La Révolte des fleurs

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Œuvres de Sully PrudhommeAlphonse Lemerre, éditeurPoésies 1872-1878 (p. 165-183).
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I

La Rose dit un jour en pleurant : « Je m’ennuie !
Mon beau temps est fini. L’homme a fait l’air impur,
L’haleine des cités me dérobe l’azur
Et le zéphyr m’apporte une âcre odeur de suie.

« Plus de claires villas dans l’air libre, en pleins champs
Partout des murs, partout de la pierre et de l’ombre,
Partout un pavé dur qu’à flots pressés encombre,
Tumultueux et triste, un peuple de marchands.


« Ah ! qu’ils sont loin les jours où l’aspect d’une acanthe
Inspirait leur parure aux frustes chapiteaux,
Où les fins ouvriers des plus rares métaux
M’empruntaient les contours d’une coupe élégante !

« J’aidais l’amant à vaincre ; il achète à vingt ans
Le plaisir sans pudeur d’un baiser sans prière.
Et l’amante confie aux doigts d’une ouvrière,
Pour fleurir ses cheveux, le travail du printemps.

« Je ne suis plus au bal qu’un luxe de commande,
Je ne couronne plus les fronts dans les banquets ;
Même aux fêtes des morts, combien peu de bouquets
Sont cueillis par les mains qui leur en font l’offrande !

« Chez des êtres blasés, brutaux ou dissolus,
Je règne sans grandeur comme une courtisane.
L’art grossier me trahit, l’amour vil me profane,
On me cultive encore, on ne m’honore plus ! »

Sa plainte, qu’entendaient ses voisines compagnes,
Courut de proche en proche, éparse en les campagnes
Au gré des vents, des flots, des insectes ailés ;

Le peuple tout entier des tisseuses de soie,
Des parfileuses d’or que le printemps emploie,
Sentit ses vieux griefs soudain renouvelés.
Déjà les fleurs au cœur fragile, mais superbe,
Souffraient de voir que l’homme eût au moindre brin d’herbe
Ravi la liberté de croître à sa façon,
Qu’il eût borné partout leur antique horizon ;
Elles pleuraient encor les oasis natales,
Le temps prodigieux des splendeurs végétales,
Avant qu’il eût partout mis leurs droits en péril,
Quand, au sauvage essor d’un gigantesque Avril,
Des continents entiers leur servaient de corbeilles :
« Maudits les arts nouveaux et leurs tristes merveilles
Par qui tous les bonheurs sont ici-bas troublés ! »
Répéta hautement cette fleur que les blés
Dans les frissons errants de leur cime qui bouge
Roulent comme un lambeau de quelque écharpe rouge,
L’ardent coquelicot, prince des fleurs des champs,
En qui l’air pur et libre a mis de fiers penchants !

« Nos parures sont assorties
À des goûts que l’homme n’a plus,
Ô mes sœurs, jetons aux orties
Tous ces falbalas superflus.


« Ne gardons que le nécessaire,
Les étamines, le pistil.
Une corolle ! pourquoi faire ?
Mieux vaut pour l’homme un grain de mil ;

« Retirons-lui, dons inutiles,
Nos parfums et nos coloris ;
Que des choses qu’il dit futiles
Il apprenne à sentir le prix ! »

C’est ainsi que parla le rustre à sa manière.
Ce discours, acclamé de la gent printanière,
Fut goûté de la Rose ; on jura sans délai
De clore l’atelier des toilettes de Mai.


II

Le serment fut tenu. Bientôt toute la flore
Vêtit en plein soleil une pâleur d’hiver ;
Sous le terne tapis d’un Avril incolore
Le sol semblait morose et nu comme la mer.

Oh !quel trouble pour vous de ne plus voir, abeilles,
Les fleurs de cette année aux anciennes pareilles !
N’ayant plus, dans les champs, à votre vol rôdeur
Leur éclat pour signal, pour guide leur odeur,
Vous exploriez en vain les prés et les charmilles,
Et l’on vous vit autour des enfants et des filles,
Sur leurs lèvres de rose et leurs cheveux dorés
Quêter l’exquis butin que vous élaborez.
Et vous fîtes aussi cette étrange méprise,
Insectes fins dont l’aile au ciel de Mai s’irise,
Libellules, et vous, papillons bleus ou blancs,
Vous hésitiez, pareils à des baisers tremblants,
Prenant pour un bluet que la rosée inonde,
L’œil humide et naïf de quelque vierge blonde ;
Vous fûtes étonnés vous-mêmes, ô zéphyrs !
D’effleurer des gazons sans perles ni saphirs ;
Vos souffles réclamaient tant d’étoiles éteintes
Et vos molles rumeurs passaient comme des plaintes.
Aurore, dont les yeux, entr’ouverts les premiers,
Allumaient tendrement la blancheur des pommiers,
Comme la pudeur monte à la joue innocente,
Tu cherchas du regard cette blancheur absente,
Et triste d’un réveil sans le bonjour des fleurs,
Sur le champêtre deuil tu parus fondre en pleurs.

