintéresser le chauvinisme français par quelque rectification de frontière. Il pouvait enfin garder une neutralité attentive, laisser l’Allemagne se constituer comme elle l’entendrait, mais pendant ce temps mettre la France sur un pied militaire formidable, resserrer ses alliances avec toutes les puissances secondaires, plus ou moins menacées par la constitution de l’unité germanique, conclure des traités avec l’Autriche, l’Italie, l’Espagne, la Hollande et le Danemark, affirmer avec une force nouvelle la neutralité de la Belgique et de la Suisse, en un mot se présenter à l’Europe comme le champion des petites puissances, des nationalités menacées, comme la tête de colonne de cette race latine dont l’Allemagne proclamait si haut la déchéance.

Entre toutes ces politiques possibles, on n’en choisit et l’on n’en suivit aucune. A Biarritz, en 1865, l’empereur n’opposa à toutes les ouvertures de M. de Bismarck qu’un silence énigmatique qui visait à la profondeur et qui ne recouvrait que le vide. Non-seulement il consentit à l’alliance de la Prusse avec l’Italie, mais il la prépara et la consomma lui-même, sans s’être mis d’accord avec la Prusse sur aucun point, et sans avoir mesuré par conséquent l’usage qu’elle ferait de cette alliance. Pour comble d’imprévoyance, il ne fit aucun armement, laissa notre frontière dégarnie, si bien que, l’Autriche une fois abattue, il se trouva hors d’état de faire ses conditions et d’imposer des limites à l’ambition du vainqueur. Voilà ce qu’on fit, ou plutôt ce qu’on ne fit pas avant Sadowa. Après Sadowa, ce fut pis encore. Ces compensations qu’on on n’avait pas su demander avant la guerre, on les demanda sottement après, et l’on se fit refuser. Enfin, et c’est là la cause sérieuse et profonde de la guerre actuelle, on eut là prétention de se poser en adversaire absolu de la constitution de l’unité germanique, sans s’apercevoir que cette opposition de l’étranger servait en Allemagne les projets du cabinet prussien. Cette barrière du Mein, que M. de Bismarck, comparait à une grille dans un ruisseau, on eut la prétention d’en faire une muraille, une digue infranchissable. A partir de ce jour, la guerre fut au fond de la situation, l’Allemagne fut offensée dans son amour-propre, de voir qu’une puissance étrangère avait, la prétention d’intervenir dans le règlement de ses affaires intérieures ; de son côté, la France, qui sentait tout ce que la Prusse avait dû à son impolitique neutralité, se trouvait blessée des refus hautains opposés à ses plus modestes demandes. Ajoutons, pour être juste, que plusieurs membres de l’opposition, sans vouloir la guerre, exagéraient de parti-pris l’humiliation de la France, le préjudice que lui causait l’agrandissement de la Prusse, et tout en ne voulant que nuire au gouvernement, semaient dans les esprits des germes d’irritation qui préparaient la guerre et la rendaient plus facilement acceptable.

Pendant que la France marchait ainsi vers la guerre sans trop s’en douter, la Prusse, obéissant à des rancunes vieilles de plus de soixante ans, y marchait de parti pris, organisait les armées de ses confédérés et les fondait dans les siennes, excitait l’Allemagne contre nous, et, abusant de notre hospitalité, couvrait notre sol d’une nuée d’espions qui, traités comme compatriotes et introduits dans nos familles, venaient en pleine paix, comme des voleurs de nuit, mesurer la hauteur de nos murailles et prendre l’empreinte de nos serrures. L’incident Hohenzollern ne fut que l’étincelle qui mit le feu aux poudres. M. de Bismarck avait eu l’habileté de se faire déclarer la guerre ; en réalité, l’agresseur c’était lui.

Du moment que la France avait adopté une politique qui, par son opposition à la formation de l’unité allemande, rendait la guerre inévitable, il semble que le plus vulgaire bon sens commandait de s’y préparer. La loi sur l’armée fut une concession insuffisante à cette impérieuse ; nécessité. Cette loi, énergiquement défendue par son auteur, le maréchal Niel, fut mal accueillie de tout le monde ; les militaires ne prenaient pas la garde mobile au sérieux. Les populations, qui voyaient la durée du service militaire portée de sept à neuf ans, acceptaient de mauvaise grâce ce qu’elles considéraient comme une aggravation de : charges ; l’opposition, qui ne se doutait pas combien la guerre était imminente et que le gouvernement se gardait bien d’avertir, se faisait l’écho du mauvais vouloir populaire. La loi fut votée cependant, mais la garde mobile ne fut qu’imparfaitement organisée, et lorsque le maréchal Niel mourut, son successeur, de néfaste mémoire, le maréchal Lebœuf, ou par imprévoyance et par légèreté, ou pour contrecarrer les plans de son prédécesseur, ne vit rien de mieux à faire que de laisser tomber l’institution. Aussi cette garde mobile, qui pouvait fournir 500,000 hommes, et qui au début de la guerre eût pu changer le sort de la campagne, ne put-elle être appelée qu’après nos désastres et comme la ressource extrême d’une situation sans précédens.

