La Révolte des Canaques

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La Révolte des Canaques
Revue des Deux Mondes3e période, tome 30 (p. 672-689).
LA
REVOLTE DES CANAQUES

L’insurrection sanglante qui vient d’éclater en Nouvelle-Calédonie nous crée de graves embarras dont il faut tâcher de sortir sans retard si nous ne voulons perdre les bénéfices d’une installation déjà ancienne. Et que sont ces embarras à côté d’autres dangers dont nous étions menacés si la révolte des Canaques avait été un seul instant victorieuse ? Son triomphe eût causé des malheurs irréparables, puisqu’il aurait eu pour conséquence immédiate de favoriser l’évasion de milliers de forçats dont notre possession du Pacifique est le séjour obligé. Qu’on se figure cette horde de malfaiteurs s’éparpillant sur les deux mondes ! On va voir que l’éventualité de cette épouvantable dispersion a failli se produire : elle a été entrevue par la population affolée de Nouméa, et c’est trop.

Dès que la levée de boucliers des Canaques sera comprimée, — si elle ne l’est pas déjà à cette heure, — nous serons placés entre deux alternatives : laisser s’accomplir le massacre en masse des indigènes, comme l’ont fait les Anglais en Australie, ou entretenir sur une île située à nos antipodes une force militaire considérable et ruineuse pour le budget de la marine. Quand une insurrection se produit en Algérie ou en Cochinchine, on l’étouffé avec plus ou moins de vigueur ou de célérité, et tout est dit. En Nouvelle-Calédonie, il ne peut en être ainsi. Là, il nous faut non-seulement châtier des rebelles difficiles à approcher, mais encore assurer la tranquillité de nos pénitenciers. N’oublions pas les colons libres, honnêtes et de bonne volonté, — car il y en a, — auxquels nous devons aide et protection contre des agressions soudaines et sauvages.

L’insurrection des Canaques est une nouvelle preuve des difficultés que nous aurons à vaincre avant de faire de notre possession du Pacifique une colonie paisible et productive. Si nous voulons en rendre le séjour possible avec les élémens dangereux qui forment le fond de sa population, il faudra nous résigner à d’énormes sacrifices, nous préparer à des acquisitions coloniales, et peut-être nous résoudre, — à l’exemple de l’Angleterre, mais non sans répugnance, — à l’extermination d’une malheureuse race. L’étude qu’on va lire a pour objet de faire connaître les détails de la dernière révolte, d’indiquer les mesures qui ont été prises par le gouvernement pour la combattre, de mettre en lumière les causes qui ont pu la motiver, et d’engager les personnes compétentes à chercher avec nous une solution aux problèmes multiples qu’elle a soulevés.


I

C’est le 12 juillet dernier, — par un journal anglais, — que l’on apprit, à Paris, la nouvelle de l’insurrection canaque. L’étonnement fut très pénible, d’autant plus pénible que les premiers détails de la révolte nous étaient transmis par un télégramme étranger. La stupeur augmenta lorsqu’on sut que le drame néo-calédonien n’avait pas eu de prologue, et que nos compatriotes avaient été pris à l’improviste. Personne, hélas ! ne peut avoir oublié en France le rôle joué par « les surprises » dans nos récens désastres ; il était permis d’espérer qu’après un si grand nombre de cruelles leçons nous ne serions plus les victimes de notre imprévoyance !

Et pourtant qui songeait aux Canaques, il y a peu de jours encore, et à qui l’idée fût-elle venue que des sauvages seraient assez osés pour attaquer des postes de gendarmes et des établissemens agricoles ? Tout le monde les croyait sinon satisfaits de notre occupation, du moins hors d’état de nuire. On se figurait volontiers que les plus indépendans d’entre eux, nus, farouches, le casse-tête à bec d’oiseau et la sagaie au poing, erraient dans les parties montagneuses de l’île, que les plus civilisés se vautraient ivres dans les ruisseaux de Nouméa. A Paris, dans les ministères, et à Nouméa, au palais du gouverneur, nul ne croyait à la possibilité d’un soulèvement. Il est intéressant de citer à ce sujet les propres paroles du gouverneur de la Nouvelle-Calédonie dans son dernier rapport au ministre de la marine :

« On vivait ici avec une insouciance incroyable, dans des habitations isolées, dans des postes ouverts de tous côtés, dont les abords n’étaient même pas découverts ; on regardait les Canaques comme de grands enfans, parfois boudeurs, mais toujours inoffensifs ; ils jouissaient d’une confiance, d’une intimité même vraiment étranges. Toute cette population de colons et de soldats, dispersée au milieu des bois, s’était endormie dans une sécurité complète : dur a été le réveil ! Tous, surpris dans une quiétude parfaite, ont été égorgés. » La raison de cette « quiétude parfaite » doit être sans doute cherchée dans ce fait que depuis 1868 aucune révolte sérieuse ne s’était produite en Nouvelle-Calédonie, les plus turbulens guerriers des tribus ayant été tués dans la dernière guerre que nous leur fîmes, ou achetés par nous. Titema, l’un des chefs ennemis à conscience vénale, était même venu fixer sa résidence à Nouméa. Tout le monde a pu le voir, il y a peu d’années encore, coiffé d’un chapeau de général à long plumet, vêtu d’un habit brodé, les épaules surchargées de grosses épaulettes, buvant dans les débits de boissons du chef-lieu avec quiconque voulait se donner l’émotion de trinquer avec un cannibale.

