La Révolte des Philippines et les Mœurs politiques de l’Espagne

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La Révolte des Philippines et les Mœurs politiques de l’Espagne
Revue des Deux Mondes4e période, tome 142 (p. 312-335).
La révolte des Philippines et les mœurs politiques de l’Espagne


Comme nous traversions, en sortant du cabinet de M. Canovas, le grand salon de la présidence du conseil, où se réunissent les ministres, nous vîmes, debout dans un des angles et graves, ne causant pas, quatre religieux qui attendaient. — « Ce sont, me dit-on, les procurateurs à Madrid des quatre principaux ordres établis aux îles Philippines : augustins, dominicains, franciscains et récollets ; le président les a mandés pour conférer de la situation politique. » — Et tous les quatre, ils me rappelèrent l’impression ressentie au Palais, deux ans auparavant, en regardant entrer, appelé chez la reine, un évêque dont la robe de moine était à demi recouverte du rochet de dentelles, avec les manches doublées de violet, devant lequel s’agenouillaient grands d’Espagne, généraux, dames d’honneur, et qui, la mine indifférente, l’œil dur, bénissait de haut. Pour la première fois, l’Espagne m’était apparue, là, à la cour, notre Espagne classique, celle que le théâtre et le roman nous ont faite, une Espagne peut-être fausse et — qui sait ? — peut-être plus vraie que l’Espagne de toutes les rues et de tous les jours, où se découvrait, sous l’apport du XVIIe, du XVIIIe et du XIXe siècle, le fond, le roc du XVIe. Ici encore subitement, crûment, en un puissant relief et comme en un violent raccourci d’histoire, cette Espagne réapparaissait. Au dehors, dans les journaux que les petits vendeurs criaient de leur voix monotone : — Impartial, Liberal ! — c’étaient des explications sans fin pour démontrer que l’archevêque de Manille désapprouvait le plan de campagne du maréchal Blanco. Et l’homme d’Espagne qui, sans doute, connaît le mieux son pays et les autres pays, son temps et les autres temps, quand je lui eus conté ce que je venais de voir et ce que je venais de lire, fit, en substance, la réponse que voici :

« Non, il est vrai, depuis le XVIe siècle, depuis Magellan, Elcano et Legazpi, nous n’avons point, aux Philippines, changé de gouvernement. Constamment, depuis trois cents ans, nous avons voulu gouverner cette colonie avec des soldats et des moines. Nous y avons fondé une sorte de féodalité à la fois militaire et théocratique ; et contre elle, enfin, s’est dressée la franc-maçonnerie, si bien qu’il n’y a plus dans l’Archipel, Européens ou indigènes, que les loges et leurs adeptes, en face des ordres et de leurs fidèles.

« J’en puis parler très librement, n’étant pas franc-maçon, non plus que je ne suis jésuite : de bonne foi, il faut avouer que ce gouvernement par les moines est, dans le monde moderne, un anachronisme. Mais sommes-nous là-bas dans le monde moderne ? Nous avons affaire à des gens dont beaucoup sont des sauvages : les plus avancés n’en sont guère qu’où nous en étions il y a trois ou quatre siècles. Dès lors, la conclusion semble aller de soi : donnons-leur les institutions que nous avions il y a trois ou quatre siècles.

« Ce serait, en effet, une conclusion ; seulement, par une contradiction singulière, en ce pays de trois ou quatre siècles en retard où nous ne changions pas autre chose, nous avons essayé d’introduire notre code civil espagnol, lequel, naturellement, s’inspire, comme aujourd’hui tous les codes occidentaux, du grand principe de l’égalité devant la loi. Un grand principe assurément, mais en faire à l’adresse des Philippines, dans leur état actuel, un article d’exportation, c’est la pire des absurdités et le contraire même de la politique.

« Je me plais souvent à dire que l’histoire est d’hier, la poésie de demain, la science et la religion de toujours, mais que la politique est de ce jour et d’un seul jour. La première qualité d’un gouvernement est, en conséquence, de répondre à l’état social et aussi à l’état mental du peuple pour qui il prétend être fait. Dans la condition des Philippines, que leur fallait-il ? Un despotisme éclairé, le bon tyran : Pierre le Grand, Frédéric II ou Charles III. Que leur envoyons-nous ? Des moines d’abord, et qui sont insatiables, qui sans cesse importunent la reine : « Madame, que Votre Majesté veuille bien nous donner ceci et, par grâce, y ajouter cela ! » — elles ont trouvé le moyen, les missions des Philippines, de se faire loger à l’Escurial ! — Et puis, après les moines, les maçons ; et par là-dessus, un régime militaire : des généraux qui sont tantôt les serviteurs des frères, tantôt les compagnons de la secte et qui, selon qu’ils sont l’un ou l’autre, favorisent outrageusement ou les ordres ou les loges.

« Cependant, la colonie est tiraillée d’un camp à l’autre camp et d’un système au système opposé, gouvernée et administrée en partie par des lois trop jeunes, en partie par des mœurs trop vieilles. Au lieu de ces capitaines généraux, incapables pour la plupart de comprendre leur rôle politique, que n’expédie-t-on à Manille un homme ayant le sens et la pratique des affaires d’Etat, qui instaurerait un gouvernement, civil et laïque, mais dont les élémens seraient combinés et dosés d’après le caractère, l’intelligence et le degré d’éducation du sujet ? »

Mon interlocuteur me laissa sur ces paroles, obsédé par la pensée de l’étrange chose que peut être — ou que serait, s’il avait réellement une vie publique — la vie publique de ce peuple de francs-maçons de toutes races et de toutes couleurs, maintenu militairement sous la domination, la tutelle, l’autorité non limitée au spirituel, de moines de toutes règles et de toutes robes.


I

On sait que les îles dont se compose l’archipel des Philippines sont presque innombrables : dix-huit à vingt grandes ou assez grandes, et environ deux mille petites ou toutes petites [1]. Les principales sont Luzón, Mindoro, Panay, Samar, Leyte, Bohol, Cebû, Negros, la Paragua, Mindanao. Elles se répartissent en trois groupes : Luzón au nord, les Visayas au centre, Mindanao au sud, avec l’archipel de Joló. De l’extrême nord de l’île de Luzon à l’extrême sud de l’île de Joló, les Philippines s’étendent sur une longueur approximative de 260 lieues de 20 au degré et couvrent une surface de près de 295 000 kilomètres carrés. A 460 lieues de leur capitale, Manille, se trouvent les Mariannes, qui en dépendent ; une distance de 1 900 lieues à vol d’oiseau, de 2 600 lieues de route maritime par Suez, les sépare de l’Espagne.

La population s’élève, autant qu’on a pu la reconnaître, à 7 ou 8 millions d’habitans, dont 5 millions d’Indiens, 1 million d’Igorrotes, Remontados, Aetas et Moros (Arabes de Joló et de Mindanao), 500 000 métis, 100 000 Espagnols philippins, 12 000 péninsulaires ; auxquels sont venus, en dépit des lois restrictives, se joindre 40 000 Chinois. Population mêlée, hétérogène, comme on voit et plus encore qu’on ne le voit du premier coup d’œil, aux origines ignorées ou confuses, qui demeurent pour les savans une belle thèse, mais un problème ardu. Qu’est-ce, exactement, que les Igorrotes, les Remontados, les Tinguianes, les Aetas ? En décident les académiciens dont c’est l’affaire. Quant aux métis, nul ne débrouille le mystère de leur génération ; métis d’Espagnols et d’Indiennes ; métis d’Européens, Allemands, Anglais, Français et d’Indiennes ; métis sangleyes, de Chinois et d’Indiennes ; métis de métis et de métisses ; puis surcroisemens de tous ces croisemens : et guidez-vous donc par la forme des crânes à travers cet écheveau d’humanité ! Qu’ils viennent, au surplus, d’où ils peuvent, la politique n’a besoin que d’être fixée sur quelques points, et sur ces points, elle est fixée ; en très grande majorité, les habitans des Philippines ne sont, à aucun degré, Espagnols ; parmi ceux qui le sont à des degrés différens, la très grande majorité ne l’est qu’à un infime degré ; parmi ceux qui le sont à un certain degré, et parmi ceux-là mêmes qui se réclament du nom d’Espagnols, la très grande majorité n’est pas née en Espagne, n’a jamais touché le sol de la mère patrie.