Par son opposition à l’unité allemande, par l’imprévoyance qui avait présidé à nos préparatifs militaires, l’empire, en tombant, avait légué à la république une situation également mauvaise sous le rapport politique et sous le rapport militaire. Déjà, et à ce double point de vue, la république a sensiblement relevé nos affaires. La démarche si honorable de M. Jules Favre au quartier-général prussien a complètement interverti les situations. Désormais ce n’est plus la France qui est l’agresseur, ce n’est plus elle qui met obstacle au développement des destinées germaniques ; elle le voudrait d’ailleurs qu’elle ne le pourrait pas. L’unité allemande est faite ; l’homme éminent qui portait la parole au nom de la France désavouait une guerre impolitique qu’il avait toujours personnellement combattue, et tout en réservant, bien entendu, l’intégrité de notre territoire, il laissait comprendre que la France, reconnaissant l’injustice de la politique qui avait amené la rupture, ne refuserait pas de payer à l’Allemagne une indemnité de guerre. Nous n’avons pas besoin de rappeler comment cette loyale ouverture a été accueillie. En avouant hautement l’intention arrêtée de démembrer la France, de la faire descendre au second rang, en demandant avec une naïveté cynique qu’on lui livrât la forteresse du Mont-Valérien, M. de Bismarck nous a rendu l’incomparable service de faire cesser dans les esprits toute hésitation, toute incertitude ; il a montré clairement à la France qu’il s’agit pour elle d’être ou de ne pas être, et il l’a provoquée solennellement à une lutte à outrance qui ne peut se terminer que par l’écrasement de l’une des deux nations. Plus de compromis, de transaction, d’échappatoire, plus de ces moyens termes qui, entrevus dans le lointain, énervent les esprits et les inclinent aux concessions honteuses. Ce que veut la Prusse, ce n’est pas la liberté de ses mouvemens intérieurs, ce n’est pas la réparation d’un préjudice, c’est, d’un seul mot, la destruction de la France ; elle trouve qu’il n’y a pas place en Europe pour la Prusse et pour la France, et que c’est la France qui est de trop. A de pareilles prétentions, ce n’est pas par des argumens qu’on répond ; il s’agit de lever des hommes, de les armer, de les exercer, d’en former des armées, de fondre des canons, de faire appel à toutes les ressources, à toutes les énergies, et d’engager une de ces luttes à fond où le droit, quoi qu’on ait pu dire, finit toujours par avoir raison de la force brutale.

Chacun a si bien senti que c’était de l’existence de la nation elle-même qu’il s’agissait, que tous les partis ont fait trêve à leurs prétentions particulières et se sont offerts à la défense commune. N’est-ce pas un spectacle qui a sa grandeur que de voir M. Estancelin, l’ami des princes d’Orléans, prêter main-forte à M. Gambetta, et M. de Charette mettre ses zouaves pontificaux au service d’une cause à laquelle Garibaldi est venu apporter le concours de sa vieille popularité, sans réussir à trouver, parmi 25 millions d’hommes qui doivent au sang de la France leur existence comme nation, un seul compagnon qui voulût venir avec lui attester à cette France si éprouvée par la fortune la reconnaissance de l’Italie ? Devant la grandeur du péril, la paix s’est faite entre des adversaires séculaires. Chacun a oublié qu’il est républicain, orléaniste ou légitimiste, pour se souvenir seulement qu’il est Français, — et, qu’on veuille bien le remarquer, cet accord si nécessaire au salut ne pouvait s’opérer que sous les auspices de la république, c’est-à-dire d’un gouvernement anonyme, de celui « qui nous divise le moins, » précisément parce que, n’étant ni le gouvernement d’un homme ni celui d’une famille, il est celui de tout le monde, n’exclut personne, et permet à chacun, sans abdiquer ses vues particulières, de travailler au salut commun.

Nous ne nous aventurerons pas à prédire l’issue d’une lutte dont nous connaissons si imparfaitement les élémens. Les Prussiens ont pour eux l’avantage d’une longue préparation, d’une organisation savamment étudiée dans ses moindres détails. La France a pour elle l’inspiration suprême du péril, l’immensité de ses ressources et cette promptitude à improviser des armées qui, en six semaines, ont déjà réussi à former à Paris une garnison de 400,000 hommes, dont la moitié pourra bientôt prendre l’offensive, et en province 300,000 combattans qui se préparent à venir à notre secours.

Il ne faut pas toutefois se faire illusion. La guerre sera longue, difficile et sanglante ; il faut donc dès aujourd’hui se mettre sur le pied d’une offensive formidable. En admettant, comme nous l’espérons bien, que Paris, aidé par les départemens, réussisse à se débloquer et à rétablir ses communications avec le reste de la France, rien ne sera terminé. Forcés à lever le siège, les Prussiens auront subi sans doute une défaite morale, un échec d’orgueil ; mais voilà tout. Ils avaient la prétention non pas de garder Paris, mais d’y dicter les conditions de la paix. Le siège de Paris levé, il leur restera la ressource de se replier sur l’Alsace et la Lorraine, de s’y fortifier et de nous attendre. Or ce n’est pas avec les 300,000 hommes de la province, même portés à 500,000 par le contingent parisien, que nous en viendrons à bout. Il nous faudra lever 1,200,000, 1,500,000 hommes, et cette levée en masse, c’est aujourd’hui qu’il faut la faire, si l’on veut qu’elle soit prête dans trois mois. Tout retard sous ce rapport est du temps perdu, et chaque jour ajouté à la durée de l’invasion est une ruine incalculable. Le sentiment public ne s’y est pas trompé. Quand il demande qu’on monte sur batterie 1,200 ou 1,500 canons de campagne, il est dans le vrai. Les hommes spéciaux, toujours exposés à se perdre dans le détail, ont beau nous dire : Mais nous n’avons pas de chevaux pour traîner 1,200 canons, nous n’avons pas d’artilleurs pour les servir ; le public, par l’organe des journaux, réplique avec raison : Si vous n’avez pas d’artilleurs, formez-en ; si vous n’avez pas de chevaux, mettez en réquisition ceux des voitures publiques et particulières. Ne pensez pas seulement à la difficulté d’aujourd’hui, à celle de demain ; transportez-vous à trois mois, à six mois d’ici. Alors 1,200, 1,500 canons ne seront pas de trop pour refouler les hordes prussiennes. Si, possédant aujourd’hui les matériaux et l’outillage nécessaires pour produire les canons dont nous aurons alors besoin, nous perdons notre temps, nous faisons, par indécision et par faiblesse, les affaires de l’ennemi.