Avant la pacification générale de l’île qui s’obtint en 1868, les soulèvemens des Canaques furent très fréquens. En seize ans, soixante-douze blancs furent tués en détail et presque tous mangés. On voit combien la dernière insurrection est grave, puisque le chiffre des morts a dépassé en très peu de jours celui de deux cents. En 1859, c’est-à-dire six ans après la prise de possession officielle de la Nouvelle-Calédonie, Nouméa n’était qu’un misérable camp ; il en serait de même aujourd’hui, si l’empire n’avait décidé de transporter hors de France les condamnés aux travaux forcés. Un vieux colon de Nouméa nous a raconté qu’il fallait y exercer continuellement une active surveillance, la ville n’étant alors qu’un assemblage de misérables huttes en bois, où s’abritaient les militaires et quelques pauvres immigrans. Ces constructions, recouvertes en paillottes, étaient agglomérées sur un petit espace, car il fallait toujours redouter les attaques des indigènes rôdant aux alentours. Le Canaque, rampant dans la jungle, approchait comme une bête fauve de la ville naissante, et la mort attendait quiconque s’en éloignait sans armes ; un seul coup de hache en pierre polie assommait l’imprudent. Si le cadavre n’avait pas été enlevé pour servir de régal aux guerriers, — « seule nourriture des héros, » disent les Néo-Calédoniens, — on le trouvait pendu à quelque branche d’arbre. Parfois, à l’heure du crépuscule, retentissait un coup de feu : c’était un Français qui tombait frappé d’une balle pendant qu’il bivouaquait auprès d’un bûcher en flammes. La nuit, les hautes herbes ou les palétuviers empêchaient de découvrir les traces de l’assassin. On sait que les Arabes ont pratiqué longtemps, contre nos soldats isolés, ce genre de guet-apens. L’audace des Canaques dépassait dans les premiers jours de la conquête tout ce qu’on peut s’imaginer. Pendant une nuit sombre, ils dévalisèrent une baraque où étaient amoncelés des approvisionnemens considérables, et ce dépôt était cependant sous la garde de dix hommes. Une autre fois, cinquante indigènes se ruèrent sur quatorze soldats d’infanterie de marine, à 200 mètres de Nouméa. Pas un des nôtres ne fut tué, mais la lutte corps à corps fut terrible, et sans l’énergie vraiment surprenante qui soutint nos fantassins en ce moment suprême, tous eussent péri. En 1861, les naturels de Kuamé massacrèrent douze colons en un seul jour ; — le nom de la Baie du massacre est resté attaché à l’endroit où ces infortunés périrent. En 1864, l’équipage de la Reine-des-Iles fut entièrement anéanti en vue de la goélette de l’état, la Fine. En 1867, deux Néo-Calédoniens, aux ordres d’un fameux chef cannibale, du nom de Gondon, tranchèrent la tête au colon Tagnard, en plein jour, à quelques centaines de mètres d’un poste. A Puebo, le 6 novembre 1867, trois gendarmes, qui rentraient sans défiance à leur caserne, à neuf heures du soir, furent attaqués par des naturels de la tribu de Gabarick ; ces militaires furent assassinés et leurs cadavres laissés sur place. Les sauvages de cette même tribu massacrèrent ensuite le colon Démenée et blessèrent Mme Démenée, ainsi que deux de ses fils. A cette occasion la guillotine fonctionna pour la première fois en Nouvelle-Calédonie : neuf têtes de Canaques roulèrent, au grand ébahissement des tribus assemblées autour de l’échafaud, sur la plage de Puebo. Peu de temps après, six de nos soldats furent encore surpris par une centaine d’Ounonas, — nos alliés pourtant, — tués et mangés par eux. C’est à la suite de cette tuerie et de celle des passagers et de l’équipage du cotre français le Secret qu’il fut résolu d’exécuter une vigoureuse attaque contre les tribus ennemies. Voici, d’après le rapport militaire du gouverneur, un résumé de cette expédition :

« Pendant près de six heures, les troupes, divisées en trois colonnes, pour attaquer l’ennemi à l’est, à l’ouest et au midi, marchèrent dans un pays sillonné de ruisseaux marécageux, de collines escarpées aboutissant à des ravins, à des sentiers trop étroits pour y poser les pieds. Puis il fallut recommencer de nouvelles ascensions suivies bientôt de nouvelles descentes.

« Les villages des Canaques sont bâtis sur les cimes les plus élevées des montagnes ou situés au fond des précipices. Pour arriver à ces derniers, il faut accomplir des prodiges de gymnastique, se coucher sur le dos et pousser ainsi les pieds en avant. Pour s’élever aux premières, il faut ramper sur les pieds et sur les mains. Après avoir traversé la forêt où chacun tenait son voisin par la main pour ne pas se perdre, et où la marche était entravée par des excavations que l’on traversait les yeux fermés derrière des guides et sous une pluie torrentielle, nous arrivâmes à l’entrée d’une vallée. Nous étions muets et harassés. — Il était cinq heures du matin. Là s’élevaient de magnifiques bouquets d’arbres que les guides nous montrèrent d’un air mystérieux et terrifié comme étant l’emplacement de la tribu ennemie. Nous descendîmes dans la vallée en traversant des plantations de cannes à sucre, de bananiers et de cocotiers. C’était en effet dans ce délicieux nid de verdure que se trouvait l’un des villages de nos féroces ennemis. Selon l’usage, il fut attaqué à la baïonnette ; les habitans furent assommés à la sortie de leurs huttes, dont l’ouverture est basse et étroite. Quelques Canaques défendirent vaillamment leur vie, d’autres prirent la fuite et formèrent une bande de véritables démons qui, dès le lendemain, dans un retour offensif, harcela nos troupes victorieuses. Ces dernières les tenaient à distance, mais parvenaient à peine à les troubler par le feu de leurs carabines. Nous n’avions vu dans le village qu’un horrible trophée, composé d’ossemens provenant des victimes du cotre le Secret, et qui semblait avoir été placé à dessein pour attirer les regards. Au milieu d’une place, devant l’habitation d’un chef, une perche, longue de plusieurs mètres et plantée en terre, portait trois crânes sanglans auxquels adhéraient encore quelques lambeaux de chair. »