Et toi, soleil couchant où montait de la terre
Leur adieu parfumé, tu sombras solitaire,
En déployant ta pourpre avec plus de langueur,
Comme si tu saignais d’une blessure au cœur.

Cet accident d’abord n’émut pas trop les nommes.
Il donna quelque alerte aux prudents agronomes,
Mais, quand on reconnut que cette nouveauté
N’avait aux fleurs ravi que leur vaine beauté,
Sans frustrer d’un bouton l’espoir de la récolte,
On rit de leur naïve et bénigne révolte.
Pourtant un léger trouble, un malaise de l’œil,
Glissait déjà dans l’âme un insensible deuil.
Au mois de Mai suivant, les plantes obstinées
Verdirent sans parure, et pendant trois années,
En dépit des savants qui ne comprenaient pas,
Et de maint esprit fort qui s’alarmait tout bas,
La campagne resta lugubre et monotone,
Et le morne printemps semblait un autre automne.

C’est qu’il n’est de belle saison
Que par la grâce enchanteresse
Émanant de la floraison
Et de sa subtile caresse.


Dans l’air candide, où les senteurs
Flottent comme une extase errante,
Il semble que l’âme souffrante
Ne sente plus ses pesanteurs ;

Elle subit l’intime empire
D’un baiser céleste, reçu
De toutes parts à son insu
Comme un bonheur qui se respire.

Ah ! ce ravissement divin,
C’est une trêve dans l’année
Pour la race humaine, sans fin
Aux rudes labeurs condamnée.

La facile moisson des fleurs
Baise les mains endolories,
Et, portant l’âme aux rêveries,
Force au repos les travailleurs.

Les fenêtres des jeunes filles
S’ouvrent à l’arôme des bois,
Qui, ralentissant les aiguilles,
Les fait glisser du bout des doigts.


S’il tressaille une giroflée
Au vieux mur qu’on va démolir,
La pioche en est un peu troublée
Et conseille au bras de mollir.

Le faucheur dont le front ruisselle,
Sur sa faux, au bord du sillon,
S’accoude, en suivant la querelle
D’un bluet et d’un papillon.

Quand le pêcheur voit dans l’eau vive
Se mirer un myosotis,
Son filet flotte à la dérive,
Son rêve au cours du temps jadis.

Le long regard d’une pensée
Qui s’ouvre, au soleil, en rêvant,
Et se berce, au vent balancée,
Invite au songe le savant.

Ainsi, la plus simple fleurette
Du devoir fléchit la rigueur,
Et, selon chacun, parle au cœur
Du bonheur qu’il cherche ou regrette.


III

La révolte durant depuis trois ans déjà,
Bientôt le regret vague en besoin se changea.
L’obsédant souvenir du beau temps des calices
Des labeurs de la vie avait fait des supplices ;
Chacun, toute l’année, attelant sans répit
Ses mains à son outil, son front à son problème,
Travaillait d’un air morne et comme avec dépit.
Plus de fête : sans fleurs la joie est sans emblème ;
Avec l’éclosion le sourire avait fui ;
Tous s’ennuyaient : l’ennui s’engendre de l’ennui.

On eût pour une fleur vivante
Donné le plus riche grenier,
La rançon d’un roi prisonnier.
On mit tous les herbiers en vente.
On se disputait un lambeau
D’un lis jaune et mélancolique,
Exhibé dans son froid tombeau
Comme une adorable relique.