Quant à la question d’argent, que nous avons également entendu alléguer, elle ne supporte pas l’examen : 10 millions de plus ou de moins ne sont pas à considérer dans une guerre qui coûtera des milliards ; 10 millions, c’est à peine un déjeuner des Prussiens. Les États-Unis, dans la guerre de la sécession, se sont endettés de 12 milliards ; ils ont fabriqué par centaines de mille les fusils et engins de guerre, les canons, les monitors ; ils n’ont rien épargné pour vaincre, et ils ont vaincu. C’est là l’exemple qu’il nous faut suivre. Que la France ne regarde pas à 3, à 4 milliards ; il vaut mieux les dépenser pour chasser l’ennemi que de les lui verser sous forme de contribution de guerre.

Sous ce rapport, il est à regretter que nous n’ayons pas au ministère des finances un financier. M. Picard est un homme d’esprit, un orateur distingué ; mais enfin il est, comme tout le monde, étranger aux choses qu’il n’a point apprises. Il ne s’était jamais occupé de finances jusqu’à ce jour, et il était difficile de débuter dans des conditions plus épineuses et plus rudes. L’excessive prudence d’un homme qui n’est pas bien sûr de son fait, qui craint de se fourvoyer, peut paralyser l’essor d’un armement qui ne saurait être exagéré, et dont la dépense, quel que soit le chiffre qu’elle puisse atteindre, est le meilleur placement que la France puisse faire aujourd’hui.

Aucun document officiel sur les finances n’ayant été publié jusqu’ici, on est réduit aux conjectures ; mais, si l’emprunt de 1 milliard contracté au mois d’août ne suffisait pas, il est évident qu’il faudrait se créer d’autres ressources, et nous sommes convaincu que la haute banque, dont les dispositions sont on ne peut plus patriotiques, trouverait facilement, soit en France, soit en Angleterre, soit aux États-Unis, les ressources dont nous avons besoin pour organiser la lutte sur des proportions formidables. L’Angleterre notamment, qui a déjà, dit-on, prêté de grosses sommes à M. de Bismarck, ne serait pas fâchée de se couvrir en France des risques qu’elle peut courir en Prusse, et réciproquement. Nous ne croyons pas surfaire l’intérêt que nous portent nos excellens alliés en supposant qu’il peut aller jusque-là.

L’organisation de la défense, sans méconnaître l’étendue des services rendus, a été un peu au jour le jour, non par défaut d’intelligence ou de patriotisme, mais par défaut de foi. En entreprenant de mettre Paris en état de défense, on accomplissait un devoir civique ; on comptait peu sur le succès. Le succès est venu, Paris a été rendu inexpugnable. Alors, poussé par le sentiment public, on a songé à l’offensive, sans beaucoup croire au succès de l’offensive. Aujourd’hui l’offensive peut réussir.

Nous demandons maintenant qu’on croie d’avance à l’armement de toute la population valide de France, de 1,500,000, de 2 millions d’hommes ; nous demandons que toutes nos fabriques d’armes travaillent jour et nuit, que toutes celles de l’Angleterre, de la Belgique, des États-Unis, soient mises à contribution, et cela sans retard, que le crédit de la France soit engagé sans autre limite que celle des besoins, et qu’on ne renvoie pas à demain ce qui peut être fait aujourd’hui. Toute considération d’économie serait ici déplacée, illusoire et préjudiciable à nos intérêts les plus vitaux.

Si le gouvernement de la défense nationale conçoit sa tâche avec cette largeur, s’il ne se laisse arrêter ni par la routine, ni par les préjugés des corps spéciaux, ni par des considérations d’une économie mal entendue ; s’il sait tirer parti, en un mot, des admirables dispositions de l’esprit public, nous avons la confiance qu’il délivrera la France, qu’il repoussera l’étranger, et qu’au point de vue tout au moins de la partie extérieure de son programme il aura fondé la république. Quel gouvernement en effet pourrait se poser en rival de celui qui, ayant trouvé la France dans cet abîme de honte et de douleur, l’aurait relevée, ranimée, délivrée et portée à ce prodigieux degré de gloire et de puissance qui serait la suite naturelle d’une pareille résurrection ?