Cette sévère leçon, l’absorption, sans métaphore, du féroce Gondon par des cannibales comme lui, et la soumission du vaniteux Tetima, firent régner pendant dix ans le calme le plus absolu dans la colonie. Tout à coup, le 2 juillet de cette année, sans que l’on se doutât de rien, sans que l’on eût été prévenu par aucun indice, on apprenait avec stupeur à Nouméa que cinq gendarmes avaient été massacrés dans leur brigade aux environs d’Ourail, à vingt lieues à peu près du chef-lieu. Il y avait eu cependant des assassinats antérieurs à ceux du 2 juillet, et auxquels on avait eu le tort d’attacher trop peu d’importance. C’est ainsi que, dès le 19 juin, on avait été informé à Nouméa qu’un crime avait été commis, à Ouaméni, sur la propriété d’un M. Dezanaud, située sur la route de Bouloupari à Ourail. Les victimes étaient un nommé Chêne, gardien de la station, — une femme indigène, qui habitait avec lui, — et deux enfans. De l’examen des cadavres, il résultait que Chêne avait reçu un coup de hache en pierre qui lui avait fendu le crâne, et que la femme indigène avait été frappée à la tête au moyen d’un casse-tête, de ceux dits becs d’oiseau. Ce Chêne était un libéré qui avait pris avec lui, il y a plusieurs années, une femme indigène ; il en avait eu deux enfans. Fatigué de cette première femme, Chêne l’avait répudiée et était allé dans la tribu de Dogny en choisir une seconde. Malgré l’opposition des Canaques et les menaces qu’ils firent entendre, Chêne enleva la femme qui lui plaisait et l’entraîna chez lui. La tribu fut très justement irritée de ce rapt, qui n’eût été toléré, il faut bien le reconnaître, dans aucune colonie anglaise ; cette tribu était en outre, à ce que l’on suppose, très froissée de différentes mesures prises contre elle depuis deux ans environ au sujet de son cantonnement ; de là probablement la précipitation qu’elle a mise à se venger des blancs.

Il n’est donc pas téméraire d’affirmer que les meurtres commis sur Chêne, sa femme et ses deux enfans ont été le véritable prologue du drame qui devait commencer quelques jours après, drame dans lequel d’autres tribus que celle de Dogny étaient appelées à jouer un rôle. Malgré tout, cette impatience des guerriers de Dogny est heureuse, et nous devons nous féliciter de ce qu’elle se soit produite avant l’explosion d’un mouvement plus général.

Dans les guerres de tribu à tribu, les guerriers canaques, comme les héros d’Homère, se provoquent, et ce n’est qu’après de longs discours qu’ils en viennent aux mains. Dans leur soulèvement contre nous, ils ont cette fois agi différemment. En aucune circonstance, ils n’ont rien fait connaître de leurs ressentimens, mais ils ont commencé à se procurer des armes à feu par tous les moyens possibles, et déjà, dans les affaires d’assassinat commis sur les transportés au moyen d’armes à feu, jamais on n’avait pu retrouver celle dont le meurtrier s’était servi. On formait au sujet de ces disparitions toute sorte de conjectures, mais il n’était venu à l’esprit de personne que toutes ces armes étaient recueillies par les Canaques pour s’en servir contre nous un jour. Dès qu’ils eurent préparé un petit dépôt d’armes, ils formèrent un dépôt de vivres dans les montagnes, de façon à n’être pas surpris par la famine, comme ils le furent pendant la première guerre. Aussitôt qu’ils se sont vus armés et garantis de la disette, ils ont commencé leurs assassinats, fuyant toute rencontre sérieuse.

Comme nous l’avons dit, les premières victimes ont été celles de la station d’Ouaméni, le 2 juin. Les assassins, arrêtés par les gendarmes, furent conduits en prison. Mais, pendant la nuit du 2 juillet, les gendarmes furent surpris, assassinés, et les meurtriers de Chêne et de sa femme délivrés par les Canaques. Le lendemain, on apprenait qu’une autre brigade de gendarmes, plus rapprochée encore de Nouméa, avait été également « surprise » et menacée par des bandes de Canaques armés de fusils et de revolvers. Des télégrammes apportèrent bientôt la nouvelle que vingt et une victimes avaient succombé à la Foa : il y avait des colons, des condamnés, des libérés, des femmes indigènes, ainsi que des noirs des Nouvelles-Hébrides. Malgré ces sinistres présages, la population européenne de Nouméa ne s’émouvait pas ; elle croyait à un soulèvement partiel de piques tribus. Elle supposait que les Canaques, commandés par un chef altier du nom d’Ataï, avaient regagné les montagnes, aussitôt les tueries terminées, pour échapper aux troupes qui, dès le mardi, étaient parties sur la Seudre pour les châtier et protéger notre poste d’occupation de Téremba. Malheureusement, le mercredi soir la nouvelle se répandit à Nouméa que les massacres de la Foa s’étaient renouvelés à Boutoupari dans la vallée de la Ouaméni, c’est-à-dire sur les points les plus habités de la colonie. Le doute n’était plus possible : on se trouvait en présence d’une guerre d’extermination ; les colons, leurs femmes, leurs enfans, les condamnés, les Canaques même, employés dans les fermes, étaient frappés.

Voici comment procédaient les indigènes. Ils se présentaient par bandes de dix à quinze individus, s’approchaient d’une maison isolée et, sous prétexte de venir allumer leurs pipes ou de demander un objet quelconque, ils tombaient sur les gens sans défense et les tuaient soit d’un coup de revolver, soit d’un coup de casse-tête. Ceux des colons qui essayaient de se sauver tombaient dans les bandes qui parcouraient la campagne, et ces bandes les tuaient sans pitié. — La femme d’un nommé Porcheron était dans sa maison avec son enfant, son mari parcourait la ferme à la poursuite du bétail, ne se doutant nullement des dispositions hostiles des indigènes qui l’entouraient. Un de ses anciens domestiques canaques arrive et demande à manger ; on lui répond qu’il n’y a que du thé : on offre de lui en servir. Il dit oui tranquillement, et, tandis que Mme Porcheron prend la bouilloire pour lui en verser, le misérable l’étend à ses pieds d’un coup de hache. Une heure après, le mari revenant est tout étonné de voir son ancien domestique ramasser du linge qui était étendu pour sécher. Il suppose que c’est sa femme qui l’a chargé de ce soin ; mais à sa vue le Canaque s’enfuit, et en entrant dans sa maison il trouve Mme Porcheron par terre. M. Porcheron, à moitié fou, et sa femme, à moitié morte, ont fait 18 kilomètres à pied, l’un montant par momens à cheval pendant que l’autre marchait. Ils purent heureusement rejoindre un petit bateau qui fait toutes les semaines le trajet des postes entre Ourail et Nouméa, et arriver au chef-lieu. Dans un des postes peu éloignés de la ville, l’agent du télégraphe a été tué d’un coup de feu, sur son appareil, au moment où il annonçait à Nouméa ce qui se passait dans la contrée ; le chef du service télégraphique a été fort étonné de voir la dépêche interrompue au milieu d’une phrase. Un surveillant du nom de Lecas, chef du camp de la transportation de Bouloupari, aval sa femme, ses deux enfans et deux autres surveillans tués sous ses yeux. Armé de son sabre et de son revolver, il a pu blesser mortellement huit de ses assaillans sans sortir de sa maison. Les bandits ont alors mis le feu à l’habitation, et lorsque le malheureux surveillant a voulu sortir pour ne pas être brûlé, il a été étendu sur le sol d’un coup de casse-tête. Trouvé le lendemain encore vivant par les nôtres, on espère le sauver.