Or, de quelle façon, avec quels instrumens l’Espagne gouverne-t-elle et administre-t-elle cette masse non espagnole ? Au sommet, le gouverneur général, qui réunit presque tous les pouvoirs, qui est plus que n’était jadis un vice-roi du Pérou, qui commande l’armée, dirige la politique, de qui relèvent les affaires civiles, et à qui les affaires religieuses elles-mêmes ne sont point absolument étrangères, puisqu’il exerce le patronat royal vis-à-vis de l’Église [2], est comme le vicaire de la couronne, et, représentant la personne du prince, comme « l’évêque extérieur » pour les Indes orientales. Le gouverneur général est toujours, au moins depuis 1824 [3], un officier, capitaine ou lieutenant général, et le gouvernement général des Philippines est en même temps une capitainerie générale. Au sommet, donc, le régime militaire [4] ; les âmes appartiennent à l’archevêché : le capitaine général et l’archevêque, à eux deux, détiennent ainsi la somme de l’autorité ; ils la détiendraient toute, sans réserve ni recours, si la justice n’était du ressort de la Audiencia.

Les provinces forment soit des gouvernemens civils, alcaldias mayores, confiés à des juristes ou hommes de loi, letrados, soit des gouvernemens ou commandemens politico-militaires. A la seule île de Luzón, et seulement à certaines parties de cette île, se borne jusqu’à présent le champ d’expérience du régime civil : les Visayas, Mindanao et Jold, les îles adjacentes, sont territoire militaire [5].

Voilà la part des Espagnols, et voici celle des indigènes. Les Espagnols tiennent l’Etat et la province ; aux indigènes, ils abandonnent la commune. Chaque pueblo, — traduisons par commune, — possède une espèce de mairie, tribunal, où siège la Principalia, assemblée des membres et anciens membres de l’ayuntamiento, — disons : du conseil municipal — et de ceux qui occupent des emplois officiels, de l’Etat ou de la commune, un conseil des notables. Le chef de la commune est le gobernadorcillo, diminutif légèrement dérisoire, le « petit gouverneur » ; ce magistrat en Espagne serait l’alcade, chez nous, le maire : on l’appelle plus sérieusement, quoique plus couramment capitan, le capitaine ; il a, suivant l’importance du village, un, deux, ou plusieurs lieutenans. Il porte ou l’on porte devant lui — tels les faisceaux devant le consul romain — la canne à glands d’or, le bâton, insigne éminemment espagnol du commandement : ses lieutenans n’ont droit qu’à la vara, une simple verge. Par son costume aussi, il est au-dessus du vulgaire : le frac et le chapeau de haute forme lui sont, en quelque sorte, somptuairement réservés ; les autres se contentent de la jaquette, du pantalon à l’européenne, avec la chemise flottante, du couvre-chef en champignon et des pantoufles de couleur, quelquefois des souliers vernis, mais ce n’est chez eux qu’une élégance tolérée.

Tout ce monde, naturellement, fait payer et paye des impôts, dont il n’y a pas grand’chose à dire, sinon qu’en eux-mêmes, ils ne semblent pas excessifs. Pour l’impôt de capitation, ni le demi-tribut de 7 fr. 50 par personne, ni le tribut entier de 15 francs par ménage n’est une vexation trop lourde. La corvée, la prestation annuelle de quarante journées de travail pèserait sans doute davantage, si le temps avait la même valeur en Orient qu’en Occident et si, du reste, elle n’était rachetable au prix modeste de 15 francs. Le droit sur la consommation de l’alcool, la marque du bétail, etc., ne peuvent non plus passer pour écrasans. Mais ce qui, en tout pays, aggrave singulièrement l’impôt, c’est, quand il s’en produit, les abus dans la perception. Aux Philippines, le percepteur est encore un collecteur des tailles, responsable pour tant de têtes, et payant quand les contribuables ne payent pas [6] : on comprend qu’à l’occasion il se couvre, se garde ou se dédommage.

Ce collecteur, le cabeza de barangay, est, comme le petit gouverneur, un Indien, mais il exerce au nom de l’Espagne, et s’il abuse, c’est sur l’Espagne que la faute en est rejetée ; faute dont elle n’est pas d’ailleurs toujours entièrement innocente. Il n’est pas sans exemple que tel et tel, qui ne possédaient rien, se soient retirés avec une honnête aisance de fonctions légalement gratuites [7]. Les petits gouverneurs, capitaines et lieutenans de village, les principaux, les cabezas, leurs femmes et leurs enfans, ne cessent pas, pour cela, d’être considérés ; même lorsqu’on en pâtit, on les excuse, et on les plaint presque : ils sont bien forcés de faire ce qu’ils font, à l’Espagne seule on en veut de toutes les prévarications. Pendant ce temps-là, en travaillant ainsi pour eux, ils travaillent à l’envi contre elle…

Et pendant ce temps-là, les Espagnols remettent la police des îles — gendarmerie, ordre public — à une garde civile indigène, qui coûte cher, est mal composée, plus mal dressée, plus mal armée ; qui poursuit, sans jamais les atteindre, les tulisanes, les bandits dont deux compagnies d’infanterie ne tarderaient guère à rendre compte, et depuis la création de laquelle les délits sont plus nombreux qu’auparavant [8]. De telle façon que « les petits gouverneurs », les « capitaines » de village, les cabezas de barangay fournissent à l’émeute ses officiers ; la garde civile lui fournit ses cadres ; quant aux prétextes et aux meneurs, on pense bien qu’ils ne manquent pas.


II

L’insurrection ne chôme même pas d’aumôniers, car, ainsi qu’il y a une milice indigène, il y a dans l’archipel un clergé indigène ; et la loyauté de tous ses membres n’est peut-être pas à toute épreuve. Nous retrouvons ici, — envenimée par les préjugés et les antipathies de race, qu’un christianisme trop étroit, trop formel, d’une part, et, de l’autre, trop superficiel, trop peu profond, n’a pu noyer ou étouffer, — la vieille et instinctive inimitié des séculiers contre les réguliers. Quatre ordres religieux prospères et puissans, rappelons-le, se partagent les Philippines : augustins, récollets, franciscains et dominicains. Ils occupent tout Luzón, à l’exception des deux provinces de Lepanto et de Bontoc, et toutes les îles Visayas ; Mindanao est réservé à la compagnie de Jésus. Leurs titres de possession évangélique sont anciens et vénérables : les augustins sont venus en 1565 avec Legazpi [9] ; les franciscains en 1577 ; les dominicains en 1587 ; les récollets en 1606 ; les jésuites, après avoir été supprimés par Charles III, ne sont rentrés qu’en 1852.