Ajoutons qu’à un autre point de vue la constitution de la république en France aurait un immense intérêt, en ce qu’elle deviendrait vis-à-vis de l’Europe un levier d’une puissance incalculable, l’étoile polaire sur laquelle s’orienterait toute la démocratie européenne, qui, peu édifiée sur ses monarques et fatiguée de ses aristocraties, tournerait les yeux avec espoir vers un gouvernement populaire qui viendrait de donner au monde un tel exemple de force et de virilité.

Pour cela il faut vaincre, il faut triompher de la Prusse ; mais après tout c’est là un effort qu’il est permis d’attendre de la France combattant non plus pour la gloire, mais pour le salut, et conduite par des hommes tels que Bazaine, Trochu et Bourbaki. Le triomphe militaire, la victoire finale, beaucoup l’espèrent aujourd’hui. Après avoir d’abord combattu pour l’honneur, on commence, et non sans raison selon nous, à compter sur le succès.


II

Mais ici se présente la grande et capitale objection : ce n’est pas tout de vaincre, il faut fonder un gouvernement, constituer une république qui dure, qui soit autre chose qu’un fugitif météore. Or la France a-t-elle réellement le tempérament, les mœurs, les habitudes et les aptitudes que requiert la pratique des institutions républicaines ? N’est-elle pas monarchique par tradition ? n’est-elle pas sujette à ces intermittences, à ces lassitudes périodiques pendant lesquelles elle abdique volontiers tous ses droits dans les mains d’un sauveur, pour jouir du bonheur de ne plus entendre parler de politique ? Enfin ne renferme-t-elle pas derrière les murs de toutes ses grandes villes des foules nombreuses, fanatisées de longue date par des théories absurdes, et qui, exploitées par des meneurs généralement peu recommandables, inquiètent périodiquement la paix publique, troublent le travail, agitent les esprits, et ne peuvent être contenues que par un pouvoir fort, armé d’attributions étendues, de grands moyens militaires, toutes conditions peu compatibles avec l’établissement et la consolidation d’un gouvernement républicain ? Que la France vienne à bout de chasser les Prussiens, on peut l’espérer de son courage et de ses aptitudes belliqueuses. Quant à fonder un gouvernement durable, particulièrement un gouvernement républicain, c’est une œuvre plus difficile, et qu’il est permis de ne pas attendre de ses antécédens politiques. Il serait puéril de nier la difficulté que depuis 89 la France éprouve à fonder un gouvernement. Cette difficulté est éclatante comme le soleil ; elle compose pour ainsi dire tout un chapitre, non le moins curieux assurément, de notre histoire politique. Seulement pour être juste il faut reconnaître que cette difficulté n’a point porté exclusivement sur une forme particulière, mais sur toutes les formes de gouvernement. Si la république a échoué deux fois, en 93 et en 1848, la monarchie a péri quatre fois entre les mains de Napoléon Ier, de Charles X, de Louis-Philippe et de Napoléon III. Elle a échoué si complètement, qu’aucune de ces monarchies, déclarées perpétuelles et héréditaires, n’a été seulement viagère. Pas un monarque depuis 89, sauf Louis XVIII, qui eut la chance de ne régner que neuf ans, n’est mort sur le trône. Aucun héritier légitime, sauf Charles X, n’a hérité, si bien qu’à force de contempler cette instabilité d’une institution dont le principal mérite est ou devrait être la stabilité, beaucoup d’esprits sincères en sont venus à se demander si toutes ces restaurations, qui n’ont rien restauré, doivent compter pour autre chose que pour un assemblage incohérent de quelques vieux débris sous lesquels la société cherche un abri provisoire, dans l’attente d’une construction nouvelle qui n’est pas encore achevée.

Chacune de ces éditions successives de la vieille monarchie n’en présente en réalité qu’une image de plus en plus affaiblie et décolorée. Ce n’est pas une restauration ; c’est un pastiche. Napoléon ressemble à Charlemagne comme Louis XVIII ressemble à Louis XIV, comme Charles X ressemble à saint Louis ou à Henri IV. Les restaurations ne restaurent rien ; les grands esprits du parti, de Maistre et Bonald, ne se font à cet égard aucune illusion et s’en plaignent amèrement. Déjà sous Louis-Philippe l’avènement politique de la bourgeoisie modifie jusqu’au langage, au caractère et à la forme de l’institution royale. On sent à merveille que les mêmes mots ne représentent plus les mêmes choses, qu’une société nouvelle, animée d’un autre esprit, a pris place sous ce reste de décoration monarchique. Quant à Napoléon III, non-seulement il ressemble bien moins à son oncle que celui-ci ne ressemble à Charlemagne ; mais le suffrage universel, de qui il tient tous ses pouvoirs, reste constamment suspendu sur sa tête comme une menace qu’il s’efforce vainement de conjurer, et qui l’aurait emporté quelque jour, s’il n’avait été follement de lui-même au-devant de la destinée.

Or, s’il est vrai que l’hérédité soit l’attribut et le caractère distinctif de la monarchie, comment espérer que la monarchie nous donne ce qu’elle n’a pas elle-même, la stabilité ? Et que penser de tous les argumens invoqués en faveur d’une hérédité démentie par l’histoire, d’une stabilité grâce à laquelle chaque changement de règne se traduit en coups de fusil, et provoque des révolutions par les moyens mêmes employés pour les prévenir ?