Nous ne continuerons pas le récit de ces sinistres agressions. Bornons-nous à dire que de tous côtés succombèrent les colons et leurs familles. Les cadavres des infortunées victimes n’étaient même pas respectés ; les femmes subissaient un dernier outrage, puis ensuite étaient horriblement mutilées. Narrateur fidèle, nous ne pouvons passer sous silence qu’en deux circonstances les Canaques ont témoigné de la pitié. Une première fois, c’est un Néo-Calédonien, du nom de Charley, qui préserve de toute attaque un jeune homme, Henri Bull, respecté, aimé des indigènes, parce qu’il parle leur langage. La famille Artaud, composée de cinq personnes, a été sauvée par le seul fait de s’être trouvée réunie, par hasard, au protégé de Charley. A la Foa, un indigène a sauvé également la vie, à une femme canaque et à ses deux enfans.

Voici comment cette femme, du nom poétique de Camélia, a raconté le fait : — « A la pointe du jour, au moment où les habitans de l’hôtel allaient prendre leur café, une vingtaine de Canaques se présentèrent devant moi armés de haches et de longs couteaux ensanglantés : ils venaient du poste de la Foa, où cinq gendarmes avaient succombé. MM. Miller et Rousset furent les premiers frappés. Mon tour arrivait, lorsque j’eus l’heureuse idée de leur demander d’épargner mes enfans. — Viens alors avec nous dans la broussaille ! me dit l’un d’eux. — Même injonction fut faite à une autre femme indigène de l’île de Lifou. Cette femme disparut aussitôt dans les bois. Quant à moi, je suivis les Canaques, mais en passant sur la route nous rencontrâmes deux surveillans qui firent feu : deux indigènes tombèrent morts ; alors je me suis sauvée avec mes enfans. »

Lorsque les nouvelles des massacres, grossies, exagérées par la terreur, arrivèrent successivement au chef-lieu, la population devint affolée. Elle perdit complètement la tête lorsqu’une fausse rumeur lui fit croire que des bandes d’insurgés débouchaient dans la vallée et se dirigeaient sur le chef-lieu pour y mettre le feu… Le danger était grand en effet, car la population de Nouméa se trouve mêlée à des élémens qui ne sont pas de première pureté. Il était malheureusement permis de supposer que les Canaques étaient conduits par des transportés évadés qui, ayant été reçus par les tribus, leur auraient enseigné la tactique d’attaque européenne. Ainsi, à peine arrivés dans un centre de plantation, la première chose qu’ils faisaient était de couper les fils du télégraphe pour empêcher les communications de se produire. Les témoins oculaires de la révolte avaient également remarqué quelque chose d’étrange. Les femmes canaques avec leurs enfans, dans toutes les guerres de tribu à tribu, sont préalablement déposées en lieu sûr aux sommets des montagnes ; elles y gardent avec les vieillards les provisions de réserve en cas d’insuccès. A Bouloupari, comme si le triomphe sur les blancs était assuré, les femmes et les enfans portaient les armes des guerriers et transportaient triomphalement sur les hauteurs les objets pillés. Cette nouvelle manière de faire fit croire aux Européens que les Canaques avaient la certitude de pénétrer jusque dans les rues du chef-lieu. Alors, dans le cas où les rebelles arriveraient à proximité de Nouméa, les transportés, qui ont leurs camps aux alentours, n’auraient-ils pas la pensée de se ruer sur les magasins pour y mettre le feu ou les piller ? On craignait aussi un mouvement du côté des déportés, et l’on se disait à l’oreille qu’ils profiteraient des circonstances pour se saisir d’un bâtiment de commerce étranger en rade et s’évader… Puis il y avait encore les Canaques employés à la police de la ville ou comme domestiques chez divers habitans ; leur présence au chef-lieu était un sujet d’inquiétude. Toutes ces appréhensions étaient autant de causes de démoralisation pour les Européens et surtout pour la partie féminine de la population. Il est vrai de dire qu’à chaque instant des hommes à cheval entraient à Nouméa à fond de train, portant ce qu’ils avaient de plus précieux attaché à leur selle, et paraissaient avoir l’ennemi à leurs trousses. Des chariots chargés de monde et d’effets arrivaient en toute hâte comme si la ville allait être investie. Le courrier de terre, qui fait trois fois par semaine le service de la poste entre Ourail et Nouméa, étant allé jusqu’à 12 kilomètres de la ville, était rentré plus mort que vif en disant que l’ennemi arrivait par groupes nombreux et qu’il n’avait pu passer la route. Les gens qui avaient des propriétés aux environs de la ville, et même des maisons dans les faubourgs, surgissaient de tous côtés et couraient se placer sous la protection des casernes. Les femmes des fonctionnaires et autres personnes de la ville, ne voulant entendre raison à aucun prix, se firent conduire en rade et demandèrent l’hospitalité aux navires de commerce mouillés dans le port. Un navire de Bordeaux, le Peg-Berland, a eu pendant deux jours quinze dames ou demoiselles réfugiées à son bord.