Recrutés exclusivement parmi les Espagnols, ils ne s’enferment pas au fond de leurs couvens pour y vivre dans la prière et la contemplation ; ils occupent la majeure partie des cures paroissiales. Le reste, celles qui appartiennent en propre aux diocèses et, par exception, quelques-unes aussi de celles qui dépendent des ordres, est laissé au clergé séculier, presque exclusivement indigène. Les bénéfices n’en sont pas méprisables. Chaque fois qu’un naturel paye le demi-tribut de 7 fr. 50, le trésor de la province retient 1 fr. 25, à titre de Sanctorum, qui sont distribués aux curés des diverses communes, sans préjudice des droits de pied d’autel — pie d’altar — et autres offrandes coutumières. L’archevêque de Manille touche, de l’État, un traitement annuel de 12 000 duros, ou 60 000 francs ; les évêques de Cebù, Nueva Segovia, Nueva Caceres et Jaro, chacun 30 000 francs. Le chapitre cathédral de Manille reçoit plus de 170 000 francs, sans compter les proviseurs, les fiscaux, les notaires près les juridictions ecclésiastiques, dont quelques-uns touchent de 10 à 15 000 francs. Le haut clergé et le clergé des paroisses coûtent chaque année à l’Etat 3 500 000 francs [10] ; on cite des cures qui, tout compris, cette subvention de l’Etat, les droits, les bénéfices et lé capital, valent 25 000, 50 000 et même 75 000 francs ; la plupart ne valent pas moins de 10 000 [11].

Moines espagnols et prêtres indigènes rivalisent de zèle pour les desservir, mais ce zèle ardent des ordres, le ministère sacré ne l’épuisé pas et, maîtres de l’église, ils ne le sont pas moins de l’école. Quoi que l’on veuille étudier, théologie, jurisprudence, médecine, pharmacie ou notariat, il n’y a à Manille qu’un endroit où on l’enseigne, un grand séminaire des fonctions publiques : la Royale et pontificale Université de Saint-Thomas. Qui la dirige ? Son titre l’indique : les dominicains. Et qui est-ce qui prépare à ce grand séminaire ? De petits séminaires : les collèges de Saint-Jean de Latran et de Saint-Thomas encore, tous deux aux mêmes dominicains ; l’Athénée municipal, aux Jésuites ; le collège de Saint-Joseph au clergé séculier.

Exception ou dérogation est faite ou commence à être faite pour l’enseignement primaire, auquel pourvoit maintenant l’école normale de Manille, mais cet enseignement est encore inerte et mort ; il se borne à la lecture et à l’écriture, on peut dire mécaniques : car les enfans, garçons et filles, qui peuplent en foule les écoles, font avec des maîtres ce que leurs parens faisaient tout seuls à force d’attention et de patience : ils arrivent à lire l’espagnol sans l’entendre et à l’écrire en dessinant la forme des lettres. Après trois cents ans d’occupation, l’Espagne n’a pas pénétré plus avant dans la tête de l’Indien des Philippines ; bien que, malgré tout ce qu’on a prétendu, elle l’ait traité plutôt doucement, elle n’a pas touché son cœur : l’âme elle-même s’échappe à travers les mailles du filet chrétien, retourne vers les superstitions des ancêtres, ou vole à la franc-maçonnerie comme à une sorcellerie nouvelle, aussi mystérieuse que l’autre et, dans le pauvre esprit de cette race conquise, — qui sait ? — peut-être libératrice.


III

Seize loges à Manille, affiliées au Grand-Orient d’Espagne, et une au moins dans chaque pueblo de cette province ; une loge au moins dans les autres provinces de Luzón, ainsi que dans Zamboanga et dans les Visayas ; un club-loge anglo-allemand, dont le capitaine général, le commandant en second, le président du tribunal, le directeur de l’administration, le gouverneur civil et le commandant général de la marine ont accepté d’être membres honoraires et où des généraux fréquentaient quotidiennement ; une loge encore, exclusivement allemande celle-là, et rattachée au Grand-Orient de Berlin : l’Union Germanique ; puis la « Société de tir » de San Juan del Monte, centre commun aux Suisses, Belges, Français et Hollandais, qui une fois par an sort en armes dans les rues de Manille, évolue sous le commandement du gouverneur général et défile devant lui [12] ; en tout, assure-t-on, cent quatre-vingt logos, et, y compris « les frères dormans », vingt-cinq mille initiés, tel serait l’effectif de la franc-maçonnerie aux Philippines.

Parmi ces initiés figurent un très grand nombre d’indigènes, et notamment les plus riches, les plus influons, quoique, dans les derniers temps, cet élément indien relativement cultivé ait été débordé par les couches inférieures, d’où sont sortis les chefs de l’insurrection, les Aguinaldo, les LIanera, les Andrès Bonifacio [13]. L’attraction des loges est si puissante, qu’il n’est pour ainsi dire pas un étudiant né aux Philippines et venu en Europe prendre ses diplômes qui ne s’inscrive sur les tables du rite portugais ou écossais aussi tôt, plus tôt même que sur les registres de l’Université : mais le résultat de cet empressement des naturels à embrasser la franc-maçonnerie, ses pompes et ses œuvres, n’a guère été celui que les fondateurs ou les introducteurs en attendaient : peut-être a-t-il été tout l’opposé.

L’histoire en est assez obscure. Il semble bien pourtant que les origines du mouvement maçonnique dans l’archipel soient à peu près celles-ci : aux environs de 1860, il était d’usage en Extrême-Orient de faire, dans la population européenne des Philippines, deux catégories : d’une part, les Juifs et de l’autre, les Chrétiens : par les Chrétiens on entendait seulement les Espagnols, tout étranger était un Juif. Or un grand nombre de ces « Juifs » malgré eux étaient francs-maçons et fraternisaient dans les loges de Singapore, Hong-Kong, Java, Macao, et des ports ouverts de la Chine. C’était le temps où les pirates mahométans de Mindanao et de Jold recommençaient ou multipliaient leurs incursions : l’Angleterre prenait vis-à-vis de l’Espagne une attitude presque hostile ; les Hollandais se montraient méfians et irrités à cause des tentatives faites par les Espagnols pour s’établir sur la côte nord de Bornéo ; les Français n’avaient pas encore oublié l’affaire de l’île de Basilan ; les Américains n’étaient guère mieux traités ni guère mieux disposés. Il était donc permis de croire que des loges communes où ils s’associaient ils faisaient un foyer de commun ressentiment et de commune conspiration contre l’Espagne.

Deux officiers de marine, illustres dans les annales militaires espagnoles, Malcampo et Mendez Nuñez [14], résolurent d’opposer franc-maçonnerie à franc-maçonnerie ; et, francs-maçons eux-mêmes de vieille date, ils instituèrent à Cavité une loge qu’ils appelèrent : « Première Lumière des Philippines », Primera Luz Filipina, sous le Grand-Orient de Lusitanie ; par l’intermédiaire des loges de Macao et de Hong-Kong, également soumises au rite portugais, ils la mirent en rapport avec les loges étrangères des villes voisines ; et plus tard ils y ajoutèrent, à Zamboanga, une succursale dont firent partie tous les marins, officiers et fonctionnaires en possession d’emplois à Mindanao.

