La Résurrection de Villiers de l’Isle-Adam

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Les Souscripteurs au monument de Frédéric Brou à la mémoire de Villiers de l’Isle-Adam, sont priés d’envoyer le montant de leurs souscriptions à M. A. Blaizot, libraire, 22, Rue Le Peletier, Trésorier du Comité formé pour l’érection, dans Paris, de ce monument extraordinaire.





Les chrétiens ne croient pas à la mort. « Vita mutatur, non tollitur, dit la Liturgie : La vie est changée, elle n’est pas ôtée. »

Si quelqu’un a voulu cela, c’est le pauvre Villiers de l’Isle-Adam. La mort sans retour, puante et inconcevable, telle que l’ambitionnent les « tueurs de cygnes », n’était pas dans ses moyens.

Voici donc ce qui lui arrive tout à coup, dix-sept ans après qu’il s’est endormi. La Gloire vient, la gloire toute nue, sans ailes ni auréole, la gloire des misérables. Elle le tire de son sépulcre et dressant le cercueil, elle en arrache les planches d’une irrésistible main… Le pauvre grand poète qui n’est pas mort, puisque nul ne peut mourir, entr’ouvre les yeux comme un criminel mal éveillé qui se demanderait si c’est l’heure de son jugement ou l’heure de son supplice.

Malheureux et glorieux homme ! Il a écrit quelques hautes paroles que ses contemporains n’entendirent pas et qui, peut-être, feront tressaillir, dans quelques années, les rares survivants de l’Intellectualité. Son départ fit la joie d’un grand nombre : In Nativitate ejus multi gavisi sunt, et son retour exaspérera les crocodiles. Car il va revenir, je vous le dis, en vérité.

Infortuné Villiers ! Je n’oublierai pas ses tristes funérailles à Saint-François-Xavier et le sale cortège des gens de plume sous la pluie torrentielle !

Celui de tous ses contemporains qu’il avait le plus méprisé, un pontife de boue et de fumier, devait, je crois, déposer sur sa tombe l’immondice d’une harangue. Je pris la fuite à moitié chemin.

Mais, quelle fin lamentable ! Je l’ai racontée ailleurs et il vaut mieux n’y pas revenir. C’est de la tristesse et de l’horreur pour jusqu’à la tombe…



Je suis, disait-il, de la race des Êtres qui font l’honneur des autres hommes.

Il ne voulut jamais qu’on lui parlât d’une « autre patrie que l’exil » et la vie, par conséquent, fut merveilleusement chienne pour ce pauvre enfant sublime.

« Tout homme est l’addition de sa race ». Ainsi est condensée, comme sur une lame d’airain, par le philosophe Blanc de Saint-Bonnet, toute l’expérience des siècles.

C’est-à-dire qu’à l’extrémité du dernier rameau d’un grand arbre élu par la foudre, pend toujours un fruit de délectation ou d’épouvante en qui l’essence précieuse fait escale avant de disparaître à jamais.

Quand il s’agit d’une sève très glorieuse, comme dans le cas de Villiers, le douloureux être chargé de tout assumer n’est pas seulement le support unique des splendeurs ou des misères, des joies divines ou des deuils profonds, des abaissements ou des triomphes accumulés par tant d’ancêtres. Il faut encore qu’il porte le Rêve de tout cela, qu’il le porte dans le long, l’interminable désert, « de l’utérus au sépulcre », sans qu’une âme puisse le secourir ou le consoler.

Il lui faut subir le miraculeux et redoutable héritage d’une poitrine houleuse de tous les soupirs des générations dont le nom même agonise.

La destinée de l’auteur d’Axel fut si extraordinaire que sa vie parut comme un raccourci de l’histoire même de la Race altière dont il était la suprême incarnation. Une espèce d’analogie me fera peut-être comprendre.