Nous savons bien que l’argument peut être, jusqu’à un certain point, tourné contre la république, qu’elle a été proclamée deux fois sans réussir à s’établir, et qu’on peut, sous ce rapport, la renvoyer dos à dos avec la monarchie. Toutefois il est une considération qui doit frapper les esprits observateurs, et qui permet de croire que, si la monarchie a de profondes racines dans le passé, l’avenir appartient à la république, — que, si la première ne peut durer, c’est qu’elle va chaque jour s’affaiblissant et se décomposant, tandis que la république n’a succombé deux fois que parce qu’elle n’était pas encore adulte et suffisamment forte pour garder la part que les événemens lui avaient faite. Cette considération, c’est que depuis 89 le principe électif n’a cessé, dans l’ordre des fonctions sociales, de gagner tout le terrain que perdait le principe héréditaire. Dans l’ancien régime, ce n’était pas seulement la royauté qui était héréditaire ; les grandes charges de la cour, de l’armée, de la magistrature, les titres honorifiques et les solides privilèges qui y étaient attachés, tout cela était héréditaire de droit ou de fait dans un petit nombre de grandes familles. A la révolution, le principe électif renouvela l’armée, l’administration. Si Napoléon eut l’idée malheureuse de créer une nouvelle noblesse héréditaire, du moins ne put-on y entrer qu’à la suite des grands services rendus, et quant à l’hérédité, elle devint toute nominale, et ne fut plus un obstacle pour les glorieux parvenus qui devaient suivre.

Sous la restauration, la pairie est encore héréditaire ; elle devient viagère sous Louis-Philippe, comme le sénat sous Napoléon III, et tous les publicistes qui pensent à rendre à la pairie ou au sénat l’autorité que ne peut leur conférer l’institution monarchique tournent les yeux sans résultat, mais non sans raison, vers le principe électif. Au milieu d’une société où toutes les fonctions sont viagères, électives, où le seul titre incontesté est le mérite et l’éclat des services, la couronne royale ou impériale faisait seule exception, et semblait appartenir à une autre époque : l’exception elle-même vient de disparaître.

Est-ce un bien ? est-ce un mal ? Cherchons la réponse, non dans nos sentimens particuliers, mais dans les faits les plus incontestables de l’histoire contemporaine. Nous allons avoir l’air de dire un paradoxe, et pourtant rien n’est plus vrai ; tous nos essais monarchiques, dont les conservateurs déplorent la fin prématurée, n’ont péri en réalité que pour avoir duré trop longtemps.

Voyons l’histoire. Le premier empire, consulat compris, a duré quinze ans, la restauration quinze ans, la monarchie de juillet dix-huit ans, le second empire, présidence comprise, vingt-deux ans. C’est une moyenne d’environ dix-sept ans. Or ce qui est incontestable, c’est que les premières années de ces quatre régimes différens ont été ou glorieuses ou prospères, et que, s’il avait été donné à quelque bon génie de les arrêter au milieu de leur course, si Napoléon Ier avait quitté le pouvoir en 1807, Charles X en 1828, Louis-Philippe en 1838, Napoléon III en 1860, l’histoire aurait été forcée de porter sur eux un jugement bien autrement favorable que celui qu’elle a dû porter plus tard. Napoléon après la brillante période du consulat, après Austerlitz et Iéna, rentrant dans la vie privée, y aurait porté un nom d’une incomparable grandeur. Il aurait échappé aux fautes de la guerre d’Espagne et de la guerre de Russie. Aucune renommée dans l’histoire n’aurait pu être opposée à la sienne. Chartes X en 1828 semblait céder aux vœux de la France libérale ; en se retirant, il aurait remis le pouvoir entre les mains des Royer-Collard et des Casimir Perler, et l’avènement de la bourgeoisie s’opérait sans révolution et sans secousse. Louis-Philippe en 1838 avait dompté les agitations intérieures, il avait décrété l’amnistie, un ministre d’un caractère conciliant semblait faire des avances à l’avenir. Un changement de règne eût évité l’irritation des dernières années et le coup de tonnerre de février. Napoléon III lui-même, si la Providence lui avait fait la grâce de le faire mourir en 1860, après Sébastopol et le traité de Paris, après la campagne libératrice de la Lombardie, après l’inauguration de la liberté commerciale et avant l’expédition du Mexique, eût probablement passé pour un grand politique, et son règne aurait compté au nombre des plus brillans. Donc tous nos souverains depuis 89 ont régné trop longtemps.

On répondra peut-être, et non sans raison, qu’on ne peut pas les tuer juste à point pour leur gloire et pour notre bonheur. Sans doute, mais si l’observation historique, vérifiée sur un certain nombre d’exemples, démontrait : 1° que la monarchie héréditaire est une fiction, et n’a existé depuis quatre-vingts ans que sur le papier ; 2° que la royauté n’est pas même viagère ; 3° que, quoique non viagère, elle dure encore trop longtemps, plus longtemps que les facultés du titulaire, on en arriverait peut-être à comprendre que la stabilité n’est pas l’immobilité, que celle d’un état ressemble à celle d’un navire, qui n’est stable qu’à la condition de céder au mouvement ascendant ou descendant de la vague, de renouveler à propos le capitaine et l’équipage, et de perpétuer dans le commandement non la même personne, mais les mêmes qualités. A ces conditions seulement, la manœuvre sera toujours habile et énergiquement dirigée, et le vaisseau de l’état, semblable au vaisseau héraldique de la ville de Paris, flottera sans jamais être submergé ; fluctuat nec mergitur.