On s’arracha même un bouquet,
Chef-d’œuvre oublié d’un fleuriste ;
Mais ce simulacre était triste :
Une âme inconnue y manquait.
On chercha sur la terre entière,
Avec l’espoir de tromper mieux
Le regret du cœur et des yeux,
Pour l’art le plus ingénieux
La plus délicate matière.
Les tisserands surent créer
Des guirlandes avec adresse,
Mais, si bien que la main les tresse,
L’art peut-il jamais suppléer
Ce qu’Avril y met de tendresse ?
Les joailliers à leurs étaux
Taillaient dans les rares métaux
Et dans les pierres précieuses
Quelques couronnes spécieuses,
Mais ni légères ni soyeuses,
Et sentant l’acier des marteaux ;
On y pendait de fausses larmes,
Un insecte bien imité,
Mais ces fleurs n’avaient point de charmes,
N’ayant pas de fragilité.


La démence fut telle à la cinquième année,
Que la foule vaguait stupide ou forcenée.
Les uns, à deux genoux, subitement dévots,
Imploraient du soleil les anciens renouveaux ;
Les autres blasphémaient, péroraient sur les places,
Et soufflaient, sans motif, l’émeute aux populaces.
« Des fleurs ! des fleurs ! » criait la foule aveuglément.
Puis, cette fièvre éteinte, un vaste accablement
Fit taire la révolte et l’espérance même,
Et sur l’humanité le spleen muet et blême
Comme un linceul immense étendit son brouillard.


IV

Or, en ces jours vivait un étrange vieillard :

Parmi l’active multitude
Qui le coudoyait en courant,
Il poursuivait indifférent
Du beau sacré l’intime étude ;
Comme dans l’azur un duvet,

5a pensée errait solitaire,
Dernier poète sur la terre,
          Il rêvait.

Songeant à la fortune antique
Des vers oubliés, et parfois
Dérobant au récent patois
Des épaves du verbe attique,
Pris d’un vaste et lointain regret
Mêlé d’envie involontaire,
Dernier poète sur la terre,
          Il pleurait.

Nuls bruits d’usines ou de rues
N’étouffaient l’hymne intérieur
Qui, le jour, emplissait son cœur ;
Et, les étoiles apparues,
À l’heure où le monde se tait,
Son cœur seul ne se pouvant taire,
Dernier poète sur la terre,
          Il chantait.

Étranger dans l’âpre mêlée
Des égoïsmes dévorants,

Où se ruaient petits et grands
Ainsi qu’une meute affolée,
Souriant à qui l’opprimait,
Dans la douleur et le mystère,
Dernier poète sur la terre,
          Il aimait.

Il aimait, et devant la campagne chagrine
Où les cités semblaient dans la mort s’accroupir,
Sa piété débordant, un suppliant soupir
À la rose adressé, sortit de sa poitrine :

« Oh ! reviens présider tous les arts de la paix,
Reviens, comme autrefois, mêlée au simple lierre,
Orner les piédestaux des figures de pierre
Et parer noblement le seuil des hauts palais.

Reviens aussi régner dans les humbles demeures,
Apporter chez le pauvre un sourire d’espoir,
D’un peu de ta rosée attendrir son pain noir,
Embaumer son travail et colorer ses heures.

Reviens servir encor de modèle au pinceau,
De symbole à l’amour et de parure aux femmes ;

Reviens ouïr encor d’harmonieuses gammes
Courir, pour te chanter, aux sept trous d’un roseau.

Comme au temps des aïeux, reviens enguirlander
Les harnais de la vie et ses jougs nécessaires,
Et fêter, comme alors, les saints anniversaires,
Tous les chers souvenirs consolants à garder.

Ah ! c’est encore aux fleurs, dont la grâce est promesse,
De couronner au seuil les destins commencés,
Présage aux fronts des morts d’éternelle jeunesse,
Augure de beaux jours aux fronts des fiancés. »

Et pendant qu’il chantait, ainsi qu’au temps d’Orphée,
On vit se balancer en cadence les bois
Sous l’effort palpitant de leur âme étouffée,
Et voici qu’un rosier s’attendrit à sa voix.
La Rose, à cette voix qui la flatte et l’implore,
Sent fléchir sa rancune et résiste à demi ;
Ce qu’au long deuil du monde elle refuse encore,
Elle l’accorde au chant de son antique ami,
Et le frisson qui court dans la royale plante
Fait rouler sur sa tige une larme tremblante ;