Vous rappelez-vous ces chronologiques épitomés qu’infligèrent à notre enfance des pédagogues inassouvis de malédictions ? Chaque époque est condamnée à respirer entre quatre pages étroites, en ces opuscules suffocants où les événements les plus éloignés, les plus distincts, sont empilés et pressés à la manière des salaisons dans la caque d’un exportateur.

Charlemagne y compénètre Mérovée, les premiers Valois ne font qu’un mastic avec les Valois d’Orléans ou les Valois d’Angoulême, Henri III crève les côtes à Charles le Sage, François Ier s’aplatit sous Louis le Gros, Ravaillac assassine Jean sans Peur et c’est à Varennes que Louis XIV a l’air de signer la révocation de l’Édit de Nantes. Etc. Tout recul est impossible et le chaos indébrouillable.

Villiers de l’Isle-Adam, dernier du nom, et n’ayant plus rien devant lui que le Goujatisme grandissant de la fin du dernier siècle, était lui-même, en quelque manière, un de ces terribles abrégés.

Incapable de s’ajuster à la vie contemporaine qui le pénétrait de dégoût, il résidait au fond de son propre cœur, tel que, dans son antre, un dragon d’avant le Déluge, inconsolable et hagard de la destruction de son espèce.

Il portait vraiment en lui les âmes de tous les grands de sa Maison et la liste en était longue. Il confabulait avec leurs ombres, ne cherchant pas irrespectueusement à les démêler, bien au contraire, et finissant par être heureux de ne plus savoir ce qui revenait, en bonne justice, à chacune d’elles.

Il était, d’ailleurs, je l’ai dit, un de ces rares adeptes qui nient la mort, se persuadant que l’autosurvie est un acte simple de la volonté et qu’il est incomparablement plus facile de s’éterniser que de finir.

Selon lui, la mort dont parlent tant les imbéciles n’était qu’une imposture, une insoutenable imposture inventée par les fabricants de couronnes et les marbriers.

Il avait même écrit pour son usage personnel, une fantaisie — hégélienne, hélas ! — sur cet objet, en vue d’établir qu’êtres et choses ne peuvent avoir d’autre maintien devant l’Infini que celui qu’il plaît à notre conscience de lui accorder.

Il vivait donc au milieu d’un groupe superbe dont il avait, depuis longtemps, obtenu la résurrection — nullement ému d’aboucher ensemble des guerriers ou des magistrats séparés par toute la largeur des siècles et dont la personnalité même se perdait pour lui dans l’admirable cohue des individus de son sang.



Son voyage en ce monde passe pour être connu. On en a fait une légende merveilleuse, quoique les circonstances bizarres dont l’imagination de quelques-uns et la sienne propre l’ont surchargée aient été beaucoup plus rares qu’on ne le suppose.

Le trouble célèbre de son esprit n’était, au fond, que le trouble de son âme et c’était, comme cela, bien assez tragique.

Je voudrais exprimer que sa vie se trouva configurée à l’Histoire même de sa Race et que tel fut le principe de douleurs sans nom. Mais comment faire entendre un pareil langage ?

Cette histoire qui est juste au centre de l’Histoire universelle et qu’on apprend si mal dans les écoles, était, en lui, tout à fait vivante et contemporaine. Elle le brûlait, le dévorait comme une flamme furieuse dont il eût été l’aliment dernier.

Dans la flagrance des tortures, ses moindres gestes récupéraient aussitôt les gestes anciens de la Lignée tout entière qui mourait debout dans les ventricules de son cœur.

Très peu le comprirent et ceux-là que pouvaient-ils pour un si grandiose malheureux ? Dieu lui-même, le Dieu Moloch ne voulant plus d’aristocratie, l’holocauste s’imposait.

Le génie littéraire lui avait été donné par surcroit, mais ce fut la broutille de son supplice…

Qu’ils avaient été beaux les commencements ! On avait vingt ans, on éblouissait les hommes et les femmes, toutes les fanfares éclataient sur tous les seuils, on apportait au monde quelque chose de nouveau, de tout à fait inouï que le monde allait sans doute adorer, puisque c’était le reflet, l’intaille fidèle des primitives Idoles.