N’est-il pas remarquable d’ailleurs que les deux seuls pays où la liberté se soit définitivement acclimatée soient ceux-là précisément où le changement des personnes dirigeantes est le plus facile et le plus fréquent ? En Angleterre, ce sont les ministres qui changent sous la pression de l’opinion publique ; aux États-Unis, c’est le pouvoir exécutif, c’est la présidence, qui tous les quatre ans passe sur une nouvelle tête.

Nous avons essayé en France, à diverses reprises, du système anglais, sans jamais réussir à l’inaugurer. Toujours plus ou moins fidèles aux traditions du grand roi, nos modernes souverains ont toujours refusé d’abandonner soit leur système, soit leurs instrumens. Napoléon a été guerrier jusqu’à épuisement du sang français ; Charles X n’a voulu renoncer ni aux ordonnances ni à M. de Polignac ; Louis-Philippe n’a pas voulu faire une concession électorale qui eût désarmé l’opinion, et dont les événemens ultérieurs n’ont que trop bien démontré la parfaite insignifiance ; Napoléon III s’est cramponné jusqu’à la fin aux prérogatives d’un pouvoir personnel parfaitement inutile à l’exercice d’une pensée absente. Bref, le système anglais n’a jamais pu s’affermir chez nous, parce qu’une tradition monarchique trop ancienne et trop vivace ne permettait pas au souverain, sans déroger à ses propres yeux, de s’effacer devant les exigences de l’opinion publique.

Aujourd’hui une seule expérience nous reste à tenter : celle du système américain, c’est-à-dire le renouvellement périodique d’une présidence élective instituée pour un délai fixe. Nous nous accommoderions volontiers d’une présidence élue pour sept ou huit ans, l’expérience ayant montré que c’est à peu près le temps que dure en France la période ascendante de tout pouvoir nouveau. Quatre ans comme aux États-Unis, c’est court ; un homme, en quatre ans, n’a le temps ni de concevoir ni de mener à terme une entreprise de quelque importance. Nous savons bien que cette impossibilité même deviendra une recommandation aux yeux d’une école pour qui la méfiance est le résumé de toute sagesse, que le génie ou même la supériorité épouvante, et qui ne se sent à l’aise que sous le gouvernement de la médiocrité. Nous trouvons, quant à nous, que les affaires humaines sont si difficiles à conduire, que peu de facultés nous semblent assez hautes pour remplir ce laborieux office. Nos sociétés modernes, avec leur activité de tous les jours, ne se résignent point à être mal gouvernées. Elles ont besoin d’hommes capables, et tout leur système électoral, bien grossier encore et bien incomplet sous ce rapport, n’a pour mission sérieuse que de les faire surgir. Nous prendrions d’ailleurs bien mal notre moment pour médire de la supériorité, lorsque nous ne sommes pas encore sortis de l’abîme où nous avait précipités un si prodigieux assemblage d’incurie, d’insuffisance et d’incapacité.

Si les considérations qui précèdent sont justes, il resterait acquis que la monarchie, toujours déclinante depuis 89, n’a pas rempli la seule condition qui la recommande aux yeux du pays : la stabilité ; que toute monarchie héréditaire instituée en France est grosse d’une révolution à l’échéance moyenne de dix-sept ans, et que par conséquent la raison commande de chercher dans d’autres combinaisons cette stabilité, cette sécurité si justement chères à nos sociétés laborieuses.


III

Une autre objection est souvent faite à l’établissement de la république, et celle-là paraît au premier abord plus sérieuse et plus fondée. On allègue la situation d’esprit des classes ouvrières, le très légitime désir qu’elles éprouvent d’améliorer leur sort, les moyens très contestables qu’elles supposent généralement les meilleurs pour réaliser leur idéal, le levier puissant que le suffrage universel met en leurs mains, la facilité que les agitateurs de vocation ou de profession trouvent à mettre le feu à ces matières inflammables, et les dangers qui en peuvent résulter pour la société tout entière, si les occasions favorables à l’agitation se multiplient, si le pouvoir n’est pas placé dans des mains fermes et résolues.

En acceptant l’objection tout entière et sans, pour un moment, en discuter les termes, nous ferons remarquer que la difficulté, une fois admise, serait la même pour toutes les formes de gouvernement. Si les ouvriers veulent améliorer leur sort, s’ils poursuivent ce but par des voies chimériques et impraticables, s’ils ne sont pas assez éclairés pour discerner ce qui est possible de ce qui ne l’est pas, s’il y a à côté d’eux des fous furieux ou des échappés de Charenton qui exploitent leur passion et leur malaise, c’est là une difficulté inhérente à la société française, qui pèsera sur la monarchie comme sur la république, avec cette différence toutefois (juin 1848 l’a bien prouvé) que dans le cas extrême d’un appel à la force la république puise dans le caractère général et impersonnel de son mandat des forces auxquelles aucune monarchie n’aurait osé faire appel. Devant une insurrection, un roi peut douter de lui-même et abdiquer. La république, c’est-à-dire l’ensemble de la nation, n’abdique pas. Cette partie de l’objection écartée, disions que les classes ouvrières, n’ont peut-être pas tout à fait tort de trouver que la civilisation, au moins en ce qui les concerne, n’a pas dit, son dernier mot, que leur éducation intellectuelle et morale, leur condition physique, laissent beaucoup à désirer, et qu’il y a là une vaste carrière pour une multitude de très solides progrès. Ajoutons que les démagogues de bas étage auront d’autant moins d’action sur la classe ouvrière qu’elle verra la bourgeoisie porter sur ce côté du problème social l’ardeur de ses élucubrations et la rectitude de son sens pratique. D’ailleurs dans nos grandes villes, la plus grande partie de la classe ouvrière est assez morale et assez éclairée pour faire peu à peu justice de sophismes qui sont surtout à l’adresse ; des travailleurs qui ne travaillent pas, et qui attendent plus ou moins naïvement qu’un décret du peuple souverain leur constitue des rentes, sans qu’ils soient tenus de s’astreindre à la loi inexorable qui veut que toute richesse soit le produit non-seulement du talent, mais du travail et de l’épargne.