Grâce à la fermeté du gouverneur de la colonie, M. le capitaine de vaisseau L. Olry, grâce à l’entrain de nos officiers de terre et de mer, au sang-froid des directeurs de la déportation et de la transportation, la population devint moins nerveuse et moins effrayée. En premier lieu, on fît rentrer des travaux tous les forçats qui se trouvaient à l’île Nou. Les déportés n’eurent plus l’autorisation d’abandonner les limites de la déportation. Informés par les mouvemens de la rade et la rumeur publique de ce qui se passait au dehors, ils demandèrent des armes et la liberté de courir sus aux Canaques. On comprend que le gouverneur dut s’y refuser. Ils parurent en éprouver un vif regret ; néanmoins ils promirent de se tenir tranquilles plus que jamais, et de ne donner aucun sujet de plainte pendant tout le temps que durerait la rébellion. Jusqu’ici les déportés ont tenu leur promesse. Cent trente Canaques, qui se trouvaient dans la ville et qui auraient pu, le cas échéant, faire cause commune avec les insurgés, causèrent un instant beaucoup de craintes ; ils furent envoyés sans bruit, un par un, à l’île Nou. Plusieurs de ces Canaques opposèrent une résistance qui fut bientôt réprimée. Il a été décidé que ces indigènes ne rentreraient en ville que lorsque l’insurrection serait étouffée, et que la police urbaine ne serait plus faite que par des indigènes des îles Loyalty.

La ville fut gardée en avant de la presqu’île, dans son plus grand étranglement, par M. le chef de bataillon Maussion de Candé, et trois compagnies disponibles. Pendant la nuit, ces compagnies étaient renforcées par les corps des volontaires formés au chef-lieu même. Les employés et les fonctionnaires, quelques libérés sur lesquels on pouvait compter, reçurent des armes et formèrent un peloton à part. Deux autres compagnies furent composées avec l’élément civil, qui avait demandé à garder la ville pendant que les troupes se rendraient sur les lieux où éclatait la révolte. Quarante citadins et squatters, habiles cavaliers, pourvus d’excellens chevaux, s’offrirent pour établir un service d’éclaireurs ou d’estafettes en cas de rupture des fils électriques. Leurs services furent acceptés avec un vif empressement. Leurs patrouilles, leur apparition soudaine au milieu des Canaques révoltés, ont fait merveille. MM. Boutan, Moriceau et de Sonneville commandent ces hardis volontaires.

Un instant, le bruit se répandit que les tribus du Mont-d’Or s’étaient révoltées ; on parla aussi du soulèvement des guerriers de Houaïlou et de Ponnérichouen, de l’assassinat commis dans ces territoires sur un M. Schmidt. Heureusement ces rumeurs furent reconnues fausses, à l’exception de l’assassinat ; mais ce crime tenait à des causes étrangères à un soulèvement général. Avant d’arrêter ces dispositions, qui s’appliquaient à la défense de Nouméa, le gouverneur avait pris pour l’extérieur d’autres mesures rapidement exécutées. Dès le 25, jour même des premiers massacres de la Foa, la Seudre partait avec cent hommes d’infanterie de marine placés sous le commandement de M. le colonel Gally-Passebosc. Cet officier avait ordre de prendre la direction des opérations dans l’arrondissement d’Ourail, mis en état de siège. Pendant ce temps, la Vire, commandée par M. le capitaine de frégate Rivière, trouvait à Uaraï un télégramme lui donnant l’ordre de prendre le commandement du poste de Térembo, qui, cerné par les Canaques, se trouvait dans une situation difficile. Le commandant Rivière fit descendre à terre sa compagnie de débarquement, et les Canaques, à sa vue, détalèrent. Les camps de condamnés, situés entre Bouloupari et Païta, reçurent l’ordre de se replier sur ce dernier point ; des troupes d’infanterie occupèrent le poste de la Dumbéa ; la canonnière le Perrier, expédiée dans la baie Gadji, détacha vingt hommes qui occupèrent Païta. Ce n’est pas tout. Le Beautemps-Beaupré partait avec une compagnie pour renforcer les petits postes de la côte est. De son côté, la Seudre, déjà revenue de Uaraï, se remettait en route ayant à son bord la compagnie de débarquement du Tage ; le commandant de la Seudre la laissait à Tomo, allait mouiller à Bouraké, et envoyait de là un détachement occuper Bouloupari. Le commandement des deux postes de Tomo et de Bouloupari était donné au capitaine de frégate don, et l’arrondissement de Bouloupari mis en état de siège.

Au moment où une agitation inquiétante se manifestait dans les tribus non encore soulevées, le gouverneur reçut du chef de l’arrondissement de Canala, M. le lieutenant de vaisseau Servan, une dépêche consolante. M. Servan offrait de se mettre à la tête des tribus de Gelima et de Caké, de franchir la chaîne centrale et de venir tomber sur les insurgés d’Uaraï. Le colonel Gally-Passebosc était alors à Fouwari ; le gouverneur accepta l’offre de M. Servan, et le lendemain la jonction de ce dernier avec M. Passebosc s’opérait. L’acte de courage de M. Servan mérite d’être signalé. Il s’est trouvé seul pendant vingt-quatre heures à la tête de deux cents guerriers canaques. En agissant ainsi, cet officier a enlevé les indigènes de Canala à des excitations dangereuses ; il nous a procuré des auxiliaires qui nous ont déjà rendu de grands services : il a fait mieux encore, il les a compromis en leur ordonnant de brûler des villages et de combattre. L’un des chefs de ces tribus amies a même été blessé dans une rencontre, avec les tribus que commande Ataï. Le Beautemps-Beaupré, après avoir déposé cinquante hommes à Canala et cinquante à Uaïlu, se rendit aux bouches du Diahot, où il mit à terre sa compagnie de débarquement.

Le 30 juin, tous ces mouvemens étaient exécutés ; la situation s’améliorait déjà, et les appréhensions se calmèrent beaucoup lorsqu’on apprit que les tribus voisines de la Païta, de la Dumbéa et de Saint-Louis, loin de s’insurger contre nous comme on le craignait, faisaient acte de soumission. Bourail, un instant menacé, vit, après le débarquement des troupes à Uaïlu, disparaître les Néo-Calédoniens qui s’étaient montrés menaçans sur les crêtes des montagnes. Par suite de cette soumission presque inespérée et grâce à l’envoi de forces sur les points menacés, l’insurrection, à la date du 1er juillet, se trouvait circonscrite dans les territoires d’Uaraï et de Bouloupari.

Le 3 juillet, quelques instans après que la Vire eut jeté l’ancre en rade de Nouméa, une sinistre nouvelle se répandit dans la ville : on venait d’y apprendre que le commandant militaire, M. le colonel Passebosc, était mort le matin de ce jour, à Ourail, des suites de blessures reçues la veille.