Qu’importait qu’on fût très-pauvre ? N’était-ce pas une grandeur de plus ? On avait, d’ailleurs, une besace pleine de fruits qui ressemblaient à des étoiles, ramassés à deux mains dans la forêt lumineuse, et on ne doutait pas de l’espèce humaine.

Mais on s’aperçut, un jour, que le peuple, dégoûté du pain, réclamait à grands cris des pommes de terre ; qu’il voulait qu’on lui frottât la plante des pieds avec le gras des petits boyaux des Princes de la Lumière — et ce fut le commencement de l’agonie qui dura trente ans.



Un monument à Villiers de l’Isle-Adam ! à l’auteur d’Isis, de Tribulat Bonhomet, des Contes cruels, de l’Ève future, d’Axel, de tout ce qui fut écrit de plus amer, de plus giflant, de plus cinglant, de plus fouaillant les chiens ! qui donc en a parlé ? Personne.

Il est arrivé simplement, ces derniers jours, que l’œuvre de Villiers, venant à tomber dans l’âme d’un sculpteur intuitif — Frédéric Brou, auteur déjà célèbre des bas-reliefs du monument de Benjamin Franklin — s’y est concrétée, solidifiée, pétrifiée synthétiquement, au point que Villiers lui-même se voulant en marbre ou en bronze, n’aurait pu dicter autre chose que le groupe vraiment extraordinaire gravé à la première page de cette brochure.

L’érection d’un tel monument est, d’ailleurs, difficile à concevoir. Songez que le groupe est, en réalité, je ne dis pas de trois personnes, mais de trois figures. Il y a, comme je l’ai dit, la Gloire, la gloire excitatrice, — telle que Villiers pouvait la comprendre. Elle se nomme Tullia Fabriana, Claire Lenoir, Ellen, Morgane, Sara, Akédysséril ; une femme unique, dans les deux sens du mot. Il y a ensuite Villiers se réveillant et, enfin, il y a la Mort signifiée par ce cercueil, debout comme un homme, s’efforçant de résister à la Gloire !

Qu’on essaie de se représenter l’effarement, l’affolement de la multitude à l’aspect de cette troisième figure dressée sur une place publique, comme un échafaud ou un trône, comme ce trône de Grèce auquel le pauvre Villiers se crut des droits :

Un trône pour celui qui rêve,
Un trône est bien sombre aujourd’hui…
Il est formé de quatre planches
Absolument comme un cercueil !

Le Bourgeois, le « Tueur de cygnes », ainsi que le nommait notre poète, n’aime pas qu’on lui rappelle le cimetière. Il n’est pas lyrique, lui, il ne rêve pas, il ne croit pas qu’on se réveille dans les sépulcres. Sa chair immonde qui rend fétide le cœur des fleurs et qui fait crever les vers, il ne l’imagine pas revivifiée. Alors cette fin dernière exaspère ce réprouvé et tout ce qui le contraint d’y penser lui remplit la gueule de malédiction et d’écume,

Ce serait pourtant beau et fier, et si noble, et combien juste ! qu’il y eût ici ou là, à Montmartre ou au Luxembourg, — en ce Paris horriblement souillé et défiguré de bêtise, mais qui est tout de même encore le vieux Paris des élus, — une telle protestation de la Poésie contre la Mort !

Mais, une fois de plus, quelle peur et quelle fureur ! Jésus s’est nommé lui-même la Vie et c’est pour cela qu’il ressuscitera, un jour, tous les morts. Il n’y aura jamais eu d’épouvante comme celle-là. Pour un grand nombre ce sera, sur la dernière marche de l’escalier des temps, le premier grondement de l’Épouvante éternelle.