Mais sur les entrefaites débarquèrent aux Philippines les convois de prisonniers déportés pour participation aux guerres civiles : des carlistes d’abord, « auxquels les ordres religieux firent fête » [15] ; puis des fédéralistes, cantonalistes ou socialistes, qui étaient pour les francs-maçons autant de recrues. Par là, et autrement encore, la révolution de 1808 eut son contre-coup dans l’archipel, envenimant des plaies secrètes et déchaînant créoles, métis et indigènes, dont le mécontentement, longtemps réprimé et dissimulé, put se donner plus librement carrière. Pour exploiter ce mécontentement qu’ils jugeaient arrivé au point où il produit l’insurrection, des étrangers, — et principalement, dit-on, le consul général d’Allemagne, — créèrent à Manille une nouvelle loge, du rite écossais et dépendant de celle de Hong-Kong. Auparavant, ils n’étaient francs-maçons que de loin et en quelque sorte à l’extérieur, manquant d’une hiérarchie capable de les réunir et de les organiser sur place ; désormais cette lacune allait être comblée, et les ennemis plus ou moins déclarés de la domination espagnole sauraient où se rencontrer. A ce rendez-vous des intrigues politiques, dès le premier jour, ils ne se trouvèrent pas seuls ; les naturels y furent empressés. On les accueillit amoureusement et tout de suite, les prenant par leur faible, on les constitua dans les dignités : le premier secrétaire de la nouvelle loge fut un métis d’Allemand et de créole, ce Jacobo Zobel Zangronis, qui eut plus tard l’entreprise des tramways de Manille et de Malabon, se mêla à mille affaires industrielles et fit une des plus grosses fortunes du pays [16].

Ainsi, deux espèces de loges : dans celles qui relevaient du Grand-Orient d’Espagne, entre républicains et indigènes, contre les ordres ; et, dans les loges étrangères, entre Allemands, Anglais, Américains et indigènes, contre l’Espagne, plus ou moins consciemment s’entretenait le malentendu et se préparait la rébellion. Peu à peu, à mesure que les naturels, par la seule force de leur nombre, y prenaient la prépondérance, la franc-maçonnerie se transformait et devenait le Katipunan [17], vaste association qui se proposait pour objet de secouer le joug des moines et le joug de la métropole, inséparablement, indissolublement unis dans une même haine ; l’arme, dont Malcampo et Mendez Nuñez avaient voulu placer la garde dans la main de l’Espagne et diriger la pointe contre des puissances rivales, se retournait ; c’étaient les Tagals à présent qui en tenaient la poignée, et ils en menaçaient l’Espagne.

Ils étaient venus à la franc-maçonnerie, poussés sans doute par l’attrait du mystère, inné dans l’homme, — et irrésistible pour l’homme primitif chez lequel rien ne le combat, — qui le fait s’éprendre surtout de ce qu’il ne peut comprendre. Ce formulaire, cette mimique, ces simagrées et ces grimaces, la fausse horreur de ces épreuves, tout ce qui rend aujourd’hui on Europe une telle institution parfaitement ridicule, bien loin d’en détourner l’Indien des Philippines, devaient être et ont été sur lui autant de prises sûres. En s’affiliant à la secte, il n’a pas d’ailleurs répudié le catholicisme, de même qu’en adoptant jadis le catholicisme, il n’avait pas rejeté les superstitions héréditaires : il n’a fait qu’ajouter ce troisième ordre de mystères aux deux autres ; il les a mêlés en ses Anting-anting, en ses amulettes, où l’on voit à la fois quelqu’une des anciennes idoles [18], le Sacré-Cœur de Jésus, le triangle symbolique avec l’œil grand ouvert, et où à tous les noms de la Trinité font pendant les noms de tous les démons. C’est donc par là, par son appareil, par sa mise en scène que la franc-maçonnerie a séduit et captivé les indigènes ; mais, si peu éclairés qu’ils soient, ils ne sont pas assez inintelligens ni d’instinct assez anarchique pour ne pas avoir bientôt aperçu le parti qu’ils en pouvaient tirer.

A force de se rencontrer pour les « tenues » et les cérémonies, ils ont appris à se compter, à compter les Européens, et à se compter comme à les compter homme pour homme. Depuis des siècles les moines leur enseignaient à regarder l’Espagnol comme un père, avec l’idée de pouvoir quasi illimité qu’emporte la paternité dans le régime patriarcal ; les francs-maçons les ont autorisés à ne plus le regarder que comme un frère, avec l’idée d’égalité que la fraternité comporte dans le régime moderne de l’Occident. Entendant, sans cesse, dans leurs loges, mal parler du prêtre, ils ne le respectaient plus : y coudoyant chaque jour l’officier, ils ne le craignaient plus. Le commandement, se rapprochant d’eux, perdait de son poids ; mais eux, se rapprochant les uns des autres, gagnaient le sentiment de leur masse.

Si les Européens tiennent aux colonies en face de peuples où leur petite troupe serait noyée, c’est bien à cause du prestige qu’ils exercent, mais le prestige s’use dans la familiarité ; et c’est à cause de l’état en quelque sorte fragmentaire où vivent ces peuples, ordinairement partagés en tribus, mais cette faiblesse, qui ne leur vient que de ne pas connaître leur force, il ne faut pas la faire cesser : il ne faut pas éveiller en eux la notion pour eux jusque-là insoupçonnée d’une unité nationale possible. Or, le groupement qui manquait aux indigènes des Philippines, la franc-maçonnerie le leur a donné : groupement non seulement politique, mais militaire. Quand la franc-maçonnerie a eu dans l’archipel cent quatre-vingts loges, non seulement la conjuration a eu cent quatre-vingts foyers, mais l’insurrection, cent quatre-vingts régimens : 25 000 francs-maçons ; plus de 20 000 rebelles, sachant ce qu’ils faisaient ; derrière, la multitude de ceux qui ne savaient pas, et qui se levaient tout de même [19].


IV

C’est le 31 août de l’année dernière que M. Canovas del Castillo, interrogé au Sénat sur le crédit que méritaient de mauvais bruits venus des Philippines [20], répondit : « Malheureusement on ne dit que la vérité. Il est triste que depuis quelque temps nous recevions des nouvelles peu agréables qui obligent la nation espagnole à montrer, comme elle le montrera, toute la virilité dont elle est capable contre toute espèce d’attaques et contre toute engeance d’ennemis. » Et le président du conseil communiquait les renseignemens, encore incomplets, qu’il avait : 1 000 soldats des troupes indigènes avaient fait défection : on comptait que les conjurés devaient être au nombre d’environ 4 000 ; 2 ou 3 000 des plus audacieux avaient attaqué les lignes qui défendent l’ample circuit de la ville de Manille, mais ils avaient été victorieusement repoussés. Cependant, le gouverneur général se hâtait de mettre sur pied un bataillon de volontaires formé d’Espagnols de la péninsule, d’Espagnols intransigeans, et il avait demandé au commandant de la station navale de lui prêter 500 marins. A Manille même, la garnison était plutôt faible : de troupes péninsulaires, il n’y avait qu’un bataillon d’artillerie à pied, et quatre compagnies d’infanterie de marine. C’était assez pour que la capitale ne courût point un sérieux danger : ce n’était pas assez, au contraire, « malgré la grande intelligence militaire du capitaine général et sa bravoure reconnue », pour restaurer la paix dans les îles. On avait envoyé un premier renfort ; s’il en fallait d’autres on en enverrait, sans limites, autant que de besoin [21]. Les choses en étaient là, ou du moins, c’était tout ce qu’on en savait à Madrid ; et ce n’était pas rassurant ; car, transposées du style officiel en langage ordinaire, ces déclarations de M. Canovas voulaient dire que Luzón était pleine d’insurgés et que le capitaine général était assiégé dans Manille.