Enfin, pour couper court à des terreurs peu réfléchies dans un pays qui compte 10 millions d’électeurs, mais où la propriété est représentée par plus de. 6 millions de cotes foncières, où la rente est divisée entre près de 2 millions de parties prenantes, on peut débiter beaucoup de sottises sur la propriété sans lui faire courir d’autres dangers que ceux qui pourraient résulter d’une défaillance de la, majorité, peu admissible en une matière qui la touche de si près.

Ces fameux démagogues qui résument en leur personne l’objection la plus capitale qui se dresse contre la république, on serait étonné, si l’on prenait la peine de les regarder de près, de leur profonde nullité, de leur peu d’influence du cercle restreint dans lequel leur action est circonscrite, et l’on serait bien vite convaincu qu’ils n’ont d’autre force que celle qu’on leur prête, et que le meilleur moyen de les réduire à néant c’est de n’en avoir pas peur.

Ce qui est dangereux dans les tribuns populaires, c’est la portion de justice ou de vérité méconnue qui se mêle à l’ensemble de leurs griefs. O’Connell réclamant les droits méconnais de tout un peuple était redoutable. Danton personnifiant la révolution insurgée contre l’ancien régime, et jetant par manière de défi la tête d’un roi à l’Europe monarchique coalisée, était terrible ; mais que penser de ces parodistes inintelligens d’une époque exceptionnelle, qui se croient de grands citoyens parce qu’ils se sentent au cœur des trésors méprisables de haine, de ces conspirateurs in corrigibles qui conspirent contre la république comme ils conspiraient contre la monarchie, comme ils conspireront contre tous les régimes possibles, ou impossibles, qui ont comme la nostalgie de la prison, et qui, à peine amnisties par la clémence ou par la lassitude, éprouvent le besoin de retourner sous les verrons ? Est-il quelque chose de plus ridicule au monde que ces grands citoyens qui, sur la dénonciation d’un ouvrier chassé d’un atelier, prononcent, séance tenante, l’expropriation d’un grand industriel, réservant au peuple, autrement dit aux quelques centaines de figurans et de comparses qui répètent leur mot d’ordre, le soin de désigner le nouveau gérant de l’atelier exproprié, devenu propriété sociale ? Ces farces odieuses, rapportées dans les journaux, causent d’abord un grand émoi. Le lendemain, les ouvriers prétendus tyrannisés par leur patron réclament, au nombre de plus de deux mille, en faveur de ce patron ; le président du club où l’expropriation a été mise aux voix, et qui nourrissait peut-être l’espoir d’hériter de l’industriel ! Exproprié, s’excuse ; la justice même, si nous ne nous trompons, intervient, et cette énorme affaire de liquidation socialiste se termine en queue de poisson, desinit in piscem. Au lieu d’une utopie furieuse, on se trouve en face d’une bêtise pure et simple.

Le seul danger sérieux contre lequel nous ayons à nous prémunir, c’est cette tendance propre à l’esprit français, et qui fait que chaque parti, à peine arrivé au pouvoir par surprise ou autrement, se croit en droit de s’arroger une sorte de dictature et de faire des lois dans l’intérêt de ses passions ou de ses idées propres, sans beaucoup se préoccuper de savoir si ces lois conviennent à la majorité, si elle les accepte, et sans prévoir que, si elles ne lui conviennent pas, elle n’aura rien de plus pressé, à la première circonstance favorable, que de les mettre de côté.