En attendant, l’affirmation telle quelle de la survie d’un poète serait quelque chose de foudroyant. Personne ne ressusciterait, c’est infiniment probable, mais il y a des chances pour que ceux qui auraient pu faire semblant de vivre longtemps encore fussent horrifiés à en crever. Dans le cas de Villiers de l’Isle-Adam, surtout, l’expérience vaut d’être tentée,


Songez donc. La centrale préoccupation, l’ombilic du poète singulier que fut l’auteur de l’Ève future, et ce qui doit être tout à fait intolérable aux imbéciles, c’était son besoin vraiment inouï d’une restitution de la femme. Manière d’être si rare qu’il est presque impossible d’en parler sans avoir l’air de solliciter, pour soi-même, un cabanon.

Je demande si on a bien lu. Je viens d’écrire ces mots : Restitution de la Femme.

Il ne s’agit pas d’un plaidoyer, d’un paranymphe dithyrambique, de tel ou tel flagornant éloge du Sexe dangereux. Il s’agit d’un renouveau du Paradis terrestre, après le rigoureux hiver de six mille ans. Il s’agit de retrouver ce fameux Jardin de Volupté, symbole et accomplissement de la Femme, que tout homme cherche à tâtons depuis le commencement des siècles.

Étant poète et ce poète-là, Villiers avait plus besoin qu’un autre de la femme, de cette Femme non pareille à qui nul ne résistera, fût-il Dieu le Père, dont le sourcil attise le cœur des Saints et de laquelle il fut écrit qu’« Elle rira au dernier jour ».

Il en avait un besoin si furieux qu’après l’avoir cherchée, vingt ans, parmi les fantômes de ses rêves, il essaya résolument de la créer, comme eut fait un Dieu, avec de la boue et de la salive.

L’Ève future est le résultat de cet effort de Titan et c’est presque une question de savoir si cette Ève, antérieurement à la catastrophe qui la détruisit, était capable de vivre. On pourrait interroger là-dessus M. Thomas Alva Edison que Villiers a magnifié et glorifié pour toute la durée des siècles.

En tout cas, elle vécut en lui, de quelle bouillonnante vie ! et c’est elle que je vois arrachant les planches de son cercueil !

Oui, depuis Isis jusqu’à Axël, il a eu ce rêve de la Femme infiniment belle, aussi forte que les colonnes des cieux, omnisciente autant que Celui qui siège sur les Chérubins, une Femme qui serait Dieu ! Cela c’était sa conception personnelle et particulière, sa vision, pour mieux dire, de l’Esprit-Saint qui est cette Troisième Personne divine par laquelle tout doit être accompli et que la Femme symbolise d’une façon très mystérieuse.

Cette préoccupation avait en lui, quelque chose de surnaturel. Fort étranger, d’ailleurs, à l’Exégèse, à l’Herméneutique sacrée, n’ayant pas, comme le chrétien qu’il eût pu être et qu’il croyait être, une règle rigide, un Credo que n’ont pu faire plier les siècles, faussé par l’hégélianisme et saccagé par les curiosités les plus dangereuses, parfois incroyablement privé d’équilibre, je crois qu’il ne comprit jamais le pressentiment grandiose dont il suffoqua trente ou quarante ans.

Vainement ce haut poète paraissait avoir reçu tous les dons : la Beauté, le Génie, la Noblesse, l’absolu Courage, la Sympathie expansive et toute-puissante. Ses facultés Imaginatives et lyriques en activité permanente et qui faisaient penser à ces feux errants du Livre Saint, mais surtout la promptitude archangélique de ses épigrammes, qui ne s’en souvient ?

Eh bien ! tout cela ensemble ne put prévaloir contre les formules indéracinables d’un cuistre allemand. La cécité de cet aigle fut procurée par l’éblouissement de cette lanterne ! Toute une vie d’homme, il chercha son âme à la clarté d’un triste boudin philosophique supposé l’unique flambeau. Il n’est pas possible d’imaginer une misère plus profonde.