Le gouverneur des Philippines était alors don Ramón Blanco y Erenas, marquis de Peña-Plata ; et sa « feuille de services » prouve que le président du conseil n’exagérait rien en vantant « sa bravoure reconnue et sa grande intelligence militaire ». Il s’était élevé de grade en grade jusqu’au sommet de la hiérarchie, conquérant même, à force de temps et de mérite, le tercer entorchado — la troisième torsade sur la manche — ce qu’on appellerait chez nous le bâton de maréchal. D’autre part, on ne saurait prétendre qu’il « ne connaissait pas le pays » puisqu’il y avait résidé une première fois en 1866 comme aide de camp du capitaine général don José de la Gandara, qui lui avait confié des missions importantes dans différentes provinces ; une deuxième fois de 1868 à 1871, en qualité de gouverneur politico-militaire de Mindanao, où il avait fait beaucoup pour la colonisation ; une troisième fois enfin comme gouverneur général, charge qu’il avait assumée le 8 mars 1893, à laquelle il avait joint, quelques mois après, le titre de général en chef de l’armée des Philippines, et qu’il avait, pendant trois ans passés, plus qu’honorablement remplie, ayant reçu dans l’intervalle, de la Chambre des députés, des remerciemens unanimes, et du gouvernement, le « bâton de maréchal », le tercer entorchado, en récompense de l’heureuse issue de la campagne et spécialement du brillant combat de Marahui, qui en avait marqué le terme [22].

C’était ce vieil et vaillant soldat qui, avec deux bataillons, l’un, d’artillerie, l’autre, à peine formé, d’infanterie de marine, et le petit supplément de ressources que devait lui apporter le patriotisme des purs Espagnols de Manille se trouva subitement avoir à tenir tête à une insurrection que tout annonçait formidable. Dans le malheur et la peur, on accuse toujours. On reprocha durement au maréchal Blanco de s’être entêté dans l’expédition de Mindanao, d’avoir dégarni Luzón, de n’avoir rien prévu, de n’avoir pourvu à rien et, maintenant même que la capitale était comme investie, de ne rien faire, et de ne rien tenter. Mais qu’avaient-ils donc prévu, ceux-là qui le lui reprochaient et dont plusieurs sans doute s’étaient réjouis naguère de voir les indigènes accourir si nombreux à la franc-maçonnerie ? A sa place, qu’auraient-ils pu faire ?

Loin de mériter leurs injures et leurs délations, le maréchal ne déploya-t-il pas le courage le plus rare et qui coûte le plus à un militaire : ne pouvant utilement marcher, il sut se résigner à une immobilité que tout autour de lui il entendait qualifier d’étonnante, si ce n’était de scandaleuse. Ne pouvant faire davantage, n’était-ce pas déjà faire beaucoup que de ne rien faire, de ne point donner à l’ennemi l’occasion de profiter d’une faute, de ne point jeter au grand incendie cet aliment, la flamme d’une victoire ? Mais immobile, le général Blanco n’était pas inactif ; et, dans la défensive prudente où il se renfermait, il préparait l’offensive prochaine. Il n’eut le temps que d’en esquisser Je premier geste, car la clameur de ses adversaires s’élevait trop haut ; et, en lui envoyant le général Polavieja comme lieutenant, il était manifeste que le gouvernement lui envoyait un successeur. Ainsi le comprit le maréchal, qui remit ses pouvoirs et s’embarqua aussitôt pour l’Espagne.

Polavieja était le héros de la Guerra chiquita, de la petite guerre, dernière convulsion de la révolte où, dix années durant, de 1868 à 1878 et même douze années, jusqu’après le pacte du Zanjón, jusqu’en 1880, avait été en jeu, par instans peut-être en péril, la souveraineté espagnole sur Cuba. Connu pour procéder à la manière forte, il emportait aux Philippines les espérances des patriotes impatiens, à qui la lenteur obligée de Blanco avait donné l’envie d’emprunter le mot fameux appliqué ailleurs à une autre expédition et qui pensaient mourir de cette « phtisie militaire » dont tout, dans l’Archipel, semblait languir. En possession de moyens que le maréchal n’avait pas, — il n’est que juste de le remarquer, — Polavieja ne laissa décevoir aucune de ces espérances : quoique malade, cloué sous sa tente par la fièvre, à demi aveugle, il agit, ne fût-ce qu’en commandant énergiquement l’action ; et secondé à merveille par un doses divisionnaires, le général Lachambre, il eut vite fait de chasser les insurgés d’Imus, de Cavité Viejo et d’en purger les environs de Manille, les provinces qui sont comme le cœur de Luzón et le centre de toute la colonie.

Mais il ne lui fut pas permis d’aller au-delà, et à son tour, il eut un successeur en la personne du capitaine général de Madrid, D. Fernando Primo de Rivera, marquis de Estella, pour qui non plus les Philippines n’étaient pas un pays nouveau, puisqu’il en avait été précédemment le gouverneur. Primo de Rivera ne pouvait que poursuivre ce que Polavieja avait si bien commencé ; il s’y est attaché avec décision et avec bonheur : de tous côtés l’insurrection recule, les rebelles sont battus ou se présentent à merci. Dès à présent, si l’on ne touche pas encore à la complète tranquillité, l’issue de la campagne n’est plus douteuse, à supposer qu’elle l’ait jamais été ; l’Espagne, vers l’Orient, n’a plus d’inquiétudes, à supposer qu’elle en ait pu légitimement avoir ; et ce n’est plus en elle-même que l’affaire des Philippines mérite de retenir l’attention de l’étranger, mais par les incidens qu’elle a vus naître, qui jettent un singulier jour sur des mœurs politique qu’on se plaisait à croire bien améliorées, et d’où la rivalité féroce des partis n’a pas craint de vouloir faire sortir cette chose partout hasardeuse, désastreuse en Espagne, — un conflit constitutionnel.


V

Lorsqu’on se fut résolu, en octobre ou novembre 1896, à rappeler le maréchal Blanco, le bruit courut à Madrid qu’un dissentiment venait d’éclater, au sujet du choix de son successeur, entre la reine régente et le président du conseil. M. Canovas, disait-on, eût désiré nommer dès lors le général Primo de Rivera : la reine préférait et aurait imposé le chef de sa maison militaire, le général marquis de Polavieja. On ajoutait que Dona Marie-Christine avait exprimé en termes très nets et assez vifs la pensée de tout le monde, qu’aux Philippines comme à Cuba il était temps d’entrer dans la période d’action, de frapper un coup et d’en finir. Tel était bien, en effet, le sentiment public, et même il ne s’arrêtait pas là, prêtant aux généraux, pour ne pas bouger de leurs quartiers, — injuste sans doute comme il l’est souvent, — des raisons qui n’étaient pas d’absolu désintéressement. Mais que la reine eût pris sur elle de s’en faire l’interprète tout haut en plein conseil et « d’imposer » le général Polavieja, il y avait à cela bien des invraisemblances, dont la première était qu’elle s’y fût déterminée et la seconde que M. Canovas del Castillo l’eût accepté.

Vraies ou fausses, pourtant la presse entière commentait et amplifiait les paroles de la régente. Elle ne se faisait pas scrupule de mettre en opposition la reine et son premier ministre, et de cette opposition prétendue déduisait, ce qui était pour elle l’important, que le cabinet n’avait plus la confiance de la couronne. M. Canovas répondit par une note publiée dans le journal la Epoca, marquée de sa griffe, quoique, bien entendu, non signée, et dont le sens était : « Certaines feuilles osent placer dans la bouche de la reine régente une phrase qu’elle n’a pas prononcée et ne pouvait pas prononcer. Sa Majesté connaît trop ses devoirs constitutionnels pour avoir tenu un propos que, malgré tout son respect envers le trône et la personne royale, si, par impossible, il eût été tenu, le président du conseil n’eût pu entendre sans protester. »

Les gens qui veulent à tout prix et sur toute chose être les mieux informés ne bornaient pas à si peu l’indiscrétion. Quelqu’un qui le savait de source sûre les en avait avertis : la reine avait besoin de se faire violence pour supporter la rude et lourde main, le ton tranchant, les manières cassantes, l’orgueil, la soberbia, la mauvaise humeur enfin, — la fameuse malumor ! — de M. Canovas, serviteur qui parlait en maître. Cependant Polavieja partit. En quelques mois, il livra plusieurs combats et remporta autant de victoires. La presse, patriote dans tous les camps, les enregistra avec satisfaction, mais tandis que les journaux du ministère, sans les taire ni les rabaisser, ne les exaltaient pourtant point outre mesure, les journaux de l’opposition, au contraire, les grandissaient jusqu’à l’épique, enflaient l’éloge, et faisaient du vainqueur un triomphateur, à ce point (et dans un dessein si prémédité) qu’on eût cru, à les lire, que ce n’était pas les Tagals insurgés que le général venait de battre, mais M. Canovas et son cabinet qu’il venait d’abattre.