Puis, ô merveille ! on voit un bouton tressaillir,
De son corset ouvert la corolle jaillir
Par une éclosion jusqu’alors inouïe,
D’un seul jet, radieuse et tout épanouie,
Comme si la captive, en forçant sa prison.
Réclamait dix printemps à la même saison.
Sitôt que la nouvelle eut volé dans la foule,
L’enthousiasme au ciel, comme une énorme houle,
Souleva tous les cœurs, fondus dans un seul cri :

La rose a refleuri !
À l’instant toutes ses compagnes,
Fleurs des plaines, fleurs des montagnes,
Fleurs des étangs et fleurs des bois,
Émaillant soudain les campagnes,
S’épanouissent à la fois !
Voilà dans les vastes prairies
Les tribus du soleil chéries :
Les sainfoins, les coquelicots,
Les bluets et les renoncules,
Les clochettes des campanules,
Les reines des prés, les pavots
Aux couleurs vives et joyeuses !
Et, plus graves, les scabieuses

Faites d’un ténébreux velours ;
Les boutons d’or, les pâquerettes,
Les marguerites, fleurs d’amours,
Et celles qu’on nomme amourettes
Frêles et frémissant toujours ;
Voilà les menthes, les verveines,
Et les lavandes et les thyms,
Dont les salutaires haleines
Embaument l’air frais des matins ;
Et vous qui décorez la haie,
Qui rajeunissez le vieux mur,
Étoiles de neige ou d’azur
Dont le sentier perdu s’égaie :
Clématites et liserons,
Aubépines, iris, éclaires,
Joubarbes et pariétaires,
Encor, encor nous vous suivrons
Dans les ruines solitaires !
Et vous, dans les forêts encor,
Anémones, douces pervenches,
Perce-neige roses ou blanches,
Blancs troènes et genêts d’or !
Salut aussi, fleurs coutumières
Des coteaux et des sablonnières,

Lieux aimés des songeurs errants,
Cistes, serpolets odorants,
Verts résédas, roses bruyères !
Salut, amantes des lieux frais,
Simples et tendres véroniques,
Beaux narcisses mélancoliques,
Myosotis aux longs secrets !
Salut, nénuphar dont l’œil rêve
Sous le dais tremblant des roseaux
Nymphéas pâles, où la sève
Semble dormir à fleur des eaux !
Vous enfin dont les rares types
Sont l’œuvre et l’honneur des jardins :
Œillets suaves aux tons fins,
Et vous, flamboyantes tulipes,
Lys impeccables, dalhias
Orgueilleux, purs camélias,
Flammes rouges des plantes grasses.
Salut, princesses de l’été,
Ah ! pour rendre à l’humanité,
Aux cœurs souffrants, aux têtes lasses,
Peuple des fleurs tant regretté,
Toutes tes fraîcheurs et tes grâces,
Te voilà donc ressuscité !


Au devant de la flore innombrable qui perce,
La foule, à travers champs, s’élance et se disperse.
Comme aux douceurs du jour ouvrant des yeux nouveaux,
Se culbutent les faons et les jeunes chevaux,
Se cabrant, se roulant, et par mille gambades
Adressant au soleil de fantasques ruades,
Tête au vent, pieds en l’air, affolés, enivrés
De la grasse mollesse et du bon goût des prés,
Ainsi sur les tapis que la terre déploie
Toute l’humanité danse et bondit de joie !
Jeunes et vieux, le cœur débordant, l’œil ravi,
Sur les tendres massifs se ruant à l’envi,
S’ébattent dans les fleurs, s’y terrassent l’un l’autre ;
On y plonge et replonge ; on s’y roule, on s’y vautre ;
On dirait qu’un matin Cybèle, à son réveil,
Fait danser ses enfants dans sa robe au soleil !
Que de rires éveille et de soupirs étouffe
La molle profondeur de chaque large touffe !
Que de bruyants baisers et de joyeux appels !
Que d’étreintes d’amours et d’élans fraternels !
Et voici que dans l’air, spontanément unies,
Les voix ont réveillé l’essaim des harmonies ;
Sous des milliers de mains pillant partout les fleurs,
Revit dans les bouquets le concert des couleurs ;

Dans mille arcs triomphaux, à festons de verdure,
Renaît, en souriant, l’auguste architecture ;
Tous les arts créateurs de grâce et de beauté,
Avec une hardie et simple nouveauté,
Pour les sens et le cœur ressuscitent ensemble !
Ô fleurs ! puisse longtemps votre annuel retour,
Par qui le soir du monde à son aube ressemble,
Rajeunir l’idéal et raviver l’amour !