Et pourtant cette âme tant cherchée, cette âme sur laquelle il ne voyait pas ruisseler le Sang de Jésus-Christ, il la savait tout de même assez précieuse pour en parler avec grandeur.

« Elle estimait son âme trop préférable à l’univers pour la laisser entrevoir ». « Son âme planait au milieu de ses pensées comme un aigle dans les ténèbres ». « Certes ses brillantes amies et ses danseurs ne se doutaient guère que leurs compliments ou leurs paroles tombaient dans son âme profonde, comme, en hiver, les sons de cloche des hameaux tombent emportés par les rafales nocturnes et lointaines dans la désolation de l’espace ».

Il s’agit ici de Tullia Fabriana dans Isis, c’est-à-dire d’une femme quelconque incarnée par Villiers et, dès lors, avantagée de toutes les merveilles de son paradis, à lui.

« Les hommes doués de l’incarnation intuitive, dit-il, se mettent dans autrui et s’y regardent comme dans un miroir… Sous le voile de ce dont il parle, nul ne traduit, n’évoque et n’exprime jamais que lui-même. » Cette formule, horriblement hégélienne, revient sans cesse.



Ne me tue pas. À quoi bon ? Je suis inoubliable », dit Sara, prenant Axël dans ses bras. « Sais-tu ce que tu refuses ? Toutes les faveurs des autres femmes ne valent pas mes cruautés ! Je suis la plus sombre des vierges. Je crois me souvenir d’avoir fait tomber des anges. Hélas ! des fleurs et des enfants sont morts de mon ombre.

« Laisse-toi séduire ! — Je t’apprendrai les syllabes merveilleuses qui enivrent comme les vins de l’Orient. Je puis t’endormir en des caresses qui font mourir. Je sais le secret des plaisirs infinis et des cris délicieux, des voluptés où toute espérance défaille. Oh ! t’ensevelir en ma blancheur, où tu laisserais ton âme comme une fleur perdue sous la neige ! Te voiler de mes cheveux où tu respirerais l’esprit des roses mortes !… Cède. Je te ferai pâlir sous les joies amères ; j’aurai de la clémence pour toi, lorsque tu seras dans ces supplices !…, Mon baiser, c’est comme si tu buvais le ciel ! Les premiers souffles du printemps sur les savanes sont moins tièdes que mon souffle — plus pénétrant que la fumée des cassolettes qui brûlaient dans les sérails de Cordoue, plus chargé d’oubli que les senteurs des lames de cèdre clouées, par les magiciens, aux arbres des jardins de Bagdad pour humilier les fleurs divines.

« Reconnais, dans mes yeux, l’âme des belles nuits, lorsque tu marchais dans les vallées et que tu regardais les cieux ; je suis cet exil aux inconnues étoiles, que tu cherchais ! Je donnerais tous les trésors pour être le tien éternel. Oh ! quitter la vie sans avoir baigné de larmes tes yeux, ces fiers astres bleus, ces yeux d’espérance ! oh ! sans t’avoir fait frémir sous les profondes musiques de ma voix d’amour ! — oh ! songe, — ce serait affreux, ce serait impossible ! Renoncer à ceci passe mon courage. Abandonne-toi, dis, Axël, — Axël !… Et je te forcerai de balbutier sur mes lèvres les aveux qui font le plus souffrir, — et tous les rêves de tes désirs passeront dans mes yeux pour multiplier ton baiser… »

Akédysséril est une autre vision de la même créature, de la Femme qu’on ne peut pas oublier et dont on meurt comme de la Face de Dieu.

« Cette neigeuse fille de la race solaire était de taille élevée. La pourpre mauve, intreillée de longs diamants, d’un bandeau fané dans les batailles, cerclait, espacé de hautes pointes d’or, la pâleur de son front. Le flottement de ses cheveux au long de son dos svelte et musclé, emmêlait ses bleuâtres ombres, sur le tissu d’or de sa robe, aux bandelettes de son diadème. Ses traits étaient d’un charme oppressif qui, d’abord, inspirait plutôt le trouble que l’amour. Pourtant des enfants sans nombre, dans le Habad, languissaient, en silence, de l’avoir vue.