A environ 2 kilomètres de la Foa et sur l’ancienne route d’Ourail à Bouloupari, il se trouve des mamelons boisés connus des Européens sous le nom de Montagnes-Rouges ; la route qui traverse ces dangereux fourrés est favorable aux embuscades : elle ressemble à une allée bordée de jungles impénétrables. Non loin de là se trouvent les villages qui reconnaissent pour chef le rebelle Naïna. Bien que la ligne télégraphique fût déjà rétablie, elle avait été de nouveau coupée dans la nuit. On fit halte pour la réparer et pour assurer la sécurité de l’opération ; le colonel Passebosc envoya en éclaireur un libéré et quelques Canaques qui se trouvaient dans son escorte. Mais les éclaireurs revinrent en disant que des groupes de Canaques étaient en armes au bas de la crête. M. Gally-Passebosc commit l’imprudence d’aller s’assurer par lui-même du fait ; au moment où il se disposait à faire monter son cheval sur un mamelon, deux coups de feu retentirent sur la droite de la route. — Bien touché ! cria le colonel, et il s’affaissa, la cuisse droite et le ventre troués de part en part de deux balles, l’une provenant d’un chassepot volé aux gendarmes assassinés, et l’autre d’un fusil à âme lisse.

M. Gally-Passebosc était un de nos meilleurs officiers, et sa mort laisse dans l’armée coloniale un vide difficile à combler. Il avait échappé à toutes les maladies de nos possessions malsaines, ainsi qu’aux guerres qui, depuis vingt ans, se sont succédé meurtrières et nombreuses. Il aimait les Canaques, leur faisait presque toujours l’aumône, et s’exerçait souvent avec les guerriers en renom des tribus voisines à lancer la sagaie. Sa mort a été, dans les circonstances où elle s’est présentée, un véritable malheur public.

M. le lieutenant-colonel Wendling, appelé par son grade à prendre la direction des opérations, était le 30 juillet à Bouloupari avec de l’infanterie et un peu d’artillerie. Son rôle est tout tracé : poursuivre sans repos les bandes des Canaques rebelles, les affamer et les anéantir. En raison de la nature du sol, de la guerre de sauvages qui nous est faite, la pacification sera longue et laborieuse. Le gouvernement l’a compris, et voici les dispositions qu’il a prises :

Le 18 juillet, — c’est-à-dire six jours après que l’insurrection canaque fut connue à Paris, — deux compagnies d’infanterie de marine partaient de Saïgon sur le transport la Rance, — qui ne pouvait en prendre davantage, — pour Nouméa ; elles y arrivaient, le 19 août, après trente-deux jours de navigation. Les 17 et 20 juillet, trois cent quatre-vingts hommes de toutes armes quittaient la France sur la Loire et la Dives pour la même direction. Ces bâtimens devaient en outre apporter à la garnison coloniale, par le seul fait de leur arrivée, le concours de leurs équipages qui s’élèvent à cinq cents hommes. Il faut cent jours de France en Nouvelle-Calédonie ; la Loire et la Dives, selon toute probabilité, auront mouillé leurs ancres en rade de Nouméa le 31 octobre dernier. Mais ce n’est pas tout : le gouvernement a envoyé l’ordre à la Rance, de retour en Cochinchine, de conduire à Nouméa deux nouvelles compagnies d’infanterie de marine. Dès le 16, la Rance appareillait. En résumé, au 31 octobre la garnison de la Nouvelle-Calédonie s’est trouvée portée à trois mille six cent soixante-trois hommes de troupes ; quand tous les renforts en partance seront parvenus à destination, elle sera plus que doublée.

L’entretien de cette petite armée pèsera d’un poids énorme sur le budget de la marine, et de longtemps on ne pourra songer à en alléger le fardeau. Nous sommes même d’avis, en raison des difficultés que nous allons signaler, que l’entretien d’une force considérable sera de plus en plus nécessaire.


II

Au commencement de cette année, la population de la Nouvelle-Calédonie était évaluée à 96,894 habitans. Cette population se divisait ainsi : — indigènes, 70,000 ; — employés des diverses administrations, officiers et militaires des différens corps de troupes, surveillans, employés de l’administration pénitentiaire, 3,836 ; — population civile, 2,752 ; — condamnés à la déportation simple ou dans une enceinte fortifiée, 3,866 ; — forçats et transportés, 5,993 ; — libérés et bannis astreints à la résidence, 1,281. — Total général des Européens, 16,894. — En joignant aux 70,000 Canaques les forçats, les libérés et les déportés, on voit que 6,588 personnes, fonctionnaires, militaires et colons, se trouvaient en présence d’une population, sinon tout à fait hostile, du moins peu bienveillante, de 81,140 individus. On peut juger par cela de la situation critique dans laquelle se trouvait le gouvernement colonial au moment de la révolte des 2 et 3 juillet. Tout était perdu, si les transportés, faisant irruption dans les villes, eussent uni un seul instant leur cause à celle des Canaques. Heureusement, ce désastre n’a pu se produire : une active et sévère surveillance exercée sur nos pénitenciers nous en préservera toujours. Quant aux Canaques, cinq cents hommes bien armés suffiraient à les contenir, si les forçats libérés, dont le nombre va toujours en augmentant, n’exigeaient une grande surveillance et n’enlevaient aux malheureux indigènes leurs places au soleil, leurs terres, et jusqu’aux hideuses popinées, leurs femmes. Pourquoi la conquête plus vaste de la Cochinchine et autrement peuplée que la Nouvelle-Calédonie ne nous cause-t-elle aucune inquiétude ? Pourquoi une poignée de soldats d’infanterie de marine suffit-elle et suffira-t-elle toujours à sa pacification ? Parce qu’en Cochinchine il n’y a ni libérés ni absence de femmes.

Lorsque la révolte des Canaques a été connue à Paris, plusieurs personnes ont manifesté la crainte que la sécurité dont on jouit à Saigon ne cachât, comme en Nouvelle-Calédonie, de sinistres surprises, des révoltes, l’assassinat des colons, le pillage et l’incendie des plantations. Heureusement tout porte à croire qu’une révolte semblable à celle de Nouméa ne s’y produira pas. Il n’y a en effet aucune comparaison à établir entre les deux colonies.