Que fut-ce donc, quand, Polavieja ayant demandé à être relevé de son commandement pour cause de santé, plutôt que de s’en rapporter à lui et à ses médecins, on eut le moyen d’ajouter à sa gloire cette suprême consécration : l’ingratitude apparente du pouvoir et, après en avoir fait un triomphateur, quand on put en faire une victime ! Vainement le gouvernement lui décernait la grand’croix pensionnée de San-Fernando : l’opposition, toutes les oppositions, — car ce n’était pas seulement les libéraux, et les dissidens de M. Silvela, les carlistes même, en étaient, — lui donnaient rendez-vous à Barcelone, où elles s’empareraient de lui et, revenant avec lui, donnaient au ministère rendez-vous à Madrid.

Au demeurant, elles disposaient de lui sans lui ; on ignorait encore ce qu’il ferait, s’il ferait rien ; et tout un passé de correction militaire eût du empêcher de penser qu’il fût homme à devenir l’instrument ou l’épée d’un parti politique. S’il y a dans l’armée espagnole un officier qui ne soit pas et qui ne puisse pas devenir un général de pronunciamientos, tout son passé garantit que c’est Polavieja. En cette circonstance même, avant son départ de Manille, après son arrivée à Barcelone, il avait, à la vérité, adressé à la reine régente et au jeune roi des télégrammes un peu exubérans ; mais comment attendre trop de retenue dans un pays où l’on trouve tout naturel qu’un chef de corps, à plus forte raison un chef victorieux, en son nom et au nom de ses troupes, fasse acte public d’adhésion inconditionnelle, comme ils disent, au souverain et à la monarchie ? Nous estimerions, nous, avec nos idées là-dessus très sévères, que ce trait de discipline est, au fond, destructif de la discipline ; que l’affirmation jugée utile suppose la négation possible ; et que, dans un autre sens que d’autres, c’est, en somme, un pronunciamiento comme un autre. Mais il s’agit de l’Espagne, où la morale d’Etat n’exige pas de l’armée qu’elle soit « la grande muette ».

Heureusement le général qui revenait était Polavieja ; s’il eût eu la tête moins solide, elle lui eût tourné au bruit des acclamations et des fanfares. N’avait-on pas organisé pour lui une poste de bicyclistes qui, de relais en relais, plus rapide que le train express, devait apporter à Madrid une dépêche qu’il avait rédigée et signée ? Cette dépêche, à qui serait-elle remise, sinon à la reine, et qu’espérait-on voir dans ce qu’il y dirait, sinon ce qu’il ne pouvait dire ? D’ailleurs ne le fêtait-on pas en prose et en vers ; dans le collège des jésuites, la veine poétique des maîtres et des élèves ne s’échauffait-elle pas en son honneur [23] ? Malgré la reine, dont le tact féminin et la raison virile répugnent également à ces exagérations, malgré lui-même, peu à peu, grâce aux bonnes âmes qui s’y employaient de leur mieux, Polavieja prenait dans l’imagination du peuple espagnol, — et Dieu sait qu’aucun peuple n’en a davantage, — les allures d’un chevalier de conte qui accourt pour délivrer une princesse infortunée, prisonnière d’un affreux dragon. On pense bien que son retour devenant si hautement symbolique, le ministère l’accueillit avec politesse, mais sans empressement ni cordialité. De la station le général se rendit tout droit au palais royal. Alors se passa l’incident du balcon. La reine régente, le roi don Alphonse XIII, les princesses, ses sœurs, et l’infante Isabelle, sa tante, se seraient mis à une fenêtre pour le regarder partir par la Plaza de Oriente, et lui, debout dans sa voiture, au milieu de la foule, aurait agité son panache, en criant : « Vive la reine ! Vive le roi ! »

Et quand il l’aurait fait ? Et quand ils s’y seraient complu ? Hors de Madrid et du petit cercle où s’élabore la politique espagnole, l’importance de la démonstration échappe ; mais à Madrid, dans les antichambres du Palais, dans les couloirs du Parlement, le soir, dans les cafés, les clubs et les tertulias, ce fut tout un événement. Il fallut que la Régente priât M. Canovas d’expliquer que sa présence à la fenêtre n’était que cas fortuit ; que cette fenêtre, le petit roi l’avait ouverte en jouant, que ses sœurs l’y avaient suivi, que l’infante Isabelle avait suivi ses nièces, qu’elle-même avait suivi l’infante ; mais qu’il y avait, à ce moment, trois quarts d’heure qu’elle avait congédié le général Polavieja et qu’elle le croyait bien loin. — O misère des petits rois qui jouent, et des reines qui, se souvenant trop qu’elles sont mères, oublient une minute que par une fenêtre ouverte dans un palais royal, on ne sait jamais, en notre temps, quelles fidélités peuvent sortir, ni quels malheurs peuvent entrer !

C’est en cet état des esprits que les Chambres se réunirent le 20 mai :

Une heure après, Ruy Diaz avait tué le Comte,

on veut dire que le duc de Tetuan, ministre des affaires étrangères, avait souffleté le sénateur libéral, M. Comas. M. Sagasta relevait l’injure ; tout le parti « se retirait », faisait le vide autour du gouvernement et de sa majorité, retournait à la tactique révolutionnaire, ouvrait la crise la plus grave que l’Espagne ait traversée depuis la restauration, compromettait dix-huit ou vingt ans de sagesse ; tandis que M. Canovas faisait voter en hâte les projets urgens, expédiait l’interpellation de M. Romero Robledo sur la révolte des Philippines [24], prorogeait le Parlement et remettait à la régente la démission du cabinet, la forçant à un choix redoutable, où peut-être la femme pencherait d’un côté et la reine de l’autre, entre lui et l’inconnu. Tout cela parce que, à la fin de 1896, le général Polavioja avait été envoyé à Manille, au lieu du général Primo de Rivera ; parce que, au commencement de 1897, Primo de Rivera y avait été envoyé en remplacement de Polavieja. Et les journaux d’un parti publiant la « feuille de services » d’un de ces généraux, ceux du parti adverse ripostaient : Feuille de services du maréchal Martinez Campos, — du maréchal Blanco, — du général Weyler ; comme s’ils se les fussent montrés, en s’en menaçant, et comme s’ils se disaient : « Vous avez celui-ci ; mais nous en avons d’autres, et qui le valent bien. Essayez ! »

Le choix est fait : entre M. Canovas et l’inconnu, la reine, en toute liberté et, selon la formule, « de sa certaine science, puissance et autorité », s’est décidée pour M. Canovas. Eclairée par tous les avis qu’elle a pris, elle s’est rendu compte que, dans les circonstances difficiles par où passe l’Espagne au dedans et au dehors, il n’était pas, pour s’y appuyer, un bras plus sûr et ce n’était pas un bras trop fort que celui qui a relevé le trône. Elle a solennellement maintenu sa confiance aux conservateurs qui restent aux affaires avec les mêmes hommes et le même programme ; puisque cette question de confiance était devenue nécessaire, il vaut mieux qu’elle ait été ainsi posée : désormais on ne saurait parler d’arrière-pensée, de secret désaccord, de contre-politique, de gouvernement occulte, et quoi qu’il arrive du fait des partis mécontens, la crise constitutionnelle, en ce qu’elle pouvait avoir de plus dangereux, est ou conjurée ou réduite : elle ne trouvera pas le pouvoir exécutif divisé ; elle trouvera la couronne et le cabinet en parfaite union, — union rajeunie et hier à nouveau scellée — de vues, d’intérêts et de sentimens.