« Une lueur d’ambre pâle, épandue en sa chair, avivait les contours de son corps : telles ces transparences dont l’aube, voilée par les cimes himalayennes, en pénètre les blancheurs, comme intérieurement.

« Sous l’horizontale immobilité des longs sourcils, deux clartés bleu sombre, en de languides paupières de Hindoue, deux magnifiques yeux surchargés de rêves, dispensaient autour d’elle une magie transfiguratrice sur toutes les choses de la terre et du ciel. Ils saturaient d’inconnus enchantements l’étrangeté fatale de ce visage dont la beauté ne s’oubliait plus.

« Et le saillant des tempes altières, l’ovale subtil des joues, les cruelles narines déliées qui frémissaient au vent du péril, la bouche touchée d’une lueur de sang, le menton de spoliatrice taciturne, ce sourire toujours grave où brillaient des dents de panthère, tout cet ensemble, ainsi voilé de lointains sombres, devenait de la plus magnifique séduction lorsqu’on avait subi le rayonnement de ses yeux étoiles. »



Chaque fois que tu AIMES, tu meurs d’autant », répond à cela le grognant, Hegel et voilà balayée toute cette poussière d’or.

Ce qui est remarquable ici, c’est l’antagonisme du chrétien de l’île de Rhodes et du philosophe allemand. L’enfant des chevaliers voudrait adorer hors de lui, l’écolier de la choucroute adore en lui-même. Oh ! ce n’est pas facile à comprendre !

« Tu n’es que ce que tu penses : pense-toi donc éternel… Tu es ton futur créateur. Tu es un Dieu qui ne feint d’oublier sa toute-essence qu’afin d’en réaliser le rayonnement. Ce que tu nommes l’univers n’est que le résultat de cette feintise dont tu contiens le secret. Reconnais-toi ! Profère-toi dans l’Être ! Extrais-toi de la geôle du monde, enfant des prisonniers. Évade-toi du Devenir ! Ta « Vérité » sera ce que tu l’auras conçue : son essence n’est-elle pas infinie comme toi !…

« Tu te juges pauvre, toi qui, d’un regard, peux posséder le monde ! Tu veux aussi acheter comme les humains, et passer des contrats, agiter des papiers — pour être SÛR que tu possèdes une chose ! Ainsi tu ne te croirais le maître d’un palais par toi contemplé que si tu devenais, par un traité, le prisonnier de ses pierres, l’esclave de ses valets, l’envié de ses hôtes roulant vers toi des yeux vides ! Alors que tu devrais pouvoir y entrer et que, devant ta seule présence et ton souverain regard, tous les serviteurs viendraient t’obéir et que le prétendu « maître » de ce même palais, leur dirait en balbutiant, et incliné devant la lumière de ta face : — Adressez-vous à lui !…

« Acceptes-tu la Lumière, l’Espérance et la Vie ? »

Cette question est faite successivement à deux êtres jeunes et beaux qui s’adorent, par un délégué des Ténèbres, du Désespoir et de la Mort. « Vivre ! répondirent-ils, les serviteurs feront cela pour nous », et ils décident de crever ensemble sur cette parole de démence. Je n’ai jamais rien vu de plus affligeant que ce désordre complet en un Louvre intellectuel aussi magnifique.

« Je ne demande pas mieux que de me mettre à genoux devant mon Créateur, mais à la condition que ce soit bien devant Lui que je mette à genoux et non devant l’idée que je m’en fais. Je ne demande précisément que d’adorer Dieu, mais je ne me soucie pas de m’adorer moi-même sous ce nom, à mon insu. Et il est difficile de m’y reconnaître. »

Puissance affreuse de la méchante sottise hégélienne dont ce hautain persifleur ne sut jamais se délivrer, bien qu’averti par sa tradition familiale et nourri par quatre siècles de lait chrétien.