En raison des conditions climatologiques qui sont détestables, on ne constate la présence dans notre possession de l’extrême Orient que d’un nombre excessivement restreint de colons français. Ceux qui s’y trouvent ne sont pas tenus d’y résider jusqu’à la mort, comme des bannis, et s’ils font fortune, il leur est du moins permis de venir un jour en France. Les seuls colons sérieux qu’on y connaisse sont les colons chinois, et ceux-ci, en cas d’insurrection des Annamites, deviendraient forcément nos ardens auxiliaires, car c’est grâce à la protection que nous leur accordons qu’ils acquièrent de la considération et des richesses.

Nous avons très peu dépouillé nos sujets asiatiques de leur territoire, il y en a à donner gratuitement à qui en désire, et à Saigon pas un Européen ne songe à solliciter du gouvernement des terres et des concessions de mines comme en Nouvelle-Calédonie. Les demandes des concessionnaires sont si nombreuses dans cette dernière possession qu’elles sont bien près de devenir abusives. Elles s’étendent sur les territoires des tribus canaques sans la moindre circonspection, absolument comme le libéré Chêne, qui a payé de la vie ses caprices amoureux, répudiait ou choisissait sans gêne ses femmes. Sur presque toute l’étendue de notre conquête asiatique, l’Annamite vit en continuel contact avec des employés français et les soldats de quelque poste détaché. Il ne voit pas en eux les futurs possesseurs de ses rizières ou de ses forêts. Il nomme son maire à l’élection ainsi que les autres autorités municipales de sa congrégation, nom par lequel dans ces régions on désigne les communes. Le caractère de l’Annamite est doux, sociable, facile à contenter ; il ne vit pas, comme le Néo-Calédonien, dans des montagnes aux pitons élevés, mais en plaine, au milieu de ces immenses champs de riz, qui font de la Cochinchine française le grenier de l’extrême Orient. Sous la paternelle juridiction de nos lois, il en est arrivé, sinon à nous aimer d’un amour tendre, du moins à se trouver heureux de notre justice, content de n’être plus soumis aux caprices des mandarins, ainsi qu’à ceux d’un tyran couronné qui d’un geste pouvait faire tomber sa tête. Les femmes annamites sont aussi nombreuses que les hommes ; elles ne sont pas recherchées à outrance, ainsi que cela se voit dans les contrées où les femmes sont rares. On n’a jamais vu un Annamite venir se plaindre au gouverneur qu’un Français lui ait enlevé sa femme, une de ses filles, une de ses sœurs. A court d’argent, à la suite d’une perte au jeu, il serait enchanté qu’un de nos compatriotes voulût bien acheter l’une d’elles. Chacun sait que les femmes blanches manquent en Nouvelle-Calédonie. Les colons et les libérés, qui ne peuvent à aucun prix s’y procurer une compagne de leur race, se laissent tenter par les charmes des beautés canaques. De leur côté, les popinées, ainsi que celles des Nouvelles-Hébrides, non voisines, ne sont jamais insensibles aux offres qui leur sont faites par des blancs. En faisant briller aux yeux de ces faibles créatures des miroirs et des bijoux en simil r, le forçat libéré, malgré sa rudesse et son aspect peu engageant, est sûr de les conquérir. Ces regrettables-séductions sont certainement une des causes de la colère des guerriers néo-calédoniens et l’un des motifs qui, dans l’avenir, les pousseront à tuer les ravisseurs de leurs Hélènes. — Cet attachement, cette jalousie qu’ils ont de leurs femmes, sont ordinaires dans les archipels du Pacifique. Un capitaine espagnol, en expédition sur une des îles de l’archipel des Soulou, voulant s’emparer des chefs d’un village révolté, mit la main sur toutes les femmes qu’il trouva. Les guerriers, qui avaient pris la fuite, vinrent dès le lendemain se constituer prisonniers.

Il est une autre cause tout aussi sérieuse que celle de l’enlèvement des popinées qui doit forcément nous attirer l’inimitié des Canaques. Pour donner des terres aux colons et aux libérés, il a fallu déposséder les tribus, les faire reculer devant nous et tracer des limites nouvelles à leurs villages, à leurs plantations. De là une irritation naturelle chez ces peuplades, une haine farouche qui grandira fatalement au fur et à mesure que le nombre des Européens en résidence augmentera.

En raison des dix ans de quiétude dont on a joui, à Nouméa, il est permis de croire que les Canaques ne se fussent par soulevés si nous nous étions contentés, sans idée de l’augmenter jamais, d’une étendue quelconque de leur île. Mais en voyant le flot monter, c’est-à-dire le nombre des colons s’accroître journellement, ils ont appréhendé de se voir entièrement dépossédés. Qui oserait prétendre que leurs craintes ne sont pas fondées ? A bout de patience, ces malheureux sauvages ont alors commencé une lutte qui doit finir par leur extermination ou par l’abandon de notre colonie, chose absolument impossible aujourd’hui.

Le Canaque, qui n’est déjà plus cannibale depuis que nous lui avons inspiré l’horreur de la chair humaine, est-il tellement vil qu’on puisse l’écraser sans pitié ? Son extermination, que nous avons représentée comme inévitable, peut-elle être évitée ? Problèmes graves et que notre désir serait de voir résoudre avec humanité. Parlons sincèrement. Les Néo-Calédoniens, aujourd’hui comme il y a dix ans, combattent pour leurs foyers et leur indépendance. Leur faute et leur crime est de nous avoir fait une guerre de sauvages, d’avoir pratiqué l’assassinat et les lâches surprises, d’avoir égorgé des femmes et des enfans. Moins heureux que certains conquérans modernes qui n’ont point usé d’autres moyens pour atteindre au triomphe, les Canaques paieront de milliers d’existences chaque vie européenne qu’une de leurs haches en serpentine aura supprimée. La loi biblique était moins exigeante : œil pour œil, dent pour dent. Ces hommes, que l’on nous représente comme au-dessous de la brute, se sont montrés pourtant, nous l’avons dit, sensibles aux prières d’une femme de leur race. Elle leur demanda la vie, non pour elle, mais pour ses enfans ; ils firent grâce à la mère et à ses petits. Il a suffi qu’un jeune Européen parlât la langue des Canaques pour qu’un indigène étendît sur lui sa protection ainsi que sur une famille composée de quatre personnes avec laquelle se trouvait le jeune Européen. Il y a parmi eux des caractères vraiment nobles, et le chef actuel des révoltés, Ataï, est une de ces natures d’élite. L’or ou le fer n’ont pu séduire ni dompter ce fier sauvage. Depuis que des Français vivent sous son ciel, fécondent les terres de sa patrie et en exploitent les mines, il n’a jamais voulu rien changer à ses habitudes, à ses exigences, et c’est toujours en protestant qu’il s’est incliné devant nous.