Le problème colonial demeure au premier plan. Quand, dans quelle mesure, comment appliquera-t-on les réformes à Cuba, et qui les appliquera ? Aux Philippines particulièrement, tâchera-t-on d’introduire des réformes, et lesquelles ? Jusqu’à quel point le maréchal Primo de Rivera partage-t-il l’opinion du général Polavieja sur l’avantage qu’il y aurait à séparer les Philippines en deux capitaines et deux gouvernemens généraux, avec deux capitales, l’une à Manille, l’autre dans le Visayas, à remanier les circonscriptions provinciales, à déplacer quelques chefs-lieux, à instituer surtout, dans l’archipel même, un conseil supérieur qui ferait là-bas ce qu’auparavant on prétendait faire de Madrid ? Comme Polavieja le demandait encore, révisera-t-on le code pénal et la loi municipale ; supprimera-t-on les juges de paix indigènes ; modifiera-t-on l’impôt des cédules en élevant la cote des riches et en abaissant celle des pauvres ; augmentera-t-on la paye fixe des gouverneurs en leur enlevant le tant pour cent qu’ils touchent sur la perception des impôts ?

Ce sont, après tout, des détails. Dans l’ensemble, la conclusion du général Polavieja était : « L’administration ne doit pas être uniforme, mais, au contraire, variée suivant l’état des provinces ; il serait bon d’ajuster la législation à la manière d’être de la race pour laquelle on fait des lois, en s’inspirant toujours des coutumes des Indes, las leyes de Indias, unique fondement rationnel de tout gouvernement aux Philippines. » Et c’est, sous une autre forme, ce que d’autre part — et d’un autre parti — on nous avait dit : « La qualité essentielle d’un gouvernement étant de répondre à l’état social et mental du peuple pour qui il est fait, le gouvernement qui conviendrait aux Philippines serait celui dont les élémens seraient combinés et dosés d’après le caractère, l’intelligence et le degré d’éducation des indigènes. »

Des trois politiques qu’on peut concevoir : le statu quo, la marche en avant, et la réaction, la première est impraticable, et l’insurrection le prouve ; la seconde est chimérique, étant donné l’état social et mental de la race qui habite l’archipel ; la troisième seule est possible ; celle qui consiste à laisser à ce peuple encore enfant, des institutions à sa taille, à ne pas vouloir l’affubler des formes de l’Occident moderne, dans lesquelles il s’empêtre et trébuche [25]. C’est cette troisième politique qui est le plus généralement acceptée, au moins en Espagne, car il se peut qu’aux Philippines on en souhaite une autre. Elle implique une résistance absolue aux idées qui se sont récemment fait jour et forment comme le résumé des revendications actuelles, aux idées modernes et occidentales, d’autonomie, de suffrage et de représentation dans le parlement de la métropole. Elle implique même un retour en arrière et, bien que le mot sonne mal, une « réaction » par rapport aux aventureux et malencontreux essais des dernières années, dont l’effet s’est montré si radicalement contraire à ce qu’on avait espéré. Toute la question est une question de mesure : reculer jusqu’où en est ce peuple, et non pas plus loin. Ce qu’il y a à faire, on le voit, eu somme, assez clairement, c’est de le faire qui n’est pas aisé.

Et le cas se complique de ce que beaucoup voudraient que ce gouvernement d’un autre temps fût, par surcroît, de notre temps, devant être, disent-ils, civil et laïque. Civil : mais l’épreuve dont la domination espagnole sort à peine condamne l’archipel pour longtemps encore au régime militaire ; ce n’est pas au lendemain d’une insurrection, et quand on ne sait pas si les feux en sont tout à fait éteints, qu’on rase les remparts et qu’on retire les sentinelles. Laïque : mais on a vu quelle est la singulière situation religieuse et politique des Philippines, situation unique au monde, et qui oppose l’une à l’autre ces deux seules forces : les ordres et la franc-maçonnerie ; en dehors d’elles, en face d’elles, rien que l’administration ; et tantôt l’une, tantôt l’autre, ce sont elles qui la font mouvoir. Si les loges maçonniques ont eu dans la préparation de la révolte le rôle qu’on a indiqué, si elles ont été, — il ne s’agit point des intentions, mais des résultats, — de véritables foyers de haine contre l’Espagne, à leur égard la conduite du gouvernement espagnol est toute tracée : il n’a pas à les ménager. Mais ce n’est que la moitié de la besogne : elles lui ont aliéné l’Indien, il lui faut le reconquérir, et voici le cercle vicieux où il va tourner.

C’est en l’excitant contre les moines, en lui faisant croire que l’Espagne, c’étaient les moines et que les moines, c’était l’Espagne ; en les lui donnant, eux et elle, comme une seule et même chose, qu’on a détaché l’Indien non seulement des moines, mais de l’Espagne. Et à présent, pour le reprendre, pour opérer cette reconquista del Indio qui est jugée indispensable, urgente, pour rattacher l’Indien à l’Espagne, on ne peut se servir que des moines, parce qu’il n’y a qu’eux qui connaissent assez bien le pays et les indigènes, la langue, les coutumes et les mœurs : parce que de tout ce qui est espagnol il n’y a qu’eux qui, avant qu’on les en arrache, aient un peu pénétré et poussé des racines en cette terre [26]. Il suit de là qu’on ne peut ni se passer des ordres, ni s’en remettre trop ostensiblement aux ordres ; que la politique espagnole ne peut ni se faire par eux, ni se faire sans eux. Et c’est une grande difficulté, si grande qu’il n’y aurait presque pas de paradoxe à conclure que pour l’Espagne la guerre aux Philippines est moins embarrassante que la paix.

Disons simplement que les embarras et les soucis de l’Espagne n’y prennent pas fin avec la fin de la guerre et que, la paix ramenée, il reste, par des moyens qui portent et pour un temps qui dure, à assurer la pacification. En termes plus abstraits, mais tout aussi exacts, il reste à faire du présent avec du passé et à en tirer de l’avenir ; c’est l’œuvre même de la vie ; mais peut-être les Espagnols se sont-ils toujours mieux entendus à batailler et mourir qu’à vivre et organiser.


CHARLES BENOIST.