« Encore, s’ils étaient sincères ces philolosophes ! écrivait-il, autrefois, dans Isis. Mais ils ne se plaisent qu’à refroidir la paisible espérance des autres. Toute parole contient une force, et comme ils parlent en prenant peu de souci du scandale contenu dans leurs paroles, ce scandale, étant quelque chose, marche à travers les foules et les siècles… »

J’ai vu cet homme pleurer en se souvenant de Notre Seigneur Jésus-Christ dont il pouvait se croire séparé par quarante abîmes.

Délices de l’Imagination, voluptés du Rêve, qui vous connaîtra comme celui-là vous a connues ? À l’instar de tous les poètes, Villiers de l’Isle-Adam avait en lui une sorte de Paradis terrestre. Et c’est pour cela qu’il lui a fallu l’Ève future, ce livre de magicien, splendide et désespéré, incompréhensible totalement pour une génération qui a tout oublié de l’Invisible et de l’Impalpable.

Mais quel homme, je me le demande, fut jamais autant honoré que M. Edison, le héros, le protagoniste, pour mieux dire, de ce livre infiniment extraordinaire ?…

Je ne veux plus m’affliger moi-même en reparlant de l’infortune excessive du grand artiste enfermé dans un cabanon philosophique et mendiant une minute de liberté à la bienfaisance des étoiles.

L’enfantillage des harangues hermétiques de Maître Janus, par exemple, comparées à ces Épîtres de saint Paul d’où sort le tonnerre, disait saint Jérôme, est à sangloter.

Il reste ceci que le plus beau souvenir de la Race humaine — l’Épouse Vierge du Paradis — a été fixé, vaille que vaille, dans un poème de feu et de lumière et que la gloire de cette merveille est un hommage au grand ingénieur américain.



Je m’aperçois que je n’ai pas encore parlé des trésors cachés et ce n’est certes pas le plus petit endroit de cette caverne lumineuse qu’était l’imagination de Villiers.

Ceux qui le voyaient souvent — amis ou ennemis, hélas ! — savent qu’il parlait volontiers d’un trésor ou d’un amas de trésors immobilisés, inutilisés, sommeillant depuis des générations, dans on ne savait quelle crypte ancestrale et qu’il espérait retrouver un jour, levier puissant dont il prétendait soulever le monde.

« Indifférent aux soucis politiques de ce siècle et de cette patrie, aux forfaits passagers de ceux qui les représentent, je m’attarde quand les soirs du solennel automne enflamment la cime rouillée des environnantes forêts. Parmi les resplendissements de la rosée, je marche, seul, sous les voûtes des noires allées, comme l’Aïeul marchait sous les cryptes de l’étincelant obituaire ! D’instinct, aussi, j’évite, je ne sais pourquoi, les néfastes lueurs de la lune et les malfaisantes approches humaines. Oui, je les évite, quand je marche ainsi avec mes rêves !… Car je sens, alors, que je porte dans mon âme le reflet des richesses stériles d’un grand nombre de rois oubliés. »

Quand le pauvre et cher poète pensait à cela, il n’y avait pas sur la terre un homme aussi désarmé. Il se couchait, il se vautrait dans les délices de son espoir ; il aurait signé le rachat à courte échéance de l’île de Rhodes et de tous les royaumes ou principautés du Levant ; il aurait souscrit l’arrêt de mort d’une centaine de millions de musulmans et la mainlevée du Paradis ! Ce trésor était en lui à des profondeurs qu’il ne savait pas lui-même.

« La maîtresse faculté de l’Artiste », ai-je écrit un jour, songeant à Villiers, l’Imagination, est naturellement et passionnément anarchique. Elle ignore les consignes et les rendez-vous, et brûle sur elle-même comme un solfatare. La Création est sa proie, les Anges sont ses Vivandiers et l’Univers est le cantonnement de son choix. L’infini de l’espace est sa lucarne pour explorer la totalité des siècles. Elle est la mère de l’Alpha et la sœur puînée de l’Oméga, et le Serpent symbolique est sa ceinture, quand elle se met en grand gala pour penser seulement à Dieu dont elle est le profond miroir.