La révolution française a fait table rase ; elle a enterré d’autorité beaucoup de choses qui n’étaient pas mortes ou tout à fait mortes. La monarchie, le catholicisme, la noblesse, la division provinciale de la France, ont reparu ou reparaissent, et il s’est trouvé que plusieurs de ces institutions qu’on croyait mortes en 92 ne le sont point encore, faute peut-être d’avoir été remplacées. Si l’entraînement de la lutte explique et excuse chez nos pères ces exécutions précipitées et antiphilosophiques, on serait aujourd’hui inexcusable de les imiter, car on sait par expérience que ces procédés hâtifs sont absolument impuissans à fonder ou à détruire quoi que ce soit ; il n’y a véritablement de détruit dans l’ordre social que ce qui a été préalablement ruiné dans la raison publique : il n’y a de définitivement fondé que ce qui a reçu la consécration de cette même raison. Que sert d’anticiper sur ses arrêts ? Au lieu de profiter de ce que vous êtes les plus forts aujourd’hui pour faire des lois, qu’on détruira demain, si elles déplaisent, tâchez donc de convaincre. On ne change pas les destinées d’une nation en mettant quelques lignes d’impression sur un morceau de papier blanc ; on les change en modifiant les idées, en agissant sur les convictions, en laissant une discussion longue, approfondie, mettre en lumière toutes les faces d’une vérité incomplètement aperçue. Quand tous les partis, tous les intérêts ont eu la parole, que la question est épuisée, la majorité dûment édifiée peut prononcer en toute sécurité. Ce qu’elle aura fait de la sorte ne sera pas défait, parce que la raison publique en sera le support et le soutien ; mais quand des inconnus, sans mandat, sans autorité, investis par accident d’un pouvoir de quelques jours, se hâtent d’improviser toute une législation pour assurer le triomphe de leurs passions, de leurs préjugés ou de leurs rancunes, comment peuvent-ils s’imaginer avoir fondé quelque chose ? Au lieu de faire appel à la raison publique, ils ont voulu la devancer ; il en résulte que la plupart du temps elle ne les suit pas. Dès lors rien n’est fait, et tout est à recommencer.

Il y a en Angleterre quelques habitudes excellentes que nous devrons nous efforcer de naturaliser chez nous, par exemple les ligues, les associations temporaires pour le triomphe d’une idée, comme la ligue des céréales et l’association pour la liberté commerciale. L’agitation est longue, laborieuse, contre-battue par les partis opposés ; mais quand la discussion arrive au parlement et que la loi prononce, le résultat est définitif, parce que l’opinion publique était déjà fixée. Voyez au contraire la liberté commerciale, sortie d’un motu proprio impérial, contestée encore dix ans plus tard. La question ici n’est pas même de savoir si l’opposition était éclairée ou sincère ; elle avait en sa faveur que la mesure, qu’elle combattait a précédé le verdict de l’opinion. Une autre habitude excellente est de soumettre les projets à plusieurs lectures et par suite à plusieurs discussions ; de la sorte toute surprise disparaît : aussi la législation anglaise ne revient-elle jamais sur ses pas, ce qui nous arrive trop souvent.

Il faut que nous apprenions en France à faire des réformes et à ne pas faire de révolutions. Le régime républicain, c’est-à-dire le renouvellement du personnel gouvernemental à échéance fixe, y aidera puissamment. Les mesures arrivées à maturité ne seront plus retardées par l’arbitraire du pouvoir, et la stabilité politique y gagnera tout ce qu’elle perdait aux révolutions produites par le pouvoir personnel et la volonté immuable du monarque.

Ajoutons que l’idée du progrès régulier a fait son chemin dans les esprits. Sous tous les régimes, depuis trente ans, il s’est trouvé des hommes qui, sans fanatisme pour aucune forme politique, et soucieux seulement du bien de leur pays, ont cherché à pousser le pouvoir en avant sans le renverser, et, bien qu’aucune de leurs tentatives n’ait encore abouti, elles ont cependant répandu dans le pays un désir très général de progrès légal et pacifique. De Maistre disait : Chaque croisade a échoué, et toutes les croisades ont réussi. De même on peut dire aujourd’hui que les tentatives dont nous parlons, et qui n’ont réussi à se faire comprendre d’aucun pouvoir, ont cependant excité des sympathies et groupé des volontés tellement nombreuses, que, pour décider des destinées de la France, elles n’ont qu’à le vouloir. La garde nationale parisienne tout entière est pénétrée de ce sentiment ; pleine de dévoûment, de patriotisme, prête à tous les sacrifices, elle stimule au besoin le gouvernement, et en même temps le défend contre les entreprises des partis.

Séparés du reste de la France par les lignes ennemies, nous n’avons pas le droit d’interpréter ses sentimens, et cependant nous croyons ne point nous tromper en disant que la France entière, qui répond aujourd’hui par un si énergique effort à l’appel de Paris, ne se sentira plus d’objection contre la république quand elle sera bien convaincue que cette république que Paris a proclamée, qui a partout rallié tous les partis, n’est ni la dictature de Paris sur la France, ni celle d’une commune révolutionnaire sur Paris, ni le règne de quelques sectaires attardés ou de quelques voltigeurs de 93, mais qu’elle est le règne des lois, la souveraineté de l’opinion régulièrement consultée par le suffrage universel, le gouvernement de la raison publique.

Elle ne peut plus être autre chose.

Que la classe moyenne tout entière, que tous les esprits éclairés à tous les degrés de l’échelle sociale accueillent donc la république non comme un expédient transitoire, mais comme la forme définitive du gouvernement du pays, comme la seule que les classes laborieuses, avec lesquelles il faut aujourd’hui compter, acceptent sans réserve, et contre laquelle elles ne nourrissent aucune arrière-pensée de renversement ; que les hommes qui sont l’élite de la société française apportent à la république leurs sérieuses qualités d’ordre, de lumière, d’expérience, d’économie, et, vivifiée par ce puissant concours, elle cessera d’être le rêve, l’idéal étroit d’un parti, pour devenir patrimoine de la France prenant en main la direction de ses propres affaires et se gouvernant elle-même. Osons croire, espérer et vouloir, et le succès est assuré.


ADOLPHE GUEROULT.