  1. D’après Las colonias españolas de Asia, Islas Filipinas, por el teniente-coronel Manuel Scheidnagel ; Madrid, 1880. — Cfr. El Archipiélago filipino y las islas Marianas, Carolinas y Palaos, por don José Montero y Vidal ; Madrid, 1886. Ce dernier ouvrage parle de 1 400 îles seulement : il est probable que le colonel Scheidnagel appelle « des îles » ce que M. Montero y Vidal ne considère que comme des rochers. — La Revue s’est souvent occupée des îles Philippines. Voyez, entre autres travaux, les études de MM. Th. Aube, 1er mai 1848, Jurien de la Gravière, 15 juillet 1852, C. Lavollée, 15 juin 1860, Radau, 1er février ; et le duc d’Alençon, 15 mai 1870, Edm. Plauchut, 15 mars, 16 avril et 15 juin 1877, G. de Varigny, 15 janvier 1888. Aussi nous plaçons-nous ici au point de vue plus particulier des relations de la colonie avec la métropole.
  2. Voy. Regio patronato español e indiano, por el P. Matias Gómez Zamora, dominico, del Consejo de Filipinas, Madrid. 1897.
  3. Voyez la liste des capitaines généraux, dans Scheidnagel, p. 94, 95.
  4. Le gouverneur est assisté d’un secrétaire général, de deux directeurs généraux, l’un, des finances publiques, l’autre, de l’administration civile ; d’un chef d’état-major et de sous-inspecteurs des différentes armes, du commandant de la station navale ; enfin, d’un Conseil d’administration.
  5. Là encore, en général, les pouvoirs et les fonctions sont ou confondus ou très imparfaitement séparés ; et, dans telle province, les gouverneurs sont en outre et tout ensemble, administrateurs des finances et juges de première instance.
  6. Pour le recouvrement des impôts, les communes sont réparties en sections de 50 à 100 feux, composant chacune une cabeceria, avec un cabeza de barangay. C’est une organisation ancienne et, parait-il, antérieure à la conquête, que les Espagnols ont gardée, comme dans l’Inde les Anglais (Voy. Sir Henry Maint, l’Inde et l’Angleterre, dans les Études sur l’Histoire du Droit, trad. franc, p. 561) ont conservé, » en l’améliorant et en le civilisant, le système de perception institué par les empereurs mogols. »
  7. Voy. don José Montero y Vidal, p. 163.
  8. Don Manuel Scheidnagel, p. 167.
  9. Parmi les compagnons de Legazpi figuraient les religieux augustins, fr. Andrès de Urdaneta, fr. Martin de Rada, fr. Diego de Herrera, fr. Pedro Gambon et fr. Andrès de Aguirre. — Don José Montero y Vidal, p. 24.
  10. Chiffres de 1886, d’après M. Montera y Vidal.
  11. Montero y Vidal, p. 176. On peut également consulter sur ce point, en se rappelant que l’auteur n’est pas exempt de partialité, un livre qui vient de paraître en français chez Stock, et dont le titre dit assez la tendance : Les Inquisiteurs d’Espagne, Montjuich, Cuba, Philippines, par F. Tarrida del Marmol.
    Suivant M. Tarrida, p. 299, les prêtres, aux Philippines, toucheraient par au « cent treize millions de francs quand l’État n’en touche que soixante-six ». Nous ne savons, au reste, d’où il a tiré ces chiffres dont il va sans, dire que nous lui laissons la responsabilité.
  12. La Masoneria en Filipinas, estudio de actualidad, por Francisco Engracio Vergara ; Paris, 1890. — Cf. Politica de España en Filipinas et El Katipunan, por D. J. Castillo.
  13. Voy. la remarquable série d’études publiée, sous le titre de España en Fllipinas, dans le journal la Epoca, par don Joaquin Maldonado Macanaz.
  14. Fr. E. Vergara, p. 8.
  15. Selon M. fr. E. Vergara, qui est peut-être bien ici un peu suspect. Voyez La Masoneria en Filipinas, p. 10 et 11.
  16. Fr. E. Vergara, p. 9.
  17. Voyez le livre de don J. Castillo, El Katipunan. Les membres de cette association secrète ont parfois signé leurs méfaits. On a trouvé, dans des cases incendiées, un morceau de papier cloué à une poutre, avec la marque K. I K. et au-dessous I K I qui, parait-il, est le timbre du Katipunan.
  18. La Epoca, dans son supplément illustré du dimanche 20 mars 1897, a reproduit deux de ces Anting-anting, trouvés sur des cadavres d’insurgés.
  19. Ce sont ceux-là sans doute qui, après avoir proclamé la République, se sont hâtés d’élire un roi qui, au témoignage de M. William Fradin, rédacteur du Diario de Manila, journal conservateur, les aurait « menés généreusement à coups de trique. » Voy. Tarrida del Marmol, p. 303, et dans la National Review. de février 1897, l’article de M. John Foreman, The Rebellion in the Philippine Islands, p. 822.
  20. Le complot, qui devait éclater le 15 août, fut découvert avant le temps, on s’en souvient certainement, par la trahison d’une vieille Malaise catholique, chez laquelle se rencontraient les conjurés. L’un de leurs chefs, le métis Tung-Tao, dit à ce sujet : « Cette femme partageait nos haines et était au courant de notre plan de révolte. Un jour, elle alla se confesser au monastère d’Imus. Les prêtres la circonvinrent, et elle leur dit tout. A son retour, d’elle-même, elle nous avoua sa trahison et nous demanda la mort. Nous la tuâmes et, laissant son cadavre en pâture aux animaux sauvages, nous donnâmes à nos hommes le signal attendu. » La révolte n’en fut donc que précipitée… Voyez Tarrida del Marinol, p. 314, 315.
  21. Réponse de don Antonio Canovas del Castillo. président du Conseil des ministres, à la question de M. Lazaga, sur « l’altération de l’ordre public aux Philippines », dans la séance du Sénat du lundi 31 août 1896.
  22. Roja de servicios del Kxcmo. Sr. Capitan general D. Ramon Blanco y Erenas, marqués de Peña-Plata, publiée par la Epoca, n° des 18 et 19 mai 1897.
  23. Par exemple, au collège de Santo Domingo, de Orihuela. Le programme de cette « soirée littéraire » était des plus édifians. Les différens tableaux étaient le Katipunan, Malheur à l’Espagne ! Jour lugubre (la patrie pleurait), Arc-en-ciel (la reine désignait Polavieja), In hoc signo vinces (Polavieja distribuait à ses soldats une médaille de l’Immaculée Conception), L’arrivée au Pasig, Mort aux traîtres ! (on fusillait Rizal), Dieu m’éclaire ! (Polavieja, à la nuit close, veillait devant le Très Saint Sacrement dans la cathédrale de Manille). Et tout finissait, comme de juste, par une apothéose.
  24. Cette interpellation avait pour objet principal les confiscations de biens ordonnées par Polavieja. On a accusé le général d’avoir, dans la répression, montré une vraie dureté ; il semble tout au moins qu’elle ait été très sévère. Mais que faut-il retenir des récits suivant lesquels la mort même, dans plus d’un cas. aurait été précédée de la torture ? (Récit du métis Tung-Tao rapporté par M. de Varigny et M. Tarrida, p. 314 et suiv.) On n’en croirait rien, si l’on ne savait trop avec quelle sauvagerie ces races non civilisées se conduisent, — voyez le récit même, de Tung-Tao : — « Les moines furent pendus ou noyés, mort douce à tout prendre. Seul le confesseur de la vieille fut découpé en morceaux. » — Tarrida, p. 315), et avec quelle rapidité les civilisés, fût-ce en des jours et des régions plus calmes, retournent à la sauvagerie.
    Tous les « coloniaux » de bonne foi l’avoueront. Allemands, Anglais, Français ou Espagnols. Et nous ne disons pas qu’il en soit ni qu’il en puisse être autrement, mais qu’il n’y a pas de quoi être si tiers de la civilisation, ni, en général, de l’humanité.
  25. Voyez la série d’articles de don Joaquin Maldonado Macanaz, et, dans El Epoca du 30 octobre 1896, une lettre du directeur du Diario de Manita, don Manuel Maria ltincôn. — Voyez aussi les brochures Folletos filipinos, de don Wenceslao E. Retana, ainsi qu’un petit écrit de don Vicente Belloc y Sanchez : Los Misioneros en Filipinas, sus relaciones con la civilizacion y dominacion española, Madrid, 1895.
  26. Voyez Maldonado Macanaz, Rinéon, Belloc y Sanchez, etc.