« Elle assemble les nuages, mieux que Jupiter, les épaissit autour d’elle à sa fantaisie, et, selon qu’il lui plaît, les dissipe instantanément ou les fait crever en déluge. Les masses les plus inébranlables et les plus pesantes accomplissent des bonds et des escalades, aussitôt que cette Impératrice du Rêve leur a fait un signe.

« Elle est la providence et la salaison des passions humaines. Elle parfume les immondices, désinfecte les élégances, aurifie les dents des crocodiles, rapatrie l’ivresse du parfait amour dans les plus vieux cœurs, découvre des filons de marbre dans des chairs vendangées par la syphilis, restitue des comètes aux plus répugnantes calvities, confère la sapidité de l’ambroisie au vomissement.

« Tout le diabolique et tout le divin sont en elle, parce qu’elle fut investie de la curatelle de l’Art à qui tout est nécessaire et qu’elle est à jamais, pour ses pupilles éperdus, « l’Ange gardien, la Muse et la Madone, » devant qui Baudelaire a recommandé qu’on s’agenouillât, dans un poème d’une fatidique beauté.

« Une jauge quelconque n’est-elle pas dérisoire, en présence de cette capricieuse de l’Infini, de cette califourchonnière des Cieux ? Et ceux qu’on nomme les grands critiques, quand ils ne sont pas des pédagogues toujours aberrants, que pourraient-ils bien être, sinon d’autres ivrognes de la Fantaisie, à la recherche de leur propre lit dans des domiciles étrangers ? »


Et maintenant, c’est à vous que je parle, Thomas-Alva Edison. Ne ferez-vous rien pour celui qui a tant fait pour vous ? Si on vous connaît en France autrement que par vos inventions, « sorcier de Menlo Park », c’est parce que Villiers de l’Isle-Adam, ébloui de ce que Dieu avait mis en vous, décida qu’il en serait ainsi.

Estimant votre œuvre un peu au-dessus des forces humaines, il pensa que vous aviez reçu des dons qui faisaient de vous un peu plus qu’un homme et que vous deviez avoir une âme à l’instar de votre génie. Vous vivriez mille ans et vous changeriez la triste face du monde qu’aucun homme ne pourrait faire pour vous plus que celui-là.

Soyez généreux pour ce grand poète qui vous a comblé et donnez avec grandeur. On est ici un petit nombre de pauvres qui veulent sa gloire comme il a voulu la vôtre et on cherche le moyen de réaliser le monument qu’il faudrait, le monument que voici, le seul qui exprime son génie exactement, puissamment, pathétiquement et à jamais, comme il tenta d’exprimer le vôtre en une œuvre qui ne peut pas périr.

Il est dit dans le Saint Livre que « nul n’est prophète en son pays ». Miraculeusement excepté de cette loi dure, on espère de vous, monsieur Edison, un mouvement grandiose en faveur du poète magnanime qui l’a subie dans sa rigueur, quand il vous glorifiait pour toujours.

Ce serait peut-être aussi le secret de le séparer une bonne fois et définitivement de la multitude banale qu’il a tant détestée. Il est, depuis dix-sept ans, au milieu des morts, cet Immortel, ce solitaire têtu qui ne put jamais se consoler d’être né au milieu des hommes.

« Je bois à vous, écrivait-il, je bois à vous, forêt, donneuse d’oubli ; herbes mouillées ; roses sauvages qui croissez sous les chênes, enivrées de la rosée qui tombe des lourds feuillages ; à vous, plages, où flottent, le soir, les senteurs salées des vagues emplies d’étoiles et qui vous étendez comme moi, magnifiques et solitaires. »