Un jour, le gouverneur, M. de Pritzbuer, était à Ourail ; il fit venir devant lui Ataï, dont il avait beaucoup à se plaindre au point de vue de la soumission. Le chef se présente avec son arrogance et son attitude ordinaires ; il avait pour tout vêtement une casquette… — M. le chef d’arrondissement se plaint de vous, Ataï, lui dit le gouverneur. Je vous engage fort à changer, ou je serais contraint de vous punir sévèrement… Lorsque le gouverneur vous parle, ajouta M. de Pritzbuer, vous devez vous découvrir.

— Quand toi quitter ta casquette, réplique Ataï, moi ôter la mienne !

Nous ne savons ce que fit M. de Pritzbuer, mais intérieurement il a dû avoir de l’estime pour le sauvage qui osait lui faire cette fière réponse..

Ce plaidoyer en faveur des Canaques serait incomplet, si nous ne rappelions au souvenir de nos lecteurs la conduite amicale des tribus de Galima et de Caké qui, guidées par l’intrépide M. Servan, vinrent jusqu’à Ourail combattre nos ennemis, et cela au moment où l’on craignait que la défection ne devînt générale.

Quelle que soit notre incompétence à trancher la grave question de vie ou de mort qui pèse en ce moment sur les indigènes de la Nouvelle-Calédonie, nous croyons qu’il est encore possible de concilier les exigences de la colonisation avec des idées de pardon. Après avoir fait une guerre inexorable aux tribus rebelles, purgé de leur présence les territoires qu’elles occupaient, il nous faut accepter l’alliance de celles qui nous sont restées fidèles, sans nous départir toutefois à leur égard d’une défiance qui nous mette à l’abri des surprises.

S’il y a, comme on doit le prévoir et l’espérer, accroissement de libérés et de colons, il faut, et dès aujourd’hui, nous préparer à une occupation qui ne peut offusquer aucune puissance. Il faut, en un mot, nous emparer de l’archipel des Nouvelles-Hébrides et jeter là l’excédant libre de nos pénitenciers. La sécurité de la Nouvelle-Calédonie, son avenir, commandent cette acquisition. Nous croyons savoir qu’on y a déjà songé au ministère de la marine depuis plusieurs années ; M. le contre-amiral Bergasse du Petit-Thouars qui fait route en ce moment vers l’Océan austral, est partisan de ce projet. Pourquoi ne chargerait-on pas cet éminent officier de prendre possession des Nouvelles-Hébrides ? Il n’est que temps, et les circonstances pour cette occupation nous semblent tout à fait favorables.

Procurer aux condamnés libérés de nouvelles terres à exploiter et des facilités d’établissement n’est malheureusement pas ce qu’il y a de plus difficile à accomplir en Nouvelle-Calédonie. Il faut pouvoir leur fournir des femmes, et des femmes européennes, amant que possible, puisque les insulaires ne sont pas assez civilisés pour se laisser dépouiller des leurs. Et, à ce sujet, il est probable que le gouvernement colonial prendra des mesures sévères pour que le rapt des popinées par des forçats libérés ne se reproduise plus.

C’est au ministère de l’intérieur, au personnel féminin des prisons, que le ministère de la marine doit, selon nous, s’adresser pour faire cesser en Nouvelle-Calédonie une inégalité de sexe aussi dangereuse qu’immorale.

La réclusion des femmes changée en transportation sur une large échelle, comme cela s’est pratiqué déjà pour la Guyane française, nous paraît être un bienfait autant pour le colon astreint à la résidence que pour les infortunées qui subissent dans nos maisons centrales de correction une peine longue, flétrissante et sans résultat. Au lieu d’un travail et d’une incarcération qui châtient les corps et les âmes sans les régénérer, nous voudrions voir les clientes de nos prisons dans une vallée de la Nouvelle-Calédonie, appliquées à faire le bonheur des libérés, des anciens condamnés dont la direction de la transportation aurait remarqué le bon vouloir, le repentir et la bonne conduite. Ce que nous demandons est peut-être le rêve d’un utopiste. Nous n’en persistons pas moins à croire que la vie de famille, la vue des enfans, la culture de la terre, l’élevage des troupeaux comme en Australie, inclineraient vers le bien des natures qui, comme toutes les natures humaines, ne peuvent être absolument rebelles à un retour vers la vertu.

Lorsque les Anglais eurent perdu leurs colonies de l’Amérique du Nord et avec elles les colonies pénitentiaires de la Virginie, sir John Banks, qui avait accompagné le capitaine Cook dans un deuxième voyage autour du monde, indiqua à son gouvernement l’Australie comme une terre excellente pour la déportation. Le lieu ne pouvait être en effet mieux choisi : un continent presque aussi grand que l’Europe et offrant toute sécurité contre les évasions.

Dès que la proposition de sir John Banks fut adoptée et mise en pratique, on vit la population se diviser en Australie, comme cela se produit déjà à Nouméa, en deux classes ennemies et bien distinctes : celle des immigrans volontaires et celle des libérés. Par la suite, beaucoup de ces derniers prirent la qualification « d’émancipés purs, » parce que du jour où ils furent mis en liberté, ils ne reçurent des magistrats aucune réprimande. Pourquoi les libérés français dont je parlais plus haut ne voudraient-ils pas eux aussi conquérir ce titre de « purs ? » Nous ne voyons à cela rien d’impossible.

Quant à la séparation en deux classes distinctes de la population, elle est très à regretter, le peu d’étendue du territoire ne permettant pas aux deux castes rivales de s’y mouvoir à l’aise. En nous emparant des Nouvelles-Hébrides avec lesquelles nos relations sont déjà journalières, ces rivalités disparaîtraient, et nous pourrions offrir aux colons de toutes les catégories des espaces sans limites à défricher.


EDMOND PLAUCHUT.